
En cours de lecture, poussé par la curiosité, il nous arrive parfois d’ouvrir un nouveau livre. On s’y promène un peu, puis on le referme. Il dort un temps à nos côtés. Des jours passent. D’autres livres, occupant le haut de la pile, sollicitent notre attention. Or ce livre qu’on avait ouvert récemment est toujours là. Sur la table de chevet. Il semble attendre patiemment qu’on le réveille. On en avait lu quelques pages. On les avait appréciées, on les relit. Puis, une fois de plus on met le livre de côté. On sait qu’on y reviendra. Déjà, on a trouvé beaucoup de contentement à le feuilleter. On se promet de le lire. On s’en voudrait terriblement de ne pas honorer cette promesse.
Le livre porte un curieux titre. Funérailles nationales. À quel grand personnage est-il consacré ? On le réalise rapidement, à aucun en particulier. Certes, on y verra passer des personnages illustres. René Claude, Pauline Julien, entre autres, chanteront quelques chansons. On verra la tête de plusieurs au petit écran. Certains proposeront d’écrire un tout nouveau chapitre de l’histoire de notre nation, de tourner la page définitivement sur son passé, pour s’engager dans un nouvel avenir. Mais, notre grand René Lévesque, sitôt son souvenir évoqué, disparaît pour laisser place à d’autres Québécois moins en vue. Québécois et Québécoises de l’ombre. Anonymes. Non pas célèbres, mais que l’auteur salue ici en la personne d’une de leurs représentantes, il s’agit de sa propre mère. Une héroïne dont la singularité, bien que cette dame ordinaire se fonde dans la masse, mérite tout à fait d’être soulignée.
L’amour repose sur la subjectivité des sujets aimants et aimés. On peut accorder de l’importance à ce qui en a très peu. Bertrand Laverdure offre-t-il ici un monument à une puce ? Le croire ce serait négliger la valeur d’une vie humaine, celle d’une mère. D’une mère courage ? Oui et non, celle de l’auteur a en fait relevé bien humblement les défis les plus communs. Mais voyez plutôt la couverture de l’ouvrage. Et admirez. Sur le dos d’un cheval dressé sur ses pattes arrière, cette femme adresse à la vie un sourire remarquable. Dans tout le livre, chaque événement de son existence quelque peu banale incite à croire que la vie qu’elle a menée n’avait rien de trivial. Elle a su aimer. Et son fils qui, de son propre aveu, aura parfois été un fils ingrat, lui offre ici un témoignage que l’amour anime, et non le remords, car c’est bien à sa mère qu’il doit la liberté qui aura été sienne. Il en est reconnaissant. Christian Bobin affirmait que « [l]’ingratitude est le signe d’une éducation menée à son terme, achevée, parfaite en sa démence. » Maints passages du livre de Bertrand Laverdure corroborent cette opinion. L’auteur l’affirme lui-même, souvent il aura négligé de donner signe de vie à sa mère. C’est que cette dernière avait toujours encouragé son garçon et sa fille, Esther, elle-même écrivaine, à vivre le plus librement du monde leurs passions, à accomplir leur destin selon leurs propres termes. Et puis, Bertrand, le poète, l’artiste, subissant de son propre gré l’influence de ses héros littéraires, et la nourrissant, s’était engagé dans une vie de bohème souvent remplie de revers plutôt que de fortune. Vivant plus qu’autrement d’expédients, il avait erré, venant visiter rarement sa mère et la plupart du temps afin surtout de quêter son aide. Elle épongeait ses dettes. Mais, et c’est cela qui plus que tout importe, cette femme aura donné à son fils le « cadeau incandescent et dangereux de la liberté, cette liberté de juger et de choisir. » Donc, fils ingrat ? N’exagérons pas. Plutôt fils aimant. Fils qui sur le tard aura compris que ce cadeau consistait en un énorme privilège.
À la fin, le fils sera très proche de sa mère, veillant sur elle. Lui et sa sœur se relayant auprès d’elle. La mère, vieillie, vulnérable, affaiblie par la maladie n’en gardant pas moins le sourire. Toujours bien en selle, souriante, sur cette monture où encore elle rayonne.
