Il faut bien un titre : Engoulevents en est un beau. On cherchera peut-être longtemps le rapport qu’entretiennent ici titre et poème, mais il est vrai, quelques engoulevents traversent bellement ce livre.
Il faut aussi de la poésie, du moins aux yeux de certains et de certaines : ce livre en regorge : on sera bien servi.
Assurément, il faut des lecteurs : j’en suis un. Ma tâche, librement consentie, consiste à tenter de cerner au mieux un propos, une manière, un style, un univers poétique.
Avec Engoulevents, nous avons affaire à une œuvre pour le moins originale. D’abord, elle nous venait d’un jeune auteur. Puis, elle nous revient, cette fois-ci, en provenance d’un auteur désormais d’âge mûr. Stéphane Despatie avait un peu plus de trente ans quand il a publié ce livre. Quinquagénaire aujourd’hui, a-t-il, un tant soit peu, modifié ce qu’il écrivit il y a vingt ans ? Il faudrait le lui demander. Quoi qu’il en soit, une réédition consiste de la part d’un auteur en un aval donné à une production antérieure. On assume ce qu’on a écrit. On le remet en circulation. Ici, en tout cas, il me semble qu’on a eu raison de le faire. Ce recueil tient la route.
C’est un recueil quelque peu déroutant. De prime abord, on y avance comme sur la pointe des pieds, en s’interrogeant. On se demande si l’on a affaire à de petits poèmes isolés sur une même page, si chaque regroupement de vers est autonome ou si les vers qui font suite participent d’un seul et même ensemble. Comme tout s’enchaîne page après page et surtout comme du sens au fil des mots en vient à se dégager, on comprend, assez rapidement, qu’on a sous les yeux un seul et même long poème.
De manière à ce qu’on puisse mieux saisir le mode de fonctionnement de l’ouvrage, je reproduis ci-dessous la première page.
je dévalise du regard son corps vers là-bas chien mouillé sur un coin la laisse en bouche
les cloches me gagnent lentement
je crois aux vœux au sacré
ses yeux de cendre froids cavalent sur moi en retard à rebours
nous divorçons en limousine
ses yeux lavande illisibles délavent l’espoir peint sur moi
les grands vents érotiques passent et je repense à sa Jérusalem au sable gelé
Qui ne lirait que cette page serait pour le moins déstabilisé. Se montrant attentif, il se rendrait toutefois compte assez rapidement que pour décousu que puisse paraître ce discours, des liens existent entre ses différents groupes de mots, qui forment des strophes et non de petits morceaux épars et sans rapport les uns avec les autres. Les cloches, le sacré et Jérusalem participent d’un même champ sémantique. L’anaphorique « ses yeux » fournit des éléments de structure. Et puis, ce n’est là qu’un début. Qu’il soit énigmatique à première vue, cela est quasi consubstantiel au genre. Les choses commencent à devenir plus claires dès qu’on passe à la page suivante. Et pourtant, le poète qui « repense à sa Jérusalem », repense ensuite à sa « mère en robe de chambre / sur le balcon » et devient lui-même « un haïku en gyrophares ».
La poésie, ai-je dit, est un genre. Or c’est un genre ouvert, ouvert à toutes sortes d’expérimentations langagières. Il n’y a pas lieu ici de les recenser, d’autant que certaines sont à venir. Si un Gauvreau à la suite des surréalistes a donné dans l’exploréen, un jeune comme l’était Despatie à l’aube du présent siècle s’inscrivait pour sa part tout à fait dans le courant d’une époque qui n’a pas fini de courir. Le type de poésie auquel il s’adonnait ne correspondait pas à une mode, c’était un mode d’expression poétique et ce l’est encore. Sa pertinence ici me saute aux yeux, bien qu’il ait d’abord fallu m’acclimater à la cohérence du « surréalisme contrôlé » que pratique Despatie ; je cite hors contexte ces mots du poème. Je reprends donc la formule, « surréalisme contrôlé », en insistant sur le fait que ce poète n’écrit pas n’importe quoi n’importe comment.
