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Suzanne Lafrance : L’Infans : Poésie : AMV édition : automne 2026 : 104 pages

« Une petite voix sourd sous mes paupières. Je la nomme Infans. Frêle émissaire, elle entre en scène des radeaux de papier plié dans ses mains. « 

Cette citation est un court poème extrait d’Infans. Ce poème apparaît également sur la quatrième de couverture, c’est dire qu’il éclaire le travail de la poète. Arrêtons-nous sommairement à la première phrase. En l’absence de tout contexte, il peut sembler curieux qu’une voix ait pu se loger sous des paupières pour en venir finalement à émerger. Mais, qu’en est-il du sujet dont les paupières sont closes, fermées à ce qui est, au monde tout autour ? Voilà un être enclos dans sa propre intériorité. En situation d’absence.

La poète donne un nom à cette petite voix. C’est l’Infans. Mot rare s’il en est. Mot savant. Curieusement, cette voix est l’émissaire, la passerelle grâce à laquelle il lui deviendra possible de connaître à un autre état. C’est une voix qui se manifeste avec des radeaux de papier dans les mains.

La poésie, pensera-t-on, permet de dire des choses étonnantes. Or, les mots que nous venons de citer ne sont pas gratuits, farfelus ou, que sais-je, insensés. Ils apparaissent à peu près au milieu du livre et sont donc précédés et suivis d’autres mots, d’autres énoncés auxquels ils sont reliés. Si je m’y arrête, c’est en raison de leur importance. Prenons, par exemple, ces radeaux, ce papier plié. Dans un ouvrage comme Infans, tout est rigoureusement réglé. Chaque élément mis en place est développé sur le principe de la métaphore filée, sur le mode de l’allégorie.

Ainsi tout commence par un chapitre intitulé « Les eaux ». Ce sont les eaux d’une mère qui passe ses nuits à pleurer. Qui pleure tant que l’enfant en « absorbe les crues, les débordements sans comprendre les éruptions dans lesquelles tout chavire. »

On peut songer ici à l’enfance évoquée par Lyne Richard dans La robe à petits pois. Les thèmes des deux ouvrages sont analogues, le traitement cependant ne l’est pas. Dans les deux cas, la situation initiale correspond à du vide, à de l’absence, aux liens problématiques désunissant une mère et sa fille. Lyne Richard explore ces manquements de manière poétique, elle le fait en recourant au vers, tandis que Suzanne Lafrance opte pour un type de prose qui, par moments, s’apparente à l’essai. L’expérience qu’elle relate donne lieu en tout cas à de fines analyses. Son approche est intellectuelle. Le concept « Infans » en est le principe actif, le carburant. Ce processus d’analyse se rencontre surtout dans les chapitres occupant le centre de l’ouvrage.  

Le livre commence avec des scènes, des personnages, ceux de la jeune fille, de la mère et d’une cadette. Le discours est alors directement branché sur du concret, de la réalité, des événements. Il y a les torrents de larmes de la mère. L’enfant s’en voit inondée, qui pour survivre au naufrage devra concevoir les petits radeaux de papier plié qu’elle tient dans ses mains. Métaphore filée, avons-nous dit.

Quand une mère est submergée par le malheur, il arrive que l’enfant se porte à son secours. Les rôles sont inversés. La petite prodigue des soins à sa mère souffrante. Or la mère s’enfonce de plus en plus profondément dans son mal-être, si bien qu’elle attente à ses jours. Elle cherche à « disparaître dans sa baignoire. » La page où sa tentative de suicide est racontée est fort troublante.

Mais ne pas mourir, cela n’est pas vivre. Les choses vont de mal en pis, si mal que ce mal finit par gagner la petite. Elle a tout mis en œuvre pour soutenir sa mère, mais à bout de force, maintenant, elle finit par s’effondrer. Au vide du regard éteint de la mère, une autre forme de vide fait suite chez la fillette. Elle disparaît, se retranche dans le silence. Le trauma l’a brisée. Elle se coupe du monde et devient muette.

La suite se lit un peu comme une histoire de cas. J’ignore le nom du diagnostic qui s’applique au trouble de l’enfant. « Le rêve mutique », tel est le titre donné par la poète au second chapitre. Durant un certain moment, l’enfant ne parlera plus : « Longtemps je ne parle plus. Je ne veux plus parler, Je me rêve muette. »

Une courbe est dessinée, celle de la lente évolution de son état de naufragée. D’abord, le mutisme et le dessin. De nombreux dessins. Une absence, une béance, que déserte le langage lui-même. Puis, dans ce long silence fait d’absence de mots, le langage se faufile peu à peu. Les traits dessinés par l’enfant « amorcent des mouvements vers la parole. » Des questions se dégagent de la gangue du silence : « qu’est-ce qui me retient de parler ? À qui s’adresse mon silence ? À quelle instance ai-je soumis ma langue ? Ma langue est-elle hantée ? »

Le vécu des « personnages » est en quelque sorte tenu à distance. Les mots n’en reproduisent pas la substance par le biais d’une réactivation entreprise sur le mode poétique, du moins pas grâce au truchement d’une poésie qui serait lyrique, qui viserait à créer mimétiquement des correspondances, à transposer, à reproduire les naufrages vécus par la mère et l’enfant, à les faire revivre intensément par les lecteurs. C’est plutôt à une approche analytique qu’il est recouru. En fait, la poète procède ainsi pour s’approcher au plus près des bouleversements faisant l’objet de son discours. Est-ce à dire qu’elle se refuse au poétique ? Loin de moi cette idée. Je me borne tout simplement à constater que l’idée prime ici sur l’émotion brute, que ce qui de la crise est observé est minutieusement décrit, et que si les concepts sont rares dans ce petit livre, l’approche de la poète est néanmoins plutôt conceptuelle. Pour notre plus grand bonheur, la poète ne se prive pas des lumières que l’intellect met à sa disposition. Sa poésie est de celles qui s’autorisent la pensée.

Suzanne Lafrance choisit bien ses mots et ses images. On la voit plier l’espace dans « La naissance du pli », soit le troisième chapitre. Ou plutôt, c’est l’absence qui « plie les quatre coins de l’espace. » L’enfant est muette comme une tombe, les quatre coins de l’espace se sont refermés sur elle comme un tombeau. Elle en émergera quand les tracés de ses dessins auront suffisamment abordé « les contours de l’insaisissable. »

Cet insaisissable — je vous prie de me croire sur parole, il n’y a pas lieu de parler ici de jeu de mots facile —, ce concept de l’insaisissable arrive à point nommé, alors qu’on vient de voir dans les pages précédentes l’enfant absorbé par ses jeux dans le sable, pétrissant cette matière, lui donnant diverses formes tout en se racontant des pré-histoires, c’est-à-dire en se laissant habiter par la substance du sable. Je dis « pré-histoires », parce qu’alors, elle n’a pas encore retrouvé tout à fait la parole, mais cela viendra, dans le sable justement où de ses jeux émergeront peu à peu « de petites mises en scène », ses tracés donnant lieu à une « alchimie » transformant « la plage en page qui délie la langue. »

Il faut lire attentivement ces pages d’observations quasi cliniques pour mieux apprécier la fin de l’ouvrage, alors que s’accomplit une manière de retour à l’anecdote, au sens fort du terme, — mais, parlons plutôt d’un retour à de l’événement. La trajectoire des poèmes conduit maintenant à La Pietà. « Une mère occupe le devant de la scène. »

Quel est le rapport entre la mère dont le regard était blanc, cette Pietà et cet Infans dont j’ai insuffisamment esquissé les traits ? Qui lira verra. Je me bornerai en terminant à mentionner que la fin du livre est magnifique, qu’elle incite à le relire encore et encore afin d’en découvrir toutes les subtilités, toutes les beautés.

Quelque chose s’est passé qui n’a pas passé, qui est resté figé, s’est implanté dans le mutisme de l’Infans. La mère a disparu. « Et l’impensé du monde [lui a alors présenté] des visages inconnus, saugrenus. » Nous ne les avions pas vus venir.

Cela dit, la toute dernière partie s’ouvre sur la déclaration suivante : « Je me tais et j’imagine ceci. » Ce qu’elle imagine à la fin du livre correspond-il à une variation sur les thèmes traités dans les pages précédentes ? S’agit-il d’une histoire inspirée par ce qu’aurait vécu l’Infans voire la poète dans sa « vraie vie » ? L’Infans raconte-t-elle ce qui lui est réellement arrivé ?

Quoi qu’il en soit, on aura vu ici que la poésie et l’art — songeons aux dessins, aux histoires inventées dans le sable — s’élaborent à partir d’un silence, voire d’une béance initiale. La poète n’a sans doute pas cherché à démontrer quoi que ce soit, mais on peut retenir que ce qu’elle a écrit recèle de profondes vérités quant à la nature de l’art dans ses rapports avec la psyché. Son analyse permet de penser qu’il y aurait à l’origine du poème une manière de silence dont les mots permettent d’émerger.

Lyne Richard : La robe à petits pois : Poésie : AMV édition : 2026 : 86 pages

L’auteure des nouvelles de Prismacolor no 325, ouvrage paru en 2021, et dont je garde un excellent souvenir, a produit depuis son tout premier recueil de poèmes, Les soifs multipliées (1994), un peu moins d’une vingtaine de livres. Elle est poète, romancière et nouvelliste. La qualité de son travail a été saluée par ses pairs à maintes reprises. Qui lit aujourd’hui sa Robe à petits pois saisit amplement le bien-fondé de cette reconnaissance. 

Le titre convient parfaitement à l’ensemble de poèmes, lequel à proprement parler ne correspond pas à un recueil, du moins pas à un recueil constitué de pièces diverses artificiellement agencées. Comme nous le verrons, ses poèmes sont organiquement reliés les uns aux autres, et ce, par le fil d’une filiation oh combien douloureuse ! Fruits d’une nécessité intérieure, ils s’attaquent à des nœuds profondément enracinés dans le cœur et la sensibilité de la poète.

Le titre est bien trouvé en cela qu’il donne peut-être d’abord à penser qu’il coiffe un ouvrage léger, lequel broderait mièvrement l’étoffe d’une jolie petite robe charmante, mais insignifiante. Il n’en est rien. Le contraste entre la légèreté qu’évoque la robe et l’univers dans lequel nous plonge la poète est saisissant. Au figuré, cette robe est déchirée. Elle est d’une beauté innocente qui tranche sur l’obscurité des heures s’écoulant misérablement dans le bien triste quotidien de sa petite enfance. C’est que la fillette mène une existence sourdement dévastée par la maladie de sa mère, celle-là même qui justement a cousu la robe que porte la petite. Dès la première page du livre, le champ lexical éclaire d’une manière crue le monde dans lequel nous prenons place. Lisons les tout premiers mots.

Ce serait l’histoire d’une mère désaccordée
ses cordons en lambeaux sur le trottoir
et d’une fille à repriser
de bord en bord

« Ce serait ». Ce conditionnel est-il à mettre au compte d’une fioriture stylistique ? d’une inscription ostensible du texte dans une modernité littéraire ? À mon avis, il ne s’agit pas d’un tic d’écriture. Le temps de verbe choisi signifie que le livre ne racontera pas une histoire, du moins ne fera pas récit, en tout cas pas récit linéaire, avec un début, un développement empruntant à la logique narrative et enfin une conclusion. De toute évidence, cette histoire ne peut pas vraiment être conclue ; elle ne peut que se poursuivre, ne serait-ce qu’en raison des séquelles qu’elle laisse chez l’enfant et chez celle qui, plume à la main, bien plus tard éprouve le besoin de repriser son passé.

« Ce serait » et non pas « cela sera » ou « cela est ». Autrement dit, moi, Lyne Richard, si je voulais écrire un roman avec cette matière, créer une fiction à partir de ma propre réalité, je raconterais l’histoire « d’une mère désaccordée » et de sa fille toute déchirée dont les coutures se détachent et qui cherche sans arrêt à se rapiécer.

Bref, l’histoire qui ne sera pas racontée ici sera tout de même racontée, mais en poésie, en microrécits débordant de poésie, elle le sera à l’aide de fragments qui en s’ajoutant les uns aux autres recomposeront la petite robe à pois ou plutôt celle qui la portait et qui, en mémoire, continue d’en supporter le poids.

Sans pathos, alors que d’autres céderaient au lyrisme des lamentations, sans se complaire dans un misérabilisme qui pourtant conviendrait à rendre la misère dont elle traite, la poète (ou si l’on préfère la « narratrice », mais je crois, tant les accents d’authenticité résonnent ici avec force, que dans cet ouvrage il n’y a pas  de « je de l’écriture», pas de « jeu de l’écriture » : ou si l’on préfère, ce « je » n’est pas entièrement un autre au sens littéraire de l’expression), la poète, dis-je, produit un témoignage dont on saisit immédiatement la gravité, quand bien même jamais elle ne recourt à l’emphase ou l’hyperbole. Elle procède par fines touches, mais lorsque l’ampleur de ce qu’elle décrit et raconte l’y conduit, elle accentue la charge, la densité textuelle, usant alors d’expressions fortement imagées tout à fait idoines au sujet qu’elle aborde. Sujet atterrant s’il en est. Car la mère est gravement malade, qui souvent doit séjourner à l’hôpital. Car son esprit éteint assombrit la vie des siens. Car la petite fille se morfond dans l’absence d’une mère qui, même lorsque présente, n’en demeure pas moins profondément absente, tout absorbée qu’elle est par les démons qui la rongent de l’intérieur.

Il y a très peu de bonheur dans cette histoire. Et l’amour, en tout cas la tendresse, semble ne tenir qu’à un fil, lequel s’effiloche progressivement pour bientôt se rompre, pour être rompu, à vrai dire, par la fille qui impérativement devra se protéger des abysses où la plonge la triste enfance qui lui est faite. Peu de fragments laissent entrevoir des embellies. Il arrive, mais cela dure à peine le temps d’une chanson, que la mère sorte de sa torpeur pour se mettre à danser. Autrement, au quotidien, elle en est réduite à ses angoisses. Le mot « folie » est écrit ; d’autres lui font écho : « névrose », « abîmes », « délires », « dépressions ». Tout ici est sombre, et je le répète, il y a peu d’embellies :

des petits restants de joie
se penchaient parfois

des matins de pain frais
de moineaux affamés
et de cordes à linge bien remplies

Et encore ceci :

j’imaginais une maison sans crevasses
les fenêtres buvaient le soleil
des marguerites et des comptines 

Pour échapper à la sombre atmosphère familiale, à l’accablante absence de sa mère, la petite fille, qui dans sa robe à petits pois apprenait « à mourir / à l’âge de la maternelle », s’installait sur le bord du trottoir et « coloriai[t] le monde ». Il lui fallait fuir sa vie pour en inventer une autre. Sa mère avait beau avoir « la beauté / de celles qui portent le ciel », ici-bas sur terre, elle vivait un enfer et en faisait vivre un à son entourage. Elle tenait un langage démoniaque. Sa fille lui dit : « tu n’auras jamais su / les démons imbriqués / dans ta parole ». De même qu’elle coloriait un monde s’opposant à la grisaille du sien, la fillette désirait remplacer sa mère par une autre, une mère inventée. Elle évoque « l’espoir d’une autre mère ».

