
Des êtres brisés se racontent. Le miroir que tendent leurs mots vole en éclats. Les débris jonchent le sol. Ils sont là, pêle-mêle. L’hôtel a été la proie d’un incendie. Les souvenirs qu’il en reste s’effilochent dans la mémoire des uns et des autres. Comme le déclarera John, l’un des personnages clefs de ce roman, l’oubli « appartient à la digestion de la mémoire. » Heureusement, l’essentiel de cette histoire sera préservé. En effet, l’hôtelier, Benoît Rennar, alias Benoît Tasta, a laissé derrière lui un carnet épargné par les flammes. Or ce carnet renferme justement de précieuses informations. Le lecteur n’en mesure pas immédiatement l’importance — il lui faudra par après faire le tri, le ménage dans ce discours —, d’autant que ce Benoît Tasta a écrit en picolant de manière immodérée. Il en a résulté de sa part un récit chaotique idoine au chaos ambiant d’où il surgit. Or, son carnet, lui-même titube, oscille entre récit et roman. Il n’est pas écrit, mais dicté dans une vieille machine enregistreuse. Nous lisons donc la transposition de la voix d’un Benoît Rennar métamorphosé en Benoît Tasta, lequel offre également des pseudonymes à certains de ses hôtes, c’est-à-dire ceux et celles qui fréquentent son hôtel, l’hôtel Beaubourg rebaptisé dans le carnet, portant alors le nom d’hôtel du Nord. Pourquoi, se demandera-t-on le nord du titre porte-t-il une majuscule dans le récit de Benoît et pas dans le titre du livre ? Je l’ignore. Mais cette question est sans importance. D’autres, plus nombreuses tarauderont le lecteur, qui cherchera dans le roman une clef qui expliquerait des mystères d’abord inextricables. C’est que la romancière s’est lancé un défi considérable et de fait en propose un de taille à ses lecteurs et lectrices. En confiant la parole à des êtres plus ou moins en proie au délire, elle élabore un récit qui va de traviole, qui dissémine ici et là des informations parfois très importantes sans pour autant les faire ressortir du lot. La cohérence de l’incohérence est ici indiscutable. C’est tout un pari que relève la romancière. En effet, il y a de la cohérence à présenter dans le désordre les propos d’un alcoolique. Et il est vraisemblable aussi que sa fille, secouée par une indicible terreur s’exprime également de manière désordonnée. Mais, commençons par le commencement. À la fin, nous prendrons la mesure de cette ambitieuse élaboration. Nous constaterons qu’Annie Molin Vasseur a conçu à partir des ruines de l’hôtel un édifice étonnamment solide. J’en veux pour preuve ne serait-ce que ce détail. Les premiers mots de son livre font référence à des grelots : « comme des grelots, les mots tombent des lèvres … » Et voici les tout derniers du roman : « Oui, papa, comme des grelots, les mots tombent des lèvres et d’eux inertes, des cailloux se cristallisent. » Un détail, ai-je dit, mais le reste de l’édifice témoigne également d’un souci de cohérence qui, je le répète, ne saute pas immédiatement aux yeux.
Oui, commençons par le commencement.
Elle se nomme Margaret Wolf-Rennar. Le notaire l’a conviée à son cabinet avec son frère, Benoît Junior. Il leur fait part du testament de leur père. Leur père ? Nous apprenons que Benoît a adopté Margaret. On ignore s’il en est le père biologique. Il faut lire entre les lignes ou n’avoir pas lu distraitement celles qui permettraient de trancher la question. Comme le mentionnait André Gide, « [u]n livre est toujours une collaboration ». Dans la mesure du possible, le lecteur y doit mettre du sien. Il ne saisit pas forcément tous les indices semés dans un récit, surtout quand ce récit émane d’une narratrice qui a des problèmes de santé mentale, comme c’est le cas avec Margaret.
Donc, elle retrouve son demi-frère dans le cabinet du notaire. À la lecture du testament, Junior se fâche en apprenant que Margaret hérite de la propriété de l’hôtel Beaubourg. Or il ne reste de cet hôtel qu’un amas de ruines. Junior pour sa part aura droit à une importante somme d’argent. Il est néanmoins insatisfait.
Ah ! N’oublions pas le carnet. Benoît a aussi légué à Margaret une petite mallette contenant des photos et une enveloppe renfermant ce précieux carnet ; il s’agit de son journal. Mais encore, ce n’est pas tout. Le fils et la fille ont surtout hérité « d’une terrible histoire. » C’est cette histoire que racontera Annie Molin Vasseur en confiant les rênes du récit à Margaret et à Benoît Rennar.
