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Anne Archet : Sirventès : poésies au gaz lacrymogène : avec 11 illustrations d’Alexandre Fatta : Moult Éditions : 2025 : 168 pages

Version 1.0.0

Voici un livre qu’on aurait tort de ne pas prendre au sérieux. Sans être le moindrement didactique, il permet à ses lecteurs et lectrices de se familiariser, si ce n’est déjà fait, avec le monde de l’anarchie, avec les idées anarchistes. C’est avec des poèmes qu’Anne Archet exprime et communique ses idées, des idées il va sans dire anarchistes, et je dirais des idées qui semblent aller au-delà de l’anarchie.

Le patronyme de la poète est-il un pseudonyme ? Elle qui a plus d’un tour dans son sac, qui regorge d’inventivité et n’hésite pas à rigoler quand l’arme de la rigolade lui semble opportune, aurait pu non sans sérieux changer de nom afin de mieux s’identifier à ses idéaux. Anne Archet sonne en effet comme anarchie. Ajoutons que l’archet ne produit pas que de la musique et que le mot dérive d’archer, mot désignant le fabricant d’arcs ou le tireur d’arcs. Une autre arme. Cela m’a trotté dans la tête et j’ai fait de petites recherches. Les Archet ne sont pas légion. En France, entre 1966 et 1990, on compte un total de 38 naissances inscrites sous ce nom. Depuis 1890, 138 personnes seulement ont porté ce nom en France. Au Québec, Anne Archet porte un nom aussi original que l’est sa poésie.

Sirventès. J’ai cru d’abord avoir affaire à un jeu de mots, à une sorte d’écho du nom de l’auteur de Don Quichotte. Sirventès après tout sonne comme Cervantes. C’eût été un calque pertinent.  Or ce mot anciennement désignait un poème moral ou satirique traitant de l’actualité politique. Les troubadours de la Provence chantaient des sirventès aux 12e et 13e siècles. Aujourd’hui, Anne Archet ne chante pas les siens, mais elle renoue avec l’esprit de contestation des sirventès d’antan. Son livre toutefois est d’une criante actualité. On y perçoit l’indignation, mais le rire l’emporte ici sur le cri. La poète monte rarement sur ses grands chevaux afin de déclamer sa révolte. Elle le fait toutefois dans « Sirventès de la terreur ». On croirait y entendre un saint Jean-Baptiste lançant ses anathèmes et ses imprécations du fond de sa geôle. Ailleurs, elle use plutôt de l’ironie, de la dérision.  Sa révolte n’a rien de franchement comique, même si la poète ne néglige pas de manier tour à tour la pointe d’humour et la flèche du sarcasme. Son gaz lacrymogène est souvent hilarant.

Elle le précise d’emblée, dès le premier poème, elle veut « écrire avec le poing levé / Des poèmes au gaz lacrymogène / Des poèmes pour changer le monde / Des poèmes pour abattre / Ce qui nous écrase / Ce qui nous éteint / Ce qui nous broie / Ce qui nous tue ». En un mot, ses poèmes combattent l’oppression, « l’injustice et l’horreur du monde ».

Sirventès est un ouvrage de contestation, de rébellion. C’est surtout au nom des femmes que la poète revendique. Le deuxième poème du recueil les inscrit clairement au sein de son programme. Sirventès : paroles de femmes, luttes afin d’obtenir leur liberté. Les poèmes du recueil portent la parole des femmes, exception faite de quelques-uns, en tout cas de celui qui s’intitule « Second sirventès de la révolution » dans lequel la poète parle des gens en général et non des femmes en particulier. L’auteure est féministe. Son propos cependant embrasse plus large que la seule cause des femmes. En fait, elle désire « que toustes soient libres ».

La liberté est plus qu’un thème, elle est le principal objectif de sa quête. La poète veut « Étudier le plan de la ville / Pour apprendre / Comment la détourner / La faire fonctionner comme un poème ». Chez elle, la liberté, l’amour, la poésie et la vie sont presque des synonymes. Aussi écrit-elle qu’elle veut 

Continuer à inventer
À créer sans cesse d’autres actions
Avec mes amants de feu
Avec mes amantes de lumière
Aussi longtemps qu’il le faudra
C’est-à-dire jusqu’à ce que
Nous soyons hors de portée de la mort
Jusqu’à ce que nous basculions
Dans le règne des vivants

Et par quels moyens compte-t-elle parvenir à ses fins ? Il leur faudra à elle et ses ami(e)s, compagnes et compagnons, amantes de lumière et amants de feu   

Fonder des journaux des blogues
Des podcasts des chaines vidéo
Imprimer des tracts des affiches
Faire des films du théâtre
Chanter des chansons
Crier dans la rue
Des mots drôles et vrais
Des mots qui font sens
Qui disent la beauté de l’anarchie
Qui disent la volonté de la liberté
Ouvrir les oreilles au son du désir

Le livre parle et, ce faisant, entame et poursuit la révolution. Sans théoriser le projet révolutionnaire, la poète réfléchit, non sans lucidité, aux conditions, aux gestes, aux conséquences de son action anarchiste.  

Appeler au renversement
Du gouvernement
Est un crime

Renverser le gouvernement
N’est un crime
Que si on échoue

Ne verra-t-on dans son recueil qu’un idéalisme, dont je m’empresse de ne pas dire qu’il serait angélique — notre poète ayant des cornes ?

Le poème intitulé « Sirventès du crépuscule » est un poème lyrique qui chante et peint l’horizon d’attente de la poète. Comme dans plusieurs de ses poèmes, elle y recourt à l’anaphore, procédé stylistique de renforcement propre aux poètes qui ont du souffle ainsi que la volonté de bien se faire entendre. Le poème se déploie sur quatre strophes généreuses et bien remplies, dont trois commencent par « Quand viendra le crépuscule ». Les verbes sont au futur : « Il y aura ». Ce qu’il y aura, c’est ce à quoi aspirent ceux et celles qui veulent désespérément transformer politiquement le monde et changer poétiquement la vie : il y aura donc « du vin sous les arbres / Il y aura des rires de feu / Il y aura des pleurs orgiaques / Il y aura des copulations / Immenses comme la Voie lactée ».

Ce poème évoque l’attente d’une fin, plus précisément la fin du monde tel que nous le connaissons depuis déjà trop longtemps, disons depuis l’aube de l’humanité, très peu humaine aux yeux de la poète en raison de ce que Rolland Giguère appelle la main du bourreau. Il écrivait : « la grande main qui nous cloue au sol / finira par pourrir / les jointures éclateront comme verres de cristal / les ongles tomberont // la grande main pourrira / et nous pourrons nous lever pour aller ailleurs. »

C’est là une note d’espoir que peuvent entendre les oreilles ouvertes au son de ce grand désir des lendemains qui chantent. Et c’est justement ce vers quoi tend tout ce recueil qui assurément exprime les vœux les plus chers de la poète.

Quand viendra le crépuscule
Je serai avec toi, debout sur la falaise
Le vent salé soulèvera tes cheveux et tes lèvres
Nous avons si longtemps rêvé de ce moment
Nous avons si longtemps rêvé de l’océan
Que nous serons rieuses transies et mouillées
Émues comme des gamines jusqu’à l’aurore

Le « second sirventès de la révolution » oppose l’hiver interminable qui enfouit sous la neige « tout espoir de vie » à la naissance du printemps à venir : « L’idée bourgeonnera pleine de sève / Et ses enfants innombrables marcheront / Pieds nus dans les villes de l’univers ». De quelle idée s’agit-il ici ? L’ensemble du recueil ne laisse aucun doute sur ce point. Ce poème la reformule. Il s’agit de l’idée « d’être enfin laissés à nous-mêmes », enfin libres, libérés, ayant échappé à l’emprise des maitres. Notons au passage que l’image ici d’enfants qui « marcheront / Pieds nus dans les villes de l’univers correspond plus ou moins à un cliché de propagande communiste voire au type d’illustrations que renferment les brochures que distribuent les Témoins de Jéhovah, quoiqu’à bien y penser les élus chez ces apôtres de l’amour divin se baladent plutôt dans des champs fleuris sous un doux soleil parmi des ruisseaux paisibles et des oiseaux qui ne sont ni des corbeaux ni des charognards. Anne Archet n’offre rien de tel.

Le recueil fait la promotion du chaos. Sur le plan de la forme, il n’a cependant rien de chaotique. Tout y est solidement ficelé. La cohésion de l’ensemble est remarquable. On retrouve dans les titres de la majorité des poèmes le mot sirventès et dans chacun sont reprises et développées les idées relatives à l’anarchisme. Une pensée traverse le recueil et bien que forcément son développement entraîne son lot de répétitions — sonnant comme des coups de marteau qu’on se donne sur la tête afin de bien y faire entrer une idée —, une grande variété de formes et d’images fait que toujours en le lisant on cherche à aller de l’avant, car c’est de surprise en surprise qu’on y avance, la poète proposant des pièces qui s’enchaînent en énonçant des idées qui jamais ne sont insignifiantes et en réinventant toujours sa manière.

Dans ses poèmes, elle recourt à l’éloquence du crachat, où blasphèmes et imprécations jouent un grand rôle, aussi important que celui de l’ironie. Nous assistons à un amalgame de burlesque et de romantisme révolté. Un Baudelaire et un Breton acquiesceraient. Sur eux le charme opérerait. La jouissance exubérante de cette poésie a de quoi séduire. Rarement voit-on célébration plus intense du désir, Archet réclame une liberté créatrice totale, à la mesure de ses désirs.

Des puristes prétendront sans doute que cet ouvrage est inégal, qu’il contient des pièces parfois convenues, que la poète s’y répète, que l’on comprend assez tôt en la lisant qu’il y a des oppresseurs et des victimes, que le capitalisme est le monstre à renverser, qu’elle prêche dans le désert à une petite bande de converti(e)s et qu’elle donne dans un idéalisme révolutionnaire qui au-delà des mots ne produira jamais rien de concret. Ils constateront que la poète y fait des entorses à la langue. Ils excuseront de simples distractions du genre « quelles » mis à la place de « qu’elles », mais ne pardonneront pas certaines peccadilles. Par exemple, dans « Sirventès de la révolte » se trouvent les vers suivants : « Il n’y a que les tactiques que nous préférons / Celles pour qui nous avons un talent ». On remplacerait le « qui » par « lesquelles ». Autre exemple : il est question dans un poème de la violence « qu’ils exercent à d’autres que moi ». On dira plutôt « qu’ils exercent sur d’autres que moi ». Ou ceci : le pronom « se » alors qu’il faudrait écrire « me » : « Ou alors est-ce moi, tout simplement / Qui vis dans ce monde-prison/ Et qui chaque matin se contente / De trainer mes chaines sur le sol / Dans l’espoir chimérique / Que l’usure les briseront ? »

Mais si plutôt que de s’alarmer devant de si petites fautes, on entreprenait plutôt d’entendre le propos de la poète et de célébrer sa justesse et sa force expressive. Le poème duquel j’ai extrait cette micropuce — un « se » mis en place de « me », une erreur qui à l’oral ne se perçoit pas toujours — s’intitule « Sirventès de la responsabilité ». Archet y pose une question qui est non seulement pertinente, mais qui est surtout fort troublante. Le poème débute de la façon suivante : « Qui est à blâmer / Quand une prisonnière se suicide ? » Il se trouve que le « se » fautif apparaît dans un passage tout aussi dérangeant que l’ensemble du poème, que l’ensemble du recueil, devrais-je dire. Les puristes peuvent aller se rhabiller. Ils sont aussi nus que le roi.

Si certains poèmes se rapprochent de la prose essayistique — et c’est évidemment en raison du fait qu’ils expriment davantage des pensées que des émotions —, d’autres ont un tour franchement poétique alors que le vers et l’image y conjuguent à eux seuls d’émouvantes pensées poétiques. Leur élévation, leur ton contribuent à produire des poèmes d’une grande qualité. Dans « Sirventès de la nuit », mais ailleurs également, nous ne sommes pas loin de la précision poétique d’un Baudelaire, de sa force expressive, de sa verve toute contenue.

Ceux qui tuent la noirceur, qui veulent l’éradiquer
Sont les perfides ennemis de l’imagination
Ils ont perdu la leur en donnant corps à la peur
— et sont maintenant esclaves de leurs terreurs

Voici un autre extrait, il s’agit du dernier quatrain (mais je pourrais citer le poème en entier)

Contre les agresseurs d’étoiles nous liguerons
Les créatures sauvages de notre création
Et chaque parcelle d’obscurité gagnée sera pour nous
Un nœud de plus dans le drap de notre évasion

On le constate, Anne Archet possède des dons étonnants, à coup sûr elle crée des images saisissantes. En cela, elle se rapproche de Baudelaire, mais, comme on l’aura remarqué, le ton de son poème fait aussi songer à l’auteur des Fleurs du Mal. Aucun(e) poète contemporain(e) n’oserait écrire un poème comme « Sirventès de la bête », un poème dont l’apparent conformisme est au fond franchement original. Le franc-parler de la poète est coulé dans un moule poétique qui depuis longtemps a fait ses preuves. La poète l’assume sans vergogne. Elle ne réinvente pas la poésie, ne cherche pas à produire de l’inédit inaudible, n’expérimente aucune nouvelle forme en vase clos. Elle parle librement, très librement, très clairement à tous ceux et celles qui ont des oreilles pour entendre « le son du désir ». La plupart de ses poèmes sont percutants, percussifs. La poète a du souffle, mais ne souffle pas sur des nuages. Son inspiration souffle sur le monde réel, sur notre monde contemporain. Ses positions sont tranchées, tranchantes. Elle ne fait pas dans la dentelle. Chez elle, les mots explosent. Ses poèmes éclatent comme des grenades. On n’en perd pas un mot et il y en a pourtant plusieurs, car elle est volubile. Ce ne sont jamais ou presque de grands mots abstraits. Et chacun est porteur de sens. Ses mots vont évidemment dans le sens de la révolution, et c’est l’amour et le désir qui les portent.

Il y avait du parnassien chez Baudelaire, mais aussi et surtout de l’intensité, de la révolte, de l’ironie et une sourde colère. On retrouve quelque chose de cet ordre chez Anne Archet. Sa prosodie toutefois n’est pas en tout et partout comparable à la parfaite prosodie de ce dernier. Sans doute la poète n’en a que faire du genre de poèmes savamment cadencés. Elle privilégie le sens, le sens porté par des mots expressifs, par une inventivité verbale qui jamais ne lui fait défaut. Elle se montre en cela drôlement efficace. Sa parole porte, que ce soit dans le registre lyrique ou le registre franchement comique.

On aura compris que je considère que ce livre est un très bon livre, qu’il retentit dans l’univers de la poésie québécoise comme une bombe même si, paradoxalement, il renoue avec une certaine tradition poétique en cela qu’il accorde le primat à l’expressivité et à la communication, à savoir que nulle part la poète n’y propose des charades ou des énigmes langagières. De toute évidence, Anne Archet tient à se faire entendre. Du reste, sa parole poétique entretient des liens étroits avec l’oralité. Lors de lectures publiques, si l’auteure s’adonne à cette pratique, il y a fort à parier que personne dans l’auditoire ne pourra s’embêter à chercher le sens de ses propos, à chercher midi à quatorze heures. Ils seront on non d’accord avec ce qu’elle dit, mais personne ne s’objectera à sa quête de liberté, à son plaidoyer en faveur de l’amour et de la vie. En prime, l’humour, la fantaisie et l’inventivité que leur servira la poète les amuseront.

