Annie Molin Vasseur : Hôtel du nord, 3e avenue : Roman : AMV édition : 2026 : 192 pages

Des êtres brisés se racontent. Le miroir que tendent leurs mots vole en éclats. Les débris jonchent le sol. Ils sont là, pêle-mêle. L’hôtel a été la proie d’un incendie. Les souvenirs qu’il en reste s’effilochent dans la mémoire des uns et des autres. Comme le déclarera John, l’un des personnages clefs de ce roman, l’oubli « appartient à la digestion de la mémoire. » Heureusement, l’essentiel de cette histoire sera préservé. En effet, l’hôtelier, Benoît Rennar, alias Benoît Tasta, a laissé derrière lui un carnet épargné par les flammes. Or ce carnet renferme justement de précieuses informations. Le lecteur n’en mesure pas immédiatement l’importance — il lui faudra par après faire le tri, le ménage dans ce discours —, d’autant que ce Benoît Tasta a écrit en picolant de manière immodérée. Il en a résulté de sa part un récit chaotique idoine au chaos ambiant d’où il surgit. Or, son carnet, lui-même titube, oscille entre récit et roman. Il n’est pas écrit, mais dicté dans une vieille machine enregistreuse. Nous lisons donc la transposition de la voix d’un Benoît Rennar métamorphosé en Benoît Tasta, lequel offre également des pseudonymes à certains de ses hôtes, c’est-à-dire ceux et celles qui fréquentent son hôtel, l’hôtel Beaubourg rebaptisé dans le carnet, portant alors le nom d’hôtel du Nord. Pourquoi, se demandera-t-on le nord du titre porte-t-il une majuscule dans le récit de Benoît et pas dans le titre du livre ? Je l’ignore. Mais cette question est sans importance. D’autres, plus nombreuses tarauderont le lecteur, qui cherchera dans le roman une clef qui expliquerait des mystères d’abord inextricables. C’est que la romancière s’est lancé un défi considérable et de fait en propose un de taille à ses lecteurs et lectrices. En confiant la parole à des êtres plus ou moins en proie au délire, elle élabore un récit qui va de traviole, qui dissémine ici et là des informations parfois très importantes sans pour autant les faire ressortir du lot. La cohérence de l’incohérence est ici indiscutable. C’est tout un pari que relève la romancière. En effet, il y a de la cohérence à présenter dans le désordre les propos d’un alcoolique. Et il est vraisemblable aussi que sa fille, secouée par une indicible terreur s’exprime également de manière désordonnée. Mais, commençons par le commencement. À la fin, nous prendrons la mesure de cette ambitieuse élaboration. Nous constaterons qu’Annie Molin Vasseur a conçu à partir des ruines de l’hôtel un édifice étonnamment solide. J’en veux pour preuve ne serait-ce que ce détail. Les premiers mots de son livre font référence à des grelots : « comme des grelots, les mots tombent des lèvres …  » Et voici les tout derniers du roman : « Oui, papa, comme des grelots, les mots tombent des lèvres et d’eux inertes, des cailloux se cristallisent. » Un détail, ai-je dit, mais le reste de l’édifice témoigne également d’un souci de cohérence qui, je le répète, ne saute pas immédiatement aux yeux.

Oui, commençons par le commencement.

Elle se nomme Margaret Wolf-Rennar. Le notaire l’a conviée à son cabinet avec son frère, Benoît Junior. Il leur fait part du testament de leur père.  Leur père ? Nous apprenons que Benoît a adopté Margaret. On ignore s’il en est le père biologique. Il faut lire entre les lignes ou n’avoir pas lu distraitement celles qui permettraient de trancher la question. Comme le mentionnait André Gide, « [u]n livre est toujours une collaboration ». Dans la mesure du possible, le lecteur y doit mettre du sien. Il ne saisit pas forcément tous les indices semés dans un récit, surtout quand ce récit émane d’une narratrice qui a des problèmes de santé mentale, comme c’est le cas avec Margaret.

Donc, elle retrouve son demi-frère dans le cabinet du notaire. À la lecture du testament, Junior se fâche en apprenant que Margaret hérite de la propriété de l’hôtel Beaubourg. Or il ne reste de cet hôtel qu’un amas de ruines. Junior pour sa part aura droit à une importante somme d’argent. Il est néanmoins insatisfait.

