SOMMAIRE BLOGUE DÉDÉ BLANC-BEC 4476:HOME:BLOG

Dominique Lauzon : Sous verrou, le corps : Poésie : Éditions Mains libres : 2025 : 132 pages

Un humble et solide artisan de l’édition et du monde littéraire peut cacher un excellent poète. Dominique Lauzon travaille depuis toujours dans le milieu du livre. Le sait-on ? La notice qui ferme son dernier recueil fait mention de ses diverses activités d’homme de lettres. À la fin de ses études universitaires, le poète occupe divers emplois. Il enseigne, puis est libraire, correcteur d’épreuves entre autres au Journal de Montréal. Il devient ensuite rédacteur, correcteur et représentant aux ventes pour les Écrits des Forges. Et comme si cela ne suffisait pas, il est également adjoint à l’administration de la revue Exit. Ses activités en tant qu’auteur sont tout aussi diversifiées : collaboration depuis plus de cinquante ans à diverses revues d’ici et d’ailleurs, lectures publiques, publication de plus d’une dizaine de recueils de poésie, dont certains ont été traduits en espagnol, en anglais et en roumain. On le voit, l’écrivain n’a pas chômé.

La note biographique fait par ailleurs mention de ses origines modestes. « Né en 1951 à Montréal, dans un milieu canadien-français ouvrier et catholique, Dominique Lauzon s’intéresse à l’histoire et à la sociologie du Québec. » Ces informations sont tout sauf anodines. Elles éclairent le recueil, offrent en quelque sorte une clef de lecture. L’époque à laquelle nous naissons, le milieu où se déroule notre enfance, en effet, rien de cela n’est innocent, qui aura des répercussions sur le reste de notre existence. Dans le petit monde de Dominique Lauzon, le Québec de la grande noirceur aura pris beaucoup de temps à s’évanouir. La main de la religion catholique pèse fort sur certaines familles — dont la sienne—, les maintenant sous son joug, son emprise. Afin de libérer les âmes, les autorités religieuses croient qu’il faut mettre le corps en cage, sous le verrou.

Le regard perçant d’un sociologue peut analyser objectivement les ramifications, les racines du mal être généralisé affectant une société donnée. Il peut, par exemple, rendre compte de manière un tant soit peu objective du « milieu canadien-français ouvrier et catholique » qui a vu naître notre auteur. Dominique Lauzon procède différemment. Et ce n’est pas d’abord et avant tout à l’aventure collective et aux conditions de vie des siens qu’il s’intéresse. Il recourt au registre poétique, aux ressources qu’offre le poème pour plonger en ses propres abysses et sonde avec sa propre subjectivité les tenants et aboutissants de sa propre histoire. Celle-ci est singulière, on le verra, mais l’on peut déplorer que d’autres aient aussi eu le malheur de vivre à la même époque ce qu’a vécu le poète. Et d’autres aujourd’hui le connaissent encore et toujours : « l’ère préfère / l’eau de rose aux anciennes noirceurs // mais qu’y a-t-il de changé ».

Mais de quoi au juste parlons-nous ? Et peut-on en parler librement ? Peut-on parler librement avant, pendant, et après que le corps a été verrouillé, cadenassé, enfermé dans l’enfer d’une geôle psychique et religieuse, condamné au silence, écrasé par une lourde chape d’interdits, d’hypocrisie et de complicité aveugle ?

L’éditeur sur la quatrième de couverture n’aurait pas pu mieux dire. Je le cite. « Il arrive qu’un écrivain doive produire une douzaine de livres avant de parvenir à celui qu’il cherchait à écrire depuis le début, qui était nécessaire et dont l’urgence était toujours ressentie au fond de lui. Mais il fallait les bons outils et le bon canal pour l’écrire. Eh bien, c’est assurément le cas pour ce nouveau recueil de Dominique Luzon. Avec, Sous verrou, le corps, l’auteur nous livre des textes puissants, au contenu exigeant, qui ne peuvent laisser personne indifférent. »

Il faut beaucoup de silence en amont pour qu’un tel livre puisse être écrit. Beaucoup de silence, strident comme un cri retenu, violent comme des cris retenus, pour qu’on en vienne enfin à extirper de soi des secrets, comme extraits de ses propres entrailles. On délivre certaines vérités comme on donne naissance à un monstre. Un monstre qui ne sommeillait pas dans les entrailles, qui veillait sans arrêt, nuit et jour, cauchemars constants, tassés au fond de soi, prêts à resurgir en tout temps, alors qu’on voudrait faire comme si de rien n’était … mais se taire ne dure qu’un temps. La digue doit finir par céder.

Mais, lisons plutôt le recueil. Nous constaterons que c’est avec une certaine lenteur que le dévoilement de l’horreur s’y accomplit, car ce qu’on n’a pas pu dire, on ne peut pas immédiatement l’exprimer, cracher comme on dit le morceau. Le chat maigre, aux côtes saillantes, ne peut pas sortir du sac en dansant et en riant ; il n’a pas le bonheur facile et ses miaulements sont des plaintes déchirantes.

Mais, lisons plutôt le recueil. Oui, à petites doses, alors que dès les premières pages il est clair que le poète ne nous invite pas à une partie de plaisir ; à petites doses, peu à peu, un climat s’installe ; de manière allusive, évocatrice, le poète dresse un sombre tableau, semble annoncer une catastrophe, non à venir, mais passée, catastrophe d’hier qu’il ramènera à l’avant-plan.

