
Je commence cette chronique avec un lieu commun, ou plutôt une lapalissade. Un livre est bon lorsqu’il est encore meilleur lors des lectures subséquentes qu’il suscite, lectures que l’on fait non pas forcément pour démêler ce qui serait de l’ordre de l’inextricable, mais tout simplement afin de renouveler le plaisir ressenti lors de la première lecture. Évidemment, la découverte de subtilités qui nous avaient d’abord échappé apporte invariablement un surcroît de satisfaction. À l’inverse, plus un livre est moyen, plus il gagne en médiocrité au fil des relectures, à condition bien entendu qu’on ne se refuse pas à lui accorder ces nouvelles chances. Disons-le tout net : le livre de Julie Bouchard appartient à la première catégorie. Nuance, il fait, partie de ces rares ouvrages dont on se réjouit de souligner l’excellence. Soit dit en passant, j’ai lu deux fois Vivian Vachon contre le réel et ne reculerais pas devant l’éventualité d’une troisième lecture.
En fait, s’il faut être absolument honnête, je dois avouer que le début de l’ouvrage m’a plutôt déconcerté. C’est que la chose est audacieuse et rare, elle rompt avec le confort généré par les ouvrages plus traditionnels, les vrais romans, conformes aux grands principes qui ont fait leurs preuves depuis que l’humanité se raconte des histoires, que les conteurs cherchent à captiver et séduire leur auditoire, à l’embobiner dans la spirale de l’action et du drame, du suspens plus vrai que nature, de la fiction donnant l’illusion du réel.
Pour tout dire, sans être rébarbative, la forme utilisée, je dirai inventée, pour raconter l’histoire de Vivian Vachon me semblait de prime abord annoncer du fil à retordre, augurer de complications à venir. Il n’en était rien. Après deux ou trois pages, ce qui aurait pu être compliqué s’avéra plutôt séduisant, intrigant. Certes, ce drôle de roman allait proposer de la complexité, mais cette complexité allait somme toute devenir au fil de la lecture claire comme de l’eau de roche. Enfin ! On aura compris.
Ce n’est pas parce qu’une histoire n’est pas racontée dans l’ordre habituel et consacré (avec un début qui commence au commencement et non pas un peu partout au milieu de l’ouvrage ; avec ensuite un déroulement qui s’enchaîne selon une progression propre à la logique narrative usuelle ; puis, avec une fin qui termine l’histoire à la toute fin et non pas au début, au milieu et un peu partout dans l’ouvrage), ce n’est pas, dis-je, parce qu’on procède autrement et de manière originale qu’un récit est forcément désordonné. Le lecteur en a vu d’autres. Lisant Vivian Vachon contre le réel, il n’abandonnera certainement pas sa lecture en cours de route. Il est le captif d’un piège drôlement bien conçu.
Au début, ce qui l’aura déstabilisé, c’est sans doute la présence de ce qui apparaît comme étant deux narratrices. Tout se passe comme si la narratrice de l’histoire de Vivian Vachon se dédoublait, se regardait écrire dans le miroir de la page. En fait, elle décrit le travail de celle qu’elle appelle la Narratrice. Il y a donc une première narratrice (petit « n ») et une seconde (la Narratrice avec un grand « N »). C’est compliqué ? Pas vraiment.
Mais un tel procédé est-il nécessaire pour raconter l’histoire de Vivian Vachon, la célèbre lutteuse ? Non, assurément, il ne l’est pas si l’idée est tout simplement de faire tenir en quelques pages l’histoire de cette grande championne. De toute évidence, Julie Bouchard n’a pas voulu rédiger une véritable biographie. Elle a fait beaucoup plus que ça.
On l’aura compris, l’auteure a chassé plus d’un lièvre à la fois, a fait d’une pierre deux coups et même plusieurs. Elle a créé une forme littéraire appropriée à son propos, lequel consistait à creuser le réel d’une vie dont une large part, tout particulièrement celle de l’âme, échappe au type de discours que seuls les faits nourrissent. Elle est parvenue au-delà et en deçà des faits, son imagination lui ayant prêté main-forte.
Autre curiosité. La Narratrice, en tant personnage de l’histoire, travaille en présence d’un autre personnage. C’est le « Témoin de l’histoire en cours ». De quelle histoire au juste est-il témoin ? Celle de Vivian ou celle qui parallèlement est racontée par la première narratrice, la narratrice petit « n » qui observe et décrit le travail d’écriture de la Narratrice ainsi que ses rapports et conversations avec ce Témoin qui, avoue-t-elle, sert à « déjouer, eh oui [sa] grande solitude de narratrice » ?
