
Jean-Marc Lefebvre a été finaliste au prix de poésie Radio-Canada en 2025. Je transcris ci-dessous quelques mots de la note qui lui fut consacrée à cette occasion sur le site RCI.
Né à Montréal, puis élevé en banlieue, Jean-Marc Lefebvre y est revenu pour ses études universitaires. Artisan relieur, il est à la retraite depuis cinq ans et s’implique comme bénévole au Conseil d’administration de l’Association québécoise des relieurs et artisans du livre.
Il a publié des recueils aux Éditions du Noroît, dont Illuminer les cendres, le plus récent, en 2012. Il a aussi publié des textes dans diverses revues. L’écriture et la lecture ont toujours fait partie de sa vie. Mais quand il a commencé à écrire régulièrement, la poésie s’est imposée.
« Je lis tous les jours, j’écris presque tous les jours, publie souvent sur un média social les textes que j’écris, m’inscrivant ainsi par cet exercice dans le poème comme lieu et mise à jour de l’être dans le monde. »
Il projette de faire paraître un recueil dont le titre sera entendre ce qui reste et qui regroupe une sélection de poèmes écrits au cours de l’année 2022.
Il nous encourage à lire et à écrire de la poésie. Mais aussi « à réparer nos vies à travers nos gestes quotidiens. Le monde a tellement besoin de sortir des mensonges et de cette charge mentale qui nous accablent ; je pense que le poème est un lieu de vérité qui arrive à transformer et nourrir à la fois notre regard, notre être et l’être du monde. »
Le nom de Jean-Marc Lefebvre est connu des amateurs de poésie. Comme mentionné ci-haut, on peut lire ses poèmes sur son mur. Il en publie régulièrement. Mais, les médias sociaux étant ce qu’ils sont, le type d’attention — souvent distraite — qu’on accorde à ce qui s’y publie dessert la poésie. Les conditions qu’ils offrent, entre autres, celles entourant la lecture de poèmes, ne sont pas tout à fait favorables à une lecture optimale. La page imprimée, celle du livre ou de la revue littéraire, la lecture publique et, dans certains cas, ce que la mémoire retient des poèmes conviennent davantage à la « rencontre » que tout poète souhaite établir entre les mots et les lecteurs et lectrices qui les accueillent.
Cela pour dire que voici enfin rencontrées les conditions idéales afin que, toute discrète soit-elle, la paisible et apaisante présence de la poésie de Jean-Marc Lefevbre puisse enfin opérer de manière appropriée, quelques vingt-cinq après la parution de son dernier recueil. Les ombres lasses et Illuminer les cendres sont des recueils que j’avais franchement aimés. Je n’ai pas lu la production qui leur est antérieure, mais j’attendais depuis trop longtemps que le poète rassemble enfin ses poèmes, qu’il fasse paraître un nouveau livre. Voilà qui est fait. Mon vœu, le vœu de plusieurs est exaucé. Bellement. Très bellement.
La maison d’édition qui publie 2022 entendre ce qui reste ne fait pas les choses à moitié, ne lésine pas sur la qualité, prend grand soin des ouvrages qu’elle fait paraître. On parle ici d’une maison d’édition artisanale qui réalise des ouvrages entièrement reliés à la main. Leur tirage est limité à moins d’une centaine d’exemplaires. Le livre du poète a été tiré à cinquante exemplaires. Peu auront donc la chance de le lire. C’est un ouvrage qui, tout compte fait, en raison de son exemplaire qualité — et je ne parle pas uniquement du travail réalisé par l’éditeur artisan Marc Desjardins —, coûte un peu plus cher qu’un recueil ordinaire, mais justement ce n’est pas un recueil ordinaire. Ici les poèmes méritaient amplement le soin que l’artisan a prodigué à leur mise en livre.
J’évoquais les conditions de lecture idéales. Les poèmes de Jean-Marc Lefebvre, surtout quand ils sont présentés avec tant d’application et de dévouement, offrent leur pleine présence. Comment parler d’eux sans les dénaturer ?