Mais inventer une autre mère ne suffit pas. L’enfer perdure. La maladie de la mère  « [tue les] lumières » de son enfant et la tient « serrée / contre une histoire qui finit mal ». Les répercussions du mal-être de la mère sont telles que la fillette se trouve en quelque sorte rejetée dans le néant. Le bruit des sirènes des ambulances qui ramènent une fois de plus la mère à l’hôpital disperse « [sa] naissance / au bord du vide ». Décidément, s’inventer une nouvelle mère ne suffira pas. Il faudra la détruire.

Violence pour violence, afin d’en découdre vraiment avec son passé, la fille doit détruire celle qui l’a détruite. La mère est une prisonnière, elle-même geôlière de sa fille : « tes angoisses étaient des barreaux / tu me frappais avec du vide ». On le sait, de nombreux enfants sont victimes de mauvais traitements, ils subissent des sévices, reçoivent des coups. Ce qui est d’autant plus frappant ici, c’est que la fillette est frappée « avec du vide », avec de l’absence, absence de soins et d’attention. La tendresse que la mère ne lui prodigue pas blesse l’enfant et laisse dans son âme des cicatrices indélébiles : « j’aurai mis ma vie / à m’en remettre ». À tenter de guérir, pourrait-on dire, à tenter de m’en remettre.

Rien ne sera résolu, le passé ne se balaie pas facilement. Il est des petites robes à pois qui se fixent à demeure dans la mémoire. C’est ce que permet de comprendre la deuxième partie du livre. À proprement parler rien n’indique formellement, graphiquement, dans sa mise en page, que ce livre se présente en deux étapes, en deux parties, rien, si ce n’est une citation empruntée à Marie Uguay : « Je suis à vif avec parfois des tentations de larmes. » À partir de ce point, les poèmes accorderont de moins en moins d’importance à la mère, qui toutefois continuera de hanter sa fille. Cette dernière est devenue une adolescente.

Mais avant de poursuivre, vite, je m’empresse de me corriger. Cela m’avait d’abord échappé. Le poème qui suit la citation Marie Uguay s’ouvre avec une majuscule. Or, tous les autres poèmes commencent avec un mot sans majuscule. Tous les poèmes ? Non, vérification faite, échappe également à cette constante le tout premier poème du recueil. Il y a donc bel et bien une indication manifeste, quoique le procédé soit à peine perceptible, d’une division du livre en deux parties. Quoiqu’il en soit, cette division saute malgré tout aux yeux dans la mesure où la présence de la fille fait ici place à l’absence de la mère. Ce sont sur le plan du fond, du propos, les suites de la maladie de la mère, ses conséquences dans la vie de la fille qui feront désormais l’objet des poèmes.

je n’avais pas quinze ans
que je pleurais déjà
en effeuillant la marguerite
recueillie
et pliée en deux
comme une vieille enveloppe 

L’adolescente éprouvera de la difficulté à « fêter un nouveau corps / avec des airs de femme ». À « l’âge des précipices / l’envie de mourir / aux poignets », éprouvant une profonde mélancolie, elle sera en proie à des tendances suicidaires. Elle ressentira un malaise, une impossibilité à vivre dans une « ville [qui] ne [lui] ressembl[e] pas ». Le mal de vivre qu’elle ressent est héréditaire : « passées dans mes veines / par la continuité du sang / les larmes de ma mère / telle une boue sur des roches ».

Avec ce livre, nous tournons des pages prégnantes relatant les déboires d’une enfant malheureuse. Où en sera-t-elle plus tard, une fois devenue adulte, cette fillette qui tenait tout contre elle sa jolie robe à petits pois ? Adolescente, elle rêvait « aux arbres / aux chiens / qui égorgent leur maître ». Sa douleur aura-t-elle enfin trouvé de durables embellies ?

Ce beau et très fort recueil prend fin sur une note positive : « avec le temps / ouverte à la noyade / j’ai posé mon corps / sur une autre vie ».

Sur une autre rive, sur la terre ferme, non plus celle, espérons-le, d’un enfer.

Note positive ? Oui et non. Il y a un bémol. L’enfant est parvenue à une autre vie, oui, peut-être, « mais je dormais toujours / dans le poing de mes faillites / chaque horizon me traversant / aussi vite qu’une étoile ».

Note positive ? Assurément. Car voici un bel ouvrage.

On donne parfois des étoiles aux livres. Celui-ci en mérite une myriade. Encore plus d’étoiles qu’il n’y avait de petits pois sur la robe de la fillette.

Frédérique Dubé : doux : Poésie : AMV édition : Collection Vivaces : 2026 : 112 pages

Je rêve la douceur, la bonté, la pitié,
Et le vaste pardon. De là ma solitude.

Victor Hugo

Aquarelle de Félix de la Durantaye. La poète a partagé sur les réseaux les aquarelles que ses poèmes ont inspiré à l’artiste. Elles ne figurent cependant pas dans son ouvrage.

Disons les choses simplement : ce livre témoigne d’une démarche spirituelle riche de sens. Qui plus est, ses tout petits poèmes offrent des merveilles. Tout doucement. Parce que ce monde manque terriblement de douceur.

Parce que la terre tremble
le ciel se déverse

parce que l’humain meurt
toujours autant


il me faut du doux
du tendre
de l’éternel

Ce sont les premiers mots de l’ouvrage. Non, tout commence en fait par un très bref avant-propos. Quelques lignes, à peine une page et demie suffisent à Jacques Boulerice pour introduire à l’univers de la poète. Il procède pour ce faire en recourant à une brillante allégorie. Il parle d’une salle d’attente dont les fenêtres sont closes. Des gens y attendent. Ils ne savent pas ce qu’ils attendent. Ne savent pas non plus ce qui les attend. Sur les murs sont accrochées des photographies représentant des volets clos. « Personne ne connaît la nature ni la raison du rendez-vous. » N’est-ce pas là formulée une vérité fondamentale ? Lecteurs et lectrices avant d’ouvrir un livre ignorent tout à fait de quoi il retourne. Puis, « Une porte s’ouvre avec un bruit de page qu’on tourne. » Une femme se présente. « Elle tient des feuilles entre ses mains. » Sur la première figure le mot « doux », soit le titre du livre qu’on s’apprête à lire. C’est « un mot que l’aube répète en regardant le monde. »

Voilà. Au peu de mots de Boulerice fera suite le peu de mots de la poète « Doux s’affaire dans l’air, s’attarde devant chaque fenêtre pour en ouvrir délicatement les volets. Le jour se lève. » Et le livre commence alors avec une suite intitulée « matin ». Dès son premier poème, l’apaisement opère un discret enchantement.

je voudrais peindre
ce bleu

Ce dernier mot, « bleu », un poète d’ici l’a écrit à maintes reprises. Je parle de Fernand Ouellette. La lumière dans la poésie de Frédérique Dubé joue un rôle aussi important que chez ce poète, mais là où celui-ci atteint des proportions épiques, sans néanmoins recourir à un lyrisme échevelé, c’est plutôt avec une exquise modération, délicatesse et retenue que procède l’écrivaine. Peu de mots suffisent à ses envolées. « Doux s’affaire dans l’air, écrit Boulerice. » Rien ne saurait mieux d’écrire l’aventure entreprise ici par la poète : « respirer l’air / qui trouve sa place / dans mes poumons // chaque matin / j’ouvre la porte / à la lumière ».

Je parle d’une aventure, je devrais référer à une expérience, à une sorte d’ascèse, à tout le moins à une forme de méditation, voire de médiation dans la mesure où la poète, par l’entremise de ses poèmes, se fait pour nous l’intermédiaire, passerelle entre la salle d’attente mentionnée par Boulerice et ce à quoi permet d’accéder la porte ouverte de cette salle d’attente : à du bleu, à de la lumière. Se tenant sur le pas de la porte de l’univers, la poète déploie ses ailes de papillon : « je m’envole nombreuse / je cherche l’éclosion ».

« Doux s’affaire dans l’air ». Les poèmes de ce petit livre ont quelque chose d’aérien. Quelque chose de l’ordre d’une poussière de lumière, d’un pollen soufflé par une douce brise, ce sont des mots appelés à éclore, semences qui s’harmonisent avec du sens, « espérance de vie, dixit Boulerice ». La poésie de Dubé laisse entendre une voix à la limite de la transparence, c’est un léger frisson de paroles qui flotte dans l’air, un trait de lumière, un papillon passant par une série de fenêtres enfin ouvertes, un papillon s’envolant toujours un peu plus loin à travers le temps et l’espace du quotidien.

La métaphysique ne nécessite pas forcément le recours à un vocabulaire abscons porteur d’une complexe argutie labyrinthique. Pour explorer la vraie vie, la vie rêvée, de simples poèmes font amplement l’affaire. doux en est la preuve qui dans le cours d’une année permet au papillon des mots de parcourir divers lieux et états de la conscience à même le quotidien, l’ordinaire des jours et des saisons. Il y a dans ce livre une toute claire trajectoire empruntant l’ordonnance, la suite séquentielle du temps tel que nous l’éprouvons jour après jour, saison après saison.

Poésie minimaliste, poésie de l’intime, poésie de la prose du jour. On peut, comme en témoigne ce petit livre, dire le quotidien en évitant l’écueil d’un prosaïsme poétique prononcé : « je m’occupe / des petites choses // je ramasse / les miettes de pain // je cueille / les rêves laissés / sur l’oreiller ». Voilà qui paraît anodin. Mais, attendons. Lisons la suite. On constatera que celle qui sait « entendre / le frémissement des feuilles » nous propose une véritable aventure, et j’insiste sur ce point, cette aventure est d’ordre métaphysique. Sans prosélytisme aucun, ces poèmes proposent aussi une manière d’éthique, une morale de l’équilibre et de l’échange, où le don de soi est manifeste (il s’agit de s’ouvrir au vivant), où une réceptivité est à l’œuvre (la vie, la nature nous offrent du sens : une douceur est possible) : « j’accueille des variations du ciel / qui s’infiltrent / par le store ».

Dubé n’escalade pas les plus hauts sommets du monde, elle demeure dans « le calme / de [son] salon » et « scande le rythme / de [sa] respiration ». Ainsi s’accomplissent chez elle ce que l’on pourrait appeler des accordailles, des noces où le « je » du poème accueille le monde. Elle aspire le monde et le monde l’inspire. Un peu plus tard, dans une autre suite, on la découvre dans sa cuisine :

l’astre solaire s’invite
à dîner

ses rayons plongent
dans mon assiette

pénètrent entier
dans la chair rouge
du morceau de melon

Voilà. C’est la vie quotidienne.

Dans la section suivante, l’amoureux sonne à la porte. La femme lui ouvre. Quatre petits poèmes — chaque suite en compte un aussi petit nombre — suffisent à recréer l’atmosphère chaleureuse entourant leurs étreintes. Peu de mots, des mots discrets, mais amplement évocateurs : il est question de « bras », de « mains », d’« assauts du corps » et de « soubresauts ». Un papillonnage de mots doux.

Puis, à l’amour charnel fait suite l’amour maternel. Douceur et tendresse sont au rendez-vous. Rien de mièvre : « ma fille fleur d’oranger / repose tel un ange / aux cheveux fous ». Aux cheveux doux, pourrait-on dire. Et comme « doux s’affaire dans l’air », en toute logique, la bouche de la petite « aspire / en accéléré / le monde qui l’entoure ». Telle mère, telle fille. Il s’agit d’aller à la rencontre du monde. De poser sa bouche sur le monde et de l’aspirer, de s’en pénétrer tout entier.

Nous sommes ensuite conviés dans le monde de l’intime. Et c’est non sans pudeur que nous entrons dans la salle de bain de la narratrice. Sous la douche, rien d’érotique (cela eût été possible). Sous la douche, une nouvelle expérience d’ouverture au monde : « je lève la tête / en aspirant les hauteurs // récolte le fruit pâle / du monde sensible // tempère la sève / des palpitations / du spasme. »

Rien d’érotique, ai-je dit ? Tiens ! Mais voici des mots m’incitant à relire ce que j’ai pourtant dû lire au moins à cinq ou six reprises dans les derniers jours. « Sève », « palpitations », « spasme ». Ces mots me mettent la puce à l’oreille. Je retourne aux pages précédentes de cette suite intitulée « intime ». Je relis. Il est question de « l’interstice », de la mince fêlure / où le beau jaillit ». Et ceci : « je me prête / à l’égarement ».

Force est d’admettre qu’on est loin des audaces libertines d’une Anne Archet. Si cette dernière dans ses poèmes en met plein la vue, il va sans dire que les choses sont plutôt voilées chez Dubé — j’en veux pour preuve que dans ses vers je n’ai d’abord vu que de l’eau descendant « le long de [sa] colonne ». Comme quoi l’érotisme et la métaphysique font tout de même bon ménage. 

La poète parcourt des espaces intimes et publics. Saison après saison, elle vit des moments de bonheur et d’illuminations. Elle évoque aussi de cruelles réalités : « je réagis / aux contrastes // à la ville en accéléré / au vrombissement des carcasses / au fracas des solitudes ». Elle souffle avec les vents chauds de l’été, puis se confronte aux rigueurs hivernales. Dans le froid intense, l’air qu’elle expire « se cristallise ». Puis, vient le printemps et « c’est la naissance de la sève / et le dégel / des rires d’enfants ».

Ce très beau livre invite à la communion. Il manifeste de l’empathie à l’endroit du vivant, exprime un paisible désir d’harmonie. Il s’agit pour la poète de « se lier à la candeur du lichen / à l’impermanence / des racines ».

Louis-Philippe Hébert : LE SALON DE L’AUTO et autres histoires : Éditions de La Grenouillère : Nouvelles : 2026 : 152 pages

Nos rêves semblent tout à fait décousus, sans queue ni tête, caractérisés par une absence de logique en ce qui a trait à leur composition, je veux dire : à l’ordonnance des séquences qui s’y succèdent. Rêves débridés. L’inconscient a assemblé des rubans de pellicule que le montage avait éparpillés sur le sol. Lambeaux, rejets, morceaux épars rapiécés de manière aléatoire, voilà à quoi ils ressemblent. Or, certains rêves échappent à cette règle voulant qu’ils s’enchaînent sans suivre de règle, ou du moins sans respecter les principes du réalisme tels qu’on les voit à l’œuvre dans certains ouvrages de fiction, où ceci explique cela, où cela découle de ceci. Ces rêves inusités, en raison de leur étroite conformité avec les apparences du réel, se présentent à l’esprit du dormeur de manière rigoureuse, étant en quelque sorte des calques des événements rencontrés dans la vie consciente, disons diurne. Ils ne semblent pas dépourvus de logique. Leur cohérence est frappante. Comment, en effet, notre esprit, alors qu’il échappe au contrôle que la raison ordinairement exerce sur lui, parvient-il à dresser le décor dans lequel, ébloui, il circule quand, en plein sommeil, il se promène dans des villes splendides dont la beauté le dispute à celle des plus grandes capitales ?  Ce rêveur n’a rien d’un architecte et pourtant, c’est bel et bien dans son cerveau endormi que s’érigent ces édifices somptueux et qu’il traverse des paysages urbains dont l’équilibre esthétique est époustouflant, paysages que jamais de ses yeux vus il n’a été en mesure de contempler dans la vie de tous les jours. Ou encore, le voici dans une salle de concert, et bien que jamais il n’ait reçu la moindre formation musicale, tout mélomane qu’il puisse être, il est au pupitre et dirige un grand orchestre interprétant une partition inédite, inouïe, dont le dormeur est lui-même le compositeur. Et cette musique qu’il entend, celle que de toutes pièces il a créée, on jurerait qu’elle est au moins aussi belle que celle d’un Bach ou d’un Mozart. Tout cela est un mystère. Comme l’est également le recueil de nouvelles que nous propose ici le très étonnant Louis-Philippe Hébert.

