
Au fil du temps passent les saisons, elles métamorphosent le paysage, les prés, les forêts, les jardins. Chaque moment de l’année apporte du renouveau. C’est d’abord le printemps ; on voit poindre ses fleurs, on entend ses chants d’oiseaux. Puis, viendront les autres saisons. Mais si tout se renouvelle ainsi sous nos yeux, peut-on en dire autant de la poésie que renferment les pages de cet ouvrage ? Croira-t-on qu’à faire ainsi défiler les saisons, la poétesse propose de la nouveauté ? S’y attendre, déplorer que ce ne soit pas le cas, ce serait faire fausse route pour rater alors de forts précieux moments de poésie. Ce serait être victime d’un déplorable préjugé, l’entretenir, le perpétuer, se montrer malheureusement aveugle à des richesses qui en poésie offrent assurément le sel de la vie.
On en conviendra. C’est dans la foulée d’une longue tradition que s’inscrivent les poèmes de Charlotte Melançon. La facture de ses vers, leur ton, leur simplicité, le monde qu’ils révèlent et jusqu’à la beauté que se plaît à y saluer la poétesse, tout ici s’inscrit dans une relative intemporalité, dans une manière d’universalité du temps qui passe, qui passe en des espaces qui ont plus d’un point commun et qu’un seul mot résume, celui de nature. En exergue, Charlotte Melançon donne à lire ces mots de Marc Aurèle : « Tout est fruit pour moi de ce que produisent tes saisons, ô Nature. De toi, en toi, pour toi, sont toutes choses. » Sont toutes choses … d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
L’autrice, qui est l’importante traductrice que l’on sait, a consacré des essais à Emily Dickinson. Une parenté doit être soulignée, une certaine filiation paraît évidente. Un lien aussi l’unit au poète à qui elle dédie son recueil. Il s’agit de Jacques Brault. Je ne parlerais pas ici d’un « parrainage », mais d’une manière de voisinage. Le poète de Moments fragiles célébrait la nature, et le faisait avec simplicité. Une même sobriété est à l’œuvre dans le présent ouvrage. Les poèmes qu’il renferme sont si beaux que m’est venue la curiosité de découvrir leur antériorité poétique. Je me suis rendu en amont pour lire des poèmes signés de la même main, parus naguère dans la revue Liberté. Sur le site des Éditions du Noroît, j’ai pu ensuite lire ceci qui en 2016 soulignait la parution de Secretum. À peu de choses près, les mots d’hier conviennent également à ce nouveau recueil : « Aucun mot n’est superflu dans ce recueil qui témoigne d’un merveilleux sens de la justesse. Aucune avalanche d’images non plus : la poésie de Charlotte Melançon, que l’on découvre ici avec bonheur après avoir lu ses traductions et ses essais – on la connaît notamment pour ses travaux sur Emily Dickinson –, dit les choses simplement, avec humilité et humanisme. Doux-amers, mélancoliques et ironiques, foisonnant d’intertextes, les poèmes de ce livre, dont le titre rend hommage à Pétrarque, contiennent des méditations profondes et sensibles sur la nature, les saisons, le temps qui fuit et tout ce qui constitue notre séjour sur terre. »
Ce ne sont pas des banalités que fait surgir devant nous la poétesse, mais sous des dehors de familiarité, celle-ci dévoile ce qui dans le proche échappe en quelque sorte à notre conscience, car si pour nous défile à toute allure le fil du temps, tel qu’à la hâte nous en subissons le déroulement, dans ce même temps se trouve comme enfouie une dimension à laquelle justement nous prenons rarement le temps de nous arrêter. Cette dimension est celle du présent, j’allais dire de ses moments fragiles, de ces presque riens qu’on laisse filer sans se préoccuper de ce qu’ils nous apportent.
