
« Une petite voix sourd sous mes paupières. Je la nomme Infans. Frêle émissaire, elle entre en scène des radeaux de papier plié dans ses mains. «
Cette citation est un court poème extrait d’Infans. Ce poème apparaît également sur la quatrième de couverture, c’est dire qu’il éclaire le travail de la poète. Arrêtons-nous sommairement à la première phrase. En l’absence de tout contexte, il peut sembler curieux qu’une voix ait pu se loger sous des paupières pour en venir finalement à émerger. Mais, qu’en est-il du sujet dont les paupières sont closes, fermées à ce qui est, au monde tout autour ? Voilà un être enclos dans sa propre intériorité. En situation d’absence.
La poète donne un nom à cette petite voix. C’est l’Infans. Mot rare s’il en est. Mot savant. Curieusement, cette voix est l’émissaire, la passerelle grâce à laquelle il lui deviendra possible de connaître à un autre état. C’est une voix qui se manifeste avec des radeaux de papier dans les mains.
La poésie, pensera-t-on, permet de dire des choses étonnantes. Or, les mots que nous venons de citer ne sont pas gratuits, farfelus ou, que sais-je, insensés. Ils apparaissent à peu près au milieu du livre et sont donc précédés et suivis d’autres mots, d’autres énoncés auxquels ils sont reliés. Si je m’y arrête, c’est en raison de leur importance. Prenons, par exemple, ces radeaux, ce papier plié. Dans un ouvrage comme Infans, tout est rigoureusement réglé. Chaque élément mis en place est développé sur le principe de la métaphore filée, sur le mode de l’allégorie.
Ainsi tout commence par un chapitre intitulé « Les eaux ». Ce sont les eaux d’une mère qui passe ses nuits à pleurer. Qui pleure tant que l’enfant en « absorbe les crues, les débordements sans comprendre les éruptions dans lesquelles tout chavire. »
On peut songer ici à l’enfance évoquée par Lyne Richard dans La robe à petits pois. Les thèmes des deux ouvrages sont analogues, le traitement cependant ne l’est pas. Dans les deux cas, la situation initiale correspond à du vide, à de l’absence, aux liens problématiques désunissant une mère et sa fille. Lyne Richard explore ces manquements de manière poétique, elle le fait en recourant au vers, tandis que Suzanne Lafrance opte pour un type de prose qui, par moments, s’apparente à l’essai. L’expérience qu’elle relate donne lieu en tout cas à de fines analyses. Son approche est intellectuelle. Le concept « Infans » en est le principe actif, le carburant. Ce processus d’analyse se rencontre surtout dans les chapitres occupant le centre de l’ouvrage.
Le livre commence avec des scènes, des personnages, ceux de la jeune fille, de la mère et d’une cadette. Le discours est alors directement branché sur du concret, de la réalité, des événements. Il y a les torrents de larmes de la mère. L’enfant s’en voit inondée, qui pour survivre au naufrage devra concevoir les petits radeaux de papier plié qu’elle tient dans ses mains. Métaphore filée, avons-nous dit.
Quand une mère est submergée par le malheur, il arrive que l’enfant se porte à son secours. Les rôles sont inversés. La petite prodigue des soins à sa mère souffrante. Or la mère s’enfonce de plus en plus profondément dans son mal-être, si bien qu’elle attente à ses jours. Elle cherche à « disparaître dans sa baignoire. » La page où sa tentative de suicide est racontée est fort troublante.
Mais ne pas mourir, cela n’est pas vivre. Les choses vont de mal en pis, si mal que ce mal finit par gagner la petite. Elle a tout mis en œuvre pour soutenir sa mère, mais à bout de force, maintenant, elle finit par s’effondrer. Au vide du regard éteint de la mère, une autre forme de vide fait suite chez la fillette. Elle disparaît, se retranche dans le silence. Le trauma l’a brisée. Elle se coupe du monde et devient muette.
