Sylvie Nicolas : Traveling avec arrêts sur images : Poésie : AMV édition : automne 2026 : 104 pages

Un long silence en guise d’hommage ne peut suffire. Mais, que dire ? Je pose à nouveau le livre sur la table. Je souhaiterais posséder un stylo Montblanc, du genre qui se détaille à environ 800 $, écrire à la poète une lettre bien sentie, la rédiger sur une feuille de papier achetée à la Papeterie Saint-Gilles de Saint-Joseph-de-la-Rive. Je souhaiterais être en mesure de bien choisir mes mots afin de dire à Sylvie Nicolas tout le bien que je pense de son livre.

D’abord, une petite vérité de Lapalisse. Il est bon de rappeler qu’en matière de littérature, tous les goûts sont dans la culture. Les enthousiasmes ne se partagent que jusqu’à un certain point. N’empêche. Autant le dire tout net, à mon avis, nous avons affaire ici à un livre exceptionnel. Son auteure appartient à ce que l’on pourrait appeler l’école buissonnière de la modernité. Pourquoi buissonnière ? Parce qu’il s’agit d’une esthétique de la liberté où les contraintes que l’on s’impose sont imaginatives, audacieuses et plutôt inédites. Certes, la poète a fait ses classes. Son ouvrage repose sur des bases solides, héritées d’une longue tradition d’excellence —son écriture témoigne d’une grande maîtrise, d’un indéniable savoir-faire. On parle ici d’une rigueur qui va de pair avec une grande liberté d’écriture. La poète manipule diverses formes qu’elle agence selon les paramètres d’un système souple dont la cohérence est patente.

Disons les choses autrement. Ce livre est un objet littéraire savamment conçu, intelligemment réalisé, dont le brio de l’exécution, pour éblouissant qu’il soit, sert des propos éminemment politiques. Devant notre monde, face à ses horreurs, s’opposant principalement aux injustices que subissent les femmes, la poète ne baisse pas les bras, loin de toute forme d’endoctrinement, elle propose une poésie engagée. Des idées de libération sous-tendent sa parole et son action. Il faut prendre acte de l’exergue ouvrant la première section du recueil. Il est tiré de Nin Auass / Moi, l’enfant. « Aujourd’hui je suis la même princesse au combat / maquillée pour que le monde ne sache pas / que je saigne ».

S’il n’y a rien à proprement parler de véritablement princier chez notre poète, mise à part peut-être la haute teneur de son verbe, il y a cependant beaucoup de noblesse de cœur dans son attitude. Il faut mettre sa grandeur de vue au compte d’une rébellion assumée, d’une rectitude morale qui la range du côté des opprimé(e)s dont elle prend le parti. Alors, oui, « princesse », mais princesse au combat, et qui saigne elle aussi, dont les mots témoignent de blessures humaines, sociétales, et de la volonté de les penser, de les nommer, de passer outre et, dans la mesure de l’impossible, de les éradiquer, car la poésie se veut chez elle porteuse d’espoir — l’espoir étant la boussole qui seule donne son sens au combat.

Ce livre est un recueil de poèmes tout en ne l’étant pas. Il l’est si nous prenons chacune de ses sections isolément, car elles forment un tout et se suffisent à elles-mêmes, étant amplement significatives et du reste possédant sur le plan formel des caractéristiques qui leur sont propres. En raison de cette diversité, nous pouvons parler d’un recueil. Mais nous aurions tort d’éluder la structure de l’ensemble et les liens qui en assurent la cohésion. Il y a dans la variété de ces textes une profonde unité qui n’est pas que d’ordre thématique. L’écriture dans les formes diverses qu’elle adopte conserve une même signature, fait entendre une même voix. Traveling avec arrêts sur images est bel et bien un livre de poésie. L’une de ses réussites réside dans le resserrement de sa thématique et son paradoxal éclatement. Les six parties du livre ont en commun le mot fiction : Fiction de l’intime 1, Fiction afghane, Fiction de Mazan, Fiction de l’intime 2, Fiction chinoise, Fiction de l’intime 3. Voilà des intitulés un peu froids qui ne laissent en rien percevoir l’intensité, la chaleur, le feu, la brûlure des poèmes. Ils ont toutefois la particularité de souligner l’enchaînement des idées qui relient les suites entre elles. Le titre du livre est lui-même éclairant, car en effet, il y a ici du mouvement, du déplacement dans le temps et l’espace des cultures. Les différents combats qui sont ici convoqués partagent plus d’un trait en commun ; ils reproduisent un mouvement qui notamment passe par des histoires de femmes, pour s’arrêter tout particulièrement au sort qui leur est fait dans les différentes cultures, ici et ailleurs. La sororité consiste en une force qui relie ici les opprimées. Elles font face à l’oppression, front commun pourrait-on dire contre des forces qui visent moins à les invisibiliser qu’à les effacer concrètement, en les enfermant (en Afghanistan) derrière des murs sans fenêtres, à les interdire de parole, de vie, de présence, à les enrayer pour ainsi dire de la surface de la Terre.

