Louis-Philippe Hébert : LE SALON DE L’AUTO et autres histoires : Éditions de La Grenouillère : Nouvelles : 2026 : 152 pages

Nos rêves semblent tout à fait décousus, sans queue ni tête, caractérisés par une absence de logique en ce qui a trait à leur composition, je veux dire : à l’ordonnance des séquences qui s’y succèdent. Rêves débridés. L’inconscient a assemblé des rubans de pellicule que le montage avait éparpillés sur le sol. Lambeaux, rejets, morceaux épars rapiécés de manière aléatoire, voilà à quoi ils ressemblent. Or, certains rêves échappent à cette règle voulant qu’ils s’enchaînent sans suivre de règle, ou du moins sans respecter les principes du réalisme tels qu’on les voit à l’œuvre dans certains ouvrages de fiction, où ceci explique cela, où cela découle de ceci. Ces rêves inusités, en raison de leur étroite conformité avec les apparences du réel, se présentent à l’esprit du dormeur de manière rigoureuse, étant en quelque sorte des calques des événements rencontrés dans la vie consciente, disons diurne. Ils ne semblent pas dépourvus de logique. Leur cohérence est frappante. Comment, en effet, notre esprit, alors qu’il échappe au contrôle que la raison ordinairement exerce sur lui, parvient-il à dresser le décor dans lequel, ébloui, il circule quand, en plein sommeil, il se promène dans des villes splendides dont la beauté le dispute à celle des plus grandes capitales ?  Ce rêveur n’a rien d’un architecte et pourtant, c’est bel et bien dans son cerveau endormi que s’érigent ces édifices somptueux et qu’il traverse des paysages urbains dont l’équilibre esthétique est époustouflant, paysages que jamais de ses yeux vus il n’a été en mesure de contempler dans la vie de tous les jours. Ou encore, le voici dans une salle de concert, et bien que jamais il n’ait reçu la moindre formation musicale, tout mélomane qu’il puisse être, il est au pupitre et dirige un grand orchestre interprétant une partition inédite, inouïe, dont le dormeur est lui-même le compositeur. Et cette musique qu’il entend, celle que de toutes pièces il a créée, on jurerait qu’elle est au moins aussi belle que celle d’un Bach ou d’un Mozart. Tout cela est un mystère. Comme l’est également le recueil de nouvelles que nous propose ici le très étonnant Louis-Philippe Hébert.

Les productions littéraires de cet auteur sont fort singulières, ce dont cet ensemble de nouvelles témoigne éloquemment. Il s’inscrit dans la continuité de ce que produit Hébert depuis au moins La manufacture de machines. C’est que dans les histoires qu’il raconte, rien ne semble obéir aux lois régissant le monde tel qu’il se vit et manifeste dans nos vies immédiates. D’emblée, les récits de Hébert, disons en tout cas les nouvelles réunies ici, introduisent les lecteurs dans un monde qui paraît irréel, distinct de celui où, hormis les moments où nous rêvons, nous menons notre existence.

Mais attention ! Je viens d’ouvrir les portes du rêve en raison des nombreux rapports que ce monde entretient avec Le salon de l’auto et autres histoires, mais, ce faisant, évoquant l’imaginaire du rêve, j’ai pu induire le lecteur en erreur, du moins s’il en est venu à croire que l’auteur a rédigé et colligé ici un ensemble de divagations, qu’il s’est livré à ce fameux hasard objectif dont les surréalistes se montraient friands et qu’à grande lancée d’écriture automatique ils courtisaient si ardemment.

Si Hébert entretient quelque rapport avec le surréalisme, ce n’est assurément pas dans son écriture, laquelle est plutôt retenue, quasi classique malgré la grande inventivité dont il fait preuve. Écriture à la fois moderne et pondérée, jamais artificielle, sans afféteries. Oui, donc, mais cette œuvre tout de même s’apparente au surréalisme, du moins dans la mesure où, au bout du compte, les univers dans lesquels l’auteur nous plonge nous sont fondamentalement étrangers, quoique profondément représentatifs de ce à quoi nous sommes confrontés dans la vie de tous les jours. « Représentatifs », oui, car c’est bel et bien de représentation qu’il s’agit. Des miroirs nous sont tendus. Pour déformants qu’ils soient, ou « re-formants », ils n’en sont pas moins exemplairement représentatifs de ce que nous sommes, des passions que nous éprouvons, lesquelles peuvent mener au meilleur comme au pire. Et quand je dis qu’ils sont déformants, je ne veux surtout pas dire que sur le plan formel l’écriture de Hébert manque de cohésion. Elle est au contraire d’un saisissant réalisme, je songe ici aux descriptions dont le récit est farci. Et je reviens à mon dormeur qui hante des villes splendides ou qui dirige des symphonies. Hébert réussit de comparables prodiges. Il manifeste une grande habileté dans l’ingéniosité de ses compositions, de ses constructions. Ses récits sont des machines dont les mécanismes fonctionnent admirablement Il a beau raconter des histoires qui ne tiennent pas debout, il parvient pourrait-on dire à les suspendre dans les airs (comme est suspendue au-dessus du sol la voiture exposée au salon de l’auto) ; à élever au-dessus du réel ses histoires, à les faire voler avec une précision qui n’est pas sans faire songer à celle que met en œuvre l’aéronautique la plus avancée qui soit. J’exagère à peine. J’explique.

Était-ce dans Voyages en train avec ma sœur ou dans un de ses nombreux romans, je me souviens d’avoir vu un tout jeune enfant occupé à démonter et, si mon souvenir est bon, à remonter quelque chose comme une horloge ou une montre ? Louis-Philippe Hébert est un ingénieur du récit. Il parvient à trouver les mots justes pour décrire les objets et expliquer leur mode de fonctionnement. Dans « Le salon de l’auto », la nouvelle qui inaugure l’ensemble et qui incidemment avec ses quelque soixante pages est la plus longue des dix contenues dans le livre, une voiture de la marque Citroën est exposée à l’occasion du salon de 1956 au Palais du commerce. Elle est curieusement exposée dans la mesure où elle a fait l’objet d’une délicate intervention qui a consisté à en dévoiler les entrailles. La voiture « était tranchée par le milieu. Dévoilant son intérieur à la manière d’une noix adroitement cassée qui laisserait voir son côté comestible. » Ce dispositif ingénieux fort complexe, ce « casse-tête » mécanique, l’auteur en décrit avec précision la nature fragmentée. Tout cela est d’ordre technique, les organes de la mécanique sont offerts à la vue de tous et la plume de l’auteur les donne à voir sans négliger aucun détail. Mais, ce qui est encore plus étonnant dans tout cela se situe bien ailleurs.

Au salon, deux personnages sont mis en présence l’un de l’autre, qui ne se connaissent ni d’Ève ni d’Adam. Qui cependant entretiennent de profondes, mais alors là, de très profondes relations, quoique superficielles. Le paradoxe abonde chez Hébert. L’homme se nomme Adam, la femme s’appelle Denise. Lui a fait un emprunt dans la banque où elle travaille. Elle a signé les documents relatifs à cet emprunt. Malgré ce lien, ils ne se sont jamais rencontrés. Et pourtant, les voici qui se font face.

La voiture éventrée se trouve entre eux deux. Ils n’ont d’yeux que pour elle. Ils ne se regardent pas. Hébert nous fait entrer dans leur univers respectif, un peu comme s’il les scindait en deux sous nos yeux pour nous laisser entrevoir leurs entrailles, et comprendre cela qui de l’intérieur les perturbe. Ce sont deux personnages plutôt singuliers. L’homme sent « la présence de gens invisibles » et peut prédire l’avenir. Quant à elle, elle est très renfermée sur elle-même. La vie ne l’a pas épargnée. Elle a été souvent éprouvée, lui aussi. Mais ce n’est pas tout, ils ont en commun d’éprouver un grave traumatisme et ce, au moment même, où ils dévorent des yeux la Citroën éventrée, elle devant, lui derrière la voiture (mais la voiture pivote : je n’entre pas dans les détails). Leur existence est menée en parallèle. Ils ont même eu le même professeur d’histoire dans deux écoles différentes.

En fait, le tour de force qu’accomplit l’auteur avec ce récit fait songer à l’exploit des ingénieurs qui ont réalisé le tunnel sous la Manche. Ces derniers sont parvenus à relier l’un à l’autre les « tronçons » de la voie sous-marine qu’ils avaient conduits à partir de leur point de départ respectif, les uns sur les côtes françaises, les autres sur celles d’Angleterre. L’auteur parvient à réunir ainsi les destins de deux personnages, Denise et Adam, personnages qui « sont à la fois dans le même monde, mais simultanément dans des mondes différents. »

On remarquera que dans la plupart des dix nouvelles il est question du rêve. Dans « Le salon de l’auto » se trouve le passage suivant : « Profondément troublés, les deux, Adam et Denise sortent de l’emprise rêveuse. Comme si en rêve, ils décortiquaient un rêve. »

Après la déconstruction de la voiture, après celle des personnages dont nous aura été dévoilée la vie intérieure, le narrateur conclut sur ces mots : « Ils ne se seront jamais revus. » Mais peut-on se fier à un narrateur ? Surtout à un narrateur inventé par Louis-Philippe Hébert. Celui qui avait emprunté pour monter son futur cabinet de dentiste, celle qui portait un manteau de laine humide, nous les reverrons, alors qu’eux, qui s’étaient si peu vus, ou vus sans se voir, n’ayant d’yeux que pour la « déesse », la DS de Citroën, se retrouveront, mine de rien, dans certaines des autres nouvelles. Ce seront des nouvelles troublantes pour la plupart. On retrempera un peu dans l’atmosphère inquiétante qui règne dans « Le Horla » de Maupassant. Un Jos qui sait tout, ancien homme de cirque, prédira l’avenir dans une foire. Jos. Est-ce là un double d’Adam ? Ou Adam lui-même ? On se souviendra qu’Adam était l’homme des prémonitions. Comme tous les enfants mâles nés au Québec à son époque, il porte dans sa panoplie de prénoms celui de Joseph. Joseph : Jos. Et que dire de monsieur Albert, le personnage de la deuxième nouvelle ? Alors qu’il était scout, il vendait du chocolat. Il frappe à une porte. Une pauvre dame qui n’a ni dents ni dentiers lui ouvre. On lui demande comment il s’appelle. Timidement, il répond « Adam ». On ne lui achète rien. Il a peur de l’édentée et s’enfuit en lui laissant toute la boîte de chocolats. Et le narrateur de poser la question suivante : « Est-ce ainsi qu’on choisit une vocation. »

Dans une autre nouvelle, Denise se cherchera un emploi. Eh bien ! Adam qui n’aura pas toujours été dentiste aura travaillé dans une animalerie, plus précisément à la boutique Poils, écailles et plumes, celle où se rendra Denise pour y subir la torture d’une entrevue diabolique. Celui avec qui elle s’entretiendra sera nul autre qu’Adam. Se reconnaîtront-ils ? Rien ne laisse croire que oui, que non. Quoi qu’il en soit, cette entrevue sera tout à fait hors du commun. Ce ne sera pas un rêve, mais plutôt un véritable cauchemar. Adam s’automutilera sous ses yeux. Un cauchemar raconté de manière expressionniste, comme dans ces animations où les traits des personnages sont dramatiquement dessinés, dont la laideur est exagérée, à la limite de la caricature — et dont les personnages posent des gestes que nul être humain ne saurait poser réellement, je veux dire dans la réalité. À moins que.

On l’aura compris, nous avons affaire avec ce livre à un ultra-réalisme, à quelque chose qui s’apparente à l’absurde. Ce n’est pas tout à fait du fantastique, car le fantastique implique que le lecteur puisse accorder foi à cela qui se présente à lui comme relevant du paranormal, alors que chez Hébert, il ne nous est pas demandé de nécessairement adhérer à la proposition, de croire que soient possibles les événements rapportés, en les prenant au sens littéral, au niveau premier. Il nous est plutôt demandé de faire le saut au-delà du récit, d’accéder à une tout autre forme de compréhension. Des symboles sont ici à décortiquer, dont on peut chercher à identifier les significations. Mais du sens ? En avons-nous besoin à ce point ? Lisez plutôt ceci : « leurs paroles ne prétendaient pas avoir de sens. […] Ah, le sens ! Qui le cherchera le trouvera ou non. En lisant ces nouvelles, le lecteur sera en tout cas troublé, séduit et amusé, parce que mine de rien, quand il montre le bout du nez, presque un nez de clown —l’univers circassien est souvent présent dans les œuvres de Hébert—, notre auteur fait montre d’un humour à la fois tendre et mordant.

Je ne dirai jamais à quel point ce qu’il écrit est brillant. À un point tel que parfois il nous aveugle. Comme un magicien dont nous scrutons en vain le moindre geste, il dissimule adroitement les ficelles dont sont faites ses illusions. Il parsème cependant ses récits d’indices orientant la compréhension du lecteur. Ce sont des sortes de clins d’œil qu’il lui adresse. De la lumière venant éclairer l’obscur.

Décidément, comme pour tous bons livres, il est impossible avec celui-ci de faire tenir en quelques mots ce que seule une savante étude permettrait de mettre en lumière. Denise qui est centenaire à la fin du livre assiste en direct à la fin du monde. Elle est au parc La Fontaine. Cela se passe (ou passera) un 25 avril 2036. Où est Adam ? Je ne le vois pas. Je crois qu’il a mangé ses deux mains, puis ses bras, puis ses jambes. Non, je fais erreur. Dans cette dernière nouvelle, Denise s’entretient avec un quidam qui l’engueule en la traitant « d’espèce de sans allure. »

« C’était peut-être un ancien client de la banque. »

Allez savoir.  

Avec Louis-Philippe Hébert tout est possible (ou impossible).