Je le répète, on parlera de défauts et, par endroits, de baisse de régime. D’aucuns s’offusqueront de ce que la poète y cède à une facilité de bon aloi, seront dérangés par des stéréotypes révolutionnaires. À dire vrai, il se pourrait qu’ils soient plutôt scandalisés par l’audace de l’écrivaine, par sa résistance à céder aux dictats de la censure, elle qui appelle un chat un chat, une chatte une chatte, et qui se permet de dire que sa chatte humide lorsque sa chatte est humide ; il se pourrait qu’ils baissent les yeux en lisant des mots à connotation sexuelle, qu’ils se bouchent les oreilles quand une femme gémit de plaisir au plus fort de l’extase érotique et, pire encore, il se pourrait que les fasse trembler dans leur culotte l’éventualité, même rêvée, de bouleversements sociaux perpétrés contre des dictateurs — dont certains arborent le costume policé des grands dignitaires, ce sont les maitres dont Archet dénonce les abus de pouvoir. Sans doute redoutent-ils qu’une horde de révolutionnaires entreprennent une grève générale expropriatrice, comme celle dont parlait Fernand Pelloutier — cette grande figure du syndicalisme et de l’anarchisme français du XIXᵉ siècle à qui la poète rend un vibrant hommage dans les dernières pages de son livre.

Anne Archet célèbre la vie, la vie de maintenant, celle qui se vit au jour le jour dans un combat mené afin d’avoir un jour toute la vie devant soi. Non pas une « vie amputée », mais ce qu’elle appelle de tous ses vœux : « la totalité de la vie ». Sa célébration est un combat, un acte de militantisme bien singulier puisque toute anarchiste qu’elle soit, elle résiste même à être embrigadée au sein d’un organisme militant. Elle en vient à dire « Fuck l’Anarchisme / Fuck même le Nihilisme ». Son insolence n’a d’égal que son amour de la vie.

— Je veux la vie et la création
Jouir souverainement de tout
Puis m’effacer dans le néant

Si j’enseignais au niveau collégial, oserais-je mettre ce recueil au programme ? J’ai gardé un triste souvenir de la réaction de certains élèves scandalisés par Le grand cahier d’Agota Kristof et L’oiseau bariolé de Jerzy Kosinski. Notre amie Anne Archet est une femme très libre, elle boit « à tous [ses] désirs / Celui d’être giflée / Quand [elle] jouit / Celui d’être pénétrée / Dans plusieurs orifices / Simultanément / Celui d’être baisée / Par la poésie enivrante / De femmes aux yeux ardents / Celui d’être léchée par le crépuscule / D’être projetée hors [d’elle-même] ». Les parents de mes élèves leur arracheraient le livre des mains et chercheraient d’autres passages similaires. Ils n’en trouveraient pas beaucoup. Ils seraient déçus, écriraient des lettres à la direction du collège pour s’en plaindre.

Non, soyons sérieux, si j’étais plutôt un professeur d’université, eh bien là, oui, je mettrais ce livre à l’étude en raison de ses nombreuses qualités littéraires et du fait qu’il donne franchement matière à réflexion sur la condition humaine et le sens de la vie, mais aussi parce qu’on y célèbre la vie en rigolant. Son attitude où le sérieux au comique se mêle a quelque chose de fort plaisant.

Le dernier poème du recueil est à la fois empreint de gravité et de légèreté. Il est grave dans la mesure où il pose une question plutôt importante. La poète se demande si ses textes sont vraiment poétiques. La question est tout de même assez sérieuse. On parle de choses semblables dans les universités. Qu’est-ce que la poésie ? Question sérieuse, mais posée ici avec un petit quelque chose de coquin dans le regard. La poète porte un regard pétillant sur la poésie. Elle fait de justes observations ; il arrive, en effet, comme elle le mentionne, que des aphorismes antithétiques soient bizarrement mis en page, qu’une prose soit « Maquillée par de sournois / Retours à la ligne ».

Dans le dernier poème, elle cite Cocteau ou plutôt réfère sans forcément le souligner à ses propos. Il se pourrait qu’elle ne sache pas qu’elle y réfère ; il se pourrait qu’elle ait elle-même personnellement éprouvé cette vérité, sorte de lieu commun au fond que partagent la plupart des poètes : « Le poète est exact. La poésie est exactitude. Depuis Baudelaire, le public a, peu à peu, compris que la poésie était un des moyens les plus insolents de dire la vérité. » L’ insolence dont parle Cocteau caractérise tout à fait la posture poétique d’Anne Archet.

Le dernier poème s’intitule « Sirventès de la poésie ». Il est tout simplement savoureux. Sur le mode humoristique, à la manière d’un Raymond Queneau, il amorce une poétique, une réflexion critique sur la nature de la poésie. On y trouve par ailleurs un accouplement majeur, celui de la poésie et de la révolution. Lisons. Applaudissons.

La société n’est pas un cristal isotrope inaltérable
C’est un organisme en constant état de fluidité
Qui parfois connaît des poussées de fièvre
Mais nous sommes trop microscopiques
Pour en avoir conscience

Oulala, c’est vraiment fort
Ce que je viens d’écrire
C’est puissant et imagé
Comme une goutte distillée
De sagesse
Mais le doute m’assaille
La strophe qui précède
Est-ce que c’était de la poésie ?
Où n’était-ce que de la prose
Maquillée par de sournois
Retours à la ligne ?

Est-ce que les textes de ce recueil
Sont de la poésie ?
Est-ce vraiment ce que j’écris ?
Je ne le demande pas pour moi
Je le demande pour une amie
Qui veut mon bien

La poésie est un effort ivre
De lutter sobrement contre le désespoir

Voilà qui sonne comme de la poésie !
Mais ne serait-ce que de la métapoésie ?
Ou simplement un aphorisme antithétique
Bizarrement mis en page 

Abus de lunes
Le temps à rebours
Des glissements baveux
Loin de l’œil des démocraties
Nos copulations en torrents
Chavireront le monde

Je crois que ça y est
Ça ressemble beaucoup plus
À de la poésie
C’est imagé
C’est lyrique
C’est un peu cryptique
Presque fumiste
Mais sachant que la poésie
Est toujours exacte
Est-ce vraiment de la poésie ?

Cette question répétée
Est l’une des plus
Importantes au monde

Cette question de la poésie
Que je ne cesse
De me poser

Parce que les révolutions
Se font comme des poèmes

Et parce qu’après la révolution
Tout ne sera que poésie

André Major : Entre chien et loup : Carnets : Les éditions du Boréal : Collection « Papiers collés » : 2025 : 232 pages

Les années passent rapidement en compagnie d’André Major. Entre amis, on ne voit pas le temps passer. Et pourtant, cet auteur qui bien évidemment ne connaît pas intimement tous ses lecteurs, de chacun et de chacune se fait rapidement un ami, tant sa voix et son style sont naturels — pour peu, on se croirait en sa présence au coin du feu, alors qu’il est absorbé dans une page de Kafka ou de Tchekhov ou rédige des notes dans un carnet. En le lisant, nous développons à son endroit un agréable sentiment d’amitié. À quoi cela est-il dû ? Assurément, au rythme d’écriture qu’il adopte « afin d’entretenir dans ses carnets l’allure d’une conversation ». Il a beau, selon son propre aveu, se livrer à un « soliloque », il n’en demeure pas moins que jamais il ne s’éloigne du lecteur. Au coin du feu, ai-je dit, dans son chalet à La Minerve, ou marchant à ses côtés dans les sentiers de la forêt ou encore dans un parc d’Ahuntsic où il aime se balader. Les carnettistes développent avec leurs lecteurs des rapports de proximité. C’est Major qui l’affirme. Ainsi lui-même entretient-il « avec son lecteur une sorte de connivence ». On trouve sous sa plume cette remarque éclairante, à mon avis, elle livre la clé d’une telle complicité : « La prose qui en vaut la peine, c’est celle qui parvient à susciter la possibilité d’un dialogue humain. »

André Major accorde une extrême importance au dialogue : « Dans le meilleur des cas, le dialogue qui se développe entre celui qui écrit et celui qui le lit constitue la forme la plus pleine et la plus achevée du dialogue humain. » Comme il en aura fait plus tôt la remarque, l’écriture, qu’il s’agisse de la prose ou de la poésie, « permet d’exprimer vraiment ce qui nous apparaissait incommunicable. »  Un esprit dans sa vérité fondamentale et somme toute secrète, même pour lui-même, alors que l’on croyait cette vérité « incommunicable », parvient à se frayer un chemin jusqu’à un autre esprit. Un tel dialogue est à l’œuvre dans ces carnets. Ce dialogue, l’auteur le réalise avec son propre lecteur, lequel prendra comme ici la balle au bond ou jonglera avec elle dans ses propres rêveries, mais ce dialogue est également celui que Major poursuit avec les œuvres dont il est le lecteur assidu. Il est un écrivain qui se plaît à plonger dans des œuvres de prose qui, comme il le dit, en valent la peine. Il nous tient au courant de ses lectures. Les commente sans se soucier de recourir à un lourd bagage théorique. En cela, il est un guide excellent. Un sympathique vulgarisateur. Mine de rien, sans réel souci de faire œuvre de pédagogue, il stimule notre appétit, alimente en nous le désir de découvrir ou redécouvrir les auteurs qu’il admire. À sa suite, nous avons tôt fait de les admirer également.

Le plaisir de lecture que nous éprouvons en lisant André Major tient en grande partie à la sobriété de son style. Il n’en fait pas, dit-il, « une règle d’or », quoiqu’à l’instar des auteurs qu’il fréquente avec le plus grand plaisir, il s’adonne à une forme d’écriture minimaliste : « C’est l’absence de tout artifice stylistique chez Simenon, comme chez Emmanuel Bove, qui séduit Peter Handke. Ces prosateurs réussissent à faire voir et imaginer avec la plus grande économie de moyens. Modiano est un autre adepte de ce minimalisme. » On ajoutera évidemment à ces derniers le nom de notre carnettiste. Fénelon privilégiait le naturel de l’expression, admirait les auteurs qui s’en tenaient « aux beautés simples, faciles, claires et négligées en apparence. » Il ajoutait : « Je veux un homme qui me fasse oublier qu’il est l’auteur, et qui se mette comme de plain-pied en conversation avec moi. » Cet homme, on le retrouve dans les carnets d’André Major. Parlant de Kafka, le carnettiste écrit : « Sa prose, exempte de tout maniérisme, est demeurée un modèle dont j’ai pu m’éloigner, mais que j’ai toujours considéré comme un point d’ancrage salutaire. Kafka prenait lui-même appui sur ces maîtres qu’étaient Goethe, Flaubert et Kleist. » Cela dit, Major rappelle que Thomas Mann parlait de « l’impossibilité d’écrire autrement qu’on écrit ». Des affinités naturelles, qu’au départ il partage avec ceux dont il fait ses maîtres, entrent pour une grande part dans le style que se forge un auteur à leur contact. Quand bien même il serait lourd comme un paquebot, on ne demandera pas à un auteur de voguer tout doucement dans une yole sur un étang. Major est un auteur non dépourvu de gravité, il aborde des sujets sérieux, émaille ses carnets de réflexions profondes. Malgré tout, et je ne puis m’empêcher de citer Fénelon une fois de plus, sa sobriété confère à ses écrits le caractère amical dont j’ai parlé plus haut. Fénelon : « Quand un auteur parle au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre, pour en épargner à son lecteur. Il faut que tout le travail soit pour lui seul, et tout le plaisir, avec tout le fruit, pour celui dont il veut être lu. Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée. » On aura compris que l’écriture de Major est plutôt limpide. Ce que l’on n’a pas encore entrevu ici, c’est sa pensée.

Que pense Major ? De quoi nous entretient-il dans ses carnets ? De tout et de rien ? Oui et non. Que pense-t-il ? Eh bien, d’abord, force est de constater que s’il pense et livre ici et là l’objet de ses réflexions, il ne fait pas que penser. Il se contente surtout de bien vivre. D’apprendre lentement à mourir comme disait Montaigne ? Peut-être. L’homme a vieilli et nous le découvrons alors qu’il est encore plus jeune qu’aujourd’hui, au moment où il vient de publier ses carnets. En effet, ceux-ci remontent aux années 2008-2014. Major en les entreprenant était un jeune retraité, au mitan de la soixantaine. Au moment de les achever en 2014, il était âgé de soixante-douze ans. À ces âges, en présence de l’ombre qu’elle jette en passant, on songe déjà depuis longtemps à la Faucheuse qui rôde autour de soi. Malgré la gastrite, la sciatique et la maladie pulmonaire chronique, on est néanmoins relativement en forme. On s’active autour du chalet, on s’adonne à des travaux manuels, été comme hiver, on marche dans la forêt. Tout cela et plus encore entretient chez Major une certaine joie de vivre. Sans compter les bonheurs familiaux, dont celui que procure l’art d’être grand-père si cher à tous les Hugo de la Terre. Il écrit sur sa vie au quotidien, une vie dont il brisera le rythme tranquille pour se rendre au Portugal afin, bien entendu, de découvrir ses splendeurs, mais aussi pour y poursuivre ses travaux d’écrivain.

On suivra également l’auteur dans ses périples alors qu’en compagnie de son ami Yves Beauchemin il se rendra en Russie. Le lecteur en emboîtant le pas au voyageur fait de nouvelles découvertes. Puis, il revient à La Minerve ou à Ahuntsic, pour y retrouver Major installé à son écritoire, rédigeant ses carnets.  

Le lecteur au fil des pages en apprend aussi sur l’œuvre de l’auteur. Les carnets lui font découvrir l’œuvre du romancier, du nouvelliste et de l’essayiste. Ils font revivre aussi des pages de l’histoire du Québec. Major ne s’arrête pas longtemps à sa participation à l’aventure de la revue Parti pris ou aux événements d’octobre. N’empêche, le Portugal, la ville de Lisbonne, Moscou, la Russie mis à part, en le lisant nous sommes bien au Québec, comme en attestent, et c’est plutôt amusant, quelques tournures de notre parlure d’hier, des expressions dont l’auteur spécifie qu’elles apparaissaient chez les anciens, du genre : un melon « qui m’a raplombé, comme disaient nos parents », et encore, au sujet d’un voisin qui part vivre dans un condo : « j’ai eu droit au monologue d’un voisin qui s’apprête à ‘‘casser maison’’, comme disaient nos parents ».

