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Jean-Marc Lefebvre : 2022 – entendre ce qui reste : Poésie : le temps volé éditeur : collection À l’escole de l’escriptoire : 2026 : non paginé (environ 100 pages)

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Jean-Marc Lefebvre a été finaliste au prix de poésie Radio-Canada en 2025. Je transcris ci-dessous quelques mots de la note qui lui fut consacrée à cette occasion sur le site RCI.

Né à Montréal, puis élevé en banlieue, Jean-Marc Lefebvre y est revenu pour ses études universitaires. Artisan relieur, il est à la retraite depuis cinq ans et s’implique comme bénévole au Conseil d’administration de l’Association québécoise des relieurs et artisans du livre.

Il a publié des recueils aux Éditions du Noroît, dont Illuminer les cendres, le plus récent, en 2012. Il a aussi publié des textes dans diverses revues. L’écriture et la lecture ont toujours fait partie de sa vie. Mais quand il a commencé à écrire régulièrement, la poésie s’est imposée.

« Je lis tous les jours, j’écris presque tous les jours, publie souvent sur un média social les textes que j’écris, m’inscrivant ainsi par cet exercice dans le poème comme lieu et mise à jour de l’être dans le monde. »

Il projette de faire paraître un recueil dont le titre sera entendre ce qui reste et qui regroupe une sélection de poèmes écrits au cours de l’année 2022.


Il nous encourage à lire et à écrire de la poésie. Mais aussi « à réparer nos vies à travers nos gestes quotidiens. Le monde a tellement besoin de sortir des mensonges et de cette charge mentale qui nous accablent ; je pense que le poème est un lieu de vérité qui arrive à transformer et nourrir à la fois notre regard, notre être et l’être du monde. »

Le nom de Jean-Marc Lefebvre est connu des amateurs de poésie. Comme mentionné ci-haut, on peut lire ses poèmes sur son mur. Il en publie régulièrement. Mais, les médias sociaux étant ce qu’ils sont, le type d’attention — souvent distraite — qu’on accorde à ce qui s’y publie dessert la poésie. Les conditions qu’ils offrent, entre autres, celles entourant la lecture de poèmes, ne sont pas tout à fait favorables à une lecture optimale. La page imprimée, celle du livre ou de la revue littéraire, la lecture publique et, dans certains cas, ce que la mémoire retient des poèmes conviennent davantage à la « rencontre » que tout poète souhaite établir entre les mots et les lecteurs et lectrices qui les accueillent.

Cela pour dire que voici enfin rencontrées les conditions idéales afin que, toute discrète soit-elle, la paisible et apaisante présence de la poésie de Jean-Marc Lefevbre puisse enfin opérer de manière appropriée, quelques vingt-cinq après la parution de son dernier recueil. Les ombres lasses et Illuminer les cendres sont des recueils que j’avais franchement aimés. Je n’ai pas lu la production qui leur est antérieure, mais j’attendais depuis trop longtemps que le poète rassemble enfin ses poèmes, qu’il fasse paraître un nouveau livre. Voilà qui est fait. Mon vœu, le vœu de plusieurs est exaucé. Bellement. Très bellement.

La maison d’édition qui publie 2022 entendre ce qui reste ne fait pas les choses à moitié, ne lésine pas sur la qualité, prend grand soin des ouvrages qu’elle fait paraître. On parle ici d’une maison d’édition artisanale qui réalise des ouvrages entièrement reliés à la main. Leur tirage est limité à moins d’une centaine d’exemplaires. Le livre du poète a été tiré à cinquante exemplaires. Peu auront donc la chance de le lire. C’est un ouvrage qui, tout compte fait, en raison de son exemplaire qualité — et je ne parle pas uniquement du travail réalisé par l’éditeur artisan Marc Desjardins —, coûte un peu plus cher qu’un recueil ordinaire, mais justement ce n’est pas un recueil ordinaire. Ici les poèmes méritaient amplement le soin que l’artisan a prodigué à leur mise en livre.

J’évoquais les conditions de lecture idéales. Les poèmes de Jean-Marc Lefebvre, surtout quand ils sont présentés avec tant d’application et de dévouement, offrent leur pleine présence. Comment parler d’eux sans les dénaturer ?

D’abord, il convient de mentionner que, comme tout bon poème, ils se suffisent amplement, ne nécessitent aucun commentaire. Nous pourrions donc nous contenter de recommander vivement leur lecture. Aviser ceux et celles qui fréquentent les publications numériques de l’auteur de l’occasion en or qui leur est offerte de lire les poèmes qui composent l’espèce d’herbier que le poète a réalisé. Je dis herbier, nous parlons d’un recueil, d’une sorte de bouquet de mots, d’air et de vent, de temps qui passe et de moments précieux, de musique et d’amour, de sagesse aussi, florilège que l’auteur a composé tout au long de l’année 2022. Car c’est bel et bien ainsi, à ce moment précis, d’un janvier l’autre, qu’il a rédigé cette chronique, ce journal poétique, intimiste, dont il a décidé d’ouvrir les pages aux autres, c’est-à-dire aux lecteurs et lectrices que nous sommes.

Jamais livre de poésie ne fut plus accessible, plus ouvert, plus accueillant. On y rencontre un homme simple, qui vit simplement, qui aime tendrement. Le poète déambule dans les rues de son quartier, le parc Marquette surtout ; il entreprend d’agréables promenades, en solitaire ou avec sa compagne, mais il marche parfois difficilement, péniblement, pour se rendre chez le médecin. Il a mal au genou et dans le bas du dos. Il fait aussi du vélo. Surtout, il lit, il écrit. Il écoute de la musique. C’est de la musique classique. Il en est friand. Ce poète est un grand mélomane.

Le voici devenu grand-père, grand-père aimant, il va sans dire. Il est retraité. Au début, il lui a fallu s’adapter à cette nouvelle réalité. Il ne s’est pas tourné les pouces longtemps. Lire, écrire, cultiver sur sa galerie un petit jardin, tout cela lui a permis en 2022 d’entendre vraiment ce qui reste, de faire le tri entre la misère du monde et ses splendeurs.

Une fois cela dit, on n’a encore rien dit. Peut-être en a-t-on même trop dit ! Ce poète étant de ceux qui pratiquent l’art de l’euphémisme, où la figure atténue afin de mieux laisser entendre le propos. Du reste, le risque est grand ici de fourvoyer mon lecteur, qui pourrait avoir l’impression que Lefebvre ne fait que transcrire en poésie les faits et gestes du quotidien de tout un chacun, de décrire un décor, de rappeler la température du temps qui passe, de s’en tenir à une intimité de surface, alors que, bien au contraire, loin d’effleurer les choses de la vie, il plonge au cœur de ses mystères et, disons plutôt, d’une beauté que « la banalité du mal » (Hannah Arendt) n’en finit plus de mettre à mal. Certes, comme mentionné ci-haut, notre poète se promène et cultive son jardin, au propre comme au figuré. Il est entouré de livres et commerce en tout temps avec la musique. Certes, durant l’année 2022, il a plu, fait soleil et neigé. Oui, mais il y a plus, et si déjà en relatant des petits faits et gestes l’auteur déjà se montrait apte à nous rejoindre, à nous toucher, la poésie — dont son monde est fait, chez lui, poésie tout intérieure —, et ses poèmes viennent toucher en nous plus d’une corde sensible.

On me permettra une évidence, une lapalissade, mais qui dans son cas s’avère on ne peut plus juste : la poésie de Lefebvre est double. On trouve d’une part dans ses vers une poésie du contenu. C’est dire qu’ils ont pour cible d’atteindre en son mil ce que la vie a parfois de poétique, de saisir par les traces que l’oiseau laisse dans le vent des fragments de présence. D’autre part, on trouve aussi, bien entendu, la poésie du poème — mais c’est au fond la même chose, indissociable de la première : le poème qu’écrit Lefebvre contient en soi sa propre beauté, qui est plus qu’une beauté formelle, une beauté qui réside en grande partie dans sa simplicité. Or comme le mentionnait Stétié, que je prends le risque de citer de mémoire : « Le simple n’est pas simple. » Quoique, pour le lecteur et la lectrice, combien sont grands les plaisirs que procure un ouvrage aussi simplement riche et profond (je reviendrai à cette profondeur).

En quoi peut-on parler ici de simplicité ? La limpidité du propos est assurément un signe de simplicité. Disons, pour emprunter au domaine de la musique qui est si familier à l’auteur, que sa poésie trouve une équivalence musicale davantage chez le Brahms de la fin (dernières œuvres pour piano) que dans le gigantisme de Wagner. Il y a chez Lefebvre une manière de ligne claire. Il touche le clavier des mots avec douceur. Pas de grandes envolées dans ses poèmes, pas de lyrisme échevelé, pas de grosses caisses, pas de fanfare, pas de surenchère, rien d’hyperbolique. Non, ce poète de la retenue semble nous parler le plus naturellement du monde. Il nous propose des fleurs des champs, ne s’arrête pas à fignoler avec elles une complexe et savante joaillerie. Il est loin d’être à la recherche de la forme pure, parnassienne. Il est en fait à la recherche de la substance, de la vie, rien que la vie.

Il pratique, par ailleurs, une certaine forme d’engagement, répond à une sorte de pari pascalien qui consiste à opter pour la bonté la plus proche tout en croyant qu’une goutte de lumière au milieu de la nuit peut engendrer, qui sait, des jours meilleurs : « c’est ainsi que prend vie la vie même. / Sa charge d’espérance. »

Lisons ce que le poète écrit en date du 12 avril

il arrive de se sentir mal d’éprouver de la joie en ces temps où d’aucuns se chargent de nous rappeler que tout va si mal en ce monde ce lien avec l’ombre se charge alors de tant de culpabilité que je ressens comme un devoir de m’en dissocier est-ce de l’indifférence ou au contraire la seule issue possible devant tout désastre de travailler avec acharnement à la bonté à la beauté de soigner chacune de nos paroles de ne laisser aucun doute sur notre engagement et ce qu’il nous appartient de protéger de chérir 

Il ne s’agit pas pour lui, on l’aura compris, de souscrire à une idéologie politique dont le projet serait de transformer le monde, mais de s’engager, à travers une forme de solitude poétique, à privilégier la beauté du monde. Et cela se réalise au quotidien grâce à des gestes aussi simples que d’adresser la parole à une pauvre femme, perdue et délirante. Il s’agit d’ouverture à l’autre : « notre attitude devant l’autre semble contenir ce que nous sommes ».

L’aspect métaphysique du poème est également investi par l’écrivain. Lefebvre est un être méditatif, contemplatif. Il s’interroge et recherche : « je ne sais pas // j’ignore tant de choses ». « depuis tout petit je pose des questions / les réponses tombent juste à côté ». S’il « fouille dans les livres » et si «  les poèmes semblent contenir plus qu’eux-mêmes », le poète qui « remonte à l’enfance / traverse la paroi du je », conscient d’y retrouver les autres : « nous est là ». Et « ici il est question d’apprendre à vivre ».