D’abord, il convient de mentionner que, comme tout bon poème, ils se suffisent amplement, ne nécessitent aucun commentaire. Nous pourrions donc nous contenter de recommander vivement leur lecture. Aviser ceux et celles qui fréquentent les publications numériques de l’auteur de l’occasion en or qui leur est offerte de lire les poèmes qui composent l’espèce d’herbier que le poète a réalisé. Je dis herbier, nous parlons d’un recueil, d’une sorte de bouquet de mots, d’air et de vent, de temps qui passe et de moments précieux, de musique et d’amour, de sagesse aussi, florilège que l’auteur a composé tout au long de l’année 2022. Car c’est bel et bien ainsi, à ce moment précis, d’un janvier l’autre, qu’il a rédigé cette chronique, ce journal poétique, intimiste, dont il a décidé d’ouvrir les pages aux autres, c’est-à-dire aux lecteurs et lectrices que nous sommes.
Jamais livre de poésie ne fut plus accessible, plus ouvert, plus accueillant. On y rencontre un homme simple, qui vit simplement, qui aime tendrement. Le poète déambule dans les rues de son quartier, le parc Marquette surtout ; il entreprend d’agréables promenades, en solitaire ou avec sa compagne, mais il marche parfois difficilement, péniblement, pour se rendre chez le médecin. Il a mal au genou et dans le bas du dos. Il fait aussi du vélo. Surtout, il lit, il écrit. Il écoute de la musique. C’est de la musique classique. Il en est friand. Ce poète est un grand mélomane.
Le voici devenu grand-père, grand-père aimant, il va sans dire. Il est retraité. Au début, il lui a fallu s’adapter à cette nouvelle réalité. Il ne s’est pas tourné les pouces longtemps. Lire, écrire, cultiver sur sa galerie un petit jardin, tout cela lui a permis en 2022 d’entendre vraiment ce qui reste, de faire le tri entre la misère du monde et ses splendeurs.
Une fois cela dit, on n’a encore rien dit. Peut-être en a-t-on même trop dit ! Ce poète étant de ceux qui pratiquent l’art de l’euphémisme, où la figure atténue afin de mieux laisser entendre le propos. Du reste, le risque est grand ici de fourvoyer mon lecteur, qui pourrait avoir l’impression que Lefebvre ne fait que transcrire en poésie les faits et gestes du quotidien de tout un chacun, de décrire un décor, de rappeler la température du temps qui passe, de s’en tenir à une intimité de surface, alors que, bien au contraire, loin d’effleurer les choses de la vie, il plonge au cœur de ses mystères et, disons plutôt, d’une beauté que « la banalité du mal » (Hannah Arendt) n’en finit plus de mettre à mal. Certes, comme mentionné ci-haut, notre poète se promène et cultive son jardin, au propre comme au figuré. Il est entouré de livres et commerce en tout temps avec la musique. Certes, durant l’année 2022, il a plu, fait soleil et neigé. Oui, mais il y a plus, et si déjà en relatant des petits faits et gestes l’auteur déjà se montrait apte à nous rejoindre, à nous toucher, la poésie — dont son monde est fait, chez lui, poésie tout intérieure —, et ses poèmes viennent toucher en nous plus d’une corde sensible.
On me permettra une évidence, une lapalissade, mais qui dans son cas s’avère on ne peut plus juste : la poésie de Lefebvre est double. On trouve d’une part dans ses vers une poésie du contenu. C’est dire qu’ils ont pour cible d’atteindre en son mil ce que la vie a parfois de poétique, de saisir par les traces que l’oiseau laisse dans le vent des fragments de présence. D’autre part, on trouve aussi, bien entendu, la poésie du poème — mais c’est au fond la même chose, indissociable de la première : le poème qu’écrit Lefebvre contient en soi sa propre beauté, qui est plus qu’une beauté formelle, une beauté qui réside en grande partie dans sa simplicité. Or comme le mentionnait Stétié, que je prends le risque de citer de mémoire : « Le simple n’est pas simple. » Quoique, pour le lecteur et la lectrice, combien sont grands les plaisirs que procure un ouvrage aussi simplement riche et profond (je reviendrai à cette profondeur).
