
Terre promise
Et puis, j’ai entendu les oiseaux, ce n’était pas le ciel tout proche, c’était mieux : la terre ferme. Bruno Lalonde
Ce fragment mis en exergue est révélateur. Il donne une excellente idée de l’état d’esprit qui anime aujourd’hui Bruno Lalonde. Il se situe vers la toute fin d’un livre qui nous apprend que l’auteur a beaucoup galéré. Il a vécu des moments difficiles. Mais, un jour, il a entendu chanter les oiseaux. Prélude au bonheur. Ce n’est pas dans l’ailleurs ou le futur du paradis que ses rêves se sont alors réalisés. Non, cela s’est passé de son vivant. À dire vrai, cela se passe maintenant, ici même, et a lieu pour l’essentiel au sein de sa librairie, depuis un passé récent, que le présent perpétue, et peut-être en sera-t-il ainsi pour lui jusqu’au jour où il quittera la terre ferme.
Un épicurien en poésie. Tel est le titre d’un commentaire consacré par Jean-François Dowd à l’œuvre poétique de Robert Melançon. On trouve son texte dans le numéro 132 (août 2011) de la revue Les Écrits. Je juge bon de lui emprunter ce titre. Un épicurien en poésie. Cette belle expression décrit on ne peut mieux le libraire de la rue Bélanger.
Bien que Bruno Lalonde ait une approche et une pratique de la poésie plutôt éloignées de celles de Melançon, le bonheur dont il est atteint, comme d’autres sont touchés par la grâce, fait de lui un véritable épicurien. Mais attention ! Le mot épicurien dans son cas ne suggère pas qu’il navigue sur une mer étale. Sa conception de la littérature et de la poésie est au contraire marquée par une profonde intranquillité. Lecteur, il ne lit pas pour se détendre. Loin de lui l’idée du divertissement. Ses plaisirs littéraires consistent plutôt à se confronter comme dirait Leiris à la corne du taureau, aux monstres qui nous font la vie dure, à tous ces démons qui de l’intérieur nous mangent le cœur. Épicurien, oui, mais qui ne demande pas aux livres de poser un baume sur ses blessures, qui, au contraire, cherche à les aviver afin de parvenir aux vérités qu’elles recèlent. Écrivain, lui, le « néopoète » (c’est ainsi qu’il se présente), le « poète de droit divin » (on comprendra en lisant le livre que cette terminologie n’est pas usurpée), écrivain, dis-je, Bruno Lalonde ne fait pas faux bond au lecteur qu’il est et a toujours été. Son rapport à l’écriture est intrinsèquement lié à sa pratique de la lecture. L’amour des livres chez lui se vit comme une aventure qui consiste à vivre le plus librement possible, sans détourner le regard lorsque confronté aux horreurs. Ainsi, il ne lit pas pour se détendre. Ne lit pas en dilettante : « Nous ne faisons plus des lectures : ce sont elles qui nous font. » Lecture et écriture forgent nos identités. À proprement parler, elles nous créent, nous fabriquent de toutes pièces. Si Lalonde célèbre les livres, c’est donc en vertu de ce pouvoir qu’ils ont de nous transformer, de transformer le monde et notre rapport à soi et au monde. Voyez plutôt :
La littérature, nécessaire, est une traversée dans les profondeurs inavouables, elle n’a rien de sympathique. Elle révèle les zones d’ombre, les points aveugles, les angles morts, le borgne dans les bons sentiments. Elle met à jour ce qu’il y a de pire chez MOI. Elle ne fait pas cela pour faire de moi un bon citoyen, un citoyen écoresponsable (disons). Elle agit sur moi comme un antidote à mes propres pulsions monstrueuses. J’ai peur de ceux et celles qui n’ont pas parcouru les sous-sols de l’Hadès. Je crains ceux et celles qui n’ont pas touché le fond de leur propre vie.