Cet ouvrage de poésie regorge de douceur et de beauté, dont la moindre n’est pas étrangère à la bonté. La conclusion du poème rédigé le 12 septembre se lit comme suit : « je cherche encore à cerner ce lieu / où être un accueil ». Je crois, pour ma part, que c’est fait. Notre ami Jean-Marc a trouvé le lieu et comme disait Rimbaud, il a aussi trouvé la formule. Ce lieu est la poésie, la formule est son poème. Il fait bon d’y être accueilli.

Le poète, en date du 16 mars, remerciait les auteurs des livres qui le touchent : « … passant d’un livre à l’autre, d’une page à l’autre, d’un auteur à une autre, je voudrais dire merci, je vous aime … ». Remercions à notre tour le poète, un des plus aimables qui soient ; laissons-lui en terminant le mot de la fin.

n’efface pas la douceur

même sous la pluie froide de novembre
qui rend les arbres si seuls

elle accompagne une âme
quittant le corps vers on ne sait où

la destination importe peu
le souvenir seul appartient aux saisons


redis le nom
revois le visage

n’efface pas la douceur

Stéphane Despatie : Engoulevents : Poésie : Éditions Écrits des Forges : première édition 2000 – réédition 2026 : 78 pages

Il faut bien un titre : Engoulevents en est un beau. On cherchera peut-être longtemps le rapport qu’entretiennent ici titre et poème, mais il est vrai, quelques engoulevents traversent bellement ce livre.

Il faut aussi de la poésie, du moins aux yeux de certains et de certaines : ce livre en regorge : on sera bien servi.

Assurément, il faut des lecteurs : j’en suis un. Ma tâche, librement consentie, consiste à tenter de cerner au mieux un propos, une manière, un style, un univers poétique.

Avec Engoulevents, nous avons affaire à une œuvre pour le moins originale. D’abord, elle nous venait d’un jeune auteur. Puis, elle nous revient, cette fois-ci, en provenance d’un auteur désormais d’âge mûr. Stéphane Despatie avait un peu plus de trente ans quand il a publié ce livre. Quinquagénaire aujourd’hui, a-t-il, un tant soit peu, modifié ce qu’il écrivit il y a vingt ans ? Il faudrait le lui demander. Quoi qu’il en soit, une réédition consiste de la part d’un auteur en un aval donné à une production antérieure. On assume ce qu’on a écrit. On le remet en circulation. Ici, en tout cas, il me semble qu’on a eu raison de le faire. Ce recueil tient la route.

C’est un recueil quelque peu déroutant. De prime abord, on y avance comme sur la pointe des pieds, en s’interrogeant. On se demande si l’on a affaire à de petits poèmes isolés sur une même page, si chaque regroupement de vers est autonome ou si les vers qui font suite participent d’un seul et même ensemble. Comme tout s’enchaîne page après page et surtout comme du sens au fil des mots en vient à se dégager, on comprend, assez rapidement, qu’on a sous les yeux un seul et même long poème.

De manière à ce qu’on puisse mieux saisir le mode de fonctionnement de l’ouvrage, je reproduis ci-dessous la première page.

je dévalise du regard
son corps vers là-bas
chien mouillé    sur un coin
la laisse en bouche   

les cloches me gagnent  
lentement  

je crois aux vœux  
au sacré  

ses yeux de cendre     froids  
cavalent sur moi  
en retard à rebours

nous divorçons en limousine  

ses yeux lavande     illisibles
délavent
l’espoir peint  
sur moi

les grands vents érotiques passent
et je repense à sa Jérusalem
au sable gelé  

Qui ne lirait que cette page serait pour le moins déstabilisé. Se montrant attentif, il se rendrait toutefois compte assez rapidement que pour décousu que puisse paraître ce discours, des liens existent entre ses différents groupes de mots, qui forment des strophes et non de petits morceaux épars et sans rapport les uns avec les autres. Les cloches, le sacré et Jérusalem participent d’un même champ sémantique. L’anaphorique « ses yeux » fournit des éléments de structure. Et puis, ce n’est là qu’un début. Qu’il soit énigmatique à première vue, cela est quasi consubstantiel au genre. Les choses commencent à devenir plus claires dès qu’on passe à la page suivante. Et pourtant, le poète qui « repense à sa Jérusalem », repense ensuite à sa « mère en robe de chambre / sur le balcon » et devient lui-même « un haïku en gyrophares ».

La poésie, ai-je dit, est un genre. Or c’est un genre ouvert, ouvert à toutes sortes d’expérimentations langagières. Il n’y a pas lieu ici de les recenser, d’autant que certaines sont à venir. Si un Gauvreau à la suite des surréalistes a donné dans l’exploréen, un jeune comme l’était Despatie à l’aube du présent siècle s’inscrivait pour sa part tout à fait dans le courant d’une époque qui n’a pas fini de courir. Le type de poésie auquel il s’adonnait ne correspondait pas à une mode, c’était un mode d’expression poétique et ce l’est encore. Sa pertinence ici me saute aux yeux, bien qu’il ait d’abord fallu m’acclimater à la cohérence du « surréalisme contrôlé » que pratique Despatie ; je cite hors contexte ces mots du poème. Je reprends donc la formule, « surréalisme contrôlé », en insistant sur le fait que ce poète n’écrit pas n’importe quoi n’importe comment.

Plus que du vol des engoulevents, il parle ici de ses amours. Il nous offre une chronique amoureuse. Bien que fragmenté, il y a ici un récit. Une histoire est racontée, celle d’un amour qui connaît ses hauts et ses bas, ses fulgurances et ses déflagrations. Oui, de « grands vents érotiques » alternent avec des implosions d’amour, des trahisons, des ruptures et des réconciliations. On lira ce vers, qui donnera la puce à l’oreille : « je marche cocu ». Et ceci : « j’ai fait l’amour / à la fille / d’un poète mort / te trompant   éloignée d’un instant ».

Rien n’est précisé, nous ne sommes pas dans un roman, les faits et gestes sont à peine esquissés, l’anecdote est rare. Les amoureux vivront d’heureux moments à la campagne, dans la maison bâtie par le père de l’amant. Cela donnera de beaux passages, dont cette description de la jeune femme : sourire majeur / chignon de magie / trônant / sur la plus belle / des naïvetés ». On sent ici le désir et le bonheur d’en éprouver une certaine plénitude. On songe à Éluard, poète de l’amour s’il en est : « tu embrasses ma bouche / et le tour de mes yeux / je te vois en pin noué / en pain fesses / en fesses d’acajou ». Des brins d’humour illuminent le poème : « tu me dis que l’avenir / n’est plus / ce qu’il était / et je te souris ». Des trouvailles l’émaillent : « tu gardes encore / les paroles d’amour en toi / comme un pneu de secours ».  Ou encore : « on voit la pluie sur la clôture / comme des notes / tombant / sur une portée ».

Belle histoire d’amour donc. Mais depuis « je marche cocu », les choses se sont envenimées. Le poète écrit : « je te perds je le sais ». Il souhaite « briser / l’amour en trois ». Ce trois ne passe pas inaperçu, d’autant que dans la suite du poème, les vers que voici éclairent la nature de ce trois que l’on voudrait briser : « nous fabriquons une famille / nous arrivons / le bon la brute / et le Don Juan / unité pesante ». Il y a ici un tiers, désigné comme étant l’autre : « tu portes les couleurs / de l’autre ». Et ceci : « […] tu dors presque / dans les bras / d’un autre pays ». On connaît l’expression consacrée : « qui prend mari prend pays ». Un lien en vient à s’établir entre celui qui aime et le pays. Vers la fin du poème, on peut lire : « je veux que tu saches / que mon pays / c’est toi ». Or c’est sans compter sur la présence de l’autre : « tu traînes toujours avec toi / l’autre / pays voyageur    malgré lui // la jalousie me serre les dents ». Et voilà qui se précise davantage, car cela plus loin continue : « l’autre est un terrain », un terrain qui prend l’eau. La femme aimée marche et nage sur ce terrain liquide, sur ce sol qui « est / un petit chien / qui tient pourtant la laisse ». Je dis que cela s’éclaire et vous pensez que je me moque. Eh bien ! Non. Je m’étais demandé en lisant les premiers vers du poème de quoi au juste tout cela retournait. À qui référait le possessif « son » et que pouvait bien être de chien mouillé. Je cite à nouveau la première strophe. « je dévalise du regard / son corps vers là-bas / chien mouillé    sur un coin / la laisse en bouche ».

On lira « pâte de sel gouache », on établira ou non des liens. On lira une histoire que je cesse ici de résumer. Il faut que les lecteurs et les lectrices vivent par eux-mêmes l’aventure du poème et de l’amour.

J’ai pris ici mon plaisir. Saisi de la gravité du propos, aimé l’inventivité de la plume de Stéphane Despatie et pris grand plaisir à voir ici et là passer un engoulevent à la fenêtre. À d’autres maintenant la lecture de cet ouvrage qui , je tiens à le souligner, méritait amplement une réédition.

Bertrand Laverdure : Funérailles nationales : récit : Éditions Mains libres : 2025 : 240 pages

En cours de lecture, poussé par la curiosité, il nous arrive parfois d’ouvrir un nouveau livre. On s’y promène un peu, puis on le referme. Il dort un temps à nos côtés. Des jours passent. D’autres livres, occupant le haut de la pile, sollicitent notre attention. Or ce livre qu’on avait ouvert récemment est toujours là. Sur la table de chevet. Il semble attendre patiemment qu’on le réveille. On en avait lu quelques pages. On les avait appréciées, on les relit. Puis, une fois de plus on met le livre de côté. On sait qu’on y reviendra. Déjà, on a trouvé beaucoup de contentement à le feuilleter. On se promet de le lire. On s’en voudrait terriblement de ne pas honorer cette promesse.

Le livre porte un curieux titre. Funérailles nationales. À quel grand personnage est-il consacré ? On le réalise rapidement, à aucun en particulier. Certes, on y verra passer des personnages illustres. René Claude, Pauline Julien, entre autres, chanteront quelques chansons. On verra la tête de plusieurs au petit écran. Certains proposeront d’écrire un tout nouveau chapitre de l’histoire de notre nation, de tourner la page définitivement sur son passé, pour s’engager dans un nouvel avenir. Mais, notre grand René Lévesque, sitôt son souvenir évoqué, disparaît pour laisser place à d’autres Québécois moins en vue. Québécois et Québécoises de l’ombre. Anonymes. Non pas célèbres, mais que l’auteur salue ici en la personne d’une de leurs représentantes, il s’agit de sa propre mère. Une héroïne dont la singularité, bien que cette dame ordinaire se fonde dans la masse, mérite tout à fait d’être soulignée.  

