Comment de toutes petites filles trahies par les promesses que semblaient leur tenir la beauté et l’innocence du monde en viennent progressivement à se noyer dans leurs souvenirs et à voir devant elles fuir l’avenir qu’elles avaient imaginé.
Il est un art qui consiste à choisir ses exergues. Anne Martine Parent le possède. En ouverture, deux citations. La première, d’Olivia Rosenthal. La seconde, empruntée à Annie Ernaux. « On n’est pas là pour disparaître. » « Toutes les images disparaîtront. » Des tensions sont annoncées entre la volonté de résister aux forces qui annihilent et l’acceptation ou non de l’évanescence de notre imaginaire.
Rares sont les recueils dont la courbe est si bien marquée. Un début, un milieu, une fin ; une telle cloche narrative semble convenue, mais elle ne l’est pas lorsque la manière de raconter repose sur une fine dentelle de mots et d’images.
Tout commence par la représentation d’une chambre. On y pénètre à la suite d’un locuteur dont la discrétion laisse place aux objets ainsi qu’à leur puissance évocatrice. Ces « objets égrènent les souvenirs ». Il y a là « des livres qui ne s’ouvrent plus pour personne ». Cette chambre est celle d’un passé où, comme l’indique le titre de la première section de l’ouvrage, « Verticales », des fillettes se tenaient droites au sein d’un territoire qu’elles habitaient pleinement. Ces enfants vivaient dans « les rivières les lacs la mer » ; leurs cheveux étaient mouillés. L’autrice filera une très sensible métaphore avec ces cheveux. Au fil des pages, de mouillés qu’ils auront d’abord été, ces cheveux deviendront « fous », « mêlés », cassés; puis seront à nouveau mouillés. Les métamorphoses qu’auront subies les fillettes sont également accentuées par d’autres éléments. L’un des principaux facteurs de leur transformation est lié à la trahison. Celle-ci est annoncée dès le début du recueil. La première section a beau correspondre à la célébration d’un espace de liberté, elle annonce la déchéance prochaine, la fin de l’enfance, dont il aura été dit : « on ne touche jamais le fond de l’enfance ». Un tel fond est sans doute comparable au fond de l’eau attendant d’éventuelles noyées. Il est question « des reines qu’on trahira bientôt ». Le dernier poème de la section initiale débute par ce vers : « on nous trahira bientôt » et se termine par le mot « disparitions », mot faisant suite aux exergues.
Les « robes de mousse immaculées » du début connaîtront un sort comparable à celui des cheveux mouillés, puis finalement cassés. Viendra un temps où elles perdront leur pureté : « mes robes s’épuisent à me soutenir ». Notons au passage l’inventivité d’une telle formule. La poète, qui utilise désormais le je, a perdu sa consistance. À une chose aussi peu rigide qu’une robe était dévolue la fonction de faire tenir ensemble une femme qui allait s’effilochant. Peu à peu, celle-ci disparaît : « Je me quitte, trop petite robe ». Vers la fin du recueil, comme dans un soubresaut de vitalité, la poète manifestera le désir d’acquérir « une robe neuve ». Bien évidemment, nous voici au-delà d’un simple caprice vestimentaire.
L’horizon par hasard manifeste de très grandes qualités. Il est, par ailleurs, quelque peu troublant, sombre comme l’est souvent le fond de l’eau. Les deux dernières sections s’intitulent « Avant de disparaître » et « Effacement ». On y voit le je sombrer en eaux profondes : « Mes poumons emplis de roche je creuse les bas-fonds à la recherche d’une sortie de secours, d’une queue de sirène. J’ai de toute façon perdu mes jambes entre deux apnées ».
Recension publiée le 19 octobre, 2023 dans le Numéro 172 du magazine Nuit blanche
Il est rare qu’après une dédicace ou quelques épigraphes un ouvrage de poésie s’ouvre sur des propos tenus par un médecin. Ici, les propos ont trait au cœur, au « remarquable travail mené par cette pompe au ‘‘poum-ta’’ caractéristique, dont la discrétion et la régularité sont les gages de son engagement à long terme. » Le docteur Alain Vadeboncœur précise que le « cœur assure son activité fondamentale durant parfois tout un siècle ». D’où le titre du recueil. Un titre dont la douce ironie n’a rien d’enjoué. Nous l’apprendrons assez vite, la poète a de graves ennuis de santé. Son vieux cœur est fatigué.
Elle qui voit venir la fin commence son recueil en évoquant sa toute première rencontre avec la mort. Elle est âgée de deux ou trois ans, peut-être quatre. Elle est très jeune puisque sa mère la lave dans l’évier de la cuisine.
Ce poème liminaire est extrêmement fin ; comme tous les autres du recueil, il dit beaucoup, il en dit gros en très peu de mots, sans grandes phrases : « conversation / sur la mort / autour de la table // quelqu’un / de la famille / éloignée. »
L’enfant demande si elle aussi va mourir. On lui répond : « Oui, mais / pas avant / longtemps ».
Longtemps.
J’aurai cent ans. Le deuxième poème élargit la portée du titre : « me voici / sur le seuil / du vieillissement // j’aurai cent ans / morte ou vivante ». Dès la page suivante, nous entrons dans le vif du sujet : « le cœur s’affole // à croire / qu’il se décrochera // j’entends / son tambour / sa rébellion ». Le ‘‘poum-ta’’ du médecin Vadeboncœur ne bat plus la mesure avec régularité. Le mot infarctus est prononcé.
Le schéma narratif de ce recueil est simple. La chronique de cette mort annoncée s’amorce dès l’ouverture, alors que très tôt avec ce cœur malade apparaît l’élément déclencheur. Déclencheur de quoi ?
On connaît l’inéluctable fin, on sait en quoi consistera celle du récit de chacun et de chacune d’entre nous, mais ce qu’auront déclenché chez Hélène Harbec les « grands coups de sabots / dans la poitrine », ce sont des pensées, des gestes, pour tout dire des poèmes marqués par une extrême délicatesse, une grande ouverture d’esprit et de cœur. La maladie l’aura conduite à adopter une posture qu’on pourrait dire empreinte de sagesse. On songe à Montaigne, au chapitre de ses essais intitulé « Que philosopher, c’est apprendre à mourir ». Oui, tout comme Cicéron, Montaigne dit ici quelque chose de beau et de grave. Seulement, dans le cas du livre d’Hélène Harbec, il me semble qu’il vaudrait mieux dire que philosopher, voire poétiser, c’est plutôt apprendre à mieux vivre.
Des poèmes empreints d’amour, de reconnaissance, d’ouverture à la vie, célébrant le vivant, voilà ce qu’auront déclenché ces coups de sabots dans sa poitrine. Forcée à ralentir, la poète, souvent grabataire, observe le monde autour d’elle, voit les « gerbes de graminées / [qui] se balancent au vent / à la rambarde du balcon ». Ce sont des choses toutes simples, comme en donne à voir « le soleil / chatoyant / sur les armoires / muettes », qui lui font ultimement apprécier la vie. Et le soleil « se faufile / touche la main / chaque fois qu’elle porte / la tasse à ma bouche. » Tant de choses à voir, et qui apaisent dans la maison silencieuse que, par moments, la poète quitte afin d’aller contempler le monde dans ce qu’il a de plus beau.
Sans empressement je pars retrouver les arbres, les oiseaux le fleuve et le ciel qui n’ont rien à redire
et font de moi une vivante
Il n’y a rien de pathétique dans les poèmes de J’aurai cent ans. Rien de larmoyant. Les violons de l’automne ne geignent pas, ne font entendre aucune plainte. Bien sûr, la poète sait qu’il y a lieu de pleurer. Elle le confesse : « il y a matière / à pleurer / jusqu’à / la fin des jours », tandis que dans un autre poème elle réalise que « pleurer / c’est / originel ». Mais si pleurer fait partie de notre vie de la naissance à la mort, c’est aussi parce que c’est une forme d’expression. Il y a un langage des larmes : « Des choses / qu’on ne peut dire // non pas pour les cacher // le silence / leur va mieux // ou les larmes ».
La femme qui se sait condamnée se surprend à supplier : « s’il vous plaît / pas tout de suite // laissez-moi / vivre / encore ». Ces paroles qui s’échappent d’elles la portent à s’interroger : « mais / à qui s’adresse / cette requête // qui l’exaucera ? » Elle en vient bientôt à adopter la posture du recueillement, un peu celle de la prière, « mains jointes / autour de la flamme » ; mais, bien qu’elle poursuive son chemin telle « une communiante », la spiritualité chez elle se développe « sans religion / sans Dieu ». Il s’agit en fait d’un « enchantement » qui « ne se décrit pas ».
Éblouie par la neige, elle médite : « quelle aurore / […] me soulèvera / de ferveur / pour les petits riens ». De toutes petites choses, des souvenirs comme celui qui lui revient ici en mémoire : un « faisceau de lumière / à la cave de l’enfance / […] rayon hypnotisant / d’où allait surgir / un tourbillon de poussière / remplie de présence ».
Elle aperçoit ici et là des splendeurs. Une « roche trouée / de l’île Miscou / devient un trésor ». Lors d’une promenade, elle s’arrête devant une fleur sauvage se tenant à l’écart de ses sœurs regroupées en myriades ; devant l’unicité de cette égarée, elle s’interroge : « que lui vaut d’exister / d’être vivante ». Les plus humbles manifestations de la vie la réjouissent.
Soleil rouge de fin de journée sur les façades
une apparition un ravissement
comment dire plus loin la beauté
j’honore la joie qui me vient
La femme qui aura cent ans oscille entre espoir et désespoir, elle chancelle ; mais c’est avec une certaine légèreté qu’elle se maintient dans le vivant, qu’elle ne sombre pas dans le désespoir.
Qu’est-ce qui me garde d’écrire des mots de désespoir ?
Qu’est-ce qui m’engage à tenir un flambeau ?
Il est peut-être exagéré d’accorder trop d’importance à ce qu’un rêve révèle. Dans un très beau poème, d’aimables revenants accourent auprès d’elle. Leur présence la soutient, il s’agit de celle de ses parents bienveillants lui apportant le réconfort d’une parole d’encouragement. Ils surviennent alors qu’elle s’enfonce dans l’océan infini. Ils se portent à son secours, marchant « sur l’eau / à grandes enjambées ». « Va, disent-ils / en passant / dans le rêve // continue / ne t’inquiète pas ».
Bien que la mort soit pour elle devenue un « horizon [qu’elle] ne quitte pas des yeux », elle se résout à accepter avec grâce sa venue imminente. Elle consent, ne résiste pas.