Les productions littéraires de cet auteur sont fort singulières, ce dont cet ensemble de nouvelles témoigne éloquemment. Il s’inscrit dans la continuité de ce que produit Hébert depuis au moins La manufacture de machines. C’est que dans les histoires qu’il raconte, rien ne semble obéir aux lois régissant le monde tel qu’il se vit et manifeste dans nos vies immédiates. D’emblée, les récits de Hébert, disons en tout cas les nouvelles réunies ici, introduisent les lecteurs dans un monde qui paraît irréel, distinct de celui où, hormis les moments où nous rêvons, nous menons notre existence.

Mais attention ! Je viens d’ouvrir les portes du rêve en raison des nombreux rapports que ce monde entretient avec Le salon de l’auto et autres histoires, mais, ce faisant, évoquant l’imaginaire du rêve, j’ai pu induire le lecteur en erreur, du moins s’il en est venu à croire que l’auteur a rédigé et colligé ici un ensemble de divagations, qu’il s’est livré à ce fameux hasard objectif dont les surréalistes se montraient friands et qu’à grande lancée d’écriture automatique ils courtisaient si ardemment.

Si Hébert entretient quelque rapport avec le surréalisme, ce n’est assurément pas dans son écriture, laquelle est plutôt retenue, quasi classique malgré la grande inventivité dont il fait preuve. Écriture à la fois moderne et pondérée, jamais artificielle, sans afféteries. Oui, donc, mais cette œuvre tout de même s’apparente au surréalisme, du moins dans la mesure où, au bout du compte, les univers dans lesquels l’auteur nous plonge nous sont fondamentalement étrangers, quoique profondément représentatifs de ce à quoi nous sommes confrontés dans la vie de tous les jours. « Représentatifs », oui, car c’est bel et bien de représentation qu’il s’agit. Des miroirs nous sont tendus. Pour déformants qu’ils soient, ou « re-formants », ils n’en sont pas moins exemplairement représentatifs de ce que nous sommes, des passions que nous éprouvons, lesquelles peuvent mener au meilleur comme au pire. Et quand je dis qu’ils sont déformants, je ne veux surtout pas dire que sur le plan formel l’écriture de Hébert manque de cohésion. Elle est au contraire d’un saisissant réalisme, je songe ici aux descriptions dont le récit est farci. Et je reviens à mon dormeur qui hante des villes splendides ou qui dirige des symphonies. Hébert réussit de comparables prodiges. Il manifeste une grande habileté dans l’ingéniosité de ses compositions, de ses constructions. Ses récits sont des machines dont les mécanismes fonctionnent admirablement Il a beau raconter des histoires qui ne tiennent pas debout, il parvient pourrait-on dire à les suspendre dans les airs (comme est suspendue au-dessus du sol la voiture exposée au salon de l’auto) ; à élever au-dessus du réel ses histoires, à les faire voler avec une précision qui n’est pas sans faire songer à celle que met en œuvre l’aéronautique la plus avancée qui soit. J’exagère à peine. J’explique.

Était-ce dans Voyages en train avec ma sœur ou dans un de ses nombreux romans, je me souviens d’avoir vu un tout jeune enfant occupé à démonter et, si mon souvenir est bon, à remonter quelque chose comme une horloge ou une montre ? Louis-Philippe Hébert est un ingénieur du récit. Il parvient à trouver les mots justes pour décrire les objets et expliquer leur mode de fonctionnement. Dans « Le salon de l’auto », la nouvelle qui inaugure l’ensemble et qui incidemment avec ses quelque soixante pages est la plus longue des dix contenues dans le livre, une voiture de la marque Citroën est exposée à l’occasion du salon de 1956 au Palais du commerce. Elle est curieusement exposée dans la mesure où elle a fait l’objet d’une délicate intervention qui a consisté à en dévoiler les entrailles. La voiture « était tranchée par le milieu. Dévoilant son intérieur à la manière d’une noix adroitement cassée qui laisserait voir son côté comestible. » Ce dispositif ingénieux fort complexe, ce « casse-tête » mécanique, l’auteur en décrit avec précision la nature fragmentée. Tout cela est d’ordre technique, les organes de la mécanique sont offerts à la vue de tous et la plume de l’auteur les donne à voir sans négliger aucun détail. Mais, ce qui est encore plus étonnant dans tout cela se situe bien ailleurs.

Au salon, deux personnages sont mis en présence l’un de l’autre, qui ne se connaissent ni d’Ève ni d’Adam. Qui cependant entretiennent de profondes, mais alors là, de très profondes relations, quoique superficielles. Le paradoxe abonde chez Hébert. L’homme se nomme Adam, la femme s’appelle Denise. Lui a fait un emprunt dans la banque où elle travaille. Elle a signé les documents relatifs à cet emprunt. Malgré ce lien, ils ne se sont jamais rencontrés. Et pourtant, les voici qui se font face.

La voiture éventrée se trouve entre eux deux. Ils n’ont d’yeux que pour elle. Ils ne se regardent pas. Hébert nous fait entrer dans leur univers respectif, un peu comme s’il les scindait en deux sous nos yeux pour nous laisser entrevoir leurs entrailles, et comprendre cela qui de l’intérieur les perturbe. Ce sont deux personnages plutôt singuliers. L’homme sent « la présence de gens invisibles » et peut prédire l’avenir. Quant à elle, elle est très renfermée sur elle-même. La vie ne l’a pas épargnée. Elle a été souvent éprouvée, lui aussi. Mais ce n’est pas tout, ils ont en commun d’éprouver un grave traumatisme et ce, au moment même, où ils dévorent des yeux la Citroën éventrée, elle devant, lui derrière la voiture (mais la voiture pivote : je n’entre pas dans les détails). Leur existence est menée en parallèle. Ils ont même eu le même professeur d’histoire dans deux écoles différentes.

En fait, le tour de force qu’accomplit l’auteur avec ce récit fait songer à l’exploit des ingénieurs qui ont réalisé le tunnel sous la Manche. Ces derniers sont parvenus à relier l’un à l’autre les « tronçons » de la voie sous-marine qu’ils avaient conduits à partir de leur point de départ respectif, les uns sur les côtes françaises, les autres sur celles d’Angleterre. L’auteur parvient à réunir ainsi les destins de deux personnages, Denise et Adam, personnages qui « sont à la fois dans le même monde, mais simultanément dans des mondes différents. »

On remarquera que dans la plupart des dix nouvelles il est question du rêve. Dans « Le salon de l’auto » se trouve le passage suivant : « Profondément troublés, les deux, Adam et Denise sortent de l’emprise rêveuse. Comme si en rêve, ils décortiquaient un rêve. »

Après la déconstruction de la voiture, après celle des personnages dont nous aura été dévoilée la vie intérieure, le narrateur conclut sur ces mots : « Ils ne se seront jamais revus. » Mais peut-on se fier à un narrateur ? Surtout à un narrateur inventé par Louis-Philippe Hébert. Celui qui avait emprunté pour monter son futur cabinet de dentiste, celle qui portait un manteau de laine humide, nous les reverrons, alors qu’eux, qui s’étaient si peu vus, ou vus sans se voir, n’ayant d’yeux que pour la « déesse », la DS de Citroën, se retrouveront, mine de rien, dans certaines des autres nouvelles. Ce seront des nouvelles troublantes pour la plupart. On retrempera un peu dans l’atmosphère inquiétante qui règne dans « Le Horla » de Maupassant. Un Jos qui sait tout, ancien homme de cirque, prédira l’avenir dans une foire. Jos. Est-ce là un double d’Adam ? Ou Adam lui-même ? On se souviendra qu’Adam était l’homme des prémonitions. Comme tous les enfants mâles nés au Québec à son époque, il porte dans sa panoplie de prénoms celui de Joseph. Joseph : Jos. Et que dire de monsieur Albert, le personnage de la deuxième nouvelle ? Alors qu’il était scout, il vendait du chocolat. Il frappe à une porte. Une pauvre dame qui n’a ni dents ni dentiers lui ouvre. On lui demande comment il s’appelle. Timidement, il répond « Adam ». On ne lui achète rien. Il a peur de l’édentée et s’enfuit en lui laissant toute la boîte de chocolats. Et le narrateur de poser la question suivante : « Est-ce ainsi qu’on choisit une vocation. »

Dans une autre nouvelle, Denise se cherchera un emploi. Eh bien ! Adam qui n’aura pas toujours été dentiste aura travaillé dans une animalerie, plus précisément à la boutique Poils, écailles et plumes, celle où se rendra Denise pour y subir la torture d’une entrevue diabolique. Celui avec qui elle s’entretiendra sera nul autre qu’Adam. Se reconnaîtront-ils ? Rien ne laisse croire que oui, que non. Quoi qu’il en soit, cette entrevue sera tout à fait hors du commun. Ce ne sera pas un rêve, mais plutôt un véritable cauchemar. Adam s’automutilera sous ses yeux. Un cauchemar raconté de manière expressionniste, comme dans ces animations où les traits des personnages sont dramatiquement dessinés, dont la laideur est exagérée, à la limite de la caricature — et dont les personnages posent des gestes que nul être humain ne saurait poser réellement, je veux dire dans la réalité. À moins que.

On l’aura compris, nous avons affaire avec ce livre à un ultra-réalisme, à quelque chose qui s’apparente à l’absurde. Ce n’est pas tout à fait du fantastique, car le fantastique implique que le lecteur puisse accorder foi à cela qui se présente à lui comme relevant du paranormal, alors que chez Hébert, il ne nous est pas demandé de nécessairement adhérer à la proposition, de croire que soient possibles les événements rapportés, en les prenant au sens littéral, au niveau premier. Il nous est plutôt demandé de faire le saut au-delà du récit, d’accéder à une tout autre forme de compréhension. Des symboles sont ici à décortiquer, dont on peut chercher à identifier les significations. Mais du sens ? En avons-nous besoin à ce point ? Lisez plutôt ceci : « leurs paroles ne prétendaient pas avoir de sens. […] Ah, le sens ! Qui le cherchera le trouvera ou non. En lisant ces nouvelles, le lecteur sera en tout cas troublé, séduit et amusé, parce que mine de rien, quand il montre le bout du nez, presque un nez de clown —l’univers circassien est souvent présent dans les œuvres de Hébert—, notre auteur fait montre d’un humour à la fois tendre et mordant.

Je ne dirai jamais à quel point ce qu’il écrit est brillant. À un point tel que parfois il nous aveugle. Comme un magicien dont nous scrutons en vain le moindre geste, il dissimule adroitement les ficelles dont sont faites ses illusions. Il parsème cependant ses récits d’indices orientant la compréhension du lecteur. Ce sont des sortes de clins d’œil qu’il lui adresse. De la lumière venant éclairer l’obscur.

Décidément, comme pour tous bons livres, il est impossible avec celui-ci de faire tenir en quelques mots ce que seule une savante étude permettrait de mettre en lumière. Denise qui est centenaire à la fin du livre assiste en direct à la fin du monde. Elle est au parc La Fontaine. Cela se passe (ou passera) un 25 avril 2036. Où est Adam ? Je ne le vois pas. Je crois qu’il a mangé ses deux mains, puis ses bras, puis ses jambes. Non, je fais erreur. Dans cette dernière nouvelle, Denise s’entretient avec un quidam qui l’engueule en la traitant « d’espèce de sans allure. »

« C’était peut-être un ancien client de la banque. »

Allez savoir.  

Avec Louis-Philippe Hébert tout est possible (ou impossible).

Bruno Lalonde : Le libraire de la rue Bélanger : Récit : Littérature : Les Éditions de la Grenouillère : 2026 : 186 pages

Terre promise

Et puis, j’ai entendu les oiseaux, ce n’était pas le ciel tout proche, c’était mieux : la terre ferme. Bruno Lalonde

Ce fragment mis en exergue est révélateur. Il donne une excellente idée de l’état d’esprit qui anime aujourd’hui Bruno Lalonde. Il se situe vers la toute fin d’un livre qui nous apprend que l’auteur a beaucoup galéré. Il a vécu des moments difficiles. Mais, un jour, il a entendu chanter les oiseaux. Prélude au bonheur. Ce n’est pas dans l’ailleurs ou le futur du paradis que ses rêves se sont alors réalisés. Non, cela s’est passé de son vivant. À dire vrai, cela se passe maintenant, ici même, et a lieu pour l’essentiel au sein de sa librairie, depuis un passé récent, que le présent perpétue, et peut-être en sera-t-il ainsi pour lui jusqu’au jour où il quittera la terre ferme.

Un épicurien en poésie. Tel est le titre d’un commentaire consacré par Jean-François Dowd à l’œuvre poétique de Robert Melançon. Je juge bon de lui emprunter ce titre. Un épicurien en poésie. Cette belle expression décrit on ne peut mieux le libraire de la rue Bélanger.

Bien que Bruno Lalonde ait une approche et une pratique de la poésie plutôt éloignées de celles de Melançon, le bonheur dont il est atteint, comme d’autres sont touchés par la grâce, fait de lui un véritable épicurien. Mais attention ! Le mot épicurien dans son cas ne suggère pas qu’il navigue sur une mer étale. Sa conception de la littérature et de la poésie est au contraire marquée par une profonde intranquillité. Lecteur, il ne lit pas pour se détendre. Loin de lui l’idée du divertissement. Ses plaisirs littéraires consistent plutôt à se confronter comme dirait Leiris à la corne du taureau, aux monstres qui nous font la vie dure, à tous ces démons qui de l’intérieur nous mangent le cœur. Épicurien, oui, mais qui ne demande pas aux livres de poser un baume sur ses blessures, qui, au contraire, cherche à les aviver afin de parvenir aux vérités qu’elles recèlent. Écrivain, lui, le « néopoète » (c’est ainsi qu’il se présente), le « poète de droit divin » (on comprendra en lisant le livre que cette terminologie n’est pas usurpée), écrivain, dis-je, Bruno Lalonde ne fait pas faux bond au lecteur qu’il est et a toujours été. Son rapport à l’écriture est intrinsèquement lié à sa pratique de la lecture. L’amour des livres chez lui se vit comme une aventure qui consiste à vivre le plus librement possible, sans détourner le regard lorsque confronté aux horreurs. Ainsi, il ne lit pas pour se détendre. Ne lit pas en dilettante : « Nous ne faisons plus des lectures : ce sont elles qui nous font. » Lecture et écriture forgent nos identités. À proprement parler, elles nous créent, nous fabriquent de toutes pièces. Si Lalonde célèbre les livres, c’est donc en vertu de ce pouvoir qu’ils ont de nous transformer, de transformer le monde et notre rapport à soi et au monde. Voyez plutôt :

La littérature, nécessaire, est une traversée dans les profondeurs inavouables, elle n’a rien de sympathique. Elle révèle les zones d’ombre, les points aveugles, les angles morts, le borgne dans les bons sentiments. Elle met à jour ce qu’il y a de pire chez MOI. Elle ne fait pas cela pour faire de moi un bon citoyen, un citoyen écoresponsable (disons). Elle agit sur moi comme un antidote à mes propres pulsions monstrueuses. J’ai peur de ceux et celles qui n’ont pas parcouru les sous-sols de l’Hadès. Je crains ceux et celles qui n’ont pas touché le fond de leur propre vie.

