
Nos rêves semblent tout à fait décousus, sans queue ni tête, caractérisés par une absence de logique en ce qui a trait à leur composition, je veux dire : à l’ordonnance des séquences qui s’y succèdent. Rêves débridés. L’inconscient a assemblé des rubans de pellicule que le montage avait éparpillés sur le sol. Lambeaux, rejets, morceaux épars rapiécés de manière aléatoire, voilà à quoi ils ressemblent. Or, certains rêves échappent à cette règle voulant qu’ils s’enchaînent sans suivre de règle, ou du moins sans respecter les principes du réalisme tels qu’on les voit à l’œuvre dans certains ouvrages de fiction, où ceci explique cela, où cela découle de ceci. Ces rêves inusités, en raison de leur étroite conformité avec les apparences du réel, se présentent à l’esprit du dormeur de manière rigoureuse, étant en quelque sorte des calques des événements rencontrés dans la vie consciente, disons diurne. Ils ne semblent pas dépourvus de logique. Leur cohérence est frappante. Comment, en effet, notre esprit, alors qu’il échappe au contrôle que la raison ordinairement exerce sur lui, parvient-il à dresser le décor dans lequel, ébloui, il circule quand, en plein sommeil, il se promène dans des villes splendides dont la beauté le dispute à celle des plus grandes capitales ? Ce rêveur n’a rien d’un architecte et pourtant, c’est bel et bien dans son cerveau endormi que s’érigent ces édifices somptueux et qu’il traverse des paysages urbains dont l’équilibre esthétique est époustouflant, paysages que jamais de ses yeux vus il n’a été en mesure de contempler dans la vie de tous les jours. Ou encore, le voici dans une salle de concert, et bien que jamais il n’ait reçu la moindre formation musicale, tout mélomane qu’il puisse être, il est au pupitre et dirige un grand orchestre interprétant une partition inédite, inouïe, dont le dormeur est lui-même le compositeur. Et cette musique qu’il entend, celle que de toutes pièces il a créée, on jurerait qu’elle est au moins aussi belle que celle d’un Bach ou d’un Mozart. Tout cela est un mystère. Comme l’est également le recueil de nouvelles que nous propose ici le très étonnant Louis-Philippe Hébert.
Les productions littéraires de cet auteur sont fort singulières, ce dont cet ensemble de nouvelles témoigne éloquemment. Il s’inscrit dans la continuité de ce que produit Hébert depuis au moins La manufacture de machines. C’est que dans les histoires qu’il raconte, rien ne semble obéir aux lois régissant le monde tel qu’il se vit et manifeste dans nos vies immédiates. D’emblée, les récits de Hébert, disons en tout cas les nouvelles réunies ici, introduisent les lecteurs dans un monde qui paraît irréel, distinct de celui où, hormis les moments où nous rêvons, nous menons notre existence.
Mais attention ! Je viens d’ouvrir les portes du rêve en raison des nombreux rapports que ce monde entretient avec Le salon de l’auto et autres histoires, mais, ce faisant, évoquant l’imaginaire du rêve, j’ai pu induire le lecteur en erreur, du moins s’il en est venu à croire que l’auteur a rédigé et colligé ici un ensemble de divagations, qu’il s’est livré à ce fameux hasard objectif dont les surréalistes se montraient friands et qu’à grande lancée d’écriture automatique ils courtisaient si ardemment.
Si Hébert entretient quelque rapport avec le surréalisme, ce n’est assurément pas dans son écriture, laquelle est plutôt retenue, quasi classique malgré la grande inventivité dont il fait preuve. Écriture à la fois moderne et pondérée, jamais artificielle, sans afféteries. Oui, donc, mais cette œuvre tout de même s’apparente au surréalisme, du moins dans la mesure où, au bout du compte, les univers dans lesquels l’auteur nous plonge nous sont fondamentalement étrangers, quoique profondément représentatifs de ce à quoi nous sommes confrontés dans la vie de tous les jours. « Représentatifs », oui, car c’est bel et bien de représentation qu’il s’agit. Des miroirs nous sont tendus. Pour déformants qu’ils soient, ou « re-formants », ils n’en sont pas moins exemplairement représentatifs de ce que nous sommes, des passions que nous éprouvons, lesquelles peuvent mener au meilleur comme au pire. Et quand je dis qu’ils sont déformants, je ne veux surtout pas dire que sur le plan formel l’écriture de Hébert manque de cohésion. Elle est au contraire d’un saisissant réalisme, je songe ici aux descriptions dont le récit est farci. Et je reviens à mon dormeur qui hante des villes splendides ou qui dirige des symphonies. Hébert réussit de comparables prodiges. Il manifeste une grande habileté dans l’ingéniosité de ses compositions, de ses constructions. Ses récits sont des machines dont les mécanismes fonctionnent admirablement Il a beau raconter des histoires qui ne tiennent pas debout, il parvient pourrait-on dire à les suspendre dans les airs (comme est suspendue au-dessus du sol la voiture exposée au salon de l’auto) ; à élever au-dessus du réel ses histoires, à les faire voler avec une précision qui n’est pas sans faire songer à celle que met en œuvre l’aéronautique la plus avancée qui soit. J’exagère à peine. J’explique.