Plus que du vol des engoulevents, il parle ici de ses amours. Il nous offre une chronique amoureuse. Bien que fragmenté, il y a ici un récit. Une histoire est racontée, celle d’un amour qui connaît ses hauts et ses bas, ses fulgurances et ses déflagrations. Oui, de « grands vents érotiques » alternent avec des implosions d’amour, des trahisons, des ruptures et des réconciliations. On lira ce vers, qui donnera la puce à l’oreille : « je marche cocu ». Et ceci : « j’ai fait l’amour / à la fille / d’un poète mort / te trompant éloignée d’un instant ».
Rien n’est précisé, nous ne sommes pas dans un roman, les faits et gestes sont à peine esquissés, l’anecdote est rare. Les amoureux vivront d’heureux moments à la campagne, dans la maison bâtie par le père de l’amant. Cela donnera de beaux passages, dont cette description de la jeune femme : sourire majeur / chignon de magie / trônant / sur la plus belle / des naïvetés ». On sent ici le désir et le bonheur d’en éprouver une certaine plénitude. On songe à Éluard, poète de l’amour s’il en est : « tu embrasses ma bouche / et le tour de mes yeux / je te vois en pin noué / en pain fesses / en fesses d’acajou ». Des brins d’humour illuminent le poème : « tu me dis que l’avenir / n’est plus / ce qu’il était / et je te souris ». Des trouvailles l’émaillent : « tu gardes encore / les paroles d’amour en toi / comme un pneu de secours ». Ou encore : « on voit la pluie sur la clôture / comme des notes / tombant / sur une portée ».
Belle histoire d’amour donc. Mais depuis « je marche cocu », les choses se sont envenimées. Le poète écrit : « je te perds je le sais ». Il souhaite « briser / l’amour en trois ». Ce trois ne passe pas inaperçu, d’autant que dans la suite du poème, les vers que voici éclairent la nature de ce trois que l’on voudrait briser : « nous fabriquons une famille / nous arrivons / le bon la brute / et le Don Juan / unité pesante ». Il y a ici un tiers, désigné comme étant l’autre : « tu portes les couleurs / de l’autre ». Et ceci : « […] tu dors presque / dans les bras / d’un autre pays ». On connaît l’expression consacrée : « qui prend mari prend pays ». Un lien en vient à s’établir entre celui qui aime et le pays. Vers la fin du poème, on peut lire : « je veux que tu saches / que mon pays / c’est toi ». Or c’est sans compter sur la présence de l’autre : « tu traînes toujours avec toi / l’autre / pays voyageur malgré lui // la jalousie me serre les dents ». Et voilà qui se précise davantage, car cela plus loin continue : « l’autre est un terrain », un terrain qui prend l’eau. La femme aimée marche et nage sur ce terrain liquide, sur ce sol qui « est / un petit chien / qui tient pourtant la laisse ». Je dis que cela s’éclaire et vous pensez que je me moque. Eh bien ! Non. Je m’étais demandé en lisant les premiers vers du poème de quoi au juste tout cela retournait. À qui référait le possessif « son » et que pouvait bien être de chien mouillé. Je cite à nouveau la première strophe. « je dévalise du regard / son corps vers là-bas / chien mouillé sur un coin / la laisse en bouche ».
On lira « pâte de sel gouache », on établira ou non des liens. On lira une histoire que je cesse ici de résumer. Il faut que les lecteurs et les lectrices vivent par eux-mêmes l’aventure du poème et de l’amour.
J’ai pris ici mon plaisir. Saisi de la gravité du propos, aimé l’inventivité de la plume de Stéphane Despatie et pris grand plaisir à voir ici et là passer un engoulevent à la fenêtre. À d’autres maintenant la lecture de cet ouvrage qui , je tiens à le souligner, méritait amplement une réédition.
Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015.
Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. »
L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ».
Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV.
À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.
Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. »
Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans.
De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. »
Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. »
Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses.
Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. »
La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »
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