Un de ses clients, un jour, lui déclara que « la plupart des auteurs écrivent pour couvrir leurs zones d’ombre d’encre et de papier ». On peut penser qu’il exposait ici une opinion contraire à celle de Lalonde, pour qui l’écriture dévoile les zones d’ombre sans les dissimuler. En fait, cela n’a rien d’antithétique. L’un n’empêche pas l’autre. En cachant, l’auteur prend conscience de ce qu’il recouvre d’une taie. Ses silences pour lui et ses lecteurs mettent en évidence cela qu’il cherche à taire. Une chose ici est certaine, la littérature, la poésie, la lecture et l’écriture ne sont pas de tout repos. Il existe bien entendu des ouvrages qui font du bien. L’auteur ne les condamne pas. Cependant, il privilégie les « livres ‘‘négatifs’’ », parce que, croit-il, ceux-ci « arrachent nos masques, dévoilent notre part de ténèbres, débusquent notre part d’ombre. »

Le libraire de la rue Bélanger est un ouvrage qui célèbre les livres. L’amour que leur voue Lalonde est l’une des grandes passions de sa vie. Lecteur compulsif depuis son plus jeune âge, disons-le franchement, il impressionne. Il y a là quelque chose comme une manie, une manie que rien n’aura rémunérée. Le libraire ne se sera enrichi que spirituellement. Son travail consiste en une folie dont la gratuité a quelque chose de fascinant. On trouve un peu partout de grands lecteurs professionnels. Ils lisent en profondeur, de manière savante. Pour quel profit ? Souvent au bénéfice de leur carrière, de leur réputation, de leur avancement dans la hiérarchie des spécialistes de la littérature. À mes yeux, il ne fait pas l’ombre d’un doute que la passion dévorante qu’il a pour les livres fait de Lalonde un lecteur au moins aussi connaisseur que la plupart des lecteurs et lectrices dont la profession est liée aux petites et grandes écoles. Tout cela fait de notre « néopoète », de notre libraire devenu écrivain, un personnage pour le moins singulier, une sorte de grand marginal, un « amateur », on l’aura compris, dont l’amateurisme supplante le professionnalisme de certains professionnels de l’écriture et de la lecture.  Une chose est certaine, ce singulier auteur a produit un ouvrage des plus singuliers, un livre comme on en écrit et lit trop rarement, d’un genre qui échappe à tous genres ou qui les amalgame avec éclat et panache. Et d’abord, ce livre est-il vraiment réussi ? Tient-il la route ? Quelles en sont les qualités ? Ces dernières effacent-elles ses défauts, si défauts il y a ?

L’auteur aime bien s’amuser. Son livre amusera ceux et celles qu’amusent les calembours. Ses jeux de mots, au demeurant pas si nombreux, en agaceront quelques-uns. La poésie entretient-elle un certain rapport avec la « peau easy » ? Le calembour semblera facile, et l’auteur, céder à la facilité. Il n’en est rien. En fait, chez Lalonde, la facilité est une qualité inhérente à la production du texte, non pas au texte lui-même, mais à sa génération. Pour écrire, Lalonde a besoin de liberté. Il ne peut ni ne veut se laisser contraindre par des règles, des obligations. Il lui faut céder à la spontanéité de l’inspiration. L’écriture chez lui est une parole, elle s’apparente à l’oralité. Comme le conteur est présent à son auditoire, comme il habite le même moment présent, le même espace, Lalonde actualise son écriture sur la scène même où son discours se voit généré. Ce processus d’écriture provient d’au moins deux sources distinctes. La première est tout à fait littéraire. Il s’agit de la fréquentation du Journal de Paul Léautaud. À un certain moment de sa vie, après un congédiement, Lalonde devient chômeur, il est pour ainsi dire désœuvré. Il entreprend alors de lire les dix-neuf tomes du journal de Léautaud. Rien en littérature n’est plus direct, branché sur un certain naturel de l’expression et si peu artificiel que la prose de Léautaud. Simple, si on veut, direct, voire « easy ». Bref, Lalonde s’imprègne de l’écriture de ce maître, un de ses nombreux maîtres. Ainsi, ce libraire dont on savoure les capsules sur Facebook (il y est très actif) déclare-t-il que Léautaud y aurait lui-même passé ses nuits, « et au diable le Mercure ! Il nous aurait gavés de commentaires, photos à l’appui, au sujet de ses chères petites bêtes. Je ne parle pas ici du Fléau ! » Bref, Léautaud aujourd’hui serait un avatar de notre libraire de la rue Bélanger. Je ne dis pas que Lalonde écrit comme Léautad, je dis simplement qu’il est aussi naturel dans son écriture que pouvait l’être Léautaud.

La seconde source est génétique. Il s’agit de l’héritage spirituel laissé par son père absent : « Mon père a été l’un des premiers (avec Bernard Assiniwi, publié dans la même collection Ni-t’chawama chez Leméac), à colliger des contes autochtones et de coureurs de bois. À l’aide d’un magnéto, à travers le Québec et l’Ontario, il a recueilli la parole des uns et des autres. » Le père a recueilli la parole des conteurs. Son fils tient parole ; fidèle, il pratique sur Facebook la parole en direct et la transpose enfin jusque dans son livre. Il y adopte cette attitude. Il s’agit de produire une parole vraie : « Je n’aime pas trop cette notion de « bataille de la culture » ; je demeure inconsolable de la perte de la culture populaire et de la tradition orale. J’ai souvenance de ces personnages truculents, irrévérencieux, illettrés, créateurs de langue, qui improvisaient des tirades époustouflantes d’ironie. Que l’on éprouve du dépit face à la disparition des « lettrés » me laisse passablement indifférent : qu’ils retrouvent la verdeur, la vigueur, l’énergie folle des grands devanciers, qu’ils foutent le bordel dans les départements, l’hérésie de la libre parole dans les colloques. »  Eh bien ! Voilà. Voilà qui dit tout. Lalonde est de cette trempe. Il est non pas un « lettré » mou, conventionnel. Il est un écrivain truculent qui improvise en toute liberté : « Nul effort de la volonté. »

Par ailleurs, il prend ici et là ses distances avec ceux et celles qu’il appelle des intellos. Mais, et ce n’est pas pour le prendre en flagrant déni de dénégation ou de contradiction, n’est-il pas lui-même un « intello », disons plutôt un intellectuel, et qui plus est de la plus brillante espèce ? Voyez toutes ces références aux petits (Hergé est l’auteur du Crabe aux pinces d’or, l’un des trois livres les plus importants qu’il a lus) et grands auteurs ; voyez la richesse de son vocabulaire ; voyez l’inventivité de sa langue (phrases percutantes et souvent d’un registre littéraire des plus soutenus) ; voyez surtout la substance et la pertinence de ses propos. Non, cet auteur décidément n’est pas un dilettante, pas un amateur. Tout néopoète qu’il se dise, ayant hérité du « don d’émerveillement », il est, comme il l’affirme non sans sourire, poète « de droit divin ».

À son amour des livres s’ajoute l’amour du pays. Quelques passages brossent un excellent portrait de la société québécoise et reviennent sur son histoire récente, entre autres la crise d’Octobre et les référendums. L’auteur reproduit même un poème de René Lévesque. Il aime son peuple. « Et je ne dis rien sur mon peuple (auquel je m’identifie de toutes mes fibres), qui meurt à force de ne pas naître. »

Certains disent qu’il est un « vrai libraire ». Oui, il est libraire. C’est son métier. Mais il préfère qu’on dise tout simplement qu’il est vrai. Son livre témoigne de son authenticité. Le lire, c’est faire la rencontre d’un écrivain qui se livre sans masque. On peut parler ici d’un bienheureux. En tout cas, il est aux anges. Tant mieux, par les temps qui courent, les hommes heureux sont plutôt rares.  Et l’amour y est pour beaucoup dans son bonheur : « Mais il me faut l’écrire : aujourd’hui je suis guéri. L’amour espéré est arrivé. Ma vie avec Fabi. ‘’Dis seulement une parole et je serai guéri.’’ » Nous y reviendrons.

Il convient pour l’instant de s’arrêter à la composition du livre et de se poser la question à savoir s’il s’agit vraiment d’un bon livre. Sur le plan de sa composition, il faut spécifier que c’est un mélange, un patchwork, enfin une courtepointe. On y lit des réflexions, des poèmes, des nouvelles, de la poésie. À dire vrai, cet assemblage est constitué de « fragments de vie vive ». L’unité de ce livre ne se rencontre pas dans sa forme, sa structure, sa composition. Elle réside dans sa substance, dans ses pensées, dans son écriture. Lalonde a trouvé sa voix.  C’est une voix qui se réalise au moyen d’une « écriture-couture ». Il écrit : « Hier soir, je savourais un ouvrage passionnant et je me posais la question suivante : pouvons-nous dans la texture d’un texte trouver et toucher du doigt les coutures ? Le rapiéçage ? Les beaux livres donnent l’impression qu’ils sont constitués d’une seule et même étoffe ; on ne devine pas à quel moment l’auteur s’est arrêté et à quel moment il a repris son travail. » Déduire selon une telle impression que Le libraire de la rue Bélanger n’est pas un beau livre serait commettre une erreur de jugement. Son livre est bon comme le sont les bons romans. Après tout, comme on le verra, ne raconte-t-il pas une belle histoire d’amour ?

L’auteur parle des romans et déclare « qu’il ne faut pas être trop intelligent pour écrire un bon roman. » Il réclame « [d]e l’intuition, des dons médiumniques, du plaisir physique dans l’acte d’écrire, de l’enthousiasme, de la chaleur, de la désinvolture, un peu de délinquance, de la maîtrise jusqu’à un certain point, du débraillé étudié. De l’élégance involontaire. » Ma foi !   Tous ces traits ne correspondent-ils pas précisément à ce que nous offre son livre ? Ils font à mes yeux la qualité de l’ouvrage, lequel, sans toutefois être un « bon roman », fait montre tout de même d’une vivacité d’esprit plutôt hors du commun. Notre néopoète de droit divin n’est peut-être pas un intellectuel, mais sa tête ne sonne pas creux. Il a du talent et des choses à dire, qu’il dit de façon originale.

Bien entendu, pour revenir à cette histoire de couture, ces « fragments de vie vive » offrent un paysage littéraire disparate, composite. En jouant avec les pièces de son casse-tête, en les déplaçant, un auteur risque de perdre de vue l’ensemble de son tableau. Je note avec surprise la présence de doublons. À la page 69, on trouve ceci : « Je suis un homme libre. J’écris et lis ce qui me chante. Je suis mon propre patron, et je répugne à avoir des employés. Dans mon métier, je n’ai pas de compétiteurs, que des confrères. Que des ahuris de mon espèce. » Puis, à la page 167 on lit ceci : « L’extase et l’éternité maintenant. Je suis un homme libre. J’écris et lis ce qui me chante. Je suis mon propre patron, et je répugne à avoir des employés. Dans mon métier, je n’ai pas de compétiteurs, que des confrères. Que des ahuris de mon espèce. »

Mais ce n’est pas tout. Aux pages 92 et 173, on trouve cet autre doublon. Le texte est magnifique et fort important. Très significatif. Je le cite : « À l’âge de douze ans, je m’étais fixé trois objectifs dans la vie : me sortir de ma condition, acquérir un peu de culture, connaître le grand amour. Avant l’arrivée de Fabienne, j’avais à peu près atteint ces buts. Au mitan de la vie, je m’étais donné la note passable, diplômé d’une école médiocre. Ce grand Amour m’a propulsé premier de classe, frais émoulu d’une école d’élite. Le gamin de douze ans y est arrivé, l’homme d’âge (plus que) mûr le serre dans ses bras. »

De telles insistances, que l’auteur en soit conscient ou non, sont tout de même parlantes, fortement significatives. Elles le sont peut-être surtout si elles sont involontaires. Actes manqués témoignant ici d’une éclatante réussite ! Certains fragments de vie vive sont plus prégnants que d’autres. Certaines vérités, certaines professions de bonheur obligent à la réitération, surtout quand il s’agit d’évoquer un grand Amour. « Pendant vingt ans, j’ai savouré mon triomphe en solitaire jusqu’à l’arrivée de Fabienne. Depuis ce jour, champagne et chocolat, les oriflammes claquent au vent. Te souviens-tu de ? Non, je ne me souviens plus de rien. Mon royaume neuf est fait d’oubli et de silence. Le souffle de Fabienne sur ma peau. »

Rarement amoureuse aura été à ce point célébrée.J’imagine que la rencontre des deux amants, bientôt mari et femme, s’est produite de la manière suivante.

Notre homme un jour en se promenant entendit un air doux porté par une voix juste et délicate. Doucement féminine, la chanson émanait d’une fenêtre ouverte à travers laquelle le badaud ne put s’empêcher de jeter un regard. Une jolie femme devant un chevalet s’affairait. Elle peignait une toile représentant une île. C’était un havre de paix. Un paradis sur la terre ferme. On y voyait une luxuriante végétation. Des fleurs vives et colorées. Une mer toute bleue. Des oiseaux animaient le ciel.

On voit une femme. On admire son tableau. On choisit de vivre sur son île. Ainsi commence une belle histoire d’amour.

Julie Bouchard : Vivian Vachon contre le réel : Antiroman :  Éditions de la Pleine Lune : Collection « PLUME » : Troisième trimestre 2026 : 179 pages

Je commence cette chronique avec un lieu commun, ou plutôt une lapalissade. Un livre est bon lorsqu’il est encore meilleur lors des lectures subséquentes qu’il suscite, lectures que l’on fait non pas forcément pour démêler ce qui serait de l’ordre de l’inextricable, mais tout simplement afin de renouveler le plaisir ressenti lors de la première lecture. Évidemment, la découverte de subtilités qui nous avaient d’abord échappé apporte invariablement un surcroît de satisfaction. À l’inverse, plus un livre est moyen, plus il gagne en médiocrité au fil des relectures, à condition bien entendu qu’on ne se refuse pas à lui accorder ces nouvelles chances. Disons-le tout net : le livre de Julie Bouchard appartient à la première catégorie. Nuance, il fait, partie de ces rares ouvrages dont on se réjouit de souligner l’excellence. Soit dit en passant, j’ai lu deux fois Vivian Vachon contre le réel et ne reculerais pas devant l’éventualité d’une troisième lecture.

En fait, s’il faut être absolument honnête, je dois avouer que le début de l’ouvrage m’a plutôt déconcerté. C’est que la chose est audacieuse et rare, elle rompt avec le confort généré par les ouvrages plus traditionnels, les vrais romans, conformes aux grands principes qui ont fait leurs preuves depuis que l’humanité se raconte des histoires, que les conteurs cherchent à captiver et séduire leur auditoire, à l’embobiner dans la spirale de l’action et du drame, du suspens plus vrai que nature, de la fiction donnant l’illusion du réel.

