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Antoine Boisclair : Solastalgie : Poésie : Éditions du Noroît, 2019

Dans Variété, un de ses plus célèbres ouvrages, Valéry traite du poète le plus important du dix-neuvième siècle (non le plus grand, ni le plus doué précise-t-il, mais le plus « important »). Cette conférence s’intitule « Situation de Baudelaire ». Comme ce titre l’indique, Valéry rend compte des rapports que Baudelaire entretient avec ses pairs, ses contemporains, ainsi que ceux qui se situent en amont ou en aval (ses sources, sa postérité). Victor Hugo dans cette histoire occupe bien entendu une place centrale. Valéry observe ce qu’à ses yeux Hugo a de particulier, il écrit : « Dans “La Corde d’Airain”, dans “Dieu”, dans “La Fin de Satan”, dans la pièce sur la mort de Gautier, l’artiste septuagénaire, qui a vu mourir tous ses émules, qui a pu voir naître de soi toute une génération de poètes, et même profiter des enseignements inappréciables que le disciple donnerait au maître si le maître durait, le vieillard très illustre atteint au plus haut point de la puissance poétique et de la noble science du versificateur. »

On retrouvera Hugo à la fin de ma petite étude. Pour l’instant, occupons-nous plutôt de l’œuvre d’un poète qu’il me tarde de commenter. Il se nomme Antoine Boisclair. Il est l’auteur de Solastalgie.

Ce mot rare, un néologisme, il convient d’en connaître la signification. La quatrième de couverture nous en offre une définition. « Au sens où elle a été définie par l’environnementaliste australien Glenn Albrecht, la solastalgie repose moins sur le désir de restituer un passé idéalisé, sur la nostalgie d’un âge d’or, que sur l’impression de ne plus pouvoir compter sur le réconfort ou le soulagement (solacium) procuré par le présent et l’avenir. »

L’homme contemporain éprouve un sentiment de malaise. Il sent qu’il habite un espace qui ne laisse plus de place à son bien-être, à celui de la collectivité. « Ça sent le roussi ». Dans la première section du recueil, cette petite phrase apparaît à quelques reprises. C’est que les lieux où nous vivons sont inhospitaliers, ils mettent notre vie en danger. On n’y est pas heureux, on ne peut s’y épanouir. Le territoire s’est uniformisé à la grandeur de la planète. On a construit des villes sur un même modèle ; des citoyens y vivent dans le relatif confort d’une inconfortable conformité généralisée. Cette souffrance existentielle que nous éprouvons, Boisclair lui consacre son recueil. Sous le mode propre à la poésie, il dépeint notre monde actuel en toute objectivité. Sous sa plume, notre détresse, par endroits, est magnifiée si l’on peut dire par l’évocation d’un fond ancien et virginal, antérieur aux saccages que l’humanité lui a fait subir. Ce monde quelque peu idéalisé qui fut celui de nos lointains ancêtres, Boisclair l’évoque au passé, mais ne prétend nullement soigner notre mal avec un retour en arrière qui de toute évidence ne parviendrait pas à réparer le monde. Il y a enfoncement de nos têtes dans le sable à recourir au lyrisme inefficace de la nostalgie. Boisclair le sait, qui se tourne plutôt dans la direction la plus opposée qui soit. Non seulement s’inscrit-il dans le présent, en pèlerinage dans des lieux de présence, et vivant des moments de purs enchantements, mais aussi propose-t-il d’agir concrètement sur l’avenir. Sans tomber dans une innocente forme d’angélisme, laquelle serait un peu bête, le poète considère qu’à condition d’y voir dès maintenant l’avenir peut s’avérer moins sombre que ne le laisse présager le chaos dont nous sommes aujourd’hui les seuls acteurs.

Tout ceci semblera abstrait, mais ne l’est pas le moins du monde. La poésie de Boisclair est d’une grande limpidité. Sa fraîcheur apporte de la couleur aux débats de l’heure. Il traite de la décroissance avec une certaine dose de bonne humeur. Il est loin de voir le monde avec des lunettes roses, mais son verbe possède des qualités d’accueil qui permettent à son lecteur de le suivre à travers tous les aléas de sa pensée. Essuyons un peu la poussière qui recouvre le visage du vieux Boileau, nous découvrirons qu’il souriait lorsqu’il formulait la plupart de ses préceptes. Boisclair n’a sans doute pas eu besoin de les découvrir chez Boileau afin de les observer. Je cite quelques vers du « Chant premier » de son Art poétique : « Sans cesse en écrivant variez vos discours. » Et ceci : « Heureux qui, dans ses vers, sait d’une voix légère/Passer du grave au doux, du plaisant au sévère. » Parcourir le monde avec Boisclair s’avère une partie de plaisir, quand bien même nous découvrons au fil de notre périple les nombreux désastres que notre incurie et nos industries n’ont de cesse de perpétrer.

S’agit-il d’un plaisir coupable ? Jeu de mots, je soutiens que c’est plutôt un plaisir capable de réaliser presque des miracles, du moins si on admet que des prises de conscience peuvent appartenir à cette catégorie. Miracles, ou en tout cas tour de force, voilà ce qu’accomplit une littérature digne de ce nom. Là où lecteur ne faisait que pressentir, un auteur lui apporte des mots. Il nomme et ainsi, il réalise, rend le réel plus réel, pluriel aussi dans sa complexité. Tour de force d’autant plus spectaculaire que cette complexité, sans pour autant parler d’une approche réductrice, se voit ramener à une expression qui par sa simplicité et sa clarté la rend en quelque sorte intelligible.

Il faudrait des exemples ? Chaque poème du recueil en fournit. Il s’agit de lire, c’est alors l’évidence même. Le premier poème de l’ouvrage fournit la prémisse, non pas d’une démonstration à venir (quoique), mais d’une monstration. Quelque chose sera donné à voir, puis à entendre, en vertu de quoi quelque chose devra, une fois réalisé, être entrepris en vue d’une forme de reprise en main du monde par ce qui en l’homme doit et peut redevenir humain. Le premier poème, donc. Un insomniaque. Il « cherche un fil invisible au fond de l’air,/un fin tissu de sens décousu/comme un reste de fraîcheur/à travers la mémoire. » On comprend. Il y a eu antérieurement un état de l’existence où l’être pouvait aspirer à être vraiment, pleinement. De cet état subsistent des lambeaux : « un reste de fraîcheur ». « Qui garde les yeux ouverts/[peut encore entendre] battre le cœur de la nuit. » Cependant, rien ne va plus, car il y a cette odeur qui persiste, ce roussi qui nous pourrit l’existence. C’est le réchauffement climatique : « La chaleur est planétaire. » Le poète est-il alarmiste ? En tout cas, il sonne l’alarme : « le cri d’un oiseau se consume/dans le brasier d’un buisson. Ça sent le roussi. »

Où donc, se demandera-t-on, ce poète plaisant dont je parlais précédemment se cache-t-il ? Eh bien ! Justement le voici. Il se trouve dans ces mots que je viens de citer, car, que cela nous plaise ou non, Boisclair a l’heur de dire des vérités auxquelles il est bien temps de se confronter avant qu’il ne soit trop tard. Ce poète plaisant, on le découvrira encore, dans des mots plus agréables qui viendront, car ce monde, il faudrait manquer d’objectivité pour n’en dépeindre que les horreurs, quand on y vit et le commente depuis le point de vue plutôt privilégié qu’offre une banlieue des environs de Montréal. Mais avant d’atteindre un certain zénith du loisir et du bonheur, il faudra émerger de ces assez terrifiants poèmes qu’on lit dans la première partie du recueil. En effet, les lire aura suffi à nous en convaincre : ça sent effectivement le roussi.

Le territoire s’est uniformisé à la grandeur de la planète : « Les non-lieux sont partout. Une impression de déjà-vu/multiplie leurs présences interchangeables/dans chaque ville saturée de marques. / Supermarchés, Méga-Plex, Maxi-Prix. / Terrains vagues qui, eux aussi, s’élargissent avec le soir. / Les non-lieux sont partout et nulle part. / L’ailleurs est lointain, mais le printemps est ici […]. » Le printemps, ce n’est pas rien. Avec lui revient et domine un certain sens de la beauté. La deuxième section s’intitule « Périphérie du soir ». L’auteur nous propose des portraits. On dirait de petits tableaux. Ici, des tableaux urbains. On construit. Les villes sont tentaculaires. « La croissance est sans fin ». De peine et de misère, près des chantiers de construction il y a cependant des pissenlits qui poussent. La petite famille fait une « halte à la crèmerie » (c’est le titre d’un nouveau poème). « Couples et familles batifolent. » Moment heureux, mais qui n’est pas sans « mais ». « De fait, parmi les troupeaux de nuages qu’un dieu/rassemble/et désassemble, je pars un peu. » Moment de rêverie où l’on ne savoure pas qu’une glace, mais bien une certaine présence, grâce à la féérie du ciel printanier ou estival : « À la petite cuillère, je goûte l’instant qui m’est imparti/dans un grand tout sans âme ignorant ce qu’il veut. / Je mesure l’étalement chaotique de ce monde,/le rythme de son expansion broche à foin. » Et le lecteur de savourer ici cette langue bien de chez nous, avec sa broche à foin qui vient de loin : justement le poète dans une autre section du recueil évoquera son ancêtre agriculteur.

Boisclair remet au goût du jour l’amusante figure de la personnification : « Ennui et Indifférence mangeaient du porc sauté/au creux d’une banquette épousant la forme de ma fatigue. » Le poème « Halte chez Pho Nouille » correspond à un véritable petit tableau. C’est dans ce tableau qu’apparaît, pour la première fois si je ne m’abuse, un des éléments de tôle et de pétrole les plus universels de notre monde moderne, j’ai nommé l’automobile. Après son repas, le poète nourrit sa voiture, il fait le plein. Il monte ensuite dans sa voiture : « J’ai roulé longtemps sur les terres conquises/étalées sans fin par-delà le pays des entrepôts ; //avec sur le palais l’arrière-goût du jasmin/ainsi qu’un relent de mauvaise conscience,/j’ai roulé peuplé d’espaces vacants/dans la paix capitonnée d’une berline. » Voilà qui à mon sens mériterait une analyse de texte dont je ne ferai qu’esquisser les grandes lignes qu’elle pourrait prendre. Je m’arrête aux « terres conquises ». Elles le sont ordinairement suite à un conflit armé. Ici, le conquérant n’est nul autre que la croissance, sa voracité qui dévore tout l’espace, qui en place d’une prairie installe une usine. Nous sommes dans le pays des entrepôts. La notion de pays en prend pour son rhume. Notre pays, désormais, ce n’est plus la neige d’antan, celle de la chanson ; non, mon pays, ce n’est pas, ce n’est plus la neige étalée sans fin sur de nouvelles terres, reconquises, réappropriées, redevenues nôtres : mon pays est devenu un territoire banal. Et nous, dans nos automobiles, vidées de notre substance, sans plus d’élan pour « avancer vers une île » (voir le premier poème), nous sommes désormais un peuple « peuplé d’espaces vacants ». Dans le poème, c’est le « je » qui se décrit ainsi, mais de lui à nous, entendons-nous bien, il en va de la même réalité, déréalisée comme ce n’est pas possible.

Je ne peux passer en revue tous les poèmes du recueil — les enfermer à l’étroit dans un commentaire les prive de leur beauté et de leur pertinence. Je souhaite malgré tout rendre compte de la qualité de cet ouvrage. Je vais donc, avant d’en finir avec cette deuxième section, m’attarder sur deux ou trois points franchement dignes de mention. J’ai souligné un peu plus haut la coexistence de ce que j’appellerai ici l’envers et l’endroit, ou encore la pile ou face. Au cœur de la détresse apparaît un possible enchantement. Même si « [r] ouler chaque jour au ralenti dans la circulation/suscite toujours le sentiment de rater sa vie », on peut trouver au béton un certain charme. De la beauté peut survenir lors de notre randonnée sur les boulevards et les autoroutes. De part et d’autre, le long des rues se dressent les édifices monotones et fades, insignifiants ; mais qui consent « à l’énigme de leur présence/[atteint] le degré zéro du paysage. » Nous disions insignifiance. Voyez plutôt : « Ce qui n’avait rien à dire — le viaduc,/le centre commercial et ses chantiers —/organise l’étendue en tableau figuratif ». Beauté, ou désir de beauté, appel si vibrant que le poète, ordinairement plus retenu, quasi froid observateur et fin commentateur de la déconfiture architecturale du monde (sa laideur d’entrepôts et de centres commerciaux), dans un élan soudain se met à chanter, et son chant alors s’élève : souffle un vent d’espoir : « Îlots d’habitations, blocs erratiques,/dégâts de condos : révélez-nous l’esprit des lieux/comme autrefois la peinture de paysage. /Redonnez-nous la possibilité d’un horizon/derrière l’armée des pylônes. /Un instant seulement,/faites miroiter la perspective de l’ailleurs,/le charme fugace des coins de province/pour nous extraire de nous-mêmes et nous élever à/nouveau/dans la beauté des lumières et des formes. » Voilà qui est presque une prière. Une belle prière…  

qui en partie sera exaucée. Dans la troisième partie, Boisclair nous propose de faire un peu de « Tourisme local ». C’est pour nous l’occasion de jouir des beautés dont le paysage est loin d’être avare. On fait de l’autocueillette : « la foudre se pose sans bruit/dans l’or vaporeux des champs qui fleurissent encore à/Laval ». Place à la merveille, grâce au « charme fugace [de ce coin] de province ». L’esprit des lieux se révèle : « On regrette d’être incroyant/quand le ciel se dégage, ouvre l’échancrure des nuages/où perce un soleil d’Annonciation. » On poursuit sa lecture, des bonheurs d’expression séduisent, des réflexions, des observations frappent par leur justesse, leur finesse. Tant de densité exprimée avec tant de simplicité ravit et déconcerte. Il est rare qu’en si peu de mots, si bien choisis, les poètes, ou n’importe qui d’autre, parviennent à en dire autant. À dire quelque chose d’aussi essentiel.

À le dire de manière aussi poétique, au moyen de ce qui serait l’équivalent d’une ligne claire, semblable en tous points à celle dont use l’illustrateur sur la couverture du livre. Ce dernier dessine son petit tableau avec économie, simplicité, netteté. Telle est la langue de Boisclair. Qui lui également exécute des petits tableaux. Au sortir d’une récente lecture d’Eudore Évanturel, j’ai l’impression d’effectuer un voyage à travers le temps, tout en demeurant en pays de connaissance. Plus d’un siècle a passé depuis Évanturel, mais on sent qu’avec Boisclair on foule toujours le même territoire (géographique et culturel). C’est que les poèmes réalistes de Boisclair nous donnent à voir notre réalité. On reconnaît les mêmes espaces, lesquels ont survécu de peine et de misère sous le paysage actuel, qui est défiguré, mais dont demeurent néanmoins des traces, comme dans la langue d’aujourd’hui un soupçon de broche à foin de naguère.

Le ton, le registre, le lexique à l’œuvre dans les vers du poète peuvent, par endroits, faire songer à ce qu’on pourrait appeler de la poésie scientifique. Roger Caillois qui souhaitait que le poète fasse montre de rigueur ne désavouerait pas le poème intitulé « Trois perspectives du même sommet ». On y rencontre une sobriété de l’expression qui en même large. Ce sont des descriptions du territoire qui nous plongent dans la nuit des temps, qui restituent les mouvements du sol, le passage des glaciers, leurs effets sur la surface de la Terre, tout ça pour finalement aboutir ici, maintenant, au-dessus du lieu où passent alors un voilier d’outardes : « Signe errant, le V d’une colonie d’outardes explore le ciel/à la recherche d’un mot à compléter. /Un V comme dans vol, peut-être,/ou comme dans vie. Un V dont l’ombre passe,/éclipse d’une aile ns certitudes. » On le voit, on trouve même de la fantaisie chez Boisclair.

Une fantaisie dont l’illustration de la couverture (de Michel Hellman) se fait plaisamment l’écho. Sous le soleil jaune, on voit une automobile. De fait, elle a sa place dans le recueil, et ce pour toutes sortes de raison, dont la principale est que le « je » de ces pages, le personnage, le poète si on veut, conduit une automobile. Bref, certains poèmes sont les poèmes d’un automobiliste. Il parcourt le territoire. L’illustration a un côté charmant, enfantin, voire naïf. La poésie du recueil et elle s’accordent bien. Toutefois l’illustration, comme par ironie, contraste tout doucement avec le propos de Boisclair. Ce dernier énonce plaisamment des choses graves, je l’ai mentionné, mais nulle part le ton de son discours ne s’élève ni ne manifeste une hostile opposition à ce qu’il dénonce. La dénonciation tout en étant explicite est ici empreinte de douceur. Cette amabilité confère au propos de l’auteur une force de conviction d’autant plus grande que son poème, dans ses grandes lignes, se tient loin des divers écueils qui menacent les discours souvent agressifs d’un certain type de militantisme. Toutefois, rien chez lui ne relève d’une molle indifférence. Au contraire, ses bonheurs souffrent quand le poète roule « dans la paix capitonnée de [sa] berline » ou lorsqu’il savoure une glace à la crèmerie.

Le poète aurait pu dédier certains des poèmes de son livre à Robert Melançon, poète qu’il a salué dans un collectif paru au Noroît, il y a une dizaine d’années. On trouve dans Solastalgie un rapport au monde qui n’est pas sans faire songer à celui de Melançon. Un même souci de dire et d’habiter le monde tel qu’il est, de se borner en quelque sorte à le décrire simplement, sobrement, en brossant de petits tableaux, laissant presque la tâche du commentaire et de la conclusion à la discrétion du lecteur. En tout cas, avec eux deux, on a plutôt les pieds sur terre ; on est loin d’une entreprise visant à « halluciner » le monde, à l’appréhender par les moyens que n’offrent pas toujours le discours de l’inconscient ou les puissances du rêve. Melançon peut s’honorer d’avoir parmi les poètes des générations qui le suivent de brillants émules. Il me semble cependant que l’ambition de Boisclair avec Solastalgie soit moins modeste que la sienne. Le territoire qu’arpente ce dernier me paraît plus vaste. Il sort de son cabinet de travail, de son jardin, de son patelin, de sa campagne immédiate. Il se déplace davantage. Il installe son chevalet un peu partout. Avec ses « Cartes postales », il nous sort du pays, nous fait découvrir d’autres contrées.

Sa plume certes comme celle du maître est bien taillée, précise dans sa diction quoique d’une versification moins pointue, peu conforme aux grands principes qui aux grandes époques régissaient l’emploi du vers. La prosodie chez Melançon est très certainement plus classique. « Pas de hiatus entre les mots du poème, qui ne cessent de se marier à ceux qui les suivent par fusion de leur dernière syllabe avec la première de l’autre : le “e” muet n’a jamais le droit de déchirer le tissu verbal, une continuité des sons pleins qui ne connaît guère de défaillances aide la pensée à… » Ces mots, je les emprunte au commentaire qu’écrit Bonnefoy au sujet du « Cimetière marin » de Valéry. Il parle du grand vers, intouché si l’on peut dire, malgré l’avènement de Rimbaud et du vers libre. Bien entendu, je ne prétends pas placer Melançon et Valéry dans un compagnonnage étroit. Je ne cherche qu’à souligner une parenté plus patente entre le travail de Boisclair et celui de Melançon, en marquant cependant une différence qui fait le vers de celui-ci plus proche d’une virtuosité savante que celui produit par le « disciple ».

Un commentaire est toujours réducteur. Je pourrais poursuivre ma petite étude, chercher à l’approfondir, mettre en cage plusieurs poèmes afin de mettre leur beauté en évidence, mais ce serait les priver de tout le rayonnement que leur offre l’ensemble du recueil. Il ne convient pas d’en détacher les pages. Mieux vaut laisser les lecteurs s’investir dans leur propre lecture. Assurément, ils réaliseront alors assez tôt que ce recueil a de la suite dans les idées, qu’il est d’une grande cohérence.

J’ai laissé entendre que le poète ne concluait pas, je m’empresse de me contredire. À la fin du recueil, Boisclair parle du « lieu habitable », mais il est tel, c’est-à-dire habitable, qu’à la condition de passer dès maintenant à l’action : « chaque jour dans une maison dépouillée,/je ferai de la décroissance une méthode/pour vivre le faste du soleil couchant donné à tous. /Je combattrai les diktats. Je ne ferai œuvre de rien. » Notre automobiliste est maintenant de retour chez lui. Il prend un verre avec des amis : « Un bonheur de banlieusard, peut-être, mais conscient de/sa fragilité ». Tout n’est donc pas perdu. « La beauté surgit là où on ne l’attend pas ». Bien sûr, même si le poète ne le mentionne pas, nous savons que ça sent encore le roussi. Mais il y a quelque chose de nouveau, comme une note d’espoir. « L’averse tombe et cela suffit. » Une présence au monde est désormais possible. « La vie au bout des branches/pend gorgée de sens à notre portée. »

Je dois en terminant tenir la promesse faite au début de cette petite étude. Il me faut revenir à Valéry. Pourquoi ai-je tantôt convié avec lui Hugo et Baudelaire ? Eh bien, pour dire tout simplement ceci. À la différence de Victor Hugo qui était un géant, je suis sans doute un nain, mais tout comme lui, j’ai vécu assez longtemps pour connaître le privilège de saluer l’apport des plus jeunes générations. Comme Hugo qui vit autrefois le paysage poétique transformé par les puissances inouïes des nouveaux prodiges (pour lui, les Baudelaire, Verlaine et Mallarmé), je peux aujourd’hui profiter des leçons de nos nouveaux maîtres, parmi lesquels Antoine Boisclair. Ce poète nous offre avec Solastalgie un fruit précieux, remarquable : plus que jamais la poésie « au bout des branches/pend gorgée de sens à notre portée. »

La tombe ignorée : Lectures de :Eudore Évanturel : Sous la direction de Vincent Lambert, Yves Laroche et Claude Paradis : Éditions Nota Bene, 2019

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La tombe était ignorée. En ouvrant son cercueil, on a redonné vie aux ossements du poète. À vrai dire, on a tout simplement fait ce qui, semble-t-il, devrait toujours aller de soi : on a ouvert un recueil, on a lu attentivement ses vers. On a lu fraternellement, on y a mis tout son cœur, toute son intelligence. En conséquence de quoi, le poète est sorti de l’oubli. Sa poésie est plus vivante que jamais : sa tombe ne sera plus ignorée.

Le sous-titre de l’ouvrage est clair : ce collectif offre des « lectures ». Des lectures écrites qui réaniment l’œuvre du poète. Des lectures agissantes. Dont les effets sont réjouissants, toniques. Et si à nos yeux l’œuvre d’Évanturel se pare des beautés que la postérité jusqu’à maintenant négligeait de saluer, que même la plupart de ses contemporains tournaient en ridicule, le mérite en revient pour une grande part à ces lecteurs qui savent si bien mettre en valeur les qualités qu’ils y trouvent. L’écrin qu’ils offrent à la poésie d’Évanturel est lui-même précieux. Il ajoute de l’intelligence et de la beauté à ce qui déjà se suffisait presque. En effet, ces lecteurs aiment bien : s’ils ne châtient pas, ils s’inclinent néanmoins sans courbettes devant une œuvre dont ils savent distinguer le bon grain de l’ivraie, « les perles [des] énormités ». Ils offrent moins un panégyrique qu’un chaleureux témoignage de reconnaissance. Avec bonne foi, ils reçoivent et transmettent le don d’humanité qu’offre Évanturel à ses lecteurs. On aura compris que les signataires de ce collectif sont de formidables passeurs. Une telle gerbe de talents ainsi réunis, cela mérite d’être souligné.

Ce sont des universitaires, des professeurs de cégep. La plupart sont québécois (vivant à Québec) ou viennent des « régions », comme on dit à partir d’un centre qui n’est certes pas le nombril du monde. Ce sont des maîtres et des docteurs. Des écrivains, des poètes. Bref, pensera-t-on, on a affaire ici à un ouvrage savant, froid, rébarbatif, jargonneux, voire illisible.

Eh bien ! Non. Justement pas. Le lecteur « moyen » ne doit pas avoir peur d’ouvrir ce livre. Sa lecture ne sera pas au-dessus de ses forces. Évanturel est un poète accessible. Il aurait été malhonnête de l’enfermer derrière les grilles d’analyse d’une obscure prison de commentaires abscons. « Du cœur et de l’âme avant toute chose ». C’est le titre d’une des dernières lectures. Un titre qui témoigne de l’esprit qui règne dans ce collectif. Oui, j’ose le dire, ces commentaires se lisent comme un roman. On apprend. Bien entendu, c’est didactique, analytique, historique. C’est sérieux, oui, mais on sourit à maintes reprises, même qu’on rit parfois aux éclats et surtout, on est franchement ému, car le cœur des uns rencontre ici le cœur des autres, plus particulièrement celui d’Évanturel. 