Oui, même dès le titre, nous en prenons acte, une scène de torture est au centre de cette histoire. Et, oui, il y a bel et bien ici une histoire, un récit. Dominique Lauzon va nous raconter une histoire, celle d’un corps empêché. Nous rencontrerons avant la fin du livre un « renard emprisonné dans sa tanière ». Le corps est mis en cage. Le texte liminaire, un bref poème de cinq vers, ne laisse planer aucun doute sur la nature de cette histoire. Le lexique en témoigne où l’on retrouve les mots suivants, « délit », « rage », « cruauté », « clouée » et « choc ». Nous en sommes avertis, nous ne rirons pas en lisant ce livre. Et quand l’auteur ricanera, son rire sera ironique, un rire sous cape, accusateur, un rire planté comme une lame affûtée dans le corps du bourreau.

Les vers qu’on peut lire dans ce recueil ne font pas dans la dentelle. Ce sont des vers puissamment expressifs, dont la beauté souvent a trait comme ici au désarroi d’une âme errante : « embrouillé dans les dédales de sa démarche / un homme fait les cent pas à l’ombre de lui-même ». Ces vers expriment un certain abaissement de l’être ; le voici réduit à n’être rien moins que l’ombre de lui-même. À côté de son double, un double négatif, un fantôme, une manière de revenant, de hantise, de rappel de ce qui fut, du verrou.

Que s’est-il passé ? Au juste, qu’est-il donc arrivé ? Certes, pour le savoir, nous ne pourrons pas tirer les vers du nez des principaux témoins de ce qui s’est alors joué autour d’un certain matin d’avril. Personne ne nous dira ce qui exactement a eu lieu. Assurément, cela était loin d’être un jeu. Il y avait «papa maman », mais eux étaient « occupés à faire semblant / de ne pas remarquer dans la chair / l’éclisse d’un nom à peine prononcé / telle une offense à leur moralité lisse ». Ils reviennent tout au long du récit, car, oui, je le répète, il y a ici un récit, mais c’est un récit qui procède par bonds, ellipses et fragments disséminés à la manière de ces indices que laisse derrière lui un Petit Poucet. Je dis un Petit Poucet parce que la victime était jeune. Et une fois parvenue à l’âge adulte, cette victime reste prise dans les rets du drame qui s’est joué, mais ce n’était pas un jeu ; elle est toujours et encore prise « dans le corset », dans l’étouffoir, dans l’étau dont elle cherche à s’arracher ; mais les mots, il lui faudra les mots pour le dire, pour le crier enfin.

Mais, lisons plutôt le texte. Il nous apprend que, dès son plus jeune âge, l’enfant songe justement au pouvoir des mots « pour atteindre au vivant ». Sous les regards répressifs des bien-pensants, il s’adonne au « vertige adolescent du dire ».

Dans cette histoire, « papa maman » jouent un rôle important, mais je le répète, ce n’est pas un jeu. Le poète raconte l’histoire. Dans son récit, ils apparaissent à au moins dix reprises. Ils ne jouent pas le bon rôle. On l’a vu, ils font semblant de ne pas voir. Ils ne veulent rien savoir, rien d’autre que la blancheur des hosties, rien d’autre que le bleu du ciel à la fin de leurs jours, rien d’autre que ce que révèlent les Évangiles.

papa maman nourris d’Église        empesés
de sa morale          vont prier        en toute humilité
baissent les yeux
que l’enfer s’arrête à la porte

Non seulement ne veulent-ils rien voir, rien savoir, ils ne veulent surtout rien entendre, se bouchent les oreilles quand le fils tente de leur apprendre ce qu’il lui arrive.

jeune homme sidéré
victime en train de suffoquer
dans les miasmes de la calomnie
confronte papa maman
la transparence de leurs regards
t’incrimine à tort

À leur silence, alors qu’ils auront été confrontés à l’horrible « accident », répondront des « mots béliers lancés / contre les murs porteurs de deuil ». L’enfant les condamnera : « par le feu du langage / brûlez maintenant ». L’esprit de vengeance était inéluctable ; la vengeance, pour ne pas dire la haine, couvait sous l’épais manteau du silence, de ce silence que la victime a longtemps redoublé, prolongé.

Ce livre témoigne d’une force reconquise. Son écriture a rendu possible un retournement, une manière de victoire finale sur soi et les événements qui ont sali la victime. Sa poésie est percutante, frontale. Il y a ici une collision, un heurt, un choc. C’est une confrontation rendue possible grâce au poème. Que « papa maman » l’entendent ou non, alors qu’ils ne sont sans doute plus de ce monde, cela importe peu. Le livre est écrit, le silence est rompu, les choses sont dites, et cela en soi est une libération.

Mais dire les choses, longtemps après, et même dans ce livre, cela ne se fait pas d’un bloc, d’un seul trait, d’une seule coulée d’encre. L’auteur procède par étapes, commence par dire en ne disant pas, quasi de manière euphémique, se contentant de poser comme je l’ai laissé entendre des miettes d’information. Il procède par de légères incisions dans la plaie vive du silence. Il exprime un « vif agacement du muet devant l’hécatombe » ; au départ et pendant longtemps, il aura été ce muet. Ce vers, quelques pages plus loin, le poète le répète : « dire / entendre / écouter // puis-je parler limites // agacement du muet devant l’hécatombe ».