Ah ! N’oublions pas le carnet. Benoît a aussi légué à Margaret une petite mallette contenant des photos et une enveloppe renfermant ce précieux carnet ; il s’agit de son journal. Mais encore, ce n’est pas tout. Le fils et la fille ont surtout hérité « d’une terrible histoire. » C’est cette histoire que racontera Annie Molin Vasseur en confiant les rênes du récit à Margaret et à Benoît Rennar.

D’abord, Margaret ouvre le bal. C’est par son entremise que nous apprenons que Benoît a dicté son journal dans une vieille machine. Nous allons lire ensuite sous la plume du vieil homme tout ce que cette enregistreuse a recueilli, principalement ses mots, mais aussi ses conversations avec ses clients et clientes, ses conversations téléphoniques ainsi que d’autres avec ses employés, des clients qu’il engage pour rénover son hôtel, sorte de troc — il leur fournit le gîte en échange de leurs services. John est l’un de ses principaux collaborateurs, un allié de misère, un sans-logis, un pauvre hère que Benoît encouragera à faire de la peinture, qu’il engagera à orner de fresques les murs des chambres de l’hôtel.  Il faut immédiatement mentionner l’importance de ce personnage. Il entretient avec Benoît une relation essentielle. L’un et l’autre créeront un parcours de sens. Benoît lui fournira des mots pour ses œuvres, il inspirera ses peintures, participera à leur genèse. À ce soutien mutuel succédera la relation que Margaret nouera plus tard avec ce même John, après l’incendie, alors que John sera à nouveau un itinérant et qu’il veillera sur une Margaret désemparée squattant les ruines de l’hôtel en quête de ses fantômes, y vivant, y dormant à même le sol.

Ah ! Il y a vraiment ici toute une galerie de personnages. Tous ou presque sont des paumés. Ils habitent cet hôtel qui déjà avant l’incendie menaçait ou presque de s’effondrer, qui du moins se délabrait, alors que son propriétaire courait à la faillite. C’est que la concurrence était grande. De beaux hôtels à l’américaine, clinquants et modernes, absorbaient les touristes. Or Benoît était vieux et malade. Rappelons qu’il buvait sans discontinuer. Son carnet claudique. Benoît souffrait du cœur.

Dans quelles circonstances trouve-t-il la mort ? Et sa femme, Luce, la mère de Margaret, comment est-elle morte ? Elle est morte d’une balle. Suicide ou assassinat ? Une galerie de personnage, donc. Des malheureux. Quand le patron passera l’arme à gauche, quand l’hôtel fermera ses portes, où iront-ils ? Que feront-ils ?

Je pose ces questions ? On trouve les réponses dans les écrits de Margaret après qu’elle nous a fait lire le carnet de Benoît. Elle a « basculé dans la folie », mais grâce au temps, grâce à son amie Viviane, grâce à John elle en aura émergé. Retrouvant un brin de santé mentale, elle renouera avec Ben Junior et avec lui entreprendra de reconstruire la vie à même les ruines.

Des questions auront-elles été laissées en suspens ? Margaret aura fini par comprendre l’essentiel. Or cet essentiel réside dans le chant. Je n’en dis pas davantage. Seul le chant parvient à exprimer la colère et à l’amadouer. À créer l’harmonie entre les pauvres et les riches, à favoriser une solidarité sociale dont ce livre fait en quelque sorte la promotion.

Je m’en voudrais de passer sous silence le personnage imaginaire qu’est Intrépida. Elle surgit au tout milieu du carnet de Benoît. Elle occupe une place considérable dans sa psyché. À qui ou à quoi correspond-elle ? De quel fantasme est-elle l’émanation ? L’hôtelier sollicite John de faire le portrait de cette Intrépida, mais le peintre ne parvient pas tout à fait à des résultats concluants. Un indice livré antérieurement au carnet est donné au tout début du livre, alors que Margaret évoque l’incendie de l’hôtel et son passage chez le notaire. Elle parle d’un homme, il s’agit de John. Elle le presse de questions. Elle veut désespérément savoir. Qui donc a caché le mort ? Qui a enterré le mort ? Et John de répondre : « Mag, mon intrépide, je t’ai déjà répondu ! »

Une chronique peut difficilement rendre justice à toute la richesse que renferme un ouvrage. Qu’il soit simplement dit en terminant que le roman d’Annie Molin Vasseur mérite amplement d’être lu. On y rencontre des personnages dont le destin est bouleversé et bouleversant. Plusieurs pages, je songe notamment à celles qui terminent le carnet de Benoît, sont magnifiquement écrites. Et je ne parle pas que de style. Elles vibrent d’humanité.

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

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