Je transcris à fin d’informations la note éditoriale placée au début du collectif. « La publication de cet ouvrage est une initiative du Centre d’études poétiques du Cégep de Sainte-Foy, à l’occasion du centenaire de la mort d’Eudore Évanturel et de la réfection de sa pierre tombale, au cimetière Belmont. »

Dans l’introduction, Vincent Lambert ne se borne pas à situer l’œuvre et le personnage du poète dans son siècle, à préparer ainsi le terrain de notre lecture. Il entreprend immédiatement d’interroger l’effet produit par l’œuvre du poète sur lui et ses lecteurs actuels. « Les poèmes d’Évanturel sont futiles, légers, étrangement. On ignore pourquoi ils ont quelque chose de libérateur — pas seulement dans leur contexte, mais aussi dans le nôtre. » Étrangement, écrit-il. Puis, au sujet d’un poème d’Évanturel, Lambert écrit : « Mais un mystère plus impénétrable encore est qu’un tel poème, comme bien d’autres chez Évanturel, — c’est drôle à dire — fait un bien fou. Pourquoi donc ? »

Lecture agissante, ai-je dit. Qui pose des questions et ne laisse aucunement reposer le poème. Avec Lambert et les autres signataires de l’ouvrage, l’œuvre d’Évanturel ne repose pas en paix. Au contraire, on l’expose à la lumière du jour et ce faisant, loin de la voir s’effriter, loin d’assister à sa décomposition, au relâchement de sa substance pour ne pas dire de ses viscères, on la découvre dans sa grande et belle vitalité, d’humanité et de simplicité. On lui reconnaît des airs de contemporanéité. Elle est actuelle tout en demeurant à distance. « Étrangère à son temps, la poésie d’Évanturel […] nous rejoint indubitablement, nous qui travaillons la poésie et l’aimons en la retournant contre ses prétentions traditionnelles, en l’ouvrant à la prose, aux impuretés de la rue. »

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C’est précisément dans la rue que débute « La promenade sous les arbres » de Claude Paradis. L’approche est ici poétique, pour ne pas dire impressionniste dans la mesure où l’auteur se laisse pénétrer par l’œuvre d’Évanturel, qui s’imprime quasiment dans sa fibre. C’est dans sa réalité d’homme et de lecteur que Paradis vit la poésie de celui qui est en quelque sorte son grand frère. Évanturel se lit au présent dans le quotidien de Paradis, il traverse son existence. L’auteur et le lecteur lient une solide relation d’amitié. Dans sa promenade, les pas de Paradis le mènent à la tombe d’Évanturel, à la lecture de son œuvre. Il lit en marchant, va de page en page à la rencontre du poète. Évanturel « entraîne son lecteur dans une promenade imaginaire par laquelle s’exercent les sens du poète et, par conséquent, ceux du lecteur. » « D’un poème à l’autre [Paradis a] l’assurance de pouvoir déambuler comme s’il s’agissait de [sa] propre expérience de vie. » On le voit, rien ici dans cette expérience n’est désincarné. Une véritable communication, une communion pourrait-on dire, préside à ce type de rencontre. Le dialogue a ici valeur d’humanité, procède à la manière d’un miroir, comme si Paradis en posant son regard sur ce grand frère retrouvait une partie de son âme : « Mais il me vient par ce poème l’impression d’avoir vécu pareille situation. » Plus loin dans l’ouvrage, Yves Laroche soulignera cette sorte de gémellité, de proche parenté entre les univers de Paradis et d’Évanturel. Paradis écrit : « Je me sens alors tout près d’Évanturel, comme si c’était à moi qu’il se confiait ainsi. Par moments, j’aurais envie d’avoir écrit ces poèmes tant j’en partage les sentiments. »

Attention ! On aurait tort de penser que Paradis ramène Évanturel à lui. Alors que je suis sensible surtout à l’identification qui se joue dans ces pages, je pourrais tout autant me montrer attentif au regard « objectif » que porte Paradis sur l’œuvre d’Évanturel. Il souligne certains aspects importants de l’œuvre, entre autres, sa qualité picturale ; ainsi rapproche-t-il les poèmes d’Évanturel des « poèmes réalistes » de Melançon (les deux poètes réalisant des petits tableaux). Et encore, je ne voudrais laisser dans l’ombre les relations, quasi-filiations dans certains cas, que Paradis établit entre le poète du dix-neuvième siècle et ses successeurs, les Granbois, Loranger et Saint-Denys Garneau. Au mot de filiation, je préfère cependant celui de fraternité. À mon sens, cette fraternité s’observe dans l’hommage que rend Paradis à Évanturel. Après tout, il est l’initiateur du collectif d’essais dont il est ici question, et c’est de ses incessantes promenades au cimetière Belmont que lui est venue l’idée, non pas simplement de refleurir une tombe ignorée, mais de voir à ce qu’elle soit enfin restaurée. Paradis n’est pas un fils spirituel d’Évanturel, mais plutôt un frère. Lire est un acte d’humanité. C’est ce dont témoigne la promenade de Paradis.

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Sur un autre registre, avec cependant une égale pénétration, Claude la Charité nous invite à visiter la Mansarde du Palais. Un historien s’en tient aux faits et non aux effets que produit sur son esprit l’œuvre qu’il commente. Mais sous le sérieux du discours, lorsque l’historien est aussi romancier, comme c’est le cas ici, point par endroits la fantaisie du conteur. Elle ne prime pas dans cet essai, mais la qualité de l’écriture est encore au rendez-vous. La Charité, qui avec brio nous a fait rire dans son Meilleur dernier roman, nous fait tout de même sourire lorsqu’il termine son étude non sans un trait d’esprit. Mais amuser n’est pas son propos. Il nous offre plutôt une étude fort appliquée, académique tant dans sa composition que son professionnalisme. Ce qu’il écrit est fouillé. Il situe l’œuvre d’Évanturel avec précision dans son réseau d’influences. Il rend compte de son contexte social dans toute sa complexité. Il voit à l’œuvre chez Évanturel ce qu’il appelle une poétique de la désinvolture. Son approche ne manque pas d’inventivité et d’élégance, la plume est belle, mais ce qui caractérise le travail de l’historien, c’est son efficacité, c’est la richesse de ses observations. Avec intelligence, il souligne les liens qu’entretient l’écrivain avec ses compagnons de la Mansarde du Palais, avec leurs hérauts et modèles de France. Sa démonstration est convaincante, tout à fait instructive. Comme je l’ai laissé entendre plus haut, malgré la relative sagesse de l’écriture, malgré sa nature savante, çà et là on reconnaît un ton qui nous fait souvenir que l’historien est également un drôle de romancier, qu’ici il n’a pas tout à fait cherché à étouffer.

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En traversant le premier tiers du livre, le lecteur s’est déjà beaucoup familiarisé avec l’œuvre d’Évanturel. Il a lu certains de ses poèmes, en a retrouvé des échos chez les premiers commentateurs et les retrouvera à nouveau tout au cours de sa lecture. Quelques poèmes sont souvent commentés, ce sont les morceaux de choix, pièces d’anthologies, le best of comme on dit. Loin d’être redondantes, ces répétitions donnent lieu à des analyses qui fournissent de nouveaux éclairages. Elles permettent, les répétions et les analyses auxquelles se livrent les lecteurs, d’approfondir davantage notre connaissance d’Évanturel. Ainsi, lorsque Vincent Lambert récidive avec « Évanturel et le moins du monde », sommes-nous prêts à pénétrer plus avant dans l’univers du poète. Ce « moins du monde », alors même que nous n’avons pas encore lu son article, nous l’entendons déjà. Car nous l’avons appris et maintenant nous le savons : Évanturel est un poète discret, qui ne monte pas sur les tribunes, qui ne se pavane pas sur des cothurnes pour déblatérer en long et en large. Ce n’est pas une grande gueule, mais plutôt quelqu’un de modeste, qui s’intéresse aux petites choses de la vie, qui en traite sur un mode minimaliste. Paradis, quelques pages auparavant, avait prélevé quelques pépites dans les poèmes d’Évanturel, à ses yeux, des sortes de haïkus. L’ensemble des textes précédents anticipait sur la justesse du portrait que fait maintenant Lambert. La suite va du reste lui donner raison. Pas de grandiloquence chez Évanturel. Tout comme son commentateur, il fuit « le comble de l’artifice où peut sombrer la littérature en voulant à tout prix faire de la littérature », il évite de tomber dans le piège de ce qu’on pourrait appeler une surlittérature. Lambert met en évidence le côté joué de la poésie d’Évanturel, sa gratuité (elle n’est pas engagée, ne se présente pas comme étendard du nationalisme ou de la foi, n’est point didactique). Lambert parle d’un certain lyrisme de la frivolité. À son sujet, il écrit : « Sa poésie est difficile à caractériser : futile et dépressive, acerbe et contemplative, prosaïque et propice à la rêverie. Simultanément capable d’ironie et de compassion. » En fait, toujours selon Lambert, cette poésie relève du paradoxe, c’est une poésie qui à la fois une chose et son contraire, où il se révèle même impossible de trancher, vérité ou mensonge : Évanturel éprouve-t-il les sentiments qu’il exprime ou feint-il de les ressentir ? Est-il naïf ou ironique ? « Il est difficile de juger de la sincérité d’un tel poète, ses nobles sentiments pouvant au dernier moment tomber abruptement dans l’abjection. » Cette ambiguïté, Lambert ne la déplore pas. Elle est selon lui ce qui sauve l’œuvre d’Évanturel du conformisme qui régnait à son époque. Contrairement à ses pairs, il n’est pas un poète emphatique, il ne chante pas, ne prophétise pas, n’enseigne rien à personne. Il produit ce que Lambert appelle une « poésie démotivée ». Une poésie qui « ne veut rien dire. » Là est sa modernité. Qui se trouve également dans la relative importance qu’il accorde à la forme, ce qui en fait un quasi-parnassien. Un artisan du vers qui ne chante pas les grandes émotions, mais les petites, qui dépeint les petites gens, dont les œuvres manifestent une complaisance à « faire tout petit » (Jacques Auger). Ce « flâneur » qui « tire plaisir de son anonymat », qui « voit sans être vu », est un poète intimiste et réaliste. Il « aspire […] à un lyrisme sans apprêt ni embellissement, coulant comme la conversation, capable de parler de tout et surtout de rien, d’inclure des éléments à faible rendement poétique, de raconter des histoires. »

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Capable de raconter des histoires. C’est ce que s’empresse de déclarer le prochain signataire du collectif. Évanturel était peut-être davantage un conteur, un nouvelliste qu’un poète. Emmanuel Bouchard non seulement considère qu’Évanturel en avait les moyens, mais il prétend que son talent l’y aurait dû conduire. Certains propos de Paul Gay lui ont mis la puce à l’oreille. Bouchard les cite : « Sur un ton volontairement léger, les Premières poésies 1876-1878 d’Eudore Évanturel projettent des instantanés qui donneraient d’excellents sujets de nouvelles. Les gestes ou les événements reproduits laissent au lecteur toute possibilité de penser plus loin et de rêver. »

Bouchard écrit : « Ce qui me frappe chaque fois que je les relis, c’est leur fibre narrative, et je ne peux m’empêcher de croire un moment que leur auteur a raté sa vocation : contemporain de Maupassant et de Tchekhov, Évanturel aurait dû écrire en prose plusieurs de ses poèmes ; il n’en aurait peut-être pas fallu davantage pour qu’il devienne l’un de nos premiers nouvellistes modernes. »

Il est assez amusant de constater que dans ce recueil où l’on ne manque pas de s’amuser, comme on le verra plus loin, Bouchard entame sur un mode ludique le dialogue avec ses « amis poètes », c’est-à-dire les directeurs du collectif, Lambert, Laroche et Paradis. Il veut les convaincre que « l’auteur célébré dans ce collectif est d’abord un conteur. » Cette hérésie, si c’en est une, la lui pardonneront-ils ? Une chose est certaine, Bouchard démontre la pertinence de sa position de manière fort convaincante, sans dénaturer en rien le travail d’Évanturel.

Avant de conclure, il écrit : « Je suis entré dans cette œuvre sans attente, avec le seul désir de découvrir un auteur dont mes amis poètes m’avaient dit du bien et qui, selon eux, valait la peine d’être célébré. J’y ai un peu cherché mes penchants pour la brièveté et pour le genre narratif, en sachant qu’Évanturel a écrit à une époque et dans un contexte qui aurait pu l’attirer dans cette direction. J’ai un peu forcé les choses, mais pas complètement, car la fibre narrative de cette poésie existe. »

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Une œuvre riche se révèle à travers chaque nouveau regard qui se porte sur elle. Différentes lorgnettes permettent de l’observer sous différents angles. Dans la foulée des travaux de Starobinski, auteur de L’œil vivant, François Ouellet se livre à une véritable analyse, toute en finesse, du regard que porte Évanturel sur l’objet de son désir. Son essai s’intitule « L’angle mort du regard ».

Ouellet cite un passage de L’œil vivant. Ces mots (œil vivant) lui fourniront la clef interprétative qui lui permettra d’accéder à la psyché amoureuse d’Évanturel : « Voir ouvre tout l’espace au désir, mais voir ne suffit pas au désir. » Ouellet le déclare d’emblée, c’est une manière de postulat dont il démontrera ensuite la pertinence : « … dans la poésie d’Eudore Évanturel, non seulement l’œil n’est pas vivant […], mais le regard est souvent en relation avec la mort. » 

Où est passé le poète frivole, se demandera-t-on ? Il n’est pas loin, le sujet n’étant jamais tout d’un bloc, constitué d’un seul élément, d’un seul trait de caractère. Le poète ironique n’est pas loin, mais François Ouellet plonge derrière le masque ou la façade, sous les mots, et, comme dirait un autre Ouellet, le poète Pierre Ouellet, il parvient à lire entre les lignes, à percer les pensées du flâneur, à atteindre l’âme sensible de ce rêveur définitif qu’à sa manière était Évanturel. Ne dit-on pas que les yeux sont le miroir de l’âme ? Qu’on peut y lire les pensées les plus enfouies ? C’est ce regard que scrute l’essayiste. C’est un regard qui se livre dans les poèmes d’Évanturel. Ouellet en fait une lecture attentive.

Il rappelle que « [l’] » imaginaire d’Évanturel compose avec la censure religieuse […], ce serait d’ailleurs ce qui donne à sa poésie romantique son originalité. La censure se traduirait notamment par le motif du regard empêché. » Empêché de voir, le poète se fait espion, il épie la femme en se dissimulant à son regard : « il ne lui est permis de voir que dissimulé au regard de l’autre. »

Elle fait sa toilette, la porte est entrouverte. Il la regarde, elle ne le voit pas. Elle se regarde dans le miroir. Parce que lui « ne saurait la posséder, elle ne saurait réellement exister. » Elle est un objet imaginaire, une femme idéalisée, une vierge que le poète ne parviendra pas à « rendre vivante », car il est lui-même incapable de porter sur elle un regard franc et direct, incapable de s’extraire de l’idéalisme angélique derrière lequel il se retranche. Il lui est impossible de se présenter vivant devant elle dans un corps incarné.

Enfin, Ouellet examine plusieurs autres poèmes d’Évanturel. Il parvient à ce constat : « Ce que tous ces poèmes expriment, c’est bien l’incapacité du désir à s’incarner dans toute forme de communication, de relation. Le regard ne fait que mettre en branle la machine désirante. Il est la quête avant la conquête amoureuse, laquelle ne se réalise pas. »

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Un des aspects les plus notoires du classicisme est son extrême méfiance à l’endroit des excès de tous ordres et plus particulièrement de langage. Le classicisme condamne l’outrance. La litote est son lot ; la retenue, sa mesure la plus sûre. À la fin du règne classique, on vit les poètes donner dans ce qu’on pourrait appeler des excès de puritanisme littéraire. Le respect des règles était devenu leur principale obsession. Elles les étouffaient. Comme si cela ne suffisait pas, ils ajoutaient volontiers à leur complexité. Vaincre des difficultés, celles surtout engendrées par la rime riche et les formes fixes, atteindre ce faisant des sommets de virtuosité, les conduisit dans les impasses stériles de la virtuosité, de l’insignifiance, de l’insipidité, du vide formidablement mis en forme. Les classiques à leur apogée avaient tenté de se frayer une voie entre les bizarreries baroques et la vulgarité burlesque. Leurs émules par peur de louvoyer firent ensuite du sur-place. Ceux-ci cherchaient à répéter les prouesses des Anciens, mais sans plus jamais atteindre au miracle. Fénelon tenta de ramener ces nouveaux classiques aux intentions premières de l’école, à savoir la simplicité, la vérité et l’émotion, qui était selon lui le but légitime vers lequel devait se tourner le poème. Au poète qui cherchait à se singulariser par des exploits de versification acrobatique et savante, Fénelon rappelait les pouvoirs de la simplicité. Dans sa Lettre à l’Académie se trouve un passage particulièrement intéressant sur ce point : « Je demande un poète aimable, proportionné au commun des hommes, qui fasse tout pour eux, et rien pour lui. Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. Je préfère l’aimable au surprenant et au merveilleux. Je veux un homme qui me fasse oublier qu’il est l’auteur, et qui se mette comme de plain-pied en conversation avec moi. » L’académicien terminait sa lettre par ces mots : « Le bel esprit a le malheur d’affaiblir les grandes passions qu’il prétend orner. C’est peu, selon Horace, qu’un poème soit beau et brillant ; il faut qu’il soit touchant, aimable, et par conséquent simple, naturel et passionné. […] Le beau qui n’est que beau, c’est-à-dire, brillant, n’est beau qu’à demi ; il faut qu’il exprime les passions pour les inspirer ; il faut qu’il s’empare du cœur, pour le tourner vers le but légitime du poème. »

Il me semble qu’Évanturel, sans doute à son insu, a répondu aux vœux de Fénelon, à ses attentes. Le portrait que jusqu’ici on a fait de lui m’incite à le croire. J’apprends encore bien des choses en lisant maintenant « La lecture à l’ombre d’un chêne » de Louis-Serge Gill. Il se penche sur la réception des œuvres d’Évanturel, non dans la presse, mais cette fois dans le cercle restreint des proches, amis et connaissances du poète. Ces lecteurs ne tenaient pas tous le haut du pavé, tant s’en faut, mais poursuivant leur lecture à l’ombre d’un chêne ou dans l’espace clos de leur foyer, ils n’en constituaient pas moins une société vivante, apte à se relayer les œuvres et à les garder vivantes.

Évanturel était un poète discret, sans doute le poète par excellence à qui un tel accueil pouvait être réservé. « En cette fin de la décennie de 1870, les poèmes d’Évanturel évoquent davantage le besoin d’expression d’un Moi, d’une personnalité qui se construit et qui se développe que le désir d’intégrer une collectivité. Il consolide l’émergence d’une poésie intimiste, centrée sur les candeurs du quotidien, une forme de “sublime du quotidien […]”. On n’est franchement pas très loin du « sublime familier » que j’évoquais tantôt.

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Si on en doutait encore, une fois parvenu à ce point de l’ouvrage, le texte de François Rioux suffira à nous persuader que notre Évanturel est bel et bien un poète de la familiarité, de l’ordinaire, du petit-monde. Nous le savions, mais voilà qui se confirme : Évanturel ne donne vraiment pas dans les grandes orgues ; chez lui, ni tambour ni trompette. Il ne chante pas les « glorieux exploits d’une race guerrière » (Crémazie, dans une lettre à l’Abbé Casgrain). Je cite Rioux : “[Évanturel] s’intéresse plutôt au sort des gens ordinaires, en se plaçant au même niveau qu’eux.” Plus loin, il écrit : « Cette familiarité dans le langage, cette insertion de l’ordinaire, du prosaïque dans le poétique, c’est ce que Robert Melançon appelle une poésie impure. »

Curieusement, cette impureté, pour notre plus grand plaisir, Rioux l’importe non sans ironie dans son propre discours. Le ton de familiarité à l’œuvre chez Évanturel, peut-être par un effet de mimétisme, Rioux l’adopte et même plus, il s’amuse à en jouer au sein d’un ouvrage dominé en grande partie par un certain esprit de sérieux. Rioux introduit çà et là une dose d’humour dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas piquée des vers. Tout en tenant un propos fort pertinent, il se fait par endroits assez impertinent. Non pas parce qu’il se permet d’émettre des jugements : « Évanturel avait peut-être conscience des faiblesses de sa poésie… », mais par sa liberté, le ton qu’il s’autorise ainsi que le recours à des expressions populaires, voire vulgaires.

En lisant le texte de Rioux, j’ai ri aux éclats. Je ne vendrai pas la mèche, mais il sait nous faire rire avec une cuiller à thé. Il produit un véritable bijou critique. L’écriture est brillante. Il compose son texte avec un sens très fin de la construction. Voici un exemple de sa maîtrise. On se souviendra que Bouchard, un peu plus tôt dans le collectif, démonte les poèmes d’Évanturel afin de montrer que presque chacun recèle en son noyau une semence qui pourrait être à l’origine d’un conte ou d’une nouvelle. Pour apporter de l’eau à son moulin, Bouchard cite Anton Tchekhov : « Il ne faut jamais placer un fusil chargé sur une scène s’il ne va pas être utilisé. » Cette leçon, Rioux l’applique à merveille. Pas de fusil chez lui, mais des bas, plus précisément ceux que l’on rencontre dans l’expression « manger ses bas ». D’abord, ces bas nous semblent innocents. On ignore le sort que Rioux leur réserve. À vrai dire, il conviendrait de parler ici d’un sortilège d’humour. C’est que la métaphore du bas devient peu à peu un leitmotiv du texte de Rioux. Ce dernier file la métaphore avec brio. Chaque reprise apporte un élément nouveau, faisant monter l’image d’un cran, allant en crescendo, si bien qu’à la fin, à la toute dernière ligne, on ne peut que s’incliner, se plier en quatre ou presque : en tout cas, le sourire aux lèvres est assuré. Les notices biobliographiques du volume nous apprennent que ce professeur de cégep est poète et critique dans la revue Estuaire. Il va sans dire que je prends sans faute rendez-vous avec ses recueils.

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Le collaborateur suivant n’est pas le premier à émettre des réserves quant à la valeur des travaux d’Évanturel ; mais alors que la plupart demeurent plutôt indulgents, Jean-François Dowd n’y va pas avec le dos de la cuiller : “[Évanturel] signe tout avec le même aplomb, les perles comme les énormités.” “Si on s’emploie […] à chercher la petite bête, on peut rapidement faire un bouquet des étourderies que laisse échapper le poète.” On se souviendra du dicton : « Qui aime bien châtie bien. » N’exagérons pas. Dowd ne châtie pas. Ce n’est pas tant Évanturel qu’il se plaît à rudoyer, mais bien plutôt ceux qu’il appelle « nos conformistes contemporains. » Mais n’allons pas trop vite. Revenons à Évanturel, à la lecture que nous propose Dowd.

Il s’agit d’une lecture finement raisonnée, très attentive au texte, pointilleuse dans le bon sens du terme. L’exégète démontre que la fantaisie d’Évanturel se joue sur des audaces qui souvent font entorse à la logique la plus élémentaire. Le poète commettrait des fautes de réalisme. Il choisirait, toujours selon Dowd, d’employer des termes qui expriment ce qu’il observe de manière aléatoire, plutôt que de dépeindre la réalité avec les termes idoines. Sous sa plume, on ne lit pas forcément les mots justes, les mots précis auxquels recourt qui a réellement souci d’objectivité, ce sont cependant des termes qui suggèrent : « … le réflexe poétique semble l’emporter chez le poète sur tout le reste, y compris sur la logique syntaxique… »

On trouve dans le texte de Dowd un amusant petit jeu de devinettes, il se livre à une sorte de pirouette polémique. Le critique lance des vannes, mais l’on ne sait pas trop à qui, bien que dans certains cas ses fléchettes ne ratent pas leur cible. Dowd a rappelé qu’Évanturel n’était pas un conformiste. Vers la fin de son texte, il cite des extraits de poèmes sans mentionner de noms d’auteur (il faut savoir ou deviner). Ces extraits sont choisis en vertu de leur écart par rapport aux normes actuelles. Ils ne correspondent pas au type de poésie qu’on célèbre de nos jours. Le critique propose ce jeu afin de poser finalement une question qui me paraît quelque peu troublante. Question rhétorique. Question polémique. Il s’interroge sur l’accueil que nos « conformistes contemporains » réservent aujourd’hui à ce type de poésie, c’est-à-dire une poésie aussi éloignée de la leur que celle d’Évanturel pouvait l’être de celle des chantres qui à son époque tenaient le haut du pavé. La réponse est simple : « aucun des Évanturel cités ici n’a jamais reçu quoi que ce soit… ». Dowd parle des prix littéraires. On peut comprendre un tel dépit, mais voir son destin comparé à celui d’Évanturel, n’est-ce pas là un magnifique prix de consolation ? Peut-être ce genre d’anonymat confère-t-il une valeur accrue aux œuvres que finalement trop de bruit déshonorerait.

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Une dernière prose du collectif est finalement consacrée à notre poète. Il s’agit d’une lettre adressée à l’initiateur du projet. Yves Laroche l’écrit à son ami Claude Paradis.

D’une certaine manière, on peut dire que l’amitié ouvre le collectif et qu’elle le referme. Entre ces deux textes se déploie également une certaine fraternité, qu’on pourrait dire plurielle : dans cette sorte de « société d’admiration mutuelle » (j’emprunte à Tardivel cette expression qui sous sa plume était fort négative : il va sans dire qu’ici elle exprime un sens beaucoup plus noble), on voit les collaborateurs du collectif se pencher avec empathie sur la tombe ignorée d’Évanturel. Tout témoigne ici de cette fraternité. Emmanuel Bouchard réfère à ceux qu’il appelle ses amis poètes (les mousquetaires à la barre du collectif). Paradis réunit autour de la tombe les figures de « Jacques Réda/Robert Melançon, Paul de Roux ou même/Louis-Jean Thibault ». Rioux sans les nommer cite des poètes qui seraient dignes de mention, qu’il estime, et dont il déplore que trop d’ombres déjà les ensevelissent. La poésie, comme l’indique le titre que donne Laroche à son texte, est affaire « Du cœur et de l’âme avant toute chose ».

On continue d’apprendre avec le texte de Laroche. En le lisant, des interprétations se confirment, des faits littéraires s’avèrent dans leur incontestable vérité. On répète, par exemple, que la poésie d’Évanturel “est étonnamment proche de la vie la plus quotidienne, réaliste, incarnée, personnelle, mais nullement narcissique, étonnamment libre pour l’époque […]”. Évanturel, tel qu’en lui-même, y est encore un écrivain « original », sa poésie étant « somme toute très peu celle de son temps. » Elle est marginale, « humble, prosaïque, discrète, sobre, dépouillée, elle cultive tellement le silence et le non-dit qu’elle en est presque invisible. » Voilà qui somme toute résume assez bien ce que les pages précédentes nous avaient appris.