Les pivoines ébouriffées dans leur soie embaument l’air
tranquillement la fatigue devient douce participe à l’abandon
La fatigue a beau confiner la malade dans un lit trop étroit, il lui arrive de se lever et de se laisser emporter par la danse.
Corps souple
il me semble n’avoir jamais si bien dansé
si librement
pieds nus j’exulte de danser
le miroir jubile
Dans ce très beau poème, le corps de l’écrivaine retrouve sa souplesse d’antan. Et son esprit est tout aussi dansant. Alors que dans un poème précédent elle exprimait le désir « d’être allongée / sans points de pressions // suspendue / au-dessus / du vent », elle s’abandonne ici à la joie et, comme partout ailleurs dans son recueil, elle se laisse poétiquement porter par la toute légère brise de l’inspiration. Plus que jamais peut-être ne laisse-t-elle ses mots danser avec autant de liberté sur la page. Les mots sont suspendus « sans points de pression », ils semblent flotter, dénudés dans le miroir de la page pour le plus grand bonheur des lecteurs et lectrices.
Abattement et regain de vie alternent. La femme sait que pour elle le glas inévitablement se fera entendre. « Ça viendra », écrit-elle dans un poème. Et plus loin, elle reprend les mêmes mots : « viendra / ce qui / viendra ».
À la toute fin, évoquant ses tout derniers moments, elle songe à « l’enfant de jadis », cette fillette qu’on lavait dans l’évier de cuisine : « l’enfant de jadis / se rappelle / qu’elle ne sera / pas seule / dans la mort // son cœur s’apaise ».
Elle ne sera pas seule dans la mort.
Il me plaît de penser que du rêve à la vie dans l’au-delà telle qu’il nous arrive de l’imaginer, même « sans religion [et] sans Dieu », des parents capables de marcher sur l’eau peuvent être en mesure d’ouvrir les bras afin d’accueillir celle qui aura alors cent ans.
Voici un livre de poésie. Assurément, la parole y est poétique, mais un titre ne doit pas être pris à la légère. Cet ouvrage constitue bel et bien une manière de conte. Or, nous le savons, l’univers des contes fraie parfois avec l’horreur. L’enfance a beau être à l’honneur, l’enfer y côtoie le paradis la plupart du temps.
« Je ne parle plus que la langue d’un idiot. » J’extrais ces mots du précédent recueil de l’auteur. Demeures était un charmant recueil. Mais qui parle de charmes avec Demeures et Une façon de conte doit insuffler à ce mot tout ce que vivre et mourir implique de souffrances et de malheur. Rien ne me semble plus grave que la légèreté à l’œuvre dans ces recueils.
Mon souvenir de Demeures repose en grande partie sur le plaisir que m’avaient procuré ses illustrations ô combien naïves. Les sourires que m’adressaient les petites maisons vivement colorées de l’artiste me séduisaient grandement.
J’ouvre Une façon de conte et tombe sur ceci.
« Ses doigts cherchent la lumière parmi les limbes de cet homme sous haute tension. Pain. Lune sur chaise. Sucre lent. Ce crime en marge du roman Crooked House. Souillures. Éducation. Ses premières déclinaisons sans euphémismes ni pardon. »
Suis-je séduit ? Il y a là de quoi décontenancer, en tout cas. Ces phrases détachées, dont l’une ne contient qu’un seul mot, ont presque toutes du sens, un sens, mais lequel ? Que fait la lune sur un banc et que signifie « sucre lent » ? Lent peut-être à fondre dans une tasse ou lent dans la mesure où le pain (rond ici, comme la lune) appartient à la famille des sucres lents ? Les liens entre les phrases, et même entre les mots, sont ou bien absents, ou bien tenus sous le boisseau ; liens à chercher et peut-être à découvrir pour peu que l’on soit curieux. Or, il me semble que l’on a intérêt ici à se montrer tel. Le jeu en vaut la chandelle. Ce petit tableau, pour composite que soit la scène qu’il propose, est loin d’être insignifiant ; il a pour élément principal un thème qui sera développé avec à-propos tout au long du recueil. Il s’agit du thème de la souffrance.
Les quelque 30 morceaux ou poèmes que contient ce recueil, sans compter les 14 dessins qui participent de leur mouvement, proposent une histoire. C’est l’histoire d’une femme qui au départ plonge ses doigts dans les limbes d’un homme « sous haute tension ». On le voit, ce drôle de conte sera loin d’être amusant. L’homme est mal en point et sa compagne ne se porte guère mieux. On parle dans son cas d’une « artère de la tête du fémur rompue, comme ces visions de ballerines éborgnées ». Ces deux personnages entretiennent une relation toxique : « Sa nuit s’approche d’une autre nuit ».
La façon dont est fait ce conte a d’abord de quoi déconcerter. À sa lecture, notre œil semble vissé à un kaléidoscope. Des dizaines de petites informations scintillent et papillotent sur la page. On cerne difficilement la logique les reliant, quoique assez tôt du sens vient à s’en dégager. C’est que cette prose poétique n’a rien d’absurde ou de gratuit. Certes, elle procède d’une véritable liberté créative, mais de l’apparente incohérence qu’entraîne cette liberté point une indéniable pertinence. La manière est fantaisiste, l’atmosphère du conte se rapproche de l’onirisme mais, paradoxalement, c’est le réalisme qui prime dans ces petits fragments de récits. On y voit des images très crues, pour ne pas dire empreintes de cruauté. Huot traite d’une dure et pénible réalité. Cet enfer, il parvient à le rendre avec brio.
Les représentations de l’univers qu’il dépeint sont percutantes. Elles s’accordent avec la violence du monde brisé où évolue en chute libre le personnage féminin du conte.
Elle n’a que dix-huit ans. Elle tombe. « Creux. Creux. Plus bas dans la blessure. » « Frappe à la porte du loft de son client. » « Fume le fentanyl. » « Aujourd’hui, elle se mutile le bras à l’exacto. » Elle se sent sale. Mais, lorsque l’on veut « se laver de ces langues stériles comme un fait divers sur sa peau […] prendre une douche », cela n’enlève rien à l’horreur. Il faut des fleurs, beaucoup de fleurs pour en venir à bout, ne serait-ce que l’espace d’une rêverie.
Il y eut de beaux moments. Par exemple, lorsque sa mère tendrement caressait « sa chevelure mouillée en lui lisant Le roitelet des frères Grimm ». Dans le présent misérable où s’abîme cette jeune prostituée, il y a des lueurs du passé qui reluisent, quelques fleurs de jadis parviennent à refleurir malgré tout. C’était au temps de l’innocence. « S’animent les paysages simples. Années blondes et bleues. » Dans les « replis du mur », la jeune femme « perçoit la mer. Un quai. Bouquet de violettes des bois et monnaies du pape ». De rares moments de bonheur affleurent ainsi à travers les souvenirs. Dans l’un de ses dessins, l’auteur cite Jean-Luc Nancy : « Il n’y a de sens qu’à fleur de sens ». Ce sont finalement des fleurs que le poète offre en guise de consolation à sa pauvre héroïne. Le recueil prend fin avec ces fleurs qu’on pourrait croire dessinées par une main d’enfant.
Publié d’abord dans le magazine Nuit blanche Numéro 173
Paul Verlaine dans son poème intitulé « Art poétique » atténuait les mérites alors séculaires de la rime et du vers régulier. Le vers impair — il mettait une majuscule à ce mot — favorisait selon lui la musicalité. Martine Audet pratique le vers libre. Si sa poésie est agréable à l’oreille, ce n’est cependant pas en raison de l’Impair. Davantage que la musique, ce sont les arts visuels qui se rapprochent de sa poésie — les liens étroits entre ses poèmes et les dessins qui les accompagnent ne peuvent être passés sous silence, ils sont éloquents : poèmes et dessins dialoguent entre eux tout comme le font dans le recueil le rêve et la poète. En effet, en maints passages, le rêve prend directement la parole pour s’adresser à la poète ; celle-ci l’interpelle également.
Rien n’est sans doute plus parlant que le rêve, ou davantage révélateur. Que révèle précisément le rêve ? Cela reste difficile à dire, mais c’est sans doute le poème qui, grâce à une certaine forme de traduction, de translation, permet le plus de se rapprocher des vérités que le rêve dévoile et d’appréhender ses réalités aux contours toujours indécis. Le poème, en tout cas chez Martine Audet, semble y parvenir.
L’Impair se montrait « Plus vague et plus soluble dans l’air, / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. » Selon Verlaine toujours, ce type de vers rendait possible l’alliance du « Précis » et de « l’Indécis ». Or le précis n’est pas une propriété de l’univers de la poésie. Laissons à la science le souci de la précision, la méthode poétique étant d’une nature plus souple, qui justement se rapproche du rêve et du type de dessins que pratique la poète. De même que la représentation dans ses dessins n’a rien de clairement identifiable, le sens de ses poèmes entretient avec le contenu des mots qu’ils libèrent des rapports qui ultimement en viennent à reposer sur l’interprétation que peut en faire le lecteur.
Les poèmes de Martine Audet paraissent émaner d’un certain silence et chercher à y retourner, comme si le sens y était brouillé. Mais c’est là une impression. La discrétion est cause de cette impression. Discrétion dans les deux sens du mot, dont le plus familier : celui relatif aux personnes ou aux gestes voilés par une certaine pudeur, une certaine retenue à tout le moins. Cette discrétion s’oppose à ce qui est ostentatoire. Or il est question aussi en linguistique d’éléments discrets. Un phonème, un morphème, un mot sont des éléments discrets. La poésie de Martine Audet se rapproche du murmure. La poète fuit l’éloquence, les imposantes rhétoriques, l’hyperbole et les grandes envolées. En cela, sa poésie se montre discrète. Par ailleurs, la poète ne révèle pas tambour battant les sentiments ou les idées qui l’animent. Pas d’exhibitionnisme chez elle. Ajoutons la simplicité, la presque nudité de son verbe, la parcimonie avec laquelle sont déposés les mots sur la page. À tel point qu’on pourrait croire faire face justement à des éléments discrets : des mots quasiment séparés les uns des autres. Est-ce à dire que l’auteure n’écrit pas des phrases ? Non. De toute évidence, elle écrit des phrases, mais des ellipses y apparaissent entre les mots. Autrement dit, les liens qui les unissent disparaissent, sont tus, effacés. Tout se passe comme si la syntaxe — dont la fonction est de relier entre eux les éléments constitutifs du discours afin d’assurer la circulation du sens à travers les phrases — liait entre eux des segments dont les rapports, en raison des ellipses, restaient tapis à l’ombre des mots. De même, à l’intérieur d’un vers ou de petit groupe de vers, les mots semblent se suivre sans être en tout et partout éclairés par le contexte où ils se succèdent.