L’amour repose sur la subjectivité des sujets aimants et aimés. On peut accorder de l’importance à ce qui en a très peu. Bertrand Laverdure offre-t-il ici un monument à une puce ? Le croire ce serait négliger la valeur d’une vie humaine, celle d’une mère. D’une mère courage ? Oui et non, celle de l’auteur a en fait relevé bien humblement les défis les plus communs. Mais voyez plutôt la couverture de l’ouvrage. Et admirez. Sur le dos d’un cheval dressé sur ses pattes arrière, cette femme adresse à la vie un sourire remarquable. Dans tout le livre, chaque événement de son existence quelque peu banale incite à croire que la vie qu’elle a menée n’avait rien de trivial. Elle a su aimer. Et son fils qui, de son propre aveu, aura parfois été un fils ingrat, lui offre ici un témoignage que l’amour anime, et non le remords, car c’est bien à sa mère qu’il doit la liberté qui aura été sienne. Il en est reconnaissant. Christian Bobin affirmait que « [l]’ingratitude est le signe d’une éducation menée à son terme, achevée, parfaite en sa démence. » Maints passages du livre de Bertrand Laverdure corroborent cette opinion. L’auteur l’affirme lui-même, souvent il aura négligé de donner signe de vie à sa mère. C’est que cette dernière avait toujours encouragé son garçon et sa fille, Esther, elle-même écrivaine, à vivre le plus librement du monde leurs passions, à accomplir leur destin selon leurs propres termes. Et puis, Bertrand, le poète, l’artiste, subissant de son propre gré l’influence de ses héros littéraires, et la nourrissant, s’était engagé dans une vie de bohème souvent remplie de revers plutôt que de fortune. Vivant plus qu’autrement d’expédients, il avait erré, venant visiter rarement sa mère et la plupart du temps afin surtout de quêter son aide. Elle épongeait ses dettes. Mais, et c’est cela qui plus que tout importe, cette femme aura donné à son fils le « cadeau incandescent et dangereux de la liberté, cette liberté de juger et de choisir. » Donc, fils ingrat ? N’exagérons pas. Plutôt fils aimant. Fils qui sur le tard aura compris que ce cadeau consistait en un énorme privilège.

À la fin, le fils sera très proche de sa mère, veillant sur elle. Lui et sa sœur se relayant auprès d’elle. La mère, vieillie, vulnérable, affaiblie par la maladie n’en gardant pas moins le sourire. Toujours bien en selle, souriante, sur cette monture où encore elle rayonne.

Il faut s’interdire de résumer un livre excellent. Celui de notre auteur serait bien facile à résumer. On entrerait avec plaisir dans les moindres détails. Je m’en tiendrai à ses grandes lignes, laissant aux lecteurs et lectrices le plaisir de la découverte. Un enfant naît dans un milieu modeste. Son père enseigne la littérature dans un cégep. Sa mère est femme au foyer, mais à la mort du père, elle travaillera à Hydro-Québec. Le fils sera fantasque, dont l’imagination et l’intelligence seront vives. Il connaîtra une adolescence mouvementée, de rebelle, sera attiré par les arts de la scène, le théâtre notamment, rêvera d’être acteur, deviendra écrivain. N’obtiendra pas de fulgurants succès et pour cause, ses livres seront très peu conventionnels. Du reste, pour bien comprendre sa situation, il faut lire l’ouvrage, certaines pages étant consacrées au milieu littéraire québécois. Elles sont fort instructives. Je songe entre autres aux notes avec lesquels le livre prend fin. Cela relève de l’essai. Je cite.

Chaque écrivain est soumis à cette censure du bon goût qui favorise les œuvres lisses, les textes qui font plaisir à tout le monde, les livres qui ne font pas de vagues, restent raisonnablement humains et remportent des prix, se vendent bien, contribuent au bon fonctionnement de la fiction commune du rendement et du succès.

Dès son plus jeune âge, la vie de Laverdure aura « baignée dans ses grandes illusions littéraires » ; il aura obtenu une certaine reconnaissance, reçu plusieurs mentions et quelques prix, mais son statut aura surtout été et continue d’être celui d’un marginal. S’il est un écrivain typiquement moderne, n’hésitant pas à jouer avec les formes et les codes (il est inventif, certains de ses livres ont une allure « volontairement postmoderne »), cet auteur nous offre avec ses Funérailles nationales un récit qui n’a franchement pas de quoi déconcerter un lectorat qui d’ordinaire se cantonne dans les « ouvrages raisonnablement humains », voire conventionnels. Certes, la facture de son récit (je ne dis pas roman, n’osant couper ici les cheveux, déjà coupés en quatre, des liens s’échangeant autofiction, autobiographie et roman), la facture de ce récit, dis-je, prête parfois à l’étonnement et à la surprise, agréable surtout. Ce livre ne manque donc pas d’originalité, mais ce qui en ressort surtout est sa profonde tendresse, son humanité. Sans faire part d’aucune mièvrerie, l’auteur nous touche, parce qu’il va à l’essentiel. Il parle vrai, évidemment sans afféterie aucune et sans chercher à bouleverser radicalement les formes. L’écrivain bien entendu est loin d’avoir produit une œuvre lisse, mais, je n’en doute aucunement, celle-ci fera plaisir à bien du monde.

Parce que ses dons et sa maîtrise de l’écriture sont remarquables, Laverdure est un excellent écrivain. Il peut décrire avec justesse le mode de fonctionnement d’un vieil appareil radio. Il sait raconter des anecdotes savoureuses. Puis, quand sa plume s’arrête au moment où son père décède, quand l’auteur entreprend de nous faire le récit des derniers moments de celui qui lui a donné la vie, il est difficile de se contenter d’affirmer que ce qu’on lit est excellent, car cette excellence qu’on applaudit et dont on s’émerveille est en fait porteuse d’une si grande humanité que l’écriture, à laquelle pourtant cette humanité rendue doit absolument tout, en vient à s’effacer, bien que sous nos yeux elle brûle encore de tous ses feux. On peut en dire tout autant de l’ensemble du livre. Il offre un immense plaisir littéraire, mais il offre davantage que ce très beau plaisir. Il se double de sentiments très puissants, d’émotions que seul un grand texte parvient à rendre.

Je le rappelle. Un enfant du siècle écrit au sujet de la vie de sa famille, laquelle faisait « bel et bien partie de la classe moyenne. » Il tente de faire le portrait de sa mère : « Portraiturer quelqu’un, c’est toujours le barbouiller malgré soi. » Rarement barbots auront été à ce point saisissants de vérité. Surtout que l’entreprise permet ici de saisir encore davantage que le sujet représenté. Ainsi voit-on défiler toute une époque, celle où l’on regardait encore la télévision en famille, celle où les chansons rassemblaient notre nation. La culture populaire est dépeinte dans les différents tableaux que brosse l’auteur. On parle de tableaux justement dans la mesure où Laverdure procède en enfilant des anecdotes. À celles-ci se mêlent des observations, des réflexions, de fines analyses et même des confessions. On en apprend beaucoup sur la vie intime de l’auteur.

On aura compris qu’avec de telles Funérailles nationales, on tourne les pages de notre histoire collective récente. Dans les très courts chapitres de ce roman, ou est-ce un récit ? ou une autofiction ? on voit vivre et mourir un certain petit Québec. Si ce livre raconte une histoire toute personnelle, il permet également de percevoir au-delà de ce qu’il raconte la vie d’une collectivité. Il atteint véritablement des proportions nationales. Les funérailles que l’auteur accorde à sa mère nous permettent de faire le deuil de toute une époque.

Hommage : Fernand Ouellette

Fernand croyait en Dieu et je veux croire que Dieu croyait en Fernand. Pour ma part, je croyais tout simplement en Fernand. Je croyais et crois encore en son intégrité, en sa sincérité lorsqu’il parlait de son périple, de ses abrupts, de ses déserts, lorsqu’il évoquait ses élans brisés, puis ses ailes enfin retrouvées. Nous savons tous qu’il disait vrai au sujet de la grisaille qui le maintenait parfois prisonnier, et nous savons qu’il désirait vraiment ardemment ce bleu auquel il n’avait de cesse d’aspirer. Fernand avait la foi.

Il me plaisait de penser que quelqu’un tout près de moi pouvait chercher à être si près de Dieu. Grâce à Fernand, par procuration, je croyais moi-même sans doute un peu. Et c’est pour cette foi que je tiens aujourd’hui à remercier notre ami, à le remercier d’avoir été pour nous un ami, et d’abord un mari, un père, un grand-père, un frère pour les siens, un être humain que les anges courtisaient.

On a vu un Camus formuler par l’entremise d’un de ses personnages le vœu d’être un saint sans Dieu. On a vu Fernand chercher à fréquenter les saints du vrai Dieu auquel il croyait, chérissant parmi eux, tout particulièrement, la petite Thérèse de Lisieux. Un modèle à ses yeux.

L’écriture, la poésie surtout, était pour lui un tremplin, un mode d’ascension; le verbe chez lui témoignait de son constant souci de verticalité. Fernand cherchait à s’élever pour parvenir à la lumière.

Nous le savons, il était poète. Et on a souvent à juste titre célébré le grand poète qu’il était. Mais, bien qu’il soit impossible de dissocier l’artiste de l’homme, on n’a peut-être pas suffisamment souligné combien étaient grandes les qualités de l’homme qu’il était. Je pense aujourd’hui à sa franchise, sa bonhomie, sa constance en amitié et en amour. Notre vieil ami n’était peut-être pas parfait, mais quel homme est sans défauts? Il n’était peut-être pas toujours aussi bon qu’il eût souhaité l’être, mais c’était assurément un homme de qualité. De grande qualité. Sa présence nous manquera. Comme lui manquaient celle de son épouse en allée ainsi que celle de ses amis disparus avant lui, les André Belleau, Gilles Marcotte, Robert Marteau, Gilles Tremblay et j’en passe.

Fernand est mort. Qu’on se console toutefois, Il n’est pas parti bien loin. Qu’il ait ou non atteint l’invisible, qu’il ait ou non retrouvé ses morts de l’autre côté du vivant, une part de lui demeure auprès de nous. Ses livres peuvent nous rendre sa présence accessible en tout temps. Il suffit d’ouvrir l’un d’eux pour retrouver notre ami. Dans chacun, il s’est livré avec une authenticité remarquable. Ainsi Fernand se trouve-t-il tout entier dans ses livres. Il y est toujours vivant, et encore présent parmi nous.

Michel Pleau : Prendre demeure : Poésie : Écrits des Forges : 2026 : 92 pages

Un avant-propos, un poème ou, si l’on préfère, un court récit, ou encore une confession ouvre cet ouvrage de poésie. En deux pages et demie, le ton est donné, la porte de la maison s’ouvre, le poète nous accueille.

À vrai dire, il nous invite surtout à nous installer sur sa galerie, à y prendre demeure, à nous y « asseoir en bordure du monde. »

Premières lignes :

J’ai toujours aimé m’asseoir en bordure du monde. 

Enfant, du haut de l’escalier, je fouillais le carré du ciel au-dessus de la cour. Je demeurais immobile, cent ans, mille ans.

Cette posture, qui se prolongera chez le poète que deviendra l’adulte, est celle que traditionnellement l’imaginaire associe aux anges. On dit souvent des poètes qu’ils ont tendance à être dans les nuages, et même à les pelleter. C’est une galerie qui ici tient lieu de nuage. Notre poète partage non seulement l’espace avec les anges, mais également le temps. Celui de l’éternité. Il prend tout son temps.  