De toute évidence, dire l’horreur, celle que l’on a soi-même subie, surtout dans le cadre de la grande et étouffante « Morale » catholique ambiante et familiale, dire n’est pas facile quand la parole inévitablement, pour dire la « vérité […] nue [retournera] la lame / contre le bourreau ».

Dire est difficile, mais contenir éternellement un bouillonnement intérieur l’est tout autant. Même tardivement, l’heure de la délivrance doit sonner, surtout quand « une unique couture / retient à l’intérieur un raz-de-marée ». Vient un temps où il n’y a « plus de digue » qui tienne. Les « mots / accumulés au mur des lèvres / et jamais sortis » font alors irruption. Le volcan contenu est en éruption. Le non-dit est dit.

Mais exactement, précisément, que s’est-il passé ? Le poète donnera des bribes d’informations, livrera ici et là des éléments concrets relatifs à son histoire, fragments, bribes, morceaux de ce qui a volé en éclat, s’est cassé lors de l’événement, comme la vitre d’une voiture accidentée. Chose certaine, il y a eu un accident. Cet accident consiste-t-il en une métaphore ? Correspond-il à une figure de style exprimant un autre type de collision ? « tu fonces vers la voiture à l’arrêt / au milieu d’une route de feu […] un vide abyssal / emporte le conducteur ». Tout cela est troublant, qui se mêle à une autre information, relative celle-ci au moment où l’accident s’est produit. On lit ceci quelques pages plus loin : « déambuler parmi les souvenirs / projette l’homme d’avril / au plus près de ses racines / devant l’image d’un tombeau / sur la route d’un été lointain // sous la toile silencieuse / les yeux d’un mort // le conducteur de la voiture accidentée / lui fait signe    l’invite croit-il / à s’évader avec lui ». Une date sera précisée : « un matin d’avril mille neuf cent quatre-vingt-six ». Nous n’en saurons pas davantage. Mais il nous sera possible de rattacher entre elles les informations qui nous sont livrées. Ainsi, en de multiples passages est-il fait référence à ce qui est sale ainsi qu’à la nécessité de se laver. N’allons pas croire que le poète tente de dissimuler quoique ce soit — le chat maigre et sale sortira bel et bien du sac —, mais c’est plutôt moi ici qui cherche à ne pas tout dire, me refusant à prendre le relais du poète, à lâcher, à cracher ce morceau que lui dissémine un peu partout dans son livre et qui à plus d’une reprise dit les choses telles qu’elles se sont produites. C’est lui et non moi qui prononce le mot, qui explicite en quoi victime il y eut et de quel mal précisément elle a eu à souffrir.

Mots volcans  
garrochés aux bourreaux  
par tous les enfants
que Jésus a laissés venir à Lui

Laurence Veilleux : Aller aux corps : Poésie :  Éditions du Noroît, Montréal, 2024, 86 p.

Sombre est la nuit au cœur de la forêt. Claire toutefois est la parole d’une petite fille enfermée par son père dans un cercueil. Le diable fait corps ici avec la Sainte Eucharistie. Où sommes-nous? À quelle époque? Nous sommes dans la tête de cette fillette qui, devenue grande, parle de son père, de sa grand-mère et de sa mère qui voudrait bien qu’elle mange davantage. Un ventre vide conduit à l’hallucination. Les fantômes qu’elle voit, se pourrait-il qu’ils soient le fruit de sa très vive imagination?

Laurence Veilleux propose ici un livre étonnant, envoûtant, dont la facture a de quoi réjouir. Est-ce de la poésie ? Les amateurs de fine prosodie prétendront que ce n’en est pas. Abonderont dans leur sens ceux et celles qui ne jurent que par des images tirées par les cheveux, ou que seul charme et séduit le lyrisme conventionnel, celui qui charrie des émotions. D’autres attendent de la poésie qu’elle mette à mal le langage usuel, que les poètes soient des créateurs de formes nouvelles pour ne pas dire de savants démolisseurs de formes anciennes. Ils ajouteront que la poète a produit un ouvrage qui s’apparente davantage au récit qu’à la poésie. Bon sang ! On dira ce qu’on voudra, mais voici bel et bien un ouvrage de littérature comme on en voit plutôt rarement.

Son originalité tient d’abord à sa facture. Il est composé de tableaux narratifs solidement arrimés les uns aux autres. Une histoire est racontée, mais non pas de manière linéaire. L’assemblage de ces morceaux n’a toutefois rien de déroutant. L’écriture elle-même se montre respectueuse des conventions les plus éprouvées. Elle se fait efficacement discrète et sobre, s’effaçant presque pour mieux livrer un propos qui n’aurait pas la même puissance si elle ne possédait pas la grande qualité de sa relative simplicité. Ainsi, tout est clair dans le mot à mot que livre la poète, de sorte que lecteurs et lectrices pénètrent aisément dans un univers où sombre est la nuit au creux de la forêt. Cette écriture limpide, quoique porteuse de remous et d’abysses, constitue une manière d’oxymore.