Il faut s’interdire de résumer un livre excellent. Celui de notre auteur serait bien facile à résumer. On entrerait avec plaisir dans les moindres détails. Je m’en tiendrai à ses grandes lignes, laissant aux lecteurs et lectrices le plaisir de la découverte. Un enfant naît dans un milieu modeste. Son père enseigne la littérature dans un cégep. Sa mère est femme au foyer, mais à la mort du père, elle travaillera à Hydro-Québec. Le fils sera fantasque, dont l’imagination et l’intelligence seront vives. Il connaîtra une adolescence mouvementée, de rebelle, sera attiré par les arts de la scène, le théâtre notamment, rêvera d’être acteur, deviendra écrivain. N’obtiendra pas de fulgurants succès et pour cause, ses livres seront très peu conventionnels. Du reste, pour bien comprendre sa situation, il faut lire l’ouvrage, certaines pages étant consacrées au milieu littéraire québécois. Elles sont fort instructives. Je songe entre autres aux notes avec lesquels le livre prend fin. Cela relève de l’essai. Je cite.
Chaque écrivain est soumis à cette censure du bon goût qui favorise les œuvres lisses, les textes qui font plaisir à tout le monde, les livres qui ne font pas de vagues, restent raisonnablement humains et remportent des prix, se vendent bien, contribuent au bon fonctionnement de la fiction commune du rendement et du succès.
Dès son plus jeune âge, la vie de Laverdure aura « baignée dans ses grandes illusions littéraires » ; il aura obtenu une certaine reconnaissance, reçu plusieurs mentions et quelques prix, mais son statut aura surtout été et continue d’être celui d’un marginal. S’il est un écrivain typiquement moderne, n’hésitant pas à jouer avec les formes et les codes (il est inventif, certains de ses livres ont une allure « volontairement postmoderne »), cet auteur nous offre avec ses Funérailles nationales un récit qui n’a franchement pas de quoi déconcerter un lectorat qui d’ordinaire se cantonne dans les « ouvrages raisonnablement humains », voire conventionnels. Certes, la facture de son récit (je ne dis pas roman, n’osant couper ici les cheveux, déjà coupés en quatre, des liens s’échangeant autofiction, autobiographie et roman), la facture de ce récit, dis-je, prête parfois à l’étonnement et à la surprise, agréable surtout. Ce livre ne manque donc pas d’originalité, mais ce qui en ressort surtout est sa profonde tendresse, son humanité. Sans faire part d’aucune mièvrerie, l’auteur nous touche, parce qu’il va à l’essentiel. Il parle vrai, évidemment sans afféterie aucune et sans chercher à bouleverser radicalement les formes. L’écrivain bien entendu est loin d’avoir produit une œuvre lisse, mais, je n’en doute aucunement, celle-ci fera plaisir à bien du monde.
Parce que ses dons et sa maîtrise de l’écriture sont remarquables, Laverdure est un excellent écrivain. Il peut décrire avec justesse le mode de fonctionnement d’un vieil appareil radio. Il sait raconter des anecdotes savoureuses. Puis, quand sa plume s’arrête au moment où son père décède, quand l’auteur entreprend de nous faire le récit des derniers moments de celui qui lui a donné la vie, il est difficile de se dire que ce qu’on lit est excellent, car cette excellence qu’on applaudit et dont on s’émerveille est en fait porteuse d’une si grande humanité que l’écriture, à laquelle pourtant cette humanité rendue doit absolument tout, en vient à s’effacer, bien que sous nos yeux elle brûle encore de tous ses feux. On peut en dire tout autant de l’ensemble du livre. Il offre un immense plaisir littéraire, mais il offre davantage que ce très beau plaisir. Il se double de sentiments très puissants, d’émotions que seul un grand texte parvient à rendre.
Je le rappelle. Un enfant du siècle écrit au sujet de la vie de sa famille, laquelle faisait « bel et bien partie de la classe moyenne. » Il tente de faire le portrait de sa mère : « Portraiturer quelqu’un, c’est toujours le barbouiller malgré soi. » Rarement barbots auront été à ce point saisissants de vérité. Surtout que l’entreprise permet ici de saisir encore davantage que le sujet représenté. Ainsi voit-on défiler toute une époque, celle où l’on regardait encore la télévision en famille, celle où les chansons rassemblaient notre nation. La culture populaire est dépeinte dans les différents tableaux que brosse l’auteur. On parle de tableaux justement dans la mesure où Laverdure procède en enfilant des anecdotes. À celles-ci se mêlent des observations, des réflexions, de fines analyses et même des confessions. On en apprend beaucoup sur la vie intime de l’auteur.
On aura compris qu’avec de telles Funérailles nationales, on tourne les pages de notre histoire collective récente. Dans les très courts chapitres de ce roman, ou est-ce un récit ? ou une autofiction ? on voit vivre et mourir un certain petit Québec. Si ce livre raconte une histoire toute personnelle, il permet également de percevoir au-delà de ce qu’il raconte la vie d’une collectivité. Il atteint véritablement des proportions nationales. Les funérailles que l’auteur accorde à sa mère nous permettent de faire le deuil de toute une époque.