La rareté des mots, la brièveté des poèmes vont souvent de pair avec les deux types de discrétion dont il est question. On voit des poètes noyer le sens de leurs poèmes dans des fleuves intarissables ; ils étourdissent leurs lecteurs avec mille et un feux d’artifice. Martine Audet procède autrement. En réalité, le sens au cœur de ses poèmes est bien loin de s’avérer absent. Il demande seulement d’être découvert au moyen de lectures attentionnées. Et encore, le sens sera-t-il alors en grande partie tributaire de la collaboration du lecteur ou de la lectrice. Il en va dans À toute heure comme dans tous les recueils, la main qui écrit trace des mots qui essaiment dans des sens variables, au gré de qui en vient à les saisir. Or certains lecteurs se préoccupent moins des significations que de la seule beauté des mots, préférant s’en tenir à ce qu’évoquent les poèmes, à ce qui en eux est « soluble dans l’air », aux dessins que font les mots sur la page, aux portes du rêve qu’ils entrouvrent.
Rêve. C’est bien là le maître-mot du recueil, de ce recueil qui dans sa profonde modestie charrie des richesses inouïes.
À toute heure, la mort peut venir nous chercher. À toute heure, toutes sortes de choses peuvent se produire. Or nous sommes ici sur le terrain du rêve, dans une zone du monde réel qui est à la fois obscure et lumineuse. Je les sors de leur contexte, mais voici deux vers qui disent ce que je crois voir à l’œuvre dans ce recueil et qui à mes yeux révèle la nature de la quête de la poète : « Est-ce, entre toutes / la place des mystères ? » Voilà, elle interroge des mystères. Il y a quelque chose de mystérieux dans ce recueil, et aussi dans les vies que nous menons. Je pense que les mots de Martine Audet tendent à souligner ce mystère, à le débusquer. Nous vivons à même la mort, pourrais-je dire. La frontière n’est pas étanche qui nous en sépare. Chose certaine, la mort ici occupe une place centrale. Elle apparaît dès le poème liminaire.
Il suffit de dire que chaque nuage est une respiration. Une fois dit, il faut les formes et les usages, un amas de pierres, la redoutable dépouille. Mais aussi quelque chose du sujet tendre — roses pétries de roses — un monde comme réponse au mystère.
Tout cela est quelque peu énigmatique ; le mot mystère n’est pas fortuit. Le premier vers ouvre l’espace, montre un ciel très au-dessus dont chaque nuage correspond peut-être à la respiration de la dépouille dont il est question au troisième vers, avec cet amas de pierres faisant songer à un cimetière, et sans omettre ici les roses de circonstance ornant le monument ou que portent dans leurs mains les endeuillés, ainsi que les usages prescrits lors d’une mise en bière, ceux de la cérémonie, avec les discours funèbres évidemment appropriés.
Je ne passerai pas en revue tous les poèmes, mais le second apporte une précision qu’il me faut rapporter. On la trouve dans les deux derniers vers : « À toute heure, / je suis capturée. » Capturée ? On s’interrogera. Est-ce la mort qui nous captive, dans tous les sens du mot ?
Dans le vers précédent, nous pouvions lire ceci : « Dors, bête à crânes. » Qu’est une bête à crânes ? Je l’ignore. Cependant, d’autres passages du recueil évoquent des bêtes, ou la bête. Un peu avant la fin, du recueil, un très beau poème contient un passage tout ténu de lyrisme : « Oh ! Pauvre bête ! // Tes crânes sont le refrain / des chutes étoilées. »
Mais revenons au passage précédent : « Dors, bête à crânes. // À toute heure, / je suis capturée. » Ce sera durant le sommeil que le rêve se manifestera. Il prendra la parole pour faire des recommandations à la poète, lui offrir des conseils. Cette dernière écrit : « J’étais seule / et ma langue sortait / d’un rêve. » Les poèmes du recueil ont partie liée avec le rêve. Ils sont écrits dans un état similaire, en phase avec le rêve. La poète parle à son rêve : « Et, à mon rêve, je dis : / relève l’ombre / des arbres. » Pour plus de ciel ? Pour davantage de lumière ? Et s’agit-il ici des grands arbres dont les feuillages touffus recouvrent les pierres tombales ?
Puis, après avoir recommandé au « je » du poème de glisser son « âme entre les astres », quelques poèmes plus loin, le rêve reprend la parole pour dire : « approche des rives / de ton mal. » Voilà qui est loin d’être insignifiant. On le voit, la poète navigue en eaux troubles. Le poème dont sont extraits ces vers mérite comme tant d’autres d’être entièrement retranscrit.
Que fallait-il briser ? Que me faut-il étreindre ?
Vais-je, pour d’autres étoiles, taire ma nuit ?
Le rêve dit : approche des rives de ton mal.
Parmi les images, le monde est un morceau de mer inégalé.
Le rêve prendra la parole aussi pour recommander à la poète de se tenir « sous l’empreinte / des lumières », de croire « aux ailes d’obscurité » et de ne pas craindre « l’écart ». La poète ne sera pas en reste. Elle lui demandera de calmer les mots de son heure et finalement elle lui dira ceci : « attache mon nom / sous l’arbre. » Comment ne pas songer une fois encore à un cimetière, à un nom qui sera inscrit sur la pierre, sous un arbre ? Comment ne pas y songer ? Facilement. Il est facile de penser à tout autre chose. Il suffit de suivre d’autres pistes que celles que ma lecture m’a permis de mettre à jour.
Chemin faisant, on se montrera attentif à ce qui a trait aux nuages, aux pierres, au cœur, aux oiseaux, aux os qui avec les crânes témoignent peut-être d’un tout autre phénomène que la mort, à la main qui cherche à « raviver l’ombre », aux chevaux qui galopent d’un poème à l’autre, surtout peut-être à différents passages où la poète parle des mots : « Faut-il, en chaque mot, / habiter les mots, // tout le désordre / du poème ? » Voilà une question qui mérite réflexion et dont la lumière éclaire peut-être la pratique de la poésie chez Martine Audet. On sera également sensible à la présence des arbres et de la pluie — combien de magnifiques choses sont dites à son sujet. Lisez plutôt et savourez.
Quelles étaient mes promesses ?
Que sont-elles maintenant ?
Suis-je pareille aux pluies qui retombent sur elles-mêmes ?
On présentait autrefois Anne Hébert en recourant à une expression qui aujourd’hui ferait sourire. On disait qu’elle était une « grande dame » des lettres québécoises. La formule avait le mérite de souligner son importance. Elle pourrait reprendre du service dans le cas de Martine Audet.
Un bref avant-propos ouvre le recueil. La poète y confesse avoir lu un peu trop rapidement un énoncé. Elle avait substitué au mot ronde celui de monde. Il en résultait la phrase suivante : « Je n’avais jamais remarqué que le monde n’était pas tout à fait fermé ». Serait-ce là une invitation à substituer d’autres mots à ceux que l’autrice nous adresse ? Sans doute Des formes utiles incite-t-il à croire que le monde n’est pas tout à fait fermé et que l’on peut, à l’instar de l’écrivaine, donner « aux mots la puissance d’être / avant d’être / de croire / avant d’y croire ». Peut-être aussi peut-on donner aux mots la puissance d’être autre chose que ce qu’ils semblent être ou à tout le moins signifier. Chose certaine, c’est à une lecture singulière qu’elle nous convie.
De poèmes écrits au je, comme c’est ici le cas, on s’attend à ce qu’ils manifestent une présence incarnée. Souvent, à travers des poèmes de nature intime, une image du je en vient à se préciser. Les traits d’une personne plus ou moins imaginaire se dessinent. Or, ce que le je dit et accomplit chez Martine Audet laisse tout d’abord perplexe, offrant peu de prise sur la personnalité du je de ses poèmes. Par exemple, la poète écrit qu’elle « épingle l’origine côté face ». Ou, encore, qu’elle « coupe des mots à la nuque ». Pourquoi pas ? Dans ce monde poétique où l’on nous invite à faire une ronde, pour vraiment entrer dans la danse, il faut trouver ou se forger une clef. Évidemment, on y parvient à condition de ne pas lire trop rapidement. Mais « [i]l y a beaucoup de silence en une seule clef ».
Dans un recueil, des vers plus ou moins obscurs ressemblent parfois aux passages de récits où rien ne semble se passer : ce sont des passerelles. Ces vers dont la clarté nous échappe, c’est comme de la nuit intercalée entre les étoiles ; ils permettent aux plus fulgurants de briller davantage. Du reste, obscurs pour les uns, ils semblent pour les autres ne nécessiter aucun décryptage. Même si la poète les a vraisemblablement produits en suivant la dictée de ses fantaisies, elle doit voir en eux, au-delà de l’étonnement où ils la jettent, un trouble lui paraissant valoir non en tant qu’énigme, mais bien plutôt en tant que révélation. Les liens qu’échangent la rêverie et la création sont nombreux. En poésie, on ne les compte pas. On laisse parler les mots et l’on tente de les écouter, quand bien même la poète déclare que « [q]uoique je dise, / je me tais ».
Bien qu’elle s’exprime de manière plutôt discrète, Martine Audet est loin de se taire. Portés par des vers souvent lumineux, des aveux troublants apparaissent çà et là dans son recueil. Des émotions sont communiquées, et non pas uniquement exprimées. Elles ont trait principalement à la mort, à l’enfance, à la pluie et à la peur. Dans Des formes utiles, les poèmes sont prégnants. Aucun n’est insignifiant. À des sentiments parfois délicatement violents s’ajoutent des pensées, des interrogations : « N’ai-je fait que répondre / à des questions jamais posées ? » Dans cette poésie finement ouvragée, où se manifeste la plus sensible intelligence, le cœur semble être la seule réponse qui vaille.
Publié le 20 octobre, 2023 dans Nuit blanche Numéro 172
En relisant cet article, j’ai peiné à bien saisir dans quel contexte et comment « ronde » et « monde » avaient pu être confondus. Pour clarifier ce qui ci-haut est mentionné au sujet du « lapsus » de lecture commis par la poète — la confusion terminologique à laquelle elle réfère dans la courte introduction de son recueil—, je juge bon de recopier ici le texte d’ouverture Des formes utiles.
