Pierre Chatillon : Miettes : Poésie : Écrits des Forges : 2026 : 104 pages

Miettes, un tel titre semble annoncer un ouvrage de fragments, d’autant qu’il figure sur une couverture illustrée de manière aérée, les mots d’un bref poème y étant parsemés justement comme des miettes. Or, ce mot, miettes, évoque plus justement l’état d’esprit d’un homme qui voyant sa fin venir écrit en recourant aux tout derniers mots qui lui restent. Ce sont des miettes : « est-ce qu’on écrit quand on est mort ? » « Non ! » lui répondent unanimement « la grande voix de la Nature », « l’oiseau », « la mer » et « la femme ». Et le poète de faire cette confession :

je ne peux plus prononcer
les mots qui me sauveraient
j’appartiens déjà
au monde de l’Au-Delà

Une fois posé le point final, telle une boîte à pain dont on a épuisé les quignons et les baguettes, sa vie sera vide. Oui, vide. Mais au poète, désormais privé de mots, succédera un drôle de musicien, un survivant, un vivant non plus sur Terre, mais dans un nouvel ailleurs.

Le jour où j’entrerai dans l’Au-Delà
avec mes baguettes de xylophone
je frapperai sur les étoiles
pour faire sonner l’harmonie de l’univers

C’est avec ces vers que se termine le livre du poète et que prend fin son parcours sur terre. Ce sont des vers empreints de gravité, assurément. Mais ce sont également des vers tout légers, car ils laissent entrevoir une nouvelle forme de vie après la vie. La grave mort qui hante le poète tout au long du recueil se voit en quelque sorte atténuée par la vision fantaisiste qu’il en donne au moment où tirer sa révérence.

Cette fantaisie cependant n’apparaît pas qu’à la toute fin du recueil. Elle est présente partout, et je crois pouvoir affirmer qu’elle se rencontre ailleurs dans l’œuvre du poète. Elle est en tout cas la marque de commerce d’Orphée domestique et d’Un voyage en hiver. Fantaisie grave et prégnante.  

Il y aurait lieu de s’interroger sur les majuscules présentes dans le mot « Au-Delà ». Elles sont inusitées. Quel sens leur attribuer ? Le poète a-t-il recours à ce procédé afin de souligner le caractère quelque peu sacré de la réalité qu’il anticipe, réalité au demeurant hypothétique aux yeux de certains ? En fait-il usage à la manière d’une figure d’insistance, en guise d’hyperbole ? Désire-t-il qu’on prenne ses paroles au pied de la lettre ? Ou ces majuscules sont-elles comme des gants blancs portés par les mots afin d’indiquer une distance prise, un quant-à-soi, du genre : « Je parle de l’au-delà, mais c’est une image, une façon de dire que je prends à la légère l’avenir incertain qui m’attend peut-être. Avec cette pirouette de mots, chose certaine, je formule poétiquement le souhait que la poésie puisse contribuer à apporter davantage d’harmonie au monde que je quitterai sous peu en redevant poussières d’étoiles. » ?

La poésie de Pierre Chatillon est intelligente, plus sensible et sensuelle qu’intellectuelle. Elle invite moins à la réflexion qu’à la célébration. Le poète pourrait s’offusquer de voir son lecteur couper les cheveux en quatre à la vue d’une simple paire de majuscules. Ou s’en réjouir. Une chose en tout cas me paraît certaine : voici un homme aimant, un libertin dans le sens noble du terme, un amant de la vie, des plaisirs de la chair, des bains de mer, des fleurs, du soleil, des oiseaux et de la nature. Comme une belle rivière, sa poésie chante et enchante le monde. Elle l’enchante à un point tel qu’elle débordera de musique dans l’Au-Delà, tant et tant que les baguettes du troubadour ajouteront de nouvelles étincelles aux étoiles, de nouvelles miettes de lumière à la nuit éternelle.