Et Laroche de laisser poindre ce qui de toute évidence constitue le noyau d’entente qui tel un cœur aliment cette société d’amis, à savoir une poétique justement de la discrétion. C’est la discrétion qui fait l’originalité de l’œuvre d’Évanturel. C’est encore elle qui fait celle des poètes qui aujourd’hui s’assemblent autour de sa tombe. Ce qui suit mérite d’être médité. Laroche écrit : « L’originalité ici réside dans le fait de ne pas chercher à être original, mais de tout simplement travailler à être, à être soi, de ne pas céder à la pression sociale ou à l’effet de mode. »

Avec ce dernier article, on est donc désormais en terrain familier. Mais il y a plus. L’ami Évanturel sous la plume de Laroche crée des effets déstabilisateurs. Laroche parle « d’un sain dépaysement provoqué par toute œuvre digne de ce nom, qui doit déjouer l’attente du lecteur, le sortir de lui-même pour lui faire découvrir un autre possible de son être… ». Évanturel, écrit-il « annonçait aussi certains poètes modernes et contemporains, dont ceux que j’aime plus particulièrement. » J’attire l’attention sur ce dernier verbe : « ceux que j’aime ». La société d’admiration mutuelle a ceci de bon qu’il en rejaillit encore et encore de l’admiration. Tel est le principe à l’œuvre dans ce collectif et plus particulièrement dans ses textes d’ouverture et de fermeture, lesquels dialoguent ensemble dans la mesure où Laroche s’adresse à son ami qui finit par lui répondre : je dirai tantôt de quelle façon.

Dans sa lettre, Laroche confirme ce qu’on pourrait appeler une gémellité, celle de la paire que forment à distance Évanturel et Paradis. Dans le miroir de ses pages, pourrait se dire Paradis, je me retrouve « comme s’il s’agissait de ma propre expérience de vie. » 

Cette proximité, Laroche ne manque pas de la souligner : « Mais c’est à toi, Claude, que je pense le plus quand je lis Évanturel. Vincent (Lambert) m’y encourage. J’ai recensé une vingtaine de propositions de son article sur Évanturel qui pourraient s’appliquer à toi […]. » Plus loin : « Évanturel et toi faites quelque chose de rien, vous montrez ce que les autres ne voient pas […], mais qui fonde notre humanité : le cœur, siège de la générosité et de la bonté, et l’âme, siège de la sensibilité et de l’esprit, qui émane miraculeusement du corps, donc de la matière : dans vos poèmes, les deux — le cœur et l’âme — marchent constamment main dans la main. » Ce n’est pas tout : « Pour Évanturel et toi, la compagnie des livres est à la fois un abri contre ce qui heurte la sensibilité, un refuge qui permet de se retrouver, et le lieu des affinités électives, de l’amitié […] ».

J’interromps volontairement la citation précédente sur ce dernier mot : amitié. Je pourrais citer d’autres passages où Laroche souligne le lien unissant la poésie de son ami à celle d’Évanturel. Je me contente d’indiquer que Laroche remarque combien cette ressemblance l’a frappé au moment où Paradis, lors d’une assemblée départementale, a lu à voix haute le poème d’Évanturel intitulé « Soulagement » : « on aurait juré qu’il s’agissait de l’un de tes poèmes. »

On se rappellera que le collectif s’ouvre avec une promenade de Paradis au cimetière Belmont. Il se termine par l’évocation d’une promenade, cette fois des deux amis, dans le même cimetière. À cette occasion, Laroche avait fait remarquer à Paradis « qu’il manquait un poème sur Évanturel dans Le livre sur la table » (recueil de Paradis). L’ami a réparé cet oubli. Le poème qui manquait termine en beauté l’article de Laroche.

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Un petit dernier pour la route ! La belle gerbe de fraternité accueille maintenant un poème à la manière d’Évanturel. François Dumont signe « Le naturel d’Évanturel ». En ce poème de facture proche de celle d’Évanturel, écrit bien entendu en vers alexandrins et qui riment, où se rencontre une belle fantaisie, Dumont sans les résumer, repasse plus ou moins en revue ce qu’on pourrait appeler les faits saillants de la poésie d’Évanturel : « Ses poèmes, souvent, nous rappellent Musset,/Une idole du temps, romantique à souhait,/Qui était pourtant plus facétieux qu’on le dit/(Il comparait la lune à un point sur un i…).

C’est ici de la poésie critique. Un poète parle de la poésie comme un Boileau naguère pouvait le faire dans son Art poétique.

Le poème de Dumont met fin de manière amusante au collectif.  

Mais il revient maintenant à Évanturel de prendre la parole. À tout seigneur, tout honneur !

La tombe ignorée

Quelque part — je sais où — près d’un saule qui pousse
Ignoré du soleil quand le printemps sourit,
Un tombeau que quelqu’un a cherché dans la mousse,
Laisse voir sur sa croix que nul nom n’est inscrit.

Personne que je sache, à genoux sur la pierre,
N’est venu, vers le soir, y prier en pleurant ;
Mais un ange descend sans doute avec mystère
Dans ce lieu, quand le jour s’abat triste et mourant.

Les fleurs n’y vivent pas et la mort ne recueille
Pour moisson, que le foin oublié du faucheur,
C’est à peine, l’été, si parfois une feuille,
– Triste larme du saule — y tombe comme un pleur.

Je suis allé revoir cette tombe ignorée ;
Et seul, quand j’ai voulu retrouver le chemin,
Quelqu’un était debout, en défendant l’entrée :

C’était l’Oubli, pensif, et le front dans la main

Paul Bélanger : Déblais (poésie) Éditions du Noroît 2019

Déblais est dédié à la mémoire de Suzanne Biron, décédée le 6 novembre 2014. On peut lire dans l’avis de décès publié à cette occasion une petite phrase, confidence toute simple à laquelle fait écho l’ensemble du recueil de Bélanger. « Nous aimions nous balader près du grand fleuve. » On peut également lire ce qui suit : « L’eau est ma métaphore. Pas n’importe quelle ! Le fleuve. Je suis eau, je suis fleuve. Je suis tourmentée et étale. Je suis radeau dérivant sous le soleil. Je suis brun remous quand le vent m’échevelle, je suis vert émeraude quand le soleil m’aveugle. Je suis assise au bout de l’épée du soleil. Je suis rouge et noir et bleu. » Ces mots sont signés Suzanne Biron. Déblais en offre la prolongation et en quelque sorte file la métaphore de l’eau. Le livre de Paul Bélanger est une eau miroir où se lit et se délivre le visage de la femme aimée, absente désormais, engloutie, mais que toutefois préserve le souvenir enclos dans le poème.

On rencontre peu de mots rares ou savants dans le recueil de Bélanger. Or nous avons beau déblayer au quotidien, ne serait-ce que la neige en hiver, ce mot « déblais », que tout de même on associe spontanément au verbe déblayer, est moins commun. Le dictionnaire confirme l’intuition : action de déblayer et d’enlever les terres, les décombres pour niveler un terrain. Par métonymie, le mot désigne les terres, les décombres enlevés. Déblais : ce seront sans doute ici des restes, les suites d’un revirement, d’un bouleversement majeur. Peut-être moins le résultat d’un travail, celui du deuil grâce auquel on mettra de l’ordre dans ses sentiments, que l’état pitoyable où l’on se trouve, endeuillé, après la tempête dévastatrice qui emporte les êtres chers. Tempête qui au singulier arrache la femme aimée, l’amante, la compagne.

D’abord, signalons que ce recueil est loin d’être une plaquette. Il s’agit plutôt d’un livre où rien n’est laissé au hasard. Les pièces n’y sont pas rapportées, rassemblées en un florilège. Elles forment un tout. Ce tout est volumineux : 188 pages de poésie, pour à peu près le même nombre de poèmes. Certains sont brefs, la plupart occupent environ la moitié de la page, aérée alors, ce qui les met bien en valeur, ainsi favorisant la lecture. Jamais les poèmes ne sont lourds, épais, impénétrables. Il arrive que leur signification flotte quelque peu, qu’elle exige pour qu’on ramène du sens à notre compréhension un certain labeur, disons notre participation, mais c’est là ce à quoi tout lecteur de poésie est à bon droit de s’attendre. Donc, du détail çà et là qui ne cède pas facilement à notre volonté d’interpréter, mais dans l’ensemble, un tout dont la saisie n’est nullement problématique. Car nous comprenons rapidement de quoi il s’agit, et où se situe le « narrateur » de ce poème. Il loge à l’enseigne du deuil. Son chant, nous l’entendons fort bien, qui met des mots sur un mal, un malheur commun à tous, mais dont certains seulement sont en mesure d’exprimer les douleurs qu’il creuse en chacune de ses victimes.

Rien n’est donc laissé au hasard. En ouverture, tout juste avant les premières paroles du poète, ces mots en exergue, ils sont de Christa Wolf : « Avec ce récit je descends dans la mort. »  L’auteur ne pouvait trouver mieux. Effectivement, son livre correspond à un récit, une descente aux enfers y est racontée. Le livre contient six grandes parties. À l’exception de la première et de la dernière, toutes sont sous-titrées, j’ajouterai : de manière pertinente. Une citation souvent éclaire la suite. Pour « Journal d’un noyé », première section, l’auteur cite J.-M. Desgents : « J’accepte la noyade ». Ce qu’ont en commun les sous-titres suivants, ce sont des noms de personnages appartenant à la mythologie ou à la « grande littérature ». D’autres citations apparaissent dans le cœur de l’ouvrage. Elles entretiennent des rapports étroits avec le propos. Elles témoignent de la diversité des sources nourricières de l’œuvre de Bélanger qui, il va sans dire, ne pratique pas la poésie en dilettante. Les bonheurs et les épreuves de la vie innervent nos sentiments, façonnent également nos idées. Ces expériences offrent la substance d’une vie ; le travail d’écriture dont il est dit qu’il faut le remettre vingt fois le métier permet ultimement de les exprimer, de les communiquer, de joindre et de toucher autrui. Cela, assurément, notre poète y parvient. Son œuvre est riche, si profonde qu’avec elle nous touchons le fond, parvenons aux abysses où nous attend son Ophélie. De même cette œuvre parvient-elle à nous élever, un ciel longtemps brouillé, est çà et là traversé par des voiliers d’oies sauvages. Ce sont les oiseaux qui survolent ce fleuve que les amants aimaient tant. Fleuve qui engloutit métaphoriquement l’absente qui s’y est noyée, ainsi que l’esseulé qui tente de la suivre afin de la retrouver. Cette œuvre est riche. Par ses images, par les symboles qui la traversent, par ses vers qui sans être d’un orfèvre atteignent une perfection dont la pureté est moins formelle, quoique sur ce plan il n’y ait rien à redire, que de parfaite adéquation à ce qu’ils évoquent et expriment. Œuvre riche qui nous entraîne dans un univers dont nul ne saurait prétendre qu’il est fabriqué, qu’il relève d’une simple vue de l’esprit, que la gratuité du jeu d’écrire y préside. Au contraire, tout ici naît d’une réelle dévastation. Ce lamento est poignant. Le poète a écrit « un grand requiem ». Sans doute est-ce un requiem laïque, mais, s’il ne puise pas à des sources franchement religieuses, ou si rarement, en revanche son imaginaire est largement nourri par les mythes qui sont au fondement de notre civilisation. Afin d’exprimer son désarroi, le poète recourt à d’anciens récits. Le sien prend appui sur eux, mais à la différence du croyant qui use de symboles religieux en les prenant plus ou moins au pied de la lettre, le poète ici n’adhère au mythe qu’en vertu de ses puissances d’évocation. La fiction qui se déploie de poème en poème dit le réel sentiment du deuil en plongeant dans l’imaginaire antique et en le ressuscitant, en le réactualisant. C’est là un tour de force qui est d’autant plus efficace que Bélanger l’accomplit avec naturel, je veux dire sans forcer la note, sans enterrer son lecteur sous le poids d’une lourde érudition qui risquerait de faire obstacle à son propos. Ophélie, Orphée, Eurydice et Hamlet ne fournissent pas la trame du récit de Bélanger, mais une sorte de toile de fond où leur image s’harmonise avec le dit du poème. Ariel et Job font de même, jouent un rôle identique. Dans une certaine mesure, tous ces personnages mythiques ou bibliques, voire littéraire avec Hamlet, contribuent à asseoir l’univers dans lequel Bélanger nous plonge, dans un espace qu’on pourrait dire intemporel, autant derrière nous qu’actuel. Ces personnages, ces références au monde antique n’entraînent pas le poème et son lecteur dans le passé, comme si la poésie était ici elle-même passéiste, mais ils vont de pair au contraire avec une poésie qui a cette rare qualité d’être universelle, qui parvient à traverser les époques non seulement en direction du futur, mais en s’arrimant également avec les œuvres du passé, dans l’écho qui leur est offert. En effet, les poèmes de ce recueil ont la particularité d’être à la fois actuels et classiques, par leur facture et leur sujet. Je ne parle pas du classicisme du Grand Siècle, mais j’entends par classiques des œuvres variées, provenant de cultures diverses, produites à différentes époques et qui ont en commun de témoigner de ce qui est profondément humain, de l’exprimer et communiquer de manière authentique.

J’ai dit : leur facture et leur sujet. Mais qu’en est-il au juste ? Je l’ai mentionné un peu trop rapidement : une écriture marquée par sa concision et une certaine simplicité ; une thématique qui est celle du deuil avec ce qui s’y rattache pour celui qui reste, solitude, tristesse, dépression. Mais soyons plus précis. Entrons dans le cœur de l’ouvrage, écoutons la parole du poète. Suivons son histoire, du moins dans ses grandes lignes, et voyons de plus près comment la mort est ici vécue par celle qui part et celui qui demeure.

La trajectoire qu’emprunte l’agonie est irréversible, elle conduit à la mort. Sur ce chemin, l’amant accompagne celle que la mort appelle. Déblais saisit ces moments, qui de derniers moments en derniers moments mènent à l’inéluctable fin. Le deuil suit un tout autre parcours. La chute est initiale. Elle se situe au commencement et semble ne devoir jamais trouver son terme. C’est une chute dont on ne se relève que pour retomber immédiatement. Et quand par après on se remet à marcher, notre pas est celui d’un fantôme. Déblais s’engage et nous engage page après page dans les labyrinthes du deuil. Le poète est ce noyé qui devant le fleuve s’enlise dans la rêverie dépressive. Il est cet Orphée qui descend aux Enfers afin d’y retrouver Eurydice.

L’impression qui saisit le lecteur dès qu’il ouvre le livre et en entame la lecture est la suivante. Bien entendu, ce sont les mots du poète qui lui procurent cette impression. Le poète recourt à l’imaginaire du mythe, à sa symbolique. Il superpose à celle-ci sa propre symbolique, une symbolique universelle à vrai dire. Voici l’impression ressentie : L’homme est seul, terriblement seul. Il a perdu sa bien-aimée. Le monde s’est éteint. Il a perdu sa lumière. Le ciel est gris. La nuit perdure à travers un brouillard qui jamais ne se lève. Les rues sont désertes, la ville est vide. Nulle part on ne voit âme qui vive. Si d’aventure on croise quelqu’un, il s’agit d’une âme elle-même en peine, c’est un fantôme. On ne bouge plus, on est assis devant le fleuve, dans sa maison, sur une chaise. Et on ne bouge vraiment plus. Même, on ne dort plus. Seule nous habite la présence de celle qui n’est plus. Elle est Ophélie, emportée par les eaux. Elle est Eurydice, descendue aux Enfers. Tout est dévasté. Il n’y a plus rien. Telle est l’impression que nous communique cet ouvrage.

Mais le deuil, avons-nous dit, qui part de la mort s’élève dans la direction de la vie, de la vie retrouvée, à condition d’avoir bu jusqu’à la lie cette coupe qu’a tendue la mort. Il y faut du temps, un long temps passé devant le fleuve qui a emporté la bien-aimée. Un long temps assis dans ce fauteuil, à ne plus rien faire d’autre que rêver, sans jamais dormir, au centre d’une maison dont curieusement les murs se sont envolés.

L’endeuillé solitaire, que les mots préoccupent, car il lui faudrait chanter l’absente, et le poème sans doute permettrait quelque rapprochement, mais voilà, le poète est frappé de mutisme ou presque, statufié en quelque sorte dans sa parole. Immobile sur sa chaise, dans cette maison sans mur qui fait face au fleuve. En quelque sorte paralysé, quasi mort lui-même dans le deuil où il s’enferme. C’est que « le fleuve n’est pas un rêve seulement le mot/coulant tel un nœud dans la gorge ». Ce nœud, cette gorge nouée, revient tout au long du recueil. Et encore, « les mots m’ont oublié bien calé/au creux de ma chaise… ». Plus loin : « Il demande son chemin mais personne ne répond à son appel. Ça reste comme un nœud au fond de sa gorge, Un nœud qui l’égorge, le réduit au silence et à la répétition. À la reptation. »

D’autres leitmotive contribuent à resserrer le propos sur lui-même, à lui conférer sa solidité. Ils disent la fragilité, la déréliction. Il y a entre autres le roi. Il « perd son âme », « lui le roi des ombres il porte à ses lèvres/la coupe d’un océan ». On rencontre aussi le miroir : « il ne se reconnaît plus dans les fragments/du miroir en éclats sur le plancher ». Mais aussi ces trois vers : « Mystère du miroir qui lui renvoie une image incertaine/comme si entre l’aller et le retour elle était effacée/réduite à une pâle chose en même temps immense ». Comment ne pas songer en lisant ces vers à l’illustration choisie pour la couverture du livre ? L’œuvre de Sophie Jodoin est non seulement belle en soi, elle offre une image extrêmement précise de l’état dans lequel se situe le narrateur de Déblais. Je dis « narrateur », mais entendons-nous, cette narration n’a rien de linéaire et son objet est tout aussi flou que l’image de la couverture, aussi vague que l’eau de l’étang où s’est enfoncée Ophélie. De la même manière, les vers de Bélanger s’étagent en produisant du sens aussitôt recomposé différemment, selon la découpe des vers où rejets et enjambements surviennent. Cette manière de versifier épouse sa manière de narrer. Un lecteur doit s’introduire et dans les vers et dans le récit de manière à y tailler le discours à son tour : « Passait par là Ariel l’ange régnant/sur son malheur chaque réveil le grandissant//de sa propre légende il interpelle Orphée//que regardes-tu, qu’embrasse donc ton regard/s’il ne voit son ombre passée au milieu du ciel//bleu et sans profondeur tu te disperses/dans les limbes accompagné des seules//libellules translucides dont les fines ailes/brodées de nacre s’enluminent dans l’obscurité//le Navire entre en rade au clair de lune/toute voile baissée c’est l’heure bleue/qui t’embrasse ».

D’autres poèmes se livrent plus facilement, souvent avec une étonnante limpidité. Cette simplicité de l’expression demeure tout de même énigmatique en maints passages, s’accordant au trouble émanant du royaume des morts.

Tant et tant de poèmes mériteraient d’être cités dans leur entièreté. Lors même que le spleen le submerge, nageant sous un ciel bas et lourd à travers des poèmes où la mort est reine et maîtresse, rien n’est plus réjouissant pour un lecteur que la découverte d’un poème dont la beauté est renversante. Quand ce plaisir quasiment se renouvelle sans discontinuer, il y a franchement lieu de s’émerveiller. Bélanger a écrit un très beau recueil d’amour posthume. Le lecteur a accompagné celui-là qui lui-même avait accompagné son Ophélie, son Eurydice. Il est passé par toutes les phases du deuil, dont la dernière s’illumine lorsqu’enfin Orphée remonte à la surface de la Terre. Il a longtemps insisté à se perdre dans les méandres de sa mémoire obstinée : « Je ne cesse d’espérer la trouver/par ces fonds où j’erre sans but ». Or plus loin sur ce chemin, une pensée lui vient : « mais laissons ce souvenir allons-nous perdre vers l’ailleurs de l’autre côté du mur quelqu’un attend ». Pourtant, devant l’ouverture, là où se présente enfin l’issue, à cette invitation de lumière qui vient après que l’après-immédiat se soit reculé au fond du temps du deuil, l’amant refuse de s’avancer, la peur le retient : « Cette peur d’être vu/dans une autre vie//il ne peut se concevoir/d’Avenir sans amputer/au corps son image/sans arpenter au corps/à corps l’espace où il vit/où il agit//le poète dit/l’homme s’éloigne/sans être esseulé pur autant ».

Mais tel est le sens du deuil, il conduit du plus bas de soi à une forme de renaissance. « Viendra tant attendue/une langue sans trépas/neuve ni propre ni impure/qui séduira les vivants/et les jours la terre habitée/de nouveau sera pleine de grâces/et vous ne serez plus qu’une présence/lointaine dans l’écho des générations ».

Du silence du monde où régnait l’absence, de la mort où l’amant s’était engagé corps et âme à la poursuite de son Eurydice, Orphée remonte enfin et renoue avec « la bruyance des hommes ». Il peut alors entendre clairement « le vrai chœur de l’aube ».

Yves Bonnefoy : L’écharpe rouge (commentaire en 3 mouvements : 9 octobre 2019 : 13 octobre 2019 : 8 décembre 2019

D’abord, une évidence toute simple : Bonnefoy est un grand poète. Puis, ceci qui n’est pas moins banal : le public ne le connaît pas. Je n’interrogerai pas les raisons de cet écart, mais tiens à souligner que la qualité de l’œuvre ne m’apparaît pas à l’origine du manque d’intérêt manifesté à son endroit par le grand nombre. Des poètes moins importants sont tout autant méconnus. C’est qu’il semblerait que la poésie dans sa quête de lumière soit vouée à une obscurité qui toujours semble s’accroître autour d’elle. Les poètes ont beau chercher de la lumière, par l’étonnement que malgré tout suscite leur discours, l’accueil qui leur est réservé les confine au désert. Je constate une méprise, d’où résulte une distance.

Cette entrée en matière afin d’éviter toute forme de malentendu.

Je me souviens d’un titre : Formes simples. Paru dans les années soixante-dix. L’auteur : André Jolles. Ceci pour rappeler qu’aux formes simples s’opposent les formes savantes. Des unes aux autres voyage le sublime, qui va dans les deux sens. Il n’est pas question d’établir une hiérarchie ; la frontière, on l’aura compris, est mince et poreuse. Toutefois, soyons clairs, Bonnefoy ne s’intéresse pas à la poésie en dilettante. Il a occupé la chaire de poétique au Collège de France. Mais contrairement à Valéry qui, bien avant lui, y prononça de nombreuses conférences, lorsque Bonnefoy parle de poésie, il s’adresse à ses pairs et ne cherche pas à plaire au premier venu. Valéry aplanissait les pentes pour accommoder l’auditoire, arrondissait les angles, agrémentait son discours en le parsemant d’anecdotes savoureuses. Il ne faisait pas le clown, mais en grand classique qu’il était, il savait instruire tout en divertissant.

Bonnefoy poursuit d’autres buts. Je ne dis pas qu’il ne cherche pas à se faire entendre, qu’il n’ait aucun souci du lecteur ou de son auditoire, mais au fond de lui-même il sait que ces derniers sont prêts à le suivre, qu’ils partagent avec lui les mêmes champs d’intérêt. Il est un érudit, un esprit curieux, et il vit au sein d’une collectivité qui n’est pas étrangère à son entreprise. J’ai parlé plus haut d’une quête. Qui cherche ne trouve pas toujours aisément. Qui interroge tâtonne longuement avant de trouver, et souvent ne trouve pas. Bonnefoy est en mouvement. Que cherche-t-il au juste ? Lui-même le sait-il ?
Il cherche des réponses à des questions qu’il trouve au fur et à mesure. Une de ces questions, à la fin de sa vie, concernait « L’écharpe rouge ». Dans ces tiroirs, y dormant depuis plus de cinquante ans, ce manuscrit intitulé ainsi, « L’écharpe rouge », se présentait en deux fragments ou versions d’un même texte, long poème narratif comparable à un récit de rêve. Que signifie ce texte abandonné ? Pour le savoir, Bonnefoy devra l’analyser. Mais, pourrait-on dire, il est partie prenante, étant à la fois le lointain auteur et le lecteur actuel de ces pages anciennes. Les analyser comme le ferait un professeur de lettres, cela lui est possible, mais une telle analyse en vient à buter contre la nature même de ce texte, laquelle nature est d’être et de n’être pas uniquement un texte. Du fait que « L’écharpe rouge » est si intimement liée à l’être de son auteur, à sa psyché, à son histoire, elle nécessite un autre type d’approche, laquelle par bien des traits empruntera à la psychanalyse. C’est que ces deux versions du long poème narratif contiennent à l’état de cristal non seulement des tranches de vie de l’auteur, mais aussi, et surtout des « éléments » inextricablement liés à son être, états d’âme en quelque sorte traduits ou exprimés par le texte, si proche comme on l’a vu de ce qu’on nomme un rêve.

Deux versions. Bonnefoy devant ce diptyque adopte pour le décrire et l’interpréter la position, le regard distancié du « spécialiste », de l’expert. Rapidement, il déborde des limites du texte pour y plonger plus en profondeur, prenant cette fois en compte son créateur lui-même. C’est que le texte dit une chose qui le concerne au plus près, il lui parle : il « le » parle. Or Bonnefoy ne saisit pas immédiatement cet étrange langage, à lui adressé par lui-même. Son poème, en ces deux versions, s’offre à lui telle une énigme. Une énigme qui exige que le poète remonte jusqu’à sa source, source de l’énigme située dans le lointain pays de son enfance. Et c’est alors, au milieu de la cogitation et des interrogations, quelque chose de très simple qui s’écrit, appartenant à l’ordre du souvenir. Magnifiques pages d’une biographie où l’intellectuel semble pour un temps laisser derrière lui le questionnement multiple et patient. En réalité, coule à travers ce qui n’est pas uniquement des anecdotes le même filet de sa réflexion. Ce fil narratif relie les uns aux autres les différents tableaux de son essai, car il s’agit bien d’un essai. Un auteur ici cherche à comprendre un texte qu’il a écrit il y a de cela longtemps, et dans lequel texte il croit déceler des lueurs de sens qui pourraient, s’il parvenait à les mieux saisir, éclairer ce qui de sa vie lui paraît encore obscur.