Je n’avais jamais remarqué que le monde n’était pas tout à fait fermé avais-je lu trop rapidement au dos d’une carte postale envoyée depuis New-York. Je n’avais jamais remarqué que la ronde n’était pas tout à fait fermée était-il plutôt écrit puisqu’il s’agissait d’un commentaire sur une célèbre toile avec ses corps entraînés par le mouvement d’une danse. Je donnais aux mots la puissance d’être
Voici un livre qu’on aurait tort de ne pas prendre au sérieux. Sans être le moindrement didactique, il permet à ses lecteurs et lectrices de se familiariser, si ce n’est déjà fait, avec le monde de l’anarchie, avec les idées anarchistes. C’est avec des poèmes qu’Anne Archet exprime et communique ses idées, des idées il va sans dire anarchistes, et je dirais des idées qui semblent aller au-delà de l’anarchie.
Le patronyme de la poète est-il un pseudonyme ? Elle qui a plus d’un tour dans son sac, qui regorge d’inventivité et n’hésite pas à rigoler quand l’arme de la rigolade lui semble opportune, aurait pu non sans sérieux changer de nom afin de mieux s’identifier à ses idéaux. Anne Archet sonne en effet comme anarchie. Ajoutons que l’archet ne produit pas que de la musique et que le mot dérive d’archer, mot désignant le fabricant d’arcs ou le tireur d’arcs. Une autre arme. Cela m’a trotté dans la tête et j’ai fait de petites recherches. Les Archet ne sont pas légion. En France, entre 1966 et 1990, on compte un total de 38 naissances inscrites sous ce nom. Depuis 1890, 138 personnes seulement ont porté ce nom en France. Au Québec, Anne Archet porte un nom aussi original que l’est sa poésie.
Sirventès. J’ai cru d’abord avoir affaire à un jeu de mots, à une sorte d’écho du nom de l’auteur de Don Quichotte. Sirventès après tout sonne comme Cervantes. C’eût été un calque pertinent. Or ce mot anciennement désignait un poème moral ou satirique traitant de l’actualité politique. Les troubadours de la Provence chantaient des sirventès aux 12e et 13e siècles. Aujourd’hui, Anne Archet ne chante pas les siens, mais elle renoue avec l’esprit de contestation des sirventès d’antan. Son livre toutefois est d’une criante actualité. On y perçoit l’indignation, mais le rire l’emporte ici sur le cri. La poète monte rarement sur ses grands chevaux afin de déclamer sa révolte. Elle le fait toutefois dans « Sirventès de la terreur ». On croirait y entendre un saint Jean-Baptiste lançant ses anathèmes et ses imprécations du fond de sa geôle. Ailleurs, elle use plutôt de l’ironie, de la dérision. Sa révolte n’a rien de franchement comique, même si la poète ne néglige pas de manier tour à tour la pointe d’humour et la flèche du sarcasme. Son gaz lacrymogène est souvent hilarant.
Elle le précise d’emblée, dès le premier poème, elle veut « écrire avec le poing levé / Des poèmes au gaz lacrymogène / Des poèmes pour changer le monde / Des poèmes pour abattre / Ce qui nous écrase / Ce qui nous éteint / Ce qui nous broie / Ce qui nous tue ». En un mot, ses poèmes combattent l’oppression, « l’injustice et l’horreur du monde ».
Sirventès est un ouvrage de contestation, de rébellion. C’est surtout au nom des femmes que la poète revendique. Le deuxième poème du recueil les inscrit clairement au sein de son programme. Sirventès : paroles de femmes, luttes afin d’obtenir leur liberté. Les poèmes du recueil portent la parole des femmes, exception faite de quelques-uns, en tout cas de celui qui s’intitule « Second sirventès de la révolution » dans lequel la poète parle des gens en général et non des femmes en particulier. L’auteure est féministe. Son propos cependant embrasse plus large que la seule cause des femmes. En fait, elle désire « que toustes soient libres ».
La liberté est plus qu’un thème, elle est le principal objectif de sa quête. La poète veut « Étudier le plan de la ville / Pour apprendre / Comment la détourner / La faire fonctionner comme un poème ». Chez elle, la liberté, l’amour, la poésie et la vie sont presque des synonymes. Aussi écrit-elle qu’elle veut
Continuer à inventer À créer sans cesse d’autres actions Avec mes amants de feu Avec mes amantes de lumière Aussi longtemps qu’il le faudra C’est-à-dire jusqu’à ce que Nous soyons hors de portée de la mort Jusqu’à ce que nous basculions Dans le règne des vivants
Et par quels moyens compte-t-elle parvenir à ses fins ? Il leur faudra à elle et ses ami(e)s, compagnes et compagnons, amantes de lumière et amants de feu
Fonder des journaux des blogues Des podcasts des chaines vidéo Imprimer des tracts des affiches Faire des films du théâtre Chanter des chansons Crier dans la rue Des mots drôles et vrais Des mots qui font sens Qui disent la beauté de l’anarchie Qui disent la volonté de la liberté Ouvrir les oreilles au son du désir
Le livre parle et, ce faisant, entame et poursuit la révolution. Sans théoriser le projet révolutionnaire, la poète réfléchit, non sans lucidité, aux conditions, aux gestes, aux conséquences de son action anarchiste.
Appeler au renversement Du gouvernement Est un crime
Renverser le gouvernement N’est un crime Que si on échoue
Ne verra-t-on dans son recueil qu’un idéalisme, dont je m’empresse de ne pas dire qu’il serait angélique — notre poète ayant des cornes ?
Le poème intitulé « Sirventès du crépuscule » est un poème lyrique qui chante et peint l’horizon d’attente de la poète. Comme dans plusieurs de ses poèmes, elle y recourt à l’anaphore, procédé stylistique de renforcement propre aux poètes qui ont du souffle ainsi que la volonté de bien se faire entendre. Le poème se déploie sur quatre strophes généreuses et bien remplies, dont trois commencent par « Quand viendra le crépuscule ». Les verbes sont au futur : « Il y aura ». Ce qu’il y aura, c’est ce à quoi aspirent ceux et celles qui veulent désespérément transformer politiquement le monde et changer poétiquement la vie : il y aura donc « du vin sous les arbres / Il y aura des rires de feu / Il y aura des pleurs orgiaques / Il y aura des copulations / Immenses comme la Voie lactée ».
Ce poème évoque l’attente d’une fin, plus précisément la fin du monde tel que nous le connaissons depuis déjà trop longtemps, disons depuis l’aube de l’humanité, très peu humaine aux yeux de la poète en raison de ce que Rolland Giguère appelle la main du bourreau. Il écrivait : « la grande main qui nous cloue au sol / finira par pourrir / les jointures éclateront comme verres de cristal / les ongles tomberont // la grande main pourrira / et nous pourrons nous lever pour aller ailleurs. »
C’est là une note d’espoir que peuvent entendre les oreilles ouvertes au son de ce grand désir des lendemains qui chantent. Et c’est justement ce vers quoi tend tout ce recueil qui assurément exprime les vœux les plus chers de la poète.
Quand viendra le crépuscule Je serai avec toi, debout sur la falaise Le vent salé soulèvera tes cheveux et tes lèvres Nous avons si longtemps rêvé de ce moment Nous avons si longtemps rêvé de l’océan Que nous serons rieuses transies et mouillées Émues comme des gamines jusqu’à l’aurore
Le « second sirventès de la révolution » oppose l’hiver interminable qui enfouit sous la neige « tout espoir de vie » à la naissance du printemps à venir : « L’idée bourgeonnera pleine de sève / Et ses enfants innombrables marcheront / Pieds nus dans les villes de l’univers ». De quelle idée s’agit-il ici ? L’ensemble du recueil ne laisse aucun doute sur ce point. Ce poème la reformule. Il s’agit de l’idée « d’être enfin laissés à nous-mêmes », enfin libres, libérés, ayant échappé à l’emprise des maitres. Notons au passage que l’image ici d’enfants qui « marcheront / Pieds nus dans les villes de l’univers correspond plus ou moins à un cliché de propagande communiste voire au type d’illustrations que renferment les brochures que distribuent les Témoins de Jéhovah, quoiqu’à bien y penser les élus chez ces apôtres de l’amour divin se baladent plutôt dans des champs fleuris sous un doux soleil parmi des ruisseaux paisibles et des oiseaux qui ne sont ni des corbeaux ni des charognards. Anne Archet n’offre rien de tel.
Le recueil fait la promotion du chaos. Sur le plan de la forme, il n’a cependant rien de chaotique. Tout y est solidement ficelé. La cohésion de l’ensemble est remarquable. On retrouve dans les titres de la majorité des poèmes le mot sirventès et dans chacun sont reprises et développées les idées relatives à l’anarchisme. Une pensée traverse le recueil et bien que forcément son développement entraîne son lot de répétitions — sonnant comme des coups de marteau qu’on se donne sur la tête afin de bien y faire entrer une idée —, une grande variété de formes et d’images fait que toujours en le lisant on cherche à aller de l’avant, car c’est de surprise en surprise qu’on y avance, la poète proposant des pièces qui s’enchaînent en énonçant des idées qui jamais ne sont insignifiantes et en réinventant toujours sa manière.
Dans ses poèmes, elle recourt à l’éloquence du crachat, où blasphèmes et imprécations jouent un grand rôle, aussi important que celui de l’ironie. Nous assistons à un amalgame de burlesque et de romantisme révolté. Un Baudelaire et un Breton acquiesceraient. Sur eux le charme opérerait. La jouissance exubérante de cette poésie a de quoi séduire. Rarement voit-on célébration plus intense du désir, Archet réclame une liberté créatrice totale, à la mesure de ses désirs.
Des puristes prétendront sans doute que cet ouvrage est inégal, qu’il contient des pièces parfois convenues, que la poète s’y répète, que l’on comprend assez tôt en la lisant qu’il y a des oppresseurs et des victimes, que le capitalisme est le monstre à renverser, qu’elle prêche dans le désert à une petite bande de converti(e)s et qu’elle donne dans un idéalisme révolutionnaire qui au-delà des mots ne produira jamais rien de concret. Ils constateront que la poète y fait des entorses à la langue. Ils excuseront de simples distractions du genre « quelles » mis à la place de « qu’elles », mais ne pardonneront pas certaines peccadilles. Par exemple, dans « Sirventès de la révolte » se trouvent les vers suivants : « Il n’y a que les tactiques que nous préférons / Celles pour qui nous avons un talent ». On remplacerait le « qui » par « lesquelles ». Autre exemple : il est question dans un poème de la violence « qu’ils exercent à d’autres que moi ». On dira plutôt « qu’ils exercent sur d’autres que moi ». Ou ceci : le pronom « se » alors qu’il faudrait écrire « me » : « Ou alors est-ce moi, tout simplement / Qui vis dans ce monde-prison/ Et qui chaque matin se contente / De trainer mes chaines sur le sol / Dans l’espoir chimérique / Que l’usure les briseront ? »
Mais si plutôt que de s’alarmer devant de si petites fautes, on entreprenait plutôt d’entendre le propos de la poète et de célébrer sa justesse et sa force expressive. Le poème duquel j’ai extrait cette micropuce — un « se » mis en place de « me », une erreur qui à l’oral ne se perçoit pas toujours — s’intitule « Sirventès de la responsabilité ». Archet y pose une question qui est non seulement pertinente, mais qui est surtout fort troublante. Le poème débute de la façon suivante : « Qui est à blâmer / Quand une prisonnière se suicide ? » Il se trouve que le « se » fautif apparaît dans un passage tout aussi dérangeant que l’ensemble du poème, que l’ensemble du recueil, devrais-je dire. Les puristes peuvent aller se rhabiller. Ils sont aussi nus que le roi.