Pour tout dire, sans être rébarbative, la forme utilisée, je dirai inventée, pour raconter l’histoire de Vivian Vachon me semblait de prime abord annoncer du fil à retordre, augurer de complications à venir. Il n’en était rien. Après deux ou trois pages, ce qui aurait pu être compliqué s’avéra plutôt séduisant, intrigant. Certes, ce drôle de roman allait proposer de la complexité, mais cette complexité allait somme toute devenir au fil de la lecture claire comme de l’eau de roche. Enfin ! On aura compris.

Ce n’est pas parce qu’une histoire n’est pas racontée dans l’ordre habituel et consacré  (avec un début qui commence au commencement et non pas un peu partout au milieu de  l’ouvrage ; avec ensuite un déroulement qui s’enchaîne selon une progression propre à la logique narrative usuelle ; puis, avec une fin qui termine l’histoire à la toute fin et non pas au début, au milieu et un peu partout dans l’ouvrage), ce n’est pas, dis-je, parce qu’on procède autrement et de manière originale qu’un récit est forcément désordonné. Le lecteur en a vu d’autres.  Lisant Vivian Vachon contre le réel, il n’abandonnera certainement pas sa lecture en cours de route. Il est le captif d’un piège drôlement bien conçu.

Au début, ce qui l’aura déstabilisé, c’est sans doute la présence de ce qui apparaît comme étant deux narratrices. Tout se passe comme si la narratrice de l’histoire de Vivian Vachon se dédoublait, se regardait écrire dans le miroir de la page. En fait, elle décrit le travail de celle qu’elle appelle la Narratrice. Il y a donc une première narratrice (petit « n ») et une seconde (la Narratrice avec un grand « N »). C’est compliqué ? Pas vraiment.

Mais un tel procédé est-il nécessaire pour raconter l’histoire de Vivian Vachon, la célèbre lutteuse ? Non, assurément, il ne l’est pas si l’idée est tout simplement de faire tenir en quelques pages l’histoire de cette grande championne. De toute évidence, Julie Bouchard n’a pas voulu rédiger une véritable biographie. Elle a fait beaucoup plus que ça.

On l’aura compris, l’auteure a chassé plus d’un lièvre à la fois, a fait d’une pierre deux coups et même plusieurs. Elle a créé une forme littéraire appropriée à son propos, lequel consistait à creuser le réel d’une vie dont une large part, tout particulièrement celle de l’âme, échappe au type de discours que seuls les faits nourrissent. Elle est parvenue au-delà et en deçà des faits, son imagination lui ayant prêté main-forte.

Autre curiosité. La Narratrice, en tant personnage de l’histoire, travaille en présence d’un autre personnage. C’est le « Témoin de l’histoire en cours ». De quelle histoire au juste est-il témoin ? Celle de Vivian ou celle qui parallèlement est racontée par la première narratrice, la narratrice petit « n » qui observe et décrit le travail d’écriture de la Narratrice ainsi que ses rapports et conversations avec ce Témoin qui, avoue-t-elle, sert à « déjouer, eh oui [sa] grande solitude de narratrice » ?

Ce Témoin correspond-il à une sorte de personnage intérieur, un double, une instance psychique équivalant à l’esprit critique ou la conscience créatrice de la Narratrice, pas tout à fait son surmoi, mais une sorte de consultant intérieur, de presque conseiller, de témoin donc de ce qui s’écrit, ange par-dessus l’épaule ? Évidemment, il est difficile de parler ici d’une instance psychique dans la mesure où, tout comme la Narratrice, le Témoin est un personnage qui joue un rôle dans cette histoire, pas dans celle de Vivian, quoique … (il assiste à l’instar de l’Éditeur et de la Narratrice aux funérailles  de la lutteuse qui ont eu lien quelque quarante ans plus tôt alors qu’il n’était peut-être pas encore né !) ; en fait, il est surtout le Témoin de l’élaboration de la forme littéraire qui en vient peu à peu à accueillir la substance de l’existence de la lutteuse.

On jugera que tout cela est très intellectuel, très formel, que peut-être même ce roman se rapproche de ce qu’on appelait naguère le nouveau roman — incidemment, la Narratrice confie avoir un immense faible pour La modification de Michel Butor (coïncidence, le célèbre romancier est décédé comme Vivian un 24 août). Par ailleurs, avec son récit, qu’elle appelle un antiroman, elle conçoit une forme qui se rapproche quelque peu des soties d’André Gide. Oui, tout cela est plus ou moins complexe. Or, il n’en demeure pas moins que ce livre, tout antiroman qu’il soit, se lit comme un roman et, quoiqu’en dise la Narratrice, faisant part à la toute fin d’un certain dépit, elle est loin d’avoir échoué dans sa tentative de placer Vivian tout contre le réel, même si son antiroman est devenu enfin de compte, et ce, malgré elle, un véritable roman … ou presque. Il l’est devenu, car on a fait des pressions sur elle pour qu’il le devienne. L’Éditeur (un personnage qui à la fin refusera de publier son récit) avait des exigences. Il voulait du solide, du ficelé, le respect des balises, le respect des paramètres littéraires les plus sûrs, du spectaculaire ainsi que du sens facile à saisir. D’autres, comme la « Lectrice exemplaire », souhaitaient une « Quête existentielle » ; on lui réclamait du « Mystère », de « l’Élévation ». Elle croit avoir cédé à ces pressions. À tout le moins, confesse-t-elle, elle aura cédé « à la loi du réel. Ce réel qui finit toujours par nous rabattre vers lui, vers le prochain fragment, vers une possible conclusion. »

Si la Narratrice a failli à la tâche (mais, rassurons-nous, il n’en est rien), que penser de cette chronique ? Elle est malheureusement en train de donner une impression que j’aurais souhaité ne pas donner. L’impression que cet antiroman s’adresse uniquement à des férus de littérature, des durs de durs, intellectuels amateurs d’illisibilité, de cheveux coupés en quatre. L’impression qu’il est fort peu question de Vivian Vachon dans ce drôle de roman. L’impression que la vive intelligence de l’auteure finit par semer lecteurs et lectrices dans la brume. Bien entendu, ce n’est pas le cas. Oui, c’est très littéraire. La narratrice cite plusieurs auteurs, dont évidemment Roland Barthes, l’auteur du « Monde où l’on catche », paru dans Mythologies. Mais, ses citations sont toutes éclairantes, toujours étroitement en lien avec son propos, propos qui est souvent grave (la mort est un thème que l’auteure ne traite pas à la légère : son récit est émaillé de réflexions pertinentes, quoique jamais lourdes, sur la mort et maints autres sujets plus ou moins métaphysiques), propos également souriant (la finesse de l’humour de Julie Bouchard opère à merveille : on fait plus que sourire en lisant Vivian Vachon contre le réel, on rit d’un bon rire sonore, et ce, à plusieurs reprises).

Oui, je le répète, cela est très littéraire. À commencer par l’écriture. La quatrième n’hésite pas à souligner « une éblouissante maîtrise de la langue ». J’ajoute et répète que Julie Bouchard a trouvé la forme parfaite pour faire revivre et mourir l’héroïne de son récit.

Cet antiroman tient tout à fait compte du réel. Il nous permet d’entrer dans le monde de la lutte. L’auteure a mené un véritable travail d’enquête et de recherche, de reporter, voire de sociologue et d’historienne. Elle restitue de manière convaincante le climat de la seconde moitié du vingtième siècle. En relatant les circonstances de la mort de Vivian Vachon, elle donne de la chair aux documents qu’elle a scrutés à la loupe. Ainsi redonne-t-elle vie aux personnes qui en ont été témoins du drame, aux policiers appelés sur les lieux, ainsi qu’aux les responsables de l’accident dont elle dresse un portrait saisissant de réalisme : il s’agit de deux jeunes fortement alcoolisés roulant à toute allure sur une petite route de campagne percutant finalement la voiture de la championne.

Qui plus est, grâce à sa sensibilité et sa vive imagination, la romancière a recréé de toutes pièces, on l’aura compris, une Vivian Vachon très proche de son modèle, de sorte que l’intériorité du personnage, pour réinventée qu’elle soit, ne nous est pas étrangère. L’avant-dire est clair sur ce point, qui annonce que les lecteurs s’apprêtent à nager en pleine fiction, ou presque : « Ce livre s’empare audacieusement du réel, qu’il détourne, déforme ou trahit au besoin. La plupart des situations, des dialogues et des personnages qui le traversent — jusqu’à la couleur du ciel du 24 août 1991 — ont été retouchés afin de servir pleinement le récit. Toute ressemblance excessive entre ces pages et la réalité devrait être interprétée comme un simple défaut d’invention. »

De manière à mettre le titre en valeur, je regroupe ci-dessous quelques passages qui aident à en percevoir la teneur.

Page 47 : « Il ne me reste donc plus que René à faire entrer dans l’affaire avant la fin de la première partie, ainsi qu’une dernière silhouette à convoquer, que je n’arrive toujours pas à placer contre le réel. » C’est moi qui souligne.

Page 97 : Énumérant la liste des lutteuses formées par la célèbre Fabulous Moolah, la Narratrice rappelle au Témoin qu’il n’en connaissait aucune avant de s’embarquer « dans cette affaire de lutte contre le réel ».

Page 113 : « C’est compliqué, plein d’humains adossés au réel, qui luttent pour rester en vie. »

Page 116 : « Tu vois, dit-elle ? J’ai placé Vivian Vachon, en personnage principal, contre ce réel : en lui inventant une vie qui n’est pas tout à fait la sienne ; en lui offrant une mort mémorable. »

Page 127 : Au début de la troisième partie, dans le but de clarifier ce que l’on doit entendre par antiroman, la Narratrice offre une définition du préfixe « anti ». « Anti : préfixe d’origine grecque signifiant « contre », « opposé à » ou « à revers ». On l’utilise pour créer des mots qui expriment une idée de résistance à une pratique, à une personne, à une forme. »  

« Contre » équivaut à « anti ». Vivian Vachon luttait, on l’aura compris, contre le réel. 

Comme en témoignent ces dernières citations, le travail d’un écrivain qui par le biais d’un antiroman s’attaque au réel consiste à recourir à l’imaginaire et à la fiction afin de placer ses personnages sur fond de réalité : tout contre le réel. Ainsi, le « contre » du titre peut-il avoir au moins deux significations. La première est relative à la place accordée à la lutteuse dans la fiction : elle est placée tout contre le réel, elle est adossée au réel. La seconde signification, comme mentionné précédemment, a trait à la lutte qu’elle aura menée pour vaincre la réalité que lui offrait le destin. Elle aura lutté comme tous ces autres humains « adossés au réel, qui luttent pour rester en vie. »

Mikhaïl Gorbatchev, l’ancien secrétaire général du Parti communiste de l’URSS, traverse cet antiroman, tel une espèce de motif structurant, telle une des quelques « tiges d’acier » auxquelles recourt l’auteure afin de bien ficeler et consolider son ouvrage, sa forme autant que son propos, — les détails chez Julie Bouchard ayant tous leur utilité — : le destin de ce chef d’État se trouve lié à celui de la lutteuse : « Et vos deux destins n’auraient pas dû se croiser, trente-cinq ans plus tard, par une pure fantaisie de narratrice, au gré des coïncidences, dans un roman devenu anti, qui lutte contre le réel, depuis 20 h 20, sans qu’aucun arbitre ne daigne lever, en signe de victoire, le bras du vainqueur. »

Lever le bras en signe de victoire ! Mais, vous, moi, le lecteur et la « fameuse Lectrice exemplaire » à qui réfère à quelques reprises la Narratice, ne sommes-nous pas tous une personne en bonne position pour éventuellement arbitrer la performance littéraire d’un romancier ou d’une romancière, voire ici, d’une anti-romancière ? Chose certaine, je suis persuadé qu’il s’en trouvera plusieurs parmi nous pour lever le bras de Julie Bouchard après avoir refermé ce livre. À l’instar de Vivian Vachon, cette écrivaine est une championne. Elle remporte haut la main le combat contre le réel qu’elle a livré afin de raconter l’histoire de Vivian Vachon.

Mais ce n’est pas tout. Une étonnante surprise arrive à la page 177, la page  

dite des Salutations, celle où, une fois son travail terminé, la romancière, l’anti-romancière, remercie entre autres ses « Éditeurs estimés, qui ont laissé toute liberté à la Narratrice. »

On tirera ce qu’on voudra de ce dernier remerciement. Je me bornerai pour ma part à sourire une fois de plus en remerciant moi aussi les éditeurs d’avoir accordé autant de liberté à la « Narratrice ». Et puisque c’est l’heure des remerciements, remercions surtout cette dernière. Qu’on se le tienne pour dit : Julie Bouchard a produit une œuvre exceptionnelle.

Yves Laroche : Les photographies d’un poète : Fantaisie sur l’art : Le texte « La beauté comme amitié » est extrait d’un ouvrage collectif consacré au travail d’Yves Laroche, professeur de littérature au Cégep de Sainte-Foy et directeur du CEP. Le livre s’intitule « Tableaux trouvés ou Un peu de beauté en chaque chose ». Il a paru à L’Inespéré en 2024.

Les photographies du poète jouissent aussi d’accompagnements littéraires signés Ève Arsenault, Antoine Boisclair, Emmanuel Bouchard, Geneviève Boudreau, Odile Brunet, Anne-Marie Duval, Cédric Huot, Vincent Lambert, Ariane Léger, Jacques Ouellet, Claude Paradis, Maryse Poirier, Anne-Julie Royer et Mattia Scarpulla.

LA BEAUTÉ COMME AMITIÉ

 Le pic s’attaque
d’abord au contenant
pas au contenu
Yves Laroche

Quel est le plus beau mot de la langue française ? Et d’abord, qu’est-ce qu’un beau mot ? Quels sont les éléments constitutifs de sa beauté ? Sont-ce des propriétés d’ordre formel, telle sa sonorité, ou encore sa physionomie sur le plan visuel ; une fois le mot tracé sur une surface, est-ce le joli dessin produit par l’assemblage des lettres qui le forment ? Myosotis l’emporte-t-il sur cathédrale ? Rose, sur amphitryon ?

Qui s’amuse à poser la question s’attend forcément à toutes sortes de réponses. Elles seront de nature subjective, assurément, tout comme l’est la notion de beauté. Le jugement esthétique en cette matière s’exécute à partir de critères eux-mêmes variables, souvent inexistants. À l’intérieur d’un même mot, le hiatus peut heurter certaines sensibilités. Dans un poème, un ouaouaron qui coasse paraît ridicule. Il y a le mot noble comme disait Hugo, le mot roturier. À vrai dire, l’intérêt que présente ce problème est plutôt limité. Il ne sert ici que de marchepied à une réflexion, nous l’espérons, bientôt plus substantielle.

Mais n’allons pas trop vite. Ce citron, il faut le presser davantage, pour nous rendre compte d’abord du lien unissant le mot, dont on avance qu’il est beau, à la chose qu’il désigne, en laquelle justement réside la beauté que non sans confusion nous attribuons spontanément pour ne pas dire arbitrairement au mot.

