Frédérique Dubé : doux : Poésie : AMV édition : Collection Vivaces : 2026 : 112 pages

Je rêve la douceur, la bonté, la pitié,
Et le vaste pardon. De là ma solitude.

Victor Hugo

Aquarelle de Félix de la Durantaye. La poète a partagé sur les réseaux les aquarelles que ses poèmes ont inspiré à l’artiste. Elles ne figurent cependant pas dans son ouvrage.

Disons les choses simplement : ce livre témoigne d’une démarche spirituelle riche de sens. Qui plus est, ses tout petits poèmes offrent des merveilles. Tout doucement. Parce que ce monde manque terriblement de douceur.

Parce que la terre tremble
le ciel se déverse

parce que l’humain meurt
toujours autant


il me faut du doux
du tendre
de l’éternel

Ce sont les premiers mots de l’ouvrage. Non, tout commence en fait par un très bref avant-propos. Quelques lignes, à peine une page et demie suffisent à Jacques Boulerice pour introduire à l’univers de la poète. Il procède pour ce faire en recourant à une brillante allégorie. Il parle d’une salle d’attente dont les fenêtres sont closes. Des gens y attendent. Ils ne savent pas ce qu’ils attendent. Ne savent pas non plus ce qui les attend. Sur les murs sont accrochées des photographies représentant des volets clos. « Personne ne connaît la nature ni la raison du rendez-vous. » N’est-ce pas là formulée une vérité fondamentale ? Lecteurs et lectrices avant d’ouvrir un livre ignorent tout à fait de quoi il retourne. Puis, « Une porte s’ouvre avec un bruit de page qu’on tourne. » Une femme se présente. « Elle tient des feuilles entre ses mains. » Sur la première figure le mot « doux », soit le titre du livre qu’on s’apprête à lire. C’est « un mot que l’aube répète en regardant le monde. »

Voilà. Au peu de mots de Boulerice fera suite le peu de mots de la poète « Doux s’affaire dans l’air, s’attarde devant chaque fenêtre pour en ouvrir délicatement les volets. Le jour se lève. » Et le livre commence alors avec une suite intitulée « matin ». Dès son premier poème, l’apaisement opère un discret enchantement.

je voudrais peindre
ce bleu

Ce dernier mot, « bleu », un poète d’ici l’a écrit à maintes reprises. Je parle de Fernand Ouellette. La lumière dans la poésie de Frédérique Dubé joue un rôle aussi important que chez ce poète, mais là où celui-ci atteint des proportions épiques, sans néanmoins recourir à un lyrisme échevelé, c’est plutôt avec une exquise modération, délicatesse et retenue que procède l’écrivaine. Peu de mots suffisent à ses envolées. « Doux s’affaire dans l’air, écrit Boulerice. » Rien ne saurait mieux d’écrire l’aventure entreprise ici par la poète : « respirer l’air / qui trouve sa place / dans mes poumons // chaque matin / j’ouvre la porte / à la lumière ».

Je parle d’une aventure, je devrais référer à une expérience, à une sorte d’ascèse, à tout le moins à une forme de méditation, voire de médiation dans la mesure où la poète, par l’entremise de ses poèmes, se fait pour nous l’intermédiaire, passerelle entre la salle d’attente mentionnée par Boulerice et ce à quoi permet d’accéder la porte ouverte de cette salle d’attente : à du bleu, à de la lumière. Se tenant sur le pas de la porte de l’univers, la poète déploie ses ailes de papillon : « je m’envole nombreuse / je cherche l’éclosion ».

« Doux s’affaire dans l’air ». Les poèmes de ce petit livre ont quelque chose d’aérien. Quelque chose de l’ordre d’une poussière de lumière, d’un pollen soufflé par une douce brise, ce sont des mots appelés à éclore, semences qui s’harmonisent avec du sens, « espérance de vie, dixit Boulerice ». La poésie de Dubé laisse entendre une voix à la limite de la transparence, c’est un léger frisson de paroles qui flotte dans l’air, un trait de lumière, un papillon passant par une série de fenêtres enfin ouvertes, un papillon s’envolant toujours un peu plus loin à travers le temps et l’espace du quotidien.

La métaphysique ne nécessite pas forcément le recours à un vocabulaire abscons porteur d’une complexe argutie labyrinthique. Pour explorer la vraie vie, la vie rêvée, de simples poèmes font amplement l’affaire. doux en est la preuve qui dans le cours d’une année permet au papillon des mots de parcourir divers lieux et états de la conscience à même le quotidien, l’ordinaire des jours et des saisons. Il y a dans ce livre une toute claire trajectoire empruntant l’ordonnance, la suite séquentielle du temps tel que nous l’éprouvons jour après jour, saison après saison.