Ce Témoin correspond-il à une sorte de personnage intérieur, un double, une instance psychique équivalant à l’esprit critique ou la conscience créatrice de la Narratrice, pas tout à fait son surmoi, mais une sorte de consultant intérieur, de presque conseiller, de témoin donc de ce qui s’écrit, ange par-dessus l’épaule ? Évidemment, il est difficile de parler ici d’une instance psychique dans la mesure où, tout comme la Narratrice, le Témoin est un personnage qui joue un rôle dans cette histoire, pas dans celle de Vivian, quoique … (il assiste à l’instar de l’Éditeur et de la Narratrice aux funérailles de la lutteuse qui ont eu lien quelque quarante ans plus tôt alors qu’il n’était peut-être pas encore né !) ; en fait, il est surtout le Témoin de l’élaboration de la forme littéraire qui en vient peu à peu à accueillir la substance de l’existence de la lutteuse.
On jugera que tout cela est très intellectuel, très formel, que peut-être même ce roman se rapproche de ce qu’on appelait naguère le nouveau roman — incidemment, la Narratrice confie avoir un immense faible pour La modification de Michel Butor (coïncidence, le célèbre romancier est décédé comme Vivian un 24 août). Par ailleurs, avec son récit, qu’elle appelle un antiroman, elle conçoit une forme qui se rapproche quelque peu des soties d’André Gide. Oui, tout cela est plus ou moins complexe. Or, il n’en demeure pas moins que ce livre, tout antiroman qu’il soit, se lit comme un roman et, quoiqu’en dise la Narratrice, faisant part à la toute fin d’un certain dépit, elle est loin d’avoir échoué dans sa tentative de placer Vivian tout contre le réel, même si son antiroman est devenu enfin de compte, et ce, malgré elle, un véritable roman … ou presque. Il l’est devenu, car on a fait des pressions sur elle pour qu’il le devienne. L’Éditeur (un personnage qui à la fin refusera de publier son récit) avait des exigences. Il voulait du solide, du ficelé, le respect des balises, le respect des paramètres littéraires les plus sûrs, du spectaculaire ainsi que du sens facile à saisir. D’autres, comme la « Lectrice exemplaire », souhaitaient une « Quête existentielle » ; on lui réclamait du « Mystère », de « l’Élévation ». Elle croit avoir cédé à ces pressions. À tout le moins, confesse-t-elle, elle aura cédé « à la loi du réel. Ce réel qui finit toujours par nous rabattre vers lui, vers le prochain fragment, vers une possible conclusion. »
Si la Narratrice a failli à la tâche (mais, rassurons-nous, il n’en est rien), que penser de cette chronique ? Elle est malheureusement en train de donner une impression que j’aurais souhaité ne pas donner. L’impression que cet antiroman s’adresse uniquement à des férus de littérature, des durs de durs, intellectuels amateurs d’illisibilité, de cheveux coupés en quatre. L’impression qu’il est fort peu question de Vivian Vachon dans ce drôle de roman. L’impression que la vive intelligence de l’auteure finit par semer lecteurs et lectrices dans la brume. Bien entendu, ce n’est pas le cas. Oui, c’est très littéraire. La narratrice cite plusieurs auteurs, dont évidemment Roland Barthes, l’auteur du « Monde où l’on catche », paru dans Mythologies. Mais, ses citations sont toutes éclairantes, toujours étroitement en lien avec son propos, propos qui est souvent grave (la mort est un thème que l’auteure ne traite pas à la légère : son récit est émaillé de réflexions pertinentes, quoique jamais lourdes, sur la mort et maints autres sujets plus ou moins métaphysiques), propos également souriant (la finesse de l’humour de Julie Bouchard opère à merveille : on fait plus que sourire en lisant Vivian Vachon contre le réel, on rit d’un bon rire sonore, et ce, à plusieurs reprises).
Oui, je le répète, cela est très littéraire. À commencer par l’écriture. La quatrième n’hésite pas à souligner « une éblouissante maîtrise de la langue ». J’ajoute et répète que Julie Bouchard a trouvé la forme parfaite pour faire revivre et mourir l’héroïne de son récit.
Cet antiroman tient tout à fait compte du réel. Il nous permet d’entrer dans le monde de la lutte. L’auteure a mené un véritable travail d’enquête et de recherche, de reporter, voire de sociologue et d’historienne. Elle restitue de manière convaincante le climat de la seconde moitié du vingtième siècle. En relatant les circonstances de la mort de Vivian Vachon, elle donne de la chair aux documents qu’elle a scrutés à la loupe. Ainsi redonne-t-elle vie aux personnes qui en ont été témoins du drame, aux policiers appelés sur les lieux, ainsi qu’aux les responsables de l’accident dont elle dresse un portrait saisissant de réalisme : il s’agit de deux jeunes fortement alcoolisés roulant à toute allure sur une petite route de campagne percutant finalement la voiture de la championne.