Un de ses clients, un jour, lui déclara que « la plupart des auteurs écrivent pour couvrir leurs zones d’ombre d’encre et de papier ». On peut penser qu’il exposait ici une opinion contraire à celle de Lalonde, pour qui l’écriture dévoile les zones d’ombre sans les dissimuler. En fait, cela n’a rien d’antithétique. L’un n’empêche pas l’autre. En cachant, l’auteur prend conscience de ce qu’il recouvre d’une taie. Ses silences pour lui et ses lecteurs mettent en évidence cela qu’il cherche à taire. Une chose ici est certaine, la littérature, la poésie, la lecture et l’écriture ne sont pas de tout repos. Il existe bien entendu des ouvrages qui font du bien. L’auteur ne les condamne pas. Cependant, il privilégie les « livres ‘‘négatifs’’ », parce que, croit-il, ceux-ci « arrachent nos masques, dévoilent notre part de ténèbres, débusquent notre part d’ombre. »
Le libraire de la rue Bélanger est un ouvrage qui célèbre les livres. L’amour que leur voue Lalonde est l’une des grandes passions de sa vie. Lecteur compulsif depuis son plus jeune âge, disons-le franchement, il impressionne. Il y a là quelque chose comme une manie, une manie que rien n’aura rémunérée. Le libraire ne se sera enrichi que spirituellement. Son travail consiste en une folie dont la gratuité a quelque chose de fascinant. On trouve un peu partout de grands lecteurs professionnels. Ils lisent en profondeur, de manière savante. Pour quel profit ? Souvent au bénéfice de leur carrière, de leur réputation, de leur avancement dans la hiérarchie des spécialistes de la littérature. À mes yeux, il ne fait pas l’ombre d’un doute que la passion dévorante qu’il a pour les livres fait de Lalonde un lecteur au moins aussi connaisseur que la plupart des lecteurs et lectrices dont la profession est liée aux petites et grandes écoles. Tout cela fait de notre « néopoète », de notre libraire devenu écrivain, un personnage pour le moins singulier, une sorte de grand marginal, un « amateur », on l’aura compris, dont l’amateurisme supplante le professionnalisme de certains professionnels de l’écriture et de la lecture. Une chose est certaine, ce singulier auteur a produit un ouvrage des plus singuliers, un livre comme on en écrit et lit trop rarement, d’un genre qui échappe à tous genres ou qui les amalgame avec éclat et panache. Et d’abord, ce livre est-il vraiment réussi ? Tient-il la route ? Quelles en sont les qualités ? Ces dernières effacent-elles ses défauts, si défauts il y a ?
L’auteur aime bien s’amuser. Son livre amusera ceux et celles qu’amusent les calembours. Ses jeux de mots, au demeurant pas si nombreux, en agaceront quelques-uns. La poésie entretient-elle un certain rapport avec la « peau easy » ? Le calembour semblera facile, et l’auteur, céder à la facilité. Il n’en est rien. En fait, chez Lalonde, la facilité est une qualité inhérente à la production du texte, non pas au texte lui-même, mais à sa génération. Pour écrire, Lalonde a besoin de liberté. Il ne peut ni ne veut se laisser contraindre par des règles, des obligations. Il lui faut céder à la spontanéité de l’inspiration. L’écriture chez lui est une parole, elle s’apparente à l’oralité. Comme le conteur est présent à son auditoire, comme il habite le même moment présent, le même espace, Lalonde actualise son écriture sur la scène même où son discours se voit généré. Ce processus d’écriture provient d’au moins deux sources distinctes. La première est tout à fait littéraire. Il s’agit de la fréquentation du Journal de Paul Léautaud. À un certain moment de sa vie, après un congédiement, Lalonde devient chômeur, il est pour ainsi dire désœuvré. Il entreprend alors de lire les dix-neuf tomes du journal de Léautaud. Rien en littérature n’est plus direct, branché sur un certain naturel de l’expression et si peu artificiel que la prose de Léautaud. Simple, si on veut, direct, voire « easy ». Bref, Lalonde s’imprègne de l’écriture de ce maître, un de ses nombreux maîtres. Ainsi, ce libraire dont on savoure les capsules sur Facebook (il y est très actif) déclare-t-il que Léautaud y aurait lui-même passé ses nuits, « et au diable le Mercure ! Il nous aurait gavés de commentaires, photos à l’appui, au sujet de ses chères petites bêtes. Je ne parle pas ici du Fléau ! » Bref, Léautaud aujourd’hui serait un avatar de notre libraire de la rue Bélanger. Je ne dis pas que Lalonde écrit comme Léautad, je dis simplement qu’il est aussi naturel dans son écriture que pouvait l’être Léautaud.