Poésie minimaliste, poésie de l’intime, poésie de la prose du jour. On peut, comme en témoigne ce petit livre, dire le quotidien en évitant l’écueil d’un prosaïsme poétique prononcé : « je m’occupe / des petites choses // je ramasse / les miettes de pain // je cueille / les rêves laissés / sur l’oreiller ». Voilà qui paraît anodin. Mais, attendons. Lisons la suite. On constatera que celle qui sait « entendre / le frémissement des feuilles » nous propose une véritable aventure, et j’insiste sur ce point, cette aventure est d’ordre métaphysique. Sans prosélytisme aucun, ces poèmes proposent aussi une manière d’éthique, une morale de l’équilibre et de l’échange, où le don de soi est manifeste (il s’agit de s’ouvrir au vivant), où une réceptivité est à l’œuvre (la vie, la nature nous offrent du sens : une douceur est possible) : « j’accueille des variations du ciel / qui s’infiltrent / par le store ».

Dubé n’escalade pas les plus hauts sommets du monde, elle demeure dans « le calme / de [son] salon » et « scande le rythme / de [sa] respiration ». Ainsi s’accomplissent chez elle ce que l’on pourrait appeler des accordailles, des noces où le « je » du poème accueille le monde. Elle aspire le monde et le monde l’inspire. Un peu plus tard, dans une autre suite, on la découvre dans sa cuisine :

l’astre solaire s’invite
à dîner

ses rayons plongent
dans mon assiette

pénètrent entier
dans la chair rouge
du morceau de melon

Voilà. C’est la vie quotidienne.

Dans la section suivante, l’amoureux sonne à la porte. La femme lui ouvre. Quatre petits poèmes — chaque suite en compte un aussi petit nombre — suffisent à recréer l’atmosphère chaleureuse entourant leurs étreintes. Peu de mots, des mots discrets, mais amplement évocateurs : il est question de « bras », de « mains », d’« assauts du corps » et de « soubresauts ». Un papillonnage de mots doux.

Puis, à l’amour charnel fait suite l’amour maternel. Douceur et tendresse sont au rendez-vous. Rien de mièvre : « ma fille fleur d’oranger / repose tel un ange / aux cheveux fous ». Aux cheveux doux, pourrait-on dire. Et comme « doux s’affaire dans l’air », en toute logique, la bouche de la petite « aspire / en accéléré / le monde qui l’entoure ». Telle mère, telle fille. Il s’agit d’aller à la rencontre du monde. De poser sa bouche sur le monde et de l’aspirer, de s’en pénétrer tout entier.

Nous sommes ensuite conviés dans le monde de l’intime. Et c’est non sans pudeur que nous entrons dans la salle de bain de la narratrice. Sous la douche, rien d’érotique (cela eût été possible). Sous la douche, une nouvelle expérience d’ouverture au monde : « je lève la tête / en aspirant les hauteurs // récolte le fruit pâle / du monde sensible // tempère la sève / des palpitations / du spasme. »

Rien d’érotique, ai-je dit ? Tiens ! Mais voici des mots m’incitant à relire ce que j’ai pourtant dû lire au moins à cinq ou six reprises dans les derniers jours. « Sève », « palpitations », « spasme ». Ces mots me mettent la puce à l’oreille. Je retourne aux pages précédentes de cette suite intitulée « intime ». Je relis. Il est question de « l’interstice », de la mince fêlure / où le beau jaillit ». Et ceci : « je me prête / à l’égarement ».

Force est d’admettre qu’on est loin des audaces libertines d’une Anne Archet. Si cette dernière dans ses poèmes en met plein la vue, il va sans dire que les choses sont plutôt voilées chez Dubé — j’en veux pour preuve que dans ses vers je n’ai d’abord vu que de l’eau descendant « le long de [sa] colonne ». Comme quoi l’érotisme et la métaphysique font tout de même bon ménage. 

La poète parcourt des espaces intimes et publics. Saison après saison, elle vit des moments de bonheur et d’illuminations. Elle évoque aussi de cruelles réalités : « je réagis / aux contrastes // à la ville en accéléré / au vrombissement des carcasses / au fracas des solitudes ». Elle souffle avec les vents chauds de l’été, puis se confronte aux rigueurs hivernales. Dans le froid intense, l’air qu’elle expire « se cristallise ». Puis, vient le printemps et « c’est la naissance de la sève / et le dégel / des rires d’enfants ».

Ce très beau livre invite à la communion. Il manifeste de l’empathie à l’endroit du vivant, exprime un paisible désir d’harmonie. Il s’agit pour la poète de « se lier à la candeur du lichen / à l’impermanence / des racines ».

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

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