La note du 22 avril de l’année 2012 explicite le titre de l’ouvrage. Elle se lit comme suit : « Bien que je franchisse le cap de la soixante-dixième année, je ne me vois pas encore comme un vieux, bon pour le cimetière, et il devrait en être de même aussi longtemps que, physiquement et intellectuellement, rien n’aura changé. J’entre néanmoins dans cette zone trouble de l’entre chien et loup. Ce qui m’incite à me retirer pour de bon dans une province intérieure où la rumeur du monde ne me parviendrait qu’assourdie comme un écho lointain. Il n’en reste pas moins que l’âge ne nous change qu’en apparence et ne nous rend guère plus sage qu’on l’était dans sa jeunesse. »

C’est entre chien et loup, plus que jamais sans doute qu’André Major, à la faveur de la contemplation d’un paysage, habite vraiment la vie immédiate. Ses séjours en forêt, ses travaux au jardin, les fleurs dans la montagne dont il apprécie la beauté et la savoureuse nomenclature — « la claytonie de Caroline au trille rouge […], le chèvrefeuille, le délicat érythrone et le dicentre à capuchon » — , ses méditations au cœur de l’hiver, sa présence à son écritoire, ses lectures, tout cela lui permet d’atteindre une certaine vérité de l’être. Il vit enfin quelque chose comme la vraie vie.

Par la fenêtre, tandis que rien ne bouge encore, je vois une scène d’hiver qui me donne une forte impression d’éternité. Mais cela ne durera guère, une autre scène lui succédera où je chercherai vainement un prolongement de la première. Et l’espèce de connivence qui s’était créée entre le dehors et moi a bel et bien disparu. Je demeure un instant immobile, comme un hibou perché attendant je ne sais quoi.

 

Carole David : Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles : Poésie : Éditions Les Herbes rouges : 2025 : Préface de Sayaka Araniva-Yanez : 90 pages

Comment produit-on de la poésie, des poèmes, et moyennant quel type d’interventions sur le langage, sur la nature du langage ? À cette question posée presque depuis toujours, les poétiques ont vocation de répondre. Y répondent-elles vraiment ? Sans doute pas, et ce, en raison de la mouvance des poèmes, lesquels n’ont rien de stable, de fixe. La poésie, en effet, bouge sans discontinuer.  Les poétiques s’empressent de la saisir au vol. Elles tentent de décrire l’univers de la poésie et les réalisations qui y sont produites. Mais elles cherchent aussi très souvent à influer sur sa trajectoire, sur la destinée de la poésie. En cela, elles ne sont pas que descriptives, elles s’avèrent également prescriptives. Ainsi offrent-elles des modes d’emploi, elles donnent à découvrir ce que devrait être un poème. Or, la poésie n’a rien d’immuable — son essence étant par définition évanescente — ; ses évolutions, pour ne pas dire les révolutions qui la redéfinissent constamment, obligent poéticiens et poéticiennes à de constantes mises à jour, à remettre sans cesse leur ouvrage sur le métier. À la fois tournés dans la direction du présent et de l’avenir, ils éclairent les lanternes de quiconque s’intéresse à la poésie. Leur métier s’exerce dans la classe de cours, dans les amphithéâtres des académies et des universités. Ils rédigent surtout des traités à l’intention des doctes, des connaisseurs et des poètes.

Un manuel enseigne une matière, des manières de faire. On y apprend des techniques. L’élève, celui et celle qui étudient consultent des manuels. Les autodidactes font de même. Le titre du livre de Carole David insiste, à la manière du pléonasme, de la redondance, sur ses supposées intentions. À vrai dire, une poétique ne se distingue pas toujours d’un art poétique. Un des plus célèbres, du moins en langue française, est celui de Boileau, grand donneur de leçons s’il en fut. La plupart des strophes du « Chant premier » de L’Art poétique se terminent par des vers qui, à la manière d’une formule, d’un dicton, condensent un précepte, — l’un des plus célèbres étant le fameux : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, / Et les mots pour le dire arrivent aisément. » Ou encore : « Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage / Polissez-le sans cesse et le repolissez ; / Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Dans son art poétique dominent les verbes à l’impératif. Ils incitent à faire ceci, à ne pas faire cela. Tout est ici prescriptif.  Ainsi se trouvent affirmé le dogme classique et tracée la voie menant à ses plus hauts sommets : « Tout doit tendre au bon sens : mais, pour y parvenir, / Le chemin est glissant et pénible à tenir ; / Pour peu qu’on s’en écarte, aussitôt on se noie. / La raison pour marcher n’a souvent qu’une voie. »

Si besoin était, il conviendrait de rappeler que Carole David, du moins à première vue, ne propose rien qui puisse de près ou de loin s’apparenter à l’esthétique classique. Et d’abord, ce terme, esthétique, il conviendrait de le remplacer par le mot éthique, lequel lui-même ne serait pas tout à fait juste, ce que propose la poète dans son ouvrage correspondant à une certaine posture politique, à un engagement tout entier de l’être au cœur des mots et du monde. Mais, ce n’est pas si simple.

La poésie chez elle se laisse difficilement enfermer à l’intérieur d’une seule et même poétique. Cette écrivaine joue très sérieusement à représenter de dures réalités. Dans ses jeux, elle se joue des codes régissant l’écriture et la lecture, s’échappe sans arrêt de la voie rectiligne que cherchait à tracer un très raisonnable Boileau. De même s’oppose-t-elle à toute velléité d’identifier des vérités poétiques, de prescrire des voies, même de traverses, son école étant la plus buissonnière qui soit. À la limite, si on l’enjoignait de prescrire quoi que ce soit, elle inciterait sans doute ses émules à ne pas se borner à suivre son exemple, à aller au-delà, à inventer elles-mêmes leur propre chemin. Et même en cela, peut-être se garderait-elle de ne pas même se dresser en contre-exemple. Comme le dit le proverbe, « là où on l’attend, la salamandre nous échappe ».

J’évoque la salamandre, animal légendaire qui avait la réputation de vivre dans le feu. Du feu, il s’en trouve à profusion chez Carole David. Il y en a beaucoup dans ses poèmes. Mais plutôt que de retenir ici ce curieux animal, je devrais parler du « dragon de soi ». J’ignore si ce « dragon de soi » se trouve dans le recueil de Carole David. En revanche, je sais qu’elle l’affronte. Je sais qu’elle mène un combat avec l’ange (ou le démon, allez savoir), qu’il y a dans ses poèmes un certain quelque chose qui fait songer à Nerval, aux « soupirs de la Sainte et [aux] cris de la Fée. » Est-ce ici l’illustration sur la couverture du livre qui me ramène au Moyen-Âge et à la fée de Nerval ? On y voit une dame d’antan, songeuse, plongée dans une rêverie poétique, tenant une plume à la main, alors que par la fenêtre quelqu’un entre chez elle par effraction. Ah ! Cela ne se voit pas dès le premier regard. Sa jambe seule apparaît dans la pièce. Y a-t-il ici un danger, une menace ? Ou serait-ce que l’intrus est le bienvenu, qu’il était attendu, et que la suite de l’histoire entraînera bientôt deux amants au fond d’une alcôve ? Des corbeaux ont envahi le toit de la maison. Un putois, une mouffette est l’animal domestique de cette fée ou cette femme ne serait-elle pas plutôt une aimable sorcière. Il y a quelque chose de cet ordre dans la poésie de Carole David. Mais n’allons pas trop vite. Un livre commence par un titre, et une page-titre, souvent illustrée. Je viens de décrire l’œuvre de Charlotte Parent. Elle ne pouvait mieux convenir à ce Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles. Revenons à ce titre.

Comment l’entendre ? Que révèle-t-il ? Il paraît facile à comprendre. Il est autoréférentiel. Il dit ce qu’il est, à savoir un manuel, plus précisément de poétique, et qu’il est destiné à un public de jeunes filles. Pour peu, on pourrait dire que ce sont des demoiselles, presque des demoiselles du Moyen-Âge, et pourquoi pas de la bonne société ? Puisqu’il va sans dire qu’une poétique ne serait pas, du moins peut-on le supposer, utile à de jeunes personnes ne fréquentant pas les écoles ou les collèges où sont dispensés des savoirs que seule une certaine élite se plaît à considérer comme étant dignes d’intérêt.

Si nous n’avions pas compris dès le titre, et l’illustration aidant, que la poète allait user de l’ironie dans son drôle de manuel, la citation qu’elle y met par la suite en exergue, suffit maintenant à nous en convaincre. Jacques Chirac, ancien président de la France, a déclaré ce qui suit, j’imagine dans le Paris-Match : « J’adore la poésie parce que c’est facile à lire et c’est bien en avion. » À mon grand étonnement, à mon retour du Marché de la poésie qui se tient annuellement à la place Saint-Sulpice, n’ai-je pas eu dans l’avion me ramenant à Montréal l’agréable surprise de voir justement une jeune passagère plongée dans la lecture de la première édition du Manuel de Carole David. Cette première édition remonte à l’année 2010, la poète avait alors entre autres honneurs remporté le prix Alain-Grandbois. Il est temps maintenant de passer aux choses sérieuses.

Si l’on sait à peu de choses près ce qu’est une poétique, il est cependant quelque peu difficile de savoir, je ne ris pas, ce que sont de jeunes filles, et difficile surtout de comprendre pourquoi une poétique leur serait tout particulièrement, quasi à elle seule, destinée. Seraient visés plutôt de jeunes garçons en quoi cela serait-il différent ? On devine pourtant que la poésie ne se scinde pas en deux « essences », deux « réalités », l’une pour les garçons, l’autre pour les filles. En fait, s’adresser à de jeunes filles, voilà qui change tout, voilà qui indique des changements majeurs non pas sur le plan du poème en tant que tel, mais bien plutôt sur le plan de la vie en général et de celle des femmes en particulier. Le titre, pour amusant qu’il soit, est on ne peut plus grave. Il est d’autant plus judicieux qu’il désigne moins une poétique qu’un ensemble de poèmes dont toute intention didactique à première vue semble exclue. Il adresse, le plus sérieusement du monde, un pied de nez à ce qu’il est convenu d’attendre d’une poétique. Son anticonformisme marque la démarche de la poète et c’est là un paradoxe, car tout dans ce « faux-titre » s’apparente à une ancienne tradition, à commencer par son lexique suranné. Il mime les intitulés les plus conventionnels. Tout en lui est ancien, alors que l’objet qu’il désigne est d’une déconcertante modernité. Rien à voir ici avec une défense (qu’on songe au sens que ce terme prend chez Du Bellay : La Deffence, et illvstration de la langue francoyse). Il faut y voir plutôt une illustration, une pratique à partir desquelles les « jeunes filles » — voyons-les plutôt comme des militantes, et non d’innocentes créatures — entreprendront de prendre leur destin en main afin de réaliser en toute liberté, au moyen entre autres de la poésie, leurs propres projets de vie. La poésie chez David fait corps avec le politique et le social. Ainsi, offre-t-elle au cœur du recueil des poèmes où l’action se situe dans la salle de cours. La poète y livre un enseignement. Un curieux enseignement une fois encore, dont le didactisme est évacué au profit d’un imaginaire avec lequel jongle le lecteur, qu’il soit ou non une jeune fille. La suggestion que libèrent les poèmes, tel un parfum, enivre et recèle les puissances du rêve. Et encore une fois, cela est étonnant, car rarement voit-on des poèmes en apparence surréalistes décrire de manière aussi forte la réalité qui nous entoure et dont nous sommes partie intégrante.

Le recueil dans cette réédition est préfacé par Sayaka Araniva-Yanez. Sa préface porte un titre : « L’épine dans la chair ». L’écrivaine ne pouvait trouver mieux. L’épine ici fait sans doute référence à ce qui, chez un lecteur, une lectrice, traverse la peau et vient s’incruster, comme expérience, comme transformation, au moyen du venin, de l’antidote charrié par l’aiguille, l’aiguille qui aiguillonne, qui injecte l’hallucination permettant de voir, du moins sur le mode poétique et grâce aux vertus du « philtre » qu’est le poème, de voir, dis-je, le monde en face — le poème permettant à qui le lit vraiment de se découvrir dans un miroir et de se réinventer. La préface de ce recueil est tout à fait admirative. Sayaka Araniva-Yanez (de façon quasi mimétique — en écho à la poésie de David) témoigne de tout ce qu’elle doit à la poète. Bien que personnel, et non à la manière du pastiche (nulle ironie dans cet hommage), le texte fait part de la métamorphose que la lectrice a connue à travers sa fréquentation de l’œuvre de David.

Ce petit recueil, à vrai dire un grand recueil, est dense, intense, complexe, riche. D’une facture à la fois classique et diablement moderne. Classique au sens où l’entend Vanessa Bell. Dans un extrait du commentaire qu’elle consacra à sa sortie au recueil, elle parlait d’un « classicisme formel ». Il est vrai que l’écriture de David est rigoureuse, fort précise dans son phrasé, la construction des phrases étant toujours solide, assurée. La poète sait y faire. Une ponctuation idoine lui permet de découper avec art l’assemblage de ses propos, soulignant avec netteté les articulations de sa pensée. Tout est clair quant à la matérialité du discours; les significations quant à elles, immatérielles, demeurant affaire de suggestion, ce qui, on en conviendra, répond en poésie aux critères de la modernité. Le recueil fait montre également d’un relatif classicisme dans la mesure où un travail d’orfèvrerie savante porte ici sur le vers et son déroulement, avec enjambements et rejets, ainsi que fine composition de la succession des strophes.

Or l’essentiel ici n’a pas encore été abordé. Je parle de densité, d’intensité, de sourde révolte, de conscience sociale déchirée, de feu. Un recueil de poésie peut et doit (je crois) regorger des qualités formelles, mais si elles ne sont pas en lien direct avec un contenu prégnant ou en tout cas offrant en partage une expérience, des vues susceptibles de toucher, voire de transformer le lecteur, la lectrice, comme le fut selon son dire la préfacière de l’ouvrage, des visées strictement parnassiennes, de construction ou de déconstruction, ne sont que jeux gratuits, amusants peut-être, mais des expérimentations se limitant à explorer seulement et uniquement les limites du langage et non ce à quoi le langage donne accès : de la pensée, de l’émotion, de l’évolution dans les mœurs, voire de bien salutaires révolutions. Carole David a choisi son camp. Elle est depuis des décennies une poète qui ne négligera ni son art ni la portée de son art. Elle mènera au plus haut point la virtuosité du poème, mais ce qu’elle hissera par-dessus tout sera néanmoins l’équivalent d’un drapeau de ralliement, oh ! sans tapage, sans roulement de tambour ! Tout de même, chez elle et d’autres poètes femmes, entre petites filles, se déploie, depuis l’avènement d’une certaine modernité, une sororité qui, dans son recueil, est franchement mise en avant. Apparaissent dans ses poèmes, maintes sorcières, fées, saintes, femmes, souvent malheureuses, en proie aux tourments et aux incendies. Sont aussi présentes de nombreuses écrivaines, dont entre autres Mary Shelley, Joyce Mansour, Emily Dickinson et Laure « mystique et exaltée.