D’abord, Margaret ouvre le bal. C’est par son entremise que nous apprenons que Benoît a dicté son journal dans une vieille machine. Nous allons lire ensuite sous la plume du vieil homme tout ce que cette enregistreuse a recueilli, principalement ses mots, mais aussi ses conversations avec ses clients et clientes, ses conversations téléphoniques ainsi que d’autres avec ses employés, des clients qu’il engage pour rénover son hôtel, sorte de troc — il leur fournit le gîte en échange de leurs services. John est l’un de ses principaux collaborateurs, un allié de misère, un sans-logis, un pauvre hère que Benoît encouragera à faire de la peinture, qu’il engagera à orner de fresques les murs des chambres de l’hôtel. Il faut immédiatement mentionner l’importance de ce personnage. Il entretient avec Benoît une relation essentielle. L’un et l’autre créeront un parcours de sens. Benoît lui fournira des mots pour ses œuvres, il inspirera ses peintures, participera à leur genèse. À ce soutien mutuel succédera la relation que Margaret nouera plus tard avec ce même John, après l’incendie, alors que John sera à nouveau un itinérant et qu’il veillera sur une Margaret désemparée squattant les ruines de l’hôtel en quête de ses fantômes, y vivant, y dormant à même le sol.
Ah ! Il y a vraiment ici toute une galerie de personnages. Tous ou presque sont des paumés. Ils habitent cet hôtel qui déjà avant l’incendie menaçait ou presque de s’effondrer, qui du moins se délabrait, alors que son propriétaire courait à la faillite. C’est que la concurrence était grande. De beaux hôtels à l’américaine, clinquants et modernes, absorbaient les touristes. Or Benoît était vieux et malade. Rappelons qu’il buvait sans discontinuer. Son carnet claudique. Benoît souffrait du cœur.
Dans quelles circonstances trouve-t-il la mort ? Et sa femme, Luce, la mère de Margaret, comment est-elle morte ? Elle est morte d’une balle. Suicide ou assassinat ? Une galerie de personnage, donc. Des malheureux. Quand le patron passera l’arme à gauche, quand l’hôtel fermera ses portes, où iront-ils ? Que feront-ils ?
Je pose ces questions ? On trouve les réponses dans les écrits de Margaret après qu’elle nous a fait lire le carnet de Benoît. Elle a « basculé dans la folie », mais grâce au temps, grâce à son amie Viviane, grâce à John elle en aura émergé. Retrouvant un brin de santé mentale, elle renouera avec Ben Junior et avec lui entreprendra de reconstruire la vie à même les ruines.
Des questions auront-elles été laissées en suspens ? Margaret aura fini par comprendre l’essentiel. Or cet essentiel réside dans le chant. Je n’en dis pas davantage. Seul le chant parvient à exprimer la colère et à l’amadouer. À créer l’harmonie entre les pauvres et les riches, à favoriser une solidarité sociale dont ce livre fait en quelque sorte la promotion.
Je m’en voudrais de passer sous silence le personnage imaginaire qu’est Intrépida. Elle surgit au tout milieu du carnet de Benoît. Elle occupe une place considérable dans sa psyché. À qui ou à quoi correspond-elle ? De quel fantasme est-elle l’émanation ? L’hôtelier sollicite John de faire le portrait de cette Intrépida, mais le peintre ne parvient pas tout à fait à des résultats concluants. Un indice livré antérieurement au carnet est donné au tout début du livre, alors que Margaret évoque l’incendie de l’hôtel et son passage chez le notaire. Elle parle d’un homme, il s’agit de John. Elle le presse de questions. Elle veut désespérément savoir. Qui donc a caché le mort ? Qui a enterré le mort ? Et John de répondre : « Mag, mon intrépide, je t’ai déjà répondu ! »
Une chronique peut difficilement rendre justice à toute la richesse que renferme un ouvrage. Qu’il soit simplement dit en terminant que le roman d’Annie Molin Vasseur mérite amplement d’être lu. On y rencontre des personnages dont le destin est bouleversé et bouleversant. Plusieurs pages, je songe notamment à celles qui terminent le carnet de Benoît, sont magnifiquement écrites. Et je ne parle pas que de style. Elles vibrent d’humanité.