Bruno Lalonde : Le libraire de la rue Bélanger : Récit : Littérature : Les Éditions de la Grenouillère : 2026 : 186 pages

Terre promise

Et puis, j’ai entendu les oiseaux, ce n’était pas le ciel tout proche, c’était mieux : la terre ferme. Bruno Lalonde

Ce fragment mis en exergue est révélateur. Il donne une excellente idée de l’état d’esprit qui anime aujourd’hui Bruno Lalonde. Il se situe vers la toute fin d’un livre qui nous apprend que l’auteur a beaucoup galéré. Il a vécu des moments difficiles. Mais, un jour, il a entendu chanter les oiseaux. Prélude au bonheur. Ce n’est pas dans l’ailleurs ou le futur du paradis que ses rêves se sont alors réalisés. Non, cela s’est passé de son vivant. À dire vrai, cela se passe maintenant, ici même, et a lieu pour l’essentiel au sein de sa librairie, depuis un passé récent, que le présent perpétue, et peut-être en sera-t-il ainsi pour lui jusqu’au jour où il quittera la terre ferme.

Un épicurien en poésie. Tel est le titre d’un commentaire consacré par Jean-François Dowd à l’œuvre poétique de Robert Melançon. Je juge bon de lui emprunter ce titre. Un épicurien en poésie. Cette belle expression décrit on ne peut mieux le libraire de la rue Bélanger.

Bien que Bruno Lalonde ait une approche et une pratique de la poésie plutôt éloignées de celles de Melançon, le bonheur dont il est atteint, comme d’autres sont touchés par la grâce, fait de lui un véritable épicurien. Mais attention ! Le mot épicurien dans son cas ne suggère pas qu’il navigue sur une mer étale. Sa conception de la littérature et de la poésie est au contraire marquée par une profonde intranquillité. Lecteur, il ne lit pas pour se détendre. Loin de lui l’idée du divertissement. Ses plaisirs littéraires consistent plutôt à se confronter comme dirait Leiris à la corne du taureau, aux monstres qui nous font la vie dure, à tous ces démons qui de l’intérieur nous mangent le cœur. Épicurien, oui, mais qui ne demande pas aux livres de poser un baume sur ses blessures, qui, au contraire, cherche à les aviver afin de parvenir aux vérités qu’elles recèlent. Écrivain, lui, le « néopoète » (c’est ainsi qu’il se présente), le « poète de droit divin » (on comprendra en lisant le livre que cette terminologie n’est pas usurpée), écrivain, dis-je, Bruno Lalonde ne fait pas faux bond au lecteur qu’il est et a toujours été. Son rapport à l’écriture est intrinsèquement lié à sa pratique de la lecture. L’amour des livres chez lui se vit comme une aventure qui consiste à vivre le plus librement possible, sans détourner le regard lorsque confronté aux horreurs. Ainsi, il ne lit pas pour se détendre. Ne lit pas en dilettante : « Nous ne faisons plus des lectures : ce sont elles qui nous font. » Lecture et écriture forgent nos identités. À proprement parler, elles nous créent, nous fabriquent de toutes pièces. Si Lalonde célèbre les livres, c’est donc en vertu de ce pouvoir qu’ils ont de nous transformer, de transformer le monde et notre rapport à soi et au monde. Voyez plutôt :

La littérature, nécessaire, est une traversée dans les profondeurs inavouables, elle n’a rien de sympathique. Elle révèle les zones d’ombre, les points aveugles, les angles morts, le borgne dans les bons sentiments. Elle met à jour ce qu’il y a de pire chez MOI. Elle ne fait pas cela pour faire de moi un bon citoyen, un citoyen écoresponsable (disons). Elle agit sur moi comme un antidote à mes propres pulsions monstrueuses. J’ai peur de ceux et celles qui n’ont pas parcouru les sous-sols de l’Hadès. Je crains ceux et celles qui n’ont pas touché le fond de leur propre vie.

Un de ses clients, un jour, lui déclara que « la plupart des auteurs écrivent pour couvrir leurs zones d’ombre d’encre et de papier ». On peut penser qu’il exposait ici une opinion contraire à celle de Lalonde, pour qui l’écriture dévoile les zones d’ombre sans les dissimuler. En fait, cela n’a rien d’antithétique. L’un n’empêche pas l’autre. En cachant, l’auteur prend conscience de ce qu’il recouvre d’une taie. Ses silences pour lui et ses lecteurs mettent en évidence cela qu’il cherche à taire. Une chose ici est certaine, la littérature, la poésie, la lecture et l’écriture ne sont pas de tout repos. Il existe bien entendu des ouvrages qui font du bien. L’auteur ne les condamne pas. Cependant, il privilégie les « livres ‘‘négatifs’’ », parce que, croit-il, ceux-ci « arrachent nos masques, dévoilent notre part de ténèbres, débusquent notre part d’ombre. »

Le libraire de la rue Bélanger est un ouvrage qui célèbre les livres. L’amour que leur voue Lalonde est l’une des grandes passions de sa vie. Lecteur compulsif depuis son plus jeune âge, disons-le franchement, il impressionne. Il y a là quelque chose comme une manie, une manie que rien n’aura rémunérée. Le libraire ne se sera enrichi que spirituellement. Son travail consiste en une folie dont la gratuité a quelque chose de fascinant. On trouve un peu partout de grands lecteurs professionnels. Ils lisent en profondeur, de manière savante. Pour quel profit ? Souvent au bénéfice de leur carrière, de leur réputation, de leur avancement dans la hiérarchie des spécialistes de la littérature. À mes yeux, il ne fait pas l’ombre d’un doute que la passion dévorante qu’il a pour les livres fait de Lalonde un lecteur au moins aussi connaisseur que la plupart des lecteurs et lectrices dont la profession est liée aux petites et grandes écoles. Tout cela fait de notre « néopoète », de notre libraire devenu écrivain, un personnage pour le moins singulier, une sorte de grand marginal, un « amateur », on l’aura compris, dont l’amateurisme supplante le professionnalisme de certains professionnels de l’écriture et de la lecture.  Une chose est certaine, ce singulier auteur a produit un ouvrage des plus singuliers, un livre comme on en écrit et lit trop rarement, d’un genre qui échappe à tous genres ou qui les amalgame avec éclat et panache. Et d’abord, ce livre est-il vraiment réussi ? Tient-il la route ? Quelles en sont les qualités ? Ces dernières effacent-elles ses défauts, si défauts il y a ?

L’auteur aime bien s’amuser. Son livre amusera ceux et celles qu’amusent les calembours. Ses jeux de mots, au demeurant pas si nombreux, en agaceront quelques-uns. La poésie entretient-elle un certain rapport avec la « peau easy » ? Le calembour semblera facile, et l’auteur, céder à la facilité. Il n’en est rien. En fait, chez Lalonde, la facilité est une qualité inhérente à la production du texte, non pas au texte lui-même, mais à sa génération. Pour écrire, Lalonde a besoin de liberté. Il ne peut ni ne veut se laisser contraindre par des règles, des obligations. Il lui faut céder à la spontanéité de l’inspiration. L’écriture chez lui est une parole, elle s’apparente à l’oralité. Comme le conteur est présent à son auditoire, comme il habite le même moment présent, le même espace, Lalonde actualise son écriture sur la scène même où son discours se voit généré. Ce processus d’écriture provient d’au moins deux sources distinctes. La première est tout à fait littéraire. Il s’agit de la fréquentation du Journal de Paul Léautaud. À un certain moment de sa vie, après un congédiement, Lalonde devient chômeur, il est pour ainsi dire désœuvré. Il entreprend alors de lire les dix-neuf tomes du journal de Léautaud. Rien en littérature n’est plus direct, branché sur un certain naturel de l’expression et si peu artificiel que la prose de Léautaud. Simple, si on veut, direct, voire « easy ». Bref, Lalonde s’imprègne de l’écriture de ce maître, un de ses nombreux maîtres. Ainsi, ce libraire dont on savoure les capsules sur Facebook (il y est très actif) déclare-t-il que Léautaud y aurait lui-même passé ses nuits, « et au diable le Mercure ! Il nous aurait gavés de commentaires, photos à l’appui, au sujet de ses chères petites bêtes. Je ne parle pas ici du Fléau ! » Bref, Léautaud aujourd’hui serait un avatar de notre libraire de la rue Bélanger. Je ne dis pas que Lalonde écrit comme Léautad, je dis simplement qu’il est aussi naturel dans son écriture que pouvait l’être Léautaud.

La seconde source est génétique. Il s’agit de l’héritage spirituel laissé par son père absent : « Mon père a été l’un des premiers (avec Bernard Assiniwi, publié dans la même collection Ni-t’chawama chez Leméac), à colliger des contes autochtones et de coureurs de bois. À l’aide d’un magnéto, à travers le Québec et l’Ontario, il a recueilli la parole des uns et des autres. » Le père a recueilli la parole des conteurs. Son fils tient parole ; fidèle, il pratique sur Facebook la parole en direct et la transpose enfin jusque dans son livre. Il y adopte cette attitude. Il s’agit de produire une parole vraie : « Je n’aime pas trop cette notion de « bataille de la culture » ; je demeure inconsolable de la perte de la culture populaire et de la tradition orale. J’ai souvenance de ces personnages truculents, irrévérencieux, illettrés, créateurs de langue, qui improvisaient des tirades époustouflantes d’ironie. Que l’on éprouve du dépit face à la disparition des « lettrés » me laisse passablement indifférent : qu’ils retrouvent la verdeur, la vigueur, l’énergie folle des grands devanciers, qu’ils foutent le bordel dans les départements, l’hérésie de la libre parole dans les colloques. »  Eh bien ! Voilà. Voilà qui dit tout. Lalonde est de cette trempe. Il est non pas un « lettré » mou, conventionnel. Il est un écrivain truculent qui improvise en toute liberté : « Nul effort de la volonté. »

Par ailleurs, il prend ici et là ses distances avec ceux et celles qu’il appelle des intellos. Mais, et ce n’est pas pour le prendre en flagrant déni de dénégation ou de contradiction, n’est-il pas lui-même un « intello », disons plutôt un intellectuel, et qui plus est de la plus brillante espèce ? Voyez toutes ces références aux petits (Hergé est l’auteur du Crabe aux pinces d’or, l’un des trois livres les plus importants qu’il a lus) et grands auteurs ; voyez la richesse de son vocabulaire ; voyez l’inventivité de sa langue (phrases percutantes et souvent d’un registre littéraire des plus soutenus) ; voyez surtout la substance et la pertinence de ses propos. Non, cet auteur décidément n’est pas un dilettante, pas un amateur. Tout néopoète qu’il se dise, ayant hérité du « don d’émerveillement », il est, comme il l’affirme non sans sourire, poète « de droit divin ».

À son amour des livres s’ajoute l’amour du pays. Quelques passages brossent un excellent portrait de la société québécoise et reviennent sur son histoire récente, entre autres la crise d’Octobre et les référendums. L’auteur reproduit même un poème de René Lévesque. Il aime son peuple. « Et je ne dis rien sur mon peuple (auquel je m’identifie de toutes mes fibres), qui meurt à force de ne pas naître. »

Certains disent qu’il est un « vrai libraire ». Oui, il est libraire. C’est son métier. Mais il préfère qu’on dise tout simplement qu’il est vrai. Son livre témoigne de son authenticité. Le lire, c’est faire la rencontre d’un écrivain qui se livre sans masque. On peut parler ici d’un bienheureux. En tout cas, il est aux anges. Tant mieux, par les temps qui courent, les hommes heureux sont plutôt rares.  Et l’amour y est pour beaucoup dans son bonheur : « Mais il me faut l’écrire : aujourd’hui je suis guéri. L’amour espéré est arrivé. Ma vie avec Fabi. ‘’Dis seulement une parole et je serai guéri.’’ » Nous y reviendrons.

Il convient pour l’instant de s’arrêter à la composition du livre et de se poser la question à savoir s’il s’agit vraiment d’un bon livre. Sur le plan de sa composition, il faut spécifier que c’est un mélange, un patchwork, enfin une courtepointe. On y lit des réflexions, des poèmes, des nouvelles, de la poésie. À dire vrai, cet assemblage est constitué de « fragments de vie vive ». L’unité de ce livre ne se rencontre pas dans sa forme, sa structure, sa composition. Elle réside dans sa substance, dans ses pensées, dans son écriture. Lalonde a trouvé sa voix.  C’est une voix qui se réalise au moyen d’une « écriture-couture ». Il écrit : « Hier soir, je savourais un ouvrage passionnant et je me posais la question suivante : pouvons-nous dans la texture d’un texte trouver et toucher du doigt les coutures ? Le rapiéçage ? Les beaux livres donnent l’impression qu’ils sont constitués d’une seule et même étoffe ; on ne devine pas à quel moment l’auteur s’est arrêté et à quel moment il a repris son travail. » Déduire selon une telle impression que Le libraire de la rue Bélanger n’est pas un beau livre serait commettre une erreur de jugement. Son livre est bon comme le sont les bons romans. Après tout, comme on le verra, ne raconte-t-il pas une belle histoire d’amour ?

L’auteur parle des romans et déclare « qu’il ne faut pas être trop intelligent pour écrire un bon roman. » Il réclame « [d]e l’intuition, des dons médiumniques, du plaisir physique dans l’acte d’écrire, de l’enthousiasme, de la chaleur, de la désinvolture, un peu de délinquance, de la maîtrise jusqu’à un certain point, du débraillé étudié. De l’élégance involontaire. » Ma foi !   Tous ces traits ne correspondent-ils pas précisément à ce que nous offre son livre ? Ils font à mes yeux la qualité de l’ouvrage, lequel, sans toutefois être un « bon roman », fait montre tout de même d’une vivacité d’esprit plutôt hors du commun. Notre néopoète de droit divin n’est peut-être pas un intellectuel, mais sa tête ne sonne pas creux. Il a du talent et des choses à dire, qu’il dit de façon originale.