Un poème au centre du recueil est tout particulièrement frappant (aucun n’est insignifiant). Il s’intitule « Jeanne D’Arc ». Il porte sur la condition féminine. Une conscience sociale aiguisée le traverse. Il offre un récit faisant pénétrer au cœur d’une vie de misère. Un personnage y est en proie au plus grand désarroi. Sans misérabilisme aucun, la poète nous présente une Jeanne d’Arc des temps modernes, mais sa Jeanne n’a rien d’héroïque. Elle périt toutefois dans le feu. Tout ce récit poétique est poignant, saisissant de réalisme et profond, en ce sens où il plonge le lecteur dans un univers qui n’est pas que celui d’un taudis en proie aux flammes, mais aussi et surtout un univers intérieur, la psyché malmenée d’une mère, monoparentale si mon souvenir est bon (un homme a été vu qui rôdait dans les parages avec un bidon d’essence : le mari, le père de l’enfant se dit-on, songeant alors à un féminicide).

Comme c’est souvent le cas lorsque je parle d’œuvres fortes et significatives, je mets fin à ce billet en ayant le sentiment de n’avoir rien dit. Les lecteurs et les lectrices, et pas uniquement les jeunes filles, découvriront tout ce que je laisse en suspens. Je sais grâce aux Herbes rouges d’avoir donné une vie nouvelle à ce puissant recueil. Je lève mon verre à la santé de la poète, et mon chapeau également. En vérité, ils sont rares les poètes dont on peut republier les œuvres quinze ans plus tard sans que les mites n’aient dévoré presque l’entièreté de leurs poèmes. Ceux de Carole David ont résisté aux outrages du temps. Ils n’ont pas pris une ride.  

DÉDÉ BLANC : La Grenouillère :2019 :Saint-Sauveur-des-Monts : 205 pages

Daniel Guénette est poète et romancier. Titulaire d’une maîtrise en création littéraire de l’Université de Montréal, il enseigne la littérature au cégep de Granby. Il est originaire de l’arrondissement Saint-Laurent, à Montréal. Et c’est là, d’ailleurs, qu’il a situé la trame de son nouveau roman, que l’on devine largement autobiographique.

Dédé blanc-bec est un gamin né dans les années 1950, dans la municipalité qui s’appelait alors Ville Saint-Laurent. Il est « l’enfant du milieu », entre l’aîné et le benjamin, dans une famille relativement riche, dont le père a fait fortune en affaires. Aux yeux du garçon, ce père est devenu, grâce à l’argent coulant à flots, un « comediante », une sorte de playboy, un « enchanteur » prodigue aux mille largesses. Il va jusqu’à offrir à ses fils des étés de vacances à la campagne, en compagnie d’une véritable ménagerie, dont un mouton et des chèvres, parmi lesquelles Finette est la préférée de Dédé.

La mère, quant à elle, est une « tragediante », une impératrice surnommée « la Pompadour » par le gamin. Elle souffre évidemment des écarts de conduite de son playboy de mari, ce qui entraîne l’effondrement du couple et fait régner à la maison une « zizanie silencieuse » et une « guerre sourde et froide ». Parallèlement, les résultats scolaires de Dédé chutent et ses incartades se multiplient. La présentation de la famille élargie et la mention de certains de leurs petits secrets – ainsi que de plus gros – ajoutent à l’intérêt du récit. Au fil des pages, les lectrices et lecteurs suivent l’enfant dans son parcours vers la vie adulte et sont témoins des déceptions et déchirements accompagnant cette transition souvent éprouvante. En filigrane, il est également intéressant d’assister aux transformations sociales du Québec au moment de la Révolution tranquille et des Trente Glorieuses.

Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace.

  • Recension de Gaétan Bélanger
  • Publié le 18 décembre, 2019

Parution dans le Magazine Nuit blanche : numéro 157

Nane Couzier : Le temps glisse le long des jours : Poésie : Éditions David : 2023 : 149 pages

Ce livre paraît dans la collection « Haïku » dirigée par Bertrand Nayet. Sa présentation soignée mérite d’être soulignée. Elle sert admirablement un travail non moins admirable. Après trois épigraphes, le recueil s’ouvre sur une présentation signée Nane Couzier. L’écrivaine y décrit de manière éclairante la matière de son ouvrage.

La présentation s’intitule « De l’instant vécu à l’instant-haïku ». On y découvre une réflexion portant sur les différentes temporalités qui s’inscrivent à l’intérieur du recueil. La poète parle d’une « exploration du temps ». Ces temps, au nombre de trois, correspondent à ceux qu’évoquent les trois citations inaugurales, lesquelles annoncent les sections du recueil. Le premier temps est relatif à « la longueur du jour » évoquée dans le haïku de Kobayashi Issa. Ce jour occupe une année dans le recueil : « ‘Au jour le jour’, nous dit l’écrivaine, réunit des instants saisis au cours d’une année ». Le deuxième temps se situe dans la section intitulée « Jours épars ». On y découvre « les jours lointains » auxquels fait référence un haïku de Shūōshi Mizuhara ; cette section « se présente comme un pèlerinage dans des présents antérieurs entremêlés ». On y lit de très beaux poèmes. « Dans la troisième partie s’ouvre un temps méditatif, extensible, sur fond de considérations métaphysiques. » L’épigraphe qui lui correspond est empruntée à Ozaki Hōsai. Elle se lit comme suit : « au fond de la brume / le bruit de l’eau – / je pars à sa rencontre ».

Première partie du recueil. Tout commence, comme le veut le calendrier, avec le premier jour de l’année. Premier vers : « jour de l’An ». Puis, au fil des pages, ce seront le « jour des Rois », la « Saint-Valentin », « la Saint-Jean », etc. Après un triste Noël viendra le 31 décembre : « brouillard épais / le dernier jour de l’année / sombre dans l’oubli ». N’allons pas croire qu’il y ait ici un procédé fastidieux engendrant une quelconque monotonie. À dire vrai, les quelque 120 haïkus contenus dans cette première partie témoignent déjà de ce qui, dans les suivantes, gagnera en beauté, en humanité, en gravité. Ici, comme ailleurs dans le recueil, les poèmes jamais ne sont insignifiants. Ils peuvent être légers, aériens, témoigner de ce que la vie a de plus charmant – fleurs, oiseaux, instants délicieux – ou se montrer un brin fantaisistes, ils collaborent tous à installer dans le recueil une prégnance qui jamais ne se dément.

Place est faite à la nature. La lune par intermittence revient nous saluer. La neige qui tombe alourdit le silence. La mouette s’égare au milieu de cette absence. Au retour du printemps, « les semis lèvent ». Marquant le temps, les oies reviennent. Celles-ci traversent le recueil. À l’automne, « escadrille / lancée vers le sud / les oies bavardent », puis « des cris au loin / les oies s’arrachent du froid / naissant ».

Les animaux domestiques, dont un chat, sont les compagnons de l’écrivaine. Tandis qu’elle avance « dans le blanc du journal / vers plus de blanc », elle observe « le vieux labrador / sur son tapis fatigué / leur dernier hiver ». Ce blanc du journal dans lequel écrit la poète annonce le tout dernier poème. S’y fera entendre « un crépitement / au sein de la Voie lactée ». Ce blanc symbolise l’inconnu, est l’équivalent du « bruit de l’eau » à la rencontre duquel se dirige Hōsai dans l’une des citations offertes en ouverture.

Ce livre que je lis et relis depuis quelques jours est loin d’être un petit livre. En si peu de mots, la poète a entrepris un long pèlerinage, dans le temps de sa mémoire, dans l’espace aussi auquel l’a ramenée un retour au pays natal. C’était pour y retrouver sa mère. Au comble de l’émotion retenue, mais alors d’autant plus puissante, les haïkus d’apparence anodine révèlent de poignants instants de vie et de mort : « l’accompagner / au courrier ou aux poubelles / ses petits pas », « panne d’ascenseur / marche après marche elle agrippe / la rampe ».

Dans la dernière partie, nous voyons la poète s’apprêter à entrer elle-même dans ce que Shiki appelle la nuit étoilée. On devine que son vieux labrador ne sera plus de ce monde. Les oies continueront leur incessant bavardage, mais la poète sera parvenue au plus blanc de son journal ; elle déposera la plume afin d’aller rejoindre le « noyau des morts [dont sa mère] parlait tant ».

Qu’on se le tienne pour dit, Nane Couzier signe ici un ouvrage remarquable.

Publié dans le numéro 173 du magazine Nuit blanche

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Christophe Condello : Théorème de l’inachèvement : Poésie : Pierre Turcotte éditeur : Collection Magma Poésie : 2025 : 141 pages

Depuis presque trente ans, Christophe Condello écrit et publie des ouvrages de poésie. Son récent Théorème de l’inachèvement est sa septième publication. Il se pourrait que ce nouveau recueil soit son meilleur. J’ai lu et apprécié par le passé quelques titres du poète, mais j’avoue que son dernier opus me séduit tout particulièrement. On y trouve les mêmes qualités que dans ses autres ouvrages ; mais, j’ignore à vrai dire s’il y a lieu d’avancer que le poète en soit venu ici à se surpasser — c’est là en tout cas mon impression. Il me semble que l’art de Condello s’est approfondi, ou peut-être tout simplement en suis-je venu au point où me voici enfin apte à cueillir des fruits que je juge aujourd’hui franchement parvenus à maturité.

Les poèmes sont ici plutôt brefs. Un des plus longs se trouve en ouverture du recueil : douze vers dans la première strophe, quatre dans la seconde. Certaines lignes de ce poème comptent uniquement deux petits mots. Dans le reste de l’ouvrage, seul le dernier poème est aussi long, il contient le même nombre de vers ; un plus grand nombre de strophes a cependant pour effet de l’allonger sur la page.  À cette relative brièveté s’ajoute l’économie du style. Là où certains poètes font peu de phrases, se contentant presque d’aligner des mots, évitant de les relier entre eux par des verbes et des épithètes, etc., Condello n’hésite pas, lui, à écrire des phrases complètes, du reste, syntaxiquement rigoureuses. Ses énoncés sont toutefois plutôt sobres, laconiques. Rien de lourd dans son discours, aucune grandiloquence, pas d’effets de manche. La retenue est la marque principale de ce dispositif formel. Tout y est simple, on pourrait dire naturel, mais d’un naturel tenant l’oralité à distance, le verbe faisant ici constamment l’objet d’une métamorphose poétique.

Condello ne parle ni de la pluie ni du beau temps. Souvent la simplicité du discours va de pair avec la simplicité des choses dont on parle. Le locuteur alors décrit en termes simples la campagne, parle des oiseaux, évoque les sentiments les plus communs. Mais un poète peut aussi traiter de métaphysique, d’éthique ou de spiritualité en décrivant le cours des nuages dans le ciel, en employant les mots de tous les jours et en les enfilant les uns à la suite des autres sans trop heurter les conventions les plus usuelles. C’est le cas ici. Condello aborde des sujets plutôt graves en n’appuyant jamais fortement sur les mots. La légèreté de son discours contraste avec le poids des choses de la vie suscitant ses méditations. Nous pourrions parler ici d’un certain classicisme de l’expression, à coup sûr de pondération. Mais attention ! Cela dit, nous ne retournons pas avec ses poèmes dans le sillage d’un Malherbe et ce n’est pas, je crois, la recherche de la pureté du langage poétique qu’entreprend de ressusciter le poète. Néanmoins, nous sommes avec ses poèmes à mille lieues de la surenchère, du désordre langagier ou de l’indigence en matière d’écriture.

À qualité du verbe, qualité du propos. Condello a des choses à dire. Pour bien l’entendre, encore faut-il prêter une oreille attentive. S’il n’y a rien de franchement hermétique dans ses écrits, ceux-ci pour autant ne livrent pas leurs messages au grand jour. Si je dis « messages », bien entendu, je ne réfère pas à quelque prosélytisme, du moins qui soit ostentatoire. Certes, l’humaniste ne peut réfréner son besoin de choisir son camp et de manifester ses couleurs, notamment au sujet des rapports hommes-femmes. Il ne le crie pas sur tous les toits, mais si quelques-uns prétendaient naguère que la femme était l’avenir de l’homme, il est clair qu’à ses yeux elle en soit devenue aujourd’hui le présent : son témoignage à cet effet est univoque. Si tout cela s’entend clairement, ce n’est pas d’emblée que le poète livre son propos. Il procède par touches. Çà et là, il sème des graines de sens. Lesquelles se développent au fur et à mesure où le texte se déploie. Prenons, par exemple, les poèmes de la première partie. Celle-ci s’intitule « Tout cet hier en nous ».

Une épigraphe de Leonard Cohen se lit comme suit : « Il y a une fissure en toute chose / c’est ainsi qu’entre la lumière ». Prendre connaissance d’un ouvrage de poésie n’interdit en rien d’y papillonner d’abord en grappillant, au hasard des pages tournées, des éléments qu’on prendra éventuellement soin de remettre à leur place, afin de respecter la cohérence et la cohésion de l’ensemble.

Les premiers poèmes de cette suite ont vite fait d’établir qu’ils constituent un tombeau. Or ils n’identifient pas immédiatement la personne dont on porte le deuil. Ainsi, parce que j’avais parcouru le livre en tous sens avant d’entreprendre de le lire plus sérieusement, la curiosité m’avait conduit à découvrir le tout dernier poème du recueil. Comme les derniers mots de ce touchant poème consistent en une dédicace posthume adressée au père, j’avais cru en reprenant le recueil depuis le début que le « tu », le décédé, le mort honoré dans la première partie était le père de l’auteur. C’était plutôt, j’allais le découvrir sous peu, d’un père spirituel qu’il s’agissait. Je dus tourner plusieurs pages avant d’en avoir le cœur net. Bref, si le poète opte pour la limpidité, cela n’a pas pour conséquence que la simplicité de ses vers les rende immédiatement transparents. Le référent du « tu » à qui il s’adresse n’apparaît nulle part dans le premier poème, ni dans les suivants d’ailleurs. Il faut attendre, et ce n’est pas alors une attente vaine, dépourvue de sens ou d’intérêt … attendre, dis-je, un indice. Le voici. Deux prénoms. Ils apparaissent au début d’un poème.

Adam et Lorca
se regardent
mettre la clé sous la porte
du ciel

Alors, voilà. Il s’agit, pense-t-on, des fils du poète. Ils sont en deuil de leur grand-papa. Et l’on poursuit la lecture. Au prochain poème on découvre des vers posant une saisissante question : « La mort existe-t-elle / ou est-ce la fin / de la gravité ». Puis, d’autres beaux poèmes, parfois émouvants : « Là où tu es / les nuages déferlent / par vague / un soleil fragile / pleure / sur un banc anonyme ». Et enfin, ceci : « Tu as été enterré / il y a quatre jours ». Ce sont là, se dit-on encore une fois, de beaux adieux faits à un père en allé.

Cependant, beaucoup plus loin, on lit un poème qui commence ainsi : « Une peinture de toi / illumine la ville ». Voilà qui, peut-être tardivement — avions-nous été distraits ? —, voilà qui met la puce à l’oreille. Oui, on se souvient alors des vers mis en épigraphe. Et si ce n’était pas du père qu’il s’agissait ? Le dernier poème de la suite vient bientôt confirmer que l’hommage funèbre concerne Leonard Cohen : « Montréal / cimetière de la congrégation juive Shaar Hashomayin / nous avons des fleurs dans le regard / un poète n’est plus ».