Donc, il se relit. C’est un diptyque. Dans les deux versions se trouve un voyage, deux hommes se rencontrent, on est dans un hôtel à Toulouse, il y a un village occitan, une vieille maison aux murs peints à la chaux, une enveloppe, une jeune fille. Tout cela évoque des souvenirs personnels, des imaginations. Ce sont des signes, mais des signes de quoi au juste ? Pour le savoir, le poète retourne dans son passé où il retrouve enfin ses parents. Il interroge leur figure. Le père, un homme frappé par le mutisme propre au monde ouvrier, quasi analphabète. La mère, issue d’un milieu plus favorisé, dont le père était instituteur. Dans la ruralité de son petit village, Bonnefoy, enfant, découvre le langage et son versant opposé fait de présence au monde. Je reviendrai sur ceci, apporterai alors quelque nuance.

Les choses s’éclairent et se compliquent. C’est que pour découvrir ce qu’il a pris toute une existence à rechercher, l’auteur a pris de nombreux détours. Démarche ayant pu dérouter son lecteur. Les divers chapitres de son ouvrage témoignent de la diversité de ce parcours, de la curiosité de ce cheminement.

Au premier chapitre, l’auteur ouvre son classeur pour en sortir le manuscrit de « L’écharpe rouge ». Il transcrit les deux versions de son poème et nous renseigne au sujet de leur genèse. Elles connaissent dès leur venue au monde une sorte de mise au rancart. Il les abandonne, les laisse en chantier. Jamais, durant cinquante ans n’y donnera-t-il suite. Ces fragments le dérangent, le laissent perplexe. De ces textes qui l’intriguent, il ne sait trop quoi faire.

Ambeyrac. Titre du deuxième chapitre. Ambeyrac est une commune de l’Aveyron (territoire occitan de la France). Le grand-père maternel de Bonnefoy y fut instituteur. L’écriture conduit l’écrivain à de nouvelles découvertes. De nouvelles pages éclairent soudainement celles écrites il y a plus de cinquante ans. Bonnefoy explique qu’il a récemment rédigé un texte où s’est amorcé en lui un véritable travail d’anamnèse par lequel bientôt lui est apparu l’enfant qu’il fut jadis. De l’enfance, il sera abondamment question dans ce volume. Une fois devenu jeune adulte, des villes étrangères l’auront séduit, l’arrachant à ses terres d’origine, créant dans son esprit de nouveaux mirages, des illusions où semble se révéler une plus grande réalité. Ces villes, Florence, Rome, Venise, « refaçonnés très en profondeur par l’imaginaire métaphysique », il lui faudra grâce à la poésie s’en délivrer, ou plutôt les vivre autrement que dans le fantasme. Objets d’une espérance, nous parlons ici d’une volonté de parvenir à davantage de sens, ces villes, dans la vision qu’il en a, l’auront en réalité éloigné de ce qu’il appelle tout simplement de l’« être ». Nous commençons à comprendre, à ce stade du récit, que Bonnefoy en entreprend la rédaction moins pour raconter ce qu’a été sa vie que pour en découvrir les principes actifs, dans ce que nous pourrions appeler les strates d’une vie intérieure. Travail d’archéologie intime, pourrait-on dire. Nous commençons à saisir à quel point la démarche de l’auteur est d’ordre intellectuel. Elle est exigeante, et pour l’auteur et pour le lecteur. Un auteur ne doit pas faire fi des outils qu’il possède. Pour réaliser le type de travail auquel il s’engage, il a intérêt en s’en servir. D’où les concepts et, avec eux, un paradoxe qui d’abord m’a fortement décontenancé. Bonnefoy, çà et là, met en garde contre la conceptualisation. Il n’a de cesse de déplorer un enlisement de la poésie dans cette dernière. Il me semblait voir là une contradiction. Les termes savants empruntés aux sciences sociales, à la psychanalyse entre autres, ne grevaient-ils pas son propos ? Cette question, pour y répondre ; ce problème, pour que je me rende enfin compte qu’il s’agissait d’un faux problème, il fallait que je plonge plus avant dans la lecture afin que tout s’éclaire.

Chapitre suivant. Son titre, encore un toponyme. Viazac. Département de Lot. Toujours dans la région de l’Occitanie. Le poéticien semble ici prendre un temps d’arrêt. Il s’attarde davantage à l’histoire qu’aux liens qu’elle entretient avec sa vocation de poète. Son récit prédominant permet peut-être mieux de faire saisir, d’autant qu’elles sont plus rares, ses fines observations sur la nature de ces liens. De nombreux passages, loin d’être larmoyants, sont franchement touchants. Nous connaissons déjà les parents du petit Yves. Ils se nomment Hélène et Élie. Nous faisons maintenant plus ample connaissance avec eux. Cette mère du déchirement : elle devra renoncer à une carrière d’enseignante et s’éloigner par le fait même de l’univers plus « cultivé » de sa famille. Ce père, homme de peu, homme austère, mais bon, à peine scolarisé, peu s’en faut analphabète : il vit dans le silence, dans une sorte d’exil qu’accentue sa précarité. Je ne résumerai pas ici l’histoire de la famille du jeune Bonnefoy. J’ai dit que dans ce chapitre, ainsi que dans certains passages assez nombreux de ce livre, l’accent est plus ou moins mis sur ce qu’ont vécu l’enfant et sa famille. Par ailleurs, j’ai aussi fait mention des parenthèses qu’ouvre l’auteur, je veux dire des commentaires analytiques que lui inspirent les événements qu’il relate. J’en cite un ici : « … le père n’est pas qu’une composante dans le complexe d’Œdipe, c’est aussi et peut-être bientôt surtout le protagoniste d’un drame où se joue l’avenir de la parole. Et il n’est pas douteux qu’il ait à tenir dans cet autre complexe — que l’on pourrait dénommer complexe d’Orphée — le rôle détestable du dieu des morts, celui qui ravit au chanteur sa compagne des premiers temps. »
Cette citation explicite le titre que j’ai donné à ma lecture. Elle me permet aussi une mise au point. Mon lecteur et ma lectrice, s’ils m’ont suivi jusqu’ici, je me permets de penser que je pourrais les compter sur les doigts de ma main. Les autres, perdus en cours de route, ont compris qu’ils comprendraient peu à tout ce fatras. Je suis en partie responsable de leur démission. Seul un immense travail de ma part me permettrait d’être ici plus clair. Je devrais tout reprendre d’a à z. faire un plan, opter judicieusement pour une plus grande précision lexicale, enfin récrire tout ce qu’ici j’ai improvisé, élaguer, étoffer, etc.
Or cela étant dit, rien n’autorise à croire que ces lecteurs et lectrices auraient poursuivi leur lecture. La citation où apparaît le « complexe d’Orphée » est exemplaire. Elle illustre assez bien le haut degré de culture de notre écrivain. Il s’adresse à deux types de lecteurs : ceux qui sont curieux et ceux qui l’ont suffisamment été dans leur vie pour s’instruire dans le domaine qui est celui de l’auteur : le domaine justement du savoir et de la culture. Formes simples, avons-nous dit, et formes savantes. Il en va de même des domaines, des champs d’intérêt des uns et des autres. Un truisme : la culture populaire est plus populaire que la culture savante. En d’autres mots, des termes comme « complexe d’Œdipe » et des références à Orphée sont assez indicateurs du degré de complexité que peut atteindre un intellectuel (il n’aurait peut-être pas apprécié ce terme) du calibre de Bonnefoy. Si je poursuis ma lecture, c’est que la curiosité m’y pousse plus avant : je veux saisir le rapport que Bonnefoy établit entre l’être et la parole ; je désire mieux comprendre en quoi la conceptualisation se dresse devant et fait barre à la présence. Par conséquent, à partir d’ici, non sans déclarer qu’elles sont souvent très belles et toutes pleines d’humanité, je renonce définitivement à évoquer les rares anecdotes que raconte l’auteur. Je m’en tiendrai plutôt à sa poétique. Je reporte cependant tout cela à plus tard.

Mon projet est le suivant. J’interromps ma petite étude., afin de relire à tête reposée ce livre magnifique. En parallèle à cette lecture, j’ouvrirai à nouveau Le siècle de Baudelaire, ouvrage de Bonnefoy publié en 2014. Il y est abondamment question de la poétique de Bonnefoy. Je reprendrai également le petit essai de Jean-François Poupart : Lire la poésie. J’ai lu dans cet ouvrage des choses fort intéressantes, dont un court chapitre intitulé Présence d’Yves Bonnefoy. Poupart a eu l’audace de contacter le « maître ». Il retranscrit le tout ou une partie, je ne m’en souviens plus, de l’entretien que lui a accordé Bonnefoy. Il me semble qu’à la lecture de ce chapitre, j’avais mieux saisi la pensée de Bonnefoy. Nous verrons.

Lire la poésie (Présence d’Yves Bonnefoy) Poètes de Brousse : 13 octobre

On se souviendra que je m’étais accordé un moment de répit. Lire et commenter Bonnefoy n’est pas affaire de tout repos. En tout cas, je ne prends pas la chose à la légère. Ma première lecture de L’écharpe rouge m’avait comblé tout en me laissant sur ma faim. De nombreux aspects de cet ouvrage m’échappaient. Bien entendu, j’avais compris, du moins pour l’essentiel, en quoi avait consisté l’enfance de l’auteur ainsi que le rôle déterminant joué par ses parents, dans ce qui allait devenir sa passion de poésie. Mais je considérais que ce livre si magistral était pourtant fort curieux dans sa composition et son propos. Un récit parfois linéaire alternait avec des digressions à teneur fortement intellectuelle. Les événements narrés étaient simples, mais les commentaires auxquels s’adonnait l’auteur l’étaient beaucoup moins.

Son propos, par endroits, déconcerte. Il déconcerte d’autant plus que la composition du récit, chapitre après chapitre, semble aléatoire et capricieuse. Je dis bien : semble. En réalité, il n’en est rien. Mais à première vue, telle est du moins l’impression que peut s’en faire le lecteur. La table des matières confirme cette impression. Un chapitre est consacré à un tableau de Max Ernst. Le dernier est consacré à Pierre Jean Jouve. Dans un autre, Bonnefoy sort de la bibliothèque de son adolescence un roman d’aventures dans lequel le jeune héros découvre une société vivant dans les entrailles de la Terre. Mais, bien entendu, même à la première lecture, on saisit que ce qui apparaît comme autant de détours n’a rien de gratuit, et s’avère nécessaire à la saisie ou du moins à la quête du sens entreprise par l’auteur et à sa suite, par le lecteur.

Bonnefoy n’était en rien responsable des failles de ma lecture, il n’avait pas semé des pièges dans son récit. Je m’y embourbais néanmoins, butant invariablement contre un propos sur la poésie dont la profondeur m’échappait. Pour éclaircir cette espèce de mystère provenant de ma propre incurie, il me fallait tout reprendre. Je ne suis pas particulièrement bouché à l’émeri. Mais la poétique de Bonnefoy n’a rien de simple. Pour tenter de la comprendre, il m’a fallu ce retour. Je l’ai entrepris et m’en suis trouvé enrichi.

Afin de mieux comprendre la poétique de Bonnefoy, j’ai songé à relire le petit essai écrit par Jean-François Poupart. Il s’intitule Lire la poésie. Je viens justement de le relire. Poupart est inspirant. Il communique sa passion pour la poésie avec vigueur et enthousiasme. Son essai fait la promotion d’une idée dont il est malheureusement un des rares défenseurs. Il écrit : « La poésie est le plus haut degré de la parole humaine, l’art le plus humain qui soit. » Pour cette raison, il faudrait, selon lui, « qu’on fasse lire davantage de poésie à l’école, durant toute l’année, de la maternelle au cégep. » Je ne m’opposerai pas à un tel programme.

Dans cet essai, dont certains passages sont forts et mordants (je songe entre autres à une charge où l’auteur montre les limites de l’enseignement universitaire, lorsqu’il s’agit de poésie et tout particulièrement des mémoires de création littéraire), Poupart aborde le très classique Racine ainsi que le très surréaliste Breton. Il réfléchit longuement à la poésie et présente même, en une courte autobiographie, les étapes du parcours qui l’ont mené à la poésie. En fait, il est ouvert à tout ce qui relève de la poésie. Pour lui, toutes les aventures poétiques sont permises. Cependant, on le voit dénoncer avec sévérité l’imposture de qui s’adonne à un obscurcissement gratuit du langage poétique. Il définit ainsi ce qu’il appelle obscurcissement : « expression formée d’un ou plusieurs mots, voire un texte en entier, qui volontairement court-circuite toute lisibilité, tout sens et toute sensation commune dans un poème, à des fins de découvertes sensibles. » Poupart nuance son propos. Il admet qu’une certaine obscurité est parfois inhérente à l’entreprise poétique. Néanmoins, il conclut sur cette note : « La poésie doit simplifier la vie. Elle révèle les mystères, les “correspondances”, elle ouvre les sens. Trop souvent, c’est l’inverse qui se produit : l’écriture poétique s’acharne à obscurcir ce qui pourtant est déjà là : la présence, la lumière d’un matin de juillet sur le pont Jacques-Cartier et les enfants au parc qui déjà s’amusent à s’arroser. »

Je m’arrête ici aux mots de « présence » et de « lumière », tous deux chers à Bonnefoy, à qui maintenant je reviens. Car, je rappelle que ce qui m’a poussé à consulter l’ouvrage de Poupart, c’est le chapitre qu’il consacre à Bonnefoy. Je savais que ce dernier avait accordé des entretiens à Poupart et que l’essayiste les avait en partie retranscrits au bénéfice de ses lecteurs. Je me souvenais que dans ces entretiens, Bonnefoy « expliquait » sa poétique qui tant me chicotait. La parole du maître allait enfin me redire en langage clair ce que les mots écrits disaient peut-être mieux, mais avec une précision dont je peinais à saisir toutes les subtilités.

J’extrais d’abord un court passage d’une lettre écrite par Poupart à l’occasion du décès de Bonnefoy. Le Devoir à qui elle était destinée ne l’a pas publiée. « Yves Bonnefoy nous rend moins aveugles et dissipe les images fausses, les concepts, pour nous faire voir, enfin. » Voilà ! nous y sommes. « Images fausses » et « concepts ». Au point où j’en étais au moment où j’entreprenais de relire ces entretiens, j’avais déjà compris assez bien où Bonnefoy veut en venir. J’avais saisi qu’il est dans notre nature de rêver, c’est-à-dire de fabriquer une image de soi, ainsi qu’une image du monde qui nous paraîtront d’autant plus vraisemblables que la culture ambiante en aura consolidé la vision. Nous nous serons construits à partir d’idées préconçues, imposées par les autres, auxquelles nous aurons accordé foi. À vrai dire, c’est le langage lui-même, celui de la conceptualisation, qui aura ainsi modelé notre pensée, notre sensibilité. Notre appréhension du monde s’élaborant dans le passage obligé par la conceptualisation, par l’absorption de ses schèmes, sera donc continuellement modelée par l’ombre portée d’une pensée déjà en quelque sorte pensée par les mots. En réaction à cette mainmise du langage, à son déjà prêt-à-penser, à ce qu’instille en nous le dressage qu’il constitue, la poésie en contrepartie apparaît comme la voie ultime d’un dégagement. Elle favorise une retrempe dans cet état d’esprit propre à l’enfance, où l’accès à la présence est rendu possible grâce à la faculté que l’on possède alors de saisir les choses sans passer nécessairement par les mots et leur déformation. Voilà à peu près ce que je comprenais. Restait à savoir si j’étais oui ou non sur la bonne voie. Lire « Présence d’Yves Bonnefoy » dans le livre de Poupart allait me fournir l’occasion de le vérifier.

Je cite les mots prononcés par Bonnefoy. « Il est certain que nous ne sommes réels que pour autant que nous sommes dans le silence, car la parole qui remplace notre silence est aussi quelque chose qui nous sépare, nous sépare de la plénitude de la réalité. » Je retiens, outre les mots de « parole » et de « silence », celui de « plénitude ».

Le poète poursuit sa réflexion. « La parole bâtit pour nous des images qui ne sont que des représentations partielles du monde et donc des représentations partielles de nous-mêmes qui sommes partie du monde, si bien que par les mots nous restons en dehors de notre intimité la plus substantielle avec soit l’univers, soit notre destin même. »

Je sais que Bonnefoy a évidemment lu Valéry, qu’il n’a donc pas pu passer à côté de la définition que Valéry donne de la poésie dans « Situation de Baudelaire », une conférence ou étude parue dans Variété. Valéry y affirme que la poésie est un « langage dans le langage ». Sans que la position de Bonnefoy puisse être assimilée ou réduite à celle de Valéry, on peut remarquer dans l’opposition qu’il établit entre la parole « conceptuelle » et la poésie qui en quelque sorte nous en délivre, une modulation de la poétique valéryenne, laquelle tirait en partie son origine des travaux et réflexions de Baudelaire et Mallarmé. Ce qui distingue à mon avis la poétique de Bonnefoy de celle de Valéry est sans doute une manière de mysticisme athée. L’élévation spirituelle chez Valéry cède la place à une élévation de nature intellectuelle. Chez Bonnefoy, il s’agirait non pas de créer un discours qui puisse formellement s’opposer à la prose, mais bien de recourir à l’écriture poétique afin d’accéder à une présence pleine au monde. Il s’agit là moins d’une élévation que d’un vibrant sentiment de plénitude de l’être s’accordant au sein du présent avec l’être du monde. Il dit : « Il y a donc une sorte de conflit en nous entre la vérité de la parole, même la vérité du langage, disons, et cette intuition que l’on peut avoir d’un rapport de la présence avec tout, avec soi, avec le monde. Et la poésie est faite pour essayer de le rétablir en neutralisant, si l’on peut dire, la description conceptuelle, et en laissant apparaître à la place d’abord la figure même de cette unité, puisque les mots sont là avec leurs notions pour lui substituer leurs images, et puis aussi peut-être en faisant apparaître dans cette présence du monde des sortes de grandes catégories d’accueil par lesquelles nous sommes en rapport avec le tout, non ? »

Dans la suite de ces entretiens, Bonnefoy précise sa pensée. La poésie a beau « faire taire le concept », le poète n’est pas forcément en mesure, du moins pas toujours, d’atteindre dans l’écriture du poème ce que plus loin il identifie en ces termes : « l’expérience d’unité, de participation, en somme extatique à l’unité dans l’instant… »

Puis, en cours de conversation, l’écrivain laisse finalement tomber cet aveu : « En ce moment je parle, voyez-vous, et combien c’est peu valable de parler ! Ce qui est bien, c’est d’écrire ; parce que, quand on écrit, on rature, on réfléchit, on revient sur ce que l’on a dit. Je suis quelque qui a du mal à s’exprimer. Je peux donner l’impression que je parle d’abondance, mais ça ne correspond pas à l’authenticité de la pensée, car au moment même où l’on parle on peut se laisser emporter par un certain courant à la surface du flot et sentir qu’il y a quelque chose de plus important qui a échappé ou qui devrait être dit. »

J’attendais beaucoup de la simplification apportée par la parole dans ces entretiens. Or, de l’aveu même du poète, qui en déplore les limites et les pièges, la parole dans sa légendaire spontanéité ne permet pas, du moins dans son cas, d’éclairer la pensée. Selon lui, l’écriture y parvient davantage, grâce à sa précision et au contrôle que l’on peut exercer sur elle. Bien que nourri par « Présence d’Yves Bonnefoy », je me dois de retourner à L’écharpe rouge.

J’ai de sa composition en mosaïque une compréhension qui déjà m’apparaissait lors de ma seconde lecture. Ces divers chapitres, apparemment si peu en rapport les uns avec les autres, ne sont en rien des pièces rapportées. Il n’y a aucun désordre dans la construction concertée de L’écharpe rouge. Chacune des parties est au service de l’ensemble. Une clef, disséminée çà et là, y révèle une remarquable unité.

Yves Bonnefoy : métonymie, poésie, conceptualisation : lecture de L’écharpe rouge : 8 décembre

L’écharpe rouge d’Yves Bonnefoy est un récit trouvant sa source dans les divers états d’un poème inachevé, lui-même intitulé « L’écharpe rouge ». C’est en 1964 que Bonnefoy écrit ce poème. Il en réalise deux ou trois esquisses, brouillons ou fragments auxquels il tentera par après, mais sans succès, de donner suite. Impuissant, il rangera ces papiers, les éloignera de sa vue, mais ne les oubliera pas de sitôt. En effet, quelque chose dans cette « Écharpe rouge » ne cessera de le hanter durant les décennies qui suivront. Nous pourrions dire, de le hanter jusqu’au seuil de sa propre disparition, puisque cet ouvrage à peu de choses près constitue sa dernière œuvre, en quelque sorte son testament. 

Une « idée de récit ». C’est le premier chapitre de l’ouvrage, une sorte d’avant-propos. Le poète y retranscrit la centaine de vers de son poème narratif. Il en éclaire la genèse, présente les conditions de son émergence, s’interroge sur l’énigme qu’il représente à ses yeux. Pourquoi n’a-t-il jamais pu le mener à terme ? À quoi tout cela finalement peut-il bien rimer ? Il se le demande. Tout cela, c’est-à-dire ce texte inachevé, les raisons de son inachèvement et les rapports ténébreux que cette histoire entretient avec sa propre personne. Bonnefoy devine ou plutôt sait très bien que ces fragments recèlent un secret : quelque chose, dit-il, « d’important pour ma réflexion sur la poésie et ma propre vie. »

Il convient de s’arrêter à cet aveu, où poésie et vie de l’auteur apparaissent non pas de manière dissociée, mais comme étant inextricablement liées. Et par conséquent, pour lui, objets d’une même quête. En s’interrogeant sur la nature et les fonctions de la poésie, le poète entreprend de comprendre quel aura été, durant toutes ces années, le sens caché, pourrait-on dire, de sa propre existence. Pour ce faire, il doit découvrir « ce qu’avait à être la fin de « L’écharpe rouge ». Cette « invention tarie » où devait-elle le conduire ? Et qu’en est-il du sort suspendu auquel il a abandonné les personnages de son récit ? D’où venaient-ils ? À quel destin ces derniers étaient-ils promis ? De quelle lumière étaient-ils finalement l’augure ?

Ce dénouement du poème, sa fin inconnue, n’oblitère en rien une autre fin, celle-là même de sa visée, je veux dire le but ultime de ce poème. À quel destin d’homme ces mots venus de l’inconscient devaient-ils conduire Bonnefoy ? Quel empêchement majeur avait bien pu freiner leur remontée finale jusqu’à la conscience du poète ?

Mais sur ces mots, auxquels ainsi que le disait Mallarmé, le poète avait « cédé l’initiative » cinquante ans plus tôt, il convient d’apporter des précisions. Ce sont les mots, nous l’avons dit, d’un poème narratif. On y voit un homme mettre de l’ordre dans ses papiers. Parmi ce fatras, ces documents nombreux, le personnage met la main sur une enveloppe. Sur cette dernière, il peut lire une adresse. C’est alors que lui revient en mémoire le souvenir d’un homme rencontré jadis à Toulouse. Un homme, au fond d’une chambre sombre et qui, dans l’embrasure d’une fenêtre, portait une écharpe rouge. Cinquante années, ici encore, se sont écoulées. Cet homme l’a-t-il oublié ? Il décide de lui écrire. Il poste sa lettre. Du temps passe. Il obtient finalement une réponse : Je me souviens, lui dit l’autre en substance, dans la pénombre, vous portiez une écharpe rouge.

Le poème resta donc en suspens, inabouti. Bonnefoy avoue son échec. Lorsqu’il tentait de reprendre ce poème narratif pour le mener à terme, l’écrire une fois pour toutes, l’achever, il le faisait en écrivain qui invente « au lieu de transcrire un message ». Il ne parvenait plus à s’abandonner au travail de l’inconscient. Autrement dit, il falsifiait son entreprise d’écriture : ses interventions provenaient d’une instance qui était celle de la fabrication artificielle ; dans cette entreprise entrait plus ou moins ce que l’auteur appelle de la « conceptualisation », un mot sur lequel nous aurons à revenir.

Devant ces rebuts — combien de fois a-t-il tenté de s’en défaire ? – il finit par remettre en question l’authenticité même de la démarche d’élucidation qui lui fait rédiger l’essai qu’est aussi et surtout L’écharpe rouge. Perplexe, il s’interroge. Jusqu’à quel point désirait-il aller au fond des énigmes que lui posait le poème ? Ces manuscrits qui lui résistaient tant et qui encore lui échappent au moment où il écrit L’écharpe rouge, voulait-il, souhaite-t-il encore vraiment percer à jour leur mystère ? Il lui semble que de tout temps, peut-être était aussi fort le désir de n’en rien faire, de laisser plutôt filer le problème dans les brumes du mystère, comme s’il s’agissait là d’une fatalité, à savoir que le propre du symbole et de la clef, c’est toujours de se montrer tout en se dérobant. Par exemple, explique Bonnefoy, “ce Balin [personnage d’un récit épique du moyen âge] paraissant et reparaissant dans les trois fragments, n’était-ce pas un de ces visages masqués que l’imaginaire métaphysique place non sans raison pour les garder clos au fond des miroirs de notre condition d’exilés ?” « Miroir », le mot est à retenir, comme l’est cette expression d’« imaginaire métaphysique » à laquelle revient fréquemment Bonnefoy dans son essai.