La seconde source est génétique. Il s’agit de l’héritage spirituel laissé par son père absent : « Mon père a été l’un des premiers (avec Bernard Assiniwi, publié dans la même collection Ni-t’chawama chez Leméac), à colliger des contes autochtones et de coureurs de bois. À l’aide d’un magnéto, à travers le Québec et l’Ontario, il a recueilli la parole des uns et des autres. » Le père a recueilli la parole des conteurs. Son fils tient parole ; fidèle, il pratique sur Facebook la parole en direct et la transpose enfin jusque dans son livre. Il y adopte cette attitude. Il s’agit de produire une parole vraie : « Je n’aime pas trop cette notion de « bataille de la culture » ; je demeure inconsolable de la perte de la culture populaire et de la tradition orale. J’ai souvenance de ces personnages truculents, irrévérencieux, illettrés, créateurs de langue, qui improvisaient des tirades époustouflantes d’ironie. Que l’on éprouve du dépit face à la disparition des « lettrés » me laisse passablement indifférent : qu’ils retrouvent la verdeur, la vigueur, l’énergie folle des grands devanciers, qu’ils foutent le bordel dans les départements, l’hérésie de la libre parole dans les colloques. » Eh bien ! Voilà. Voilà qui dit tout. Lalonde est de cette trempe. Il est non pas un « lettré » mou, conventionnel. Il est un écrivain truculent qui improvise en toute liberté : « Nul effort de la volonté. »
Par ailleurs, il prend ici et là ses distances avec ceux et celles qu’il appelle des intellos. Mais, et ce n’est pas pour le prendre en flagrant déni de dénégation ou de contradiction, n’est-il pas lui-même un « intello », disons plutôt un intellectuel, et qui plus est de la plus brillante espèce ? Voyez toutes ces références aux petits (Hergé est l’auteur du Crabe aux pinces d’or, l’un des trois livres les plus importants qu’il a lus) et grands auteurs ; voyez la richesse de son vocabulaire ; voyez l’inventivité de sa langue (phrases percutantes et souvent d’un registre littéraire des plus soutenus) ; voyez surtout la substance et la pertinence de ses propos. Non, cet auteur décidément n’est pas un dilettante, pas un amateur. Tout néopoète qu’il se dise, ayant hérité du « don d’émerveillement », il est, comme il l’affirme non sans sourire, poète « de droit divin ».
À son amour des livres s’ajoute l’amour du pays. Quelques passages brossent un excellent portrait de la société québécoise et reviennent sur son histoire récente, entre autres la crise d’Octobre et les référendums. L’auteur reproduit même un poème de René Lévesque. Il aime son peuple. « Et je ne dis rien sur mon peuple (auquel je m’identifie de toutes mes fibres), qui meurt à force de ne pas naître. »
Certains disent qu’il est un « vrai libraire ». Oui, il est libraire. C’est son métier. Mais il préfère qu’on dise tout simplement qu’il est vrai. Son livre témoigne de son authenticité. Le lire, c’est faire la rencontre d’un écrivain qui se livre sans masque. On peut parler ici d’un bienheureux. En tout cas, il est aux anges. Tant mieux, par les temps qui courent, les hommes heureux sont plutôt rares. Et l’amour y est pour beaucoup dans son bonheur : « Mais il me faut l’écrire : aujourd’hui je suis guéri. L’amour espéré est arrivé. Ma vie avec Fabi. ‘’Dis seulement une parole et je serai guéri.’’ » Nous y reviendrons.
Il convient pour l’instant de s’arrêter à la composition du livre et de se poser la question à savoir s’il s’agit vraiment d’un bon livre. Sur le plan de sa composition, il faut spécifier que c’est un mélange, un patchwork, enfin une courtepointe. On y lit des réflexions, des poèmes, des nouvelles, de la poésie. À dire vrai, cet assemblage est constitué de « fragments de vie vive ». L’unité de ce livre ne se rencontre pas dans sa forme, sa structure, sa composition. Elle réside dans sa substance, dans ses pensées, dans son écriture. Lalonde a trouvé sa voix. C’est une voix qui se réalise au moyen d’une « écriture-couture ». Il écrit : « Hier soir, je savourais un ouvrage passionnant et je me posais la question suivante : pouvons-nous dans la texture d’un texte trouver et toucher du doigt les coutures ? Le rapiéçage ? Les beaux livres donnent l’impression qu’ils sont constitués d’une seule et même étoffe ; on ne devine pas à quel moment l’auteur s’est arrêté et à quel moment il a repris son travail. » Déduire selon une telle impression que Le libraire de la rue Bélanger n’est pas un beau livre serait commettre une erreur de jugement. Son livre est bon comme le sont les bons romans. Après tout, comme on le verra, ne raconte-t-il pas une belle histoire d’amour ?