Tout aussi réussi est le contraste entre le prosaïsme du monde réel, celui où agissent les personnages de ce récit, et le sens du merveilleux animant les propos de la poète. Le père, sa première épouse, Aurélienne, puis la maman de Laurence (son nom apparaît dans le livre) et sa grand-mère Madeleine sont des personnages saisis, montrés et racontés de manière tout à fait réaliste. Ils vivent dans un monde rural, un petit village. On les croirait sortis tout droit d’un roman de la terre, vivant dans quelque chose comme Le temps d’une paix ou Les belles histoires des pays d’en haut. Or, si ce monde est terre à terre, le regard que pose sur lui la poète a quelque chose qui, lui, s’apparente à l’outre-tombe. N’allons pas croire qu’il s’agisse ici de littérature fantastique. Certes, il y a de la sorcellerie dans l’air, du merveilleux, mais c’est plutôt l’imaginaire qui opère ici. La narratrice pose un regard sur un univers qu’elle perçoit à travers le filtre de sa créativité, de sa grande sensibilité, comme si les troubles alimentaires qu’elle ressent créaient ses perceptions ou, à l’inverse, comme si ses perceptions venaient perturber son corps en déréglant son rapport à l’alimentation.

« à quoi ressembles-tu maintenant ? / souvent j’y pense je ne veux pas y penser // ta peau s’efface à mesure / que tes dents noircissent et tombent // ce sera mon dernier portrait de toi / une mâchoire ouverte »

Ce livre est à la fois grave et léger. On le traverse en naviguant sur des eaux claires, dont la profondeur interpelle. À la suite de la petite fille, on se laisse enfermer dans un cercueil. On médite alors sur le sens de la vie et de la mort. 

Recension parue dans le numéro 176 du magazine Nuit blanche à l’automne 2024

Nadine Ltaif : Chant des créatures : Poésie : Le Noroît : 2024 : Montréal : 79 pages

Notre monde est bel et bien cruel. En témoigne une date : celle du 4 août 2020. Ce jour-là, une « déflagration inouïe » dévaste le port de Beyrouth. Qui donc est responsable de cette « Horreur » ? La poète se le demande. La réponse ne tarde pas à se faire entendre. Un coupable est désigné. Puis, du silence des ruines émerge peu à peu la « conférence des oiseaux ». Les fleurs s’animent. Ce qu’elles ont à dire est du plus grand intérêt.

L’humanité ne joue pas le beau rôle dans la pensée de l’autrice, la responsabilité de l’Horreur pouvant être attribuée à l’homme. En effet, le premier poème du recueil fait valoir que « la main souille l’oiseau ». Pour ne pas interférer dans les activités du nid jouxtant sa fenêtre, Nadine Ltaif se réfrène de l’ouvrir. C’est que la main humaine tue les oiseaux. Propos écologiste ? Oui, mais il y a plus. De l’autre côté de la rue se trouve une murale. On y voit représenté un itinérant : « sur son visage est écrit / PERSONNE ».

Mine de rien, sans jeter les hauts cris, en adoptant une ligne toujours claire, celle d’une écriture agrémentée d’une subtile fantaisie, la poète aborde des sujets d’une rare gravité. Notre monde est certes cruel mais, heureusement, moyennant un certain travail sur soi, on peut en atteindre la beauté. Cela ne se réalise pas sans quelque métamorphose. Mais pour cela, il faut apprendre à se « désêtrer ».

Une poésie intelligente peut être exempte d’intellectualisme. Il y a de quoi se réjouir quand la clarté du discours règne dans un ensemble de textes, quand la phrase tout en étant limpide est réellement porteuse d’image et d’émotion, chaque vers se donnant alors pour ce qu’il est à l’instant même où l’on en savoure toute la substance. La poésie de Nadine Ltaif charme dans le sens le plus fort du terme. Comment expliquer sa douce magie ? Cela tient à un discret raffinement, à une langue épurée et, certes, à l’absence d’afféteries ; cela tient davantage encore à la présence d’un propos livré avec le plus grand naturel. Évidemment, un tel naturel s’il est le fruit d’un talent inné est aussi en grande partie redevable de l’acquis. C’est une écrivaine d’expérience qui s’adresse à nous. Elle sait comment s’y prendre pour composer un livre de poèmes, comment y faire figurer des pensées essentielles sans alourdir les vers. Elle connaît l’art qui consiste à varier son discours tout en préservant l’unité de son ouvrage. Mais comment dire ? Tout cela serait peu si les beautés formelles masquaient une absence de propos.

J’ai évoqué ci-haut les appréhensions manifestées par l’autrice. Elle a ouvert son recueil avec un avant-propos qui nous la montre en grande conversation avec la nature. Un moucheron entame un dialogue avec elle. Elle écoute « les paroles de l’arbre ». Et surtout, elle nous fait part d’un projet. Ici entre en jeu la question du désêtre. C’est que la poète a « décidé de / [se] défaire de [sa] peau / pour devenir vivante sans nom / sans désignation d’espèce. ». Beyrouth dans la section suivante sera en quelque sorte la figure emblématique des drames civilisationnels que doit affronter le monde, et dont les règnes animal et végétal sont les victimes collatérales. Beyrouth, grande métonymie de l’horreur, comme le fut Auschwitz en d’autres temps.

« Après le deuil, le silence est guérisseur. » À la suite de la section consacrée au crime perpétré dans le port de Beyrouth viennent de forts lumineux poèmes. En exergue de la première section, ces vers d’Issa : « Ce monde souffre / même les herbes le disent / qui se courbent au couchant ». La poète adopte le style de la fable et du conte. Que de splendeurs elle nous révèle alors. Les grandes œuvres ont en commun la qualité qui consiste, comme le souhaitaient les classiques, à instruire tout en distrayant. Nadine Ltaif ne nous fait pas la leçon, mais elle donne à réfléchir. Ses poèmes font montre d’une savoureuse inventivité. L’imagination y joue un rôle prépondérant, quoique mesuré. Il faut entendre ce que dans ses poèmes racontent les fleurs, voir les égards que manifeste l’écrivaine à l’endroit d’une hôte-araignée. À la fin du recueil, la poète devient « Fourmi ». Subjugué, le lecteur en redemande ; il relit pour une quatrième, voire une cinquième fois ce magnifique recueil.