« Je demeurais immobile, cent ans, mille ans. »

Dans le poème intitulé « Un pont de hasard », on peut lire ceci :  

ce soir on dirait que le temps
se refait une mémoire
et s’allège 

comme s’il avait trouvé
en son centre
et plus lente que les autres
une saison haute
arrachée à la terre

Le mot saison passe comme le vent. Dans le même poème, le poète établit un lien entre le temps et le vent.

avec sa peau de courant d’air
sa solitude seule repose
sur le rebord des fenêtres 

Le mot « saison » rime avec « maison » ; et la maison est une demeure. Dans ce même poème, on trouve ceci : « on appelle résidence / son feu ». C’est qu’on prend demeure dans le temps, dans le temps qui nous est imparti, dans le temps qui nous est donné, à nous si pauvres que nous ne parvenons que difficilement, que nous échouons la plupart du temps à ouvrir la porte mal fermée que nous offre le feu du temps.

on appelle résidence
son feu

le temps est peut-être
la dernière aumône

on comprend que grince en lui
une porte mal fermée
depuis toujours 

Ah ! Il est peut-être trop tôt pour le déclarer. Il vaudrait sans doute mieux détailler davantage la substance de ce feu, la brève éternité de la saison qui anime le poète, faire pénétrer plus avant lecteurs et lectrices au cœur de cette demeure. En un mot, mais il en faudrait plusieurs, il vaudrait mieux d’abord faire les présentations, faire mention de la dimension des poèmes qui composent ce recueil, dire leur concision, l’aspect dépouillé de ses vers, la qualité des images qu’on y trouve — elles installent dans l’esprit une manière de tremblement du sens, lequel dit mieux cette résidence que ne saurait le faire la précision univoque du langage. On me dira que c’est parce que c’est de la poésie. Oui, justement, c’en est.

Bref, il est sans doute trop tôt pour le déclarer, mais allons-y tout de même, disons-le tout net.

Je ne me lasse pas de lire ce recueil. J’aime y prendre demeure. Pourquoi ? Comment expliquer ce sentiment de bien-être, d’être bien au bon endroit, dans la bonne demeure, sur le bon nuage, sur la bonne galerie ? Cela tient, je crois, à ce « sublime familier » que chérissait tant un Fénelon. Je sais, j’évoque ce dernier à tout bout de champ, mais comment faire autrement ?

Certes, le sublime tel qu’on le rencontre chez Michel Pleau ne manquerait pas d’étonner le vieil auteur, car la poésie a bien changé depuis la fin du Grand Siècle et celle de Pleau assurément a tenu le pas gagné depuis Rimbaud et l’avènement de la modernité (Fénelon ne saurait plus à quel saint se vouer). Mais ce pas, la poésie de Pleau l’a tenu tout en conservant précieusement le principe que Fénelon mettait en avant et dont il fit la pierre d’angle de sa poétique, principe voulant que dans ses poèmes un auteur ait le constant souci de parler à hauteur d’homme :  « Je demande un poète aimable, proportionné au commun des hommes, qui fasse tout pour eux et rien pour lui. Je veux un sublime si familier, si doux et si simple que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. » À mes yeux, Michel Pleau est aujourd’hui l’un de ceux qui incarnent le mieux ce vœu, cet idéal.

Telle est la singularité de la poésie de Michel Pleau. Perceptible et à l’œuvre partout dans son œuvre. Le sublime s’y rencontre dans le propos, le familier, dans le ton intimiste. Au sujet de la neige, il a ces mots : « elle laisse paraître / le bout du chemin / le bout de nos mains / dit le plus dépouillé / l’invisible / l’entre-deux de la soif ». On peut en dire autant de cette poésie. Elle « dit le plus dépouillé, l’invisible ». Elle le dit avec simplicité. Elle dit l’invisible, elle dit le temps, l’indicible, avec ce tremblement du sens dont j’ai fait mention plus haut. C’est là une poésie de la poésie, non pas une poésie « textuelle » ou « formaliste », mais bien plutôt une poésie grâce à laquelle, au moyen de laquelle, on cherche à habiter poétiquement le monde, à y prendre demeure.

Or ce n’est pas dans les nuages que cela se passe, cela se passe ici même, certes depuis la galerie qui permet de contempler le monde, de méditer en caressant du regard les montagnes qui s’animent au fond du paysage, tandis que remontent à la mémoire les vieux souvenirs, très concrets, de la vie ordinaire, celle menée avec une mère admirable à qui l’on consacre ici de très beaux vers. C’est la prose du quotidien. C’est l’amour.

je voyais les amoureux
batture à batture
traverser les naufrages
et s’embrasser
en plein milieu

Si l’on veut mieux saisir de quoi retourne l’entreprise poétique de Michel Pleau, il convient de relire son très bel avant-propos. Il y est question d’une « longue conversation invisible avec le monde. » Et le poète de préciser que cette conversation entreprise dès l’enfance, sur la galerie justement, « n’a jamais cessé depuis. » Ce texte liminaire en prose témoigne de la démarche de l’auteur. L’écriture pour lui est le lieu où il a pris demeure : « je demeurais à l’intérieur de ma nouvelle maison : l’écriture. »

C’est donc dans sa maison que le poète nous invite à prendre place, et sur sa galerie bien entendu. Pour nous, il a ramassé « le temps / pour en faire un feu éclaté / éparpillé dans les yeux / de tout le monde »

Bien que la difficulté de vivre n’y soit pas éludée, comme en témoignent les réflexions suscitées par la découverte du cadavre d’une corneille ( « on a beau fouiller / derrière le cassé des ailes / le vent / on ne le voit plus »), bien qu’on puisse à l’occasion « trébucher sur les ronces », ce que la poésie de Pleau procure est d’abord et avant tout une agréable forme d’apaisement, une harmonie, une réconciliation avec le dur fait d’exister, avec la difficulté d’être. Tout cela produit un bien « étrange éblouissement », qui peut-être provient du grain de la voix que font entendre ces poèmes.

trouverons-nous jamais
et comme en suspension
le début et la fin de la parole

si nous veillons assez longtemps
peut-être se mettra-t-elle à choisir
l’ombre rompue des mots

on franchirait alors
la petite maison
que fait le soleil entre les branches

de la lumière on ouvrirait la porte
et l’on nommerait mémoire
cet étrange ébouissement

Pierre Chatillon : Miettes : Poésie : Écrits des Forges : 2026 : 104 pages

Miettes, un tel titre semble annoncer un ouvrage de fragments, d’autant qu’il figure sur une couverture illustrée de manière aérée, les mots d’un bref poème y étant parsemés justement comme des miettes. Or, ce mot, miettes, évoque plus justement l’état d’esprit d’un homme qui voyant sa fin venir écrit en recourant aux tout derniers mots qui lui restent. Ce sont des miettes : « est-ce qu’on écrit quand on est mort ? » « Non ! » lui répondent unanimement « la grande voix de la Nature », « l’oiseau », « la mer » et « la femme ». Et le poète de faire cette confession :

je ne peux plus prononcer
les mots qui me sauveraient
j’appartiens déjà
au monde de l’Au-delà

Une fois posé le point final, telle une boîte à pain dont on a épuisé les quignons et les baguettes, sa vie sera vide. Oui, vide. Mais au poète, désormais privé de mots, succédera un drôle de musicien, un survivant, un vivant non plus sur Terre, mais dans un nouvel ailleurs.

Le jour où j’entrerai dans l’Au-delà
avec mes baguettes de xylophone
je frapperai sur les étoiles
pour faire sonner l’harmonie de l’univers

C’est avec ces vers que se termine le livre du poète et que prend fin son parcours sur Terre. Ce sont des vers empreints de gravité, assurément. Mais ce sont également des vers tout légers, car ils laissent entrevoir une nouvelle forme de vie après la vie. La grave mort qui hante le poète tout au long du recueil se voit en quelque sorte atténuée par la vision fantaisiste qu’il en donne au moment où tirer sa révérence.

Cette fantaisie cependant n’apparaît pas qu’à la toute fin du recueil. Elle est présente partout, et je crois pouvoir affirmer qu’elle se rencontre ailleurs dans l’œuvre du poète. Elle est en tout cas la marque de commerce d’Orphée domestique et d’Un voyage en hiver. Fantaisie grave et prégnante.  

Il y aurait lieu de s’interroger sur la majuscule présente dans le mot « Au-delà ». Elle est inusitée. Quel sens lui attribuer ? Le poète a-t-il recours à ce procédé afin de souligner le caractère mythique et quelque peu sacré de la réalité qu’il anticipe, réalité au demeurant hypothétique aux yeux de certains ? En fait-il usage à la manière d’une figure d’insistance, en guise d’hyperbole ? Désire-t-il qu’on prenne ses paroles au pied de la lettre ? Ou cette majuscule est-elle comme une paire de gants blancs portée par le mot afin d’indiquer une distance prise, un quant-à-soi, du genre : « Je parle de l’au-delà, mais c’est une image, une façon de dire que je prends à la légère l’avenir incertain qui m’attend peut-être. Avec cette majuscule, chose certaine, je formule poétiquement le souhait que la poésie puisse contribuer à apporter davantage d’harmonie au monde que je quitterai sous peu en redevenant poussières d’étoiles. » ?

La poésie de Pierre Chatillon est intelligente, plus sensible et sensuelle qu’intellectuelle. Elle invite moins à la réflexion qu’à la célébration. Le poète pourrait s’offusquer de voir son lecteur couper les cheveux en quatre à la vue d’une simple majuscule. Ou s’en réjouir. Une chose en tout cas me paraît certaine : voici un homme aimant, un libertin dans le sens noble du terme, un amant de la vie, des plaisirs de la chair, des bains de mer, des fleurs, du soleil, des oiseaux et de la nature. Comme une belle rivière, sa poésie chante et enchante le monde. Elle l’enchante à un point tel qu’elle débordera de musique dans l’Au-delà, tant et tant que les baguettes du troubadour ajouteront de nouvelles étincelles aux étoiles, de nouvelles miettes de lumière à la nuit éternelle.

C’est donc un hymne à la joie que nous fait entendre le poète ? Oui, ce l’est, mais tout de même, une tristesse teinte son verbe même lorsqu’il mord dans la vie à pleines dents et que la chair de la femme aimée luit sous le soleil éclatant des étreintes de la mer. Car au moment où s’émiette la vie, alors que l’avenir s’obscurcit, que le présent rétrécit, les souvenirs demeurent, moins vifs, certes, mais que ravivent les revenants. Il y a des fantômes dans ce recueil. Une vieille femme rôde. Et la harpe sur laquelle couraient les doigts du troubadour reste silencieuse, en vient progressivement à s’effacer, à disparaître. La première partie du recueil qui en compte deux s’intitule justement « Harpe oubliée ». Ce titre est emprunté au poème liminaire.