Je ne veux ni ne peux dans le cadre de cette présentation apporter davantage de précisions sur les fragments du poème narratif de Bonnefoy. L’auteur se charge lui-même de le faire dans son essai. En réalité, si ces fragments valent en soi, atteignant le statut d’œuvres malgré leur inachèvement, ils jouent surtout pour l’auteur le rôle d’un tremplin. Ils lui communiquent un élan qui favorise l’introspection propre à l’anamnèse. En se penchant sur les rapports qu’entretient son poème avec sa propre existence, Bonnefoy écrit à sa façon un récit autobiographique. C’est que les personnages de son poème, il le comprend désormais, empruntent pour une large part à son père et sa mère. Il aperçoit ces derniers dans les plis et replis de son poème. Il entend leurs silences, celui surtout de son père. Replongeant dans son passé, revenant par la pensée dans son pays natal, il remonte le cours de son existence jusqu’en ses origines. Il se souvient. Il comprend à quel point les frustrations de ses parents, leur profonde misère auront été déterminantes dans le parcours de l’enfant, de l’adolescent qu’il a été, du jeune adulte qu’il sera par la suite devenu. Ses parents auront à leur insu joué un rôle capital dans les découvertes qu’il aura faites de la parole multiple, celle du poème qui conduit à la vie simple de ce qu’il appelle la présence au monde, combien salutaire à ses yeux, ainsi que celles chaotiques et nombreuses qui embrouillent nos existences, paroles du leurre s’il en est, dont Bonnefoy se méfie et tente de se libérer en recourant aux fragiles pouvoirs de la poésie.

La composition en mosaïque de L’écharpe rouge risque d’étonner. Dans ce livre, le récit très souvent linéaire alterne avec des digressions à teneur fortement intellectuelle. À vrai dire, ce ne sont pas des digressions. Mais les événements narrés sont simples, alors que les commentaires auxquels s’adonne l’auteur à leur sujet le sont beaucoup moins. Son propos, par endroits, déconcerte. Il déconcerte d’autant plus que la conduite du récit, chapitre après chapitre, semble aléatoire et capricieuse. Je dis bien : semble. On pourrait croire un fourre-tout. En réalité, il n’en est rien. Mais à première vue, telle peut être l’impression que risque de s’en faire un lecteur distrait voire impatient. Sur ce point, la table des matières semblerait confirmer cette impression. Une introduction est consacrée au poème énigmatique qu’est « L’écharpe rouge ». C’est le premier chapitre où l’auteur présente ce qu’il appelle son « idée de récit ». Dans les chapitres suivants, il évoque son passé. Un chapitre est consacré à Ambeyrac, c’est la famille maternelle. Le suivant porte sur Viazac, le village natal du père. Plus loin, l’auteur jette un regard sur un tableau de Max Ernst. Dans un autre, Bonnefoy sort de la bibliothèque de son adolescence un roman d’aventures dans lequel le jeune héros découvre une société vivant dans les entrailles de la Terre. L’auteur analyse ensuite un récit moyenâgeux où deux frères se combattent avec de lourdes épées. Le tout pourrait s’arrêter là, mais quelques années après avoir écrit ce qui précède, Bonnefoy ajoute un nouveau chapitre, consacré celui-ci à Pierre Jean Jouve et à l’absence où ce dernier fut d’abord relégué dans son ouvrage. Bien entendu, on saisit que ce qui apparaît comme autant de détours n’a rien de gratuit, et s’avère nécessaire à la saisie ou du moins à la quête du sens entreprise par l’auteur.

Curieusement, une fois le livre terminé, Bonnefoy en poursuit la rédaction, en tout cas finit par lui ajouter de nouvelles sections, antérieures ou non. Ces nouveaux textes semblent une fois encore entretenir peu de liens avec l’ensemble. Mais ces divers chapitres, apparemment si peu en rapport les uns avec les autres, ne sont en rien des pièces rapportées. Il n’y a aucun désordre dans la construction concertée de L’écharpe rouge. Chacune des parties est au service de l’ensemble. Une clef, disséminée çà et là, y révèle une remarquable unité.

Cette clef, j’en ai du moins l’intuition, pourrait bien être celle que fournit la métonymie. Figure par excellence du lien que l’on peut observer entre deux réalités, la métonymie remplace un mot par un autre en vertu du lien habituel existant entre les réalités que désignent ces mots. Bonnefoy écrit : « … la poésie est métonymie bien plutôt que métaphore. » Les surréalistes ne concevaient pas les choses de cette manière. L’image, et de préférence la plus inusitée qui puisse être, leur paraissait la voie royale susceptible de conduire à l’inconnu. Pour y accéder, Bonnefoy choisit d’autres chemins. Chemins qui ne sautent pas aux yeux, invisibles parce que souterrains. L’auteur creuse des tunnels. À la manière de la métonymie, mais à vrai dire plus particulièrement de la poésie qui en procède, il privilégie une approche susceptible de faire apparaître les liens existants entre les réalités, les événements et les pensées qui l’ont marqué au fil du temps, ainsi qu’à travers les lieux réels ou imaginaires qui le hantent depuis l’enfance.

Bonnefoy n’évoque pas la figure du labyrinthe, mais il file une écharpe qui lui sert de fil d’Ariane. Cet objet circule d’un chapitre à l’autre. Étonnamment, son parcours défie les lois les plus élémentaires de la logique, en ce que cette écharpe fait fi justement de la marche du temps, transgresse les frontières qui délimitent l’ici et l’ailleurs, le monde réel des êtres vivants et celui où s’avancent les personnages de fiction.

Pur produit de l’imaginaire, fait littéraire circonscrit à l’intérieur des vers qui d’abord la renfermaient, l’écharpe rouge du poème s’échappe bientôt du cadre étroit du poème. Le poète s’en empare, cette fois pour la livrer à une minutieuse analyse. C’est ici qu’entre en action le principe actif de la métonymie. En nommant ainsi le processus de liaison, j’exagère sans doute un peu. C’est que je cherche à décrire ce mouvement et ne trouve rien d’autre pour l’identifier que la figure du tunnel. En passant d’un monde à l’autre, de celui de l’enfance, à celui du rêve, de ses rêves à ses poèmes, d’un texte ancien lu autrefois à un autre dont il vient tout juste d’entreprendre la lecture, Bonnefoy emporte toujours avec lui cette écharpe rouge. Elle est ce motif qu’il a dessein de faire parler. Au bout d’un tunnel, il débouche dans un espace où se joue à nouveau sous ses yeux la scène initiatique mise en scène dans le poème de « L’écharpe rouge », ce poème d’où origine justement l’aventure que relate le livre auquel il donne naissance. « La grande écharpe que vous portiez » voyage au fil des pages. Rouge, elle sera du sang, celui que verseront les héros, ces frères qui s’entretuent dans le poème du moyen âge. L’écharpe n’est pas seule à voyager dans le temps et l’espace. L’enveloppe vide du poème, Bonnefoy la dépose dans les mains de son père, c’est une façon de dire. Au sujet d’Élie, son père, le poète écrit : « Son destin, une enveloppe restée vide. » C’est que ce poème, vieux de cinquante ans, maintenant Bonnefoy en fait une lecture où du sens ne tarde pas à se manifester. Les personnages de papier qui se sont imposés à lui lors de l’écriture de ses vers, il sait désormais déceler sous leurs traits ceux de ses parents et même les siens, selon que changent les scènes et les lieux qu’il explore. Ainsi Bonnefoy devient-il dans l’interprétation qu’il fait de son poème un de ses personnages. Dans l’ordre du symbolique, il est cet homme qui entre dans la chambre sombre où l’attend depuis cinquante ans, pourrait-on dire, l’inconnu qui lui a fait parvenir une enveloppe vide. Et son père alors, son père qui a vécu de ce côté-ci du monde, « voyait en [son fils] l’inconnu que [le récit du poète] place en face de lui — dans la salle où “tout était gris”, car “la nuit tombait” — avec, lui semblait-il dans cette pénombre, une étonnante, une énigmatique écharpe rouge. » Comme on peut le constater, ce qui fut bien réel dans les rapports du père et du fils est interprété dans le recours à ce qui appartient à l’ordre de la fiction, l’écharpe du poème devenant l’instrument au moyen duquel est identifié le lien unissant le père au fils, dans leur incommunicabilité profonde, obscurcie par tant de nuit entre eux deux. L’écharpe de papier, celle du poème, telle qu’en elle-même change de statut, s’accroît d’un sens nouveau, devient instrument d’analyse non pas textuelle, mais pourrions-nous dire existentielle, d’une nature voisine de ce qui se joue sur le terrain de la psychanalyse. Un passage comme celui que je cite ci-dessous est incompréhensible si on l’extrait de son contexte. La présence de l’écharpe en son sein étonnerait qui le lirait, son sens serait obscur. Mais la magie maintenant opère pour qui suit l’auteur dans ses dédales depuis le commencement, dans ses allées et venues qui creusent des passages entre les chapitres : « Entrant dans la maison d’Ambeyrac Élie avait bien dû se demander s’il était digne de recevoir le don extraordinaire de cette écharpe qui signifiait le rouge de l’être à dégager des grisailles de l’exister quotidien. » Je rappelle qu’Ambeyrac est ce monde de la mère, que son père était instituteur, « à sa modeste façon un intellectuel ». Dans les faits, on l’aura compris, nulle écharpe réelle n’aura été offerte au pauvre Élie. Mais en épousant un paysan situé plus bas qu’elle dans l’échelle sociale, Hélène, la mère du petit Yves offrait à ce dernier la contemplation à distance de ce que peut être le mode plus flamboyant de la culture et du savoir. On le voit, l’écharpe, en tant que métaphore, se file de manière à signifier et révéler toujours davantage de significations.

C’est ainsi qu’en lui transmettant l’abécédaire, en lui enseignant les mots qui nomment l’univers, la mère du poète lui tend encore une fois une écharpe rouge. C’est pour lui enjoindre de s’élever, de s’envoler avec cela dont les mots sont porteurs, de réaliser à sa place cette promesse d’atteindre à ce rouge qui tranche sur la grisaille terne d’une prose si pauvre qu’elle confine au silence et à la nudité de l’être. Hélène lui aura intimé un ordre, l’aura chargé d’une mission. Ce qui lui a échappé à elle, ce dont elle a manqué, qui consistait en une élévation au plan de la culture, au plan humain, ce don que son père l’instituteur lui aurait transmis, mais la vie en a décidé autrement, Hélène n’a pu en tirer parti, ce qu’elle n’a su préserver, à son tour elle en fait don à son fils, elle noue autour de son cou cette écharpe rouge qu’elle emprunte au poème, ce poème qu’elle n’a jamais lu, mais que Yves Bonnefoy a eu la tâche d’écrire. Elle l’en a chargé.

Comme si cela ne suffisait pas, la mère de Bonnefoy emprunte un nouveau tunnel, qui la conduit cette fois-ci dans le livre que lisait son fils lorsqu’il était enfant. Ce livre s’intitulait Les sables rouges. En guise de résumé, je me bornerai à évoquer son histoire dans ses grandes lignes. Un archéologue et son fils (Bonnefoy verra en ces derniers son propre père ainsi que lui-même) partent à la découverte d’une antique cité. Or celle-ci dont ils recherchent les ruines existe toujours, cependant le sol sous ses fondations s’est entrouvert et elle a glissé dans les entrailles de la Terre. Dans les profondeurs, cette riche cité scintille de mille et une splendeurs. Mais le fils seul s’y aventure. Une jeune fille lui apparaît. Elle est belle, se nomme Céphéis, est la reine de ce riche univers dérobé. Un interdit empêche les jeunes d’unir leur destinée. La reine doit fuir, « mais avant qu’elle ne se décide à le faire, il y a eu cet échange, entre elle et moi, qui va rester à jamais dans ma mémoire. Lui, le garçon est revenu dans la ville souterraine, car il n’accepte pas de penser que Céphéis soit partie. Et, de fait, il la retrouve dans ce même palais bâti en rêve où il lui a parlé la première fois. “Je vous attendais”, lui dit-elle. »

Tunnels, ai-je dit, passages, ouvertures pratiquées par l’auteur de manière à pouvoir traverser les murs qui le séparent de ce qu’il tente de saisir, en voici bien une illustration d’autant plus saisissante que s’interpénètrent ici sous nos yeux des univers que tout semble séparer. En effet, ces personnages d’un vieux roman qui revient à la mémoire de Bonnefoy, n’est-il pas étrange qu’en remontant jusqu’à eux, Bonnefoy en vienne à se substituer ainsi au personnage du jeune garçon ? Dans ce qui n’est certainement pas un lapsus, Bonnefoy se glisse tout entier, c’est une façon de dire, dans la peau de ce dernier. Il écrit : « il y a eu cet échange, entre elle et moi ». Or ce qu’elle lui dit n’a rien d’innocent : « Je vous attendais ». Il se trouve que ces paroles sont précisément celles de la femme de Toulouse, la femme du poème d’il y a cinquante ans, écrit non pas dans ce petit roman d’aventures, mais par Bonnefoy, Bonnefoy qui empruntant un nouveau tunnel découvre maintenant sa mère, Hélène. Car Céphéis, il ne le comprend que maintenant, « la Romaine, c’était ma mère aperçue à l’instant de la vie qui peut-être va mettre fin à ce que l’on peut dire la virginité métaphysique : celle d’un rapport au monde et aux êtres encore en deçà des choix qui vont obliger à un destin. »

On pourrait à me lire en venir à penser que le récit de Bonnefoy prête à confusion. Je dirais plutôt qu’il n’est pas facile d’éclairer la lumière qui se fait jour dans les dédales de son récit. Difficile de comprimer en quelques mots les brillantes interprétations du matériau fort complexe qu’il analyse. De nombreux lecteurs ont savouré le récit que fait Bonnefoy. Il semblerait que jamais auparavant il ne se soit livré de manière aussi touchante. Pourtant, on ne voit aucune effusion dans ce qu’il écrit, jamais il ne s’écrie ni ne verse une larme. Pourtant, çà et là, des mouvements l’animent, des pensées pour les êtres chers que furent ses parents tremblent légèrement où affleure le sentiment, quelque regret, de n’avoir pas su, de n’avoir pas tout à fait saisi, aimé sans doute suffisamment.

Mais une passation a eu lieu, une passion a été infusée, par le silence mortifère du père, par les illusions perdues de la mère. Le rouge de l’écharpe est apparu en lieu et place de la grisaille. Il aura fallu fuir l’ici de l’arrière-pays et prendre place dans la parole nombreuse des grandes villes lumineuses et brillantes où la vraie vie, toujours ailleurs, l’invitait à se rendre. C’était là répondre à l’appel de la poésie.

Hélène lui avait offert l’abécédaire, avait par la suite noué autour de son cou l’écharpe rouge innomée de la poésie, innomée car elle n’en avait qu’une vague connaissance, une conscience embrouillée, empêchée par tant et trop de grisaille. Son père, par son silence, qui est l’autre nom d’une forme d’absence, mais aussi grâce aux mots de la plus simple désignation, lui avait aussi enseigné une forme de présence proche de ce que le poème allait bientôt lui révéler. Mais Bonnefoy allait d’abord, tôt ou tard, se heurter dans sa quête à ce qui dans ses écrits prend le nom de conceptualisation.

Les mots, pourrions-nous croire, sont toujours chers au poète. En réalité, ils se gagnent durement. Le poète doit s’acharner longuement à un travail qui consiste à les dégager de la gangue épaisse dont l’entoure et l’alourdit la conceptualisation. C’est qu’aux mots, dont certains se bornent à dénoter, s’ajoutent des connotations qui proviennent des idéologies, de la doxa. En ce sens, les mots nous pensent et ce faisant nous empêchent de penser librement. Penser, que dis-je ? Pour le poète, il s’agit plutôt de vivre, en exprimant, une fois les mots retrempés dans leur pureté native, ce que d’aucuns, Bonnefoy le premier, appellent la présence.

Il convient de se méfier de l’imaginaire métaphysique. Dans les mots entre une part de leurre. Leurre fut également cette lumière associée aux grandes villes, aux dorures de leurs palais, aux scintillements de la grande culture qui font préférer à l’ici un ailleurs toujours imaginaire, leurre encore une fois.

« Le rêve est ce qui sépare, c’est vrai, mais aussi ce qui rapproche quand on comprend, dans la déconstruction du sien propre, ce dont est fait celui de l’autre personne. On peut alors réfléchir avec celle-ci, tenter de simplifier les désirs, considérer à deux, à travers une explication des nostalgies et le partage des souvenirs, les aspects passés ou présents de la vie réelle. Un échange, le plus sérieux des échanges puisqu’il se situe où l’être a rebond, où ses valeurs ont chance de se recolorer, de revivre. Un échange qui n’a nullement besoin de pensée abstraite, il peut commencer dans des propos de vie quotidienne, ou dans l’étalement sur la table de vieilles photographies.

« Un échange pour avoir être, l’être n’étant jamais qu’une alliance. Et qui rendrait à l’existence meurtrie cette virginité métaphysique qui avait mis tout son bel espoir dans un don d’écharpe, étant comme telle la préservation de ce qu’on peut dire l’esprit d’enfance, ce regard qui autour de soi ne sait et ne veut que de la présence. Virginité de l’âme que la donatrice d’écharpe rouge ne peut certes aventurer sans grand risque ; et mieux vaudra donc auprès d’elle des êtres qui en savent le prix. Qui savent demander à l’abécédaire non une Chine ou une Inde mais de quoi faire lumière d’une colline, d’une maison et de quelques vies, rapprochées pour un peu de temps les unes des autres par la pensée d’un regard. »

François Tétreau : Le Fait d’écrire : Éditions du Noroît 2019

Échange de courriels entre le lecteur, les éditeurs et l’auteur du livre. Je ne rédige pas ici un commentaire ou une étude sur le livre de Tétreau. J’honore la mémoire de l’auteur en reproduisant ci-dessous notre trop brève conversation.

Le 4 décembre 2018

Chers Paul et Patrick,

Un mot pour vous dire à quel point j’ai aimé le livre de François Tétreau. C’est un ouvrage captivant, émouvant. Bon du début à la fin. Il va sans dire, fort bien écrit. Dont la lecture est si agréable qu’on le lit presque tout d’une traite.

Folch-Ribas avait remercié Tisseyre de la publication du Journal de Guay. Je fais comme lui : je vous remercie d’avoir publié ce livre. Grâce à Tétreau, son ami renaît, qui maintenant devient le nôtre. Ce travail se situe bien au-delà du « méméring ». L’auteur nous présente une galerie de personnages, mais ce qu’il raconte à leur sujet n’est pas de l’ordre du potinage. F.T. nous conduit plutôt au cœur de notre vie littéraire, là où les lettres sont chose vivante. À sa suite, nous entrons dans cet espace bien réel qui est celui du mythe vivant de notre littérature. Ce qu’il écrit nourrit l’imaginaire, donne de la substance à cette chose très concrète qu’est la littérature. On voit des hommes et des femmes d’ici qui ont en commun le « fait d’écrire ». On les voit vivre et écrire au sein de la réalité. On rencontre surtout le brillant écrivain qu’était Guay. Lui nous fait rire et sourire, il nous attriste aussi. On s’attache à son destin.

J’avais déjà ouvert un livre de cet auteur, je l’avais parcouru avec intérêt, reconnaissant là une véritable écriture, une aventure d’écriture et de vie passionnante. J’avais dû à regret refermer l’ouvrage sans le terminer. Ce sont des choses qui arrivent. Je m’étais promis d’y revenir un jour. Tétreau m’a rappelé cette promesse. Sans lui, j’aurais sans doute oublié. Or l’année ne se terminera pas sans que je me sois procuré en librairie quelques tomes du Journal de mon nouvel ami Jean-Pierre.

Portez-vous bien ! Je vous souhaite de joyeuses fêtes,

Daniel

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Le 5 septembre 2018

Cher Daniel Guénette,

Paul m’a très indiscrètement relayé le message que vous lui avez transmis cette semaine. Sans doute était-il aussi touché de le lire que je l’ai été, car votre lettre lui donne en quelque sorte raison. 

 Chose sûre, elle m’aide à croire que je ne me suis pas planté du tout au tout. Sans blaguer, j’ai toujours su que Jean-Pierre était un bon écrivain. On peut se gourer sur un texte, on ne se trompe tout de même pas pendant trente ans. Cela dit, allais-je réussir à y intéresser d’autres personnes ? Voilà qui était beaucoup moins évident. 

Votre lettre laisse à penser — pour moi c’est énorme — que c’est là chose possible, c’est-à-dire que ce bouquin peut amener de nouveaux lecteurs à se pencher sur le Journal de Jean-Pierre et à y prendre plaisir. Si, par la joie de lire, mon travail de passeur conduit au plaisir de lire Jean-Pierre, le ruban de Mœbius sera bouclé.

Pour tout cela, je vous remercie et vous salue

très cordialement,

François T.

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Le 6 décembre 2018

Bonjour François, 

Dans votre livre, vous allez droit au but. Votre plume est au service de votre ami. Elle propose de lui un portrait qui ne l’enjolive pas. Du reste, rien ne pourrait ajouter à la tragique beauté de son destin. Comme disait l’autre, le voici tel qu’en lui-même.

C’est plutôt votre sujet, me semble-t-il, qui ajoute à la beauté de votre travail. La même rigueur et le même talent appliqués à un autre de nos écrivains vous auraient sans doute permis d’écrire un ouvrage intéressant, mais dans le cas qui nous intéresse ici, je crois que votre ami y est pour beaucoup (étant le contenu) dans l’intérêt que vos lecteurs prendront à vous lire. 

Je ne sais pas si je suis clair. En fait, ce que je tente de dire, c’est que vous avez réussi votre pari. Vous êtes parvenus à sortir un écrivain et pas n’importe lequel, de son purgatoire. Je m’exprime mal. C’est une idée curieuse et qui n’a pour moi pas grand intérêt. Je parle bien entendu de ce purgatoire qui regorgerait d’écrivains plus ou moins méritoires. Je crois que votre ami, s’il avait pu voir son avenir dans une boule de cristal, se serait réjoui de vous savoir, quelque vingt ans après sa mort, aussi fidèle à son œuvre et à son souvenir. Mais si j’ai bien compris, je devine que son but, en tant qu’écrivain, n’était pas de disputer aux ambitieux le faîte de la renommée. Atteindre ses objectifs, cela se jouait et se vivait au plus intime de sa vie, et sa vie était d’abord et avant tout son écriture. Ce qu’il aimait, tout comme le reste, devait entrer dans ses cahiers.

Bref, je parle de purgatoire, mais je devrais plutôt parler de renaissance. Bien entendu, ses livres, lus et relus par certains existaient sans vous ; mais depuis votre livre, nous pouvons espérer pour eux quelque chose comme une vie nouvelle. De nouveaux lecteurs se présenteront, comme moi bientôt, dans nos librairies. À la bibliothèque municipale, j’ai tenté sans succès de mettre la main sur un ou deux exemplaires du Journal. Votre livre réveillera peut-être les bibliothécaires du pays. Qui sait, quelques-uns feront peut-être l’acquisition de quelques tomes. Je l’espère. 

Voilà, j’ai beaucoup dit, peut-être trop. Toutefois, il me semble que je n’ai pas dit l’essentiel, ou bien alors, je me répéterai si vous l’avez lu entre les lignes : Jean-Pierre Guay possédait un immense talent. Il était facétieux et inventif, blagueur et profondément troublant. Il s’est peut-être fait quelques ennemis, mais il a su conserver l’estime de certains de ses amis. Parmi ces derniers, il y a vous à qui nous devons ce portrait émouvant.  

Il y a dans la solitude de votre ami quelque chose d’alarmant, et aussi quelque chose d’inquiétant dans sa soif d’écriture, de triste dans sa fin de vie. On aime votre ami. Au terme de notre lecture, on se prend à rêver d’une vie d’écrivain où le drame inhérent au fait de vivre, et que semble surmultiplier le fait d’écrire, se coucherait tout doucement dans ces paysages où votre ami aimait se promener avec son chien, son chien qui était un peu comme ce Dieu qu’il lui arrivait de prier. Et qu’un homme si pauvre en vienne à prier, voilà qui n’est pas sans me toucher et m’émouvoir. 

Mon petit frère est mort aux alentours de la fête de Noël, il y a de cela presque cinquante ans. D’une méningite. Quelques jours avant de mourir, alors qu’il ne savait pas même ce qu’est un alexandrin, il avait écrit une petite histoire qui se terminait ainsi : « Noël, Noël, Noël, rends cet homme éternel ! » 

Cher François, nul n’est éternel, mais grâce à vous, votre ami se fera de nouveaux amis. Il reprend maintenant sa place parmi nous. Il ne l’avait peut-être pas vraiment quittée, mais la plupart des aveugles que nous sommes assurément l’avaient perdu de vue. Enfin, vous me comprenez… 

Je vous souhaite de joyeuses fêtes,

Daniel

Le 19 mars 2019

Chers Paul et Patrick,

François Tétreau vient de mourir. C’est dans Le Devoir de ce matin. Ma femme voit la notice et me demande si je le connais. Ça me fait un choc. Je lui arrache le journal. 

Pendant longtemps, je ne le connaissais que de nom. J’avais lu un de ses recueils, constaté son talent ; mais ce n’est que bien plus tard que je fais sa rencontre, au lancement de l’automne dernier. Petite conversation, 4 ou 5 minutes (j’apprécie alors sa langue, ses propos, sa discrétion) ; puis en librairie j’achète son livre. Je le lis, vous écris et vous dis le bien que j’en pense. Je reçois plus tard un courriel de François.

Eh bien ! Je me disais en voilà un que je suivrai de près, que j’aurai plaisir à lire et à revoir.

Il a été gravement malade. L’était-il déjà à l’époque du lancement ? Il laisse dans le deuil des êtres chers et des amis. Son dernier livre est un livre dicté par l’amitié. Ce n’est pas rien.

 En anglais, on dit : spring is around the corner. Les beaux jours seront bientôt de retour. 

Je souhaite un agréable printemps à l’équipe du Noroît. 

