Je rêve la douceur, la bonté, la pitié,
Et le vaste pardon. De là ma solitude.
Victor Hugo

Aquarelle de Félix de la Durantaye. La poète a partagé sur les réseaux les aquarelles que ses poèmes ont inspiré à l’artiste. Elles ne figurent cependant pas dans son ouvrage.
Disons les choses simplement : ce livre témoigne d’une démarche spirituelle riche de sens. Qui plus est, ses tout petits poèmes offrent des merveilles. Tout doucement. Parce que ce monde manque terriblement de douceur.
Parce que la terre tremble
le ciel se déverse
parce que l’humain meurt
toujours autant
il me faut du doux
du tendre
de l’éternel
Ce sont les premiers mots de l’ouvrage. Non, tout commence en fait par un très bref avant-propos. Quelques lignes, à peine une page et demie suffisent à Jacques Boulerice pour introduire à l’univers de la poète. Il procède pour ce faire en recourant à une brillante allégorie. Il parle d’une salle d’attente dont les fenêtres sont closes. Des gens y attendent. Ils ne savent pas ce qu’ils attendent. Ne savent pas non plus ce qui les attend. Sur les murs sont accrochées des photographies représentant des volets clos. « Personne ne connaît la nature ni la raison du rendez-vous. » N’est-ce pas là formulée une vérité fondamentale ? Lecteurs et lectrices avant d’ouvrir un livre ignorent tout à fait de quoi il retourne. Puis, « Une porte s’ouvre avec un bruit de page qu’on tourne. » Une femme se présente. « Elle tient des feuilles entre ses mains. » Sur la première figure le mot « doux », soit le titre du livre qu’on s’apprête à lire. C’est « un mot que l’aube répète en regardant le monde. »
Voilà. Au peu de mots de Boulerice fera suite le peu de mots de la poète « Doux s’affaire dans l’air, s’attarde devant chaque fenêtre pour en ouvrir délicatement les volets. Le jour se lève. » Et le livre commence alors avec une suite intitulée « matin ». Dès son premier poème, l’apaisement opère un discret enchantement.
je voudrais peindre
ce bleu
Ce dernier mot, « bleu », un poète d’ici l’a écrit à maintes reprises. Je parle de Fernand Ouellette. La lumière dans la poésie de Frédérique Dubé joue un rôle aussi important que chez ce poète, mais là où celui-ci atteint des proportions épiques, sans néanmoins recourir à un lyrisme échevelé, c’est plutôt avec une exquise modération, délicatesse et retenue que procède l’écrivaine. Peu de mots suffisent à ses envolées. « Doux s’affaire dans l’air, écrit Boulerice. » Rien ne saurait mieux d’écrire l’aventure entreprise ici par la poète : « respirer l’air / qui trouve sa place / dans mes poumons // chaque matin / j’ouvre la porte / à la lumière ».
Je parle d’une aventure, je devrais référer à une expérience, à une sorte d’ascèse, à tout le moins à une forme de méditation, voire de médiation dans la mesure où la poète, par l’entremise de ses poèmes, se fait pour nous l’intermédiaire, passerelle entre la salle d’attente mentionnée par Boulerice et ce à quoi permet d’accéder la porte ouverte de cette salle d’attente : à du bleu, à de la lumière. Se tenant sur le pas de la porte de l’univers, la poète déploie ses ailes de papillon : « je m’envole nombreuse / je cherche l’éclosion ».
« Doux s’affaire dans l’air ». Les poèmes de ce petit livre ont quelque chose d’aérien. Quelque chose de l’ordre d’une poussière de lumière, d’un pollen soufflé par une douce brise, ce sont des mots appelés à éclore, semences qui s’harmonisent avec du sens, « espérance de vie, dixit Boulerice ». La poésie de Dubé laisse entendre une voix à la limite de la transparence, c’est un léger frisson de paroles qui flotte dans l’air, un trait de lumière, un papillon passant par une série de fenêtres enfin ouvertes, un papillon s’envolant toujours un peu plus loin à travers le temps et l’espace du quotidien.
La métaphysique ne nécessite pas forcément le recours à un vocabulaire abscons porteur d’une complexe argutie labyrinthique. Pour explorer la vraie vie, la vie rêvée, de simples poèmes font amplement l’affaire. doux en est la preuve qui dans le cours d’une année permet au papillon des mots de parcourir divers lieux et états de la conscience à même le quotidien, l’ordinaire des jours et des saisons. Il y a dans ce livre une toute claire trajectoire empruntant l’ordonnance, la suite séquentielle du temps tel que nous l’éprouvons jour après jour, saison après saison.
