Suzanne Lafrance : L’Infans : Poésie : AMV édition : automne 2026 : 104 pages

« Une petite voix sourd sous mes paupières. Je la nomme Infans. Frêle émissaire, elle entre en scène des radeaux de papier plié dans ses mains. « 

Cette citation est un court poème extrait d’Infans. Ce poème apparaît également sur la quatrième de couverture, c’est dire qu’il éclaire le travail de la poète. Arrêtons-nous sommairement à la première phrase. En l’absence de tout contexte, il peut sembler curieux qu’une voix ait pu se loger sous des paupières pour en venir finalement à émerger. Mais, qu’en est-il du sujet dont les paupières sont closes, fermées à ce qui est, au monde tout autour ? Voilà un être enclos dans sa propre intériorité. En situation d’absence.

La poète donne un nom à cette petite voix. C’est l’Infans. Mot rare s’il en est. Mot savant. Curieusement, cette voix est l’émissaire, la passerelle grâce à laquelle il lui deviendra possible de connaître à un autre état. C’est une voix qui se manifeste avec des radeaux de papier dans les mains.

La poésie, pensera-t-on, permet de dire des choses étonnantes. Or, les mots que nous venons de citer ne sont pas gratuits, farfelus ou, que sais-je, insensés. Ils apparaissent à peu près au milieu du livre et sont donc précédés et suivis d’autres mots, d’autres énoncés auxquels ils sont reliés. Si je m’y arrête, c’est en raison de leur importance. Prenons, par exemple, ces radeaux, ce papier plié. Dans un ouvrage comme Infans, tout est rigoureusement réglé. Chaque élément mis en place est développé sur le principe de la métaphore filée, sur le mode de l’allégorie.

Ainsi tout commence par un chapitre intitulé « Les eaux ». Ce sont les eaux d’une mère qui passe ses nuits à pleurer. Qui pleure tant que l’enfant en « absorbe les crues, les débordements sans comprendre les éruptions dans lesquelles tout chavire. »

On peut songer ici à l’enfance évoquée par Lyne Richard dans La robe à petits pois. Les thèmes des deux ouvrages sont analogues, le traitement cependant ne l’est pas. Dans les deux cas, la situation initiale correspond à du vide, à de l’absence, aux liens problématiques désunissant une mère et sa fille. Lyne Richard explore ces manquements de manière poétique, elle le fait en recourant au vers, tandis que Suzanne Lafrance opte pour un type de prose qui, par moments, s’apparente à l’essai. L’expérience qu’elle relate donne lieu en tout cas à de fines analyses. Son approche est intellectuelle. Le concept « Infans » en est le principe actif, le carburant. Ce processus d’analyse se rencontre surtout dans les chapitres occupant le centre de l’ouvrage.  

Le livre commence avec des scènes, des personnages, ceux de la jeune fille, de la mère et d’une cadette. Le discours est alors directement branché sur du concret, de la réalité, des événements. Il y a les torrents de larmes de la mère. L’enfant s’en voit inondée, qui pour survivre au naufrage devra concevoir les petits radeaux de papier plié qu’elle tient dans ses mains. Métaphore filée, avons-nous dit.

Quand une mère est submergée par le malheur, il arrive que l’enfant se porte à son secours. Les rôles sont inversés. La petite prodigue des soins à sa mère souffrante. Or la mère s’enfonce de plus en plus profondément dans son mal-être, si bien qu’elle attente à ses jours. Elle cherche à « disparaître dans sa baignoire. » La page où sa tentative de suicide est racontée est fort troublante.

Mais ne pas mourir, cela n’est pas vivre. Les choses vont de mal en pis, si mal que ce mal finit par gagner la petite. Elle a tout mis en œuvre pour soutenir sa mère, mais à bout de force, maintenant, elle finit par s’effondrer. Au vide du regard éteint de la mère, une autre forme de vide fait suite chez la fillette. Elle disparaît, se retranche dans le silence. Le trauma l’a brisée. Elle se coupe du monde et devient muette.