La seconde partie du recueil s’intitule « Jérusalem ». Déjà, antérieurement, le champ lexical du sacré, voire du religieux, se rencontrait dans les poèmes de la première partie. C’est encore le cas ici, comme dans tout le reste du recueil. À des mots comme « ressuscitera », « ciel », « âme », « piété » et « paradis » (mais surtout au propos lui-même, marqué par une ouverture à du sens plus grand et non pas restreint au sens qui « physiquement » et ici-bas se peut étreindre), succèdent dans le reste du recueil d’autres mots en lien direct avec le religieux et le spirituel. Dans cette seconde partie, c’est l’incursion, la visitation au cœur de la ville sainte qui témoigne de cette ouverture d’âme et d’esprit à l’œuvre chez le poète. « L’aube s’agenouille ». Ne serait-ce que pour découvrir des poèmes comme le suivant, il faut ouvrir ce livre et bien accueillir sa parole :

Une parole seule
lancée dans le vent
frisonne
trois fois le silence
des arbres
l’honore
qui
de nous
ou de la pluie inconsolable
au rythme des naissances
s’élèvera

La troisième partie s’intitule « Vous ». Deux pronoms se la partagent. Ces deux pronoms sont mis en vis-à-vis, comme en un profond dialogue remontant à la nuit des temps et prenant aujourd’hui tout son sens. C’est une histoire qui est évoquée, celle des rapports qu’entretiennent les hommes et les femmes.  C’est surtout la suite des choses qui est envisagée.

Vous libérez nos nuages
là où la nuit se fissure
nous renaîtrons
une énième fois

Pourquoi le taire ? Les poèmes ici encore sont tout simplement beaux. Qu’est-ce que j’entends par « beau » ? Je veux dire que ces poèmes sont porteurs du ciel qui est là au-dessus de nos têtes, avec son bleu témoignant de l’éclaircie, qui pour les uns est le sacré ou Dieu lui-même, et pour les autres, une manière de surcroît de sens qui nous fait poursuivre nos vies sur la voie de la réconciliation, de la réparation, d’un incertain avènement de la paix advenant à force de persévérance. Alors, quelque chose peut prendre sens dont témoignent les vers suivants : « vous et nous devenons / autre et autrement ». Et ceci : « vos gestes initient / une guérison ».

Dans « Fleurs de givre », dernier grand chapitre du recueil, le poète pose, comme partout ailleurs du reste, de nombreuses questions. Elles ouvrent à plus grand, à un élargissement de la conscience, à cette éclaircie, sorte de vivante entéléchie, résolution en quelque sorte du théorème de l’inachèvement donnant son titre au recueil : « drapés dans le vertige / ramasserons-nous / le casse-tête de nos vies / avant qu’il ne soit trop tard ». Le lexique ayant trait aux questions morales semble ici encore plus important que dans le reste de l’ouvrage : « Il y tant de menhirs / qui jonchent nos fautes ». Ces diverses questions et préoccupations témoignent de l’acuité du regard posé par le poète sur notre condition humaine. L’essence, le sens de l’existence, la valeur de nos vies sont les objets de sa quête.

Il avait écrit ce qui suit dans un des derniers poèmes de la section précédente : « nous habiterons pour toujours / un pays d’été ». Voilà où pointe l’aiguille de la boussole morale du poète. Sans doute est-ce la raison pour laquelle il est à maintes reprises question du nord dans ses poèmes. Bien entendu, ne le forçons pas à dire ce qu’il ne dit pas ; toutefois, une chose est certaine, la flèche de son arc a pour destin d’atteindre ce point où se réalise une éclaircie, là, dans « un pays en été ». Or tout cela n’est possible qu’en retrouvant en soi un certain passé. Le chemin paradoxalement y conduit. C’est une manière d’état idéalisé de l’enfance retrouvée, d’une pureté initiale, claire comme l’eau lustrale du grand baptême de la naissance : « Une goutte d’enfance / sur la joue // c’est le chemin qui nous crée / parfois / à reculons ». Le passé interrogé, remémoré, revivifié, instruit l’être que nous devenons en remontant le fil du temps : « une enfance retricotée / change nos feuillages / nacre de douceur / la mémoire / de nos insuffisances ».

Le projet de Condello embrasse la métaphysique de l’être, le sacré de la vie, le politique et le social. Du changement s’impose, de la réparation : « nous prenons la mesure / des forces imperceptibles / des saisons passées / entre perturbations et catastrophes ». Ces catastrophes sont à la fois personnelles et collectives. Le poète fait allusion aux guerres, aux débordements tout en gardant le cap sur l’éclaircie : « nous avons à pousser encore / sur le limon de la lumière ».

À genou nos prières
pataugent
en toute direction
comme un théorème
inachevé

Nora Atalla : Soleil basalte : Poésie : Éditions Unicité : 2025 : 90 pages

On me permettra, on excusera ici un long préambule.

Paul Valéry parlait de « l’amateur de poèmes ». L’opposait-il à un quelconque professionnel de la poésie, à un spécialiste, voire au poète lui-même ? Cet amateur selon lui écrivait-il de la poésie ou ne faisait-il qu’en lire ? J’ignore ce que l’auteur du « Cimetière marin » entendait par là, mais je suppose que l’expression désignait toute personne susceptible de s’intéresser de près ou de loin à la poésie.

Lorsqu’un chroniqueur rend compte d’un ouvrage de poésie, à qui au juste s’adresse-t-il ? J’imagine à l’amateur de poèmes. Or qui est ce dernier, cette dernière ? Si nous tentions d’en faire le portrait, il va sans dire que ce seul portrait ne suffirait pas. L’amateur de poèmes se présente au sein d’un tout et, qui plus est, ce tout est composite, en quelque sorte pluriel.

Une typologie proposerait au moins trois catégories d’amateurs de poésie. La première correspondrait aux zélotes, aux thuriféraires qui la portent aux nues ; pour eux seuls, le mot de Baudelaire prend tout son sens : « Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours, de poésie, jamais. » La seconde catégorie regrouperait quelques lecteurs et lectrices modérés, occasionnels, que le genre cependant séduit moins que le roman, l’essai ou le théâtre. Ils ont habituellement fait des études, ce dont témoigne leur bibliothèque où figurent quelques titres, classiques d’ici ou d’ailleurs, de France principalement, fables de La Fontaine, recueils d’Hugo, assurément Les fleurs du mal de Baudelaire, sans oublier les poésies de Prévert et peut-être celles d’Éluard. La troisième catégorie serait représentée par un rare lecteur, curieux, intrigué, qui tente de s’initier aux arcanes de la poésie. Je dois en faire l’aveu, je cherche toujours à éclairer ce nouveau venu, ce rare visiteur de passage dans le petit monde de la poésie ; je désire que mes comptes-rendus lui donnent une juste idée de ce qui se publie en ce domaine, nourrissant l’espoir de le conduire en librairie ou à la bibliothèque, afin qu’il puisse enfin mettre la main sur un ouvrage à son goût. Il va sans dire que les chefs-d’œuvre ne s’adressent pas toujours à lui.

À cette typologie, très peu scientifique je l’admets, correspond une tout aussi fantaisiste typologie, ayant trait cette fois aux ouvrages de poésie eux-mêmes. Cette typologie est si fantaisiste, du moins dans mon esprit, que je n’ose ici tenter d’en préciser quoi que ce soit d’autre que ce qui suit, et qui est vague à l’excès, j’en conviens. Pour ma part, je crois donc qu’il existe différents degrés de poésie, je veux dire que dans ce type de discours une gradation conduit du plus simple au plus complexe.

Règle générale, les poèmes les plus simples expriment les idées et les sentiments les plus communs, les plus facilement identifiables par tout un chacun ; ils suscitent l’empathie ou évoquent dans l’esprit des lecteurs et lectrices des situations, des impressions que ceux-ci peuvent aisément reconnaître. En ce sens, ces poèmes sont réalistes. Ils décrivent des lieux communs en recourant parfois à des lieux communs. Ils disent la rivière, descendent dans la rue et entrent enfin dans un café. Ils se tiennent au plus près de la prose, de la parole de tous les jours. Le sens aisément s’y fait jour.

Règle générale, les poèmes les plus complexes le sont en raison d’un traitement plus sophistiqué de la langue, laquelle peut être bien ou mal menée, parfois sortie de ses gonds, en rupture avec les conventions langagières les plus usuelles. Les assemblages de mots et d’images exigent ici un décryptage plutôt ardu. La langue s’envole, elle atteint presque le zénith. Le lecteur le moins averti échoue parfois et même souvent à saisir le sens de ces comètes dont la lumière pour lui s’étiole au fil du texte. Le poème lui apparaît, à tort ou à raison, comme une manière de casse-tête. Devant tant d’obscurité, ce lecteur peu aguerri déclare rapidement forfait. Il conclut au délire. Or, il se pourrait qu’il ne sache tout simplement pas lire les poèmes, que ce qui lui semble illogique en cette matière relève d’une logique dont il n’a tout simplement pas la clef.

Aux lecteurs aguerris du premier groupe — la plupart du temps, ce sont des poètes —, les ouvrages les plus simples et les plus complexes conviennent. Ils sont des connaisseurs. La poésie est leur domaine.

Les lecteurs du second groupe, occasionnels ceux-ci, savent ce qu’ils aiment, bien que sur le sujet de la poésie ils aient la plupart du temps des idées plutôt arrêtées, ayant lu suffisamment pour savoir ce qu’ils veulent et ne veulent pas lire. Ils font les difficiles devant des ouvrages trop relevés ou différents de ce qu’ils ont pris l’habitude d’aimer, ce quelque chose étant souvent la poésie des auteurs ayant écrit avant Rimbaud et Mallarmé. Ils n’ont retenu ni l’une ni l’autre des poétiques si opposées de ces êtres d’exception, ils préfèrent s’en tenir à des ouvrages où les façons de faire sont plus traditionnelles.

Finalement, certains amateurs de poésie se tiennent à l’écart, dans un jardin secret dont ils osent parfois sortir, humblement, timidement, afin de proposer leurs propres ouvrages à des maisons qui la plupart du temps les refusent. Ils lisent occasionnellement un peu de poésie et de préférence la plus conventionnelle. Les poèmes ne doivent pas les dérouter. À leur intention, un avertissement pourrait se trouver en tête des publications, dans le style rencontré sur nos petits écrans : « Attention ! Ce recueil pourrait ne pas convenir à certains lecteurs. » Le poème dont le caractère poétique est un tant soit peu accentué est susceptible de leur offrir de considérables difficultés de lecture, surtout lorsque sa facture est résolument moderne.

Tout cela pour dire que lorsque je rédige une recension, je tente d’éclairer la lanterne de ces différents types de lecteurs. C’est ce que je propose de faire ici avec le Soleil basalte de Nora Atalla.

Voici donc un soleil noir, qui n’est pas celui de la mélancolie, mais celui d’une proche extinction. Le soleil n’éclaire plus la condition humaine, il s’éteint au-dessus des cadavres jonchant les champs de bataille. Masse noire et sombre, lui, autrefois lumineux. L’oxymore révèle ici une bien sinistre réalité, ce basalte n’étant pas sans faire songer aux pierres d’un recueil précédent de la poète, dont le titre était La révolte des pierres. Cette écrivaine a de la suite dans les idées : elle recense des crimes, des injustices, dénonce des abus, ceux notamment de la guerre. Elle incite les hommes et les femmes à ne pas subir leur sort, à se mettre en marche, à poursuivre leurs combats. Ainsi peut être entendu l’injonction qui donnait il y a quelques années son titre à un autre de ses recueils : Morts, debout !

Ces ouvrages, auxquels il faut du reste ajouter un plus récent Varappe, sont d’une même eau, d’une même eau trouble, souvent celle où dérivent et sombrent les barques des migrants. On ne chante pas ici la joie de vivre, l’heure est plutôt à la résistance. Cela dit, lorsque la nuit tombe et même parfois en plein jour, selon qu’un vent plus doux favorise un moment de détente, l’amour vient relever les âmes en éveillant les épidermes ; les corps se rapprochent, s’étreignent et la vie durant un bref instant connaît une embellie.

Ce très beau livre de Nora Atalla est ponctué d’œuvres picturales saisissantes, d’une grande beauté. On les doit au peintre français Pierre Zanzucchi. Elles mettent en valeur les poèmes de Nora Atalla qui eux-mêmes leur rendent la pareille. On voit ici une remarquable complicité que favorise une qualité s’étendant du reste à l’ensemble du livre. Cet objet jusque dans sa matérialité, présentation, mise en page, etc., répond à des standards que je n’hésite pas à dire d’excellence. Mais un livre a beau se tenir très bien dans les mains, être agrémenté de somptueuses images, c’est à son texte qu’on demande d’abord d’être à la hauteur de nos exigences esthétiques et même éthiques. Le texte dit-il quelque chose de substantiel ? Ou son contenu est-il convenu ? Présente-t-il quelque intérêt quant à la forme ? Ou l’écriture y manque-t-elle de vigueur, d’inventivité ?  Ces questions, les auteurs eux-mêmes se les posent en écrivant et en publiant leurs ouvrages. Les doutes les taraudent. Mais nul doute ici, ce livre est loin d’être quelconque. Il est écrit par une écrivaine qui a mis plus de vingt fois ses ouvrages sur le métier. Nulle maladresse notable dans ses poèmes, mais un style qui se raffine et raffermit recueil après recueil. Voyons de plus près.

Soleil basalte est dédié « Aux disparus anonymes ». Ces derniers sont nombreux. Les poèmes permettent de leur donner un visage. À coup sûr, leurs traits sont effacés, à peine voit-on de loin la silhouette de ces hommes, femmes et enfants. Ils déambulent à la queue leu leu sur les chemins de l’errance, de l’exil : on voit qui « se déplacent des colonnes d’hommes / fantoches aveugles / occultant la route ». Les disparus anonymes meurent comme des mouches ; les mouches ont peu de prix, ces pauvres miséreux encore moins, si ce ne sont les fortunes qu’indirectement rapporte leur éviction à qui les chasse et pourchasse hors de leur territoire. Ce ne sont pas tant les dérèglements climatiques que les dérèglements politiques que Nora Atalla a dans sa mire. Dans les deux exergues qui ouvrent le recueil apparaît le mot « guerre ». Cela n’est pas innocent.

Si je reviens aux typologies esquissées dans mon préambule, je classerai ce recueil dans la catégorie des ouvrages de poésie pure et dure. André Jollès, un poéticien, publia il y a de cela un siècle environ un ouvrage intitulé Formes simples. Je crois me souvenir qu’il y associait certaines productions verbales à des constructions plutôt élémentaires, élaborées en deçà si l’on peut dire de celles qu’offrent les ouvrages littéraires. Pour situer la poésie de Nora Atalla, je parlerai donc de formes savantes, en cela qu’elle s’éloigne, se distingue grandement de la parole de tous les jours. On retrouve ici la notion d’écart. Certains poètes jouent d’un verbe qui au contraire se rapproche le plus possible de la parole la plus naturelle qui soit. À l’opposé, d’autres cherchent à moduler le discours poétique en l’éloignant des « formes simples » de la parole usuelle.