Je tiens à le préciser. Certains pourraient tenter de réduire bêtement l’entreprise de l’auteure à un féminisme convenu, pourraient dénigrer la pertinence du discours de Sylvie Nicolas en disant que la chose est déjà entendue. Que l’affaire est close, le verdict, prononcé. Les hommes dans ces histoires de femmes portent forcément le blâme. Certains ne veulent plus rien entendre de ces dénonciations. Or ce n’est pas ce que la poète prétend. Son jugement est nuancé. Et surtout, elle ne répète pas des slogans, n’enferme pas son propos dans des lieux communs. Le ferait-elle qu’il n’y aurait pas lieu de s’en plaindre. Puisque les horreurs faites aux femmes perdurent, il y a lieu de réactiver la parole et de les dénoncer. Lieu de la réactiver sur le mode de la poésie. Et c’est ici ce qui fait la force du travail de la poète, à savoir la parfaite adéquation de sa matière et de sa manière. L’heureuse rencontre de la forme et du fond, idoines, de la forme qui donne au fond toute sa force et du fond qui en inspire la plus percutante expression.

Sylvie Nicolas n’est pas uniquement une poète de la sororité. Son empathie a trait non seulement à la douleur de ses sœurs, mais elle englobe également une plus large humanité. Elle rend un bel hommage à Liu Xiaobo, poète, dissident chinois et prix Nobel de la paix. Les enfants qui naîtront peut-être demain, si l’humanité évite de disparaître dans le néant, occupent une large part de ses soucis. Quelques poèmes témoignent de ses préoccupations. L’anaphore, figure d’insistance par excellence, souligne l’intérêt qu’elle leur porte. Ce motif récurrent se lit comme suit : « Il faudra leur dire ». Il faudra dire à ces jeunes filles « l’espoir et l’inutile, leur dire que nous sommes toutes, un jour ou l’autre, yeux fermés sur demain par défi, incertitude, rêverie ou effroi, toutes à marcher pieds nus sur le tracé des silhouettes des disparues des en allées. » Le motif sera bellement repris à la fin du livre, avec une certaine dose d’espoir et surtout en faisant entendre un vibrant rappel du fait que « nous ne sommes ni troupeaux ni animaux de foire, [il faudra] leur répéter que chaque visage est un poème du vivant. » C’est sur cette note que se termine la dernière, le recueil, avec « Fiction de l’intime 3 ».

La répétition du refrain (Il faudra leur dire) à encadre le recueil, rassemble toute sa matière en un tout homogène quoique, je le rappelle, constitué d’éléments hétéroclites, s’apparentant, mais distincts les uns des autres, le fil rouge ici étant la violence faite non seulement aux femmes, mais à tous ceux qui se montrent réfractaires aux totalitarismes ou qui échappent à leur mainmise — « Fiction chinoise » est ici à la fois une illustration des abus du pouvoir et un hymne à l’amour et à la liberté. Cette suite se lit, par ailleurs, comme un poème se métamorphosant peu à peu en quasiment un reportage — ce qui au plan de la forme témoigne de la pluralité de l’œuvre. Cela dit, il conviendrait de souligner à nouveau la grandeur du propos.

La diversité de l’écriture se manifeste aussi avec la suite intitulée « Fiction de Mazan ». On se souvient de l’affaire Pelicot. Elle inspire ici à la poète un vibrant réquisitoire fait d’une seule et même longue phrase sans ponctuation se déployant sur trois pages. Le verbe souffle ici de manière cinglante, percutante, afin de « décrire femmes usées-abusées passées à soumission chimique détroussées de leur soleil salies par mains d’hommes aimés autant que mains d’étrangers … »

Ah ! Je le dis dans le désordre, mais qu’on m’entende bien, ce livre regorge de qualités. Je songe entre autres à la terrible efficacité du peu de mots grâce auxquels la poète parvient à dire le silence des femmes afghanes, enfermées tel « un vaste troupeau de voix / dans le paddock du mutisme ». Une grande force est à l’œuvre dans toutes les pages du recueil. L’approche est à la fois formaliste et lyrique. Une courbe se dessine sous nos yeux et fait progressivement atteindre le crescendo de la fin. La dernière suite, « Fiction de l’intime 3 », débute après un sous-titre : « Si je meurs demain ». Ces derniers poèmes mettent fin de manière sublime au recueil. Leur lyrisme est d’une grande beauté.

Ceux et celles qui demandent beaucoup à la poésie seront comblés au-delà de leurs attentes.

Si je meurs demain
je veux que le sang du monde
cesse de couler aux nouvelles du soir
que le pain soit encore quotidien
que la petite assise à côté des bacs à ordures
sente le fleuve lui remonter le long des jambes
que la petite vieille qui cherche son air le trouve
que tout ce qui est petit chien
ronge son frein casse sa laisse
et prenne le large

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

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