Ainsi avec les prénoms : Philomène ne nous inspire à peu près rien qui vaille ; Azéphire nous fait sourire ; pour peu qu’on ait connu une jolie Florence, on trouvera du charme à ce prénom que d’aucuns auront en horreur s’ils ont eu des démêlés avec une horrible et méchante Florence.

Qui soutient que le mot « mer81 » est le plus beau de tous les mots de la terre justifiera sa prédilection par une série d’observations qui ont davantage trait à la chose qu’au mot servant à la désigner. Le mot « mer » est beau parce que rien n’est plus beau que la mer, cela va de soi : le sable ou les rochers sur lesquels percutent les vagues, les falaises d’Étretat, la Gaspésie où le fleuve et le golfe offrent l’occasion d’éprouver ce qu’on appelle à juste titre le sentiment océanique… et, comptant davantage peut-être que tout ce qui précède, le souvenir ému d’un voyage entrepris avec un être cher, de sorte que le mot « mer » fait vaguement songer à cette mère aimante avec qui il fut entrepris, mère aujourd’hui défunte, dont le deuil reste à faire, vraiment, on le voit bien, pour qui délire ainsi, aucun mot n’est plus beau que le mot « mer ». C’est là une affaire de sentiment, non pas d’esthétique.

Pour ma part, j’ai toujours aimé le mot « femme ». Mais s’il référait à un cloaque plutôt qu’à une statue de chair et d’âme dansante, qu’en serait-il de ce mot, qui toujours a suscité en moi un certain sentiment d’admiration, qui encore aujourd’hui me paraît recueillir en son sein le sens le plus sublime qui soit et manifester mentalement la plus haute réalisation de ce que nous appelons la beauté ? Car portez à mes yeux le plus beau paysage, si, parmi ses prés en fleurs et les nuages du ciel qui brille au-dessus, défile sur la route qu’on y voit serpenter une jolie femme, il y a fort à parier qu’elle effacera de ma vue l’ensemble du tableau, qu’elle s’en détachera tout à fait et que somme toute je n’aurai d’yeux que pour elle. À vrai dire, ce n’est pas ce mot que je porte aux nues, on l’aura compris.

Et si la phrase suivante, tout droit sortie de la Bible, me paraît la plus belle et la plus forte qui soit, c’est pour des raisons identiques aux précédentes, tout aussi farfelues : « Et Dieu créa la femme. » J’aime cette phrase. Bien entendu, ce n’est pas un vers de Racine, pas une dentelle contournée de Proust, pas une saillie de je ne sais qui. C’est bien plutôt une phrase toute simple. Sa beauté ne réside pas dans sa matérialité. C’est moins une phrase à caractère informatif relevant de l’histoire factuelle qu’une belle et saisissante aberration. Car, enfin, je n’ai jamais cru qu’il eût pu en être ainsi à l’origine. Du reste, je demeure indifférent aux origines, plutôt frileux à l’idée voulant qu’un dieu, que dis-je ? Dieu lui-même ait créé l’univers. Mais, pour toutes sortes de raisons plus ou moins obscures, j’associe le mot « Dieu » à un souci de lumière qui fait peut-être la grandeur de l’homme ; je lui fais, malgré toutes les horreurs qui ont pu découler des divagations que des siècles d’obscurantisme lui ont mises dans la bouche (le mot « Dieu » a une bouche immense dont l’homme est le ventriloque), j’associe, dis-je, le mot « Dieu » à une certaine idée de transcendance qui parfois parvient à nous donner des ailes.

Ajoutons à cette histoire tirée par les cheveux l’idée d’un geste créateur, l’idée d’une invention, celle justement de cette chose qui n’est pas une chose, mais bien plutôt une femme. Avec un tel complément, cette phrase « imaginaire » se déploie magiquement. Notre fantaisie jubile quand la raison s’en empare pour avancer, sourire en coin, qu’au jeu de la création Dieu se serait d’abord trompé. Il aurait commis une erreur de taille. Il avait voulu parfaire sa création, ajouter à la nature, aux rochers, à la mer, aux animaux qui la peuplent, à la terre où ils courent à quatre pattes, au ciel où ils trouent les nuages, ajouter, mais ajouter quoi, quoi qui pût vraiment parachever son œuvre ?

En guise de réponse, un homme alors est né d’une boue pétrie par le Sculpteur suprême. Mais quel piètre résultat ! pensa-t-il, en jetant un triste regard sur cette brute quasi animale. Déçu, Dieu — si mon souvenir est bon, car j’observais la scène depuis un buisson où je m’étais posté — déçu, profondément dépité, le Créateur tenta de corriger sa monumentale erreur.

Il arracha une côte au ridicule Adam, pour lui façonner à partir de cet os une compagne. Et Dieu créa la femme.

Satisfait du résultat, sachant surtout qu’il lui serait désormais impossible de créer un plus parfait chef-d’œuvre, Dieu est reparti à l’autre bout du monde. Il a longuement erré au-dessus des siècles et de l’histoire. Éternellement, au milieu des constellations, tel un Juif errant. Depuis, rares sont ceux qui l’ont revu. Mais cette femme laissée en obole console de son absence.

Voilà une démonstration bien boiteuse, me dira-t-on. Par l’allégorie, j’entendais faire valoir qu’avec la question posée par la beauté des mots, des poèmes, des romans et de toutes les autres formes d’art, jamais l’on ne peut évacuer le contenu, jamais non plus réduire l’importance de la rêverie et de l’imagination qui s’en nourrit et s’en délecte.

Si l’allégorie paraît chétive, rapprochons-nous maintenant de notre objet, posons le pied sur la première marche de l’escalier menant à la salle où sont exposées les photographies de notre ami Laroche.

Sur cette marche, je retrouve une réflexion que je me faisais naguère au sujet de l’Olympia de Manet. Cette œuvre marque un jalon dans l’évolution de la peinture moderne. C’est une belle toile. C’est du moins ce qu’on prétend. Mais la beauté des tableaux, c’est un peu comme celle des mots. Il y a souvent là des malentendus, des manières de voir les choses sans les voir tout à fait, sans les prendre avec lucidité pour ce qu’elles sont vraiment.

Le modèle qui posait pour Manet se nommait Victorine Louise Meurent. Pour des raisons que j’ignore, dans ce tableau, Manet ne magnifie en rien la beauté de son modèle. Si bien qu’aucune confusion n’est ici possible : ce n’est pas le sujet donné à voir qui éblouit, mais bien plutôt son traitement, la picturalité même du tableau, bref, ce qui est peinture en tant que matière ouvrée, c’est-à-dire le tableau, pas la représentation, pas ce qui se trouve « dépeint » par l’artiste.

Poussés à l’extrême, un tel traitement, une esthétique aussi radicale peuvent conduire au paradoxe suivant : en art, la laideur a souvent partie liée avec la beauté. Carcasses sanglantes de Soutine, défigurations du corps féminin chez Picasso, etc. Ces monstruosités abondent dans les musées. Dans la vie de tous les jours, impossible cependant de s’extasier devant l’ordure. Dans le cas contraire, à un tel trait de pathologie la psychiatrie parvient parfois à remédier.

Notre escalier en colimaçon donne le vertige. Il faut l’escalader d’un degré de plus. Il nous tarde d’en venir enfin à la salle d’exposition. Il est grand temps d’aborder la photographie et tout particulièrement le travail de Laroche. Quelques réflexions toutefois s’imposent encore.

Il fut un temps où la peinture existait et régnait absolument sur tout ce qui était image. Je dis peinture, mais c’est là une métonymie, je parle en réalité de tout ce qui visait à représenter le monde au moyen de ce qu’on appelle les arts visuels. À cette époque, des artistes couraient çà et là sur des champs de bataille, esquissaient des croquis, partaient en expédition pour longtemps après rapporter dans leurs valises des illustrations : on y voyait les monuments, les pyramides d’Égypte, les superbes architectures ornant les villes des divers continents, etc. L’artiste était au service de l’industrie et de la science. Sa fonction quasi première était de fixer sur une toile la physionomie des maîtres de l’univers, les rois, les princes et les princesses. Dans ses temps libres, le peintre cependant peignait pour son plaisir une nature morte ou une académie, terme qui, si je ne m’abuse, serait relatif à la représentation de la nudité du corps féminin ou masculin, pensons à l’Olympia, à la Vénus d’Urbin du Titien ou à la Maja nue de Goya.

Mais vint la photographie. L’histoire a été mille fois racontée. Je l’esquisse à grands traits. On sait quel effet libérateur elle eut pour les peintres. Ce sont des photographes qui dorénavant furent chargés de transposer le monde en images. Si le peintre sortit désormais de son atelier, ce fut à la manière des impressionnistes, dans un certain esprit de vacances et pour se livrer corps et âme à sa seule et unique passion, la peinture n’ayant alors pour but que la peinture elle-même. L’artiste entreprit pour son propre compte une exploration inventive de son art sans autre intention que celle de créer.

C’était désormais au tour du photographe d’être l’esclave, à tout le moins le prisonnier de la réalité. Avec lui, les images étaient plus vraies que nature. Si le roi avait un gros nez au milieu du visage, la photographie le montrait tel quel. Les plantes, les animaux, les ruisseaux, les fleurs, l’univers tout entier se retrouvait désormais intégralement fixé sur la pellicule. Le photographe exécutait humblement ses tâches et une photographie, pour peu qu’elle fût techniquement réussie, était belle en vertu quasi uniquement de la beauté qu’elle donnait à voir : celle d’un paysage séduisait ; une jolie femme charmait, etc.

Encore aujourd’hui le paysage82 évoque en nous des sentiments de réconfort, suscite le désir d’un ressourcement en quelque lieu idyllique. Souvent ce n’est pas la photographie, laquelle peut être médiocre, que nous admirons, mais bien ce qu’elle représente. Les chatons sont mignons, les chiens ont une belle bouille, tandis que les chevaux dans le pré courent comme en imagination notre liberté seule sait le faire. Or tout cela, indépendamment de la qualité du cliché, risque de nous faire confondre une beauté avec une autre, la beauté du sujet avec celle, parfois minime, qui la rend accessible à nos sens.

Je crois le clou suffisamment enfoncé. Encore quelques petits coups et ce sera tout.

Comme l’écrivent les collégiens dans leurs dissertations, nous pouvons avancer que « de tout temps » l’image aléatoire, celle qui provient d’une sorte de hasard objectif, a pu susciter l’émerveillement. Le dégât que produit sur la table le verre de lait renversé irrite les parents de l’enfant, mais ce dernier s’en amuse, il le contemple, il y voit des formes intrigantes. Tout comme lui, une fois l’enfant mis au lit, ses parents se délectent du jeu des nuages, de leurs formes. Ils prennent plaisir à y découvrir des objets, des personnages, des visages. Les métamorphoses des nuages sont comme des métaphores. Comme les taches du test de Rorschach, les nuages donnent lieu à des associations : on y projette de manière fantaisiste ses sentiments, ses lubies, ses intérêts, voire ses obsessions.

Hugo, qui toucha à tout avec brio, a peut-être été l’un des tout premiers artistes à créer volontairement des œuvres abstraites. Outre ses châteaux d’encre, ses paysages crépusculaires, ses cieux et ses océans infinis, on rencontre dans ses illustrations des formes non figuratives découlant d’une cafetière. C’est du café tout simplement versé que naît, tout comme dans le dégât d’enfant, un jeu de formes gratuit, énigmatique et séduisant. C’est de l’enfance retrouvée. De l’imagination libérée.

Enfin, nous voici parvenus au haut de notre escalier. La salle s’ouvre devant nos yeux émerveillés. Dès l’entrée, les photographies de Laroche nous interpellent.

Elles sont très belles. C’est le moins que nous puissions dire. Nous pourrions maintenant nous taire, nous contenter de regarder en toute liberté. Oui, cela est beau. Mais la question des questions cependant demeure : pourquoi est-ce si beau ? Ce n’est pas une question simple, elle se subdivise en branches multiples : pourquoi devient en quoi ? Puis, devient pour qui ? Aux yeux de qui ? En vertu de quel principe ?

Peut-on à notre déclaration de beauté rattacher une quelconque « science » de l’esthétique ? Nous sommes devant ce que l’on pourrait appeler de l’abstraction « pure ». Cette forme d’art ne repose pas tout à fait sur une assise concrète, naturelle. Ce n’est pas le cas avec le cubisme. Lui ne relève pas de l’abstraction pure, dans la mesure où l’élaboration de la toile chez les cubistes trouve sa source dans la nature, le paysage, le corps humain, un bâtiment, un objet, violon, guitare, que sais-je ? Dans l’abstraction pure, à quelle source notre jugement puise-t-il alors cette eau qui repaît sa soif de beauté ?

À la limite, le peintre ou le photographe nous laisse seuls devant l’image. Ils n’interviennent pas. Le photographe ne fournit aucun indice, n’intitule pas son œuvre, n’offre qu’un numéro en guise de titre. Laroche donne parfois des titres à ses clichés. On peut ou non en tenir compte, faire avec ou sans eux.

Quoi qu’il en soit, pour le regardeur s’accomplit un processus d’appropriation de l’image ; son imagination l’investit, prend le relais, tente de s’approprier ce qui est vu, d’y projeter ou d’y superposer sa propre vision.

Notre ravissement peut être comparé à celui qu’offre la nature : comme chez Caillois, avec les pierres éblouit ce qui provient des entrailles de la Terre.

Laroche découvre tout autour de lui des déchets ou des restes de l’industrie, des murs à l’abandon83. Dans cette décrépitude son regard réalise une sorte de résurrection de la beauté : des formes aléatoires, dues à l’érosion ou à une sorte d’empoussièrement, deviennent des révélateurs, parlent à notre regard, suggèrent des analogies. Ce sont des beautés qui se peuvent comparer à celles qu’offre l’observation des étoiles.

Notre photographe jette un regard au-delà des simples évidences que sont les objets inertes et froids, produits détruits de notre quotidien : objets méprisés, rebuts, qu’on oublie de regarder de plus près, objets relégués au second plan en vertu d’une méprise. C’est qu’on ne voit justement pas en quoi pourrait résider leur beauté une fois déclarée leur inutilité. Tellement inutiles que personne ne fait à leur endroit quelque déclaration que ce soit.

Ponge au siècle dernier a pris le parti des choses. Laroche va plus loin, il s’attache à des fragments de choses, à de la matière infime. Ce ne sont pas les objets qui l’intéressent, mais bien ce que recèlent à y regarder de plus près les matières inertes, rarement organiques, qui nous entourent.

Hélas, on ne peut tout dire ! J’aurai laissé ici tant de choses en suspens, dont celle-ci : en photographie comme en poésie, l’approche de Laroche en est une d’intelligence. On considère souvent que les esprits « réfléchis » sont froids. On reproche à Mallarmé, puis à Valéry un certain hermétisme. On ne voit pas que le lecteur lui-même souvent ne sait pas s’y prendre. Il faudrait déplorer moins le défaut de l’œuvre, sa faute, que la défaillance de qui ne fournit pas suffisamment sa part : Gide parlait d’une nécessaire « collaboration ».

J’observe dans le travail de notre ami photographe ce qu’on pourrait appeler une sensibilité de l’intellect, une créativité où entrent à la fois calcul et rigueur. Laroche ne fait pas n’importe quoi, n’importe comment. Il procède à la manière du pic mis en exergue à cette divagation. Il travaille avec sa tête. Il s’applique à transformer la matière, s’attaquant au contenant d’abord, afin de mieux libérer un contenu que l’autre (celui qui lit le poème ou regarde l’image) est alors libre de contempler en donnant libre cours à sa propre imagination. 