Qui plus est, grâce à sa sensibilité et sa vive imagination, la romancière a recréé de toutes pièces, on l’aura compris, une Vivian Vachon très proche de son modèle, de sorte que l’intériorité du personnage, pour réinventée qu’elle soit, ne nous est pas étrangère. L’avant-dire est clair sur ce point, qui annonce que les lecteurs s’apprêtent à nager en pleine fiction, ou presque : « Ce livre s’empare audacieusement du réel, qu’il détourne, déforme ou trahit au besoin. La plupart des situations, des dialogues et des personnages qui le traversent — jusqu’à la couleur du ciel du 24 août 1991 — ont été retouchés afin de servir pleinement le récit. Toute ressemblance excessive entre ces pages et la réalité devrait être interprétée comme un simple défaut d’invention. »
De manière à mettre le titre en valeur, je regroupe ci-dessous quelques passages qui aident à en percevoir la teneur.
Page 47 : « Il ne me reste donc plus que René à faire entrer dans l’affaire avant la fin de la première partie, ainsi qu’une dernière silhouette à convoquer, que je n’arrive toujours pas à placer contre le réel. » C’est moi qui souligne.
Page 97 : Énumérant la liste des lutteuses formées par la célèbre Fabulous Moolah, la Narratrice rappelle au Témoin qu’il n’en connaissait aucune avant de s’embarquer « dans cette affaire de lutte contre le réel ».
Page 113 : « C’est compliqué, plein d’humains adossés au réel, qui luttent pour rester en vie. »
Page 116 : « Tu vois, dit-elle ? J’ai placé Vivian Vachon, en personnage principal, contre ce réel : en lui inventant une vie qui n’est pas tout à fait la sienne ; en lui offrant une mort mémorable. »
Page 127 : Au début de la troisième partie, dans le but de clarifier ce que l’on doit entendre par antiroman, la Narratrice offre une définition du préfixe « anti ». « Anti : préfixe d’origine grecque signifiant « contre », « opposé à » ou « à revers ». On l’utilise pour créer des mots qui expriment une idée de résistance à une pratique, à une personne, à une forme. »
« Contre » équivaut à « anti ». Vivian Vachon luttait, on l’aura compris, contre le réel.
Comme en témoignent ces dernières citations, le travail d’un écrivain qui par le biais d’un antiroman s’attaque au réel consiste à recourir à l’imaginaire et à la fiction afin de placer ses personnages sur fond de réalité : tout contre le réel. Ainsi, le « contre » du titre peut-il avoir au moins deux significations. La première est relative à la place accordée à la lutteuse dans la fiction : elle est placée tout contre le réel, elle est adossée au réel. La seconde signification, comme mentionné précédemment, a trait à la lutte qu’elle aura menée pour vaincre la réalité que lui offrait le destin. Elle aura lutté comme tous ces autres humains « adossés au réel, qui luttent pour rester en vie. »
Mikhaïl Gorbatchev, l’ancien secrétaire général du Parti communiste de l’URSS, traverse cet antiroman, tel une espèce de motif structurant, telle une des quelques « tiges d’acier » auxquelles recourt l’auteure afin de bien ficeler et consolider son ouvrage, sa forme autant que son propos, — les détails chez Julie Bouchard ayant tous leur utilité — : le destin de ce chef d’État se trouve lié à celui de la lutteuse : « Et vos deux destins n’auraient pas dû se croiser, trente-cinq ans plus tard, par une pure fantaisie de narratrice, au gré des coïncidences, dans un roman devenu anti, qui lutte contre le réel, depuis 20 h 20, sans qu’aucun arbitre ne daigne lever, en signe de victoire, le bras du vainqueur. »
Lever le bras en signe de victoire ! Mais, vous, moi, le lecteur et la « fameuse Lectrice exemplaire » à qui réfère à quelques reprises la Narratice, ne sommes-nous pas tous une personne en bonne position pour éventuellement arbitrer la performance littéraire d’un romancier ou d’une romancière, voire ici, d’une anti-romancière ? Chose certaine, je suis persuadé qu’il s’en trouvera plusieurs parmi nous pour lever le bras de Julie Bouchard après avoir refermé ce livre. À l’instar de Vivian Vachon, cette écrivaine est une championne. Elle remporte haut la main le combat contre le réel qu’elle a livré afin de raconter l’histoire de Vivian Vachon.
Mais ce n’est pas tout. Une étonnante surprise arrive à la page 177, la page
dite des Salutations, celle où, une fois son travail terminé, la romancière, l’anti-romancière, remercie entre autres ses « Éditeurs estimés, qui ont laissé toute liberté à la Narratrice. »
On tirera ce qu’on voudra de ce dernier remerciement. Je me bornerai pour ma part à sourire une fois de plus en remerciant moi aussi les éditeurs d’avoir accordé autant de liberté à la « Narratrice ». Et puisque c’est l’heure des remerciements, remercions surtout cette dernière. Qu’on se le tienne pour dit : Julie Bouchard a produit une œuvre exceptionnelle.