J’ouvre la fenêtre
qui donne sur la plaine verte
de ma peine
un vieux cheval triste y dort
debout
comme une harpe oubliée
sous la pluie

En peu de mots, le ton est donné. À cette manière de faire et de dire, le reste du recueil se montrera fidèle. Nous nous installons auprès du poète dans un univers façonné par l’image. Poésie sensible et sensuelle, ai-je dit. La métaphore y règne en reine et maîtresse. Symbolisme simple et accessible dont les énigmes s’accompagnent toujours de leur clef. Le poète est généreux. Il n’enterre pas sous le boisseau la lumière de ses vers, ne laisse pas leur sens à deviner. On comprend l’essentiel. Le vieux cheval est triste, nul désormais ne le chevauchera, il n’ira plus nulle part, réduit à l’oubli ; la musique de la pluie remplace celle de la harpe.

Notre poète possède une imagination fertile. Si l’on comprend aisément ce qu’il écrit, ses poèmes cependant n’ont rien de prosaïque. Ils nous introduisent dans un monde qui est le nôtre (monde de sentiments et d’émotions, et aussi d’idées), mais ils le font en usant d’un détour, au moyen donc de la métaphore. Il en résulte qu’en nous parlant de nous, de notre vie de tous les jours, de notre vie réelle dans ce qu’elle a d’essentiel, ces poèmes nous font entrer dans un autre univers, un univers merveilleux où tout peut arriver, même l’impossible. Nous arpentons un peu le terrain du surréalisme. On peut y croiser des « chevaux savants galopant la tête en bas », des « funambules sans fil franchissant la rivière », etc. Si l’on rencontre de tels phénomènes, n’allons pas croire que le poète se paie notre tête ou qu’il se permet de délirer, d’écrire n’importe quoi. Le poème dont j’ai extrait ces derniers vers, à l’instar des autres qu’on lira dans le recueil, est marqué par un profond sérieux ou disons plutôt qu’il traite d’un sujet sérieux. Il commence ainsi : « Le jour où je ressuscitai / je sortis lentement du tombeau ». Cela est insensé ! Qu’est-ce à dire ? Allez lire, vous verrez. Vous découvrirez un homme qui dit les choses comme il les a toujours dites, en laissant parler son imagination, en donnant à voir la vie telle qu’elle est, en écrivant des poèmes proches de nos rêves qui au cœur de la nuit témoignent du sens profond de notre être et de notre histoire. Lisons ce tout petit poème.


Je perds la mémoire
progressivement
je me sens comme un zèbre
dont s’effacent les rayures
il est seul
étrange animal

Dans une salle de classe, mais j’ai quitté depuis longtemps le monde de l’enseignement, je me réjouirais de lire et commenter un tel poème. À vrai dire, dans une salle de classe, j’entreprendrais de lire plusieurs poèmes de ce recueil. Et pourquoi pas tout le recueil ? Personne n’est plus jeune que Pierre Chatillon. Même ses poèmes qui ont parfois des relents de poésie d’antan sont parmi les plus modernes qui soient. Ils sont d’une actualité qui durera longtemps après que le poète aura fait retentir sur les étoiles ses premiers coups de baguettes.

Hugo Satre : Les Malades métaphores : Essai : Les Éditions du Boréal : Collection « Liberté grande » : 2026 : 112 pages

Comment le langage que nous tenons façonne-t-il notre rapport collectif et personnel à la maladie ? D’une part, la science, la médecine tiennent au sujet de la maladie un discours qui se veut objectif et rationnel, analytique, basé sur des observations et des recherches cliniques conduisant à poser des diagnostics et à proposer des traitements. D’autre part, l’imaginaire et le mythe produisent des récits qui font de la maladie une métaphore. Susan Sontag croyait qu’il fallait débarrasser la maladie du bagage métaphorique dont elle se voit accablée, qu’il fallait l’en débarrasser en raison de son pouvoir stigmatisant, les malades ayant été au fil de l’histoire et étant souvent encore, comme au temps du sida, tenus responsables des maux dont ils étaient ou sont affligés. La santé étant dans cette optique l’apanage des bien-pensants et des justes, alors que les malades, pestiférés, syphilitiques, cancéreux et autres seraient les victimes de leur mauvaise conduite, la maladie étant chez eux le fruit pourri qu’ils récoltent en conséquence du mal dans lequel ils se seraient vautrés. Susan Sontag s’inscrit en faux contre cette fâcheuse rhétorique, discriminatoire. Elle la condamne dans un essai intitulé La maladie comme métaphore.

Hugo Satre écrit Les Malades métaphores. Un ouvrage troublant qui à sa manière relance le débat, repose la question de la maladie comme métaphore. Ce titre est aussi curieux que le titre donné par Sontag à son essai. Il faut sans doute avoir lu l’essai de Sontag pour bien en comprendre le sens. Quant au titre donné par Satre à son propre livre, l’auteur ne se montrera certainement pas déçu si dans un premier temps on avoue ne pas trop le comprendre. En effet, à travers son essai, il se réclame plutôt du parti de l’indécidable du sens, du flottement en l’air du drapeau de la métaphore, à laquelle métaphore jamais nul sens ne se voit définitivement accroché. Tout de même, au sens, même d’un tel drapeau, il est bon de s’arrêter.

En l’absence d’une majuscule au mot « Malades », on pourrait se demander si ce mot n’est pas un qualificatif, auquel cas la métaphore serait dite malade. Malade, et par conséquent impropre à désigner quoi que ce soit, au premier chef, la maladie elle-même. Mais tel n’est pas le cas, il y a bel et bien une majuscule au mot « Malades ». Il est suivi d’un nom épithète et non d’un adjectif. Comme dans « paquet cadeau » ou « mur écran », le nom épithète a ici valeur de qualitatif, « métaphores » qualifiant les « Malades », ceux auxquels réfère le titre. Ce sont de grands Malades, d’où la majuscule. Il est clair que l’auteur établit un lien entre les malades et les métaphores, que selon son point de vue les malades seraient eux-mêmes des métaphores.

Mais d’abord, qu’est-ce qu’un malade ? Et surtout, qu’est-ce qu’une métaphore ? Satre entend-il ce mot dans son sens usuel ?

« L’aura-t-on bien compris, ceci n’est pas un livre de médecine. » C’est Hugo Satre lui-même qui le déclare. La lecture de son livre ne nous apprendra donc pas ce qu’est un malade. Il ne s’intéresse pas à la chose comme on le fait dans les facultés de médecine. Il lui faut creuser, aller au fond de ces choses que ne prennent pas en compte les médecins. Choses de la psyché, pourrait-on dire, et du social. Quant à la métaphore, disons-le tout net, son livre n’est pas un traité de poétique ou de rhétorique. Il ne porte pas sur les procédés littéraires. Ni sur la figure qu’est la métaphore — en tant que figure ou instrument. Son but est d’éclaircir les liens qu’entretiennent les malades que sont principalement certains écrivains et artistes, mais pas tous, uniquement les grands, avec les métaphores, en d’autres mots avec la littérature et ce qui à travers elle en vient à « signifier » de l’intérieur leur propre situation, alors que ces grands malades parlent à partir de leur propre corps, en disant leur état d’être défiguré, transformé, métaphorisé par la maladie, et ce, en exprimant leur mal-être mieux que ne saurait le faire le discours médical. Le chiffre étant ici déclassé par la lettre.

La littérature, celle dont Hugo Satre dit qu’elle est réellement littéraire, ne peut en aucun cas subir la contrainte du rationnel, de la logique enfermant la maladie dans le carcan de la cure. Le savoir médical aux yeux du malade, à son corps sans défense, est lui aussi restreint, à tel point que l’auteur de ce livre en vient à penser que les « Malades métaphores » en savent davantage à ce sujet que ceux qui tentent de les soigner. C’est l’impression en tout cas que lui donne l’écrivaine Kathy Acker qui, cancéreuse, refusait toute forme de traitement.

La thèse de l’auteur, mais ce terme ne s’applique peut-être pas tout à fait ici, peut être résumée par le parallélisme suivant, l’auteur affirme : « La maladie est une métaphore. La métaphore est une maladie. » À prime abord, cela paraît curieux. Ce l’est moins si l’on suit attentivement l’auteur. Il puise chez Zorn ce qui vient étayer son raisonnement. Raisonnement ? Oui et non, en tout cas, raisonnement où la raison le cède à la métaphore. Thèse ? Plutôt un pari.  Satre exprime sa « foi au règne du métaphorique. » En compagnie d’une cohorte de grands malades triés sur le volet, il souscrit à cette idée qui fait de la métaphore le détour par lequel passer pour parvenir à la vérité de la maladie et de la mort.  Il considère que les écrivains malades du vingtième siècle, tuberculeux, cancéreux, sidéens, fous, etc., ont remporté leur pari « en faveur de la grandeur de la maladie, contre ce qui se profile finalement comme le trop petit horizon de la santé. »

Satre confie que l’histoire de la littérature telle qu’il la raconte est indéfendable, il ajoute qu’il s’agit là d’une folie « tout aussi vraie, qu’indémontrable. »  À l’instar de ses Grands malades, il croit que la littérature est « acceptation de ce que refuse la pensée par la preuve ». Il a choisi son camp, s’est définitivement assis à la table de ceux qu’il appelle « les grands malades », ayant en commun avec eux « une pensée du dérangement », de l’étrangeté du soi à soi, alors qu’avec la métaphore on en vient à se réveiller « du sommeil de l’identité » et que prend fin « le règne objectif de la preuve ». Avec ces « grands malades », avec ces « Malades métaphores », la littérature se voit « affranchie de la contrainte de la logique ». Malade, lui-même, Freud en viendra dans son dernier livre à choisir le camp de la métaphore. Et Satre d’affirmer alors que ce qui est vrai pour la tradition (référence au Moïse de Freud), l’est également pour la littérature, laquelle « doit subir le destin du refoulement, l’état de ce qui séjourne dans l’inconscient », car en fait, ce n’est jamais l’écrivain qui écrit, jamais l’homme ou la femme dont l’identité serait une et immuable, fixée par et dans un état positif de santé positive, mais « c’est la maladie nommée qui écrit », et ses métaphores procèdent donc de l’inconscient.  

Ce livre, on l’aura compris, n’est pas un essai qui objectivement parlant cherche à expliquer, clairement, méthodiquement, encore moins à prouver, sinon de manière illogique (métaphorique, littéraire), en quoi et pourquoi il est possible d’affirmer, comme son auteur le fait, que « la métaphore est une maladie et la maladie une métaphore. » Sa « démonstration », je mets le mot entre guillemets, peut sembler compliquée, d’autant que l’auteur ne prend pas son lecteur par la main. À la limite, il lui suppose un savoir équivalent au sien ou fait fi de sa relative ignorance. Me suive, semble-t-il se dire, qui aime la littérature, la vraie, car il existe au moins deux sortes de littérature, la petite (destinée à plaire, elle ne fait que divertir) et la grande (elle porte sans complaisance son regard sur la souffrance). Procéder ainsi témoigne paradoxalement d’une forme de respect qui consiste à se montrer fidèle à l’exigence du littéraire, voire de la métaphore. Une forme de respect aussi manifesté à l’endroit du lecteur, à qui l’on propose de s’aventurer selon ses propres termes et moyens dans les dédales de l’ouvrage, ouvrage qui au demeurant est solidement conçu, tout à fait ouvragé. Oui, que le lecteur se débrouille, on peut lui faire confiance. S’il ne partage pas les mêmes références que l’auteur, il peut selon l’expression aujourd’hui consacrée faire lui-même ses recherches. J’ai été dans l’obligation de faire les miennes, puisque l’ouvrage n’a en rien des vidées didactiques, d’enseignement s’entend — l’auteur ne renseigne pas, il va son chemin ; il faut aller de l’avant avec lui, quitte à revenir sur nos pas, à chercher en amont du livre ou ailleurs ce que le livre ne dit pas, ou ne dit qu’au détour d’une phrase, rapidement, en l’esquissant, par exemple au sujet de Sontag et d’Illness as Metaphor. Mais un lecteur peut être distrait ou ne pas se montrer à la hauteur. Chose certaine, l’essai de Satre incite à découvrir ou redécouvrir les auteurs et autrices à partir desquels s’élabore sa réflexion. Déjà, dans l’éclairage qu’en donne l’écrivain, ces derniers apparaissent de manière lumineuse, entre autres, Artaud, Zorn surtout, Thomas Mann, Duras et Freud, ce dernier venant « avaliser » ultimement et brillamment le travail de Satre.