Peut-on voir ici un paradoxe ? Car on aurait pu penser qu’une telle rigueur rechercherait des formes purement géométriques, du rectiligne, des jeux de proportions savamment ordonnées, résultant de calculs méticuleux, d’autant que l’ami poète-photographe possède une formation scientifique ! Or le résultat de ses travaux est plutôt de l’ordre de l’abstraction lyrique : plus proche de Borduas que de Mondrian. 

Devant Paysage avec figures84 ou avec Au nord de la solitude85 et tant d’autres photographies, obligatoirement nous nous arrêtons, comme sous le coup d’un décret provenant d’une puissance suprême. Qu’est-ce que la beauté ? C’est une affaire de regard, certes, mais au-delà du regard, favorisé par le regard, dans le silence de tout discours, sans chercher à relier ce qui est vu à quelque élément que ce soit de notre monde réel, il y a une sorte d’émotion qui n’est jamais bien loin de ce que met en place le sacré. Un mystère recèle une part de beauté en cela qu’il nous place justement en face du mystère.

En toute amitié, pour nous et ce qui constitue notre univers, dans le déclassement et la dévalorisation de ses ruines, Yves Laroche parvient à dénicher et à créer de la beauté. Nous lui en sommes reconnaissants.

Jean-Marc Lefebvre : 2022 – entendre ce qui reste : Poésie : le temps volé éditeur : collection À l’escole de l’escriptoire : 2026 : non paginé (environ 100 pages)

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Jean-Marc Lefebvre a été finaliste au prix de poésie Radio-Canada en 2025. Je transcris ci-dessous quelques mots de la note qui lui fut consacrée à cette occasion sur le site RCI.

Né à Montréal, puis élevé en banlieue, Jean-Marc Lefebvre y est revenu pour ses études universitaires. Artisan relieur, il est à la retraite depuis cinq ans et s’implique comme bénévole au Conseil d’administration de l’Association québécoise des relieurs et artisans du livre.

Il a publié des recueils aux Éditions du Noroît, dont Illuminer les cendres, le plus récent, en 2012. Il a aussi publié des textes dans diverses revues. L’écriture et la lecture ont toujours fait partie de sa vie. Mais quand il a commencé à écrire régulièrement, la poésie s’est imposée.

« Je lis tous les jours, j’écris presque tous les jours, publie souvent sur un média social les textes que j’écris, m’inscrivant ainsi par cet exercice dans le poème comme lieu et mise à jour de l’être dans le monde. »

Il projette de faire paraître un recueil dont le titre sera entendre ce qui reste et qui regroupe une sélection de poèmes écrits au cours de l’année 2022.


Il nous encourage à lire et à écrire de la poésie. Mais aussi « à réparer nos vies à travers nos gestes quotidiens. Le monde a tellement besoin de sortir des mensonges et de cette charge mentale qui nous accablent ; je pense que le poème est un lieu de vérité qui arrive à transformer et nourrir à la fois notre regard, notre être et l’être du monde. »

Le nom de Jean-Marc Lefebvre est connu des amateurs de poésie. Comme mentionné ci-haut, on peut lire ses poèmes sur son mur. Il en publie régulièrement. Mais, les médias sociaux étant ce qu’ils sont, le type d’attention — souvent distraite — qu’on accorde à ce qui s’y publie dessert la poésie. Les conditions qu’ils offrent, entre autres, celles entourant la lecture de poèmes, ne sont pas tout à fait favorables à une lecture optimale. La page imprimée, celle du livre ou de la revue littéraire, la lecture publique et, dans certains cas, ce que la mémoire retient des poèmes conviennent davantage à la « rencontre » que tout poète souhaite établir entre les mots et les lecteurs et lectrices qui les accueillent.

Cela pour dire que voici enfin rencontrées les conditions idéales afin que, toute discrète soit-elle, la paisible et apaisante présence de la poésie de Jean-Marc Lefevbre puisse enfin opérer de manière appropriée, quelques vingt-cinq après la parution de son dernier recueil. Les ombres lasses et Illuminer les cendres sont des recueils que j’avais franchement aimés. Je n’ai pas lu la production qui leur est antérieure, mais j’attendais depuis trop longtemps que le poète rassemble enfin ses poèmes, qu’il fasse paraître un nouveau livre. Voilà qui est fait. Mon vœu, le vœu de plusieurs est exaucé. Bellement. Très bellement.

La maison d’édition qui publie 2022 entendre ce qui reste ne fait pas les choses à moitié, ne lésine pas sur la qualité, prend grand soin des ouvrages qu’elle fait paraître. On parle ici d’une maison d’édition artisanale qui réalise des ouvrages entièrement reliés à la main. Leur tirage est limité à moins d’une centaine d’exemplaires. Le livre du poète a été tiré à cinquante exemplaires. Peu auront donc la chance de le lire. C’est un ouvrage qui, tout compte fait, en raison de son exemplaire qualité — et je ne parle pas uniquement du travail réalisé par l’éditeur artisan Marc Desjardins —, coûte un peu plus cher qu’un recueil ordinaire, mais justement ce n’est pas un recueil ordinaire. Ici les poèmes méritaient amplement le soin que l’artisan a prodigué à leur mise en livre.

J’évoquais les conditions de lecture idéales. Les poèmes de Jean-Marc Lefebvre, surtout quand ils sont présentés avec tant d’application et de dévouement, offrent leur pleine présence. Comment parler d’eux sans les dénaturer ?

D’abord, il convient de mentionner que, comme tout bon poème, ils se suffisent amplement, ne nécessitent aucun commentaire. Nous pourrions donc nous contenter de recommander vivement leur lecture. Aviser ceux et celles qui fréquentent les publications numériques de l’auteur de l’occasion en or qui leur est offerte de lire les poèmes qui composent l’espèce d’herbier que le poète a réalisé. Je dis herbier, nous parlons d’un recueil, d’une sorte de bouquet de mots, d’air et de vent, de temps qui passe et de moments précieux, de musique et d’amour, de sagesse aussi, florilège que l’auteur a composé tout au long de l’année 2022. Car c’est bel et bien ainsi, à ce moment précis, d’un janvier l’autre, qu’il a rédigé cette chronique, ce journal poétique, intimiste, dont il a décidé d’ouvrir les pages aux autres, c’est-à-dire aux lecteurs et lectrices que nous sommes.

Jamais livre de poésie ne fut plus accessible, plus ouvert, plus accueillant. On y rencontre un homme simple, qui vit simplement, qui aime tendrement. Le poète déambule dans les rues de son quartier, le parc Marquette surtout ; il entreprend d’agréables promenades, en solitaire ou avec sa compagne, mais il marche parfois difficilement, péniblement, pour se rendre chez le médecin. Il a mal au genou et dans le bas du dos. Il fait aussi du vélo. Surtout, il lit, il écrit. Il écoute de la musique. C’est de la musique classique. Il en est friand. Ce poète est un grand mélomane.

Le voici devenu grand-père, grand-père aimant, il va sans dire. Il est retraité. Au début, il lui a fallu s’adapter à cette nouvelle réalité. Il ne s’est pas tourné les pouces longtemps. Lire, écrire, cultiver sur sa galerie un petit jardin, tout cela lui a permis en 2022 d’entendre vraiment ce qui reste, de faire le tri entre la misère du monde et ses splendeurs.

Une fois cela dit, on n’a encore rien dit. Peut-être en a-t-on même trop dit ! Ce poète étant de ceux qui pratiquent l’art de l’euphémisme, où la figure atténue afin de mieux laisser entendre le propos. Du reste, le risque est grand ici de fourvoyer mon lecteur, qui pourrait avoir l’impression que Lefebvre ne fait que transcrire en poésie les faits et gestes du quotidien de tout un chacun, de décrire un décor, de rappeler la température du temps qui passe, de s’en tenir à une intimité de surface, alors que, bien au contraire, loin d’effleurer les choses de la vie, il plonge au cœur de ses mystères et, disons plutôt, d’une beauté que « la banalité du mal » (Hannah Arendt) n’en finit plus de mettre à mal. Certes, comme mentionné ci-haut, notre poète se promène et cultive son jardin, au propre comme au figuré. Il est entouré de livres et commerce en tout temps avec la musique. Certes, durant l’année 2022, il a plu, fait soleil et neigé. Oui, mais il y a plus, et si déjà en relatant des petits faits et gestes l’auteur déjà se montrait apte à nous rejoindre, à nous toucher, la poésie — dont son monde est fait, chez lui, poésie tout intérieure —, et ses poèmes viennent toucher en nous plus d’une corde sensible.

On me permettra une évidence, une lapalissade, mais qui dans son cas s’avère on ne peut plus juste : la poésie de Lefebvre est double. On trouve d’une part dans ses vers une poésie du contenu. C’est dire qu’ils ont pour cible d’atteindre en son mil ce que la vie a parfois de poétique, de saisir par les traces que l’oiseau laisse dans le vent des fragments de présence. D’autre part, on trouve aussi, bien entendu, la poésie du poème — mais c’est au fond la même chose, indissociable de la première : le poème qu’écrit Lefebvre contient en soi sa propre beauté, qui est plus qu’une beauté formelle, une beauté qui réside en grande partie dans sa simplicité. Or comme le mentionnait Stétié, que je prends le risque de citer de mémoire : « Le simple n’est pas simple. » Quoique, pour le lecteur et la lectrice, combien sont grands les plaisirs que procure un ouvrage aussi simplement riche et profond (je reviendrai à cette profondeur).

En quoi peut-on parler ici de simplicité ? La limpidité du propos est assurément un signe de simplicité. Disons, pour emprunter au domaine de la musique qui est si familier à l’auteur, que sa poésie trouve une équivalence musicale davantage chez le Brahms de la fin (dernières œuvres pour piano) que dans le gigantisme de Wagner. Il y a chez Lefebvre une manière de ligne claire. Il touche le clavier des mots avec douceur. Pas de grandes envolées dans ses poèmes, pas de lyrisme échevelé, pas de grosses caisses, pas de fanfare, pas de surenchère, rien d’hyperbolique. Non, ce poète de la retenue semble nous parler le plus naturellement du monde. Il nous propose des fleurs des champs, ne s’arrête pas à fignoler avec elles une complexe et savante joaillerie. Il est loin d’être à la recherche de la forme pure, parnassienne. Il est en fait à la recherche de la substance, de la vie, rien que la vie.

Il pratique, par ailleurs, une certaine forme d’engagement, répond à une sorte de pari pascalien qui consiste à opter pour la bonté la plus proche tout en croyant qu’une goutte de lumière au milieu de la nuit peut engendrer, qui sait, des jours meilleurs : « c’est ainsi que prend vie la vie même. / Sa charge d’espérance. »

Lisons ce que le poète écrit en date du 12 avril

il arrive de se sentir mal d’éprouver de la joie en ces temps où d’aucuns se chargent de nous rappeler que tout va si mal en ce monde ce lien avec l’ombre se charge alors de tant de culpabilité que je ressens comme un devoir de m’en dissocier est-ce de l’indifférence ou au contraire la seule issue possible devant tout désastre de travailler avec acharnement à la bonté à la beauté de soigner chacune de nos paroles de ne laisser aucun doute sur notre engagement et ce qu’il nous appartient de protéger de chérir 

Il ne s’agit pas pour lui, on l’aura compris, de souscrire à une idéologie politique dont le projet serait de transformer le monde, mais de s’engager, à travers une forme de solitude poétique, à privilégier la beauté du monde. Et cela se réalise au quotidien grâce à des gestes aussi simples que d’adresser la parole à une pauvre femme, perdue et délirante. Il s’agit d’ouverture à l’autre : « notre attitude devant l’autre semble contenir ce que nous sommes ».

L’aspect métaphysique du poème est également investi par l’écrivain. Lefebvre est un être méditatif, contemplatif. Il s’interroge et recherche : « je ne sais pas // j’ignore tant de choses ». « depuis tout petit je pose des questions / les réponses tombent juste à côté ». S’il « fouille dans les livres » et si «  les poèmes semblent contenir plus qu’eux-mêmes », le poète qui « remonte à l’enfance / traverse la paroi du je », conscient d’y retrouver les autres : « nous est là ». Et « ici il est question d’apprendre à vivre ».

Cet ouvrage de poésie regorge de douceur et de beauté, dont la moindre n’est pas étrangère à la bonté. La conclusion du poème rédigé le 12 septembre se lit comme suit : « je cherche encore à cerner ce lieu / où être un accueil ». Je crois, pour ma part, que c’est fait. Notre ami Jean-Marc a trouvé le lieu et comme disait Rimbaud, il a aussi trouvé la formule. Ce lieu est la poésie, la formule est son poème. Il fait bon d’y être accueilli.

Le poète, en date du 16 mars, remerciait les auteurs des livres qui le touchent : « … passant d’un livre à l’autre, d’une page à l’autre, d’un auteur à une autre, je voudrais dire merci, je vous aime … ». Remercions à notre tour le poète, un des plus aimables qui soient ; laissons-lui en terminant le mot de la fin.

n’efface pas la douceur

même sous la pluie froide de novembre
qui rend les arbres si seuls

elle accompagne une âme
quittant le corps vers on ne sait où

la destination importe peu
le souvenir seul appartient aux saisons


redis le nom
revois le visage

n’efface pas la douceur

Stéphane Despatie : Engoulevents : Poésie : Éditions Écrits des Forges : première édition 2000 – réédition 2026 : 78 pages

Il faut bien un titre : Engoulevents en est un beau. On cherchera peut-être longtemps le rapport qu’entretiennent ici titre et poème, mais il est vrai, quelques engoulevents traversent bellement ce livre.

Il faut aussi de la poésie, du moins aux yeux de certains et de certaines : ce livre en regorge : on sera bien servi.

Assurément, il faut des lecteurs : j’en suis un. Ma tâche, librement consentie, consiste à tenter de cerner au mieux un propos, une manière, un style, un univers poétique.

Avec Engoulevents, nous avons affaire à une œuvre pour le moins originale. D’abord, elle nous venait d’un jeune auteur. Puis, elle nous revient, cette fois-ci, en provenance d’un auteur désormais d’âge mûr. Stéphane Despatie avait un peu plus de trente ans quand il a publié ce livre. Quinquagénaire aujourd’hui, a-t-il, un tant soit peu, modifié ce qu’il écrivit il y a vingt ans ? Il faudrait le lui demander. Quoi qu’il en soit, une réédition consiste de la part d’un auteur en un aval donné à une production antérieure. On assume ce qu’on a écrit. On le remet en circulation. Ici, en tout cas, il me semble qu’on a eu raison de le faire. Ce recueil tient la route.

C’est un recueil quelque peu déroutant. De prime abord, on y avance comme sur la pointe des pieds, en s’interrogeant. On se demande si l’on a affaire à de petits poèmes isolés sur une même page, si chaque regroupement de vers est autonome ou si les vers qui font suite participent d’un seul et même ensemble. Comme tout s’enchaîne page après page et surtout comme du sens au fil des mots en vient à se dégager, on comprend, assez rapidement, qu’on a sous les yeux un seul et même long poème.