Daniel

Andréane Frenette-Vallières Juillet, le Nord, poésie/ Éditions du Noroît, 2019

La poésie est à prendre ou à laisser. On sait ce que c’est. Une parole est portée par la rumeur. Une autre s’arrête avant même de prendre son envol. Des mots nous parviennent. Un ami l’a dit, tel livre vaut la peine d’être lu. C’est écrit dans le journal. Oui, pour une rare fois, un chroniqueur y mentionne l’importance d’une œuvre. Or si ce jour-là, on néglige de lire le journal, c’est raté, du moins pour l’instant, le rendez-vous est remis à plus tard, peut-être. On se rend à la bibliothèque du quartier, par chance un recueil de poésie figure parmi les nouveautés, c’est presque un hasard, une exception, un petit miracle. Cette chose proche du silence s’est glissée entre de grosses briques d’aventures. Vous empruntez le livre. Il se pourrait qu’il soit merveilleux. Ou alors, à l’occasion d’un lancement, vous entendez une auteure lire des extraits de son dernier opus. La voix qui porte le poème est posée, une sorte de timidité vous touche. Ce peut être un premier livre. Ou d’un auteur déjà encensé, une fulgurance, des envolées, une audace faisant feu de tout bois.

Pour Juillet, le Nord, les choses se sont passées de manière toute naturelle. On pourrait dire, professionnelle. Son auteure est responsable des communications au Noroît. Je venais d’y faire paraître un recueil. Je l’ai croisée à cette occasion. La curiosité a fait le reste.

La poésie est à prendre ou à laisser. Un jour, je me rends en librairie. Le recueil m’y attendait. Je le prends. Dans les jours suivants, j’en fais la lecture. Il est tout petit, agréable à lire. Je pourrais dire accueillant. Mais de tels adjectifs disent si peu. En réalité, l’espace offert, l’espace ouvert par ce livre, parce qu’il paraît se livrer sans opposer de résistance, sans imposer d’obstacles à notre passage en ses pages n’est pas de simple transparence, d’innocence naïve ou charmante point à la ligne. Un charme certes opère, mais il est de nature telle qu’on peine à dire en quoi il consiste tout à fait. On lit, on aime, mais quoi au juste ?

Il n’a pas fallu se battre pour lire, chercher midi à quatorze heures un sens caché, je dirais même qu’aucune aiguille dans une botte de foin ne fuit à notre approche. La lecture semble n’exiger aucun travail. Pour peu, on croirait qu’il en a été de même pour la rédaction de ce livre. Là est le mirage, l’illusion sans doute. Mais qu’il en soit ainsi ou non importe peu. Cet objet dans nos mains, chose certaine, ce n’est pas rien. C’est plutôt une merveille.

En le relisant récemment, je me suis surpris à voir en lui un scénario. C’est qu’on a affaire à un poème narratif, mais si discret qu’on n’y voit nulle part flotter l’ombre d’une prose qui serait strictement au service d’une action à raconter. Or il se passe quelque chose et ce quelque chose est bel et bien raconté, mais c’est un presque rien, qui dans sa quasi-invisibilité requiert pour être perçu la collaboration sensible du lecteur. Andréane Frenette-Vallières, dont ce livre est la première publication, maîtrise déjà l’art d’exprimer beaucoup en peu de mots. Ainsi sommes-nous lancés sur ses traces dans un univers délicatement esquissé. Esquissé à la manière des dessins qui accompagnent son poème. Ce sont des dessins, on l’aura compris, faits de lignes claires et raréfiées, nullement chargés, légers, où se lit une certaine détresse, une manière de solitude. Ils représentent tantôt une main, celle qui écrit, celle qui dessine ; tantôt une femme, son visage dont le crâne est dénudé, le haut de son corps aussi. Ces dessins m’ont-ils suggéré cette idée de cinéma ? Ce serait une animation. On entendrait tous les mots du poème, ils seraient portés par la voix de l’auteure et le dessin s’animerait sous nos yeux.

Cette histoire serait simple. Elle se trouve dans le livre. Son peu d’action toute tranquille et délicieusement lente se déroule sur la Côte-Nord. C’est l’été. Une jeune femme séjourne là. D’autres jeunes personnes sont présentes, des amis, des collègues, on ne sait pas. On se rend à la plage. La jeune femme marche sur la berge, parfois court dans un sentier, traverse le paysage à pied ou à vélo. Un homme apparaît dans ce paysage. C’est un homme du pays. De cet arrière-pays, du bois et de la mer. La jeune femme est de passage. Une idylle. De la tendresse. Un mélange de possibilités et d’impossibilités, lui solide, elle plutôt fragile ; un lien dont on devine qu’il durera tant que durera l’été. Puis, justement, l’été décline emportant avec lui un soleil qui se couche sur un amour éphémère.

Tout résumé aplatit. Or la broderie savante et sans afféterie aucune magnifie l’histoire que je viens de réduire à ses grandes lignes. Je devrais dire : à ses petites lignes. Car tout se joue ici dans la finesse, la sobriété, la discrétion. En parfait accord avec le trait du dessin, la phrase déroule un fil nu et sans accrocs, qui coule de source. Le poème qui dit de la réalité procède à la manière du dessin, de manière fantaisiste, avec une imagination qui donne du relief à l’histoire racontée. Racontée ou plutôt suggérée dans les entrelacs sans nœuds de la phrase.

Le recueil commence ainsi : « Les jours étaient plats. Nous n’attendions rien que des émotions basses et faibles, nous embrassions les derniers sursauts d’une honte. Le reste était droit, long et (heureusement) complexe. » Je remarque d’abord ce « plats ». Il est à entendre dans le sens qu’on voudra bien lui prêter (dénotation ou connotation : désignation de l’espace alors qu’il s’agit de la temporalité ou expression de l’ennui ressenti en ce laps de temps où s’amorce le récit, avant que ne débute l’« aventure »). Chose certaine, le registre de l’ouvrage dans son ensemble nous indiquera par la suite que « plats » ne sonne pas ici comme très souvent nous le prononçons d’un coin à l’autre du pays. La poésie de Frenette-Vallières n’appartient pas à la confrérie de l’oralité, de la poésie de scène souvent théâtrale et revendicatrice, frontale. Elle est, je me répète, discrète. Il est dans sa nature d’être naturelle. Je veux dire sans artifice.

Avec ce premier poème apparaît la présence d’un « nous ». Ce sont les autres personnes qui tout comme la « narratrice » séjournent, y étant de passage, sur la Côte-Nord. Ces autres se fondent au décor. Il y a aussi la présence des femmes et des hommes de la côte. Celle de sa faune et de sa flore. La forêt et les vagues. Mais surtout, surgi au centre de ce passage, se dressant devant l’amante, arrive un homme : Le coussinet moelleux de/mon doigt se pique/sur le contour d’un sapin. //Ce sapin, un homme sorti des branches/l’a dessiné/pour moi. »

Cet homme sera désigné tout simplement, en accord avec ce dessin qu’il offre à la « narratrice » : il sera « l’homme du dessin ». La rencontre amoureuse est belle, on la devine intense, mais la poésie d’Andréane F. – V. ne frappe aucun tambour, elle est feutrée, elle est doux lichen, mousse. C’est comme on dit toute une pièce d’homme. Sorti de la forêt, il en a la sauvagerie, la beauté, la force et la franchise : « Dans les phrases de/cet homme/dans le tempo lourd de sa voix/dans les sentiers et les animaux/qui habitent sa langue/j’entends une/honnêteté ancienne. »

La femme du poème éprouve une certaine difficulté avant cette rencontre. Elle ne parvient pas à coïncider avec elle-même. Elle avoue : « impossible/de me centrer//alors j’erre/j’erre. » Plus loin, on peut lire : « Je ne fais que partir/ne vis que cachée, n’arrive à me concentrer/que seule. » Or voici qu’au milieu de l’été, à son sommet, son zénith, elle n’est soudainement plus seule. Un homme l’accueille : « L’homme du dessin me cueille/comme une chicoutai dans le sable/fatiguée. //Il me déchausse/me soulève me porte/vers la tourbière sous laquelle un lac/réchauffe des millions d’êtres. //Il me plante au centre. »  

La poésie est à prendre ou à laisser. J’ai pris énormément de plaisir à lire cette chose si rare qu’est Juillet, le Nord, un plaisir auquel je reviendrai à nouveau, un plaisir que ne procurent pas tous les ouvrages de poésie. Cette eau claire m’a désaltéré, lavé de mes propres lourdeurs, proposé une fraîcheur qui est loin d’être dénuée de gravité, mais c’est de la gravité de l’amour qu’il s’agit, de sa fin abrupte lorsque l’on revient chez soi au début de l’automne.

Yves Bonnefoy : poésie, conceptualisation : lecture de L’écharpe rouge

L’écharpe rouge est un récit trouvant sa source dans les divers états d’un poème inachevé, lui-même intitulé « L’écharpe rouge ». C’est en 1964 que Bonnefoy écrit ce poème. Il en réalise quelques esquisses, brouillons ou fragments auxquels il tentera, mais sans succès, de donner suite. Impuissant, il rangera ces papiers, les éloignera de sa vue, mais ne les oubliera pas de sitôt. En effet, quelque chose dans ce poème ne cessera de le hanter durant les décennies suivantes. Nous pourrions dire, de le hanter jusqu’au seuil de sa propre disparition, puisque cet ouvrage à peu de choses près constitue sa dernière œuvre, en quelque sorte un testament. 

Une « idée de récit ». C’est le premier chapitre de l’ouvrage, une sorte d’avant-propos. Le poète y retranscrit la centaine de vers de son poème narratif. Il en éclaire la genèse, présente les conditions de son émergence, s’interroge sur l’énigme qu’il représente à ses yeux. Pourquoi n’a-t-il jamais pu le mener à terme ? À quoi tout cela finalement peut-il bien rimer ? Il se le demande. Tout cela, c’est-à-dire ce texte inachevé, les raisons de son inachèvement et les rapports ténébreux que cette histoire entretient avec sa propre personne. Bonnefoy devine ou plutôt sait très bien que ces fragments recèlent un secret : quelque chose, dit-il, « d’important pour ma réflexion sur la poésie et ma propre vie. »

Il convient de s’arrêter à cet aveu où poésie et vie de l’auteur apparaissent non pas de manière dissociée, mais comme étant inextricablement liées. Et par conséquent, pour lui, objets d’une même quête. En s’interrogeant sur la nature et les fonctions de la poésie, le poète entreprend de comprendre quel aura été, durant toutes ces années, le sens caché, pourrait-on dire, de sa propre existence. Pour ce faire, il doit découvrir « ce qu’avait à être la fin de « L’écharpe rouge ». Cette « invention tarie » où devait-elle le conduire ? Et qu’en est-il du sort suspendu auquel il a abandonné les personnages de son récit ? D’où venaient-ils ? À quel destin ces derniers étaient-ils promis ? De quelle lumière étaient-ils finalement l’augure ?

Ce dénouement du poème, sa fin inconnue, n’oblitère en rien une autre fin, celle-là même de sa visée, je veux dire le but ultime de ce poème. À quel destin d’homme ces mots venus de l’inconscient devaient-ils conduire Bonnefoy ? Quel empêchement majeur avait bien pu freiner leur remontée finale jusqu’à la conscience du poète ?

Mais sur ces mots, auxquels ainsi que le disait Mallarmé, le poète avait « cédé l’initiative » cinquante ans plus tôt, il convient d’apporter des précisions. Ce sont les mots, nous l’avons dit, d’un poème narratif. On y voit un homme mettre de l’ordre dans ses papiers. Parmi ce fatras, ces documents nombreux, le personnage met la main sur une enveloppe. Sur cette dernière, il peut lire une adresse. C’est alors que lui revient en mémoire le souvenir d’un homme rencontré jadis à Toulouse. Un homme, au fond d’une chambre sombre et qui, dans l’embrasure d’une fenêtre, portait une écharpe rouge. Cinquante années, ici encore, se sont écoulées. Cet homme l’a-t-il oublié ? Il décide de lui écrire. Il poste sa lettre. Du temps passe. Il obtient finalement une réponse : Je me souviens, lui dit l’autre en substance, dans la pénombre, vous portiez une écharpe rouge.

Le poème resta donc en suspens, inabouti. Bonnefoy avoue son échec. Lorsqu’il tentait de reprendre ce poème narratif pour le mener à terme, l’écrire une fois pour toutes, l’achever, il le faisait en écrivain qui invente « au lieu de transcrire un message ». Il ne parvenait plus à s’abandonner au travail de l’inconscient. Autrement dit, il falsifiait son entreprise d’écriture : ses interventions provenaient d’une instance qui était celle de la fabrication artificielle ; dans cette entreprise entrait plus ou moins ce que l’auteur appelle de la « conceptualisation », un mot sur lequel nous aurons à revenir.

Devant ces rebuts — combien de fois a-t-il tenté de s’en défaire ? – il finit par remettre en question l’authenticité même de la démarche d’élucidation qui lui fait rédiger l’essai qu’est aussi et surtout L’écharpe rouge. Perplexe, il s’interroge. Jusqu’à quel point désirait-il aller au fond des énigmes que lui posait le poème ? Ces manuscrits qui lui résistaient tant et qui encore lui échappent au moment où il écrit L’écharpe rouge, voulait-il, souhaite-t-il encore vraiment percer à jour leur mystère ? Il lui semble que de tout temps, peut-être était aussi fort le désir de n’en rien faire, de laisser plutôt filer le problème dans les brumes du mystère, comme s’il s’agissait là d’une fatalité, à savoir que le propre du symbole et de sa clef, c’est toujours de se montrer tout en se dérobant. Par exemple, explique Bonnefoy, “ce Balin [personnage d’un récit épique du moyen âge] paraissant et reparaissant dans les trois fragments, n’était-ce pas un de ces visages masqués que l’imaginaire métaphysique place non sans raison pour les garder clos au fond des miroirs de notre condition d’exilés ?” « Miroir », le mot est à retenir, comme l’est cette expression d’« imaginaire métaphysique » à laquelle revient fréquemment Bonnefoy dans son essai.

Je ne veux ni ne peux dans le cadre de cette présentation apporter davantage de précisions sur les fragments du poème narratif de Bonnefoy. L’auteur s’en charge lui-même dans son essai. En réalité, si ces fragments valent en soi, atteignant le statut d’œuvre malgré leur inachèvement, ils jouent surtout pour l’auteur le rôle d’un tremplin. Ils lui communiquent un élan qui favorise l’introspection propre à l’anamnèse. En se penchant sur les rapports qu’entretient son poème avec sa propre existence, Bonnefoy écrit à sa façon un récit autobiographique. C’est que les personnages de son poème, il le comprend désormais, empruntent pour une large part à son père et sa mère. Il aperçoit ces derniers dans les plis et replis de son poème. Il entend leurs silences, celui surtout de son père. Replongeant dans son passé, revenant par la pensée dans son pays natal, il remonte le cours de son existence jusqu’en ses origines. Il se souvient. Il comprend à quel point les frustrations de ses parents et leur profonde misère auront été déterminantes dans le parcours de l’enfant, de l’adolescent qu’il a été, du jeune adulte qu’il sera par la suite devenu. Ses parents auront à leur insu joué un rôle capital dans les découvertes qu’il aura faites de la parole multiple, celle du poème qui conduit à la vie simple de ce qu’il appelle la présence au monde, combien salutaire à ses yeux, ainsi que celles chaotiques et nombreuses qui embrouillent nos existences, paroles du leurre s’il en est, dont Bonnefoy se méfie et tente de se libérer en recourant aux fragiles pouvoirs de la poésie.

La composition en mosaïque de L’écharpe rouge risque d’étonner. Dans ce livre, le récit très souvent linéaire alterne avec des digressions à teneur fortement intellectuelle. À vrai dire, ce ne sont pas des digressions. Mais les événements narrés sont simples, alors que les commentaires auxquels s’adonne l’auteur à leur sujet le sont beaucoup moins. Son propos, par endroits, déconcerte. Il déconcerte d’autant plus que la conduite du récit, chapitre après chapitre, semble aléatoire, capricieuse. Je dis bien : semble. On pourrait croire un fourre-tout. En réalité, il n’en est rien. Mais telle peut être l’impression que risque de s’en faire un lecteur distrait, voire impatient. Sur ce point, la table des matières semblerait confirmer son impression. Une introduction est consacrée au poème énigmatique qu’est « L’écharpe rouge ». C’est le premier chapitre où l’auteur présente ce qu’il appelle son « idée de récit ». Dans les chapitres suivants, il évoque son passé. Un chapitre est consacré à Ambeyrac, on y rencontre la famille maternelle. Le suivant porte sur Viazac, le village natal du père. Plus loin, l’auteur jette un regard sur un tableau de Max Ernst. Dans un autre, Bonnefoy sort de la bibliothèque de son adolescence un roman d’aventures dans lequel un jeune héros découvre une société vivant dans les entrailles de la Terre. L’auteur analyse ensuite un récit moyenâgeux où deux frères se combattent avec de lourdes épées. Le tout pourrait s’arrêter là, mais quelques années après avoir écrit ce qui précède, Bonnefoy ajoute un nouveau chapitre, consacré celui-ci à Pierre Jean Jouve et à l’absence où ce dernier fut d’abord relégué dans son ouvrage. Bien entendu, on saisit que ce qui apparaît comme autant de détours n’a rien de gratuit, et s’avère nécessaire à la saisie ou du moins à la quête du sens entreprise par l’auteur.

Curieusement, une fois le livre terminé, Bonnefoy en poursuit encore la rédaction, en tout cas finit par lui ajouter de nouvelles sections, antérieures ou non. Ces nouveaux textes semblent eux aussi entretenir peu de liens avec l’ensemble. Mais ces divers chapitres, apparemment si peu en rapport les uns avec les autres, ne sont en rien des pièces rapportées. Il n’y a aucun désordre dans la construction concertée de L’écharpe rouge. Chacune des parties est au service de l’ensemble. Une clef, disséminée çà et là, y révèle une remarquable unité.

Cette clef, j’en ai du moins l’intuition, pourrait bien être celle que fournit la métonymie. Figure par excellence du lien que l’on peut observer entre deux réalités, la métonymie remplace un mot par un autre en vertu du lien habituel existant entre les réalités que désignent ces mots. Bonnefoy écrit : « … la poésie est métonymie bien plutôt que métaphore. » Les surréalistes concevaient les choses autrement. L’image, et de préférence la plus inusitée qui puisse être, leur paraissait la voie royale susceptible de conduire à l’inconnu. Pour y accéder, Bonnefoy choisit d’autres chemins. Chemins qui ne sautent pas aux yeux, invisibles parce que souterrains. L’auteur creuse des tunnels. À la manière de la métonymie, mais à vrai dire plus particulièrement de la poésie qui en procède, il privilégie une approche susceptible de faire apparaître les liens existants entre les réalités, les événements et les pensées qui l’ont marqué au fil du temps, ainsi qu’à travers les lieux réels ou imaginaires qui le hantent depuis l’enfance.

Bonnefoy n’évoque pas la figure du labyrinthe, mais il file une écharpe qui lui sert de fil d’Ariane. Cet objet circule d’un chapitre à l’autre. Étonnamment, son parcours défie les lois les plus élémentaires de la logique, en ce que cette écharpe fait fi justement de la marche du temps, transgresse les frontières qui délimitent l’ici et l’ailleurs, le monde réel des êtres vivants et celui où s’avancent les personnages de fiction.

Pur produit de l’imaginaire, fait littéraire circonscrit à l’intérieur des vers qui d’abord la renfermaient, l’écharpe rouge s’échappe bientôt du cadre étroit du poème. Le poète s’en empare, cette fois pour la livrer à une minutieuse analyse. C’est ici qu’entre en action le principe actif de la métonymie. En nommant ainsi le processus de liaison, j’exagère sans doute un peu. J’en ai conscience. C’est que je cherche à décrire ce mouvement et ne trouve rien d’autre pour l’identifier que la figure du tunnel. En passant d’un monde à l’autre, de celui de l’enfance, à celui du rêve, de ses rêves à ses poèmes, d’un texte ancien lu autrefois à un autre dont il vient tout juste d’entreprendre la lecture, Bonnefoy emporte toujours avec lui cette écharpe rouge. Elle est ce motif qu’il a dessein de faire parler. Au bout d’un tunnel, il débouche dans un espace où se joue à nouveau sous ses yeux la scène initiatique mise en avant dans le poème de « L’écharpe rouge », ce poème d’où provient justement l’aventure que relate le livre auquel il donne naissance. « La grande écharpe que vous portiez » voyage au fil des pages. Rouge, elle sera du sang, celui que verseront les héros, ces frères qui s’entretuent dans le poème du moyen âge. L’écharpe n’est pas seule à voyager dans le temps et l’espace. L’enveloppe vide du poème, Bonnefoy la dépose mentalement dans les mains de son père, c’est une façon de dire. Au sujet d’Élie, son père, le poète écrit : « Son destin, une enveloppe restée vide. » C’est que ce poème, vieux de cinquante ans, maintenant Bonnefoy en fait une lecture où du sens ne tarde pas à se manifester. Les personnages de papier qui se sont imposés à lui lors de l’écriture de son poème, il sait désormais déceler sous leurs traits ceux de ses parents et même les siens, selon que changent les scènes et les lieux qu’il explore. Ainsi Bonnefoy devient-il dans l’interprétation qu’il fait de son poème un de ses personnages. Dans l’ordre du symbolique, il est cet homme qui entre dans la chambre sombre où l’attend depuis cinquante ans, pourrait-on dire, l’inconnu qui lui a fait parvenir une enveloppe vide. Et son père alors, son père qui a vécu de ce côté-ci du monde, « voyait en [son fils] l’inconnu que [le récit du poète] place en face de lui — dans la salle où “tout était gris”, car “la nuit tombait” — avec, lui semblait-il dans cette pénombre, une étonnante, une énigmatique écharpe rouge. » Comme on peut le constater, ce qui fut bien réel dans les rapports du père et du fils est interprété dans le recours à ce qui relève de la fiction, l’écharpe du poème devenant l’instrument au moyen duquel est identifié le lien unissant le père au fils, dans leur incommunicabilité profonde, obscurcie par tant de nuit entre eux deux. L’écharpe de papier, celle du poème, telle qu’en elle-même change de statut, s’accroît d’un sens nouveau, devient instrument d’analyse non pas textuelle, mais pourrions-nous dire existentielle, d’une nature voisine de ce qui se joue sur le terrain de la psychanalyse. Un passage comme celui que je cite ci-dessous est incompréhensible si on l’extrait de son contexte. La présence de l’écharpe en son sein étonnerait qui le lirait, son sens serait obscur. Mais la magie maintenant opère pour qui suit l’auteur dans ses dédales depuis le commencement, à travers ses allées et venues qui creusent des passages entre les chapitres : « Entrant dans la maison d’Ambeyrac Élie avait bien dû se demander s’il était digne de recevoir le don extraordinaire de cette écharpe qui signifiait le rouge de l’être à dégager des grisailles de l’exister quotidien. » Je rappelle qu’Ambeyrac est ce monde de la mère, que le père de celle-ci était instituteur, « à sa modeste façon un intellectuel ». Dans les faits, on l’aura compris, nulle écharpe réelle n’aura été offerte au pauvre Élie. Mais en épousant un paysan situé plus bas qu’elle dans l’échelle sociale, Hélène, la mère du petit Yves offrait à son fiancé la contemplation à distance de ce que peut être le mode plus flamboyant de la culture et du savoir. On le voit, l’écharpe, en tant que métaphore, se file de manière à révéler toujours davantage de significations.

C’est ainsi qu’en lui transmettant l’abécédaire, en lui enseignant les mots qui nomment l’univers, la mère du poète lui tend à lui aussi une écharpe rouge. C’est pour lui enjoindre de s’élever, de s’envoler avec cela dont les mots sont porteurs, de réaliser à sa place à elle cette promesse d’atteindre à ce rouge qui tranche sur la grisaille terne d’une prose si pauvre qu’elle confine au silence et à la nudité de l’être. Hélène lui aura intimé un ordre, l’aura chargé d’une mission. Ce qui lui a échappé, ce dont elle a manqué, — qui consistait en une élévation sur le plan de la culture, — ce don que son père l’instituteur lui aurait transmis, mais la vie en a décidé autrement, Hélène n’ayant pu en tirer parti ; ce qu’elle n’a su préserver, à son tour elle en fait don à son fils, elle noue autour de son cou cette écharpe rouge qu’elle emprunte au poème, ce poème qu’elle n’a jamais lu, mais que Yves Bonnefoy a eu la tâche d’écrire. Hélène en avait été l’instigatrice.

Comme si cela ne suffisait pas, la mère de Bonnefoy emprunte un nouveau tunnel, qui la conduit cette fois-ci dans le livre que lisait son fils lorsqu’il était enfant. Ce livre s’intitulait Les sables rouges. En guise de résumé, je me bornerai à évoquer son histoire dans ses grandes lignes. Un archéologue et son fils (Bonnefoy verra en ces derniers son propre père ainsi que lui-même) partent à la découverte d’une antique cité. Or celle-ci dont ils recherchent les ruines existe toujours, cependant le sol sous ses fondations s’est entrouvert et l’a fait glisser dans les entrailles de la Terre. Dans les profondeurs, cette riche cité scintille de mille et une splendeurs. Mais le fils seul s’y aventure. Une jeune fille lui apparaît alors. Elle est belle, se nomme Céphéis, est la reine de ce riche univers dérobé. Un interdit empêche cependant les jeunes d’unir leur destinée. La reine doit fuir, « mais avant qu’elle ne se décide à le faire, il y a eu cet échange, entre elle et moi, qui va rester à jamais dans ma mémoire. Lui, le garçon est revenu dans la ville souterraine, car il n’accepte pas de penser que Céphéis soit partie. Et, de fait, il la retrouve dans ce même palais bâti en rêve où il lui a parlé la première fois. “Je vous attendais”, lui dit-elle. »

Tunnels, ai-je dit, passages, ouvertures pratiquées par l’auteur de manière à pouvoir traverser les murs qui le séparent de ce qu’il tente de saisir, en voici bien une nouvelle illustration d’autant plus saisissante que s’interpénètrent ici sous nos yeux des univers que tout semble séparer. En effet, ces personnages d’un vieux roman qui revient à la mémoire de Bonnefoy, n’est-il pas étrange qu’en remontant jusqu’à eux, Bonnefoy en vienne à se substituer ainsi au personnage du jeune garçon ? Dans ce qui n’est certainement pas un lapsus, Bonnefoy se glisse tout entier, c’est une façon de dire, dans la peau de ce dernier. Il écrit : « il y a eu cet échange, entre elle et moi ». Or ce qu’elle lui dit n’a rien d’innocent : « Je vous attendais ». Il se trouve que ces paroles sont précisément celles de la femme de Toulouse, la femme du poème d’il y a cinquante ans, écrit non pas dans ce petit roman d’aventures, mais par Bonnefoy, Bonnefoy qui empruntant un nouveau tunnel découvre maintenant sa mère, Hélène. Car Céphéis, il ne le comprend que maintenant, Céphéis, « la Romaine, c’était ma mère aperçue à l’instant de la vie qui peut-être va mettre fin à ce que l’on peut dire la virginité métaphysique : celle d’un rapport au monde et aux êtres encore en deçà des choix qui vont obliger à un destin. »

On pourrait à me lire en venir à penser que le récit de Bonnefoy prête à confusion. Je dirais plutôt qu’il n’est pas facile d’éclairer la lumière qui se fait jour dans les dédales de son récit. Difficile de comprimer en quelques mots les brillantes interprétations du matériau fort complexe qu’il analyse. De nombreux lecteurs ont savouré le récit que fait Bonnefoy. Il semblerait que jamais auparavant il ne se soit livré de manière aussi touchante. Pourtant, on ne voit aucune effusion dans ce qu’il écrit, jamais il ne s’écrie ni ne verse une larme. Pourtant, çà et là, des mouvements l’animent, des pensées pour les êtres chers que furent ses parents tremblent légèrement où affleure le sentiment, quelque regret, de n’avoir pas su, de n’avoir pas tout à fait saisi, aimé sans doute suffisamment.