Bien entendu, pour revenir à cette histoire de couture, ces « fragments de vie vive » offrent un paysage littéraire disparate, composite. En jouant avec les pièces de son casse-tête, en les déplaçant, un auteur risque de perdre de vue l’ensemble de son tableau. Je note avec surprise la présence de doublons. À la page 69, on trouve ceci : « Je suis un homme libre. J’écris et lis ce qui me chante. Je suis mon propre patron, et je répugne à avoir des employés. Dans mon métier, je n’ai pas de compétiteurs, que des confrères. Que des ahuris de mon espèce. » Puis, à la page 167 on lit ceci : « L’extase et l’éternité maintenant. Je suis un homme libre. J’écris et lis ce qui me chante. Je suis mon propre patron, et je répugne à avoir des employés. Dans mon métier, je n’ai pas de compétiteurs, que des confrères. Que des ahuris de mon espèce. »

Mais ce n’est pas tout. Aux pages 92 et 173, on trouve cet autre doublon. Le texte est magnifique et fort important. Très significatif. Je le cite : « À l’âge de douze ans, je m’étais fixé trois objectifs dans la vie : me sortir de ma condition, acquérir un peu de culture, connaître le grand amour. Avant l’arrivée de Fabienne, j’avais à peu près atteint ces buts. Au mitan de la vie, je m’étais donné la note passable, diplômé d’une école médiocre. Ce grand Amour m’a propulsé premier de classe, frais émoulu d’une école d’élite. Le gamin de douze ans y est arrivé, l’homme d’âge (plus que) mûr le serre dans ses bras. »

De telles insistances, que l’auteur en soit conscient ou non, sont tout de même parlantes, fortement significatives. Elles le sont peut-être surtout si elles sont involontaires. Actes manqués témoignant ici d’une éclatante réussite ! Certains fragments de vie vive sont plus prégnants que d’autres. Certaines vérités, certaines professions de bonheur obligent à la réitération, surtout quand il s’agit d’évoquer un grand Amour. « Pendant vingt ans, j’ai savouré mon triomphe en solitaire jusqu’à l’arrivée de Fabienne. Depuis ce jour, champagne et chocolat, les oriflammes claquent au vent. Te souviens-tu de ? Non, je ne me souviens plus de rien. Mon royaume neuf est fait d’oubli et de silence. Le souffle de Fabienne sur ma peau. »

Rarement amoureuse aura été à ce point célébrée.J’imagine que la rencontre des deux amants, bientôt mari et femme, s’est produite de la manière suivante.

Notre homme un jour en se promenant entendit un air doux porté par une voix juste et délicate. Doucement féminine, la chanson émanait d’une fenêtre ouverte à travers laquelle le badaud ne put s’empêcher de jeter un regard. Une jolie femme devant un chevalet s’affairait. Elle peignait une toile représentant une île. C’était un havre de paix. Un paradis sur la terre ferme. On y voyait une luxuriante végétation. Des fleurs vives et colorées. Une mer toute bleue. Des oiseaux animaient le ciel.

On voit une femme. On admire son tableau. On choisit de vivre sur son île. Ainsi commence une belle histoire d’amour.

Julie Bouchard : Vivian Vachon contre le réel : Antiroman :  Éditions de la Pleine Lune : Collection « PLUME » : Troisième trimestre 2026 : 179 pages

Je commence cette chronique avec un lieu commun, ou plutôt une lapalissade. Un livre est bon lorsqu’il est encore meilleur lors des lectures subséquentes qu’il suscite, lectures que l’on fait non pas forcément pour démêler ce qui serait de l’ordre de l’inextricable, mais tout simplement afin de renouveler le plaisir ressenti lors de la première lecture. Évidemment, la découverte de subtilités qui nous avaient d’abord échappé apporte invariablement un surcroît de satisfaction. À l’inverse, plus un livre est moyen, plus il gagne en médiocrité au fil des relectures, à condition bien entendu qu’on ne se refuse pas à lui accorder ces nouvelles chances. Disons-le tout net : le livre de Julie Bouchard appartient à la première catégorie. Nuance, il fait, partie de ces rares ouvrages dont on se réjouit de souligner l’excellence. Soit dit en passant, j’ai lu deux fois Vivian Vachon contre le réel et ne reculerais pas devant l’éventualité d’une troisième lecture.

En fait, s’il faut être absolument honnête, je dois avouer que le début de l’ouvrage m’a plutôt déconcerté. C’est que la chose est audacieuse et rare, elle rompt avec le confort généré par les ouvrages plus traditionnels, les vrais romans, conformes aux grands principes qui ont fait leurs preuves depuis que l’humanité se raconte des histoires, que les conteurs cherchent à captiver et séduire leur auditoire, à l’embobiner dans la spirale de l’action et du drame, du suspens plus vrai que nature, de la fiction donnant l’illusion du réel.

Pour tout dire, sans être rébarbative, la forme utilisée, je dirai inventée, pour raconter l’histoire de Vivian Vachon me semblait de prime abord annoncer du fil à retordre, augurer de complications à venir. Il n’en était rien. Après deux ou trois pages, ce qui aurait pu être compliqué s’avéra plutôt séduisant, intrigant. Certes, ce drôle de roman allait proposer de la complexité, mais cette complexité allait somme toute devenir au fil de la lecture claire comme de l’eau de roche. Enfin ! On aura compris.

Ce n’est pas parce qu’une histoire n’est pas racontée dans l’ordre habituel et consacré  (avec un début qui commence au commencement et non pas un peu partout au milieu de  l’ouvrage ; avec ensuite un déroulement qui s’enchaîne selon une progression propre à la logique narrative usuelle ; puis, avec une fin qui termine l’histoire à la toute fin et non pas au début, au milieu et un peu partout dans l’ouvrage), ce n’est pas, dis-je, parce qu’on procède autrement et de manière originale qu’un récit est forcément désordonné. Le lecteur en a vu d’autres.  Lisant Vivian Vachon contre le réel, il n’abandonnera certainement pas sa lecture en cours de route. Il est le captif d’un piège drôlement bien conçu.

Au début, ce qui l’aura déstabilisé, c’est sans doute la présence de ce qui apparaît comme étant deux narratrices. Tout se passe comme si la narratrice de l’histoire de Vivian Vachon se dédoublait, se regardait écrire dans le miroir de la page. En fait, elle décrit le travail de celle qu’elle appelle la Narratrice. Il y a donc une première narratrice (petit « n ») et une seconde (la Narratrice avec un grand « N »). C’est compliqué ? Pas vraiment.

Mais un tel procédé est-il nécessaire pour raconter l’histoire de Vivian Vachon, la célèbre lutteuse ? Non, assurément, il ne l’est pas si l’idée est tout simplement de faire tenir en quelques pages l’histoire de cette grande championne. De toute évidence, Julie Bouchard n’a pas voulu rédiger une véritable biographie. Elle a fait beaucoup plus que ça.

On l’aura compris, l’auteure a chassé plus d’un lièvre à la fois, a fait d’une pierre deux coups et même plusieurs. Elle a créé une forme littéraire appropriée à son propos, lequel consistait à creuser le réel d’une vie dont une large part, tout particulièrement celle de l’âme, échappe au type de discours que seuls les faits nourrissent. Elle est parvenue au-delà et en deçà des faits, son imagination lui ayant prêté main-forte.

Autre curiosité. La Narratrice, en tant personnage de l’histoire, travaille en présence d’un autre personnage. C’est le « Témoin de l’histoire en cours ». De quelle histoire au juste est-il témoin ? Celle de Vivian ou celle qui parallèlement est racontée par la première narratrice, la narratrice petit « n » qui observe et décrit le travail d’écriture de la Narratrice ainsi que ses rapports et conversations avec ce Témoin qui, avoue-t-elle, sert à « déjouer, eh oui [sa] grande solitude de narratrice » ?

Ce Témoin correspond-il à une sorte de personnage intérieur, un double, une instance psychique équivalant à l’esprit critique ou la conscience créatrice de la Narratrice, pas tout à fait son surmoi, mais une sorte de consultant intérieur, de presque conseiller, de témoin donc de ce qui s’écrit, ange par-dessus l’épaule ? Évidemment, il est difficile de parler ici d’une instance psychique dans la mesure où, tout comme la Narratrice, le Témoin est un personnage qui joue un rôle dans cette histoire, pas dans celle de Vivian, quoique … (il assiste à l’instar de l’Éditeur et de la Narratrice aux funérailles  de la lutteuse qui ont eu lien quelque quarante ans plus tôt alors qu’il n’était peut-être pas encore né !) ; en fait, il est surtout le Témoin de l’élaboration de la forme littéraire qui en vient peu à peu à accueillir la substance de l’existence de la lutteuse.

On jugera que tout cela est très intellectuel, très formel, que peut-être même ce roman se rapproche de ce qu’on appelait naguère le nouveau roman — incidemment, la Narratrice confie avoir un immense faible pour La modification de Michel Butor (coïncidence, le célèbre romancier est décédé comme Vivian un 24 août). Par ailleurs, avec son récit, qu’elle appelle un antiroman, elle conçoit une forme qui se rapproche quelque peu des soties d’André Gide. Oui, tout cela est plus ou moins complexe. Or, il n’en demeure pas moins que ce livre, tout antiroman qu’il soit, se lit comme un roman et, quoiqu’en dise la Narratrice, faisant part à la toute fin d’un certain dépit, elle est loin d’avoir échoué dans sa tentative de placer Vivian tout contre le réel, même si son antiroman est devenu enfin de compte, et ce, malgré elle, un véritable roman … ou presque. Il l’est devenu, car on a fait des pressions sur elle pour qu’il le devienne. L’Éditeur (un personnage qui à la fin refusera de publier son récit) avait des exigences. Il voulait du solide, du ficelé, le respect des balises, le respect des paramètres littéraires les plus sûrs, du spectaculaire ainsi que du sens facile à saisir. D’autres, comme la « Lectrice exemplaire », souhaitaient une « Quête existentielle » ; on lui réclamait du « Mystère », de « l’Élévation ». Elle croit avoir cédé à ces pressions. À tout le moins, confesse-t-elle, elle aura cédé « à la loi du réel. Ce réel qui finit toujours par nous rabattre vers lui, vers le prochain fragment, vers une possible conclusion. »

Si la Narratrice a failli à la tâche (mais, rassurons-nous, il n’en est rien), que penser de cette chronique ? Elle est malheureusement en train de donner une impression que j’aurais souhaité ne pas donner. L’impression que cet antiroman s’adresse uniquement à des férus de littérature, des durs de durs, intellectuels amateurs d’illisibilité, de cheveux coupés en quatre. L’impression qu’il est fort peu question de Vivian Vachon dans ce drôle de roman. L’impression que la vive intelligence de l’auteure finit par semer lecteurs et lectrices dans la brume. Bien entendu, ce n’est pas le cas. Oui, c’est très littéraire. La narratrice cite plusieurs auteurs, dont évidemment Roland Barthes, l’auteur du « Monde où l’on catche », paru dans Mythologies. Mais, ses citations sont toutes éclairantes, toujours étroitement en lien avec son propos, propos qui est souvent grave (la mort est un thème que l’auteure ne traite pas à la légère : son récit est émaillé de réflexions pertinentes, quoique jamais lourdes, sur la mort et maints autres sujets plus ou moins métaphysiques), propos également souriant (la finesse de l’humour de Julie Bouchard opère à merveille : on fait plus que sourire en lisant Vivian Vachon contre le réel, on rit d’un bon rire sonore, et ce, à plusieurs reprises).

Oui, je le répète, cela est très littéraire. À commencer par l’écriture. La quatrième n’hésite pas à souligner « une éblouissante maîtrise de la langue ». J’ajoute et répète que Julie Bouchard a trouvé la forme parfaite pour faire revivre et mourir l’héroïne de son récit.

Cet antiroman tient tout à fait compte du réel. Il nous permet d’entrer dans le monde de la lutte. L’auteure a mené un véritable travail d’enquête et de recherche, de reporter, voire de sociologue et d’historienne. Elle restitue de manière convaincante le climat de la seconde moitié du vingtième siècle. En relatant les circonstances de la mort de Vivian Vachon, elle donne de la chair aux documents qu’elle a scrutés à la loupe. Ainsi redonne-t-elle vie aux personnes qui en ont été témoins du drame, aux policiers appelés sur les lieux, ainsi qu’aux les responsables de l’accident dont elle dresse un portrait saisissant de réalisme : il s’agit de deux jeunes fortement alcoolisés roulant à toute allure sur une petite route de campagne percutant finalement la voiture de la championne.

Qui plus est, grâce à sa sensibilité et sa vive imagination, la romancière a recréé de toutes pièces, on l’aura compris, une Vivian Vachon très proche de son modèle, de sorte que l’intériorité du personnage, pour réinventée qu’elle soit, ne nous est pas étrangère. L’avant-dire est clair sur ce point, qui annonce que les lecteurs s’apprêtent à nager en pleine fiction, ou presque : « Ce livre s’empare audacieusement du réel, qu’il détourne, déforme ou trahit au besoin. La plupart des situations, des dialogues et des personnages qui le traversent — jusqu’à la couleur du ciel du 24 août 1991 — ont été retouchés afin de servir pleinement le récit. Toute ressemblance excessive entre ces pages et la réalité devrait être interprétée comme un simple défaut d’invention. »

De manière à mettre le titre en valeur, je regroupe ci-dessous quelques passages qui aident à en percevoir la teneur.

Page 47 : « Il ne me reste donc plus que René à faire entrer dans l’affaire avant la fin de la première partie, ainsi qu’une dernière silhouette à convoquer, que je n’arrive toujours pas à placer contre le réel. » C’est moi qui souligne.

Page 97 : Énumérant la liste des lutteuses formées par la célèbre Fabulous Moolah, la Narratrice rappelle au Témoin qu’il n’en connaissait aucune avant de s’embarquer « dans cette affaire de lutte contre le réel ».