Lisons les deux premiers vers du recueil : « Le sable avale / des étoiles à rebours ». On en conviendra, cela n’a pas l’évidence d’un énoncé du type : « Passe-moi le sel. » Rien de trivial chez Atalla. De profondes pensées quant à elles peuvent être exprimées avec une relative transparence : « Tout homme est un criminel qui s’ignore. » Albert Camus. « Le sable avale / des étoiles à rebours » n’est en rien transparent.

Une forme savante en poésie requiert de la part du lecteur moins un savant décodage qu’une active collaboration, d’imaginaire à imaginaire. Rien n’interdit de se laisser pénétrer par les mots, de les laisser cheminer en soi, de se laisser entraîner par leur courant. Rien non plus n’interdit de glisser entre les mots du poème ceux qui nous viennent à l’esprit en le lisant, mais cela, n’est-ce pas ? correspond à une active collaboration d’imaginaire à imaginaire.

« Le sable avale / des étoiles à rebours ». Nous sommes, dit-on, poussières d’étoiles. Nous vivons, puis retournons à la terre. Le sable avale nos cadavres, et dans le cadre de ce recueil, le sable avale précisément les corps auxquels font allusion les épigraphes, dont la première provient du jeu de tir Black Hawk Down, un jeu vidéo. Elle se lit comme suit : « Seuls les morts ont vu la fin de la guerre. » Le sable avale les corps de ces morts. Dans le reste du poème, dans ceux qui suivront, le lexique correspond aux horreurs de la guerre. On y rencontre les mots « flamme », explosion », « armes » « tireurs », etc.

Le recueil contient un peu moins d’une soixantaine de poèmes, tous plutôt brefs. Ils occupent le haut de la page et contiennent quelques strophes, rarement plus de trois. Les vers de ces poèmes sont courts. Ces poèmes n’occupent que la moitié supérieure de la page ; tout le blanc qui en résulte favorise la rêverie méditative du lecteur. Je tiens à le préciser, le jeu poétique chez Atalla n’est pas gratuit, farfelu. Il ne se déploie pas non plus de manière cérébrale, bien qu’il soit intelligemment mené. La poète n’aspire pas à engendrer des formes poétiques inédites, pas de formalisme dans son cas. Elle produit, pourrait-on dire, de la poésie contemporaine. La poésie chez elle est un jeu plutôt sérieux, « jeu insensé d’écrire » disait Mallarmé — on entre dans la danse des mots, on leur confie presque le soin de nos âmes. Qui écrit se met à leur écoute. Qui lit en fait tout autant. D’imaginaire à imaginaire, poète et amateur de poèmes, ensemble, appréhendent le monde.

l’eau claire
au fond de l’œil
un soir d’hiver

crépitement du feu
les âmes s’enfièvrent

crêpe lourd      doigts gourds
après minuit
les corps se ratatinent
si éloignés de l’océan

Nora Atalla assiste au déploiement de sa pensée. N’en va-t-il pas ainsi chez tous les poètes ? Aux lecteurs alors de saisir la balle au bond, d’entrer eux-mêmes dans la danse des signes. Ici, par exemple, pouvons-nous croire, et si cela nous chante, pourquoi pas ? pouvons-nous croire, dis-je, que nous avons affaire à la veillée d’un groupe de combattants ou de résistants — le « crépitement du feu » m’incite à l’imaginer. Ces hommes, ces femmes en déroute (il y a des déplacements dans ce recueil, de gens forcés à fuir des oppressions) dorment peut-être dans des tranchées, dans des abris de fortune. Ou encore, ne pourrait-il pas s’agir de nous tous, éloignés souvent des splendeurs de l’océan, éloignés d’un horizon auquel nous aspirons désespérément ? Ayant à combattre pour l’atteindre.

Une chose est certaine, le sens dans les poèmes de Nora Atalla apparaît surtout grâce à la globalité de l’ensemble et non uniquement à travers chacun des mots inscrits sur la page. Il y a place à interprétation, la collaboration du lecteur est la bienvenue. Il découvre page après page la beauté de poèmes s’apparentant aux œuvres picturales qui les accompagnent. Ces illustrations sont abstraites ; le regard se plaît à y séjourner longuement. Il en va ici de même avec les poèmes.

Encore faut-il préciser que cette globalité du sens repose sur chacun des poèmes et que la part de lumière jaillissant de chacun l’emporte sur sa part d’ombre. Autrement dit, l’abstraction peu à peu en vient à rendre très concret, très saisissable, le propos de la poète.

« chaque rosier nous renvoie / aux rochers abrupts du néant // dans la prière / se perd l’écho de nos mots ». Outre le fait que ces vers soient très beaux, évocateurs à souhait, une lumière en émane qui est celle d’une joie transcendant le malheur. Ce rosier, je le vois serti au cœur d’un ensemble de poèmes qui disent l’anéantissement, sans cependant lui céder tout le terrain. Les « montagnes en muraille » dont il est question dans les premiers vers du poème que nous venons de lire ramènent à Varappe, le précédent recueil de l’auteure, reconduisent aux sommets que l’on gravit en luttant contre les horreurs de notre monde et depuis lesquels on contemple alors un versant de la vie plus souriant. Le rosier est ce sourire. Ses fleurs sont celles de l’amour. Ainsi voyons-nous alterner dans le recueil les moments d’abattement et d’élévation, de désespoir et d’espoir, de guerre et d’apaisement.

 « les jungles avalent l’espérance » comme le sable du premier poème avale « des étoiles à rebours », mais, en contrepartie, au-delà de la « prégnance de l’horreur » et bien que l’espoir soit « si éphémère »,   il devient au bout du compte possible de « gravir l’échelle de Dieu / et enfin / suivre le chemin de lumière ».  

Louise Boisclair : Ça pleurait sans le savoir : Suite poétique : Les Éditions de l’Harmattan : 2024 : 89 pages

Ce tout premier recueil réserve d’agréables surprises. C’est le premier recueil de poèmes de l’écrivaine, mais ce n’est pas son premier livre. Elle écrit depuis toujours. Des poèmes, des contes, des nouvelles et aussi des essais. Par ailleurs, elle possède une solide formation universitaire. Elle compte plusieurs publications à son actif, à L’Harmattan, aux Presses de l’Université du Québec, ainsi qu’en autoédition.

D’une docteure en sémiotique, on pourrait s’attendre à lire des poèmes savants, abstraits, voire hermétiques. Certes, si c’était le cas, on n’aurait là rien à redire. C’est un truisme, mais nul n’ignore qu’il y a place pour presque tout dans le vaste monde de la poésie. Or, dans ce tout fort diversifié, la poésie de Louise Boisclair fait plutôt bande à part. La poète se tenant à l’écart de tout courant ou presque. Son originalité vient sans doute de ce qu’elle ne cherche pas à produire de l’inouï, de l’inédit. Tout en se montrant inventive, elle n’hésite pas à puiser dans ce que la tradition met à la disposition de tous et de chacune. Bien que faisant part d’une certaine maîtrise, la forme chez elle ne révolutionne nullement le discours poétique : ses vers ne rompent pas avec la pratique usuelle ; ils sont libres, un point c’est tout. Sa poésie ne surprend pas davantage, elle dit de la manière la plus claire qui soit des choses plutôt essentielles, des choses graves. En un mot, rarement ou jamais ne se demande-t-on de quoi il est question dans ses poèmes. Leurs référents ne nous échappent pas. Leur propos est intelligible et j’ajoute fort pertinent. Cela fait de ce recueil une rareté.

Ça pleurait sans le savoir. Le titre est intrigant. Il faut lire l’ensemble du recueil pour en saisir la portée. Il ne signifie pas que l’ignorance confine au malheur. Il n’est donc pas question ici du savoir en tant que tel, des connaissances qu’un être emmagasine au fil de son existence afin de se construire et de reconstruire son rapport au monde. Il est plutôt question d’une souffrance in-sue, dont l’être ignore tout, d’une souffrance accomplissant ses ravages au cœur de l’être, tout au fond de son âme obscurcie, souffrance enfouie profondément dans son inconscient. La descente aux enfers seule rend possible une éventuelle reconstruction.

Louise Boisclair trace ici un parcours de libération. Mais avant de voler de ses propres ailes, l’oiseau devra se libérer des rets que lui a tendus sa propre existence. Ce qui est antérieur à l’atteinte de cet apex fait l’objet des poèmes que nous lisons ici. Sans jamais entrer dans les détails du drame, la poète esquisse un monde trouble, lequel est à la fois le sien et celui d’une plus vaste communauté.

C’est dans la première partie du recueil (« Durs durs les mondes violentés ») que la poète prend en compte la misère de l’humanité, notamment celle des opprimés. Cette partie offre de saisissants tableaux. La poète excelle à représenter les rudes conditions auxquelles sont confrontés entre autres les migrants, les populations déplacées, en mouvement quasi perpétuel, fuyant leur coin de pays afin d’aller vivre sous des cieux plus cléments. Les premiers poèmes évoquent les fléaux subis par ces laissés-pour-compte : « les absurdités de la guerre », la crise climatique, les ennuis de santé. Tout est ici saisissant de réalisme.

La poète donne à voir des êtres qui ne sont pas des personnages de papier. Sans représenter dans le moindre détail les pauvres malheureux qui pullulent dans les tableaux qu’elle brosse, la poète parvient en peu de mots à étoffer ses descriptions, à densifier son propos : « Après les secousses / expectorant la guerre / des femmes hommes enfants / découvrent le carnage / foulent les ruines de leur vie ». Arrivent bientôt « des soignants et secouristes ». Ils « ligaturent désinfectent suturent / des civières de déchirures ».

La ligne poétique de Louise Boisclair est solide tout en étant tenue, je veux dire nullement chargée d’épithètes ou d’adverbes. Cette relative simplicité va de pair avec un expressionnisme verbal dont la sobriété n’est pas étrangère au fait que lecteurs et lectrices sont ainsi directement interpellés par le propos des poèmes. Rien ne vient brouiller leur entendement. Mais, objectera-t-on, en quoi peut-on parler de poésie quand une langue est si claire ? Quand le poème, malgré le vers, s’apparente à ce point à la prose ? Où est le poétique dans ce qui suit ? D’abord le contexte : nous sommes en présence d’une mère fortement éprouvée, elle « se lamente / les seins asséchés ». On parle dans le poème de maltraitance ou en tout cas d’incapacité à prendre correctement soin d’un enfant : « les services sociaux / emmènent le nouveau-né / en lieu sûr ».

Où est la poésie ? La question se pose, mais elle est sans intérêt puisque le texte remplit tout à fait son mandat : il expose à notre vue une réalité mieux que ne le ferait un langage contourné, alambiqué, avec lequel la poésie est trop souvent confondue. Le travail de Louise Boisclair est plus fin. D’un raffinement qui se situe dans la précision langagière et non la préciosité. Il met en place des dispositifs textuels efficaces. Si bien que ce qui se donne à lire comme simple description de la réalité, disons la scène suivante : une embarcation en haute mer, emplie de miséreux que la poète n’évoque pas, qu’elle ne montre pas. Elle se borne tout simplement à mentionner que « la noirceur a avalé la côte ». Elle évoque un prochain débarquement. L’attente comble « les heures de surplace ». Tout cela représente une réalité très concrète. Or ce poème peut être lu à un autre niveau, et s’avérer une allégorie de la situation commune à tout être humain qui se projette dans l’avenir, imaginant des jours meilleurs, des « ailleurs ».

La palette de l’artiste est riche. D’une section du livre à l’autre, le style se transforme et, bien qu’une grande unité soit la marque de ce recueil, le propos lui-même fait l’objet de maintes variations. Tout à fait différents des premiers poèmes, on peut lire des poèmes dialogués au milieu du recueil, précisément dans la troisième section, celle qui donne son titre au recueil. Ces poèmes ancrent encore plus profondément le discours poétique dans le monde réel. Leur caractère oral contribue à renforcer le lien que la poète tisse avec le monde réel. Tous les poèmes de cette partie ne se présentent pas sous la forme dialoguée ; il n’empêche, leur simplicité a aussi quelque chose qui tient de l’oralité, de la parole recueillie au plus près de l’être. Je ne peux m’empêcher de citer un poème in extenso. Ce n’est pas le plus important poème du recueil, mais il donne une idée assez juste de l’ensemble du recueil. J’en citerais volontiers plusieurs autres dont j’apprécie la prégnance, la nécessité.

Quand il n’était pas là
on se demandait où il était
ce qu’il faisait pourquoi il n’était pas
où nous l’attentions

quand enfin il arrivait
plus ou moins ivre
il titubait vers la chambre
cuver ses impensés
éructer son trop-plein
il n’était pas là

quand il était là
à jeun, sans alcool
aucun mot ne sortait
de sa bouche muselée

le regard fuyant
il mangeait à table
perdu en lui-même

devant nos questions
derrière son cœur
troué gêné troublé  

il était ailleurs
là ou pas
il n’était pas là.

Comme on le constate ici, la poète a l’excellente idée de terminer son poème avec un point. Tous ses poèmes se terminent ainsi, cela élimine de possibles ambiguïtés. Dans certains ouvrages de poésie, il arrive que nul procédé n’intervienne afin de rendre distincts les uns des autres les différents poèmes. Si un tel effet de continuité peut être recherché, il risque néanmoins d’embrouiller le discours.

J’évoquais au début de ce billet un parcours, une trajectoire. Toute une vie ici est résumée, à la manière d’un bilan à la fois personnel et impersonnel. L’auteure ne confie rien d’elle-même sinon au moyen du filigrane. Elle est à la fois présente et absente de son recueil, s’effaçant souvent derrière ses personnages, dont certains sont à coup sûr des personnes que très certainement elle a côtoyées de près, parfois de trop près —songeons à cet ivrogne trop bien dépeint pour ne pas être vrai, pour ne pas être directement sorti de la vie réelle de la poète.

Il me semble qu’un verbe décrit la plus profonde pensée de la poète, il s’agit du verbe « subsumer ». Le tout dernier poème du recueil en constitue presque une définition, il dit en tout cas le point d’arrivée, de libération atteint par la poète. Je le cite.

Les revers mondifient le monde
jusqu’au moment où
le Monde et ton monde ne font qu’un.

Grâce à cet ouvrage la poète aura partagé avec les autres son ascension, sa remontée du fond de l’abîme à « l’éveil de la clarté ». Sa propre expérience la rapproche de ceux et celles auxquels elle a consacré la plupart des poèmes de son recueil, sa personne s’inscrivant dans le plus vaste ensemble.

Cette expérience, non pas une expérimentation, non pas un exercice entrepris froidement, il conviendrait d’en parler en termes d’existence. La poète aura utilisé différents mots pour décrire son périple, dont le plus criant est celui de trauma. Des images en donnent la mesure. La poète utilise le champ lexical de la chute, du trou : « impossible de moisir au fond du trou. » Il lui a fallu trouver, quitte à l’inventer, une corde tendue, « la corde de rappel ». Ça pleurait sans le savoir. Il a fallu comprendre pourquoi et trouver le moyen d’accéder à la lumière.