Poésie minimaliste, poésie de l’intime, poésie de la prose du jour. On peut, comme en témoigne ce petit livre, dire le quotidien en évitant l’écueil d’un prosaïsme poétique prononcé : « je m’occupe / des petites choses // je ramasse / les miettes de pain // je cueille / les rêves laissés / sur l’oreiller ». Voilà qui paraît anodin. Mais, attendons. Lisons la suite. On constatera que celle qui sait « entendre / le frémissement des feuilles » nous propose une véritable aventure, et j’insiste sur ce point, cette aventure est d’ordre métaphysique. Sans prosélytisme aucun, ces poèmes proposent aussi une manière d’éthique, une morale de l’équilibre et de l’échange, où le don de soi est manifeste (il s’agit de s’ouvrir au vivant), où une réceptivité est à l’œuvre (la vie, la nature nous offrent du sens : une douceur est possible) : « j’accueille des variations du ciel / qui s’infiltrent / par le store ».
Dubé n’escalade pas les plus hauts sommets du monde, elle demeure dans « le calme / de [son] salon » et « scande le rythme / de [sa] respiration ». Ainsi s’accomplissent chez elle ce que l’on pourrait appeler des accordailles, des noces où le « je » du poème accueille le monde. Elle aspire le monde et le monde l’inspire. Un peu plus tard, dans une autre suite, on la découvre dans sa cuisine :
l’astre solaire s’invite
à dîner
ses rayons plongent
dans mon assiette
pénètrent entier
dans la chair rouge
du morceau de melon
Voilà. C’est la vie quotidienne.
Dans la section suivante, l’amoureux sonne à la porte. La femme lui ouvre. Quatre petits poèmes — chaque suite en compte un aussi petit nombre — suffisent à recréer l’atmosphère chaleureuse entourant leurs étreintes. Peu de mots, des mots discrets, mais amplement évocateurs : il est question de « bras », de « mains », d’« assauts du corps » et de « soubresauts ». Un papillonnage de mots doux.
Puis, à l’amour charnel fait suite l’amour maternel. Douceur et tendresse sont au rendez-vous. Rien de mièvre : « ma fille fleur d’oranger / repose tel un ange / aux cheveux fous ». Aux cheveux doux, pourrait-on dire. Et comme « doux s’affaire dans l’air », en toute logique, la bouche de la petite « aspire / en accéléré / le monde qui l’entoure ». Telle mère, telle fille. Il s’agit d’aller à la rencontre du monde. De poser sa bouche sur le monde et de l’aspirer, de s’en pénétrer tout entier.
Nous sommes ensuite conviés dans le monde de l’intime. Et c’est non sans pudeur que nous entrons dans la salle de bain de la narratrice. Sous la douche, rien d’érotique (cela eût été possible). Sous la douche, une nouvelle expérience d’ouverture au monde : « je lève la tête / en aspirant les hauteurs // récolte le fruit pâle / du monde sensible // tempère la sève / des palpitations / du spasme. »
Rien d’érotique, ai-je dit ? Tiens ! Mais voici des mots m’incitant à relire ce que j’ai pourtant dû lire au moins à cinq ou six reprises dans les derniers jours. « Sève », « palpitations », « spasme ». Ces mots me mettent la puce à l’oreille. Je retourne aux pages précédentes de cette suite intitulée « intime ». Je relis. Il est question de « l’interstice », de la mince fêlure / où le beau jaillit ». Et ceci : « je me prête / à l’égarement ».
Force est d’admettre qu’on est loin des audaces libertines d’une Anne Archet. Si cette dernière dans ses poèmes en met plein la vue, il va sans dire que les choses sont plutôt voilées chez Dubé — j’en veux pour preuve que dans ses vers je n’ai d’abord vu que de l’eau descendant « le long de [sa] colonne ». Comme quoi l’érotisme et la métaphysique font tout de même bon ménage.
La poète parcourt des espaces intimes et publics. Saison après saison, elle vit des moments de bonheur et d’illuminations. Elle évoque aussi de cruelles réalités : « je réagis / aux contrastes // à la ville en accéléré / au vrombissement des carcasses / au fracas des solitudes ». Elle souffle avec les vents chauds de l’été, puis se confronte aux rigueurs hivernales. Dans le froid intense, l’air qu’elle expire « se cristallise ». Puis, vient le printemps et « c’est la naissance de la sève / et le dégel / des rires d’enfants ».
Ce très beau livre invite à la communion. Il manifeste de l’empathie à l’endroit du vivant, exprime un paisible désir d’harmonie. Il s’agit pour la poète de « se lier à la candeur du lichen / à l’impermanence / des racines ».