Mais une passation a eu lieu, une passion a été infusée, par le silence mortifère du père, par les illusions perdues de la mère. Le rouge de l’écharpe est apparu en lieu et place de la grisaille. Il aura fallu fuir l’ici de l’arrière-pays et prendre place dans la parole nombreuse des grandes villes lumineuses et brillantes où la vraie vie, toujours ailleurs, l’invitait à se rendre. C’était là répondre à l’appel de la poésie. Un appel que Bonnefoy pourrait bientôt comparer à de beaux chants de sirènes.

Hélène lui avait offert l’abécédaire, avait par la suite noué autour de son cou l’écharpe rouge innomée de la poésie, innomée, car elle n’en avait qu’une vague connaissance, une conscience embrouillée, empêchée par tant et trop de grisaille. Son père, par son silence, qui est l’autre nom d’une forme d’absence, mais aussi grâce aux mots de la plus simple désignation, lui avait enseigné une forme de présence proche de ce que le poème allait bientôt lui révéler. Mais Bonnefoy allait d’abord, tôt ou tard, se heurter dans sa quête à ce qui dans ses écrits prend le nom de conceptualisation.

Les mots, pourrions-nous croire, sont toujours chers au poète. En réalité, ils se gagnent durement. Le poète doit s’acharner longuement à un travail qui consiste à les dégager de la gangue épaisse dont l’entoure et l’alourdit la conceptualisation. C’est qu’aux mots, dont certains se bornent à dénoter, s’ajoutent des connotations qui proviennent des idéologies, de la doxa. En ce sens, les mots nous pensent et ce faisant nous empêchent de penser librement. Penser, que dis-je ? Pour le poète, il s’agit plutôt de vivre, en exprimant, une fois les mots retrempés dans leur pureté native, ce que d’aucuns, Bonnefoy le premier, appellent la présence.

Il convient de se méfier de l’imaginaire métaphysique. Dans les mots entre une part de leurre. Leurre fut également cette lumière associée aux grandes villes, aux dorures de leurs palais, aux scintillements de la grande culture qui font préférer à l’ici un ailleurs toujours imaginaire, leurre encore une fois.

« Le rêve est ce qui sépare, c’est vrai, mais aussi ce qui rapproche quand on comprend, dans la déconstruction du sien propre, ce dont est fait celui de l’autre personne. On peut alors réfléchir avec celle-ci, tenter de simplifier les désirs, considérer à deux, à travers une explication des nostalgies et le partage des souvenirs, les aspects passés ou présents de la vie réelle. Un échange, le plus sérieux des échanges puisqu’il se situe où l’être a rebond, où ses valeurs ont chance de se recolorer, de revivre. Un échange qui n’a nullement besoin de pensée abstraite, il peut commencer dans des propos de vie quotidienne, ou dans l’étalement sur la table de vieilles photographies.

« Un échange pour avoir être, l’être n’étant jamais qu’une alliance. Et qui rendrait à l’existence meurtrie cette virginité métaphysique qui avait mis tout son bel espoir dans un don d’écharpe, étant comme telle la préservation de ce qu’on peut dire l’esprit d’enfance, ce regard qui autour de soi ne sait et ne veut que de la présence. Virginité de l’âme que la donatrice d’écharpe rouge ne peut certes aventurer sans grand risque ; et mieux vaudra donc auprès d’elle des êtres qui en savent le prix. Qui savent demander à l’abécédaire non une Chine ou une Inde mais de quoi faire lumière d’une colline, d’une maison et de quelques vies, rapprochées pour un peu de temps les unes des autres par la pensée d’un regard. »

Robert Melançon : Pour une poésie impure : essai :Éditions du Boréal: 2015

Nous n’irons plus aux bois/Les lauriers sont coupés. Quelque chose de précieux au fil du temps s’est évanoui. Le futur paraît incertain. Nul ne se risque plus à le conjuguer. Les lauriers de la langue française se font de plus en plus rares. On ne pourra bientôt plus en ceindre le front des poètes.

La langue française s’étiole et semble désormais une langue morte. À vrai dire, si elle n’est pas tout à fait moribonde, sa condition s’est en tout cas considérablement dégradée. Les maîtres dans nos écoles ne la maîtrisent pas. Si devant d’inextricables énigmes, on perdait autrefois son latin, c’est maintenant le français que l’on perd.

J’établis un parallèle entre le destin de la langue et celui de la poésie. Un progrès embarrasse l’une et l’autre, plutôt une manière d’appauvrissement, quelque chose qui est de l’ordre d’une peau de chagrin. Instruments toutes deux, encore faut-il pour en user, savoir s’en servir. Or, un savoir s’enseigne et s’acquiert. S’apprend surtout à l’école, et par après se développe encore. Langue et poésie sont affaire de connaissance. De culture. Or quelque chose de malheureux se produit actuellement. Dans les deux cas, on semble assister à une sorte d’indifférence à l’endroit de ce que nous a légué l’histoire. Un héritage est laissé à l’abandon. Autrement dit, des trésors négligés se déprécient sous les voûtes obscures où les relègue notre désintérêt.  

Valéry, dans une causerie qu’il adressait à un jeune public, dissertait au sujet de la langue. Après avoir passé en revue les différentes Parties du Discours : les Principales, les Subordonnées, les Circonstancielles et les autres (les majuscules sont de lui), le poète attirait l’attention des élèves sur un vieux bonhomme de la Grammaire se tenant loin derrière ce cortège « en bougonnant » : « un malheureux vieillard abandonné de tous, le très noble et infortuné : Imparfait du subjonctif. » Le cas de ce laissé-pour-compte s’est généralisé ; on peut croire que ce type de rejet a gagné l’ensemble du discours. Cela me paraît avoir des incidences sur la poésie telle qu’on la pratique aujourd’hui. D’où, peut-être, les aspects polémiques de l’essai de Melançon. D’où la conclusion de son ouvrage : « […] la poésie est aujourd’hui un art en crise, précaire et menacé. »

Robert Melançon. Voici un dépositaire des clefs de la poésie, il est au fait de ses arcanes, fin connaisseur de son histoire et fort de tous les savants traités qui l’ont conduit au sommet de son art. Pour ma part, je possède un vieil exemplaire de l’ouvrage de Maurice Grammont : Le vers français. Je l’ai parfois consulté au fil des ans, plutôt distraitement. Il y a fort à parier que Melançon ne l’a pas lu qu’une fois. Idem avec Critique du rythme d’Henri Meschonnic. Mètres, ïambes, distique élégiaque, séquences isométriques, longues et brèves, etc., cette terminologie recouvre des réalités qu’ignorent la plupart de nos contemporains. C’est que depuis Rimbaud, le rythme est instinctif, et proscrite la rime. La versification nous est devenue une affaire ancienne. La langue, jugée poussiéreuse, s’est vue donner un bain de jouvence. Même le passé simple est devenu compliqué, relégué aux oubliettes. On écrit maintenant comme au sortir de l’œuf. Par ailleurs, contrairement aux Anciens qui imitaient les Anciens, nos Modernes, ayant pour mot d’ordre d’inventer, se sont si bien acharnés à se détourner de tous modèles, ont tellement recherché la différence, qu’ils en sont venus à se conformer aux nouvelles conventions de la nouveauté à tout prix.

Féru de culture, un prince à sa manière, du haut de sa tour, comme chez Montaigne, Melançon contemple les domaines du Verbe et de la Poésie. Sous ses yeux, des manoirs tombent en ruines, des troubadours errent, battant la campagne, mendiant leur maigre pitance. Ils ont fait l’école buissonnière, mauvais élèves, comme Villon : « À peu que le cœur ne me fend ». Non seulement ils ignorent le grec et le latin, mais ils déparlent dans leur propre langue, s’empêtrant dans son b.a.-ba le plus élémentaire.

Dans sa préface, l’auteur pose cette question : « Comment un art qui fut si grand a-t-il pu tomber si bas ? » Je ne saurais trop répondre. Certes, les temps changent et les arts avec eux. À vrai dire, nous n’irons peut-être plus aux bois. Nous n’y danserons plus avec les muses des poètes d’antan. Toutefois, par un chemin de fortune, ou serait-ce d’infortune, on va encore aller aux bois, mais cette fois, en recourant à l’auxiliaire, cette pauvre béquille qui fait qu’on « va aller » et non pas qu’on « ira ». Oui, quoi qu’on en pense, on « va-t-être » encore nombreux à écrire de la poésie. Mais de forme savante qu’elle fut naguère, la poésie dans bien des cas semble devenue forme relativement simple, en tout cas moins savante, ne reposant plus sur le socle solide de la tradition. Mais n’exagérons pas, rien n’est vraiment simple, et ces histoires que nous nous racontons ne sont peut-être que des sortes de fictions critiques.

Quoi qu’il en soit, Robert Melançon écrit en connaissance de langue, étant de ceux qui ont fait leurs classes. Il sait ce qu’est une virgule et la place qu’elle doit occuper dans une phrase. Là où d’autres écrivent dans les limites plus étroites de la parole, à même le mot d’aujourd’hui, celui de l’usage, il jouit de connaissances dont il peut tirer profit. Il a des moyens, connaît le maniement de ses outils, est en possession de son métier. Bref, il maîtrise le matériau langagier, la langue française, la variété de ses tours de langues, la sémantique, etc.

De même avec le métier de poète. Il écrit en connaissances de lettres. Alors que d’autres naviguent à la surface de la poésie et de son histoire, enfermés dans les limites étroites de ce qui leur est contemporain, il plonge à sa guise dans un vaste répertoire de lectures et d’études. Si nous transposions son expérience et son savoir dans le domaine musical, nous pourrions dire qu’il ne joue pas « par oreille », qu’il sait vraiment lire la musique, qu’il s’est penché sur l’art de la fugue, le contrepoint, l’harmonie, la composition, etc., bref, il ne s’est pas improvisé musicien à force de plaquer des accords à l’aveugle sur un clavier. Melançon est un spécialiste, un érudit, un savant. Dans de telles conditions, comment pourrait-il ne pas être exigeant, avec lui d’abord et les autres ensuite. Et pourquoi ferait-il table rase des divers arts poétiques que les traditions mettent à la disposition de qui veut et peut profiter de leurs richesses. Bien entendu, il ne s’agit pas de reproduire platement la poésie des siècles passés, mais de tenir compte de manière inventive des leçons qu’elle a transmises. Quiconque ouvrira un recueil de Melançon, ce que je viens de faire parallèlement à ma lecture de Pour une poésie impure, découvrira une poésie conforme aux positions de son auteur, variée en ce qu’elle procède tantôt de l’épistolaire, de l’élégie ou de la chanson, ne s’interdisant aucune incursion dans les directions que les tenants de la poésie pure récusaient naguère. Comme il le dit dans cet ouvrage et le répète ailleurs, notamment dans Questions et propositions sur la poésie, la poésie se caractérise par son « infinie diversité ».

Dans Situation de Baudelaire, Valéry écrit : « Il faudrait faire voir que le langage contient des ressources émotives mêlées à ses propriétés pratiques et directement significatives. Le devoir, le travail, la fonction du poète sont de mettre en évidence et en action ces puissances de mouvement et d’enchantement, ces excitants de la vie affective et de la sensibilité intellectuelle, qui sont confondus dans le langage usuel avec les signes et les moyens de communication de la vie ordinaire et superficielle. Le poète se consacre et se consume donc à définir et à construire un langage dans le langage ». Telle est la poésie pure selon Valéry, dont Les Fleurs du Mal constituent, à ses yeux, une excellente illustration, en ce que cet ouvrage ne contient « ni poèmes historiques ni légendes ; rien qui repose sur un récit. La politique n’y paraît point. Les descriptions y sont rares, et toujours significatives. Mais tout y est charme, musique, sensualité puissante et abstraite… »

Melançon précise d’emblée que les essais réunis dans son ouvrage « ne constituent pas ce qu’on appelait naguère un art poétique ni ce qu’on désigne aujourd’hui du nom de théorie. Si je devais élaborer une théorie, poursuit-il, mais je ne souhaite rien moins et je dirai seulement que tel est mon goût, j’affirmerais qu’il n’y a de poésie qu’impure, c’est-à-dire qui ne cherche pas à se séparer des autres usages de la langue, qui se fait, tour à tour ou tout à la fois, description, récit, exposé, plaidoyer. Un poème montre, raconte, explique, argumente ou parle simplement sans autre objet comme dans une conversation amicale. Il ne cherche pas à tout prix à se séparer de ce qu’on appelle prose. La distinction irréfléchie ou automatique de la poésie et de la prose me paraît dépourvue de tout fondement, en dépit de la caution que lui ont apportée tant de grands esprits. » Melançon justifie sa position. Selon lui, nous avons tort de confondre en un tout homogène, nommé injustement « prose », les différents types de discours qui ne relèvent pas directement de la poésie. Car la prose, selon lui, est elle aussi « un usage esthétique de la langue, non moins que le poème ».

Mais en ouvrant comme il le fait la poésie à des domaines que se sont interdits nombre de poètes depuis Baudelaire, l’essayiste ne s’oppose par réellement à l’esthétique qu’il condamne. Pour impure qu’elle soit, impure dans la mesure où elle est « confondue à tous les usages de la langue », la poésie, telle que la conçoit et pratique Melançon, se distingue encore « parfaitement » de ce que nous nommons habituellement prose, à savoir cette espèce de fourre-tout langagier qui, en gros, se résume à ce que voulant dire qu’il pleut, nous disons tout simplement : « il pleut ». Enfin, de ce que La Bruyère proposait dans Les Caractères, on a retenu surtout le principe de clarté, si cher aux classiques (nulle afféterie de langage, un rejet de toutes formes de préciosité). J’apprends en lisant Melançon que Léautaud a lui aussi repris la formule du moraliste français, dont use également Valéry dans ses essais, non pas dans son cas afin de promouvoir la légendaire netteté du discours classique, mais plutôt pour faire valoir que ce qui fait la richesse de la prose (dans le sens où il entend ce terme) fait au contraire la pauvreté de la poésie. « Il pleut » est donc riche en prose, mais irrecevable en poésie. Dans le même ordre d’idées, dans Variété toujours, Valéry rappelle les propos de Racan au sujet de Malherbe. Ce dernier « comparait la prose à la marche ordinaire et la poésie à la danse. » Valéry de poursuivre en expliquant que nous marchons en tendant vers un objet que nous tentons de joindre, alors que la danse « ne va nulle part ». Dire « il pleut » transmet une information, qu’on transmet toujours mal si on la noie dans un déluge de périphrases et de figures qui la dénaturent. Le classique dira donc tout simplement : « il pleut ». Le prosateur (celui de Valéry) fera de même et il sera compris de tous. Mais le poète, lui, aurait tort, croit Valéry, de se conformer à des préceptes aussi restrictifs. Ce qui n’empêche ni Rimbaud ni Verlaine à sa suite, alors qu’il pleut doucement sur la ville, de chanter qu’« Il pleure dans mon cœur/Comme il pleut sur la ville ». Mais c’est là une tout autre histoire, celle du symbolisme et de la poésie moderne. Or la poésie moderne, aujourd’hui, avec Melançon se réclame d’une vue élargie, qui vient justement rouvrir ce que Valéry avait refermé, avait exclu au nom de la pureté du langage dans le langage qu’est la poésie.

Melançon, quant à lui, fait la promotion de l’impureté. Soit. Néanmoins, je m’empresse de souligner que son impureté poétique atteint des sommets de perfection : « On le pourrait qu’on n’oserait écrire/Aujourd’hui dans cette langue des dieux. » Melançon y parvient et ne s’en prive pas. Lui qui, dans Questions et propositions sur la poésie, propose de « lire en eau profonde » — entendre par là une lecture qui plonge dans la culture universelle — écrit également en eau profonde, c’est-à-dire en puisant abondamment dans cette même culture. Ayant fait ses gammes depuis belle lurette et n’ayant depuis jamais cessé d’entretenir son instrument, il produit une poésie qui est d’une extrême précision, toujours savamment mesurée, riche et simple à la fois. Il a beau suivre son programme, celui de l’impureté, mêler le poème à la lettre postale, relater une conférence, où l’on voit un vieux professeur discourir sur les actes de langage et les réseaux de signifiants, ses poèmes, j’en suis certain, n’auraient pas déplu à Valéry. C’est que, pour impure qu’elle soit, cette poésie s’approche de la perfection, tant dans son propos et sa diction, que sa métrique. J’ajouterai en paraphrasant le début de « Mesure de Robert Marteau » : À celui qui se demanderait ce que devient aujourd’hui le vers français, il faudrait suggérer de lire la poésie de Melançon.

Dans sa causerie prononcée devant les élèves du collège Jean-de-Brébeuf, causerie intitulée Questions et propositions sur la poésie, Melançon déclare exercer le métier d’historien de la littérature. On ne lui disputera pas ce titre, cependant on s’étonnera de l’audacieux point de chute auquel aboutit la brève histoire de la poésie québécoise qu’il esquisse dans Pour une poésie impure. Dans le premier de ses essais sur Saint-Denys Garneau, rédigé à l’occasion du centenaire du poète, notre historien condense en quelques lignes les soixante dernières années de notre littérature. D’abord, la « littérature canadienne s’est métamorphosée en littérature québécoise », l’Hexagone a engagé alors la poésie au service de la cause nationaliste ; puis, l’avant-garde formaliste est entrée dans la danse. À ces étapes a succédé le bel aujourd’hui, qui vraisemblablement n’est pas du goût de l’auteur, qui réduit la poésie contemporaine québécoise à une vaste « entreprise d’autopromotion » : Mois de la poésie, Printemps des poètes, Festival Blue Metropolis ne l’enchantent pas. Il le déclare sans ambages. Tout ceci risque de froisser ceux et celles qui désespérément tentent de donner sinon un avenir, du moins un présent à notre poésie. Me paraît également polémique sa déclaration qui fait de Regards et Jeux dans l’espace « un des livres les plus compacts de la poésie française. » Je souligne. « Compacts », nul ne s’y opposera, mais « française » aura une saveur provocatrice, du moins pour quelques-uns. Tous n’applaudiront pas également son ouverture d’esprit, lorsque dans son très bel essai sur Klein, un poète juif montréalais, il écrit que certains de ses poèmes « comptent parmi les plus beaux écrits par un poète québécois ». Lorsque Melançon parle du « fatras de plaquettes qu’apporte chaque rentrée littéraire » et des prétendus extravagants poètes qui « se comportent en bons élèves soucieux de fournir une copie conforme », conforme à la très répétitive « tradition de la rupture », qui selon Octavio Paz caractérise l’histoire de la modernité, Melançon, encore une fois, décoche des traits et semble dénigrer ses pairs. Il s’en défend toutefois : « Qu’on n’interprète pas ces observations comme l’expression d’un mépris pour la poésie moderne. » Une lecture impartiale des essais qu’il a réunis ici permet de constater qu’il dit vrai. Melançon aime la poésie, la nôtre et celle des autres, celle d’hier et celle d’aujourd’hui. Son amour est communicatif. À sa suite, on veut relire Michel Beaulieu, découvrir ou redécouvrir entre autres, Jodelle, Leopardi, Dickinson et André Duhaime. On s’amuse lorsque dans un essai consacré à Nepveu, il évoque le climat qui régnait chez les collégiens au début de la Révolution tranquille. On se dit alors que l’auteur raconterait à merveille des souvenirs de cette époque. Enfin, les sujets variés qu’il aborde et leur traitement tantôt savant, technique, historique, analytique, anecdotique, etc., nous entraînent dans un parcours marqué par le plaisir. Ce plaisir fait de découvertes, car nous apprenons beaucoup avec le professeur Melançon, est aussi grandement tributaire de la beauté de l’écriture, de son élégance. Par sa netteté, la clarté de sa ligne et sa concision, son style nous séduit. Ce n’est pas là la moindre des qualités, et elle ne court pas les rues, on ne la voit pas à l’œuvre dans tous les livres qui se publient. Notre auteur est un classique. Indéniablement.

Ce commentaire a été publié dans le numéro 148 de la revue Moebius en février 2016

Louis-Philippe Hébert : Vieillir : poésie : Les Herbes rouges : 2011

Je termine à l’instant une lecture, première lecture d’un livre éblouissant. Première lecture, parce que, aussitôt refermé, je sais que je l’ouvrirai à nouveau. Lu un peu trop rapidement, non pas de manière distraite et désintéressée, mais plutôt comme on dévore avec intensité un roman passionnant. En glissant ainsi en surface, on sait que l’essentiel nous échappe, qu’il y a dans le mot à mot et ses en dessous des richesses auxquelles on reviendra, qu’on tentera de découvrir et qui, pour la plupart, sans doute, sitôt apparues, échapperont encore et toujours à notre quête.

Il m’arrive d’emprunter des ouvrages de poésie à la bibliothèque municipale. Je vais à la rencontre des poètes d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Certaines lectures me comblent, mais, je le confesse, il m’arrive de m’efforcer pour lire certains recueils jusqu’à la fin. C’est un peu par devoir que je les lis au complet.

Mes réticences sont tout à fait relatives. Elles ne disqualifient en rien les poèmes que j’ai alors sous les yeux. En général, les réserves du lecteur témoignent souvent de ses propres manques, de ses incapacités à lire véritablement, de sa difficulté à accéder à ces ouvrages qui le laissent d’abord indifférent. À l’opposé, on pourrait croire que les enthousiasmes sont tout aussi suspects, que le fait d’aimer une œuvre n’est pas garant de ses mérites.

Ceci étant dit, au hasard de mes pérégrinations, ma main sur les rayons s’empare d’un livre et mon regard en parcourt la couverture. Nom de l’auteur : Louis-Philippe Hébert. C’est de la poésie. Il y a une illustration sur la couverture. On voit le corps nu d’un homme, assis dans le fond d’une barque. Devant lui, tout autour de lui, qui semblent constituer son destin d’anéantissement, les constellations de la nuit. Il y a aussi un titre. Vieillir. L’homme nu, comme on dit d’une certaine vérité qu’elle est nue, dérive. C’est le titre de l’illustration : Drifter. Je songe à la barque de Charon, au fleuve de la mort.

Sur la quatrième de couverture, on voit une photographie de l’auteur. Il est né en 1946. Pas encore nonagénaire, mais, certes, il a vécu. Il sait de quoi il parle, ayant vu vieillir autour de lui, ayant vu mourir. Il n’a plus vingt ans. Il n’a donc plus l’âge qu’on lui voit dans l’anthologie de la poésie québécoise de Mailhot et Nepveu. J’avais toujours trouvé sympathique la tête du jeune homme sur sa photographie. Préjugé favorable qui sans doute m’a fait emprunter le livre. Préjugé renforcé par la lecture récente d’un de ses poèmes parus dans le numéro de Moebius consacré à la prière.

Avant de chercher à saisir la matière du livre, d’en examiner les particularités, voici d’abord des impressions. Comme à l’occasion d’un coup de cœur, une lecture, pour peu qu’elle soit enivrante, est avant toute chose une histoire de sentiments, de sensations. On ne démêle pas facilement les ressorts créant l’enchantement. En ouvrant Vieillir, j’éprouve l’étrange impression d’une relative familiarité. Je me sens plus ou moins en terrain connu : le référent (la vieillesse) ne constitue pas une découverte pour moi. Mais d’emblée, je suis étonné.

Étrange impression d’une relative familiarité. Qui vient de la chaleur du poète, de son accueil. L’auteur crée un univers poétique dont le référent à première vue n’a rien de réjouissant, rien d’amusant. Le thème de la vieillesse, lent naufrage comme disait l’autre, les affres du grand âge, les corridors de la mort, le grabat, la maladie, l’agonie : voilà qui paraît rebutant. Pourtant, il n’en est rien. C’est que la gravité du sujet n’interdit pas ici une certaine légèreté. Cette légèreté me semble venir d’une espèce de bonheur, sans doute lié à ce que l’on nomme les bonheurs d’expression, bonheurs d’écriture qui engendrent parfois ceux de la lecture. Hébert a beau parler du versant descendant, du vivre en chute libre, il y a dans sa voix quelque chose d’ascendant. Une sorte de joie, un plaisir communicatif. C’est que cette voix est celle d’un homme qui parle. Sorte de poésie orale, dans la mesure où l’on se sent invité au cœur même de son discours, à l’entendre au plus près du corps qui le profère. Un peu comme si cet homme était notre ami, quelqu’un de proche, qui ne discourt pas monté sur des cothurnes, afin d’être entendu surtout par des anges éthérés, des spécialistes de la savante allitération et de la combinaison sacrée des syllabes. Poète, certes, il écrit. Savant orfèvre, s’il le veut, mais dans la simplicité, qui laisse courir son mètre dans les aires communes du langage, qui invite son lecteur à le suivre et qui le mènera en dehors des sentiers battus, là où survient l’impossible, à travers l’incongruité d’une fantaisie et d’une inventivité remarquables.