Seul le scalpel
de l’analyse
a pu trancher
les nœuds.  

Pierre Perrin : Le goût de vivre : Essai : Éditions Possibles (Hors-série) : 2025 : 160 pages

D’un tel livre, impossible de tout dire. On y trouve de belles pages consacrées à l’amour. La poésie y tient une place de choix. L’auteur souligne ses liens avec l’âme, car la poésie l’élève, et réciproquement. « Comme un enfant cherche sa voie, le poète balbutie et lève un rythme qui le jette en avant de lui-même ». Un chien occupe dans son âme une niche dorée. C’est un chien qu’il n’oublie pas. Presque tous ses livres lui réservent une mention spéciale.

D’un tel livre, impossible de tout dire. En matière de langue et d’écriture, l’auteur y prêche par l’exemple tant sa plume est à la fois ferme et virtuose, capable d’imprimer dans la page un généreux sillon de sens, apte à susciter la réflexion et la rêverie. Cet écrivain parvient aussi à nous émouvoir. Çà et là se trouvent des enchantements, des bonheurs d’expression. Pierre Perrin invente des formules saisissantes. « On n’a jamais vu de parents manchots souhaiter que leurs enfants soient culs-de-jatte. » Chez lui, réfléchir se fait parfois en souriant. À l’occasion, sa rage de vivre le conduit à ruer dans les brancards. Il ne se gêne pas pour dire ce qu’il pense, au risque de froisser des frilosités.

Son livre serait donc un essai. C’est ainsi du moins qu’est présenté Le goût de vivre. Certains diront qu’il s’agit plutôt d’un recueil d’essais, puisqu’on y traite de différents sujets, abordés du reste de manière composite. L’auteur, bien entendu, a de la suite dans les idées, cela paraît indiscutable. De chapitre en chapitre, il ne les développe cependant pas en suivant un fil linéaire, en construisant bloc sur bloc l’édifice de sa pensée. Sa liberté est grande, il en dispose à sa guise.

Ce livre, je tiens à le préciser, est véritablement un essai. Certes, la matière dont discute l’auteur est diverse. Il s’interroge sur les aspects multiples du vivre en société : l’amour, la guerre, la religion, la politique, la Droite, la Gauche, l’éducation, la culture, le monde des livres, la poésie, la modernité, etc. sont les sujets qu’il scrute et analyse. Il pose des questions ; il prend position.

Il ne s’agit pas pour Pierre Perrin de toucher à tout. Il ne procède pas à la manière du dilettante qui en fantaisiste survole le monde au gré de ses caprices afin d’ajouter çà et là son grain de sel. L’heure pour Perrin est plutôt grave. Il a vécu. Le temps des bilans pour lui est venu, le temps de la transmission, du legs. Il écrit pour la suite du monde. Non pas en désespoir de cause, mais parce qu’il croit fermement que le goût de vivre doit également animer les générations futures. C’est à elles qu’il s’adresse. Il parle aux jeunes gens, tente de les aiguillonner, de susciter en eux le désir de l’action et du savoir, de la culture et de la curiosité, de la lucidité surtout et de l’amour.

Sur la quatrième de couverture, il apporte des précisions sur la nature de son ouvrage, sa genèse, sa fabrication. S’il est un lieu où d’ordinaire l’écrit s’élabore au plus près du sujet, c’est bien celui du journal intime, où jour après jour se trouvent consignées les émotions ou encore les opinions, les pensées. Une âme sensible y panse ses blessures. Ce n’est pas le cas ici, mis à part des incises où le chien adoré de l’enfant qu’était Pierre est dans sa mémoire une fois de plus victime d’un crime. J’y reviendrai peut-être. L’auteur lui-même y revient toujours, preuve que l’enfance jamais ne nous quitte vraiment.

Si l’âme sensible verse des pleurs dans un journal intime, un esprit rigoureux y recourt plutôt pour pousser plus avant l’ensemble de ses idées. L’actualité stimule ses réflexions, le monde tout autour les inspire. L’être ne se referme pas sur soi, ne contemple pas son nombril, ne numérote pas ses abattis. Bien au contraire, il s’ouvre aux autres, prend note des plaies du monde contemporain, réfléchit à des solutions, profère des mises en garde. C’est ici ce que fait l’essayiste. Du haut de ses trois quarts de siècle, au risque de passer pour un « père-rigueur », il adopte la posture du moraliste. « Une morale doit s’incarner. » Il tranche. Quelque chose comme le mal existe, il faut l’admettre. On doit identifier et combattre les maux qui accablent notre siècle. Pierre Perrin est un écrivain engagé. Il parle de ce qu’il adore et ne craint pas d’afficher ses détestations, de dénoncer des aberrations, des abus. Il en voit chez les politiques, les idéologues, les artistes et les écrivains. Dans les médias aussi. On peut être ou non d’accord avec lui sur certains points, partager ses coups de cœur, ses aversions. Quel que soit notre camp, force est d’admettre que l’auteur n’avance pas ses pions à l’emporte-pièce. Ses positions ne sont jamais prises à la légère. Voici un homme qui s’informe, qui tient compte des faits. Ses arguments sont étayés. Des chiffres, des statistiques les appuient. Le « père-rigueur » respecte les principes qu’il met en avant : il ne fait pas que promouvoir « la nécessité de la rigueur », il l’applique en tout et partout dans son travail. Sa pensée est rationnelle.

En matière de goût, les calculs sont cependant moins efficaces. Certains goûtent l’œuvre de Proust, d’autres pas. La fine gastronomie littéraire ne nourrit pas le plus grand nombre. Difficile de prouver que les écrits d’Yves Bonnefoy l’emportent sur ceux de Jacques Prévert. Tout dépend de qui lit qui. Bien sûr, les littéraires peuvent discuter savamment et faire valoir intelligemment leurs positions. Quand Pierre Perrin parle de poésie, il dénonce des impostures. Quoi qu’il en soit, il parle en connaissance de cause. Il aime, il déteste. On le suit ou pas.

On justifie sans trop de mal une position politique. On argumente. Du reste, quelque chose comme la science politique existe, mais la politique souvent la contredit. On aura beau concevoir des mesures concrètes et raisonnables pour lutter contre la pauvreté, les intérêts du commun sont souvent fauchés par ceux qui tirent les ficelles de la haute finance ou du pouvoir. On imagine facilement un Pierre Perrin lisant le journal de la première à la dernière page, très au fait des informations, éclairé, et ne prenant pas les vessies pour des lanternes. Il vit en France. Aujourd’hui. Le passé demeure pour lui un point de référence. De grands penseurs de l’Antiquité à aujourd’hui, en passant par la Renaissance et les siècles de la grande Histoire, nourrissent ses réflexions. Dans le chaos, Montaigne l’aide à réfléchir. Mais force est d’admettre que Montaigne n’a connu que l’intelligence des humains et non celle de l’IA, que les guerres de religion ne sont plus ce qu’elles étaient, que la France a changé de visage. Elle fait face à des enjeux que les Français doivent envisager au présent, avec les moyens actuellement à leur disposition. Ceux dont dispose Perrin sont de l’ordre du littéraire. Les problèmes du monde où il vit, où nous vivons, le submergent et nous submergent tout autant. Comment y voir clair ? Certainement pas en chaussant des lunettes roses.

Où en la France aujourd’hui ? Perrin ne vit ni au fond d’une grotte ni dans un jardin fleuri à l’écart du monde. Depuis sa petite enfance, passée dans un monde rural qu’on peut facilement imaginer homogène quant à sa population, son pays s’est grandement transformé. De nouvelles tensions sociales ont surgi. Des Français se sont écriés : « La France aux Français ! ». On veut un peu partout dans le monde, par exemple dans le pays de Trump, fermer des frontières. Ailleurs, on ouvre les bras, on accueille. On se montre généreux. Dans son essai, l’auteur se penche sur la générosité. Jusqu’où peut-elle aller ? « La générosité à courte vue ferait offrir à un aveugle ses lunettes. » — « L’égalité peut se régler au cordeau, dans la façon taille-haie ; la générosité de principe cisaille tout ce qui dépasse. » — « Générosité de slogan, dureté du portefeuille ! » Une autre citation éclaire le sens de ces énoncés. La voici.  

« La crise est profonde ; l’issue improbable. L’élévation du plus grand nombre révèle une injustice. Les capacités de chacun ne sont plus reconnues à leur juste valeur. Est-ce que surcharger une barque décuple le risque de chavirer ? Est-ce qu’à recueillir toute la misère du monde en France, en Occident, la vie des natifs ? … Une telle interrogation reste un crime de lèse-égalité. »

J’ai mentionné le caractère hybride de cet essai. Il s’explique par le fait que l’auteur a prélevé la plupart de ce qui constitue ses chapitres dans le journal qu’il a tenu à partir de l’année 2015. Cela donne droit à de la variété. Celle-ci n’entache pas la cohérence de l’ensemble. J’en veux pour preuve, et de la variété et de la cohérence de l’ensemble, un petit morceau justement intitulé « Le généreux ». Il s’agit d’une fable. Une fable dans un essai ! C’est dire l’originalité de l’ouvrage.

Je résume. Malheureusement, on perdra la saveur du texte : Sur le seuil de sa porte, l’ouvrant largement à qui passe devant, se tient le Généreux. Et pauvres gens, miséreux, malades de se précipiter alors les uns à la suite des autres dans son humble demeure. Peu à peu, des objets disparaissent. Un invité s’intéresse de trop près à la fille. Il la force. Ce qui a si bien commencé se termine dans le sang. Les nouveaux venus murent « de l’intérieur la porte de la maison. »

Voilà ! Pierre Perrin a osé cette fable. Les méfaits de la générosité y sont-ils généralisés ? La générosité est-elle caricaturée ? Une chose est certaine, l’auteur n’a pas la plume dans sa poche. Il l’en sort pour écrire le plus librement du monde. Sa fable peut donner froid dans le dos. Crainte de ce à quoi peut conduire un excès de générosité ou indignation de ce que l’on puisse aller jusqu’à parler d’excès, dès lors qu’il est question de générosité. Soyons honnêtes. Ouvre-t-on vraiment sa porte aux indigents ?

De nos jours, de moins en moins, on semble faire à Rome comme les Romains. On en perd son latin. Un timoré ne le crierait pas avec autant de force que notre auteur. Il n’use pas d’une langue de bois. Chez lui, un chat est un chat. Quand on le laisse entrer chez soi, il arrive qu’il rugisse comme un chacal, disons plutôt un tigre. Mais, comparaison n’est pas raison. Soyons plus précis ; tenons-nous-en à ce qu’écrit Pierre Perrin, noir sur blanc, en regardant le monde droit dans les yeux.

Il écrit ceci : « Comment interdire [le viol], quand la pornographie le livre à tout gosse connecté, qui formate son cortex, et que l’Islam en fait un de ses points cardinaux […] ? » — « Quand elle veut recruter en France, une religion de sept siècles plus jeune que la catholique avance : ‘’ L’Islam est paix. Pourtant, la France nous rejette, qui refuse le port du voile, la non-mixité, le halal, la prière. ’’ La victimisation s’ensuit. » — « Si une civilisation fracture la paix, la charia prône l’éradication des civilisations qui la contestent. » — et : « Les livres qui appellent à « la guerre sainte » sont à détruire, et au premier chef ceux qui les propagent. Vivre en paix est à ce prix. »

On ne saurait avoir moins froid aux yeux. Au risque de jeter de l’huile sur le feu, notre essayiste écrit en libre penseur. Ce faisant, il donne à réfléchir. « [Il] cultive le doute, sans l’ériger en dogme. » Il n’hésite pas à faire valoir ses convictions. Celles-ci reposent, c’est là un principe auquel il ne déroge pas, sur l’étude et l’analyse : « De ce que l’école enseigne, il faut conserver la méthode, dégraissée des idéologies, et toujours exiger la cohérence du discours. Si une conviction s’érige après qu’un faisceau de preuves l’éclaire, adoptons-la. Taire ses convictions, c’est se mordre la langue. » Perrin ne se mord pas la langue. Quelles sont ses convictions ? Quelles sont ses objections ? En faveur de quoi milite-t-il ? Contre quoi monte-t-il aux barricades ?

Une utopie l’anime. Je dirai sous peu en quoi elle consiste. Dans la colonne des pour, voici les principaux. Le premier chapitre s’intitule « Qu’est-ce que vivre ? ». L’amour arrive en tête des réponses données par l’auteur : « Nous vivons pour respirer l’amour et l’inspirer plus profond, au large, apprendre et posséder, nous surpasser. » Chez lui, le goût de vivre ne va pas sans le goût de lire. « Lire, c’est vivre, écrit Proust, que sa chambre tendue de liège abritait. Mais vivre, c’est aussi lire … le monde tel qu’il se presse à notre rencontre. » On ne s’étonnera pas de voir l’auteur faire la promotion de la curiosité intellectuelle. L’école doit y pourvoir. Par après, chacun pour soi doit y voir, poursuivre sur la lancée de la curiosité que l’école a instillée en lui. La culture est un bien qui se conquiert et doit être développé. Lire, c’est ouvrir des livres et partir à l’aventure, mais attention ! Il est des aventures autrement nourrissantes que celles déployées par les manufacturiers du seul divertissement. L’auteur n’est pas rabat-joie, il rappelle cependant que le livre peut à la fois instruire et divertir. En cela, notre homme est classique. Or instruire, chez lui, s’avère un processus lié à la rencontre de l’autre. Lire, c’est partir à la découverte. C’est développer son être, ouvrir ses yeux sur le monde. Certains livres offrent un tel type d’aventure. Pas tous. Avec les mauvais livres pourrait commencer ici la liste des contres.

L’auteur se montre intraitable sur la question de la langue et de sa correction. Il n’en démord pas. En cette matière, il est contre toute forme de relâchement, surtout quand il s’agit de livres. Il souligne des fautes chez les plus grands ou les plus célèbres — ce ne sont pas toujours les mêmes. Mais il y a pire que les fautes, il y a les phrases sans queue ni tête, formulées maladroitement, boiteuses, pauvres phrases, maigres de sens. Elles pullulent dans certains romans. Et même en poésie. « À côté de ces misères, des métaphores en cascade ne concourent-elles pas au charabia ? Que peut bien refléter un ‘‘miroir / forgé par les entrailles / d’un cerf en brame ’’ ?

Perrin rappelle qu’à la fin de sa vie, Roland Barthes « déplorait le massacre de la langue française. Il déplorait la perte de la ‘’ Phrase absolue ’’, massacre auquel il avait contribué en imposant … la modernité. » On ne s’étonnera pas de découvrir bientôt un aveu très cinglant : « Je hais les modernes […] » On permettra cependant à l’auteur de justifier cette déclaration. On la lira en prenant en compte ses arguments. Par exemple, dans le domaine de la poésie, ne peut-on prendre en considération ses constats ? N’offrent-ils pas matière à réflexion ? N’y a-t-il pas lieu pour les poètes de se livrer à un sérieux examen de conscience. « La poésie vrombissait la langue des dieux. Les dieux récusés, la langue en charpie la tue. La pensée en capilotade confine cet art, sinon au silence, du moins au pilon. Le public ne boude pas la poésie ; ce qui en tient lieu le fait fuir. Abruti par ce qui remplace l’excellence, il l’ignore. » Je rappelle un titre, celui d’un ouvrage suscitant encore aujourd’hui la controverse. Il a été écrit par Roger Caillois. Les impostures de la poésie.