La suite se lit un peu comme une histoire de cas. J’ignore le nom du diagnostic qui s’applique au trouble de l’enfant. « Le rêve mutique », tel est le titre donné par la poète au second chapitre. Durant un certain moment, l’enfant ne parlera plus : « Longtemps je ne parle plus. Je ne veux plus parler, Je me rêve muette. »

Une courbe est dessinée, celle de la lente évolution de son état de naufragée. D’abord, le mutisme et le dessin. De nombreux dessins. Une absence, une béance, que déserte le langage lui-même. Puis, dans ce long silence fait d’absence de mots, le langage se faufile peu à peu. Les traits dessinés par l’enfant « amorcent des mouvements vers la parole. » Des questions se dégagent de la gangue du silence : « qu’est-ce qui me retient de parler ? À qui s’adresse mon silence ? À quelle instance ai-je soumis ma langue ? Ma langue est-elle hantée ? »

Le vécu des « personnages » est en quelque sorte tenu à distance. Les mots n’en reproduisent pas la substance par le biais d’une réactivation entreprise sur le mode poétique, du moins pas grâce au truchement d’une poésie qui serait lyrique, qui viserait à créer mimétiquement des correspondances, à transposer, à reproduire les naufrages vécus par la mère et l’enfant, à les faire revivre intensément par les lecteurs. C’est plutôt à une approche analytique qu’il est recouru. En fait, la poète procède ainsi pour s’approcher au plus près des bouleversements faisant l’objet de son discours. Est-ce à dire qu’elle se refuse au poétique ? Loin de moi cette idée. Je me borne tout simplement à constater que l’idée prime ici sur l’émotion brute, que ce qui de la crise est observé est minutieusement décrit, et que si les concepts sont rares dans ce petit livre, l’approche de la poète est néanmoins plutôt conceptuelle. Pour notre plus grand bonheur, la poète ne se prive pas des lumières que l’intellect met à sa disposition. Sa poésie est de celles qui s’autorisent la pensée.

Suzanne Lafrance choisit bien ses mots et ses images. On la voit plier l’espace dans « La naissance du pli », soit le troisième chapitre. Ou plutôt, c’est l’absence qui « plie les quatre coins de l’espace. » L’enfant est muette comme une tombe, les quatre coins de l’espace se sont refermés sur elle comme un tombeau. Elle en émergera quand les tracés de ses dessins auront suffisamment abordé « les contours de l’insaisissable. »

Cet insaisissable — je vous prie de me croire sur parole, il n’y a pas lieu de parler ici de jeu de mots facile —, ce concept de l’insaisissable arrive à point nommé, alors qu’on vient de voir dans les pages précédentes l’enfant absorbé par ses jeux dans le sable, pétrissant cette matière, lui donnant diverses formes tout en se racontant des pré-histoires, c’est-à-dire en se laissant habiter par la substance du sable. Je dis « pré-histoires », parce qu’alors, elle n’a pas encore retrouvé tout à fait la parole, mais cela viendra, dans le sable justement où de ses jeux émergeront peu à peu « de petites mises en scène », ses tracés donnant lieu à une « alchimie » transformant « la plage en page qui délie la langue. »

Il faut lire attentivement ces pages d’observations quasi cliniques pour mieux apprécier la fin de l’ouvrage, alors que s’accomplit une manière de retour à l’anecdote, au sens fort du terme, — mais, parlons plutôt d’un retour à de l’événement. La trajectoire des poèmes conduit maintenant à La Pietà. « Une mère occupe le devant de la scène. »

Quel est le rapport entre la mère dont le regard était blanc, cette Pietà et cet Infans dont j’ai insuffisamment esquissé les traits ? Qui lira verra. Je me bornerai en terminant à mentionner que la fin du livre est magnifique, qu’elle incite à le relire encore et encore afin d’en découvrir toutes les subtilités, toutes les beautés.

Quelque chose s’est passé qui n’a pas passé, qui est resté figé, s’est implanté dans le mutisme de l’Infans. La mère a disparu. « Et l’impensé du monde [lui a alors présenté] des visages inconnus, saugrenus. » Nous ne les avions pas vus venir.

Cela dit, la toute dernière partie s’ouvre sur la déclaration suivante : « Je me tais et j’imagine ceci. » Ce qu’elle imagine à la fin du livre correspond-il à une variation sur les thèmes traités dans les pages précédentes ? S’agit-il d’une histoire inspirée par ce qu’aurait vécu l’Infans voire la poète dans sa « vraie vie » ? L’Infans raconte-t-elle ce qui lui est réellement arrivé ?

Quoi qu’il en soit, on aura vu ici que la poésie et l’art — songeons aux dessins, aux histoires inventées dans le sable — s’élaborent à partir d’un silence, voire d’une béance initiale. La poète n’a sans doute pas cherché à démontrer quoi que ce soit, mais on peut retenir que ce qu’elle a écrit recèle de profondes vérités quant à la nature de l’art dans ses rapports avec la psyché. Son analyse permet de penser qu’il y aurait à l’origine du poème une manière de silence dont les mots permettent d’émerger.

Avatar de Inconnu

Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

Votre commentaire