Page 113 : « C’est compliqué, plein d’humains adossés au réel, qui luttent pour rester en vie. »

Page 116 : « Tu vois, dit-elle ? J’ai placé Vivian Vachon, en personnage principal, contre ce réel : en lui inventant une vie qui n’est pas tout à fait la sienne ; en lui offrant une mort mémorable. »

Page 127 : Au début de la troisième partie, dans le but de clarifier ce que l’on doit entendre par antiroman, la Narratrice offre une définition du préfixe « anti ». « Anti : préfixe d’origine grecque signifiant « contre », « opposé à » ou « à revers ». On l’utilise pour créer des mots qui expriment une idée de résistance à une pratique, à une personne, à une forme. »  

« Contre » équivaut à « anti ». Vivian Vachon luttait, on l’aura compris, contre le réel. 

Comme en témoignent ces dernières citations, le travail d’un écrivain qui par le biais d’un antiroman s’attaque au réel consiste à recourir à l’imaginaire et à la fiction afin de placer ses personnages sur fond de réalité : tout contre le réel. Ainsi, le « contre » du titre peut-il avoir au moins deux significations. La première est relative à la place accordée à la lutteuse dans la fiction : elle est placée tout contre le réel, elle est adossée au réel. La seconde signification, comme mentionné précédemment, a trait à la lutte qu’elle aura menée pour vaincre la réalité que lui offrait le destin. Elle aura lutté comme tous ces autres humains « adossés au réel, qui luttent pour rester en vie. »

Mikhaïl Gorbatchev, l’ancien secrétaire général du Parti communiste de l’URSS, traverse cet antiroman, tel une espèce de motif structurant, telle une des quelques « tiges d’acier » auxquelles recourt l’auteure afin de bien ficeler et consolider son ouvrage, sa forme autant que son propos, — les détails chez Julie Bouchard ayant tous leur utilité — : le destin de ce chef d’État se trouve lié à celui de la lutteuse : « Et vos deux destins n’auraient pas dû se croiser, trente-cinq ans plus tard, par une pure fantaisie de narratrice, au gré des coïncidences, dans un roman devenu anti, qui lutte contre le réel, depuis 20 h 20, sans qu’aucun arbitre ne daigne lever, en signe de victoire, le bras du vainqueur. »

Lever le bras en signe de victoire ! Mais, vous, moi, le lecteur et la « fameuse Lectrice exemplaire » à qui réfère à quelques reprises la Narratice, ne sommes-nous pas tous une personne en bonne position pour éventuellement arbitrer la performance littéraire d’un romancier ou d’une romancière, voire ici, d’une anti-romancière ? Chose certaine, je suis persuadé qu’il s’en trouvera plusieurs parmi nous pour lever le bras de Julie Bouchard après avoir refermé ce livre. À l’instar de Vivian Vachon, cette écrivaine est une championne. Elle remporte haut la main le combat contre le réel qu’elle a livré afin de raconter l’histoire de Vivian Vachon.

Mais ce n’est pas tout. Une étonnante surprise arrive à la page 177, la page  

dite des Salutations, celle où, une fois son travail terminé, la romancière, l’anti-romancière, remercie entre autres ses « Éditeurs estimés, qui ont laissé toute liberté à la Narratrice. »

On tirera ce qu’on voudra de ce dernier remerciement. Je me bornerai pour ma part à sourire une fois de plus en remerciant moi aussi les éditeurs d’avoir accordé autant de liberté à la « Narratrice ». Et puisque c’est l’heure des remerciements, remercions surtout cette dernière. Qu’on se le tienne pour dit : Julie Bouchard a produit une œuvre exceptionnelle.

Yves Laroche : Les photographies d’un poète : Fantaisie sur l’art : Le texte « La beauté comme amitié » est extrait d’un ouvrage collectif consacré au travail d’Yves Laroche, professeur de littérature au Cégep de Sainte-Foy et directeur du CEP. Le livre s’intitule « Tableaux trouvés ou Un peu de beauté en chaque chose ». Il a paru à L’Inespéré en 2024.

Les photographies du poète jouissent aussi d’accompagnements littéraires signés Ève Arsenault, Antoine Boisclair, Emmanuel Bouchard, Geneviève Boudreau, Odile Brunet, Anne-Marie Duval, Cédric Huot, Vincent Lambert, Ariane Léger, Jacques Ouellet, Claude Paradis, Maryse Poirier, Anne-Julie Royer et Mattia Scarpulla.

LA BEAUTÉ COMME AMITIÉ

 Le pic s’attaque
d’abord au contenant
pas au contenu
Yves Laroche

Quel est le plus beau mot de la langue française ? Et d’abord, qu’est-ce qu’un beau mot ? Quels sont les éléments constitutifs de sa beauté ? Sont-ce des propriétés d’ordre formel, telle sa sonorité, ou encore sa physionomie sur le plan visuel ; une fois le mot tracé sur une surface, est-ce le joli dessin produit par l’assemblage des lettres qui le forment ? Myosotis l’emporte-t-il sur cathédrale ? Rose, sur amphitryon ?

Qui s’amuse à poser la question s’attend forcément à toutes sortes de réponses. Elles seront de nature subjective, assurément, tout comme l’est la notion de beauté. Le jugement esthétique en cette matière s’exécute à partir de critères eux-mêmes variables, souvent inexistants. À l’intérieur d’un même mot, le hiatus peut heurter certaines sensibilités. Dans un poème, un ouaouaron qui coasse paraît ridicule. Il y a le mot noble comme disait Hugo, le mot roturier. À vrai dire, l’intérêt que présente ce problème est plutôt limité. Il ne sert ici que de marchepied à une réflexion, nous l’espérons, bientôt plus substantielle.

Mais n’allons pas trop vite. Ce citron, il faut le presser davantage, pour nous rendre compte d’abord du lien unissant le mot, dont on avance qu’il est beau, à la chose qu’il désigne, en laquelle justement réside la beauté que non sans confusion nous attribuons spontanément pour ne pas dire arbitrairement au mot.

Ainsi avec les prénoms : Philomène ne nous inspire à peu près rien qui vaille ; Azéphire nous fait sourire ; pour peu qu’on ait connu une jolie Florence, on trouvera du charme à ce prénom que d’aucuns auront en horreur s’ils ont eu des démêlés avec une horrible et méchante Florence.

Qui soutient que le mot « mer81 » est le plus beau de tous les mots de la terre justifiera sa prédilection par une série d’observations qui ont davantage trait à la chose qu’au mot servant à la désigner. Le mot « mer » est beau parce que rien n’est plus beau que la mer, cela va de soi : le sable ou les rochers sur lesquels percutent les vagues, les falaises d’Étretat, la Gaspésie où le fleuve et le golfe offrent l’occasion d’éprouver ce qu’on appelle à juste titre le sentiment océanique… et, comptant davantage peut-être que tout ce qui précède, le souvenir ému d’un voyage entrepris avec un être cher, de sorte que le mot « mer » fait vaguement songer à cette mère aimante avec qui il fut entrepris, mère aujourd’hui défunte, dont le deuil reste à faire, vraiment, on le voit bien, pour qui délire ainsi, aucun mot n’est plus beau que le mot « mer ». C’est là une affaire de sentiment, non pas d’esthétique.

Pour ma part, j’ai toujours aimé le mot « femme ». Mais s’il référait à un cloaque plutôt qu’à une statue de chair et d’âme dansante, qu’en serait-il de ce mot, qui toujours a suscité en moi un certain sentiment d’admiration, qui encore aujourd’hui me paraît recueillir en son sein le sens le plus sublime qui soit et manifester mentalement la plus haute réalisation de ce que nous appelons la beauté ? Car portez à mes yeux le plus beau paysage, si, parmi ses prés en fleurs et les nuages du ciel qui brille au-dessus, défile sur la route qu’on y voit serpenter une jolie femme, il y a fort à parier qu’elle effacera de ma vue l’ensemble du tableau, qu’elle s’en détachera tout à fait et que somme toute je n’aurai d’yeux que pour elle. À vrai dire, ce n’est pas ce mot que je porte aux nues, on l’aura compris.

Et si la phrase suivante, tout droit sortie de la Bible, me paraît la plus belle et la plus forte qui soit, c’est pour des raisons identiques aux précédentes, tout aussi farfelues : « Et Dieu créa la femme. » J’aime cette phrase. Bien entendu, ce n’est pas un vers de Racine, pas une dentelle contournée de Proust, pas une saillie de je ne sais qui. C’est bien plutôt une phrase toute simple. Sa beauté ne réside pas dans sa matérialité. C’est moins une phrase à caractère informatif relevant de l’histoire factuelle qu’une belle et saisissante aberration. Car, enfin, je n’ai jamais cru qu’il eût pu en être ainsi à l’origine. Du reste, je demeure indifférent aux origines, plutôt frileux à l’idée voulant qu’un dieu, que dis-je ? Dieu lui-même ait créé l’univers. Mais, pour toutes sortes de raisons plus ou moins obscures, j’associe le mot « Dieu » à un souci de lumière qui fait peut-être la grandeur de l’homme ; je lui fais, malgré toutes les horreurs qui ont pu découler des divagations que des siècles d’obscurantisme lui ont mises dans la bouche (le mot « Dieu » a une bouche immense dont l’homme est le ventriloque), j’associe, dis-je, le mot « Dieu » à une certaine idée de transcendance qui parfois parvient à nous donner des ailes.

Ajoutons à cette histoire tirée par les cheveux l’idée d’un geste créateur, l’idée d’une invention, celle justement de cette chose qui n’est pas une chose, mais bien plutôt une femme. Avec un tel complément, cette phrase « imaginaire » se déploie magiquement. Notre fantaisie jubile quand la raison s’en empare pour avancer, sourire en coin, qu’au jeu de la création Dieu se serait d’abord trompé. Il aurait commis une erreur de taille. Il avait voulu parfaire sa création, ajouter à la nature, aux rochers, à la mer, aux animaux qui la peuplent, à la terre où ils courent à quatre pattes, au ciel où ils trouent les nuages, ajouter, mais ajouter quoi, quoi qui pût vraiment parachever son œuvre ?

En guise de réponse, un homme alors est né d’une boue pétrie par le Sculpteur suprême. Mais quel piètre résultat ! pensa-t-il, en jetant un triste regard sur cette brute quasi animale. Déçu, Dieu — si mon souvenir est bon, car j’observais la scène depuis un buisson où je m’étais posté — déçu, profondément dépité, le Créateur tenta de corriger sa monumentale erreur.

Il arracha une côte au ridicule Adam, pour lui façonner à partir de cet os une compagne. Et Dieu créa la femme.

Satisfait du résultat, sachant surtout qu’il lui serait désormais impossible de créer un plus parfait chef-d’œuvre, Dieu est reparti à l’autre bout du monde. Il a longuement erré au-dessus des siècles et de l’histoire. Éternellement, au milieu des constellations, tel un Juif errant. Depuis, rares sont ceux qui l’ont revu. Mais cette femme laissée en obole console de son absence.

Voilà une démonstration bien boiteuse, me dira-t-on. Par l’allégorie, j’entendais faire valoir qu’avec la question posée par la beauté des mots, des poèmes, des romans et de toutes les autres formes d’art, jamais l’on ne peut évacuer le contenu, jamais non plus réduire l’importance de la rêverie et de l’imagination qui s’en nourrit et s’en délecte.

Si l’allégorie paraît chétive, rapprochons-nous maintenant de notre objet, posons le pied sur la première marche de l’escalier menant à la salle où sont exposées les photographies de notre ami Laroche.

Sur cette marche, je retrouve une réflexion que je me faisais naguère au sujet de l’Olympia de Manet. Cette œuvre marque un jalon dans l’évolution de la peinture moderne. C’est une belle toile. C’est du moins ce qu’on prétend. Mais la beauté des tableaux, c’est un peu comme celle des mots. Il y a souvent là des malentendus, des manières de voir les choses sans les voir tout à fait, sans les prendre avec lucidité pour ce qu’elles sont vraiment.

Le modèle qui posait pour Manet se nommait Victorine Louise Meurent. Pour des raisons que j’ignore, dans ce tableau, Manet ne magnifie en rien la beauté de son modèle. Si bien qu’aucune confusion n’est ici possible : ce n’est pas le sujet donné à voir qui éblouit, mais bien plutôt son traitement, la picturalité même du tableau, bref, ce qui est peinture en tant que matière ouvrée, c’est-à-dire le tableau, pas la représentation, pas ce qui se trouve « dépeint » par l’artiste.

Poussés à l’extrême, un tel traitement, une esthétique aussi radicale peuvent conduire au paradoxe suivant : en art, la laideur a souvent partie liée avec la beauté. Carcasses sanglantes de Soutine, défigurations du corps féminin chez Picasso, etc. Ces monstruosités abondent dans les musées. Dans la vie de tous les jours, impossible cependant de s’extasier devant l’ordure. Dans le cas contraire, à un tel trait de pathologie la psychiatrie parvient parfois à remédier.

Notre escalier en colimaçon donne le vertige. Il faut l’escalader d’un degré de plus. Il nous tarde d’en venir enfin à la salle d’exposition. Il est grand temps d’aborder la photographie et tout particulièrement le travail de Laroche. Quelques réflexions toutefois s’imposent encore.

Il fut un temps où la peinture existait et régnait absolument sur tout ce qui était image. Je dis peinture, mais c’est là une métonymie, je parle en réalité de tout ce qui visait à représenter le monde au moyen de ce qu’on appelle les arts visuels. À cette époque, des artistes couraient çà et là sur des champs de bataille, esquissaient des croquis, partaient en expédition pour longtemps après rapporter dans leurs valises des illustrations : on y voyait les monuments, les pyramides d’Égypte, les superbes architectures ornant les villes des divers continents, etc. L’artiste était au service de l’industrie et de la science. Sa fonction quasi première était de fixer sur une toile la physionomie des maîtres de l’univers, les rois, les princes et les princesses. Dans ses temps libres, le peintre cependant peignait pour son plaisir une nature morte ou une académie, terme qui, si je ne m’abuse, serait relatif à la représentation de la nudité du corps féminin ou masculin, pensons à l’Olympia, à la Vénus d’Urbin du Titien ou à la Maja nue de Goya.