Il arrive à Perrin de déplumer des gloires souvent consensuelles. Il écorche au passage des écrivains, primés pour la plupart, que plusieurs révèrent ou qui depuis longtemps tiennent le haut du pavé. Il ne pardonne pas la platitude, les pensées à ras de sol ou qu’il tient pour telles. Là encore, on peut abonder dans son sens comme on peut s’interroger sur ce qui motive ses rejets. Il les justifie.

Si la science et la raison soutiennent ses idées sur le monde et la société en général, pour ce qui a trait aux lettres, c’est une autre affaire, une affaire de goût. Lui, il a envie de vivre et d’aimer. Il goûte les ouvrages qui célèbrent la vie, qui donnent le goût de vivre. Il voit d’un mauvais œil un nihilisme ambiant auquel il oppose une espérance. S’il a destiné son livre à la jeunesse, c’est qu’il croit fermement aux possibles qui s’offrent aux jeunes générations. Pour peu, qu’elles ne rejettent pas les héritages, en un mot la culture et les rigueurs de l’analyse, elles seront en mesure d’opérer dans le monde les changements qui s’imposent. Je crois ici important de citer un large extrait du chapitre qui a pour titre « Qu’opposer à des crécelles ». Dans ce passage, l’auteur résume en peu de mots la situation prévalant dans le monde actuel. Il fait par ailleurs une étonnante proposition.

« La géographie fait l’Histoire qui, souvent, remodèle la géographie. Sur les cinq continents, combien de territoires deviennent des pays ? Les gens qui les habitent forment des peuples ; ils ont des habitudes. Quand certains usages du voisin semblent insupportables, ou d’innombrables rivalités entre les citoyens, une guerre intervient. Le multiculturalisme assure une autonomie pour certains étrangers, mais la coexistence sur un territoire, voire un pays, au milieu d’un peuple originel, de façons de vivre lointaines, importées, heurtent certains : l’excision des jeunes filles chez telle population, l’appel des cloches en Occident, celui du muezzin au Levant, une lapidation de femmes adultères ou, plus moderne mais aussi délétère, une correction sans procès par un jet d’acide au visage. La paix peut-elle exister sans une cohésion de mœurs, voire de pensée ? Un regard soutenu figure ici et là une invitation sexuelle, ailleurs un affront. Où fixer la bonne interprétation ? Pour savoir, il faut apprendre, réfléchir, à défaut d’avoir voyagé, sans trop oublier le peu qui s’impose à notre cervelle. Des hommes s’en dispensent, qui croient aux bienfaits de la surprise, au vivre plus fort dans l’inconnu. Aussi, vanter une société vouée à l’incompréhension, aux déchirements, confiée parfois à des chefs qui s’entretuent par l’entremise de leurs fidèles, est-ce durable, est-ce viable ? Certes, il faudrait que les cinq continents ne constituent plus qu’une confédération, la guerre enfin reléguée au passé. On en est loin. »

Il est temps de mentionner ce qui importe le plus aux yeux de Perrin, temps de faire place à ce qu’il entrevoit pour l’avenir. Dans quelques passages, il formule un souhait, un espoir. Il esquisse un rapprochement avec le loin dont il vient d’être question, avec ce loin qui est le loin le plus lointain qui soit, non pas un rapprochement avec Dieu — il s’est clairement prononcé à son sujet —, mais plutôt avec le moment où sera inaugurée une paix viable à l’échelle de la terre. Le poète évoque des « frontières élargies », la fin des « pays-nations d’origine devenus des régions [souscrivant] à une langue commune ». À l’horizon, si son souhait se réalise, se dresseront « les États-Unis de la terre. » Il prononce le mot utopie et souligne que lui ne sera pas là pour assister à l’avènement de ce monde nouveau. Je ne puis m’empêcher de penser qu’une telle utopie a de quoi plaire autant aux tenants de la Droite (« parfois maladroite ») qu’à ceux de la Gauche … Somme toute, l’idée sourira peut-être davantage à ceux qui s’identifient à la Gauche, puisqu’elle participe des idéaux de fraternité, de liberté et d’égalité. 

Denise Desautels : Elle, Ulysse – Un retour : Poésie : avec des œuvres de Stéphanie Béliveau : Noroît : 2025 : 128 pages

Je n’avais d’abord pas prêté attention au sous-titre de cette œuvre. C’est là pourtant davantage qu’un simple détail. Du reste, rien dans ce livre n’est un simple détail. Le moindre mot importe. Pierre dans certains cas ou caillou que l’on doit retourner pour éviter de n’en lire que la surface : le menu ici est de taille, jamais négligeable, à la virgule près. Certes, Elle, Ulysse, comme titre a de quoi accaparer l’attention du lecteur. C’est là un titre étonnant, qui fait oxymore, bouscule une longue tradition, semble annoncer que sera régénérée ici la fiction homérique, que sera androgynisé en quelque sorte son héros légendaire, du moins en apparence, mais là ne se situe pas le propos de Denise Desautels. L’incursion qu’elle accomplit avec son livre n’a donc nullement trait à la question du genre, bien qu’Ulysse soit féminisé. Le personnage dont la narratrice retrace, évoque et poursuit le parcours (parcours qui va dans tous les sens jusqu’à celui du retour), le « elle » du titre, partage plutôt avec Ulysse, son pendant masculin, une inscription marquée fortement dans l’errance et le voyage. Ainsi, ce titre est-il de l’ordre de la comparaison, les deux personnages ayant en commun de traverser des mers. Ils ne se fixent nulle part, quoique vers la fin de leur existence, aimantés par l’origine, les voici s’aventurant sur le chemin du retour.

L’ouvrage principal est précédé de Mes solitudes, une suite qui, comme le mentionne la poète dans un bref avant-propos, semble ici « avoir trouvé sa place », en tête donc d’Elle, Ulysse. Les deux textes se font en effet écho. L’un annonce, l’autre développe. Dès la première page de Mes solitudes, comme déjà inscrite dans le retour d’Elle, Ulysse, la poète écrit : « Quoi qu’il arrive l’enfant se tient toujours là debout douloureuse. » Cet enfant est celle qu’on retrouvera dans la seconde partie du livre. Elle est « [d]es décennies plus tard inconsolable celle que (la poète) traîne de livre en livre. » De fait, on tourne la page et l’enfant dans le second poème en prose est toujours là. Or la fillette n’est pas seule. Sa mère est aussi présente. Pénélope sera son nom dans la seconde partie (Elle, Ulysse). Sa mère, « s’infiltrant par tous les pores s’emparant goulûment de chaque parcelle du corps de son orpheline fille […]. Puis l’avalant. »

La difficile relation mère-fille fait l’objet des deux « récits ». Je parle de récits. Ai-je raison d’utiliser ce terme ? Oui et non. Oui, parce que la poète raconte une histoire. Non, parce qu’elle fait plus que simplement raconter ou en tout cas, elle le fait sur un mode qui bouscule les catégories des genres littéraires. Nous avons affaire ici à du texte, du texte poétique certes, où la fiction occupe une certaine part (selon ce que lecteurs et lectrices viendront suppléer en imagination ou par le prolongement de leur interprétation), fiction ne serait-ce qu’en vertu du traitement poétique, de ses processus de métaphorisation. Mais davantage que de fiction, il faudrait parler de la lecture analytique qu’entreprend ici la poète en revenant sur ses traces, en remontant le fil de ses voyageries. Voici Denise Desautels métamorphosée en Ulysse, voire en Thésée. La poète parcourt le long dédale de son existence. La poésie sera son fil d’Ariane. Sa mère sera le Minotaure. Mais en traversant ainsi sa propre histoire, il ne s’agira pas pour la poète de tuer, sinon symboliquement, le monstre qui depuis l’enfance a noué son cœur d’ « orpheline » (une autre Orphée) et dont la poésie sera l’instrument non pas de guerre, mais de pacification — le retour préludant sans doute à une ultime réconciliation.

Des images du premier texte sont reprises dans le grand Elle, Ulysse. Par exemple, dans les deux cas, la fille est comparée à une marionnette (une « minuscule marionnette manœuvrée au gré d’une adroite obstination maternelle. » peut-on lire dans Mes solitudes. Ici, comme là, la mère se méfie de la bougeotte de sa fille. De ses agitations hors de son giron. Le constant remue-ménage de sa fille, elle le redoute, la conduira au grand déménagement, au départ. La mère condamne l’emprise qu’exerce sur sa fille la fascination de l’ailleurs : « L’ailleurs est dangereux. » (Mes solitudes) Cette suite brève aborde, comme le fera Elle, Ulysse, aux rivages de la toute dernière solitude, celle où le corps fatigué entrevoit sa fin prochaine. Le texte se termine de fort belle manière : « Or déjà l’insomniaque vieillissante réclame une main aimée dans la sienne au dernier moment. »

Elle, Ulysse est à mon sens un texte majeur. Or, je le confesse, j’ai parfois eu de la difficulté à lire la poésie de Denise Desautels. Il me fallait persévérer pour y trouver ma voie. Les pierres à retourner me paraissaient lourdes. Les cailloux freinaient ma lecture. Il me semblait que pierres et cailloux, dressés en quelque sorte à l’horizontale, formaient un mur hermétique m’interdisant l’accès au sens du texte, aux propos de la poète. À dire vrai, j’avais peu fréquenté ses ouvrages.

Il est des poètes qu’on doit approcher en y mettant du temps. Il faut les lire lentement. S’habituer à leur univers. Il n’y a rien de très simple dans la poésie de Denise Desautels. Sa sensibilité est telle qu’il semble falloir à la poète emprunter les voies de l’intelligence pour dénouer les nœuds qui lui enserrent le cœur. Chose certaine, dans Elle, Ulysse, ainsi que dans Mes solitudes, lecteurs et lectrices parviennent non sans aisance à suivre son parcours, ses déambulations dans les dédales de sa mémoire, dans le labyrinthe d’une histoire dont elle remonte le cours. Oui, tout cela demeure fort intelligent, mais non point hermétique, pas de mur ici dressé, si jamais il en fut, faisant obstacle à la collaboration du lecteur.

Denise Desautels est une perfectionniste. J’ai évoqué l’importance du moindre détail dans ses poèmes. Il faut lire aussi soigneusement qu’elle écrit. Lire vraiment afin d’apprécier la justesse des citations données en exergue : « Une mère morte est un fantôme, et c’est pire. » Diana Colonna. Je ne commente pas. Et je ne commente pas non plus, ces quelques mots inscrits sous le titre : « Elle. / C’est elle. / C’est moi. // Peut-être nous. » Je ne commente pas, sauf à dire que j’avais tort de dire qu’il n’y a rien de simple dans la poésie de Denise Desautels. Ces paroles sont limpides. Souvent ce sont les lecteurs, moi en tout cas, qui manquent de simplicité, qui lisent sans lire, comme ici, ces mots qu’on risque de ne pas suffisamment méditer. La poète n’a-t-elle pas évoqué dans Mes solitudes ce qu’elle a appelé « la solitude universelle » et cité en exergue les mots de Nicole Brossard : « Solitude encombrée d’humanité » ? Elle, Ulysse, bien que fortement autobiographique, ne raconte pas que les démêlés (nœud encore) de la fille et de la mère, mais réfère, à travers le tissu de sentiments et de réflexions de la poète, à des expériences résonnant aussi chez autrui. Oui, elle, c’est aussi « Peut-être nous. »

À ce stade-ci de mon compte-rendu, force est d’admettre que je n’ai encore rien dit. Certes, j’ai laissé entendre que cet ouvrage est riche et magnifique, qu’il traite de la relation problématique d’une fille avec sa mère, j’ai opiné du bonnet à l’idée voulant qu’au creuset de la vieillesse soit encore présente la jeunesse, que l’enfant ne meurt pas et qu’au retour les méandres de la mémoire font encore entendre ses cris, sa tristesse et ses souffrances. Enfin ! J’ai dit tout cela, mais je n’ai rien dit. Rien de la beauté de ces poèmes. Rien de la savante composition de cette œuvre. Enfin, je n’ai ni souligné la trajectoire que connaît ici la poète, ni mentionné les étapes de sa démarche aboutissant à une certaine réconciliation. Après tant de rage, d’accusations et de reproches, de condamnations, voici que vieillissante, la poète pose un regard neuf sur son passé. Il n’y aura pas ici de réparation simpliste, de lunettes roses déformant la réalité, de facile révisionnisme, pas de happy ending à la Disneyland. Mais, quelque chose comme un rêve, une vie rêvée apparaîtra, un espoir, disons, des vœux, l’évocation d’une certaine utopie, une prise en charge de la destinée de l’humanité, alors que la guerre ne cesse jamais de faire ses ravages. La solitude de la poète s’ouvrira encore plus largement à la « Solitude encombrée d’humanité » dont parle Nicole Brossard. Aux affrontements mère-fille succédera la conscience élargie de conflits sévissant à l’échelle de la planète.

Je le répète. Dans ces poèmes, aucun mot n’est de trop. On croira à tort que la poète coupe parfois les cheveux en quatre. C’est qu’on sautille en la lisant. Le premier mot du texte : « Ulysse. » Puis, les vers suivants : « De quel voyage est-elle revenue. / Ou plutôt duquel reviendra-t-elle. / Ou plutôt encore duquel est-elle en train de revenir. / Ne pas revenir. » Tout cela est de l’ordre du performatif. Ce sont des couches de réflexions superposées. Si l’on y tient, oui, tout cela est intellectuel. Mais, je le répète, une grande émotion est une mer intérieure sur laquelle avance le frêle esquif de la poète. Elle tente de saisir le sens de ses naufrages, de ses sauvetages. Rien n’est désincarné dans le souci de vivre et de comprendre qu’elle manifeste tout au long de son odyssée. Son souci de la condition féminine est bien présent, bien vivant. Dans la sororité, les voyageuses font nombre. La poète examine leur condition, parle de la honte, de la réprobation qu’essuient les voyageuses, qui elles-mêmes se perçoivent souvent comme étant des « fuyardes ».

Évidemment, il y a plus. Beaucoup plus. Mais, je m’arrêterai toutefois au trop peu que j’ai mentionné. Lecteurs et lectrices découvriront par eux-mêmes les merveilles que renferme cet ouvrage.


Oui. Je t’ai abandonnée. Entourée  
et cependant me suis coupée de toi.
Toi t’en allant bouche cousue  
— ton bagage de secrets en cendres  
seule  
anonyme  
dans ce quelconque lieu.
Ton néant.
Ta fin.

Maintenant qu’en moi tout va s’achevant  
déjà apparaît et pleure la mourante à venir  
et murmure
accompagne-moi  
illumine-moi ma mère.