Ce livre s’ouvre avec une préface signée Catherine Mavrikakis. Il convient de la lire avant et après avoir lu et relu l’essai de Satre. Elle met en évidence les lignes de force de l’ouvrage. Elle écrit : « [la langue] doit désespérément travailler à construire un sens insensé, s’attarder à un travail forcené de métaphorisation qui permettra à l’étrangeté de la condition humaine d’apparaître dans le corps du langage. »

L’essai d’Hugo Satre ne se résume pas. Il se lit. Chercher à synthétiser sa pensée entraînerait trop de pertes, laisserait en plan la colère qui l’anime, l’étrangeté et la brillance dont il fait montre. Cette brillance dont parle l’essayiste, je n’en ai glissé mot, lecteurs et lectrices la découvriront par eux-mêmes. En fait, au moment de poser la plume, je réalise que je n’ai à peu près rien dit, tant cet ouvrage est riche. La brillance métaphorique du mortifère y atteint son point culminant. Et si l’ensemble paraît fort savant — ce qui est un luxe dont nul ne saurait se plaindre —, si l’auteur, par moments, comme hors de notre portée, s’élève très au-dessus dans les nues ou, tel un éclaireur, arpente dans les entrailles du littéraire les plus sombres galeries de la métaphore — cela aussi étant un luxe somme toute appréciable —, un lyrisme contenu chez lui produit ultimement sa plus belle fleur. Il s’agit d’une lettre d’amour pudiquement adressée à la mère malade. Le livre tout entier lui est dédié. L’émotion est belle, émouvante. Dans le corps et l’esprit de l’adulte, au plus simple de ce qu’il est, l’auteur, enfant toujours, manifeste son désarroi et sa grande tristesse alors qu’il assiste au déclin de celle qui lui a donné la vie.

C’est là un livre d’une grande lucidité. La finesse de sa pensée, la virtuosité de son écriture en font un ouvrage remarquable. Qui plus est, la superbe de l’auteur manifeste une grande humilité. Il accueille en s’inclinant le legs que lui font les grands Malades métaphores. Il confesse avoir contracté envers eux la dette infinie de l’écriture, de la littérature, de la métaphore. Il demande pardon à sa mère de lui avoir écrit « comme ça, depuis l’échec de notre maladie. De mimer, de pasticher, de voler aux autres leur langue, leur texte, leur récit, leur maladie, au fond. » Jamais vol ne fut à ce point justifié.

Ce livre, comme preuve sublime réalisée au moyen de la métaphore, preuve affranchie de la contrainte de la pensée logique, s’écrit dans le sillage des Malades métaphores. Il parvient à prouver que leur démarche, leur marche funèbre, manifeste bel et bien la vérité indicible de la littérature, de la maladie, de la vie et de la mort.

Charlotte Melançon : Au fil du temps : Poésie : Les Éditions de la Pleine Lune : 2026 : 84 pages

Au fil du temps passent les saisons, elles métamorphosent le paysage, les prés, les forêts, les jardins. Chaque moment de l’année apporte du renouveau. C’est d’abord le printemps ; on voit poindre ses fleurs, on entend ses chants d’oiseaux. Puis, viendront les autres saisons. Mais si tout se renouvelle ainsi sous nos yeux, peut-on en dire autant de la poésie que renferment les pages de cet ouvrage ? Croira-t-on qu’à faire ainsi défiler les saisons, la poétesse propose de la nouveauté ? S’y attendre, déplorer que ce ne soit pas le cas, ce serait faire fausse route pour rater alors de forts précieux moments de poésie. Ce serait être victime d’un déplorable préjugé, l’entretenir, le perpétuer, se montrer malheureusement aveugle à des richesses qui en poésie offrent assurément le sel de la vie.

On en conviendra. C’est dans la foulée d’une longue tradition que s’inscrivent les poèmes de Charlotte Melançon. La facture de ses vers, leur ton, leur simplicité, le monde qu’ils révèlent et jusqu’à la beauté que se plaît à y saluer la poétesse, tout ici s’inscrit dans une relative intemporalité, dans une manière d’universalité du temps qui passe, qui passe en des espaces qui ont plus d’un point commun et qu’un seul mot résume, celui de nature. En exergue, Charlotte Melançon donne à lire ces mots de Marc Aurèle : « Tout est fruit pour moi de ce que produisent tes saisons, ô Nature. De toi, en toi, pour toi, sont toutes choses. » Sont toutes choses … d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

L’autrice, qui est l’importante traductrice que l’on sait, a consacré des essais à Emily Dickinson. Une parenté doit être soulignée, une certaine filiation paraît évidente. Un lien aussi l’unit au poète à qui elle dédie son recueil. Il s’agit de Jacques Brault. Je ne parlerais pas ici d’un « parrainage », mais d’une manière de voisinage. Le poète de Moments fragiles célébrait la nature, et le faisait avec simplicité. Une même sobriété est à l’œuvre dans le présent ouvrage. Les poèmes qu’il renferme sont si beaux que m’est venue la curiosité de découvrir leur antériorité poétique. Je me suis rendu en amont pour lire des poèmes signés de la même main, parus naguère dans la revue Liberté. Sur le site des Éditions du Noroît, j’ai pu ensuite lire ceci qui en 2016 soulignait la parution de Secretum. À peu de choses près, les mots d’hier conviennent également à ce nouveau recueil : « Aucun mot n’est superflu dans ce recueil qui témoigne d’un merveilleux sens de la justesse. Aucune avalanche d’images non plus : la poésie de Charlotte Melançon, que l’on découvre ici avec bonheur après avoir lu ses traductions et ses essais – on la connaît notamment pour ses travaux sur Emily Dickinson –, dit les choses simplement, avec humilité et humanisme. Doux-amers, mélancoliques et ironiques, foisonnant d’intertextes, les poèmes de ce livre, dont le titre rend hommage à Pétrarque, contiennent des méditations profondes et sensibles sur la nature, les saisons, le temps qui fuit et tout ce qui constitue notre séjour sur terre. »

Ce ne sont pas des banalités que fait surgir devant nous la poétesse, mais sous des dehors de familiarité, celle-ci dévoile ce qui dans le proche échappe en quelque sorte à notre conscience, car si pour nous défile à toute allure le fil du temps, tel qu’à la hâte nous en subissons le déroulement, dans ce même temps se trouve comme enfouie une dimension à laquelle justement nous prenons rarement le temps de nous arrêter. Cette dimension est celle du présent, j’allais dire de ses moments fragiles, de ces presque riens qu’on laisse filer sans se préoccuper de ce qu’ils nous apportent.

On lit dans un poème que « les nuages s’envolent » ; on ne saurait les retenir, mais prendre le temps de les laisser filer, les regarder vraiment, il semblerait que cela soit devenu impossible. Charlotte Melançon semble pour sa part avoir appris à vivre. Elle prend le temps de savourer la vie et de la nommer, poétiquement, tranquillement, quoique non sans inquiétude. Elle n’évoque pas directement le chaos. On trouve plutôt une sorte de quiétude au cœur de sa démarche, de ses modestes pérégrinations dans les parcs et les forêts. Oui, un sentiment de paix se dégage de ses poèmes, mais à y voir de près, si son mode de vie semble consister à s’inscrire tout entière dans le corps vivant de la nature, la vie à ses yeux ne va pour autant pas de soi. Le consentement à être pleinement n’oblitère pas la perplexité de l’être, ne dissipe nullement ses interrogations. Le tout premier poème pose une question : « D’où vient-elle, / cette source / au fond de moi ? »  

Une femme apparaît ici. Elle déambulera tout au long du recueil. Et il nous semblera qu’en sa compagnie nous nous retrouvons dans un certain ailleurs. La voix de la poétesse aidant, voix déroulée lentement au fil de vers brefs, lesquels ne sont pas sans faire songer au principe du haïku, nous aurons l’impression d’être ailleurs, de vivre à une autre époque, dans un Orient où la nature est celle des monts, des rivières, des jardins que l’on admire sur de célèbres estampes japonaises. Ce n’est pourtant là qu’une impression, car, avec ces poèmes, nous nous situons dans l’ici, le maintenant, au Québec, à Montréal et dans ses campagnes environnantes. Plus précisément sur la côte Saint-Antoine, dans un parc à Notre-Dame-de-Grâce, au bord de la rivière Yamaska. Le monde moderne n’est pas évacué au profit d’une vague rêverie poétique empreinte de nostalgie. S’il est des fleurs et des jardins, si chante le merle et paraît la mésange, le monde avec lequel nous sommes mis en présence est bel et bien celui du bel aujourd’hui, et la bergère qu’on y voit est on ne peut plus moderne.

J’ai vu le long du Richelieu
un troupeau de moutons :
une roulotte,
surmontée d’une antenne,
lui tenait lieu
de bergère et de chanson.

Une femme médite et contemple le monde. Le «je » du recueil renvoie évidemment à la poétesse, mais également à nous tous. Tel est le propre du poème. Il est propre à qui l’écrit et, dans le meilleur des cas, l’est tout autant pour qui entreprend sa lecture. Dans un univers fini, relativement peu peuplé, la poétesse se voit entourée d’une petite famille, celle d’une faune et d’une flore qu’elle affectionne, oiseaux de passage au fil des saisons et fleurs diverses, elles-mêmes saisonnières : aster, violette, rose, ainsi que l’herbe de sainte Barbe, grande famille à laquelle s’ajoute celle de ses proches, son petit enfant qui joue de la flûte et un « tu », sans doute son compagnon de vie : « Comme j’ai marché, / ce jour-là, / tu n’étais pas là ! » et « Je ne veux pas / peser sur ton cœur / plus qu’un bouquet de roses / quand je reviens du jardin, / ma corbeille pleine. »  De rares personnages, un sans-abri, une vieille femme dans un parc, figurent un concentré de l’humanité.