Mais vint la photographie. L’histoire a été mille fois racontée. Je l’esquisse à grands traits. On sait quel effet libérateur elle eut pour les peintres. Ce sont des photographes qui dorénavant furent chargés de transposer le monde en images. Si le peintre sortit désormais de son atelier, ce fut à la manière des impressionnistes, dans un certain esprit de vacances et pour se livrer corps et âme à sa seule et unique passion, la peinture n’ayant alors pour but que la peinture elle-même. L’artiste entreprit pour son propre compte une exploration inventive de son art sans autre intention que celle de créer.

C’était désormais au tour du photographe d’être l’esclave, à tout le moins le prisonnier de la réalité. Avec lui, les images étaient plus vraies que nature. Si le roi avait un gros nez au milieu du visage, la photographie le montrait tel quel. Les plantes, les animaux, les ruisseaux, les fleurs, l’univers tout entier se retrouvait désormais intégralement fixé sur la pellicule. Le photographe exécutait humblement ses tâches et une photographie, pour peu qu’elle fût techniquement réussie, était belle en vertu quasi uniquement de la beauté qu’elle donnait à voir : celle d’un paysage séduisait ; une jolie femme charmait, etc.

Encore aujourd’hui le paysage82 évoque en nous des sentiments de réconfort, suscite le désir d’un ressourcement en quelque lieu idyllique. Souvent ce n’est pas la photographie, laquelle peut être médiocre, que nous admirons, mais bien ce qu’elle représente. Les chatons sont mignons, les chiens ont une belle bouille, tandis que les chevaux dans le pré courent comme en imagination notre liberté seule sait le faire. Or tout cela, indépendamment de la qualité du cliché, risque de nous faire confondre une beauté avec une autre, la beauté du sujet avec celle, parfois minime, qui la rend accessible à nos sens.

Je crois le clou suffisamment enfoncé. Encore quelques petits coups et ce sera tout.

Comme l’écrivent les collégiens dans leurs dissertations, nous pouvons avancer que « de tout temps » l’image aléatoire, celle qui provient d’une sorte de hasard objectif, a pu susciter l’émerveillement. Le dégât que produit sur la table le verre de lait renversé irrite les parents de l’enfant, mais ce dernier s’en amuse, il le contemple, il y voit des formes intrigantes. Tout comme lui, une fois l’enfant mis au lit, ses parents se délectent du jeu des nuages, de leurs formes. Ils prennent plaisir à y découvrir des objets, des personnages, des visages. Les métamorphoses des nuages sont comme des métaphores. Comme les taches du test de Rorschach, les nuages donnent lieu à des associations : on y projette de manière fantaisiste ses sentiments, ses lubies, ses intérêts, voire ses obsessions.

Hugo, qui toucha à tout avec brio, a peut-être été l’un des tout premiers artistes à créer volontairement des œuvres abstraites. Outre ses châteaux d’encre, ses paysages crépusculaires, ses cieux et ses océans infinis, on rencontre dans ses illustrations des formes non figuratives découlant d’une cafetière. C’est du café tout simplement versé que naît, tout comme dans le dégât d’enfant, un jeu de formes gratuit, énigmatique et séduisant. C’est de l’enfance retrouvée. De l’imagination libérée.

Enfin, nous voici parvenus au haut de notre escalier. La salle s’ouvre devant nos yeux émerveillés. Dès l’entrée, les photographies de Laroche nous interpellent.

Elles sont très belles. C’est le moins que nous puissions dire. Nous pourrions maintenant nous taire, nous contenter de regarder en toute liberté. Oui, cela est beau. Mais la question des questions cependant demeure : pourquoi est-ce si beau ? Ce n’est pas une question simple, elle se subdivise en branches multiples : pourquoi devient en quoi ? Puis, devient pour qui ? Aux yeux de qui ? En vertu de quel principe ?

Peut-on à notre déclaration de beauté rattacher une quelconque « science » de l’esthétique ? Nous sommes devant ce que l’on pourrait appeler de l’abstraction « pure ». Cette forme d’art ne repose pas tout à fait sur une assise concrète, naturelle. Ce n’est pas le cas avec le cubisme. Lui ne relève pas de l’abstraction pure, dans la mesure où l’élaboration de la toile chez les cubistes trouve sa source dans la nature, le paysage, le corps humain, un bâtiment, un objet, violon, guitare, que sais-je ? Dans l’abstraction pure, à quelle source notre jugement puise-t-il alors cette eau qui repaît sa soif de beauté ?

À la limite, le peintre ou le photographe nous laisse seuls devant l’image. Ils n’interviennent pas. Le photographe ne fournit aucun indice, n’intitule pas son œuvre, n’offre qu’un numéro en guise de titre. Laroche donne parfois des titres à ses clichés. On peut ou non en tenir compte, faire avec ou sans eux.

Quoi qu’il en soit, pour le regardeur s’accomplit un processus d’appropriation de l’image ; son imagination l’investit, prend le relais, tente de s’approprier ce qui est vu, d’y projeter ou d’y superposer sa propre vision.

Notre ravissement peut être comparé à celui qu’offre la nature : comme chez Caillois, avec les pierres éblouit ce qui provient des entrailles de la Terre.

Laroche découvre tout autour de lui des déchets ou des restes de l’industrie, des murs à l’abandon83. Dans cette décrépitude son regard réalise une sorte de résurrection de la beauté : des formes aléatoires, dues à l’érosion ou à une sorte d’empoussièrement, deviennent des révélateurs, parlent à notre regard, suggèrent des analogies. Ce sont des beautés qui se peuvent comparer à celles qu’offre l’observation des étoiles.

Notre photographe jette un regard au-delà des simples évidences que sont les objets inertes et froids, produits détruits de notre quotidien : objets méprisés, rebuts, qu’on oublie de regarder de plus près, objets relégués au second plan en vertu d’une méprise. C’est qu’on ne voit justement pas en quoi pourrait résider leur beauté une fois déclarée leur inutilité. Tellement inutiles que personne ne fait à leur endroit quelque déclaration que ce soit.

Ponge au siècle dernier a pris le parti des choses. Laroche va plus loin, il s’attache à des fragments de choses, à de la matière infime. Ce ne sont pas les objets qui l’intéressent, mais bien ce que recèlent à y regarder de plus près les matières inertes, rarement organiques, qui nous entourent.

Hélas, on ne peut tout dire ! J’aurai laissé ici tant de choses en suspens, dont celle-ci : en photographie comme en poésie, l’approche de Laroche en est une d’intelligence. On considère souvent que les esprits « réfléchis » sont froids. On reproche à Mallarmé, puis à Valéry un certain hermétisme. On ne voit pas que le lecteur lui-même souvent ne sait pas s’y prendre. Il faudrait déplorer moins le défaut de l’œuvre, sa faute, que la défaillance de qui ne fournit pas suffisamment sa part : Gide parlait d’une nécessaire « collaboration ».

J’observe dans le travail de notre ami photographe ce qu’on pourrait appeler une sensibilité de l’intellect, une créativité où entrent à la fois calcul et rigueur. Laroche ne fait pas n’importe quoi, n’importe comment. Il procède à la manière du pic mis en exergue à cette divagation. Il travaille avec sa tête. Il s’applique à transformer la matière, s’attaquant au contenant d’abord, afin de mieux libérer un contenu que l’autre (celui qui lit le poème ou regarde l’image) est alors libre de contempler en donnant libre cours à sa propre imagination. 

Peut-on voir ici un paradoxe ? Car on aurait pu penser qu’une telle rigueur rechercherait des formes purement géométriques, du rectiligne, des jeux de proportions savamment ordonnées, résultant de calculs méticuleux, d’autant que l’ami poète-photographe possède une formation scientifique ! Or le résultat de ses travaux est plutôt de l’ordre de l’abstraction lyrique : plus proche de Borduas que de Mondrian. 

Devant Paysage avec figures84 ou avec Au nord de la solitude85 et tant d’autres photographies, obligatoirement nous nous arrêtons, comme sous le coup d’un décret provenant d’une puissance suprême. Qu’est-ce que la beauté ? C’est une affaire de regard, certes, mais au-delà du regard, favorisé par le regard, dans le silence de tout discours, sans chercher à relier ce qui est vu à quelque élément que ce soit de notre monde réel, il y a une sorte d’émotion qui n’est jamais bien loin de ce que met en place le sacré. Un mystère recèle une part de beauté en cela qu’il nous place justement en face du mystère.

En toute amitié, pour nous et ce qui constitue notre univers, dans le déclassement et la dévalorisation de ses ruines, Yves Laroche parvient à dénicher et à créer de la beauté. Nous lui en sommes reconnaissants.

Jean-Marc Lefebvre : 2022 – entendre ce qui reste : Poésie : le temps volé éditeur : collection À l’escole de l’escriptoire : 2026 : non paginé (environ 100 pages)

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Jean-Marc Lefebvre a été finaliste au prix de poésie Radio-Canada en 2025. Je transcris ci-dessous quelques mots de la note qui lui fut consacrée à cette occasion sur le site RCI.

Né à Montréal, puis élevé en banlieue, Jean-Marc Lefebvre y est revenu pour ses études universitaires. Artisan relieur, il est à la retraite depuis cinq ans et s’implique comme bénévole au Conseil d’administration de l’Association québécoise des relieurs et artisans du livre.

Il a publié des recueils aux Éditions du Noroît, dont Illuminer les cendres, le plus récent, en 2012. Il a aussi publié des textes dans diverses revues. L’écriture et la lecture ont toujours fait partie de sa vie. Mais quand il a commencé à écrire régulièrement, la poésie s’est imposée.

« Je lis tous les jours, j’écris presque tous les jours, publie souvent sur un média social les textes que j’écris, m’inscrivant ainsi par cet exercice dans le poème comme lieu et mise à jour de l’être dans le monde. »

Il projette de faire paraître un recueil dont le titre sera entendre ce qui reste et qui regroupe une sélection de poèmes écrits au cours de l’année 2022.


Il nous encourage à lire et à écrire de la poésie. Mais aussi « à réparer nos vies à travers nos gestes quotidiens. Le monde a tellement besoin de sortir des mensonges et de cette charge mentale qui nous accablent ; je pense que le poème est un lieu de vérité qui arrive à transformer et nourrir à la fois notre regard, notre être et l’être du monde. »

Le nom de Jean-Marc Lefebvre est connu des amateurs de poésie. Comme mentionné ci-haut, on peut lire ses poèmes sur son mur. Il en publie régulièrement. Mais, les médias sociaux étant ce qu’ils sont, le type d’attention — souvent distraite — qu’on accorde à ce qui s’y publie dessert la poésie. Les conditions qu’ils offrent, entre autres, celles entourant la lecture de poèmes, ne sont pas tout à fait favorables à une lecture optimale. La page imprimée, celle du livre ou de la revue littéraire, la lecture publique et, dans certains cas, ce que la mémoire retient des poèmes conviennent davantage à la « rencontre » que tout poète souhaite établir entre les mots et les lecteurs et lectrices qui les accueillent.

Cela pour dire que voici enfin rencontrées les conditions idéales afin que, toute discrète soit-elle, la paisible et apaisante présence de la poésie de Jean-Marc Lefevbre puisse enfin opérer de manière appropriée, quelques vingt-cinq après la parution de son dernier recueil. Les ombres lasses et Illuminer les cendres sont des recueils que j’avais franchement aimés. Je n’ai pas lu la production qui leur est antérieure, mais j’attendais depuis trop longtemps que le poète rassemble enfin ses poèmes, qu’il fasse paraître un nouveau livre. Voilà qui est fait. Mon vœu, le vœu de plusieurs est exaucé. Bellement. Très bellement.

La maison d’édition qui publie 2022 entendre ce qui reste ne fait pas les choses à moitié, ne lésine pas sur la qualité, prend grand soin des ouvrages qu’elle fait paraître. On parle ici d’une maison d’édition artisanale qui réalise des ouvrages entièrement reliés à la main. Leur tirage est limité à moins d’une centaine d’exemplaires. Le livre du poète a été tiré à cinquante exemplaires. Peu auront donc la chance de le lire. C’est un ouvrage qui, tout compte fait, en raison de son exemplaire qualité — et je ne parle pas uniquement du travail réalisé par l’éditeur artisan Marc Desjardins —, coûte un peu plus cher qu’un recueil ordinaire, mais justement ce n’est pas un recueil ordinaire. Ici les poèmes méritaient amplement le soin que l’artisan a prodigué à leur mise en livre.

J’évoquais les conditions de lecture idéales. Les poèmes de Jean-Marc Lefebvre, surtout quand ils sont présentés avec tant d’application et de dévouement, offrent leur pleine présence. Comment parler d’eux sans les dénaturer ?

D’abord, il convient de mentionner que, comme tout bon poème, ils se suffisent amplement, ne nécessitent aucun commentaire. Nous pourrions donc nous contenter de recommander vivement leur lecture. Aviser ceux et celles qui fréquentent les publications numériques de l’auteur de l’occasion en or qui leur est offerte de lire les poèmes qui composent l’espèce d’herbier que le poète a réalisé. Je dis herbier, nous parlons d’un recueil, d’une sorte de bouquet de mots, d’air et de vent, de temps qui passe et de moments précieux, de musique et d’amour, de sagesse aussi, florilège que l’auteur a composé tout au long de l’année 2022. Car c’est bel et bien ainsi, à ce moment précis, d’un janvier l’autre, qu’il a rédigé cette chronique, ce journal poétique, intimiste, dont il a décidé d’ouvrir les pages aux autres, c’est-à-dire aux lecteurs et lectrices que nous sommes.