De manière à ce qu’on puisse mieux saisir le mode de fonctionnement de l’ouvrage, je reproduis ci-dessous la première page.

je dévalise du regard
son corps vers là-bas
chien mouillé    sur un coin
la laisse en bouche   

les cloches me gagnent  
lentement  

je crois aux vœux  
au sacré  

ses yeux de cendre     froids  
cavalent sur moi  
en retard à rebours

nous divorçons en limousine  

ses yeux lavande     illisibles
délavent
l’espoir peint  
sur moi

les grands vents érotiques passent
et je repense à sa Jérusalem
au sable gelé  

Qui ne lirait que cette page serait pour le moins déstabilisé. Se montrant attentif, il se rendrait toutefois compte assez rapidement que pour décousu que puisse paraître ce discours, des liens existent entre ses différents groupes de mots, qui forment des strophes et non de petits morceaux épars et sans rapport les uns avec les autres. Les cloches, le sacré et Jérusalem participent d’un même champ sémantique. L’anaphorique « ses yeux » fournit des éléments de structure. Et puis, ce n’est là qu’un début. Qu’il soit énigmatique à première vue, cela est quasi consubstantiel au genre. Les choses commencent à devenir plus claires dès qu’on passe à la page suivante. Et pourtant, le poète qui « repense à sa Jérusalem », repense ensuite à sa « mère en robe de chambre / sur le balcon » et devient lui-même « un haïku en gyrophares ».

La poésie, ai-je dit, est un genre. Or c’est un genre ouvert, ouvert à toutes sortes d’expérimentations langagières. Il n’y a pas lieu ici de les recenser, d’autant que certaines sont à venir. Si un Gauvreau à la suite des surréalistes a donné dans l’exploréen, un jeune comme l’était Despatie à l’aube du présent siècle s’inscrivait pour sa part tout à fait dans le courant d’une époque qui n’a pas fini de courir. Le type de poésie auquel il s’adonnait ne correspondait pas à une mode, c’était un mode d’expression poétique et ce l’est encore. Sa pertinence ici me saute aux yeux, bien qu’il ait d’abord fallu m’acclimater à la cohérence du « surréalisme contrôlé » que pratique Despatie ; je cite hors contexte ces mots du poème. Je reprends donc la formule, « surréalisme contrôlé », en insistant sur le fait que ce poète n’écrit pas n’importe quoi n’importe comment.

Plus que du vol des engoulevents, il parle ici de ses amours. Il nous offre une chronique amoureuse. Bien que fragmenté, il y a ici un récit. Une histoire est racontée, celle d’un amour qui connaît ses hauts et ses bas, ses fulgurances et ses déflagrations. Oui, de « grands vents érotiques » alternent avec des implosions d’amour, des trahisons, des ruptures et des réconciliations. On lira ce vers, qui donnera la puce à l’oreille : « je marche cocu ». Et ceci : « j’ai fait l’amour / à la fille / d’un poète mort / te trompant   éloignée d’un instant ».

Rien n’est précisé, nous ne sommes pas dans un roman, les faits et gestes sont à peine esquissés, l’anecdote est rare. Les amoureux vivront d’heureux moments à la campagne, dans la maison bâtie par le père de l’amant. Cela donnera de beaux passages, dont cette description de la jeune femme : sourire majeur / chignon de magie / trônant / sur la plus belle / des naïvetés ». On sent ici le désir et le bonheur d’en éprouver une certaine plénitude. On songe à Éluard, poète de l’amour s’il en est : « tu embrasses ma bouche / et le tour de mes yeux / je te vois en pin noué / en pain fesses / en fesses d’acajou ». Des brins d’humour illuminent le poème : « tu me dis que l’avenir / n’est plus / ce qu’il était / et je te souris ». Des trouvailles l’émaillent : « tu gardes encore / les paroles d’amour en toi / comme un pneu de secours ».  Ou encore : « on voit la pluie sur la clôture / comme des notes / tombant / sur une portée ».

Belle histoire d’amour donc. Mais depuis « je marche cocu », les choses se sont envenimées. Le poète écrit : « je te perds je le sais ». Il souhaite « briser / l’amour en trois ». Ce trois ne passe pas inaperçu, d’autant que dans la suite du poème, les vers que voici éclairent la nature de ce trois que l’on voudrait briser : « nous fabriquons une famille / nous arrivons / le bon la brute / et le Don Juan / unité pesante ». Il y a ici un tiers, désigné comme étant l’autre : « tu portes les couleurs / de l’autre ». Et ceci : « […] tu dors presque / dans les bras / d’un autre pays ». On connaît l’expression consacrée : « qui prend mari prend pays ». Un lien en vient à s’établir entre celui qui aime et le pays. Vers la fin du poème, on peut lire : « je veux que tu saches / que mon pays / c’est toi ». Or c’est sans compter sur la présence de l’autre : « tu traînes toujours avec toi / l’autre / pays voyageur    malgré lui // la jalousie me serre les dents ». Et voilà qui se précise davantage, car cela plus loin continue : « l’autre est un terrain », un terrain qui prend l’eau. La femme aimée marche et nage sur ce terrain liquide, sur ce sol qui « est / un petit chien / qui tient pourtant la laisse ». Je dis que cela s’éclaire et vous pensez que je me moque. Eh bien ! Non. Je m’étais demandé en lisant les premiers vers du poème de quoi au juste tout cela retournait. À qui référait le possessif « son » et que pouvait bien être de chien mouillé. Je cite à nouveau la première strophe. « je dévalise du regard / son corps vers là-bas / chien mouillé    sur un coin / la laisse en bouche ».

On lira « pâte de sel gouache », on établira ou non des liens. On lira une histoire que je cesse ici de résumer. Il faut que les lecteurs et les lectrices vivent par eux-mêmes l’aventure du poème et de l’amour.

J’ai pris ici mon plaisir. Saisi de la gravité du propos, aimé l’inventivité de la plume de Stéphane Despatie et pris grand plaisir à voir ici et là passer un engoulevent à la fenêtre. À d’autres maintenant la lecture de cet ouvrage qui , je tiens à le souligner, méritait amplement une réédition.

Bertrand Laverdure : Funérailles nationales : récit : Éditions Mains libres : 2025 : 240 pages

En cours de lecture, poussé par la curiosité, il nous arrive parfois d’ouvrir un nouveau livre. On s’y promène un peu, puis on le referme. Il dort un temps à nos côtés. Des jours passent. D’autres livres, occupant le haut de la pile, sollicitent notre attention. Or ce livre qu’on avait ouvert récemment est toujours là. Sur la table de chevet. Il semble attendre patiemment qu’on le réveille. On en avait lu quelques pages. On les avait appréciées, on les relit. Puis, une fois de plus on met le livre de côté. On sait qu’on y reviendra. Déjà, on a trouvé beaucoup de contentement à le feuilleter. On se promet de le lire. On s’en voudrait terriblement de ne pas honorer cette promesse.

Le livre porte un curieux titre. Funérailles nationales. À quel grand personnage est-il consacré ? On le réalise rapidement, à aucun en particulier. Certes, on y verra passer des personnages illustres. René Claude, Pauline Julien, entre autres, chanteront quelques chansons. On verra la tête de plusieurs au petit écran. Certains proposeront d’écrire un tout nouveau chapitre de l’histoire de notre nation, de tourner la page définitivement sur son passé, pour s’engager dans un nouvel avenir. Mais, notre grand René Lévesque, sitôt son souvenir évoqué, disparaît pour laisser place à d’autres Québécois moins en vue. Québécois et Québécoises de l’ombre. Anonymes. Non pas célèbres, mais que l’auteur salue ici en la personne d’une de leurs représentantes, il s’agit de sa propre mère. Une héroïne dont la singularité, bien que cette dame ordinaire se fonde dans la masse, mérite tout à fait d’être soulignée.  

L’amour repose sur la subjectivité des sujets aimants et aimés. On peut accorder de l’importance à ce qui en a très peu. Bertrand Laverdure offre-t-il ici un monument à une puce ? Le croire ce serait négliger la valeur d’une vie humaine, celle d’une mère. D’une mère courage ? Oui et non, celle de l’auteur a en fait relevé bien humblement les défis les plus communs. Mais voyez plutôt la couverture de l’ouvrage. Et admirez. Sur le dos d’un cheval dressé sur ses pattes arrière, cette femme adresse à la vie un sourire remarquable. Dans tout le livre, chaque événement de son existence quelque peu banale incite à croire que la vie qu’elle a menée n’avait rien de trivial. Elle a su aimer. Et son fils qui, de son propre aveu, aura parfois été un fils ingrat, lui offre ici un témoignage que l’amour anime, et non le remords, car c’est bien à sa mère qu’il doit la liberté qui aura été sienne. Il en est reconnaissant. Christian Bobin affirmait que « [l]’ingratitude est le signe d’une éducation menée à son terme, achevée, parfaite en sa démence. » Maints passages du livre de Bertrand Laverdure corroborent cette opinion. L’auteur l’affirme lui-même, souvent il aura négligé de donner signe de vie à sa mère. C’est que cette dernière avait toujours encouragé son garçon et sa fille, Esther, elle-même écrivaine, à vivre le plus librement du monde leurs passions, à accomplir leur destin selon leurs propres termes. Et puis, Bertrand, le poète, l’artiste, subissant de son propre gré l’influence de ses héros littéraires, et la nourrissant, s’était engagé dans une vie de bohème souvent remplie de revers plutôt que de fortune. Vivant plus qu’autrement d’expédients, il avait erré, venant visiter rarement sa mère et la plupart du temps afin surtout de quêter son aide. Elle épongeait ses dettes. Mais, et c’est cela qui plus que tout importe, cette femme aura donné à son fils le « cadeau incandescent et dangereux de la liberté, cette liberté de juger et de choisir. » Donc, fils ingrat ? N’exagérons pas. Plutôt fils aimant. Fils qui sur le tard aura compris que ce cadeau consistait en un énorme privilège.

À la fin, le fils sera très proche de sa mère, veillant sur elle. Lui et sa sœur se relayant auprès d’elle. La mère, vieillie, vulnérable, affaiblie par la maladie n’en gardant pas moins le sourire. Toujours bien en selle, souriante, sur cette monture où encore elle rayonne.

Il faut s’interdire de résumer un livre excellent. Celui de notre auteur serait bien facile à résumer. On entrerait avec plaisir dans les moindres détails. Je m’en tiendrai à ses grandes lignes, laissant aux lecteurs et lectrices le plaisir de la découverte. Un enfant naît dans un milieu modeste. Son père enseigne la littérature dans un cégep. Sa mère est femme au foyer, mais à la mort du père, elle travaillera à Hydro-Québec. Le fils sera fantasque, dont l’imagination et l’intelligence seront vives. Il connaîtra une adolescence mouvementée, de rebelle, sera attiré par les arts de la scène, le théâtre notamment, rêvera d’être acteur, deviendra écrivain. N’obtiendra pas de fulgurants succès et pour cause, ses livres seront très peu conventionnels. Du reste, pour bien comprendre sa situation, il faut lire l’ouvrage, certaines pages étant consacrées au milieu littéraire québécois. Elles sont fort instructives. Je songe entre autres aux notes avec lesquels le livre prend fin. Cela relève de l’essai. Je cite.

Chaque écrivain est soumis à cette censure du bon goût qui favorise les œuvres lisses, les textes qui font plaisir à tout le monde, les livres qui ne font pas de vagues, restent raisonnablement humains et remportent des prix, se vendent bien, contribuent au bon fonctionnement de la fiction commune du rendement et du succès.

Dès son plus jeune âge, la vie de Laverdure aura « baignée dans ses grandes illusions littéraires » ; il aura obtenu une certaine reconnaissance, reçu plusieurs mentions et quelques prix, mais son statut aura surtout été et continue d’être celui d’un marginal. S’il est un écrivain typiquement moderne, n’hésitant pas à jouer avec les formes et les codes (il est inventif, certains de ses livres ont une allure « volontairement postmoderne »), cet auteur nous offre avec ses Funérailles nationales un récit qui n’a franchement pas de quoi déconcerter un lectorat qui d’ordinaire se cantonne dans les « ouvrages raisonnablement humains », voire conventionnels. Certes, la facture de son récit (je ne dis pas roman, n’osant couper ici les cheveux, déjà coupés en quatre, des liens s’échangeant autofiction, autobiographie et roman), la facture de ce récit, dis-je, prête parfois à l’étonnement et à la surprise, agréable surtout. Ce livre ne manque donc pas d’originalité, mais ce qui en ressort surtout est sa profonde tendresse, son humanité. Sans faire part d’aucune mièvrerie, l’auteur nous touche, parce qu’il va à l’essentiel. Il parle vrai, évidemment sans afféterie aucune et sans chercher à bouleverser radicalement les formes. L’écrivain bien entendu est loin d’avoir produit une œuvre lisse, mais, je n’en doute aucunement, celle-ci fera plaisir à bien du monde.

Parce que ses dons et sa maîtrise de l’écriture sont remarquables, Laverdure est un excellent écrivain. Il peut décrire avec justesse le mode de fonctionnement d’un vieil appareil radio. Il sait raconter des anecdotes savoureuses. Puis, quand sa plume s’arrête au moment où son père décède, quand l’auteur entreprend de nous faire le récit des derniers moments de celui qui lui a donné la vie, il est difficile de se contenter d’affirmer que ce qu’on lit est excellent, car cette excellence qu’on applaudit et dont on s’émerveille est en fait porteuse d’une si grande humanité que l’écriture, à laquelle pourtant cette humanité rendue doit absolument tout, en vient à s’effacer, bien que sous nos yeux elle brûle encore de tous ses feux. On peut en dire tout autant de l’ensemble du livre. Il offre un immense plaisir littéraire, mais il offre davantage que ce très beau plaisir. Il se double de sentiments très puissants, d’émotions que seul un grand texte parvient à rendre.

Je le rappelle. Un enfant du siècle écrit au sujet de la vie de sa famille, laquelle faisait « bel et bien partie de la classe moyenne. » Il tente de faire le portrait de sa mère : « Portraiturer quelqu’un, c’est toujours le barbouiller malgré soi. » Rarement barbots auront été à ce point saisissants de vérité. Surtout que l’entreprise permet ici de saisir encore davantage que le sujet représenté. Ainsi voit-on défiler toute une époque, celle où l’on regardait encore la télévision en famille, celle où les chansons rassemblaient notre nation. La culture populaire est dépeinte dans les différents tableaux que brosse l’auteur. On parle de tableaux justement dans la mesure où Laverdure procède en enfilant des anecdotes. À celles-ci se mêlent des observations, des réflexions, de fines analyses et même des confessions. On en apprend beaucoup sur la vie intime de l’auteur.

On aura compris qu’avec de telles Funérailles nationales, on tourne les pages de notre histoire collective récente. Dans les très courts chapitres de ce roman, ou est-ce un récit ? ou une autofiction ? on voit vivre et mourir un certain petit Québec. Si ce livre raconte une histoire toute personnelle, il permet également de percevoir au-delà de ce qu’il raconte la vie d’une collectivité. Il atteint véritablement des proportions nationales. Les funérailles que l’auteur accorde à sa mère nous permettent de faire le deuil de toute une époque.