Publié le 9 juillet, 2024 dans le magazine littéraire Nuit blanche Numéro 175

Jacques Brault. Le jardiner, ses myosotis et sa très vive espérance

C’est en plein confinement, au temps pas très lointain de la pandémie, que Jacques Brault entreprend d’écrire l’essentiel de ce qui sera son dernier recueil. Durant quelques années, une longue maladie l’aura précédemment détourné de l’écriture. Ce sera pour saluer la mémoire de sa compagne de toujours, Madeleine, décédée en 2014, qu’il rédigera enfin À jamais1.

Le statut de ce livre posthume est tout à fait particulier. Il tient d’abord à sa nature, mais sa signature y est pour beaucoup. Bien entendu, en tant que tel, ce livre suffit amplement à susciter notre admiration, ses qualités intrinsèques correspondant à ce que sous la signature du poète nous avons depuis maintenant presque 60 ans l’habitude de lire. Mais sa plus-value en grande partie résulte aussi de la conjoncture qui fait que c’est en tant que chant du cygne que son auteur l’a signé. D’où notre émotion au moment de cueillir cette dernière gerbe de fleurs ainsi tendue par-delà la mort.

Non sans nostalgie, nous renouons aujourd’hui avec une voix d’outre-tombe. Toute une histoire nous revient en mémoire. C’est l’histoire des livres d’un auteur qui nous a accompagnés depuis si longtemps. Et voici que les poèmes, les aphorismes, écrits souvent dans l’esprit du haïku, les fragments et autres textes de ce recueil suscitent le désir de relire toute l’œuvre de Brault. Il y aura là des choses fragiles, des objets de tous les jours, des méditations, parfois un peu d’humour, de la mélancolie, des chemins perdus et retrouvés, des clochards et même de sympathiques épouvantails. L’intime et le quotidien apparaîtront dans un quasi-silence, dans un langage où les fleurs ne le cèdent jamais à la grandiloquence, où elles proviennent plutôt des champs et non des boutiques de fleuristes. Bien entendu, souvent nous serons en novembre. Nous y serons comme nous y sommes dans À jamais. L’automne y apparaissant dans une allégorie, alors que les pas du promeneur le conduisent tout au fond de son jardin. Désormais, vraiment, il n’y a plus de chemin. Le poète rassemble ses dernières pensées, ce sont des fleurs, ce sont des poèmes. Et quels poèmes !

Une quintessence tenant en peu de mots

Pour bien se faire entendre, Brault a depuis presque toujours usé de peu de mots. Dans À jamais, les poèmes sont brefs, sans compter la présence des nombreux aphorismes tous plus courts les uns que les autres. Les préfaciers de l’opuscule nous préviennent d’emblée : « On pourrait croire qu’il n’y a rien à présenter ici qui n’ait été dit ailleurs, mais est-ce bien le cas ? » Faut-il entendre que pour les préfaciers, on pourrait penser qu’il n’y aurait rien à présenter qui n’ait déjà été dit au sujet de la poésie de Brault ? Ou doit-on comprendre plutôt que certains pourraient croire que le poète d’À jamais n’avait à la fin de sa vie rien de nouveau à offrir, à savoir que ce qu’il avait à dire se trouvait déjà enclos dans ses œuvres antérieures ? Peut-on entendre les deux propositions à la fois ? Je crois que non. Brault, avec À jamais, a encore quelque chose à dire. Alors que le moment du départ semble imminent, l’heure est venue pour lui de moduler son chant. « Il s’agira d’un livre écrit dans l’adversité, à propos de la mort à laquelle il se prépare depuis un certain temps déjà. » Et les préfaciers d’ajouter : « Tout s’organise autour du silence, d’un état d’enfance irrépressible et créateur – ce que l’on nomme mélancolie – qui le met en errance, errance qui est au cœur de son œuvre ».

Cinq temps pour un adieu

C’est en cinq petits moments fragiles que le poète module son chant du cygne. Dans « Avec toi par le monde », le poète évoque tout discrètement l’épouse en allée. Est-ce elle, Madeleine, qui apparaît lorsque le poète écrit : « Elle s’est éveillée couverte de pétales perdus » ? Et elle encore, dans les vers suivants : « Elle s’enfargeait au seuil de sa maturité / aux prises avec une litanie étrange » ? S’adresse-t-il enfin à son épouse lorsqu’il écrit : « Et toi   l’innommable   mise / au secret d’un amour affolé / toi encore dont ne subsiste plus / que le bruit d’une porte / claquée pour toujours » ? L’un des deux exergues du recueil vient de Mallarmé. Dans un petit quatrain, le poète symboliste fait rimer le mot laine avec Madeleine. Il n’est pas exagéré de penser que le mot haleine, soit le dernier de la première section du recueil, rime de manière concertée avec le nom de la femme du poète. Ce poème, dont le premier vers se lit comme suit : « Morte elle a fini par s’endormir », est du reste l’un des plus émouvants du recueil.