Jamais livre de poésie ne fut plus accessible, plus ouvert, plus accueillant. On y rencontre un homme simple, qui vit simplement, qui aime tendrement. Le poète déambule dans les rues de son quartier, le parc Marquette surtout ; il entreprend d’agréables promenades, en solitaire ou avec sa compagne, mais il marche parfois difficilement, péniblement, pour se rendre chez le médecin. Il a mal au genou et dans le bas du dos. Il fait aussi du vélo. Surtout, il lit, il écrit. Il écoute de la musique. C’est de la musique classique. Il en est friand. Ce poète est un grand mélomane.

Le voici devenu grand-père, grand-père aimant, il va sans dire. Il est retraité. Au début, il lui a fallu s’adapter à cette nouvelle réalité. Il ne s’est pas tourné les pouces longtemps. Lire, écrire, cultiver sur sa galerie un petit jardin, tout cela lui a permis en 2022 d’entendre vraiment ce qui reste, de faire le tri entre la misère du monde et ses splendeurs.

Une fois cela dit, on n’a encore rien dit. Peut-être en a-t-on même trop dit ! Ce poète étant de ceux qui pratiquent l’art de l’euphémisme, où la figure atténue afin de mieux laisser entendre le propos. Du reste, le risque est grand ici de fourvoyer mon lecteur, qui pourrait avoir l’impression que Lefebvre ne fait que transcrire en poésie les faits et gestes du quotidien de tout un chacun, de décrire un décor, de rappeler la température du temps qui passe, de s’en tenir à une intimité de surface, alors que, bien au contraire, loin d’effleurer les choses de la vie, il plonge au cœur de ses mystères et, disons plutôt, d’une beauté que « la banalité du mal » (Hannah Arendt) n’en finit plus de mettre à mal. Certes, comme mentionné ci-haut, notre poète se promène et cultive son jardin, au propre comme au figuré. Il est entouré de livres et commerce en tout temps avec la musique. Certes, durant l’année 2022, il a plu, fait soleil et neigé. Oui, mais il y a plus, et si déjà en relatant des petits faits et gestes l’auteur déjà se montrait apte à nous rejoindre, à nous toucher, la poésie — dont son monde est fait, chez lui, poésie tout intérieure —, et ses poèmes viennent toucher en nous plus d’une corde sensible.

On me permettra une évidence, une lapalissade, mais qui dans son cas s’avère on ne peut plus juste : la poésie de Lefebvre est double. On trouve d’une part dans ses vers une poésie du contenu. C’est dire qu’ils ont pour cible d’atteindre en son mil ce que la vie a parfois de poétique, de saisir par les traces que l’oiseau laisse dans le vent des fragments de présence. D’autre part, on trouve aussi, bien entendu, la poésie du poème — mais c’est au fond la même chose, indissociable de la première : le poème qu’écrit Lefebvre contient en soi sa propre beauté, qui est plus qu’une beauté formelle, une beauté qui réside en grande partie dans sa simplicité. Or comme le mentionnait Stétié, que je prends le risque de citer de mémoire : « Le simple n’est pas simple. » Quoique, pour le lecteur et la lectrice, combien sont grands les plaisirs que procure un ouvrage aussi simplement riche et profond (je reviendrai à cette profondeur).

En quoi peut-on parler ici de simplicité ? La limpidité du propos est assurément un signe de simplicité. Disons, pour emprunter au domaine de la musique qui est si familier à l’auteur, que sa poésie trouve une équivalence musicale davantage chez le Brahms de la fin (dernières œuvres pour piano) que dans le gigantisme de Wagner. Il y a chez Lefebvre une manière de ligne claire. Il touche le clavier des mots avec douceur. Pas de grandes envolées dans ses poèmes, pas de lyrisme échevelé, pas de grosses caisses, pas de fanfare, pas de surenchère, rien d’hyperbolique. Non, ce poète de la retenue semble nous parler le plus naturellement du monde. Il nous propose des fleurs des champs, ne s’arrête pas à fignoler avec elles une complexe et savante joaillerie. Il est loin d’être à la recherche de la forme pure, parnassienne. Il est en fait à la recherche de la substance, de la vie, rien que la vie.

Il pratique, par ailleurs, une certaine forme d’engagement, répond à une sorte de pari pascalien qui consiste à opter pour la bonté la plus proche tout en croyant qu’une goutte de lumière au milieu de la nuit peut engendrer, qui sait, des jours meilleurs : « c’est ainsi que prend vie la vie même. / Sa charge d’espérance. »

Lisons ce que le poète écrit en date du 12 avril

il arrive de se sentir mal d’éprouver de la joie en ces temps où d’aucuns se chargent de nous rappeler que tout va si mal en ce monde ce lien avec l’ombre se charge alors de tant de culpabilité que je ressens comme un devoir de m’en dissocier est-ce de l’indifférence ou au contraire la seule issue possible devant tout désastre de travailler avec acharnement à la bonté à la beauté de soigner chacune de nos paroles de ne laisser aucun doute sur notre engagement et ce qu’il nous appartient de protéger de chérir 

Il ne s’agit pas pour lui, on l’aura compris, de souscrire à une idéologie politique dont le projet serait de transformer le monde, mais de s’engager, à travers une forme de solitude poétique, à privilégier la beauté du monde. Et cela se réalise au quotidien grâce à des gestes aussi simples que d’adresser la parole à une pauvre femme, perdue et délirante. Il s’agit d’ouverture à l’autre : « notre attitude devant l’autre semble contenir ce que nous sommes ».

L’aspect métaphysique du poème est également investi par l’écrivain. Lefebvre est un être méditatif, contemplatif. Il s’interroge et recherche : « je ne sais pas // j’ignore tant de choses ». « depuis tout petit je pose des questions / les réponses tombent juste à côté ». S’il « fouille dans les livres » et si «  les poèmes semblent contenir plus qu’eux-mêmes », le poète qui « remonte à l’enfance / traverse la paroi du je », conscient d’y retrouver les autres : « nous est là ». Et « ici il est question d’apprendre à vivre ».

Cet ouvrage de poésie regorge de douceur et de beauté, dont la moindre n’est pas étrangère à la bonté. La conclusion du poème rédigé le 12 septembre se lit comme suit : « je cherche encore à cerner ce lieu / où être un accueil ». Je crois, pour ma part, que c’est fait. Notre ami Jean-Marc a trouvé le lieu et comme disait Rimbaud, il a aussi trouvé la formule. Ce lieu est la poésie, la formule est son poème. Il fait bon d’y être accueilli.

Le poète, en date du 16 mars, remerciait les auteurs des livres qui le touchent : « … passant d’un livre à l’autre, d’une page à l’autre, d’un auteur à une autre, je voudrais dire merci, je vous aime … ». Remercions à notre tour le poète, un des plus aimables qui soient ; laissons-lui en terminant le mot de la fin.

n’efface pas la douceur

même sous la pluie froide de novembre
qui rend les arbres si seuls

elle accompagne une âme
quittant le corps vers on ne sait où

la destination importe peu
le souvenir seul appartient aux saisons


redis le nom
revois le visage

n’efface pas la douceur

Stéphane Despatie : Engoulevents : Poésie : Éditions Écrits des Forges : première édition 2000 – réédition 2026 : 78 pages

Il faut bien un titre : Engoulevents en est un beau. On cherchera peut-être longtemps le rapport qu’entretiennent ici titre et poème, mais il est vrai, quelques engoulevents traversent bellement ce livre.

Il faut aussi de la poésie, du moins aux yeux de certains et de certaines : ce livre en regorge : on sera bien servi.

Assurément, il faut des lecteurs : j’en suis un. Ma tâche, librement consentie, consiste à tenter de cerner au mieux un propos, une manière, un style, un univers poétique.

Avec Engoulevents, nous avons affaire à une œuvre pour le moins originale. D’abord, elle nous venait d’un jeune auteur. Puis, elle nous revient, cette fois-ci, en provenance d’un auteur désormais d’âge mûr. Stéphane Despatie avait un peu plus de trente ans quand il a publié ce livre. Quinquagénaire aujourd’hui, a-t-il, un tant soit peu, modifié ce qu’il écrivit il y a vingt ans ? Il faudrait le lui demander. Quoi qu’il en soit, une réédition consiste de la part d’un auteur en un aval donné à une production antérieure. On assume ce qu’on a écrit. On le remet en circulation. Ici, en tout cas, il me semble qu’on a eu raison de le faire. Ce recueil tient la route.

C’est un recueil quelque peu déroutant. De prime abord, on y avance comme sur la pointe des pieds, en s’interrogeant. On se demande si l’on a affaire à de petits poèmes isolés sur une même page, si chaque regroupement de vers est autonome ou si les vers qui font suite participent d’un seul et même ensemble. Comme tout s’enchaîne page après page et surtout comme du sens au fil des mots en vient à se dégager, on comprend, assez rapidement, qu’on a sous les yeux un seul et même long poème.

De manière à ce qu’on puisse mieux saisir le mode de fonctionnement de l’ouvrage, je reproduis ci-dessous la première page.

je dévalise du regard
son corps vers là-bas
chien mouillé    sur un coin
la laisse en bouche   

les cloches me gagnent  
lentement  

je crois aux vœux  
au sacré  

ses yeux de cendre     froids  
cavalent sur moi  
en retard à rebours

nous divorçons en limousine  

ses yeux lavande     illisibles
délavent
l’espoir peint  
sur moi

les grands vents érotiques passent
et je repense à sa Jérusalem
au sable gelé  

Qui ne lirait que cette page serait pour le moins déstabilisé. Se montrant attentif, il se rendrait toutefois compte assez rapidement que pour décousu que puisse paraître ce discours, des liens existent entre ses différents groupes de mots, qui forment des strophes et non de petits morceaux épars et sans rapport les uns avec les autres. Les cloches, le sacré et Jérusalem participent d’un même champ sémantique. L’anaphorique « ses yeux » fournit des éléments de structure. Et puis, ce n’est là qu’un début. Qu’il soit énigmatique à première vue, cela est quasi consubstantiel au genre. Les choses commencent à devenir plus claires dès qu’on passe à la page suivante. Et pourtant, le poète qui « repense à sa Jérusalem », repense ensuite à sa « mère en robe de chambre / sur le balcon » et devient lui-même « un haïku en gyrophares ».

La poésie, ai-je dit, est un genre. Or c’est un genre ouvert, ouvert à toutes sortes d’expérimentations langagières. Il n’y a pas lieu ici de les recenser, d’autant que certaines sont à venir. Si un Gauvreau à la suite des surréalistes a donné dans l’exploréen, un jeune comme l’était Despatie à l’aube du présent siècle s’inscrivait pour sa part tout à fait dans le courant d’une époque qui n’a pas fini de courir. Le type de poésie auquel il s’adonnait ne correspondait pas à une mode, c’était un mode d’expression poétique et ce l’est encore. Sa pertinence ici me saute aux yeux, bien qu’il ait d’abord fallu m’acclimater à la cohérence du « surréalisme contrôlé » que pratique Despatie ; je cite hors contexte ces mots du poème. Je reprends donc la formule, « surréalisme contrôlé », en insistant sur le fait que ce poète n’écrit pas n’importe quoi n’importe comment.

Plus que du vol des engoulevents, il parle ici de ses amours. Il nous offre une chronique amoureuse. Bien que fragmenté, il y a ici un récit. Une histoire est racontée, celle d’un amour qui connaît ses hauts et ses bas, ses fulgurances et ses déflagrations. Oui, de « grands vents érotiques » alternent avec des implosions d’amour, des trahisons, des ruptures et des réconciliations. On lira ce vers, qui donnera la puce à l’oreille : « je marche cocu ». Et ceci : « j’ai fait l’amour / à la fille / d’un poète mort / te trompant   éloignée d’un instant ».

Rien n’est précisé, nous ne sommes pas dans un roman, les faits et gestes sont à peine esquissés, l’anecdote est rare. Les amoureux vivront d’heureux moments à la campagne, dans la maison bâtie par le père de l’amant. Cela donnera de beaux passages, dont cette description de la jeune femme : sourire majeur / chignon de magie / trônant / sur la plus belle / des naïvetés ». On sent ici le désir et le bonheur d’en éprouver une certaine plénitude. On songe à Éluard, poète de l’amour s’il en est : « tu embrasses ma bouche / et le tour de mes yeux / je te vois en pin noué / en pain fesses / en fesses d’acajou ». Des brins d’humour illuminent le poème : « tu me dis que l’avenir / n’est plus / ce qu’il était / et je te souris ». Des trouvailles l’émaillent : « tu gardes encore / les paroles d’amour en toi / comme un pneu de secours ».  Ou encore : « on voit la pluie sur la clôture / comme des notes / tombant / sur une portée ».

Belle histoire d’amour donc. Mais depuis « je marche cocu », les choses se sont envenimées. Le poète écrit : « je te perds je le sais ». Il souhaite « briser / l’amour en trois ». Ce trois ne passe pas inaperçu, d’autant que dans la suite du poème, les vers que voici éclairent la nature de ce trois que l’on voudrait briser : « nous fabriquons une famille / nous arrivons / le bon la brute / et le Don Juan / unité pesante ». Il y a ici un tiers, désigné comme étant l’autre : « tu portes les couleurs / de l’autre ». Et ceci : « […] tu dors presque / dans les bras / d’un autre pays ». On connaît l’expression consacrée : « qui prend mari prend pays ». Un lien en vient à s’établir entre celui qui aime et le pays. Vers la fin du poème, on peut lire : « je veux que tu saches / que mon pays / c’est toi ». Or c’est sans compter sur la présence de l’autre : « tu traînes toujours avec toi / l’autre / pays voyageur    malgré lui // la jalousie me serre les dents ». Et voilà qui se précise davantage, car cela plus loin continue : « l’autre est un terrain », un terrain qui prend l’eau. La femme aimée marche et nage sur ce terrain liquide, sur ce sol qui « est / un petit chien / qui tient pourtant la laisse ». Je dis que cela s’éclaire et vous pensez que je me moque. Eh bien ! Non. Je m’étais demandé en lisant les premiers vers du poème de quoi au juste tout cela retournait. À qui référait le possessif « son » et que pouvait bien être de chien mouillé. Je cite à nouveau la première strophe. « je dévalise du regard / son corps vers là-bas / chien mouillé    sur un coin / la laisse en bouche ».