Bref, on reçoit ici une invitation au voyage. Notre guide nous accueille avec le sourire. Il ne parle pas une langue étrangère, mais peu à peu notre vision du monde s’altère, alors que nous entrons plus profondément dans la zone qu’occupent les corps qui se défont, lorsque la mort les embrasse et les emporte.  

Ce recueil compte 36 poèmes. Chacun possède son titre. La plupart des textes tiennent sur deux ou trois pages. L’écriture est versifiée. Certains vers sont plutôt brefs. On voit çà et là deux ou trois pages de prose.

Ceci dit, on n’a rien dit. Les choses ne sont pas si simples. Je viens d’utiliser le mot « recueil ». Pourtant, je m’interroge. S’agit-il bien d’un recueil ? Le poète a-t-il réuni divers poèmes en vertu du seul lien thématique qui les unit ? Aurait-il, au contraire, conçu un ouvrage organiquement structuré, formant un tout homogène, dont les parties seraient à la fois nécessaires au tout et indissociables de ce dernier ? La question importe plus ou moins. Je la pose toutefois, puisqu’elle a des incidences sur le sens. Nous lisons et interrogeons chaque poème différemment selon qu’il se referme sur lui-même ou qu’il s’allie à un ensemble.

Le poème liminaire donne son incipit à son titre : « Est-ce que je t’ai déjà dit/pourquoi je ne voulais pas vieillir ? » Qui parle ici ? À qui cette question s’adresse-t-elle ? L’auteur au lecteur ? Non. Il y a ici un personnage, une vieille femme. Elle parle à quelqu’un qui n’est pas identifié. Cela importe peu. En revanche, ce qui intéresse, c’est ce qu’elle dit. L’auteur utilise un registre familier et recourt à ce que les doctes appellent la fonction poétique. Cet heureux mélange donne toute sa saveur à cette sorte de monologue qui, sans être drôle, demeure amusant, en tout cas plaisant. Je dis monologue, mais la femme s’adresse à un interlocuteur. Quoi qu’il en soit, elle suscite en nous une manière d’empathie. Elle raconte en petits fragments délirants, qu’un fil ténu relie. Elle nous entraîne selon la dérive de sa pensée dans les aléas d’une vie qui se délite. Cette vieillarde fait un peu songer à la vieille femme du poème de Villon, celle de la « Ballade pour prier Nostre-Dame ». Le tour de force du poète médiéval consistait à enclore dans une forme fixe un discours qui semble couler de source, qui possède les apparences du naturel. Hormis la forme, qui n’a rien de fixe chez Hébert, un lien unit les deux poèmes. Dans les deux cas, le cœur parle au cœur. Ou si l’on préfère, le corps de l’un s’adresse au corps de l’autre. Après tout, en exergue de son ouvrage, le poète a écrit ces simples mots : « Je suis un corps ».

Il serait simpliste de vérifier si la même locutrice est à l’origine de la suite de l’ouvrage. Et de déclarer, si tel est le cas que Vieillir constitue un seul et même texte. Ce n’est pas le cas. En effet, d’autres voix se font entendre. D’autres univers s’offrent au lecteur.

« tu es seul avec ton ami/c’est ton ami pour cela/parce qu’il te donne vraiment l’impression d’être seul/quand tu es avec lui/alors tu as aussi l’impression qu’il est toujours à tes côtés/quand tu es seul » Cela dit bien simplement ce que ressentent des amis. Il y a entre eux une complicité faite de silences communicatifs. La scène se passe dans une cafétéria. Peut-être une cafétéria d’hôpital. Dans cet hôpital, une femme se meurt. « Tu ne me verras pas vieillir », « je ne veux pas que l’on me voie mourir ». Le poète, lui, écrit des poèmes. Des poèmes qui nous touchent et qui semblent faire, du moins pour lui, le tour de la question, qui cernent la mort, en rassemblant les morts du poète dans une gerbe de poèmes souvent magnifiques. Je songe entre autres à « L’hôpital de la rue Paradis » et à « Made in China ».

Mosaïque ou non, fragments plus ou moins agencés, les poèmes offrent les différentes stations d’un même parcours. Nous suivons le poète à travers une galerie où apparaissent différents personnages. Le poète leur donne la parole ou s’adresse à nous par le biais de leur discours, et parfois directement, si l’on peut dire. Si l’on veut trouver à tout prix une unité à cet ouvrage, on la trouvera dans ces discours. Ils partagent les points communs suivants. Le registre familier évoqué ci-dessus, autrement dit une certaine oralité. Puis, une sorte de dérive, qui fait la pensée progresser à travers les méandres plus ou moins chaotiques des courants agitant la conscience, dans des sortes de monologues intérieurs. J’ajoute finalement une certaine dose de fantaisie dans le discours et d’inventivité dans le récit, qui se traduit par des va-et-vient incessants de part et d’autre de la frontière qui sépare les morts des vivants. Enfin, c’est comme si l’on ne passait pas vraiment du mort au vif ou du monde des vivants à celui des morts, comme si une telle distinction de ces ordres ne pouvait plus être franchement établie. Les vivants étant d’ores et déjà morts, tandis que les morts sont encore et toujours parmi eux. Par exemple, les morts mangent au restaurant.

Les voix que donne à entendre le poète ont beau nous parler une langue familière, malgré sa haute teneur d’images et son important coefficient de poéticité, ces voix nous entretiennent de phénomènes, qui sont d’autant plus étranges qu’ils ne relèvent pas tout à fait du paranormal. Plutôt une sorte d’expressionnisme symbolique. Ou quelque chose du genre, auquel un certain surréalisme nous a habitués.

Pour rendre compte de la richesse de cet ouvrage, il faudrait prendre le temps de décrire, de commenter chacun des textes qui le composent. Résumer les scènes, présenter les personnages, les lieux où sont confinés malades, vieillards et moribonds. Il y a là les bruits de l’ambulance, les équipements médicaux, les visiteurs, l’amoureuse en allée dont l’esprit déserte le corps. Le poète a de la suite dans les idées. Son kaléidoscope donne à voir les diverses facettes de la vie qui s’efface. Qui sont ses personnages ? En quoi sont-ils reliés ? Pourrait-on affirmer en toute certitude qu’il y a ici un homme malade, qui vieillit, et dont la disparition serait au centre de ce dispositif ? Ou ne serait-ce pas plutôt la compagne de ce personnage qui lui fausse maintenant compagnie ? Qui est au chevet de qui ? Une histoire est-elle racontée en miettes ou sont-ce diverses histoires, les nôtres y compris ? Les éléments de la fable finissent par se préciser, puis un flou vient modifier notre perception ; d’autres récits se développent, comme si d’un rêve nous passions à un suivant.

Malgré la gravité du sujet abordé, l’auteur jamais nulle part ne tombe dans le pathos ou même n’effleure la mièvrerie sentimentale que pourrait susciter la thématique de la mort. Il ne tombe ni dans la facile indignation ni dans une résignation lénifiante. Bien que le lyrisme ne domine pas l’ensemble du recueil, et malgré un ton qu’on pourrait rapprocher, par endroits, de celui de l’ironie ou d’un certain humour noir, l’émotion est présente de la première à la dernière page. Mais c’est une émotion calme, presque sereine. Comme celle qui naît d’une souffrance assagie. Il y a dans ces pages une nostalgie heureuse, discrète, face à ce qui fut beau et qui maintenant se dérobe. Il y a également une tranquille conscience de l’horreur à l’endroit des étapes d’une existence qui métamorphosent inéluctablement le vivre en vieillir, le vieillir en souffrir, le souffrir en mourir.

Le deuxième train de la nuit : Roman de Gérald Tougas : Éditions Druide : 2013

Notre ami Gérald Tougas est décédé le 1er octobre dernier. Il avait fait paraître en 2013 un roman aux Éditions Druide. Voici le commentaire que j’ai rédigé à cette occasion. On a pu le lire dans la revue Mœbius. Je rappelle que Le deuxième train de la nuit avait été finaliste au Prix du Gouverneur général.

Nous sommes au Manitoba. Dans les vastes plaines du monde rural. En 1969. Marcel et son oncle Philippe se retrouvent. Le premier, originaire tout comme son oncle du petit village de Sainte-Luce, y fait un bref séjour. Il vit maintenant au Québec où il enseigne l’anglais dans un cégep. Quant au vieil oncle, après de longues années d’exil à Montréal, il est revenu mourir dans son pays natal. Les retrouvailles donnent lieu à des incursions dans la campagne environnante et surtout dans les méandres de leurs communs souvenirs. Marcel évoque son grand-père. Une scène l’a marqué. L’impressionnant vieillard en train de tuer frénétiquement des mouches dans la fenêtre de la cuisine. Prenant le relais, à partir de ce souvenir du neveu, le vieil oncle se met à parler d’un événement qui sans doute s’est produit durant le même été, le même jour peut-être où le petit Marcel a vu son grand-père pourchasser théâtralement les insectes. Ce matin-là, un des fils du vieil homme est entré dans la maison, en proie à une vive agitation. C’était pour annoncer à son père qu’il venait tout juste de découvrir un mort dans la rivière. Le cadavre est celui d’un jeune et séduisant mennonite de la région. L’oncle veut parler de cet événement qui avait beaucoup secoué le village à l’époque. Il le peut d’autant qu’il en a été plus ou moins témoin. En effet, par une belle nuit d’été, il a vu aux abords de la rivière une scène qui l’a médusé. Une scène de sexe. Et il a vu également un homme en train d’espionner le couple qui se livrait à ses ébats amoureux. Couple nu, magnifique : un jeune homme, le Mennonite, et une femme, Yvonne, la tante de Marcel. Laurent-Auguste, celui qui est entré en catastrophe dans la cuisine du grand-père tueur de mouches, était le premier voyeur. Le second, plus en retrait, était Philippe. Or voilà, que s’est-il passé au juste une fois les amants séparés ? Qu’est-ce qui a fait dériver le beau corps de Stanley Reimer dans le faible courant du Ruisseau rouge ? Le jeune homme s’est-il tout simplement noyé ? Ou se serait-il donné la mort ? A-t-il plutôt été assassiné ? Si oui, par qui et pourquoi ? Dans les jours qui suivront la tragédie, une manière d’enquête aura jeté de l’ombre sur cette affaire ténébreuse. Enquête bâclée sans doute pour éviter quelque scandale. L’oncle, trente ou quarante ans plus tard, décide enfin d’éclaircir cette sordide affaire.
Les quatrièmes de couverture fournissent d’importantes informations. On présente livre et auteur. On précise la nature de l’histoire en évitant de trop en dévoiler. Ici, la jaquette du roman évoque un certain classicisme, celui de Proust et de Stendhal. On annonce qu’on retrouvera les narrateurs de La mauvaise foi. On mentionne aussi une particularité, un détail plutôt important : Philippe (un des deux narrateurs) est fort prolixe. Il parle d’abondance. Quant à l’auteur, contrairement à son héros, il serait discret, « peu prolifique ». Avec La mauvaise foi, il a obtenu en 1990 deux prix littéraires, dont celui du Gouverneur général, et publié en 1996 un recueil de récits. Après un long intervalle, voici que nous arrive son Deuxième train de la nuit.
On nous dit qu’il y a quelque chose de classique dans ce roman. Je suis tout à fait d’accord. Et je considère également que ce classicisme n’a rien de désuet. Mais en quoi au juste consiste-t-il ? Le style de l’auteur est-il véritablement classique ? Il me semble que ce classicisme se retrouve surtout dans les références livresques des deux narrateurs, plutôt que dans leur discours. Les deux citent souvent les grands auteurs des siècles passés. Remontent à la plus haute Antiquité : aux auteurs latins, aux philosophes grecs. Évoquent cependant aussi les auteurs d’ici et d’ailleurs, les auteurs actuels (années soixante, contemporaines de la narration). Classiques, les narrateurs le sont surtout par la culture de leur époque, celle du cours classique. Classiques également par l’intérêt qu’ils manifestent à l’endroit de la grande littérature. Mais là s’arrête leur classicisme. Proust, qui était fort peu classique, a été refusé par la NRF, le très classique Gide n’ayant pas apprécié le style de l’auteur. On considère que ses phrases sont longues, mais elles sont très écrites ; celles de nos narrateurs sont plutôt très « orales ». Quant à Stendhal, qui prônait une écriture analogue à celle qu’on trouve dans le code civil, ce qui en un sens est très classique, il ne peut en rien être comparé à Marcel ou à Philippe. Mais la quatrième présente le style de Gérald Tougas, pas celui de ses protagonistes. Eh bien ! Justement, Tougas n’a pas « écrit » ce livre en tant que tel. Si on veut juger de son style, il faut lire la très belle note de présentation qu’il signe à la fin du livre. Quant à ses narrateurs, ils palabrent à mille lieues de Proust et de Stendhal. Philippe, comme l’indique la quatrième, est un grand parleur. Mais son discours est relayé par son neveu. Bref, on ne sait comment sonne l’oncle qu’en lisant la transposition qu’en fait Marcel dans le journal qu’il tient et qu’il présente comme une manière de cahier d’un retour au pays natal. On croira mes remarques quelque peu chicanières. À vrai dire, je n’apporte ces précisions que parce qu’elles ont une importance capitale. Elles mettent l’accent sur une particularité essentielle de ce récit, à savoir que la parole y joue un rôle capital. Tout ici étant affaire de discours. Racontée par un narrateur classique, cette histoire aurait moins d’impact, moins de pertinence. D’emblée, du moins à chaque ligne, on comprendrait trop tôt ce que Philippe cherche péniblement à dire. L’obscur serait trop clair. Or cette noirceur, qui est au cœur du récit, doit pour prendre et rendre tout son sens demeurer longtemps sous le boisseau. Philippe évitera de l’éclairer tant et aussi longtemps qu’il le pourra.
Un auteur classique obéit, qu’il le sache ou non, aux recommandations d’un Fénelon : « Quand un auteur parle au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre, pour en épargner à son lecteur. Il faut que tout le travail soit pour lui seul, et tout le plaisir, avec tout le fruit, pour celui dont il veut être lu. » Notre Marcel et son oncle ne sont pas écrivains ; ils n’ont pas à se soucier des lecteurs. Quant à Tougas, qui bien entendu parle au public, on constatera qu’il tourne franchement le dos aux impératifs classiques. Il offre, par l’intermédiaire de ses narrateurs, un récit qui certes est solidement construit, mais qu’on pourrait dire constitué de bris de miroir (le récit est « en pièces détachées »). Ce grand miroir stendhalien, qu’on promène tout au long du chemin, est ici fragmenté. On donne au lecteur les pièces plus ou moins composites d’un casse-tête. Ce dernier devra travailler pour saisir toute la subtilité du roman, mais ceci ne gâchera en rien son plaisir. Dit autrement, ces fragments sont les voiles que laisse tomber au fil de ses confidences l’oncle qui avoue s’adonner à une manière de striptease. Art de raconter, tout ici est affaire de discours, de langue et de littérature.
Striptease. Hemingway, je crois, définissait ainsi l’art du romancier. Philippe le cite sans le déclarer. On remarquera que Philippe et son neveu sont de grands amateurs de citations. La référence est parfois donnée, souvent différée. La plupart du temps, l’italique met la citation en évidence, tout en soulignant le caractère emphatique, le ton solennel, l’ironie du parleur. Parleur qui ici, oncle ou neveu, est fort loquace, plus proche de l’hyperbole que de la litote, figure, rappelons-le, emblématique du classicisme.
Tout est affaire de discours et de culture. On a des lettres ou pas. La caractéristique des personnages de ce roman se manifeste dans leur discours : ils parlent comme des livres ou non. Ils sont cultivés ou bêtes comme leur pied, avec des entre-deux. Par exemple, c’est sous l’angle du discours que sont évoquées les deux familles auxquels appartiennent les principaux personnages du roman. « Nous les Lagacé, disons qu’on était les cultivés, les raffinés et les Démontigny auraient pu dire de nous, au lieu de dire que nous tirions du grand, expression connue de tous, que nous nous pensions sortis de la cuisse de Jupiter, s’ils avaient su comme nous qui était Jupiter. » Ou encore, « Mon frère Arthur pouvait citer de mémoire le premier paragraphe du Contrat social… » Et ceci : « Nous avions du côté des Lagacé, ce n’est pas une prétention de le dire, tout le monde le reconnaissait, une assez grande facilité de parole, ce qui nous faisait taxer de bavards par les Démontigny et de beaux parleurs pour ne rien dire comme c’est l’habitude de qualifier les Français pour se venger d’eux de savoir mieux parler que nous, qui ne disons rien en parlant peu. » Laurent-Auguste, un Démontigny, est justement un homme de peu de mots. Ceux qu’il connaît, il les utilise tout de travers : « Il répète ce qu’il a mal entendu, par exemple équimauves pour ecchymoses, ce qui mériterait d’être retenu à cause du mauve ; brides pour bribes, flémèches pour flammèches, sanglante pour cinglante au sujet d’une réplique très dure, ce qui n’est pas mal après tout, ou bien des choses bizarres comme il est venu ici en poudre d’escampette, perdre sans connaissance, donner le bon Dieu en confession, etc. »
On le voit, les deux narrateurs sont hyperconscients, très attentifs aux particularités du discours, surtout Philippe qui vient d’analyser avec beaucoup de finesse la pertinence de certaines bévues langagières de Laurent-Auguste, qui disant mal se trouve à dire plutôt bien. Ils sont également très sensibles à la qualité de la langue. Le barbarisme est leur bête noire. Un surmoi plane au-dessus de leurs phrases. La langue pour eux revêt un caractère de la plus haute importance. L’oncle surtout en fait grand cas, qui semble tout évaluer à l’aune du langage.
On le croira pédant, il le dira lui-même à son propos. Mais chez lui, rien de ridicule : nulle cuistrerie. Même, il n’est franchement pas pédant. S’il s’exprime comme un livre, c’est un peu parce qu’il les a tous lus. Aussi parce qu’il aime la formule puissante, percutante, juste, harmonieuse, stylée, etc. Et il parle ainsi pour s’amuser et amuser la galerie. Et aussi pour rendre hommage au Saint LANGAGE que naguère honorait Valéry. Il cite ce dernier, il cite les grands et moins grands auteurs. Il donne parfois la référence, souvent il ne la donne pas ; mais alors, l’emphase du ton souligne qu’un emprunt se glisse dans son discours. Ses auditeurs, ici son neveu, peuvent être la dupe de ces emprunts ; le lecteur peut s’en faire passer sous le nez, que rien ne met en évidence. Si le lecteur a des lettres, il surprendra au passage une citation cachée (sans guillemets, sans italique). Par exemple dans ce qui suit, un trait de Claudel au sujet de Gide : « Tant pis pour vous si vous avez honte d’aimer ça, mes clichés, ma grandiloquence, je n’époussette pas mes phrases, moi, avec des plumes de colibris […] » Claudel disait « style » et non « phrases » ; quant aux plumes de colibris, elles sont de lui. Le lecteur peut glisser là-dessus sans savoir. Ailleurs, s’agissant d’une rixe, Marcel, reprenant ou réinventant le discours de Philippe, écrit que le combat cessa faute de combattants. Pas d’italique dans le texte, pas de guillemets non plus. Bon ! On aura facilement reconnu les mots du Cid. Mais ce n’est pas toujours aussi simple. Le lecteur aura lu cette paraphrase de La Bruyère : « quand il pleut il suffit de dire qu’il pleut. » Enfin, les narrateurs et l’auteur s’amusent. Mais pour une citation reconnue, combien passeront inaperçues. Le tout prend des allures de quiz. Le lecteur risque d’être moins savant que les narrateurs. Décidément, l’autodidacte et son neveu lui dament le pion à chaque page ou presque.
On pourrait croire que ce jeu est gratuit, qu’il manque de sérieux. Le lecteur pourrait en venir à considérer que trop, c’est trop ; que la logorrhée des narrateurs commence à étouffer l’histoire, que finalement il n’y pas d’histoire, ou si peu ; qu’il n’y a en fait que du discours. Et si cela était vrai. Si vraiment ici, tout était affaire de discours. Alors, il faudrait se demander à quoi rime cette folie. Se demander pourquoi les narrateurs racontent ainsi, c’est-à-dire sans raconter ; pourquoi l’auteur a choisi de procéder comme il l’a fait.
Reprenons. Pourquoi Philippe et Marcel sont-ils à ce point épris de langage, de littérature ? Et tellement épris qu’on les pourrait dire malades. L’oncle, sans doute plus que le neveu. Passion du langage ou pathologie. Ils semblent tous deux souffrir de la même maladie. Tout indique dans leur manière d’être, c’est-à-dire de parler, d’écrire que ce qui définit l’être, c’est effectivement son discours. Et ceci vaut autant pour l’individu que pour l’être collectif, l’ethnie, la nation. Cette maladie pourrait s’appeler le bilinguisme : « Nous, on a beau retourner septante fois sept fois notre langue dans la bouche, on déparle, l’oncle et moi, on connaît mal deux langues, infirmes deux fois donc ; ni Français bien sûr, ni Manitobains, ni Québécois… » Cette maladie conduit à la mort d’une nation : « chaque fois qu’un mot anglais s’impose à la sensibilité à la place du mot français, cela signifie du terrain perdu, signifie que lentement nous devenons autres par petits bouts de terrain perdus. Ce qui fait que nous savons de moins en moins ce que nous sommes, peut-être est-ce ainsi que nous deviendrons parfaitement autres, parfaitement aliénés, libérés enfin, paisibles, sans raison de combattre, indistincts, morts… » Mais le bilinguisme, on le verra, n’est qu’un des aspects du mal dont souffre Philippe. Si elle est quelque peu honteuse, cette maladie ne comporte pas uniquement une part de souffrance, souffrance due entre autres à l’incapacité de vraiment dire la chose qu’on veut dire. Cette maladie n’est pas que morbide. Un volet de jouissance incite les narrateurs à parler et écrire comme ils le font. Ils subissent et provoquent l’envoutement langagier, littéraire. Ils sont fascinés par la magie du discours, dont les fulgurances se manifestent çà et là à travers les perles langagières, les éclairs de génie que dispensent les citations.
Mais il y a plus. Marcel explique que Philippe a des vues sur tout et sur rien. Ce qui l’incite à parler de tout et de rien. Pourquoi Philippe tergiverse-t-il ainsi, pourquoi tourne-t-il en rond ? Et tout ce théâtre de mots montés sur leurs grands cothurnes ? On finira par comprendre que c’est pour ne pas être sans cesse confronté à ce qu’il a vu, pour ne pas dévoiler ce qui vraiment s’est passé durant la fameuse nuit où Reimer trouve la mort. Bref, il est prolixe pour ne pas dire l’indicible, pour ne pas avouer l’inavouable. Tout ceci est en lien avec sa maladie, qui n’est pas qu’affaire de langage, mais que son type de discours révèle. La scène cruciale, qu’il évoque dès le début, il peut la railler, la décrire par le gros bout de l’ironie, de la distanciation, mais là est sa blessure profonde. Il ne peut, tout au long de son récit, que la faire voir de loin, sans entrer dans les détails qui importent.
Le discours de Philippe tient de la spirale. Comme dirait Marcel, il se promène en périphérie. Puis, de proche en proche, progressivement, comme dans un lent striptease, il atteint le nœud de la question, du problème. Le lecteur, et son premier auditeur-interlocuteur d’abord, peut se demander où il veut en venir et s’il va y arriver, mais Philippe finalement crachera le morceau. Lorsqu’il le fait, le lecteur se rend compte que tout ce qui a été abordé en périphérie, peu s’en faut, éclairait la scène centrale du récit, conduisait à la nature précise de ce qui faisait problème pour Philippe. Bref, ce qui semblait digressions, mots pour ne rien dire, était directement relié à ce qui s’est passé la nuit où Stanley Reimer trouva la mort, directement relié à l’événement central de la vie de Philippe.
Comme on peut maintenant le constater, le sens commandait la forme du récit, son dispositif narratif. Il fallait qu’il y eût tous les tics de langage de Philippe, sa manie des citations, ses obsessions langagières. Son long monologue quasi délirant naissait d’une manière de traumatisme. La fin le confirme. Philippe, souffrant de ce qui le condamnait au silence, ne pouvait s’exprimer autrement. Il parlait afin de recouvrir un secret. Les mots, les belles paroles, les sarcasmes, ses gloses incessantes, ses commentaires à propos de tout et de rien, ses commentaires sur son propre discours, tout ce bruit de langage avait pour but de recouvrir de silence le secret de toute une vie : « Tu sais maintenant pourquoi j’ai tourné en rond, rebroussant chemin, laissant en suspens ce que je ne voulais pas laisser voir comme si je pratiquais une sorte de striptease. »
Conscient d’avoir peu dit, tant ce roman (classique parce que digne d’être étudié en classe) est riche et subtil, je m’arrête en mentionnant que de nombreux rapports unissent ce deuxième roman de Tougas à sa magnifique Mauvaise foi. Il conviendra d’en souligner et d’en honorer les grandes qualités comme on l’a fait pour le premier. Pour ma part, je crois que l’auteur a tout à fait atteint son but. Dans la présentation qu’il signe à la fin de son livre, il écrit « Je souhaiterais un équivalent verbal de la chose à dire, une sorte d’onomatopée généralisée. » À mon sens, il y est parvenu : son deuxième train siffle dans la tête du lecteur avec autant d’à propos et d’expressivité qu’un serpent dans un vers de Racine.