On lit dans un poème que « les nuages s’envolent » ; on ne saurait les retenir, mais prendre le temps de les laisser filer, les regarder vraiment, il semblerait que cela soit devenu impossible. Charlotte Melançon semble pour sa part avoir appris à vivre. Elle prend le temps de savourer la vie et de la nommer, poétiquement, tranquillement, quoique non sans inquiétude. Elle n’évoque pas directement le chaos. On trouve plutôt une sorte de quiétude au cœur de sa démarche, de ses modestes pérégrinations dans les parcs et les forêts. Oui, un sentiment de paix se dégage de ses poèmes, mais à y voir de près, si son mode de vie semble consister à s’inscrire tout entière dans le corps vivant de la nature, la vie à ses yeux ne va pour autant pas de soi. Le consentement à être pleinement n’oblitère pas la perplexité de l’être, ne dissipe nullement ses interrogations. Le tout premier poème pose une question : « D’où vient-elle, / cette source / au fond de moi ? »
Une femme apparaît ici. Elle déambulera tout au long du recueil. Et il nous semblera qu’en sa compagnie nous nous retrouvons dans un certain ailleurs. La voix de la poétesse aidant, voix déroulée lentement au fil de vers brefs, lesquels ne sont pas sans faire songer au principe du haïku, nous aurons l’impression d’être ailleurs, de vivre à une autre époque, dans un Orient où la nature est celle des monts, des rivières, des jardins que l’on admire sur de célèbres estampes japonaises. Ce n’est pourtant là qu’une impression, car, avec ces poèmes, nous nous situons dans l’ici, le maintenant, au Québec, à Montréal et dans ses campagnes environnantes. Plus précisément sur la côte Saint-Antoine, dans un parc à Notre-Dame-de-Grâce, au bord de la rivière Yamaska. Le monde moderne n’est pas évacué au profit d’une vague rêverie poétique empreinte de nostalgie. S’il est des fleurs et des jardins, si chante le merle et paraît la mésange, le monde avec lequel nous sommes mis en présence est bel et bien celui du bel aujourd’hui, et la bergère qu’on y voit est on ne peut plus moderne.
J’ai vu le long du Richelieu
un troupeau de moutons :
une roulotte,
surmontée d’une antenne,
lui tenait lieu
de bergère et de chanson.
Une femme médite et contemple le monde. Le «je » du recueil renvoie évidemment à la poétesse, mais également à nous tous. Tel est le propre du poème. Il est propre à qui l’écrit et, dans le meilleur des cas, l’est tout autant pour qui entreprend sa lecture. Dans un univers fini, relativement peu peuplé, la poétesse se voit entourée d’une petite famille, celle d’une faune et d’une flore qu’elle affectionne, oiseaux de passage au fil des saisons et fleurs diverses, elles-mêmes saisonnières : aster, violette, rose, ainsi que l’herbe de sainte Barbe, grande famille à laquelle s’ajoute celle de ses proches, son petit enfant qui joue de la flûte et un « tu », sans doute son compagnon de vie : « Comme j’ai marché, / ce jour-là, / tu n’étais pas là ! » et « Je ne veux pas / peser sur ton cœur / plus qu’un bouquet de roses / quand je reviens du jardin, / ma corbeille pleine. » De rares personnages, un sans-abri, une vieille femme dans un parc, figurent un concentré de l’humanité.
De tous ces personnages, le plus attachant certes est celui de la poétesse. Sa voix si discrète est porteuse de paroles généreuses, elles ouvrent à la vie, se font entendre dans « un temps de bienveillance », quand bien même ce temps passe et que « la branche errante / de l’éclair » en vient à se casser « seule sur la montagne ». Le tragique en sourdine n’est pas éludé.
Elle est belle et touchante cette femme qui de tous ses vœux appelle le bonheur et lui réclame des ailes afin de s’envoler « comme l’oiseau qui chante / quand il vole ». Cette femme s’interroge.
Douce ivresse
dans l’arbre qui fleurit
et moi, qui suis-je
en ce début de mai ?
À proprement parler, que sait-elle ? Elle confesse savoir peu de choses. À quoi l’on peut rétorquer qu’elle sait l’essentiel, puisqu’elle aime la nature que célébrait Marc Aurèle. Elle aime.
Nous t’aurons aimée,
nous t’aurons louée,
poussière des lieux,
douce acédie.
Tant les fleurs abondent dans ce recueil, je croyais que la douce acédie en était une. Vérification faite, le très beau mot d’acédie renvoie au découragement spirituel qui parfois s’empare du moine ou de l’ermite. Que sait-elle ?
La musique des sphères,
je ne sais pas ce que c’est :
je connais celle de la brise
qui fredonne dans le frêne.
La femme déambule dans la nature. Attentive au silence, flâneuse, rêveuse.
J’irai, je marcherai,
car ce bois est une ascèse
et qu’il faut s’oublier
là où le silence apaise.
Sur des pages bien aérées sont posés chaque fois deux petits poèmes. Ils regorgent de beauté, de cette beauté qu’ont les roselins pourprés, les fougères, les petits écureuils, la neige et la lune. Tout ici est lumière, quand bien même la nuit finit éventuellement par tomber. La vie est ici célébrée au fil du temps. Et si le pommier finit par mûrir quand arrive l’automne, dans la lumière qui chante, « mon cœur aussi » connaît un même sort, nous dit la poétesse.
Je lis parfois de très beaux recueils. Celui-ci est merveilleux. Tout simplement merveilleux. Dans chacun de ses poèmes fleurit une pensée, un regard, une musique.
Le seringa
D’une seule fleur,
une seule,
je fais mon bouquet