Si certains poèmes se rapprochent de la prose essayistique — et c’est évidemment en raison du fait qu’ils expriment davantage des pensées que des émotions —, d’autres ont un tour franchement poétique alors que le vers et l’image y conjuguent à eux seuls d’émouvantes pensées poétiques. Leur élévation, leur ton contribuent à produire des poèmes d’une grande qualité. Dans « Sirventès de la nuit », mais ailleurs également, nous ne sommes pas loin de la précision poétique d’un Baudelaire, de sa force expressive, de sa verve toute contenue.
Ceux qui tuent la noirceur, qui veulent l’éradiquer Sont les perfides ennemis de l’imagination Ils ont perdu la leur en donnant corps à la peur — et sont maintenant esclaves de leurs terreurs
Voici un autre extrait, il s’agit du dernier quatrain (mais je pourrais citer le poème en entier)
Contre les agresseurs d’étoiles nous liguerons Les créatures sauvages de notre création Et chaque parcelle d’obscurité gagnée sera pour nous Un nœud de plus dans le drap de notre évasion
On le constate, Anne Archet possède des dons étonnants, à coup sûr elle crée des images saisissantes. En cela, elle se rapproche de Baudelaire, mais, comme on l’aura remarqué, le ton de son poème fait aussi songer à l’auteur des Fleurs du Mal. Aucun(e) poète contemporain(e) n’oserait écrire un poème comme « Sirventès de la bête », un poème dont l’apparent conformisme est au fond franchement original. Le franc-parler de la poète est coulé dans un moule poétique qui depuis longtemps a fait ses preuves. La poète l’assume sans vergogne. Elle ne réinvente pas la poésie, ne cherche pas à produire de l’inédit inaudible, n’expérimente aucune nouvelle forme en vase clos. Elle parle librement, très librement, très clairement à tous ceux et celles qui ont des oreilles pour entendre « le son du désir ». La plupart de ses poèmes sont percutants, percussifs. La poète a du souffle, mais ne souffle pas sur des nuages. Son inspiration souffle sur le monde réel, sur notre monde contemporain. Ses positions sont tranchées, tranchantes. Elle ne fait pas dans la dentelle. Chez elle, les mots explosent. Ses poèmes éclatent comme des grenades. On n’en perd pas un mot et il y en a pourtant plusieurs, car elle est volubile. Ce ne sont jamais ou presque de grands mots abstraits. Et chacun est porteur de sens. Ses mots vont évidemment dans le sens de la révolution, et c’est l’amour et le désir qui les portent.
Il y avait du parnassien chez Baudelaire, mais aussi et surtout de l’intensité, de la révolte, de l’ironie et une sourde colère. On retrouve quelque chose de cet ordre chez Anne Archet. Sa prosodie toutefois n’est pas en tout et partout comparable à la parfaite prosodie de ce dernier. Sans doute la poète n’en a que faire du genre de poèmes savamment cadencés. Elle privilégie le sens, le sens porté par des mots expressifs, par une inventivité verbale qui jamais ne lui fait défaut. Elle se montre en cela drôlement efficace. Sa parole porte, que ce soit dans le registre lyrique ou le registre franchement comique.
On aura compris que je considère que ce livre est un très bon livre, qu’il retentit dans l’univers de la poésie québécoise comme une bombe même si, paradoxalement, il renoue avec une certaine tradition poétique en cela qu’il accorde le primat à l’expressivité et à la communication, à savoir que nulle part la poète n’y propose des charades ou des énigmes langagières. De toute évidence, Anne Archet tient à se faire entendre. Du reste, sa parole poétique entretient des liens étroits avec l’oralité. Lors de lectures publiques, si l’auteure s’adonne à cette pratique, il y a fort à parier que personne dans l’auditoire ne pourra s’embêter à chercher le sens de ses propos, à chercher midi à quatorze heures. Ils seront on non d’accord avec ce qu’elle dit, mais personne ne s’objectera à sa quête de liberté, à son plaidoyer en faveur de l’amour et de la vie. En prime, l’humour, la fantaisie et l’inventivité que leur servira la poète les amuseront.
Je le répète, on parlera de défauts et, par endroits, de baisse de régime. D’aucuns s’offusqueront de ce que la poète y cède à une facilité de bon aloi, seront dérangés par des stéréotypes révolutionnaires. À dire vrai, il se pourrait qu’ils soient plutôt scandalisés par l’audace de l’écrivaine, par sa résistance à céder aux dictats de la censure, elle qui appelle un chat un chat, une chatte une chatte, et qui se permet de dire que sa chatte humide lorsque sa chatte est humide ; il se pourrait qu’ils baissent les yeux en lisant des mots à connotation sexuelle, qu’ils se bouchent les oreilles quand une femme gémit de plaisir au plus fort de l’extase érotique et, pire encore, il se pourrait que les fasse trembler dans leur culotte l’éventualité, même rêvée, de bouleversements sociaux perpétrés contre des dictateurs — dont certains arborent le costume policé des grands dignitaires, ce sont les maitres dont Archet dénonce les abus de pouvoir. Sans doute redoutent-ils qu’une horde de révolutionnaires entreprennent une grève générale expropriatrice, comme celle dont parlait Fernand Pelloutier — cette grande figure du syndicalisme et de l’anarchisme français du XIXᵉ siècle à qui la poète rend un vibrant hommage dans les dernières pages de son livre.
Anne Archet célèbre la vie, la vie de maintenant, celle qui se vit au jour le jour dans un combat mené afin d’avoir un jour toute la vie devant soi. Non pas une « vie amputée », mais ce qu’elle appelle de tous ses vœux : « la totalité de la vie ». Sa célébration est un combat, un acte de militantisme bien singulier puisque toute anarchiste qu’elle soit, elle résiste même à être embrigadée au sein d’un organisme militant. Elle en vient à dire « Fuck l’Anarchisme / Fuck même le Nihilisme ». Son insolence n’a d’égal que son amour de la vie.
— Je veux la vie et la création Jouir souverainement de tout Puis m’effacer dans le néant
Si j’enseignais au niveau collégial, oserais-je mettre ce recueil au programme ? J’ai gardé un triste souvenir de la réaction de certains élèves scandalisés par Le grand cahier d’Agota Kristof et L’oiseau bariolé de Jerzy Kosinski. Notre amie Anne Archet est une femme très libre, elle boit « à tous [ses] désirs / Celui d’être giflée / Quand [elle] jouit / Celui d’être pénétrée / Dans plusieurs orifices / Simultanément / Celui d’être baisée / Par la poésie enivrante / De femmes aux yeux ardents / Celui d’être léchée par le crépuscule / D’être projetée hors [d’elle-même] ». Les parents de mes élèves leur arracheraient le livre des mains et chercheraient d’autres passages similaires. Ils n’en trouveraient pas beaucoup. Ils seraient déçus, écriraient des lettres à la direction du collège pour s’en plaindre.
Non, soyons sérieux, si j’étais plutôt un professeur d’université, eh bien là, oui, je mettrais ce livre à l’étude en raison de ses nombreuses qualités littéraires et du fait qu’il donne franchement matière à réflexion sur la condition humaine et le sens de la vie, mais aussi parce qu’on y célèbre la vie en rigolant. Son attitude où le sérieux au comique se mêle a quelque chose de fort plaisant.
Le dernier poème du recueil est à la fois empreint de gravité et de légèreté. Il est grave dans la mesure où il pose une question plutôt importante. La poète se demande si ses textes sont vraiment poétiques. La question est tout de même assez sérieuse. On parle de choses semblables dans les universités. Qu’est-ce que la poésie ? Question sérieuse, mais posée ici avec un petit quelque chose de coquin dans le regard. La poète porte un regard pétillant sur la poésie. Elle fait de justes observations ; il arrive, en effet, comme elle le mentionne, que des aphorismes antithétiques soient bizarrement mis en page, qu’une prose soit « Maquillée par de sournois / Retours à la ligne ».
Dans le dernier poème, elle cite Cocteau ou plutôt réfère sans forcément le souligner à ses propos. Il se pourrait qu’elle ne sache pas qu’elle y réfère ; il se pourrait qu’elle ait elle-même personnellement éprouvé cette vérité, sorte de lieu commun au fond que partagent la plupart des poètes : « Le poète est exact. La poésie est exactitude. Depuis Baudelaire, le public a, peu à peu, compris que la poésie était un des moyens les plus insolents de dire la vérité. » L’ insolence dont parle Cocteau caractérise tout à fait la posture poétique d’Anne Archet.
Le dernier poème s’intitule « Sirventès de la poésie ». Il est tout simplement savoureux. Sur le mode humoristique, à la manière d’un Raymond Queneau, il amorce une poétique, une réflexion critique sur la nature de la poésie. On y trouve par ailleurs un accouplement majeur, celui de la poésie et de la révolution. Lisons. Applaudissons.
La société n’est pas un cristal isotrope inaltérable C’est un organisme en constant état de fluidité Qui parfois connaît des poussées de fièvre Mais nous sommes trop microscopiques Pour en avoir conscience
Oulala, c’est vraiment fort Ce que je viens d’écrire C’est puissant et imagé Comme une goutte distillée De sagesse Mais le doute m’assaille La strophe qui précède Est-ce que c’était de la poésie ? Où n’était-ce que de la prose Maquillée par de sournois Retours à la ligne ?
Est-ce que les textes de ce recueil Sont de la poésie ? Est-ce vraiment ce que j’écris ? Je ne le demande pas pour moi Je le demande pour une amie Qui veut mon bien
La poésie est un effort ivre De lutter sobrement contre le désespoir
Voilà qui sonne comme de la poésie ! Mais ne serait-ce que de la métapoésie ? Ou simplement un aphorisme antithétique Bizarrement mis en page
Abus de lunes Le temps à rebours Des glissements baveux Loin de l’œil des démocraties Nos copulations en torrents Chavireront le monde
Je crois que ça y est Ça ressemble beaucoup plus À de la poésie C’est imagé C’est lyrique C’est un peu cryptique Presque fumiste Mais sachant que la poésie Est toujours exacte Est-ce vraiment de la poésie ?