La seconde partie s’intitule « Amitiés ». Elle comprend huit poèmes. Cinq d’entre eux comportent un exergue emprunté à un ou une poète qu’affectionnait Jacques Brault. On trouve ici le poème intitulé « Les myosotis », le premier écrit en 2011, après trois années de silence imposé par la maladie. « Celle qui va et vient » est quasi mallarméen. On se souviendra que l’auteur a consacré un essai à Mallarmé en 2017.

« Bref » suit. Sous l’égide de Buson, à qui cet exergue est dû : « Dans le vieil étang / une sandale s’enfonce / ah ! neige fondue ». Cette section regroupe une trentaine d’aphorismes. Là, comme partout ailleurs, se trouvent de jolies fleurs ; certaines sourient, d’autres font songer à de graves soucis. La lumière dialogue avec les ombres. « Dans les ombres grises se réfugie une lumière indécise. » Madeleine semble réapparaître dans un aphorisme où se lit une variation sur le titre du recueil : « Elle ne s’est pas tuée, elle s’est tue à tout jamais ».

L’avant-dernière section, « Clartés nocturnes », mêle poèmes en prose et propos sur la poésie. Dans certaines réflexions à teneur plus savante surgissent les noms de Derrida, de Paul-Marie Lapointe et de Virgile. Le ton est quelque peu cérébral. Brault était un érudit, un brillant intellectuel. Il ne se privait pas de penser. Les deux méditations poétiques relèvent de la confession et de l’intime. L’auteur parle de ce qu’il appelle des « instants bénis » : « Marcher seul dans la rue déserte, un soir d’hiver sans lune ». Il propose aussi un tableau des saisons dans lequel l’espérance se manifeste au-delà de la morte-saison.

Avec « Enfin », le recueil se clôt en peu de mots. Un seul petit poème occupe cette section. Il nous adresse un triste sourire. Il s’intitule « Virevolte ». Il est dédié « à ma tristesse ».

Où l’espérance affleure

À jamais est un titre qui ouvre et élargit la perspective du vivant, la locution adverbiale renvoyant à une durée qui se prolonge à l’infini. Fera écho à cette pensée d’éternité l’une des toutes dernières phrases de l’ouvrage : « De tout cela se compose notre très vive espérance ». Pour mesurer la portée de cet énoncé, il convient de le situer dans son contexte. Il apparaît à la fin de l’avant-dernier texte du recueil, lequel évoque, à travers l’allégorie du cycle des saisons, le processus même du vivant. Lorsqu’arrive l’hiver, « tout se dresse et se fige. La vie intuable se réfugie en son secret vital et attend. // De tout cela se compose notre très vive espérance ».

La foi procède d’une certitude, laquelle se ferme à l’idée de toute fermeture, de tout enfermement. Au-delà d’ici assurément adviendra un ailleurs meilleur. Telle est la posture du croyant, du moins de celui qui a la foi. Dans le texte de Brault, le grain meurt qui a été implicitement semé dans la « terre sèche » du printemps, mais c’est sans compter sur la renaissance qui l’attend. L’espérance qui n’affirme rien de manière péremptoire ouvre cependant à une telle attente. En poète qu’il était, Brault savait que comparaison n’est pas raison. On a beau filer une métaphore, l’espérance demeure la marque d’une certaine retenue en matière de foi.

La main de Brault

Le poète dessinait. Son recueil comprend un peu plus d’une dizaine d’illustrations. Il va sans dire qu’elles agrémentent la lecture. La main de Brault traçait de petites abstractions dont certaines m’évoquent des fleurs. Dans une préface où d’une double voix se fait entendre une piété filiale, Emmanuelle, la fille du poète, et Paul Bélanger, anciennement éditeur du grand Jacques (et l’un de ses nombreux fils spirituels), jettent un éclairage aimant et fort précieux sur cette œuvre posthume. Les préfaciers nous rappellent que le poète a toujours soigneusement veillé au grain : « Jacques médite et ouvrage longuement ses textes, et ce dernier opus ne déroge pas de cette ligne ». Ils ajoutent cependant une information qui me laisse perplexe : « À jamais est présenté ici sous sa forme la plus achevée, établie dans le respect de la volonté de l’auteur exprimée de son vivant et à partir de notes et brouillons, des esquisses et dessins qui ont tous été retrouvés dans ses papiers personnels après sa mort ». Certains petits détails, bien qu’ils puissent éventuellement s’avérer importants, ne peuvent faire l’objet d’une présentation sommaire. L’édition des œuvres complètes aux Presses de l’Université de Montréal répond peut-être aux questions que je me pose. Ces dernières ont trait à la composition du recueil, et au degré d’implication qu’aura été celui de Brault dans le résultat final de l’opération. Cette composition porte-t-elle sa signature et la sienne uniquement ? Autrement dit, pouvons-nous prendre ce merveilleux recueil pour un ensemble en tous points conforme aux volontés de l’auteur ? À ses dernières volontés, lesquelles je n’en doute pas ont été respectées, n’en eût-il pas ajouté de nouvelles s’il eût vécu plus longtemps ? Ces questions ne changent rien à la lettre de chacun des textes que renferme le recueil. Elles touchent cependant le sens de l’ensemble. Autrement dit, le chemin qu’on nous propose ici est-il déduit à partir des notes retrouvées dans les papiers de l’auteur, est-il réinventé ? Enfin, qu’il le soit ou non ne modifie en rien notre perception globale, notre lecture. Quoique. Cette « Virevolte », dernier poème du recueil, est-ce l’auteur qui ultimement a décidé de nous l’offrir en quasi-pied de nez amusé, médusant ? Après le mot d’espérance, offrir comme dernière fleur du jardin un petit poème rimé à la manière enfantine d’un épouvantail de jardin, cela n’est pas rien. À cet épouvantail, sur sa belle tête de paille, j’ajoute un petit mot en guise d’hommage : Chapeau ! Monsieur Brault, nous vous aimerons à jamais.