On lira « pâte de sel gouache », on établira ou non des liens. On lira une histoire que je cesse ici de résumer. Il faut que les lecteurs et les lectrices vivent par eux-mêmes l’aventure du poème et de l’amour.

J’ai pris ici mon plaisir. Saisi de la gravité du propos, aimé l’inventivité de la plume de Stéphane Despatie et pris grand plaisir à voir ici et là passer un engoulevent à la fenêtre. À d’autres maintenant la lecture de cet ouvrage qui , je tiens à le souligner, méritait amplement une réédition.

Bertrand Laverdure : Funérailles nationales : récit : Éditions Mains libres : 2025 : 240 pages

En cours de lecture, poussé par la curiosité, il nous arrive parfois d’ouvrir un nouveau livre. On s’y promène un peu, puis on le referme. Il dort un temps à nos côtés. Des jours passent. D’autres livres, occupant le haut de la pile, sollicitent notre attention. Or ce livre qu’on avait ouvert récemment est toujours là. Sur la table de chevet. Il semble attendre patiemment qu’on le réveille. On en avait lu quelques pages. On les avait appréciées, on les relit. Puis, une fois de plus on met le livre de côté. On sait qu’on y reviendra. Déjà, on a trouvé beaucoup de contentement à le feuilleter. On se promet de le lire. On s’en voudrait terriblement de ne pas honorer cette promesse.

Le livre porte un curieux titre. Funérailles nationales. À quel grand personnage est-il consacré ? On le réalise rapidement, à aucun en particulier. Certes, on y verra passer des personnages illustres. René Claude, Pauline Julien, entre autres, chanteront quelques chansons. On verra la tête de plusieurs au petit écran. Certains proposeront d’écrire un tout nouveau chapitre de l’histoire de notre nation, de tourner la page définitivement sur son passé, pour s’engager dans un nouvel avenir. Mais, notre grand René Lévesque, sitôt son souvenir évoqué, disparaît pour laisser place à d’autres Québécois moins en vue. Québécois et Québécoises de l’ombre. Anonymes. Non pas célèbres, mais que l’auteur salue ici en la personne d’une de leurs représentantes, il s’agit de sa propre mère. Une héroïne dont la singularité, bien que cette dame ordinaire se fonde dans la masse, mérite tout à fait d’être soulignée.  

L’amour repose sur la subjectivité des sujets aimants et aimés. On peut accorder de l’importance à ce qui en a très peu. Bertrand Laverdure offre-t-il ici un monument à une puce ? Le croire ce serait négliger la valeur d’une vie humaine, celle d’une mère. D’une mère courage ? Oui et non, celle de l’auteur a en fait relevé bien humblement les défis les plus communs. Mais voyez plutôt la couverture de l’ouvrage. Et admirez. Sur le dos d’un cheval dressé sur ses pattes arrière, cette femme adresse à la vie un sourire remarquable. Dans tout le livre, chaque événement de son existence quelque peu banale incite à croire que la vie qu’elle a menée n’avait rien de trivial. Elle a su aimer. Et son fils qui, de son propre aveu, aura parfois été un fils ingrat, lui offre ici un témoignage que l’amour anime, et non le remords, car c’est bien à sa mère qu’il doit la liberté qui aura été sienne. Il en est reconnaissant. Christian Bobin affirmait que « [l]’ingratitude est le signe d’une éducation menée à son terme, achevée, parfaite en sa démence. » Maints passages du livre de Bertrand Laverdure corroborent cette opinion. L’auteur l’affirme lui-même, souvent il aura négligé de donner signe de vie à sa mère. C’est que cette dernière avait toujours encouragé son garçon et sa fille, Esther, elle-même écrivaine, à vivre le plus librement du monde leurs passions, à accomplir leur destin selon leurs propres termes. Et puis, Bertrand, le poète, l’artiste, subissant de son propre gré l’influence de ses héros littéraires, et la nourrissant, s’était engagé dans une vie de bohème souvent remplie de revers plutôt que de fortune. Vivant plus qu’autrement d’expédients, il avait erré, venant visiter rarement sa mère et la plupart du temps afin surtout de quêter son aide. Elle épongeait ses dettes. Mais, et c’est cela qui plus que tout importe, cette femme aura donné à son fils le « cadeau incandescent et dangereux de la liberté, cette liberté de juger et de choisir. » Donc, fils ingrat ? N’exagérons pas. Plutôt fils aimant. Fils qui sur le tard aura compris que ce cadeau consistait en un énorme privilège.

À la fin, le fils sera très proche de sa mère, veillant sur elle. Lui et sa sœur se relayant auprès d’elle. La mère, vieillie, vulnérable, affaiblie par la maladie n’en gardant pas moins le sourire. Toujours bien en selle, souriante, sur cette monture où encore elle rayonne.

Il faut s’interdire de résumer un livre excellent. Celui de notre auteur serait bien facile à résumer. On entrerait avec plaisir dans les moindres détails. Je m’en tiendrai à ses grandes lignes, laissant aux lecteurs et lectrices le plaisir de la découverte. Un enfant naît dans un milieu modeste. Son père enseigne la littérature dans un cégep. Sa mère est femme au foyer, mais à la mort du père, elle travaillera à Hydro-Québec. Le fils sera fantasque, dont l’imagination et l’intelligence seront vives. Il connaîtra une adolescence mouvementée, de rebelle, sera attiré par les arts de la scène, le théâtre notamment, rêvera d’être acteur, deviendra écrivain. N’obtiendra pas de fulgurants succès et pour cause, ses livres seront très peu conventionnels. Du reste, pour bien comprendre sa situation, il faut lire l’ouvrage, certaines pages étant consacrées au milieu littéraire québécois. Elles sont fort instructives. Je songe entre autres aux notes avec lesquels le livre prend fin. Cela relève de l’essai. Je cite.

Chaque écrivain est soumis à cette censure du bon goût qui favorise les œuvres lisses, les textes qui font plaisir à tout le monde, les livres qui ne font pas de vagues, restent raisonnablement humains et remportent des prix, se vendent bien, contribuent au bon fonctionnement de la fiction commune du rendement et du succès.

Dès son plus jeune âge, la vie de Laverdure aura « baignée dans ses grandes illusions littéraires » ; il aura obtenu une certaine reconnaissance, reçu plusieurs mentions et quelques prix, mais son statut aura surtout été et continue d’être celui d’un marginal. S’il est un écrivain typiquement moderne, n’hésitant pas à jouer avec les formes et les codes (il est inventif, certains de ses livres ont une allure « volontairement postmoderne »), cet auteur nous offre avec ses Funérailles nationales un récit qui n’a franchement pas de quoi déconcerter un lectorat qui d’ordinaire se cantonne dans les « ouvrages raisonnablement humains », voire conventionnels. Certes, la facture de son récit (je ne dis pas roman, n’osant couper ici les cheveux, déjà coupés en quatre, des liens s’échangeant autofiction, autobiographie et roman), la facture de ce récit, dis-je, prête parfois à l’étonnement et à la surprise, agréable surtout. Ce livre ne manque donc pas d’originalité, mais ce qui en ressort surtout est sa profonde tendresse, son humanité. Sans faire part d’aucune mièvrerie, l’auteur nous touche, parce qu’il va à l’essentiel. Il parle vrai, évidemment sans afféterie aucune et sans chercher à bouleverser radicalement les formes. L’écrivain bien entendu est loin d’avoir produit une œuvre lisse, mais, je n’en doute aucunement, celle-ci fera plaisir à bien du monde.

Parce que ses dons et sa maîtrise de l’écriture sont remarquables, Laverdure est un excellent écrivain. Il peut décrire avec justesse le mode de fonctionnement d’un vieil appareil radio. Il sait raconter des anecdotes savoureuses. Puis, quand sa plume s’arrête au moment où son père décède, quand l’auteur entreprend de nous faire le récit des derniers moments de celui qui lui a donné la vie, il est difficile de se contenter d’affirmer que ce qu’on lit est excellent, car cette excellence qu’on applaudit et dont on s’émerveille est en fait porteuse d’une si grande humanité que l’écriture, à laquelle pourtant cette humanité rendue doit absolument tout, en vient à s’effacer, bien que sous nos yeux elle brûle encore de tous ses feux. On peut en dire tout autant de l’ensemble du livre. Il offre un immense plaisir littéraire, mais il offre davantage que ce très beau plaisir. Il se double de sentiments très puissants, d’émotions que seul un grand texte parvient à rendre.

Je le rappelle. Un enfant du siècle écrit au sujet de la vie de sa famille, laquelle faisait « bel et bien partie de la classe moyenne. » Il tente de faire le portrait de sa mère : « Portraiturer quelqu’un, c’est toujours le barbouiller malgré soi. » Rarement barbots auront été à ce point saisissants de vérité. Surtout que l’entreprise permet ici de saisir encore davantage que le sujet représenté. Ainsi voit-on défiler toute une époque, celle où l’on regardait encore la télévision en famille, celle où les chansons rassemblaient notre nation. La culture populaire est dépeinte dans les différents tableaux que brosse l’auteur. On parle de tableaux justement dans la mesure où Laverdure procède en enfilant des anecdotes. À celles-ci se mêlent des observations, des réflexions, de fines analyses et même des confessions. On en apprend beaucoup sur la vie intime de l’auteur.

On aura compris qu’avec de telles Funérailles nationales, on tourne les pages de notre histoire collective récente. Dans les très courts chapitres de ce roman, ou est-ce un récit ? ou une autofiction ? on voit vivre et mourir un certain petit Québec. Si ce livre raconte une histoire toute personnelle, il permet également de percevoir au-delà de ce qu’il raconte la vie d’une collectivité. Il atteint véritablement des proportions nationales. Les funérailles que l’auteur accorde à sa mère nous permettent de faire le deuil de toute une époque.

Hommage : Fernand Ouellette

Fernand croyait en Dieu et je veux croire que Dieu croyait en Fernand. Pour ma part, je croyais tout simplement en Fernand. Je croyais et crois encore en son intégrité, en sa sincérité lorsqu’il parlait de son périple, de ses abrupts, de ses déserts, lorsqu’il évoquait ses élans brisés, puis ses ailes enfin retrouvées. Nous savons tous qu’il disait vrai au sujet de la grisaille qui le maintenait parfois prisonnier, et nous savons qu’il désirait vraiment ardemment ce bleu auquel il n’avait de cesse d’aspirer. Fernand avait la foi.

Il me plaisait de penser que quelqu’un tout près de moi pouvait chercher à être si près de Dieu. Grâce à Fernand, par procuration, je croyais moi-même sans doute un peu. Et c’est pour cette foi que je tiens aujourd’hui à remercier notre ami, à le remercier d’avoir été pour nous un ami, et d’abord un mari, un père, un grand-père, un frère pour les siens, un être humain que les anges courtisaient.

On a vu un Camus formuler par l’entremise d’un de ses personnages le vœu d’être un saint sans Dieu. On a vu Fernand chercher à fréquenter les saints du vrai Dieu auquel il croyait, chérissant parmi eux, tout particulièrement, la petite Thérèse de Lisieux. Un modèle à ses yeux.

L’écriture, la poésie surtout, était pour lui un tremplin, un mode d’ascension; le verbe chez lui témoignait de son constant souci de verticalité. Fernand cherchait à s’élever pour parvenir à la lumière.

Nous le savons, il était poète. Et on a souvent à juste titre célébré le grand poète qu’il était. Mais, bien qu’il soit impossible de dissocier l’artiste de l’homme, on n’a peut-être pas suffisamment souligné combien étaient grandes les qualités de l’homme qu’il était. Je pense aujourd’hui à sa franchise, sa bonhomie, sa constance en amitié et en amour. Notre vieil ami n’était peut-être pas parfait, mais quel homme est sans défauts? Il n’était peut-être pas toujours aussi bon qu’il eût souhaité l’être, mais c’était assurément un homme de qualité. De grande qualité. Sa présence nous manquera. Comme lui manquaient celle de son épouse en allée ainsi que celle de ses amis disparus avant lui, les André Belleau, Gilles Marcotte, Robert Marteau, Gilles Tremblay et j’en passe.

Fernand est mort. Qu’on se console toutefois, Il n’est pas parti bien loin. Qu’il ait ou non atteint l’invisible, qu’il ait ou non retrouvé ses morts de l’autre côté du vivant, une part de lui demeure auprès de nous. Ses livres peuvent nous rendre sa présence accessible en tout temps. Il suffit d’ouvrir l’un d’eux pour retrouver notre ami. Dans chacun, il s’est livré avec une authenticité remarquable. Ainsi Fernand se trouve-t-il tout entier dans ses livres. Il y est toujours vivant, et encore présent parmi nous.

Michel Pleau : Prendre demeure : Poésie : Écrits des Forges : 2026 : 92 pages

Un avant-propos, un poème ou, si l’on préfère, un court récit, ou encore une confession ouvre cet ouvrage de poésie. En deux pages et demie, le ton est donné, la porte de la maison s’ouvre, le poète nous accueille.

À vrai dire, il nous invite surtout à nous installer sur sa galerie, à y prendre demeure, à nous y « asseoir en bordure du monde. »

Premières lignes :

J’ai toujours aimé m’asseoir en bordure du monde. 

Enfant, du haut de l’escalier, je fouillais le carré du ciel au-dessus de la cour. Je demeurais immobile, cent ans, mille ans.

Cette posture, qui se prolongera chez le poète que deviendra l’adulte, est celle que traditionnellement l’imaginaire associe aux anges. On dit souvent des poètes qu’ils ont tendance à être dans les nuages, et même à les pelleter. C’est une galerie qui ici tient lieu de nuage. Notre poète partage non seulement l’espace avec les anges, mais également le temps. Celui de l’éternité. Il prend tout son temps.  