Cette question répétée Est l’une des plus Importantes au monde
Cette question de la poésie Que je ne cesse De me poser
Parce que les révolutions Se font comme des poèmes
Et parce qu’après la révolution Tout ne sera que poésie
Les années passent rapidement en compagnie d’André Major. Entre amis, on ne voit pas le temps passer. Et pourtant, cet auteur qui bien évidemment ne connaît pas intimement tous ses lecteurs, de chacun et de chacune se fait rapidement un ami, tant sa voix et son style sont naturels — pour peu, on se croirait en sa présence au coin du feu, alors qu’il est absorbé dans une page de Kafka ou de Tchekhov ou rédige des notes dans un carnet. En le lisant, nous développons à son endroit un agréable sentiment d’amitié. À quoi cela est-il dû ? Assurément, au rythme d’écriture qu’il adopte « afin d’entretenir dans ses carnets l’allure d’une conversation ». Il a beau, selon son propre aveu, se livrer à un « soliloque », il n’en demeure pas moins que jamais il ne s’éloigne du lecteur. Au coin du feu, ai-je dit, dans son chalet à La Minerve, ou marchant à ses côtés dans les sentiers de la forêt ou encore dans un parc d’Ahuntsic où il aime se balader. Les carnettistes développent avec leurs lecteurs des rapports de proximité. C’est Major qui l’affirme. Ainsi lui-même entretient-il « avec son lecteur une sorte de connivence ». On trouve sous sa plume cette remarque éclairante, à mon avis, elle livre la clé d’une telle complicité : « La prose qui en vaut la peine, c’est celle qui parvient à susciter la possibilité d’un dialogue humain. »
André Major accorde une extrême importance au dialogue : « Dans le meilleur des cas, le dialogue qui se développe entre celui qui écrit et celui qui le lit constitue la forme la plus pleine et la plus achevée du dialogue humain. » Comme il en aura fait plus tôt la remarque, l’écriture, qu’il s’agisse de la prose ou de la poésie, « permet d’exprimer vraiment ce qui nous apparaissait incommunicable. » Un esprit dans sa vérité fondamentale et somme toute secrète, même pour lui-même, alors que l’on croyait cette vérité « incommunicable », parvient à se frayer un chemin jusqu’à un autre esprit. Un tel dialogue est à l’œuvre dans ces carnets. Ce dialogue, l’auteur le réalise avec son propre lecteur, lequel prendra comme ici la balle au bond ou jonglera avec elle dans ses propres rêveries, mais ce dialogue est également celui que Major poursuit avec les œuvres dont il est le lecteur assidu. Il est un écrivain qui se plaît à plonger dans des œuvres de prose qui, comme il le dit, en valent la peine. Il nous tient au courant de ses lectures. Les commente sans se soucier de recourir à un lourd bagage théorique. En cela, il est un guide excellent. Un sympathique vulgarisateur. Mine de rien, sans réel souci de faire œuvre de pédagogue, il stimule notre appétit, alimente en nous le désir de découvrir ou redécouvrir les auteurs qu’il admire. À sa suite, nous avons tôt fait de les admirer également.
Le plaisir de lecture que nous éprouvons en lisant André Major tient en grande partie à la sobriété de son style. Il n’en fait pas, dit-il, « une règle d’or », quoiqu’à l’instar des auteurs qu’il fréquente avec le plus grand plaisir, il s’adonne à une forme d’écriture minimaliste : « C’est l’absence de tout artifice stylistique chez Simenon, comme chez Emmanuel Bove, qui séduit Peter Handke. Ces prosateurs réussissent à faire voir et imaginer avec la plus grande économie de moyens. Modiano est un autre adepte de ce minimalisme. » On ajoutera évidemment à ces derniers le nom de notre carnettiste. Fénelon privilégiait le naturel de l’expression, admirait les auteurs qui s’en tenaient « aux beautés simples, faciles, claires et négligées en apparence. » Il ajoutait : « Je veux un homme qui me fasse oublier qu’il est l’auteur, et qui se mette comme de plain-pied en conversation avec moi. » Cet homme, on le retrouve dans les carnets d’André Major. Parlant de Kafka, le carnettiste écrit : « Sa prose, exempte de tout maniérisme, est demeurée un modèle dont j’ai pu m’éloigner, mais que j’ai toujours considéré comme un point d’ancrage salutaire. Kafka prenait lui-même appui sur ces maîtres qu’étaient Goethe, Flaubert et Kleist. » Cela dit, Major rappelle que Thomas Mann parlait de « l’impossibilité d’écrire autrement qu’on écrit ». Des affinités naturelles, qu’au départ il partage avec ceux dont il fait ses maîtres, entrent pour une grande part dans le style que se forge un auteur à leur contact. Quand bien même il serait lourd comme un paquebot, on ne demandera pas à un auteur de voguer tout doucement dans une yole sur un étang. Major est un auteur non dépourvu de gravité, il aborde des sujets sérieux, émaille ses carnets de réflexions profondes. Malgré tout, et je ne puis m’empêcher de citer Fénelon une fois de plus, sa sobriété confère à ses écrits le caractère amical dont j’ai parlé plus haut. Fénelon : « Quand un auteur parle au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre, pour en épargner à son lecteur. Il faut que tout le travail soit pour lui seul, et tout le plaisir, avec tout le fruit, pour celui dont il veut être lu. Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée. » On aura compris que l’écriture de Major est plutôt limpide. Ce que l’on n’a pas encore entrevu ici, c’est sa pensée.
Que pense Major ? De quoi nous entretient-il dans ses carnets ? De tout et de rien ? Oui et non. Que pense-t-il ? Eh bien, d’abord, force est de constater que s’il pense et livre ici et là l’objet de ses réflexions, il ne fait pas que penser. Il se contente surtout de bien vivre. D’apprendre lentement à mourir comme disait Montaigne ? Peut-être. L’homme a vieilli et nous le découvrons alors qu’il est encore plus jeune qu’aujourd’hui, au moment où il vient de publier ses carnets. En effet, ceux-ci remontent aux années 2008-2014. Major en les entreprenant était un jeune retraité, au mitan de la soixantaine. Au moment de les achever en 2014, il était âgé de soixante-douze ans. À ces âges, en présence de l’ombre qu’elle jette en passant, on songe déjà depuis longtemps à la Faucheuse qui rôde autour de soi. Malgré la gastrite, la sciatique et la maladie pulmonaire chronique, on est néanmoins relativement en forme. On s’active autour du chalet, on s’adonne à des travaux manuels, été comme hiver, on marche dans la forêt. Tout cela et plus encore entretient chez Major une certaine joie de vivre. Sans compter les bonheurs familiaux, dont celui que procure l’art d’être grand-père si cher à tous les Hugo de la Terre. Il écrit sur sa vie au quotidien, une vie dont il brisera le rythme tranquille pour se rendre au Portugal afin, bien entendu, de découvrir ses splendeurs, mais aussi pour y poursuivre ses travaux d’écrivain.
On suivra également l’auteur dans ses périples alors qu’en compagnie de son ami Yves Beauchemin il se rendra en Russie. Le lecteur en emboîtant le pas au voyageur fait de nouvelles découvertes. Puis, il revient à La Minerve ou à Ahuntsic, pour y retrouver Major installé à son écritoire, rédigeant ses carnets.
Le lecteur au fil des pages en apprend aussi sur l’œuvre de l’auteur. Les carnets lui font découvrir l’œuvre du romancier, du nouvelliste et de l’essayiste. Ils font revivre aussi des pages de l’histoire du Québec. Major ne s’arrête pas longtemps à sa participation à l’aventure de la revue Parti pris ou aux événements d’octobre. N’empêche, le Portugal, la ville de Lisbonne, Moscou, la Russie mis à part, en le lisant nous sommes bien au Québec, comme en attestent, et c’est plutôt amusant, quelques tournures de notre parlure d’hier, des expressions dont l’auteur spécifie qu’elles apparaissaient chez les anciens, du genre : un melon « qui m’a raplombé, comme disaient nos parents », et encore, au sujet d’un voisin qui part vivre dans un condo : « j’ai eu droit au monologue d’un voisin qui s’apprête à ‘‘casser maison’’, comme disaient nos parents ».
La note du 22 avril de l’année 2012 explicite le titre de l’ouvrage. Elle se lit comme suit : « Bien que je franchisse le cap de la soixante-dixième année, je ne me vois pas encore comme un vieux, bon pour le cimetière, et il devrait en être de même aussi longtemps que, physiquement et intellectuellement, rien n’aura changé. J’entre néanmoins dans cette zone trouble de l’entre chien et loup. Ce qui m’incite à me retirer pour de bon dans une province intérieure où la rumeur du monde ne me parviendrait qu’assourdie comme un écho lointain. Il n’en reste pas moins que l’âge ne nous change qu’en apparence et ne nous rend guère plus sage qu’on l’était dans sa jeunesse. »
C’est entre chien et loup, plus que jamais sans doute qu’André Major, à la faveur de la contemplation d’un paysage, habite vraiment la vie immédiate. Ses séjours en forêt, ses travaux au jardin, les fleurs dans la montagne dont il apprécie la beauté et la savoureuse nomenclature — « la claytonie de Caroline au trille rouge […], le chèvrefeuille, le délicat érythrone et le dicentre à capuchon » — , ses méditations au cœur de l’hiver, sa présence à son écritoire, ses lectures, tout cela lui permet d’atteindre une certaine vérité de l’être. Il vit enfin quelque chose comme la vraie vie.
Par la fenêtre, tandis que rien ne bouge encore, je vois une scène d’hiver qui me donne une forte impression d’éternité. Mais cela ne durera guère, une autre scène lui succédera où je chercherai vainement un prolongement de la première. Et l’espèce de connivence qui s’était créée entre le dehors et moi a bel et bien disparu. Je demeure un instant immobile, comme un hibou perché attendant je ne sais quoi.