En quoi peut-on parler ici de simplicité ? La limpidité du propos est assurément un signe de simplicité. Disons, pour emprunter au domaine de la musique qui est si familier à l’auteur, que sa poésie trouve une équivalence musicale davantage chez le Brahms de la fin (dernières œuvres pour piano) que dans le gigantisme de Wagner. Il y a chez Lefebvre une manière de ligne claire. Il touche le clavier des mots avec douceur. Pas de grandes envolées dans ses poèmes, pas de lyrisme échevelé, pas de grosses caisses, pas de fanfare, pas de surenchère, rien d’hyperbolique. Non, ce poète de la retenue semble nous parler le plus naturellement du monde. Il nous propose des fleurs des champs, ne s’arrête pas à fignoler avec elles une complexe et savante joaillerie. Il est loin d’être à la recherche de la forme pure, parnassienne. Il est en fait à la recherche de la substance, de la vie, rien que la vie.
Il pratique, par ailleurs, une certaine forme d’engagement, répond à une sorte de pari pascalien qui consiste à opter pour la bonté la plus proche tout en croyant qu’une goutte de lumière au milieu de la nuit peut engendrer, qui sait, des jours meilleurs : « c’est ainsi que prend vie la vie même. / S charge d’espérance. »
Lisons ce que le poète écrit en date du 12 avril
il arrive de se sentir mal d’éprouver de la joie en ces temps où d’aucuns se chargent de nous rappeler que tout va si mal en ce monde ce lien avec l’ombre se charge alors de tant de culpabilité que je ressens comme un devoir de m’en dissocier est-ce de l’indifférence ou au contraire la seule issue possible devant tout désastre de travailler avec acharnement à la bonté à la beauté de soigner chacune de nos paroles de ne laisser aucun doute sur notre engagement et ce qu’il nous appartient de protéger de chérir
Il ne s’agit pas pour lui, on l’aura compris, de souscrire à une idéologie politique dont le projet serait de transformer le monde, mais de s’engager, à travers une forme de solitude poétique, à privilégier la beauté du monde. Et cela se réalise au quotidien grâce à des gestes aussi simples que d’adresser la parole à une pauvre femme, perdue et délirante. Il s’agit d’ouverture à l’autre : « notre attitude devant l’autre semble contenir ce que nous sommes ».
L’aspect métaphysique du poème est également investi par l’écrivain. Lefebvre est un être méditatif, contemplatif. Il s’interroge et recherche : « je ne sais pas // j’ignore tant de choses ». « depuis tout petit je pose des questions / les réponses tombent juste à côté ». S’il « fouille dans les livres » et si « les poèmes semblent contenir plus qu’eux-mêmes », le poète qui « remonte à l’enfance / traverse la paroi du je », conscient d’y retrouver les autres : « nous est là ». Et « ici il est question d’apprendre à vivre ».
Cet ouvrage de poésie regorge de douceur et de beauté, dont la moindre n’est pas étrangère à la bonté. La conclusion du poème rédigé le 12 septembre se lit comme suit : « je cherche encore à cerner ce lieu / où être un accueil ». Je crois, pour ma part, que c’est fait. Notre ami Jean-Marc a trouvé le lieu et comme disait Rimbaud, il a aussi trouvé la formule. Ce lieu est la poésie, la formule est son poème. Il fait bon d’y être accueilli.
Le poète, en date du 16 mars, remerciait les auteurs des livres qui le touchent : « … passant d’un livre à l’autre, d’une page à l’autre, d’un auteur à une autre, je voudrais dire merci, je vous aime … ». Remercions à notre tour le poète, un des plus aimables qui soient ; laissons-lui en terminant le mot de la fin.
n’efface pas la douceur
même sous la pluie froide de novembre
qui rend les arbres si seuls
elle accompagne une âme
quittant le corps vers on ne sait où
la destination importe peu
le souvenir seul appartient aux saisons
redis le nom
revois le visage
n’efface pas la douceur

Merci pour ce billet. J’adore la grande humanité de ce poète.
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