De tous ces personnages, le plus attachant certes est celui de la poétesse. Sa voix si discrète est porteuse de paroles généreuses, elles ouvrent à la vie, se font entendre dans « un temps de bienveillance », quand bien même ce temps passe et que « la branche errante / de l’éclair » en vient à se casser « seule sur la montagne ». Le tragique en sourdine n’est pas éludé.

Elle est belle et touchante cette femme qui de tous ses vœux appelle le bonheur et lui réclame des ailes afin de s’envoler « comme l’oiseau qui chante / quand il vole ». Cette femme s’interroge.

Douce ivresse
dans l’arbre qui fleurit
et moi, qui suis-je
en ce début de mai ?

À proprement parler, que sait-elle ? Elle confesse savoir peu de choses. À quoi l’on peut rétorquer qu’elle sait l’essentiel, puisqu’elle aime la nature que célébrait Marc Aurèle. Elle aime.

Nous t’aurons aimée,
nous t’aurons louée,
poussière des lieux,
douce acédie.

Tant les fleurs abondent dans ce recueil, je croyais que la douce acédie en était une. Vérification faite, le très beau mot d’acédie renvoie au découragement spirituel qui parfois s’empare du moine ou de l’ermite. Que sait-elle ?

La musique des sphères,
je ne sais pas ce que c’est :
je connais celle de la brise
qui fredonne dans le frêne. 

La femme déambule dans la nature. Attentive au silence, flâneuse, rêveuse.

J’irai, je marcherai,
car ce bois est une ascèse
et qu’il faut s’oublier
là où le silence apaise.

Sur des pages bien aérées sont posés chaque fois deux petits poèmes. Ils regorgent de beauté, de cette beauté qu’ont les roselins pourprés, les fougères, les petits écureuils, la neige et la lune. Tout ici est lumière, quand bien même la nuit finit éventuellement par tomber. La vie est ici célébrée au fil du temps. Et si le pommier finit par mûrir quand arrive l’automne, dans la lumière qui chante, « mon cœur aussi » connaît un même sort, nous dit la poétesse.

Je lis parfois de très beaux recueils. Celui-ci est merveilleux. Tout simplement merveilleux. Dans chacun de ses poèmes fleurit une pensée, un regard, une musique.  

Le seringa

D’une seule fleur,
une seule,
je fais mon bouquet 

Joël Pourbaix : Les os du paysage : Poésie : Les Éditions Mains libres : 2025 : 126 pages 

Et si nous commencions par la fin ? En lisant le premier des cinq poèmes de l’épilogue.

J’atteins six pieds de profondeur  
percer la croûte terrestre   
mon projet inachevé à huit ans       
je dépose ma tête au fond du trou
j’entends l’os de la roche-mère     
entrouvrir sa chair
des kilomètres de magma 
font méandres nœuds lanières     
nuées ardentes du séisme
les enfants barbouillés de cendre  
s’amusent dans le ventre de la Terre

Je vois une précocité à l’œuvre dans ces vers ; j’y lis un signe avant-coureur manifesté par la curiosité de l’enfant précoce que fut le poète. À huit ans, il amorçait une quête que le désir maintiendrait tout au long de son parcours ; l’ensemble de ce recueil témoigne de sa quête. Ce projet n’avait rien de véritablement enfantin : « percer la croûte terrestre », comme on perce un mystère à force de science et de conscience, de méditation et de poésie. Et cela au gré de pérégrinations entraînant le poète ici et là sur les routes, à l’étranger, chez lui, marchant dans les sentiers et les rues. À la recherche de quoi ? D’un certain bonheur, peut-être ; en tout cas est-il désireux de connaître l’éblouissement inquiet qu’offrent les découvertes pour qui sait ardemment creuser les territoires et hanter les grottes où se révèlent non seulement l’âme de l’humanité, mais également, dans le bouillonnement tellurique de la Terre, les forces d’une création en perpétuel mouvement. Le poète est ici un enfant prenant plaisir « dans le ventre de la Terre ».

Le savoir est source de joie ou d’apaisement. L’angoisse d’ignorer met en branle le processus de la recherche. À certains moments, la vie n’offre rien moins qu’une série de cauchemars. Déposer sa tête au fond du trou, c’est aussi un peu déposer son corps, ses os au creux, au cœur du paysage, pour ne faire qu’un avec la Terre, dans le savoir ultime peut-être que procure la mort. Ce poème qui inaugure la fin du recueil est à l’image des pages qui le précèdent. Il est riche de sens et d’avenues. J’en retiens néanmoins tout principalement l’aspect que je dirais scientifique de la démarche et de l’esprit du poète.

Joël Pourbaix ne manipule pas les mots de manière aléatoire, en leur abandonnant les rênes d’une pensée déréglée. On pourrait le dire cartésien dans son approche et faisant montre de rigueur dans son travail. Cartésien, peut-être pas tout à fait, mais assurément méthodique, ce qui bien entendu n’éteint pas la flamme de l’imagination, mais vise à fixer le verbe à l’intérieur de balises concertées ou, si l’on préfère, dans un cadre solidement conçu. La table des matières de l’ouvrage en témoigne éloquemment, le recueil étant divisé en trois parties de dimensions similaires, comptant environ une trentaine de poèmes chacune, répartis en deux sections.  Suit l’épilogue. Des titres sont donnés aux grandes parties ainsi qu’aux sections. Ce dispositif pourrait n’être qu’une apparence de souci formel, de soin apporté à la composition. Ce ne l’est pas. Il suffit pour s’en convaincre de percer la croûte du recueil, de s’attarder aux poèmes que le poète a déposés dans ses couches, de suivre ses traces sur les chemins où il s’aventure, de pénétrer avec lui dans les temples et les grottes où il descend afin d’y contempler des ossuaires, des signes que la vie laisse derrière elle et devant nous, tant au passé qu’au présent.

C’est un hasard, mais il se trouve qu’alors que me voici plongé dans ce recueil m’arrive par la poste le dernier numéro de la revue Exo planète. Je l’ouvre et y fais maintes découvertes, dont celle d’un texte du poète. Je lis ce qui suit : « Les choses et les êtres naissaient comme des histoires voyageuses recueillies au long de mes promenades avant que je les rassemble au chevet de la lampe. Lire et écrire étaient des actes sacrés, guérisseurs, rapiéçant la solitude, réanimant des voix intérieures, pourvoyeuses de joyeux mystères. » Ces mots m’ont rappelé le précédent recueil de l’auteur. Dans Nous sommes oiseaux, ce dernier nous entraînait dans des explorations entreprises le long de la Rivière-des-Prairies. C’était là des histoires justement voyageuses, des promenades comme il s’en trouve également dans Les os du paysage.

À un voyageur aussi curieux sied bien le titre d’explorateur. Quoi ? Il resterait encore de nos jours des choses à découvrir, des territoires à explorer. Oui. Un terrain vague recèle des secrets. Un entrepôt abandonné en livre tout autant. Un ruisseau révèle sur ses rives des végétations de plus en plus rares. Le poète ouvre les yeux. Quand vient le soir, à la clarté des lampes, le poème accueille dans son antre les marges du monde, celles qu’oblitèrent des passants qui ne voient que le temps passer et non pas ce que l’espace déploie face à leur aveuglement.

Un explorateur est un regardeur. Il contemple et analyse non seulement le monde dans lequel il vit, mais se montre également attentif à son monde intérieur, à la noirceur que le sommeil de ses nuits éclaire dans chacun de ses rêves et surtout dans ceux qui virent au cauchemar.

Le tout premier poème du recueil s’ouvre sur un magnifique paysage, un paysage rêvé, idyllique : « L’air salin d’une mer si bleue / la famille entière et heureuse / des oranges roulent sur le sable ». C’est là une image de bonheur. Mais : « brutalement les images s’affaissent / tu te redresses dans le lit », frappé de plein fouet par la brutalité de la réalité : il y a parallèlement aux joies intimes, dans des ailleurs que le poète n’occulte pas, « des blessés des disparus des morts ». C’est le bruit des explosions lointaines, inaudibles pour qui repose au sein de la paix, qui pourtant a précipité le dormeur en dehors de ses songes. Combien de cadavres ? 2000 ou 200 000. Les chiffres ne font rien à l’affaire, il semblerait que « les nombres ne pèsent rien ». D’autres poèmes suivront qui rediront ce constat : « nous parlons d’un enfer / comme s’il n’existait pas vraiment », « soigneusement l’indifférence / participe à l’effort de guerre ». Nous sommes au cœur de l’infamie, dans la section qui ouvre le recueil et a justement ce mot pour titre : « Infamie ». Un autre poème y décrit une scène de guerre. De dévastation. Dans un appartement dont les murs extérieurs ont peut-être volé en éclats — quoi qu’il en soit c’est tout comme —, un vieillard et sa compagne « dans leur cuisine boivent un dernier thé / main dans la main amoureusement ». Les bombes font entendre leurs coups de tonnerre.

Notre poète a de la suite dans les idées. Sa première salve de poèmes embrasse une même thématique, traite du monde contemporain. Mais aborde également les proches moments de l’histoire où de grandes infamies ont embrasé le monde : en août 1943, les « travaux forcés en Basse-Silésie », à la fin de la Seconde Guerre, Hiroshima, Nagasaki, l’explosion enfin d’une bombe H « sur l’atoll de Bikini ». Tout cela a eu lieu, alors qu’aujourd’hui le pire se produit à nouveau : « tranquillité du chez soi une jolie fiction / sous la dislocation du monde ».

Dans la seconde section, le rêve est toujours présent. Le narrateur est ébranlé. Hanté. « Cette fièvre émiette le troupeau des rêves / je quitte furtivement mes draps ». Le poème s’arrête sur une scène, nous fait pénétrer dans la psyché de l’explorateur. D’autres poèmes semblent ensuite référer à son corps malade. Nous étions au début mis en présence d’un univers dans lequel les sujets « individuels » souffraient au sein d’un mal collectif (la guerre), le chaos maintenant se manifeste à l’intérieur du corps intime. Le poète est dans un « lit sans fond », il est « un tas de sable ». Comme il le dira dans l’épilogue dont nous avons lu le premier poème, il a atteint six pieds de profondeur, il a percé la croûte terrestre et déposé sa tête rêveuse et exploratrice au fond du trou. Il peut se « souvenir de ses rêves » et il en livre quelques-uns, dont celui où « revoici la prairie et son cheval ». Un autre poème fait bientôt apparaître un moine qui « dort dans sa cellule ».

Je ne saurais raconter en détail ce qui se passe dans chaque poème, mais tous sont saisissants, et leur substance est riche et savoureuse. Le réel avec Pourbaix se présente dans toute sa complexité, et pour la saisir et nous la faire saisir, le poète recourt à sa puissante imagination poétique. Ainsi, dans le poème où dort le moine, c’est dans un sursaut qu’au milieu de la nuit il bondit hors de son lit, en proie à l’angoisse, tentant désespérément « d’ouvrir la porte à coups de pied ». Et le poète écrit : « je rêve que je rêve je m’acharne / à ouvrir mes paupières ». Il veut revenir à la vie.