Comment produit-on de la poésie, des poèmes, et moyennant quel type d’interventions sur le langage, sur la nature du langage ? À cette question posée presque depuis toujours, les poétiques ont vocation de répondre. Y répondent-elles vraiment ? Sans doute pas, et ce, en raison de la mouvance des poèmes, lesquels n’ont rien de stable, de fixe. La poésie, en effet, bouge sans discontinuer. Les poétiques s’empressent de la saisir au vol. Elles tentent de décrire l’univers de la poésie et les réalisations qui y sont produites. Mais elles cherchent aussi très souvent à influer sur sa trajectoire, sur la destinée de la poésie. En cela, elles ne sont pas que descriptives, elles s’avèrent également prescriptives. Ainsi offrent-elles des modes d’emploi, elles donnent à découvrir ce que devrait être un poème. Or, la poésie n’a rien d’immuable — son essence étant par définition évanescente — ; ses évolutions, pour ne pas dire les révolutions qui la redéfinissent constamment, obligent poéticiens et poéticiennes à de constantes mises à jour, à remettre sans cesse leur ouvrage sur le métier. À la fois tournés dans la direction du présent et de l’avenir, ils éclairent les lanternes de quiconque s’intéresse à la poésie. Leur métier s’exerce dans la classe de cours, dans les amphithéâtres des académies et des universités. Ils rédigent surtout des traités à l’intention des doctes, des connaisseurs et des poètes.
Un manuel enseigne une matière, des manières de faire. On y apprend des techniques. L’élève, celui et celle qui étudient consultent des manuels. Les autodidactes font de même. Le titre du livre de Carole David insiste, à la manière du pléonasme, de la redondance, sur ses supposées intentions. À vrai dire, une poétique ne se distingue pas toujours d’un art poétique. Un des plus célèbres, du moins en langue française, est celui de Boileau, grand donneur de leçons s’il en fut. La plupart des strophes du « Chant premier » de L’Art poétique se terminent par des vers qui, à la manière d’une formule, d’un dicton, condensent un précepte, — l’un des plus célèbres étant le fameux : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, / Et les mots pour le dire arrivent aisément. » Ou encore : « Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage / Polissez-le sans cesse et le repolissez ; / Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »
Dans son art poétique dominent les verbes à l’impératif. Ils incitent à faire ceci, à ne pas faire cela. Tout est ici prescriptif. Ainsi se trouvent affirmé le dogme classique et tracée la voie menant à ses plus hauts sommets : « Tout doit tendre au bon sens : mais, pour y parvenir, / Le chemin est glissant et pénible à tenir ; / Pour peu qu’on s’en écarte, aussitôt on se noie. / La raison pour marcher n’a souvent qu’une voie. »
Si besoin était, il conviendrait de rappeler que Carole David, du moins à première vue, ne propose rien qui puisse de près ou de loin s’apparenter à l’esthétique classique. Et d’abord, ce terme, esthétique, il conviendrait de le remplacer par le mot éthique, lequel lui-même ne serait pas tout à fait juste, ce que propose la poète dans son ouvrage correspondant à une certaine posture politique, à un engagement tout entier de l’être au cœur des mots et du monde. Mais, ce n’est pas si simple.
La poésie chez elle se laisse difficilement enfermer à l’intérieur d’une seule et même poétique. Cette écrivaine joue très sérieusement à représenter de dures réalités. Dans ses jeux, elle se joue des codes régissant l’écriture et la lecture, s’échappe sans arrêt de la voie rectiligne que cherchait à tracer un très raisonnable Boileau. De même s’oppose-t-elle à toute velléité d’identifier des vérités poétiques, de prescrire des voies, même de traverses, son école étant la plus buissonnière qui soit. À la limite, si on l’enjoignait de prescrire quoi que ce soit, elle inciterait sans doute ses émules à ne pas se borner à suivre son exemple, à aller au-delà, à inventer elles-mêmes leur propre chemin. Et même en cela, peut-être se garderait-elle de ne pas même se dresser en contre-exemple. Comme le dit le proverbe, « là où on l’attend, la salamandre nous échappe ».
J’évoque la salamandre, animal légendaire qui avait la réputation de vivre dans le feu. Du feu, il s’en trouve à profusion chez Carole David. Il y en a beaucoup dans ses poèmes. Mais plutôt que de retenir ici ce curieux animal, je devrais parler du « dragon de soi ». J’ignore si ce « dragon de soi » se trouve dans le recueil de Carole David. En revanche, je sais qu’elle l’affronte. Je sais qu’elle mène un combat avec l’ange (ou le démon, allez savoir), qu’il y a dans ses poèmes un certain quelque chose qui fait songer à Nerval, aux « soupirs de la Sainte et [aux] cris de la Fée. » Est-ce ici l’illustration sur la couverture du livre qui me ramène au Moyen-Âge et à la fée de Nerval ? On y voit une dame d’antan, songeuse, plongée dans une rêverie poétique, tenant une plume à la main, alors que par la fenêtre quelqu’un entre chez elle par effraction. Ah ! Cela ne se voit pas dès le premier regard. Sa jambe seule apparaît dans la pièce. Y a-t-il ici un danger, une menace ? Ou serait-ce que l’intrus est le bienvenu, qu’il était attendu, et que la suite de l’histoire entraînera bientôt deux amants au fond d’une alcôve ? Des corbeaux ont envahi le toit de la maison. Un putois, une mouffette est l’animal domestique de cette fée ou cette femme ne serait-elle pas plutôt une aimable sorcière. Il y a quelque chose de cet ordre dans la poésie de Carole David. Mais n’allons pas trop vite. Un livre commence par un titre, et une page-titre, souvent illustrée. Je viens de décrire l’œuvre de Charlotte Parent. Elle ne pouvait mieux convenir à ce Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles. Revenons à ce titre.
Comment l’entendre ? Que révèle-t-il ? Il paraît facile à comprendre. Il est autoréférentiel. Il dit ce qu’il est, à savoir un manuel, plus précisément de poétique, et qu’il est destiné à un public de jeunes filles. Pour peu, on pourrait dire que ce sont des demoiselles, presque des demoiselles du Moyen-Âge, et pourquoi pas de la bonne société ? Puisqu’il va sans dire qu’une poétique ne serait pas, du moins peut-on le supposer, utile à de jeunes personnes ne fréquentant pas les écoles ou les collèges où sont dispensés des savoirs que seule une certaine élite se plaît à considérer comme étant dignes d’intérêt.
Si nous n’avions pas compris dès le titre, et l’illustration aidant, que la poète allait user de l’ironie dans son drôle de manuel, la citation qu’elle y met par la suite en exergue, suffit maintenant à nous en convaincre. Jacques Chirac, ancien président de la France, a déclaré ce qui suit, j’imagine dans le Paris-Match : « J’adore la poésie parce que c’est facile à lire et c’est bien en avion. » À mon grand étonnement, à mon retour du Marché de la poésie qui se tient annuellement à la place Saint-Sulpice, n’ai-je pas eu dans l’avion me ramenant à Montréal l’agréable surprise de voir justement une jeune passagère plongée dans la lecture de la première édition du Manuel de Carole David. Cette première édition remonte à l’année 2010, la poète avait alors entre autres honneurs remporté le prix Alain-Grandbois. Il est temps maintenant de passer aux choses sérieuses.
Si l’on sait à peu de choses près ce qu’est une poétique, il est cependant quelque peu difficile de savoir, je ne ris pas, ce que sont de jeunes filles, et difficile surtout de comprendre pourquoi une poétique leur serait tout particulièrement, quasi à elle seule, destinée. Seraient visés plutôt de jeunes garçons en quoi cela serait-il différent ? On devine pourtant que la poésie ne se scinde pas en deux « essences », deux « réalités », l’une pour les garçons, l’autre pour les filles. En fait, s’adresser à de jeunes filles, voilà qui change tout, voilà qui indique des changements majeurs non pas sur le plan du poème en tant que tel, mais bien plutôt sur le plan de la vie en général et de celle des femmes en particulier. Le titre, pour amusant qu’il soit, est on ne peut plus grave. Il est d’autant plus judicieux qu’il désigne moins une poétique qu’un ensemble de poèmes dont toute intention didactique à première vue semble exclue. Il adresse, le plus sérieusement du monde, un pied de nez à ce qu’il est convenu d’attendre d’une poétique. Son anticonformisme marque la démarche de la poète et c’est là un paradoxe, car tout dans ce « faux-titre » s’apparente à une ancienne tradition, à commencer par son lexique suranné. Il mime les intitulés les plus conventionnels. Tout en lui est ancien, alors que l’objet qu’il désigne est d’une déconcertante modernité. Rien à voir ici avec une défense (qu’on songe au sens que ce terme prend chez Du Bellay : La Deffence, et illvstration de la langue francoyse). Il faut y voir plutôt une illustration, une pratique à partir desquelles les « jeunes filles » — voyons-les plutôt comme des militantes, et non d’innocentes créatures — entreprendront de prendre leur destin en main afin de réaliser en toute liberté, au moyen entre autres de la poésie, leurs propres projets de vie. La poésie chez David fait corps avec le politique et le social. Ainsi, offre-t-elle au cœur du recueil des poèmes où l’action se situe dans la salle de cours. La poète y livre un enseignement. Un curieux enseignement une fois encore, dont le didactisme est évacué au profit d’un imaginaire avec lequel jongle le lecteur, qu’il soit ou non une jeune fille. La suggestion que libèrent les poèmes, tel un parfum, enivre et recèle les puissances du rêve. Et encore une fois, cela est étonnant, car rarement voit-on des poèmes en apparence surréalistes décrire de manière aussi forte la réalité qui nous entoure et dont nous sommes partie intégrante.
Le recueil dans cette réédition est préfacé par Sayaka Araniva-Yanez. Sa préface porte un titre : « L’épine dans la chair ». L’écrivaine ne pouvait trouver mieux. L’épine ici fait sans doute référence à ce qui, chez un lecteur, une lectrice, traverse la peau et vient s’incruster, comme expérience, comme transformation, au moyen du venin, de l’antidote charrié par l’aiguille, l’aiguille qui aiguillonne, qui injecte l’hallucination permettant de voir, du moins sur le mode poétique et grâce aux vertus du « philtre » qu’est le poème, de voir, dis-je, le monde en face — le poème permettant à qui le lit vraiment de se découvrir dans un miroir et de se réinventer. La préface de ce recueil est tout à fait admirative. Sayaka Araniva-Yanez (de façon quasi mimétique — en écho à la poésie de David) témoigne de tout ce qu’elle doit à la poète. Bien que personnel, et non à la manière du pastiche (nulle ironie dans cet hommage), le texte fait part de la métamorphose que la lectrice a connue à travers sa fréquentation de l’œuvre de David.