Était-ce dans Voyages en train avec ma sœur ou dans un de ses nombreux romans, je me souviens d’avoir vu un tout jeune enfant occupé à démonter et, si mon souvenir est bon, à remonter quelque chose comme une horloge ou une montre ? Louis-Philippe Hébert est un ingénieur du récit. Il parvient à trouver les mots justes pour décrire les objets et expliquer leur mode de fonctionnement. Dans « Le salon de l’auto », la nouvelle qui inaugure l’ensemble et qui incidemment avec ses quelque soixante pages est la plus longue des dix contenues dans le livre, une voiture de la marque Citroën est exposée à l’occasion du salon de 1956 au Palais du commerce. Elle est curieusement exposée dans la mesure où elle a fait l’objet d’une délicate intervention qui a consisté à en dévoiler les entrailles. La voiture « était tranchée par le milieu. Dévoilant son intérieur à la manière d’une noix adroitement cassée qui laisserait voir son côté comestible. » Ce dispositif ingénieux fort complexe, ce « casse-tête » mécanique, l’auteur en décrit avec précision la nature fragmentée. Tout cela est d’ordre technique, les organes de la mécanique sont offerts à la vue de tous et la plume de l’auteur les donne à voir sans négliger aucun détail. Mais, ce qui est encore plus étonnant dans tout cela se situe bien ailleurs.
Au salon, deux personnages sont mis en présence l’un de l’autre, qui ne se connaissent ni d’Ève ni d’Adam. Qui cependant entretiennent de profondes, mais alors là, de très profondes relations, quoique superficielles. Le paradoxe abonde chez Hébert. L’homme se nomme Adam, la femme s’appelle Denise. Lui a fait un emprunt dans la banque où elle travaille. Elle a signé les documents relatifs à cet emprunt. Malgré ce lien, ils ne se sont jamais rencontrés. Et pourtant, les voici qui se font face.
La voiture éventrée se trouve entre eux deux. Ils n’ont d’yeux que pour elle. Ils ne se regardent pas. Hébert nous fait entrer dans leur univers respectif, un peu comme s’il les scindait en deux sous nos yeux pour nous laisser entrevoir leurs entrailles, et comprendre cela qui de l’intérieur les perturbe. Ce sont deux personnages plutôt singuliers. L’homme sent « la présence de gens invisibles » et peut prédire l’avenir. Quant à elle, elle est très renfermée sur elle-même. La vie ne l’a pas épargnée. Elle a été souvent éprouvée, lui aussi. Mais ce n’est pas tout, ils ont en commun d’éprouver un grave traumatisme et ce, au moment même, où ils dévorent des yeux la Citroën éventrée, elle devant, lui derrière la voiture (mais la voiture pivote : je n’entre pas dans les détails). Leur existence est menée en parallèle. Ils ont même eu le même professeur d’histoire dans deux écoles différentes.