La suite se lit un peu comme une histoire de cas. J’ignore le nom du diagnostic qui s’applique au trouble de l’enfant. « Le rêve mutique », tel est le titre donné par la poète au second chapitre. Durant un certain moment, l’enfant ne parlera plus : « Longtemps je ne parle plus. Je ne veux plus parler, Je me rêve muette. »
Une courbe est dessinée, celle de la lente évolution de son état de naufragée. D’abord, le mutisme et le dessin. De nombreux dessins. Une absence, une béance, que déserte le langage lui-même. Puis, dans ce long silence fait d’absence de mots, le langage se faufile peu à peu. Les traits dessinés par l’enfant « amorcent des mouvements vers la parole. » Des questions se dégagent de la gangue du silence : « qu’est-ce qui me retient de parler ? À qui s’adresse mon silence ? À quelle instance ai-je soumis ma langue ? Ma langue est-elle hantée ? »
Le vécu des « personnages » est en quelque sorte tenu à distance. Les mots n’en reproduisent pas la substance par le biais d’une réactivation entreprise sur le mode poétique, du moins pas grâce au truchement d’une poésie qui serait lyrique, qui viserait à créer mimétiquement des correspondances, à transposer, à reproduire les naufrages vécus par la mère et l’enfant, à les faire revivre intensément par les lecteurs. C’est plutôt à une approche analytique qu’il est recouru. En fait, la poète procède ainsi pour s’approcher au plus près des bouleversements faisant l’objet de son discours. Est-ce à dire qu’elle se refuse au poétique ? Loin de moi cette idée. Je me borne tout simplement à constater que l’idée prime ici sur l’émotion brute, que ce qui de la crise est observé est minutieusement décrit, et que si les concepts sont rares dans ce petit livre, l’approche de la poète est néanmoins plutôt conceptuelle. Pour notre plus grand bonheur, la poète ne se prive pas des lumières que l’intellect met à sa disposition. Sa poésie est de celles qui s’autorisent la pensée.
Suzanne Lafrance choisit bien ses mots et ses images. On la voit plier l’espace dans « La naissance du pli », soit le troisième chapitre. Ou plutôt, c’est l’absence qui « plie les quatre coins de l’espace. » L’enfant est muette comme une tombe, les quatre coins de l’espace se sont refermés sur elle comme un tombeau. Elle en émergera quand les tracés de ses dessins auront suffisamment abordé « les contours de l’insaisissable. »
Cet insaisissable — je vous prie de me croire sur parole, il n’y a pas lieu de parler ici de jeu de mots facile —, ce concept de l’insaisissable arrive à point nommé, alors qu’on vient de voir dans les pages précédentes l’enfant absorbé par ses jeux dans le sable, pétrissant cette matière, lui donnant diverses formes tout en se racontant des pré-histoires, c’est-à-dire en se laissant habiter par la substance du sable. Je dis « pré-histoires », parce qu’alors, elle n’a pas encore retrouvé tout à fait la parole, mais cela viendra, dans le sable justement où de ses jeux émergeront peu à peu « de petites mises en scène », ses tracés donnant lieu à une « alchimie » transformant « la plage en page qui délie la langue. »
Il faut lire attentivement ces pages d’observations quasi cliniques pour mieux apprécier la fin de l’ouvrage, alors que s’accomplit une manière de retour à l’anecdote, au sens fort du terme, — mais, parlons plutôt d’un retour à de l’événement. La trajectoire des poèmes conduit maintenant à La Pietà. « Une mère occupe le devant de la scène. »
Quel est le rapport entre la mère dont le regard était blanc, cette Pietà et cet Infans dont j’ai insuffisamment esquissé les traits ? Qui lira verra. Je me bornerai en terminant à mentionner que la fin du livre est magnifique, qu’elle incite à le relire encore et encore afin d’en découvrir toutes les subtilités, toutes les beautés.
Quelque chose s’est passé qui n’a pas passé, qui est resté figé, s’est implanté dans le mutisme de l’Infans. La mère a disparu. « Et l’impensé du monde [lui a alors présenté] des visages inconnus, saugrenus. » Nous ne les avions pas vus venir.
Cela dit, la toute dernière partie s’ouvre sur la déclaration suivante : « Je me tais et j’imagine ceci. » Ce qu’elle imagine à la fin du livre correspond-il à une variation sur les thèmes traités dans les pages précédentes ? S’agit-il d’une histoire inspirée par ce qu’aurait vécu l’Infans voire la poète dans sa « vraie vie » ? L’Infans raconte-t-elle ce qui lui est réellement arrivé ?
Quoi qu’il en soit, on aura vu ici que la poésie et l’art — songeons aux dessins, aux histoires inventées dans le sable — s’élaborent à partir d’un silence, voire d’une béance initiale. La poète n’a sans doute pas cherché à démontrer quoi que ce soit, mais on peut retenir que ce qu’elle a écrit recèle de profondes vérités quant à la nature de l’art dans ses rapports avec la psyché. Son analyse permet de penser qu’il y aurait à l’origine du poème une manière de silence dont les mots permettent d’émerger.