Ce petit recueil, à vrai dire un grand recueil, est dense, intense, complexe, riche. D’une facture à la fois classique et diablement moderne. Classique au sens où l’entend Vanessa Bell. Dans un extrait du commentaire qu’elle consacra à sa sortie au recueil, elle parlait d’un « classicisme formel ». Il est vrai que l’écriture de David est rigoureuse, fort précise dans son phrasé, la construction des phrases étant toujours solide, assurée. La poète sait y faire. Une ponctuation idoine lui permet de découper avec art l’assemblage de ses propos, soulignant avec netteté les articulations de sa pensée. Tout est clair quant à la matérialité du discours; les significations quant à elles, immatérielles, demeurant affaire de suggestion, ce qui, on en conviendra, répond en poésie aux critères de la modernité. Le recueil fait montre également d’un relatif classicisme dans la mesure où un travail d’orfèvrerie savante porte ici sur le vers et son déroulement, avec enjambements et rejets, ainsi que fine composition de la succession des strophes.
Or l’essentiel ici n’a pas encore été abordé. Je parle de densité, d’intensité, de sourde révolte, de conscience sociale déchirée, de feu. Un recueil de poésie peut et doit (je crois) regorger des qualités formelles, mais si elles ne sont pas en lien direct avec un contenu prégnant ou en tout cas offrant en partage une expérience, des vues susceptibles de toucher, voire de transformer le lecteur, la lectrice, comme le fut selon son dire la préfacière de l’ouvrage, des visées strictement parnassiennes, de construction ou de déconstruction, ne sont que jeux gratuits, amusants peut-être, mais des expérimentations se limitant à explorer seulement et uniquement les limites du langage et non ce à quoi le langage donne accès : de la pensée, de l’émotion, de l’évolution dans les mœurs, voire de bien salutaires révolutions. Carole David a choisi son camp. Elle est depuis des décennies une poète qui ne négligera ni son art ni la portée de son art. Elle mènera au plus haut point la virtuosité du poème, mais ce qu’elle hissera par-dessus tout sera néanmoins l’équivalent d’un drapeau de ralliement, oh ! sans tapage, sans roulement de tambour ! Tout de même, chez elle et d’autres poètes femmes, entre petites filles, se déploie, depuis l’avènement d’une certaine modernité, une sororité qui, dans son recueil, est franchement mise en avant. Apparaissent dans ses poèmes, maintes sorcières, fées, saintes, femmes, souvent malheureuses, en proie aux tourments et aux incendies. Sont aussi présentes de nombreuses écrivaines, dont entre autres Mary Shelley, Joyce Mansour, Emily Dickinson et Laure « mystique et exaltée.
Un poème au centre du recueil est tout particulièrement frappant (aucun n’est insignifiant). Il s’intitule « Jeanne D’Arc ». Il porte sur la condition féminine. Une conscience sociale aiguisée le traverse. Il offre un récit faisant pénétrer au cœur d’une vie de misère. Un personnage y est en proie au plus grand désarroi. Sans misérabilisme aucun, la poète nous présente une Jeanne d’Arc des temps modernes, mais sa Jeanne n’a rien d’héroïque. Elle périt toutefois dans le feu. Tout ce récit poétique est poignant, saisissant de réalisme et profond, en ce sens où il plonge le lecteur dans un univers qui n’est pas que celui d’un taudis en proie aux flammes, mais aussi et surtout un univers intérieur, la psyché malmenée d’une mère, monoparentale si mon souvenir est bon (un homme a été vu qui rôdait dans les parages avec un bidon d’essence : le mari, le père de l’enfant se dit-on, songeant alors à un féminicide).
Comme c’est souvent le cas lorsque je parle d’œuvres fortes et significatives, je mets fin à ce billet en ayant le sentiment de n’avoir rien dit. Les lecteurs et les lectrices, et pas uniquement les jeunes filles, découvriront tout ce que je laisse en suspens. Je sais grâce aux Herbes rouges d’avoir donné une vie nouvelle à ce puissant recueil. Je lève mon verre à la santé de la poète, et mon chapeau également. En vérité, ils sont rares les poètes dont on peut republier les œuvres quinze ans plus tard sans que les mites n’aient dévoré presque l’entièreté de leurs poèmes. Ceux de Carole David ont résisté aux outrages du temps. Ils n’ont pas pris une ride.
Daniel Guénette est poète et romancier. Titulaire d’une maîtrise en création littéraire de l’Université de Montréal, il enseigne la littérature au cégep de Granby. Il est originaire de l’arrondissement Saint-Laurent, à Montréal. Et c’est là, d’ailleurs, qu’il a situé la trame de son nouveau roman, que l’on devine largement autobiographique.
Dédé blanc-bec est un gamin né dans les années 1950, dans la municipalité qui s’appelait alors Ville Saint-Laurent. Il est « l’enfant du milieu », entre l’aîné et le benjamin, dans une famille relativement riche, dont le père a fait fortune en affaires. Aux yeux du garçon, ce père est devenu, grâce à l’argent coulant à flots, un « comediante », une sorte de playboy, un « enchanteur » prodigue aux mille largesses. Il va jusqu’à offrir à ses fils des étés de vacances à la campagne, en compagnie d’une véritable ménagerie, dont un mouton et des chèvres, parmi lesquelles Finette est la préférée de Dédé.
La mère, quant à elle, est une « tragediante », une impératrice surnommée « la Pompadour » par le gamin. Elle souffre évidemment des écarts de conduite de son playboy de mari, ce qui entraîne l’effondrement du couple et fait régner à la maison une « zizanie silencieuse » et une « guerre sourde et froide ». Parallèlement, les résultats scolaires de Dédé chutent et ses incartades se multiplient. La présentation de la famille élargie et la mention de certains de leurs petits secrets – ainsi que de plus gros – ajoutent à l’intérêt du récit. Au fil des pages, les lectrices et lecteurs suivent l’enfant dans son parcours vers la vie adulte et sont témoins des déceptions et déchirements accompagnant cette transition souvent éprouvante. En filigrane, il est également intéressant d’assister aux transformations sociales du Québec au moment de la Révolution tranquille et des Trente Glorieuses.
Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace.
Recension de Gaétan Bélanger
Publié le 18 décembre, 2019
Parution dans le Magazine Nuit blanche : numéro 157
Ce livre paraît dans la collection « Haïku » dirigée par Bertrand Nayet. Sa présentation soignée mérite d’être soulignée. Elle sert admirablement un travail non moins admirable. Après trois épigraphes, le recueil s’ouvre sur une présentation signée Nane Couzier. L’écrivaine y décrit de manière éclairante la matière de son ouvrage.
La présentation s’intitule « De l’instant vécu à l’instant-haïku ». On y découvre une réflexion portant sur les différentes temporalités qui s’inscrivent à l’intérieur du recueil. La poète parle d’une « exploration du temps ». Ces temps, au nombre de trois, correspondent à ceux qu’évoquent les trois citations inaugurales, lesquelles annoncent les sections du recueil. Le premier temps est relatif à « la longueur du jour » évoquée dans le haïku de Kobayashi Issa. Ce jour occupe une année dans le recueil : « ‘Au jour le jour’, nous dit l’écrivaine, réunit des instants saisis au cours d’une année ». Le deuxième temps se situe dans la section intitulée « Jours épars ». On y découvre « les jours lointains » auxquels fait référence un haïku de Shūōshi Mizuhara ; cette section « se présente comme un pèlerinage dans des présents antérieurs entremêlés ». On y lit de très beaux poèmes. « Dans la troisième partie s’ouvre un temps méditatif, extensible, sur fond de considérations métaphysiques. » L’épigraphe qui lui correspond est empruntée à Ozaki Hōsai. Elle se lit comme suit : « au fond de la brume / le bruit de l’eau – / je pars à sa rencontre ».
Première partie du recueil. Tout commence, comme le veut le calendrier, avec le premier jour de l’année. Premier vers : « jour de l’An ». Puis, au fil des pages, ce seront le « jour des Rois », la « Saint-Valentin », « la Saint-Jean », etc. Après un triste Noël viendra le 31 décembre : « brouillard épais / le dernier jour de l’année / sombre dans l’oubli ». N’allons pas croire qu’il y ait ici un procédé fastidieux engendrant une quelconque monotonie. À dire vrai, les quelque 120 haïkus contenus dans cette première partie témoignent déjà de ce qui, dans les suivantes, gagnera en beauté, en humanité, en gravité. Ici, comme ailleurs dans le recueil, les poèmes jamais ne sont insignifiants. Ils peuvent être légers, aériens, témoigner de ce que la vie a de plus charmant – fleurs, oiseaux, instants délicieux – ou se montrer un brin fantaisistes, ils collaborent tous à installer dans le recueil une prégnance qui jamais ne se dément.
Place est faite à la nature. La lune par intermittence revient nous saluer. La neige qui tombe alourdit le silence. La mouette s’égare au milieu de cette absence. Au retour du printemps, « les semis lèvent ». Marquant le temps, les oies reviennent. Celles-ci traversent le recueil. À l’automne, « escadrille / lancée vers le sud / les oies bavardent », puis « des cris au loin / les oies s’arrachent du froid / naissant ».
Les animaux domestiques, dont un chat, sont les compagnons de l’écrivaine. Tandis qu’elle avance « dans le blanc du journal / vers plus de blanc », elle observe « le vieux labrador / sur son tapis fatigué / leur dernier hiver ». Ce blanc du journal dans lequel écrit la poète annonce le tout dernier poème. S’y fera entendre « un crépitement / au sein de la Voie lactée ». Ce blanc symbolise l’inconnu, est l’équivalent du « bruit de l’eau » à la rencontre duquel se dirige Hōsai dans l’une des citations offertes en ouverture.
Ce livre que je lis et relis depuis quelques jours est loin d’être un petit livre. En si peu de mots, la poète a entrepris un long pèlerinage, dans le temps de sa mémoire, dans l’espace aussi auquel l’a ramenée un retour au pays natal. C’était pour y retrouver sa mère. Au comble de l’émotion retenue, mais alors d’autant plus puissante, les haïkus d’apparence anodine révèlent de poignants instants de vie et de mort : « l’accompagner / au courrier ou aux poubelles / ses petits pas », « panne d’ascenseur / marche après marche elle agrippe / la rampe ».
Dans la dernière partie, nous voyons la poète s’apprêter à entrer elle-même dans ce que Shiki appelle la nuit étoilée. On devine que son vieux labrador ne sera plus de ce monde. Les oies continueront leur incessant bavardage, mais la poète sera parvenue au plus blanc de son journal ; elle déposera la plume afin d’aller rejoindre le « noyau des morts [dont sa mère] parlait tant ».
Qu’on se le tienne pour dit, Nane Couzier signe ici un ouvrage remarquable.
Publié dans le numéro 173 du magazine Nuit blanche