C’est donc un hymne à la joie que nous fait entendre le poète ? Oui, ce l’est, mais tout de même, une tristesse teinte son verbe même lorsqu’il mord dans la vie à pleines dents et que la chair de la femme aimée luit sous le soleil éclatant des étreintes de la mer. Car au moment où s’émiette la vie, alors que l’avenir s’obscurcit, que le présent rétrécit, les souvenirs demeurent, moins vifs, certes, mais que ravivent les revenants. Il y a des fantômes dans ce recueil. Une vieille femme rôde. Et la harpe sur laquelle couraient les doigts du troubadour reste silencieuse, en vient progressivement à s’effacer, à disparaître. La première partie du recueil qui en compte deux s’intitule justement « Harpe oubliée ». Ce titre est emprunté au poème liminaire.

J’ouvre la fenêtre
qui donne sur la plaine verte
de ma peine
un vieux cheval triste y dort
debout
comme une harpe oubliée
sous la pluie

En peu de mots, le ton est donné. À cette manière de faire et de dire, le reste du recueil se montrera fidèle. Nous nous installons auprès du poète dans un univers façonné par l’image. Poésie sensible et sensuelle, ai-je dit. La métaphore y règne en reine et maîtresse. Symbolisme simple et accessible dont les énigmes s’accompagnent toujours de leur clef. Le poète est généreux. Il n’enterre pas sous le boisseau la lumière de ses vers, ne laisse pas leur sens à deviner. On comprend l’essentiel. Le vieux cheval est triste, nul désormais ne le chevauchera, il n’ira plus nulle part, réduit à l’oubli ; la musique de la pluie remplace celle de la harpe.

Notre poète possède une imagination fertile. Si l’on comprend aisément ce qu’il écrit, ses poèmes cependant n’ont rien de prosaïque. Ils nous introduisent dans un monde qui est le nôtre (monde de sentiments et d’émotions, et aussi d’idées), mais ils le font en usant d’un détour, au moyen donc de la métaphore. Il en résulte qu’en nous parlant de nous, de notre vie de tous les jours, de notre vie réelle dans ce qu’elle a d’essentiel, ces poèmes nous font entrer dans un autre univers, un univers merveilleux où tout peut arriver, même l’impossible. Nous arpentons un peu le terrain du surréalisme. On peut y croiser des « chevaux savants galopant la tête en bas », des « funambules sans fil franchissant la rivière », etc. Si l’on rencontre de tels phénomènes, n’allons pas croire que le poète se paie notre tête ou qu’il se permet de délirer, d’écrire n’importe quoi. Le poème dont j’ai extrait ces derniers vers, à l’instar des autres qu’on lira dans le recueil, est marqué par un profond sérieux ou disons plutôt qu’il traite d’un sujet sérieux. Il commence ainsi : « Le jour où je ressuscitai / je sortis lentement du tombeau ». Cela est insensé ! Qu’est-ce à dire ? Allez lire, vous verrez. Vous découvrirez un homme qui dit les choses comme il les a toujours dites, en laissant parler son imagination, en donnant à voir la vie telle qu’elle est, en écrivant des poèmes proches de nos rêves qui au cœur de la nuit témoignent du sens profond de notre être et de notre histoire. Lisons ce tout petit poème.


Je perds la mémoire
progressivement
je me sens comme un zèbre
dont s’effacent les rayures
il est seul
étrange animal

Dans une salle de classe, mais j’ai quitté depuis longtemps le monde de l’enseignement, je me réjouirais de lire et commenter un tel poème. À vrai dire, dans une salle de classe, j’entreprendrais de lire plusieurs poèmes de ce recueil. Et pourquoi pas tout le recueil ? Personne n’est plus jeune que Pierre Chatillon. Même ses poèmes qui ont parfois des relents de poésie d’antan sont parmi les plus modernes qui soient. Ils sont d’une actualité qui durera longtemps après que le poète aura fait retentir sur les étoiles ses premiers coups de baguettes.

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

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