L’auteur parle des romans et déclare « qu’il ne faut pas être trop intelligent pour écrire un bon roman. » Il réclame « [d]e l’intuition, des dons médiumniques, du plaisir physique dans l’acte d’écrire, de l’enthousiasme, de la chaleur, de la désinvolture, un peu de délinquance, de la maîtrise jusqu’à un certain point, du débraillé étudié. De l’élégance involontaire. » Ma foi ! Tous ces traits ne correspondent-ils pas précisément à ce que nous offre son livre ? Ils font à mes yeux la qualité de l’ouvrage, lequel, sans toutefois être un « bon roman », fait montre tout de même d’une vivacité d’esprit plutôt hors du commun. Notre néopoète de droit divin n’est peut-être pas un intellectuel, mais sa tête ne sonne pas creux. Il a du talent et des choses à dire, qu’il dit de façon originale.
Bien entendu, pour revenir à cette histoire de couture, ces « fragments de vie vive » offrent un paysage littéraire disparate, composite. En jouant avec les pièces de son casse-tête, en les déplaçant, un auteur risque de perdre de vue l’ensemble de son tableau. Je note avec surprise la présence de doublons. À la page 69, on trouve ceci : « Je suis un homme libre. J’écris et lis ce qui me chante. Je suis mon propre patron, et je répugne à avoir des employés. Dans mon métier, je n’ai pas de compétiteurs, que des confrères. Que des ahuris de mon espèce. » Puis, à la page 167 on lit ceci : « L’extase et l’éternité maintenant. Je suis un homme libre. J’écris et lis ce qui me chante. Je suis mon propre patron, et je répugne à avoir des employés. Dans mon métier, je n’ai pas de compétiteurs, que des confrères. Que des ahuris de mon espèce. »
Mais ce n’est pas tout. Aux pages 92 et 173, on trouve cet autre doublon. Le texte est magnifique et fort important. Très significatif. Je le cite : « À l’âge de douze ans, je m’étais fixé trois objectifs dans la vie : me sortir de ma condition, acquérir un peu de culture, connaître le grand amour. Avant l’arrivée de Fabienne, j’avais à peu près atteint ces buts. Au mitan de la vie, je m’étais donné la note passable, diplômé d’une école médiocre. Ce grand Amour m’a propulsé premier de classe, frais émoulu d’une école d’élite. Le gamin de douze ans y est arrivé, l’homme d’âge (plus que) mûr le serre dans ses bras. »
De telles insistances, que l’auteur en soit conscient ou non, sont tout de même parlantes, fortement significatives. Elles le sont peut-être surtout si elles sont involontaires. Actes manqués témoignant ici d’une éclatante réussite ! Certains fragments de vie vive sont plus prégnants que d’autres. Certaines vérités, certaines professions de bonheur obligent à la réitération, surtout quand il s’agit d’évoquer un grand Amour. « Pendant vingt ans, j’ai savouré mon triomphe en solitaire jusqu’à l’arrivée de Fabienne. Depuis ce jour, champagne et chocolat, les oriflammes claquent au vent. Te souviens-tu de ? Non, je ne me souviens plus de rien. Mon royaume neuf est fait d’oubli et de silence. Le souffle de Fabienne sur ma peau. »
Rarement amoureuse aura été à ce point célébrée.J’imagine que la rencontre des deux amants, bientôt mari et femme, s’est produite de la manière suivante.
Notre homme un jour en se promenant entendit un air doux porté par une voix juste et délicate. Doucement féminine, la chanson émanait d’une fenêtre ouverte à travers laquelle le badaud ne put s’empêcher de jeter un regard. Une jolie femme devant un chevalet s’affairait. Elle peignait une toile représentant une île. C’était un havre de paix. Un paradis sur la terre ferme. On y voyait une luxuriante végétation. Des fleurs vives et colorées. Une mer toute bleue. Des oiseaux animaient le ciel.
On voit une femme. On admire son tableau. On choisit de vivre sur son île. Ainsi commence une belle histoire d’amour.