  1. Jacques Brault, À jamais, Le Noroît, Montréal, 2023, 104 p.

EXTRAITS

C’était à quelques pays des mortes-fontaines
Où le moindre jardin disparaît avec son jardinier
p. 22

Virevolte
À ma tristesse
Gagne ta solitude
là où rien ne t’élude
pour écrire un poème
mets un peu de crème
sur tes vieilles blessures
et autres salissures
n’appuie pas    quant aux crimes
tu en feras des rimes
faciles    passant outre
à la paille des poutres
p. 90

Automne, mon ami mélancolique,
merci pour tes chaleurs colorées.
p. 74

Le vent ralentit, s’arrête et disparaît
dans son propre vide.
p. 67

Là enfin tu songes : notre planète si naïve,
Mille fois violentée, elle reste belle, tu sais,
Heureuse de rien, donnée entière aux presque non-êtres
Qui en retour parsèment ses nuits de myosotis.
p. 50

Celle qui va et vient
Comment faire pour revenir ?
Roland Giguère

Fleur elle ne cueille insouciante
nulle haine nul amour    fragile
beauté seulement    et encore
oublieuse d’être telle    précaire
entre bourgeons et fruit    et si
déportée au bouquet    légère
par docile nudité à la mort
oui    absente ici ailleurs présente
toute confiante en sa tige coupée
pour lors flétrie et jetée    racine
future d’un souci insouciant 
p. 47

Article publié le 9 février, 2024, dans le numéro 173 du Magazine Nuit Blanche

France Cayouette : Arbres debout sur nos paupières : Poésie : Éditions du passage : 2025 : 104 pages

L’écrivain public tient la plume pour ceux et celles qui n’ont nulle possibilité d’écrire. À leur place, il trace des mots sur le papier. Notre poète ressemble quelque peu à ce dernier. Écrivaine, elle a rassemblé des témoignages auprès de personnes qui n’écrivent pas, mais qui ont beaucoup à dire, à raconter. Leurs propos ont nourri ses poèmes. Elle y a puisé son inspiration.

Il est difficile et nullement nécessaire de faire le partage entre l’imaginaire de la poète, l’observation à laquelle elle s’est livrée et ce qu’elle a retenu des nombreuses conversations qu’elle a eues avec des hommes et des femmes qui entretiennent ou entretenaient des liens étroits avec des arbres. France Cayouette a le don de cueillir et d’accueillir la vie des autres, de découvrir à travers leur parole des perles de bonheur ainsi que les braises fumantes de leurs souffrances, d’y percevoir en quelque sorte une poésie à l’état brut, de la sublimer, de lui donner des ailes et du vent dans les branches.

C’est à la fin du recueil qu’un éclairage est donné quant au processus de création du recueil. On y apprend que pour sa partie la plus substantielle, la plus élaborée, soit la seconde, la poète a entrepris de recourir à une démarche similaire à celles des reporters et des documentaristes. Elle a cueilli des anecdotes, des confessions auprès de forestiers ou d’habitants vivant aux abords des forêts ou les fréquentant en tant que visiteurs afin de s’y promener en toute simplicité. Elle a travaillé en leur compagnie comme d’autres cueillent des champignons dans la forêt.

Elle cite Hélène Dorion : « La terre a commencé à recueillir nos histoires ». C’est précisément ce que fait France Cayouette. À la manière des ethnologues qui parcourent les campagnes afin de colliger des contes et des légendes, tout comme les ethnomusicologues faisant de même dans le but de récolter des chants ou des airs folkloriques, la poète est allée à la rencontre des hommes et des femmes de son coin de pays. Ils lui ont parlé des arbres. De leur rendez-vous au sein de leurs ombres et de leurs lumières. Ils l’ont entretenue au sujet des moments importants de leur vie alors que des arbres étaient mêlés de très près à leur joie ou leur détresse.

Dans les remerciements, à la fin du recueil, la poète dévoile son modus operandi. Je la cite : « Merci à l’écrivain Gilles Jobidon pour l’œil éclairant pendant l’écriture de la partie en prose, très librement inspirée d’une collecte de témoignages qu’on m’a confiés avec beaucoup de générosité. Quelques centaines de personnes m’ont raconté, individuellement ou collectivement, des moments vécus avec un arbre ou une forêt. Des éclats de leurs récits se sont greffés à mon propre regard et à mon imaginaire ; nos histoires, nos sensibilités se sont entremêlées pour ouvrir de nouveaux chemins. »

La partie en prose à laquelle réfère ici la poète est la plus substantielle du recueil, son cœur. À elle seule, elle ne compte pas moins de 55 poèmes — les deux autres sections étant nettement plus succinctes. Cette partie centrale contient des microrécits dans lesquels sont racontées des expériences vécues par différentes personnes. Nous pourrions dire que ces personnes sont des personnages dans la mesure où l’imagination de la poète transpose leurs univers. Une part de fiction reforme sans doute légèrement leur réalité. Parfois, la poète est elle-même le personnage d’un de ses récits. On la voit, par exemple, dans un autocar, rêveusement occupée à voir défiler la kyrielle interminable des arbres. Des souvenirs d’enfance lui reviennent aussi en mémoire.