« Je demeurais immobile, cent ans, mille ans. »

Dans le poème intitulé « Un pont de hasard », on peut lire ceci :  

ce soir on dirait que le temps
se refait une mémoire
et s’allège 

comme s’il avait trouvé
en son centre
et plus lente que les autres
une saison haute
arrachée à la terre

Le mot saison passe comme le vent. Dans le même poème, le poète établit un lien entre le temps et le vent.

avec sa peau de courant d’air
sa solitude seule repose
sur le rebord des fenêtres 

Le mot « saison » rime avec « maison » ; et la maison est une demeure. Dans ce même poème, on trouve ceci : « on appelle résidence / son feu ». C’est qu’on prend demeure dans le temps, dans le temps qui nous est imparti, dans le temps qui nous est donné, à nous si pauvres que nous ne parvenons que difficilement, que nous échouons la plupart du temps à ouvrir la porte mal fermée que nous offre le feu du temps.

on appelle résidence
son feu

le temps est peut-être
la dernière aumône

on comprend que grince en lui
une porte mal fermée
depuis toujours 

Ah ! Il est peut-être trop tôt pour le déclarer. Il vaudrait sans doute mieux détailler davantage la substance de ce feu, la brève éternité de la saison qui anime le poète, faire pénétrer plus avant lecteurs et lectrices au cœur de cette demeure. En un mot, mais il en faudrait plusieurs, il vaudrait mieux d’abord faire les présentations, faire mention de la dimension des poèmes qui composent ce recueil, dire leur concision, l’aspect dépouillé de ses vers, la qualité des images qu’on y trouve — elles installent dans l’esprit une manière de tremblement du sens, lequel dit mieux cette résidence que ne saurait le faire la précision univoque du langage. On me dira que c’est parce que c’est de la poésie. Oui, justement, c’en est.

Bref, il est sans doute trop tôt pour le déclarer, mais allons-y tout de même, disons-le tout net.

Je ne me lasse pas de lire ce recueil. J’aime y prendre demeure. Pourquoi ? Comment expliquer ce sentiment de bien-être, d’être bien au bon endroit, dans la bonne demeure, sur le bon nuage, sur la bonne galerie ? Cela tient, je crois, à ce « sublime familier » que chérissait tant un Fénelon. Je sais, j’évoque ce dernier à tout bout de champ, mais comment faire autrement ?

Certes, le sublime tel qu’on le rencontre chez Michel Pleau ne manquerait pas d’étonner le vieil auteur, car la poésie a bien changé depuis la fin du Grand Siècle et celle de Pleau assurément a tenu le pas gagné depuis Rimbaud et l’avènement de la modernité (Fénelon ne saurait plus à quel saint se vouer). Mais ce pas, la poésie de Pleau l’a tenu tout en conservant précieusement le principe que Fénelon mettait en avant et dont il fit la pierre d’angle de sa poétique, principe voulant que dans ses poèmes un auteur ait le constant souci de parler à hauteur d’homme :  « Je demande un poète aimable, proportionné au commun des hommes, qui fasse tout pour eux et rien pour lui. Je veux un sublime si familier, si doux et si simple que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. » À mes yeux, Michel Pleau est aujourd’hui l’un de ceux qui incarnent le mieux ce vœu, cet idéal.

Telle est la singularité de la poésie de Michel Pleau. Perceptible et à l’œuvre partout dans son œuvre. Le sublime s’y rencontre dans le propos, le familier, dans le ton intimiste. Au sujet de la neige, il a ces mots : « elle laisse paraître / le bout du chemin / le bout de nos mains / dit le plus dépouillé / l’invisible / l’entre-deux de la soif ». On peut en dire autant de cette poésie. Elle « dit le plus dépouillé, l’invisible ». Elle le dit avec simplicité. Elle dit l’invisible, elle dit le temps, l’indicible, avec ce tremblement du sens dont j’ai fait mention plus haut. C’est là une poésie de la poésie, non pas une poésie « textuelle » ou « formaliste », mais bien plutôt une poésie grâce à laquelle, au moyen de laquelle, on cherche à habiter poétiquement le monde, à y prendre demeure.

Or ce n’est pas dans les nuages que cela se passe, cela se passe ici même, certes depuis la galerie qui permet de contempler le monde, de méditer en caressant du regard les montagnes qui s’animent au fond du paysage, tandis que remontent à la mémoire les vieux souvenirs, très concrets, de la vie ordinaire, celle menée avec une mère admirable à qui l’on consacre ici de très beaux vers. C’est la prose du quotidien. C’est l’amour.

je voyais les amoureux
batture à batture
traverser les naufrages
et s’embrasser
en plein milieu

Si l’on veut mieux saisir de quoi retourne l’entreprise poétique de Michel Pleau, il convient de relire son très bel avant-propos. Il y est question d’une « longue conversation invisible avec le monde. » Et le poète de préciser que cette conversation entreprise dès l’enfance, sur la galerie justement, « n’a jamais cessé depuis. » Ce texte liminaire en prose témoigne de la démarche de l’auteur. L’écriture pour lui est le lieu où il a pris demeure : « je demeurais à l’intérieur de ma nouvelle maison : l’écriture. »

C’est donc dans sa maison que le poète nous invite à prendre place, et sur sa galerie bien entendu. Pour nous, il a ramassé « le temps / pour en faire un feu éclaté / éparpillé dans les yeux / de tout le monde »

Bien que la difficulté de vivre n’y soit pas éludée, comme en témoignent les réflexions suscitées par la découverte du cadavre d’une corneille ( « on a beau fouiller / derrière le cassé des ailes / le vent / on ne le voit plus »), bien qu’on puisse à l’occasion « trébucher sur les ronces », ce que la poésie de Pleau procure est d’abord et avant tout une agréable forme d’apaisement, une harmonie, une réconciliation avec le dur fait d’exister, avec la difficulté d’être. Tout cela produit un bien « étrange éblouissement », qui peut-être provient du grain de la voix que font entendre ces poèmes.

trouverons-nous jamais
et comme en suspension
le début et la fin de la parole

si nous veillons assez longtemps
peut-être se mettra-t-elle à choisir
l’ombre rompue des mots

on franchirait alors
la petite maison
que fait le soleil entre les branches

de la lumière on ouvrirait la porte
et l’on nommerait mémoire
cet étrange ébouissement

Pierre Chatillon : Miettes : Poésie : Écrits des Forges : 2026 : 104 pages

Miettes, un tel titre semble annoncer un ouvrage de fragments, d’autant qu’il figure sur une couverture illustrée de manière aérée, les mots d’un bref poème y étant parsemés justement comme des miettes. Or, ce mot, miettes, évoque plus justement l’état d’esprit d’un homme qui voyant sa fin venir écrit en recourant aux tout derniers mots qui lui restent. Ce sont des miettes : « est-ce qu’on écrit quand on est mort ? » « Non ! » lui répondent unanimement « la grande voix de la Nature », « l’oiseau », « la mer » et « la femme ». Et le poète de faire cette confession :

je ne peux plus prononcer
les mots qui me sauveraient
j’appartiens déjà
au monde de l’Au-delà

Une fois posé le point final, telle une boîte à pain dont on a épuisé les quignons et les baguettes, sa vie sera vide. Oui, vide. Mais au poète, désormais privé de mots, succédera un drôle de musicien, un survivant, un vivant non plus sur Terre, mais dans un nouvel ailleurs.

Le jour où j’entrerai dans l’Au-delà
avec mes baguettes de xylophone
je frapperai sur les étoiles
pour faire sonner l’harmonie de l’univers

C’est avec ces vers que se termine le livre du poète et que prend fin son parcours sur Terre. Ce sont des vers empreints de gravité, assurément. Mais ce sont également des vers tout légers, car ils laissent entrevoir une nouvelle forme de vie après la vie. La grave mort qui hante le poète tout au long du recueil se voit en quelque sorte atténuée par la vision fantaisiste qu’il en donne au moment où tirer sa révérence.

Cette fantaisie cependant n’apparaît pas qu’à la toute fin du recueil. Elle est présente partout, et je crois pouvoir affirmer qu’elle se rencontre ailleurs dans l’œuvre du poète. Elle est en tout cas la marque de commerce d’Orphée domestique et d’Un voyage en hiver. Fantaisie grave et prégnante.  

Il y aurait lieu de s’interroger sur la majuscule présente dans le mot « Au-delà ». Elle est inusitée. Quel sens lui attribuer ? Le poète a-t-il recours à ce procédé afin de souligner le caractère mythique et quelque peu sacré de la réalité qu’il anticipe, réalité au demeurant hypothétique aux yeux de certains ? En fait-il usage à la manière d’une figure d’insistance, en guise d’hyperbole ? Désire-t-il qu’on prenne ses paroles au pied de la lettre ? Ou cette majuscule est-elle comme une paire de gants blancs portée par le mot afin d’indiquer une distance prise, un quant-à-soi, du genre : « Je parle de l’au-delà, mais c’est une image, une façon de dire que je prends à la légère l’avenir incertain qui m’attend peut-être. Avec cette majuscule, chose certaine, je formule poétiquement le souhait que la poésie puisse contribuer à apporter davantage d’harmonie au monde que je quitterai sous peu en redevenant poussières d’étoiles. » ?

La poésie de Pierre Chatillon est intelligente, plus sensible et sensuelle qu’intellectuelle. Elle invite moins à la réflexion qu’à la célébration. Le poète pourrait s’offusquer de voir son lecteur couper les cheveux en quatre à la vue d’une simple majuscule. Ou s’en réjouir. Une chose en tout cas me paraît certaine : voici un homme aimant, un libertin dans le sens noble du terme, un amant de la vie, des plaisirs de la chair, des bains de mer, des fleurs, du soleil, des oiseaux et de la nature. Comme une belle rivière, sa poésie chante et enchante le monde. Elle l’enchante à un point tel qu’elle débordera de musique dans l’Au-delà, tant et tant que les baguettes du troubadour ajouteront de nouvelles étincelles aux étoiles, de nouvelles miettes de lumière à la nuit éternelle.

C’est donc un hymne à la joie que nous fait entendre le poète ? Oui, ce l’est, mais tout de même, une tristesse teinte son verbe même lorsqu’il mord dans la vie à pleines dents et que la chair de la femme aimée luit sous le soleil éclatant des étreintes de la mer. Car au moment où s’émiette la vie, alors que l’avenir s’obscurcit, que le présent rétrécit, les souvenirs demeurent, moins vifs, certes, mais que ravivent les revenants. Il y a des fantômes dans ce recueil. Une vieille femme rôde. Et la harpe sur laquelle couraient les doigts du troubadour reste silencieuse, en vient progressivement à s’effacer, à disparaître. La première partie du recueil qui en compte deux s’intitule justement « Harpe oubliée ». Ce titre est emprunté au poème liminaire.

J’ouvre la fenêtre
qui donne sur la plaine verte
de ma peine
un vieux cheval triste y dort
debout
comme une harpe oubliée
sous la pluie

En peu de mots, le ton est donné. À cette manière de faire et de dire, le reste du recueil se montrera fidèle. Nous nous installons auprès du poète dans un univers façonné par l’image. Poésie sensible et sensuelle, ai-je dit. La métaphore y règne en reine et maîtresse. Symbolisme simple et accessible dont les énigmes s’accompagnent toujours de leur clef. Le poète est généreux. Il n’enterre pas sous le boisseau la lumière de ses vers, ne laisse pas leur sens à deviner. On comprend l’essentiel. Le vieux cheval est triste, nul désormais ne le chevauchera, il n’ira plus nulle part, réduit à l’oubli ; la musique de la pluie remplace celle de la harpe.

Notre poète possède une imagination fertile. Si l’on comprend aisément ce qu’il écrit, ses poèmes cependant n’ont rien de prosaïque. Ils nous introduisent dans un monde qui est le nôtre (monde de sentiments et d’émotions, et aussi d’idées), mais ils le font en usant d’un détour, au moyen donc de la métaphore. Il en résulte qu’en nous parlant de nous, de notre vie de tous les jours, de notre vie réelle dans ce qu’elle a d’essentiel, ces poèmes nous font entrer dans un autre univers, un univers merveilleux où tout peut arriver, même l’impossible. Nous arpentons un peu le terrain du surréalisme. On peut y croiser des « chevaux savants galopant la tête en bas », des « funambules sans fil franchissant la rivière », etc. Si l’on rencontre de tels phénomènes, n’allons pas croire que le poète se paie notre tête ou qu’il se permet de délirer, d’écrire n’importe quoi. Le poème dont j’ai extrait ces derniers vers, à l’instar des autres qu’on lira dans le recueil, est marqué par un profond sérieux ou disons plutôt qu’il traite d’un sujet sérieux. Il commence ainsi : « Le jour où je ressuscitai / je sortis lentement du tombeau ». Cela est insensé ! Qu’est-ce à dire ? Allez lire, vous verrez. Vous découvrirez un homme qui dit les choses comme il les a toujours dites, en laissant parler son imagination, en donnant à voir la vie telle qu’elle est, en écrivant des poèmes proches de nos rêves qui au cœur de la nuit témoignent du sens profond de notre être et de notre histoire. Lisons ce tout petit poème.


Je perds la mémoire
progressivement
je me sens comme un zèbre
dont s’effacent les rayures
il est seul
étrange animal

Dans une salle de classe, mais j’ai quitté depuis longtemps le monde de l’enseignement, je me réjouirais de lire et commenter un tel poème. À vrai dire, dans une salle de classe, j’entreprendrais de lire plusieurs poèmes de ce recueil. Et pourquoi pas tout le recueil ? Personne n’est plus jeune que Pierre Chatillon. Même ses poèmes qui ont parfois des relents de poésie d’antan sont parmi les plus modernes qui soient. Ils sont d’une actualité qui durera longtemps après que le poète aura fait retentir sur les étoiles ses premiers coups de baguettes.