En fait, le tour de force qu’accomplit l’auteur avec ce récit fait songer à l’exploit des ingénieurs qui ont réalisé le tunnel sous la Manche. Ces derniers sont parvenus à relier l’un à l’autre les « tronçons » de la voie sous-marine qu’ils avaient conduits à partir de leur point de départ respectif, les uns sur les côtes françaises, les autres sur celles d’Angleterre. L’auteur parvient à réunir ainsi les destins de deux personnages, Denise et Adam, personnages qui « sont à la fois dans le même monde, mais simultanément dans des mondes différents. »
On remarquera que dans la plupart des dix nouvelles il est question du rêve. Dans « Le salon de l’auto » se trouve le passage suivant : « Profondément troublés, les deux, Adam et Denise sortent de l’emprise rêveuse. Comme si en rêve, ils décortiquaient un rêve. »
Après la déconstruction de la voiture, après celle des personnages dont nous aura été dévoilée la vie intérieure, le narrateur conclut sur ces mots : « Ils ne se seront jamais revus. » Mais peut-on se fier à un narrateur ? Surtout à un narrateur inventé par Louis-Philippe Hébert. Celui qui avait emprunté pour monter son futur cabinet de dentiste, celle qui portait un manteau de laine humide, nous les reverrons, alors qu’eux, qui s’étaient si peu vus, ou vus sans se voir, n’ayant d’yeux que pour la « déesse », la DS de Citroën, se retrouveront, mine de rien, dans certaines des autres nouvelles. Ce seront des nouvelles troublantes pour la plupart. On retrempera un peu dans l’atmosphère inquiétante qui règne dans « Le Horla » de Maupassant. Un Jos qui sait tout, ancien homme de cirque, prédira l’avenir dans une foire. Jos. Est-ce là un double d’Adam ? Ou Adam lui-même ? On se souviendra qu’Adam était l’homme des prémonitions. Comme tous les enfants mâles nés au Québec à son époque, il porte dans sa panoplie de prénoms celui de Joseph. Joseph : Jos. Et que dire de monsieur Albert, le personnage de la deuxième nouvelle ? Alors qu’il était scout, il vendait du chocolat. Il frappe à une porte. Une pauvre dame qui n’a ni dents ni dentiers lui ouvre. On lui demande comment il s’appelle. Timidement, il répond « Adam ». On ne lui achète rien. Il a peur de l’édentée et s’enfuit en lui laissant toute la boîte de chocolats. Et le narrateur de poser la question suivante : « Est-ce ainsi qu’on choisit une vocation. »
Dans une autre nouvelle, Denise se cherchera un emploi. Eh bien ! Adam qui n’aura pas toujours été dentiste aura travaillé dans une animalerie, plus précisément à la boutique Poils, écailles et plumes, celle où se rendra Denise pour y subir la torture d’une entrevue diabolique. Celui avec qui elle s’entretiendra sera nul autre qu’Adam. Se reconnaîtront-ils ? Rien ne laisse croire que oui, que non. Quoi qu’il en soit, cette entrevue sera tout à fait hors du commun. Ce ne sera pas un rêve, mais plutôt un véritable cauchemar. Adam s’automutilera sous ses yeux. Un cauchemar raconté de manière expressionniste, comme dans ces animations où les traits des personnages sont dramatiquement dessinés, dont la laideur est exagérée, à la limite de la caricature — et dont les personnages posent des gestes que nul être humain ne saurait poser réellement, je veux dire dans la réalité. À moins que.
On l’aura compris, nous avons affaire avec ce livre à un ultra-réalisme, à quelque chose qui s’apparente à l’absurde. Ce n’est pas tout à fait du fantastique, car le fantastique implique que le lecteur puisse accorder foi à cela qui se présente à lui comme relevant du paranormal, alors que chez Hébert, il ne nous est pas demandé de nécessairement adhérer à la proposition, de croire que soient possibles les événements rapportés, en les prenant au sens littéral, au niveau premier. Il nous est plutôt demandé de faire le saut au-delà du récit, d’accéder à une tout autre forme de compréhension. Des symboles sont ici à décortiquer, dont on peut chercher à identifier les significations. Mais du sens ? En avons-nous besoin à ce point ? Lisez plutôt ceci : « leurs paroles ne prétendaient pas avoir de sens. […] Ah, le sens ! Qui le cherchera le trouvera ou non. En lisant ces nouvelles, le lecteur sera en tout cas troublé, séduit et amusé, parce que mine de rien, quand il montre le bout du nez, presque un nez de clown —l’univers circassien est souvent présent dans les œuvres de Hébert—, notre auteur fait montre d’un humour à la fois tendre et mordant.
Je ne dirai jamais à quel point ce qu’il écrit est brillant. À un point tel que parfois il nous aveugle. Comme un magicien dont nous scrutons en vain le moindre geste, il dissimule adroitement les ficelles dont sont faites ses illusions. Il parsème cependant ses récits d’indices orientant la compréhension du lecteur. Ce sont des sortes de clins d’œil qu’il lui adresse. De la lumière venant éclairer l’obscur.
Décidément, comme pour tous bons livres, il est impossible avec celui-ci de faire tenir en quelques mots ce que seule une savante étude permettrait de mettre en lumière. Denise qui est centenaire à la fin du livre assiste en direct à la fin du monde. Elle est au parc La Fontaine. Cela se passe (ou passera) un 25 avril 2036. Où est Adam ? Je ne le vois pas. Je crois qu’il a mangé ses deux mains, puis ses bras, puis ses jambes. Non, je fais erreur. Dans cette dernière nouvelle, Denise s’entretient avec un quidam qui l’engueule en la traitant « d’espèce de sans allure. »
« C’était peut-être un ancien client de la banque. »
Allez savoir.
Avec Louis-Philippe Hébert tout est possible (ou impossible).