La richesse d’un recueil de poèmes ne se résume pas, surtout lorsque chacun d’eux, isolément, brille, distinct des autres, tout en se rattachant à l’ensemble. J’en veux pour exemple cette seconde section de la première partie. Elle s’intitule « L’incubateur des limbes ». Le rêve la traverse. C’est le fil qui relie les poèmes entre eux. Qui fait converger la variété des poèmes dans un même sens, qui confère à cette section son indéniable cohésion, sa grande unité.

Ce qui est vrai pour cette section s’avère tout aussi vrai pour l’entièreté de l’ouvrage. Il est assez remarquable qu’une telle unité s’accomplisse sans le recours à de nombreuses répétitions, les variations sur les mêmes thèmes étant ici justement de véritables variations. À travers des poèmes toujours subtilement reliés les uns aux autres, le poète parvient d’une section à l’autre à faire avancer son propos de manière vivante. Sa parole est une, jamais figée, toujours en mouvement, tandis que les sauts faisant passer d’un mouvement à l’autre du recueil ne creusent aucun abyme, n’accusent aucune rupture. C’est toujours une même aventure qui se poursuit, que le poète interroge le lit sans fond de son inconscient ou qu’il nous fasse pénétrer dans une cuisine où deux octogénaires se soutiennent l’un l’autre tandis que le monde s’effondre autour d’eux, sorte d’oxymore où la paix niche au sein du tumulte … oui, c’est toujours une même aventure, celle d’un homme qui arpente le monde, promeneur, pèlerin, qui plus jamais ne cache ses « yeux d’enfant », qui entre « dans les abysses du paysage », qui « explore la gravité du monde ». Tel est notre poète, je l’ai mentionné déjà, un arpenteur doublé d’un archéologue sensible aux os du paysage, aux os des paysages défunts, ceux du néolithique et du paléolithique, ceux aussi qui soutiennent de l’intérieur les architectures du monde dans lequel nous évoluons.

Dans ce très beau recueil, excellent à vrai dire, Joël Pourbaix nous entraîne à sa suite dans la grotte de Gargas, nous fait voyager « dans les veines fuligineuses de la terre » : « couché au sol j’écoute / un profond tambour tellurique / lourd de silences dévastés ». À sa suite, nous pénétrons dans l’univers de Cézanne, marchons « dans les carrières de Bibémus », et « allons au plus près de l’intimité des choses ».

Rares sont les recueils aussi prégnants. L’écriture de Pourbaix est maîtrisée, voire savante. Elle est surtout vivante. Elle invite à vivre et à célébrer la vie.

Pauline Michel : Vertiges d’années-lumière : Poésie : L’Harmattan : 2025 : 82 pages

D’abord, ce titre. « Vertiges », au pluriel. Le mot renvoie à une position de hauteur et d’instabilité, de peur aussi bien que d’ivresse. Il exprime également la verticalité. Le concept des « années-lumière » nous propulse quant à lui dans une temporalité pour le moins énigmatique, du moins dans le cadre du présent recueil. Une femme traverse ici les heures que la vie lui impartit, vivant à même le sol terrestre ; or, son âme et sa conscience aspirent à une dimension supérieure de la vie. Elle vit donc au jour le jour ses heures terrestres tout en percevant une espèce d’autre monde, celui justement où le temps n’est pas régi par la physique de notre monde visible. Ainsi la retrouve-t-on dans ses poèmes, affairée à l’entretien de son jardin, soucieuse de son quotidien, apte à recueillir les moments de bonheur que la vie lui offre, ne serait-ce qu’humblement, en cueillant les fleurs généreuses de l’été, en se réchauffant au feu de l’âtre quand vient l’hiver, tout en contemplant paisiblement à travers ses fenêtres les flocons qui voltigent pareils au fin duvet des oiseaux. Ainsi veille-t-elle, et son esprit alors s’élève au-delà de la poussière terrestre, par-delà la poussière des étoiles.

La quatrième de couverture parle avec justesse d’un « voyage poétique aux confins de l’intime et de l’indicible. » L’intime est celui d’une solitude assumée, celui aussi que connaissent les amants, tantôt proches, tantôt prenant leur distance l’un de l’autre. C’est un intime qui fait l’objet de réflexions sur la finitude de l’être et la fragilité des liens qui l’unissent aux autres, qui unissent notamment l’amante à son amant. L’intime, c’est aussi comme dans la traversée du miroir, la démarche personnelle de l’esprit se dégageant des liens, des chaînes le retenant au sol, au terre-à-terre du quotidien, pour lui laisser entrevoir plus largement un espace-temps invisible, indicible. Il s’agit ici d’une autre dimension de la vie que le prosaïsme des jours dissimule derrière sa banalité, que cette banalité soit « ordinaire » ou tragique. Pauline Michel n’élude pas le chaos. Autour de nous et en nous.

Nous sommes étrangers à nous-mêmes, le prologue l’affirme, un poème vers la fin du recueil le confirme : « Socrate a menti / Tu ne te connaîtras jamais toi-même ». Non seulement sommes-nous étrangers à nous-mêmes, mais nous sommes également en fuite. Et le « temps vacille ». La femme apprendra-t-elle avant la fin « à s’habiter, sans peur, sans gêne, sans vertiges, face à un miroir éclaté ? » Oui, elle y parviendra. Elle poursuivra le périple qui de ce miroir éclaté — lui renvoyant l’image d’une femme elle-même brisée —, la conduira à un nouveau miroir qu’elle ne sera désormais plus seule à habiter.

Le recueil est divisé en deux parties. La première s’intitule « Années-lumière », la seconde, « Vertiges ». L’une et l’autre renferment en alternance des poèmes dont l’écriture est « tantôt incandescente, tantôt nue » comme on peut lire sur la quatrième. Une certaine dualité traverse le recueil. Non seulement l’écriture l’affiche-t-elle dans ses envolées lyriques auxquelles succède la retenue dénudée de textes plus simples, mais cette dualité va-t-elle jusqu’à s’incarner dans la personne même de la poétesse. D’entrée de jeu, elle parle de son double. Il y a deux personnes en elle : la femme de la vie ordinaire et celle qui, plus spirituelle, médite et s’élève, se détachant si l’on peut dire de son enveloppe charnelle afin d’entreprendre « une mutation vers l’invisible ».

La dualité, voire le dualisme en ce qui a trait aux concepts, donne lieu à une série de contrastes. La narratrice « navigue » entre « effroi et fascination / chute et envol / trahison et serment ». Les effets de miroirs s’étendent au cosmos : « L’océan en écho au ciel qui s’y plonge / frémit à la surface du monde ». Du reste, on retrouve le phénomène du miroir dans l’écriture elle-même : « Feuillets noircis / doubles de soi-même / à demi calcinés ».  Les contrastes, les oppositions, en cours de route, de cheminement intérieur, en viennent à s’atténuer, à fusionner, à ne faire plus qu’un : « il n’y a plus de frontières », ce dont témoigne « la parenté des pétales et des flammes / des étincelles et des cristaux d’étoiles ». Grâce au « regard vertical », la poétesse redécouvre le « lien entre le cœur de la terre et celui des astres ».

Le « regard vertical » qu’elle évoque n’est pas sans faire songer à la démarche d’un Fernand Ouellette. Certes, le style de la poétesse et celui du poète diffèrent. Celle-ci tient du reste des propos qu’on ne retrouve pas dans les ouvrages du poète ; elle s’adonne à plus de fantaisie, pour ne pas dire de légèreté. Dans ses poèmes où le sacré se manifeste, Pauline Michel, qu’elle ait ou non la foi, exprime des sentiments et des idées que n’aurait pas désavoués le poète de Vers l’embellie. On sait l’importance chez lui du « vertical ». De même, il contresignerait l’idée qui veut que « Modifié dans l’amnésie collective / l’esprit s’est aliéné des splendeurs originelles / Eden perdu dans les débris de civilisations meurtrières ». Je songe à Ouellette aussi lorsque la poétesse évoque les « derniers humains [qui] s’éveillent avec une soif intense / de lait, de miel et de Lumière » et lorsque dans ce même poème — qui s’intitule « Le concerto de l’aube » —, je lis les vers suivants : « Ainsi renaît le concerto de l’aube / de la fissure d’une coquille brisée / par les ailes d’un ange matinal / le sénior ou le seigneur des oiseaux ». Qui lira ce poème y verra à l’œuvre une belle fantaisie non dépourvue de gravité. En effet, cette coquille brisée n’est rien moins que celle du soleil.

La poétesse a vieilli, elle est « au bout de ses heures », la voici en contemplation devant un lever de soleil. Alors, « elle réinvente / l’origine du monde // Un frôlement d’ailes brise la coquille du soleil / cet œuf lumineux lové dans la Voie lactée ». L’aube est également un motif important dans l’œuvre de Ouellette. En fait, force est de constater qu’il existe dans le vaste répertoire des figures et des symboles, ce que l’on pourrait appeler des universaux. La métaphore est comme une étoile filante, elle prend chez les uns et les autres des proportions d’allégories. Dans le langage sacré, l’aube témoigne de l’avènement d’une lumière tantôt métaphysique, tantôt spirituelle. Elle marque à tout le moins un passage, un fort désir d’ouverture. Cette ouverture, sans qu’il soit besoin de s’élever au-dessus de la condition humaine, nous y replonge. Dans la trajectoire qui est celle de Pauline Michel, l’autre est essentiel : « Lorsque la solitude / se fait gisante / au fond du cœur inerte / le présent n’a de sens / que s’il est habité / par un autre / par les autres ». Et : « Entre la cendre et l’encens / le sacré / l’étincelle incandescente du regard de l’autre ».

Enfin, tel que le stipule le dernier vers du recueil, l’ultime réconciliation de soi à soi, de soi tant au monde d’ici qu’au monde de l’intemporel (« nos musiques intérieures / [sont] assoiffées / d’intemporalité »), la réconciliation, dis-je, ne peut se réaliser que grâce à la présence de l’autre : la poétesse envisage la possibilité « de voir les autres en moi / sans brouiller leur image / ni oblitérer la mienne ». Alors, comme l’indique le dernier vers du recueil, lui est-il possible de « Ne pas habiter seule [son] miroir ».  

Pauline Michel a rassemblé dans ce recueil des poèmes témoignant d’une authentique démarche de femme et d’écrivaine. Peut-on parler ici de sagesse ? Je le crois. La poétesse qui n’est pas née de la dernière pluie a beaucoup vécu. Elle a aimé, elle a ri et pleuré. De toutes les épreuves qui ont pu la déchirer, qui ont pu briser son miroir, elle a finalement su faire un jardin. De ce jardin se sont élevées mille et une réflexions sur le sens de la vie. Une espérance se manifeste en son sein : « Nous gisons près des chrysanthèmes / osant le souhait d’une renaissance / imméritée ».

Je pourrais en terminant citer maints très beaux poèmes. Plusieurs sont remarquables. Ils sont fantaisistes à souhait. Imagés. Donnant à réfléchir. J’en choisis un dont j’apprécie tout particulièrement la chute.

Elle chancelle   
en déséquilibre
dans une éternité réelle ou imaginée
jusqu’aux traces invisibles       
laissées
aux passants des chimères        
ou au plan obscur
du chorégraphe de l’humanité