Lisant un autre poème, on se plaît à imaginer que le personnage qui fait la sieste à l’ombre d’un énorme marronnier est son compagnon de vie. De ce poème et de tant d’autres émanent une certaine quiétude, une harmonie, un état de communion avec la nature. Ailleurs, une dame qui a perdu l’usage de ses jambes évoque son enfance heureuse, alors qu’elle pouvait avec la complicité de ses frères grimper dans les arbres. Avec empathie et tendresse, la poète écrit alors qu’elle renoncerait « sur-le-champ à toutes les phrases à venir pour lui en tendre une seule qui se ferait canopée à portée de fauteuil roulant. »

Si de la plupart des poèmes se dégage un certain sentiment de paix voire de plénitude, d’accordailles avec la flore et la faune, la mer et les champs, pour tout dire entre l’être humain et la nature, la poète n’élude pas les aspects tragiques de l’existence. Les récits qu’on lui fait sont parfois dramatiques. Aux branches des arbres, comme dans la chanson qu’interprétait naguère Billie Holiday, « Strange fruit », pendent parfois des désespérés. Billie chantait.  

Southern trees bear strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees

Les arbres du Sud portent un fruit étrange
Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines
Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud
Un fruit étrange suspendu aux peupliers

On l’aura compris, la prose poétique de France Cayouette embrasse la vie et la mort. Les scènes qu’elle brosse, les anecdotes qu’elle raconte, tantôt légères, tantôt sombres, sont toutes empreintes d’humanité. Par exemple, au jardin, elle est témoin de l’agonie d’un chat. Elle passe un moment près de lui, le caresse de sa voix — « Toujours avec cette voix agenouillée en elle-même. » Elle quitte la scène par intermittences, puis se présente à nouveau sur les lieux de cette agonie. Le chat s’est alors un peu déplacé. Quand elle le retrouve une dernière fois, à la tombée du jour, elle lui fait finalement ses adieux. Tout dans ce récit ainsi que dans les autres est de l’ordre d’une extrême et tendre compassion.

Dans cette deuxième partie, intitulée « Entre la peau et l’écorce », on rencontre presque autant de personnages qu’il y a de poèmes. On ne peut honorer chacun d’eux. Je m’en tiendrai à cette vieille dame qui « tient sur ses genoux l’urne qui contiendra ses cendres. » C’est son fils qui l’a sculptée. Il faut lire ce poème pour saisir la finesse avec laquelle la poète parvient à recréer un moment si prégnant, alors que le sens affleure dans le très beau silence régnant dans la chambre où sont assis la mère et le fils. « Ils ne parlent pas. Laissent les veines saillantes irriguer la chambre avec la délicatesse des ruisseaux. » Le poème précédent se terminait ainsi : « Consent déjà à la terre qui l’aura porté. » On comprend qu’un tel consentement anime l’âme affaiblie de la vieille femme alors qu’elle contemple les veines du bois de son urne. Chez France Cayouette, les arbres et la nature nous renseignent sur notre fin prochaine, ils nous apprennent « l’art de tendre vers la fin », « l’art de tomber ».

On voit rarement des recueils de poèmes aussi homogènes, aussi solidement ficelés, tissés avec autant d’art que d’habileté, dont l’unité est aussi grande. Chaque poème manifeste un lien étroit avec la vie des arbres. Mais cette unité remarquable n’est pas obtenue au détriment de la variété. Celle-ci est manifeste. La poète maîtrise l’art de ramifier son ouvrage, d’en étoiler les diverses branches en de multiples directions. Chacune de ces branches, entendez chacun de ses poèmes, offre des fruits divers. On comprendra que bien que les poèmes soient liés entre eux par le sujet traité, ils ouvrent chacun de nouvelles perspectives, mettent en présence de nouvelles réalités, celles vécues par des personnages tous plus attachants les uns que les autres. Ces récits sont comme de petits tableaux : « Certains matins immaculés, on croirait l’aura du village hébergée par les branches. / / On respire doucement dans la même gravure. »

La sensibilité de la poète est telle qu’on pourrait à son endroit parler d’une grande porosité aux autres et aux paysages. Les mots qu’elle emprunte à Isabelle Duval — « Dilué dans le paysage, le cœur est une pierre poreuse » — décrivent parfaitement son attitude, cette empathie qui lui permet de se mettre à la place des autres, de traduire en quelque sorte leur expérience. Il s’agit pour elle de fusionner avec le monde, surtout avec les arbres et les personnes, parfois ses proches, plus souvent ceux et celles qu’elle interroge. Elle mentionne ce phénomène en maints passages : « je me fonds » (dans « la rangée de peupliers ») ; et toujours, s’agissant de son rapport aux arbres : « je suis soudain des leurs ». Il en va de même avec les cueilleurs de champignons qui « se dispersent ici et là. Chorégraphient la forêt, ne font qu’un avec elle. » Parler ici de symbiose n’est pas exagéré, d’autant que la poète emploie ce mot : « Nos corps et nos rêves se rétractent et se dilatent en symbiose avec le bois toujours vivant. À l’aube nous aurons légèrement changé, modeste matière dans la matière. »

On peut parler ici de synesthésies du cœur, de subtiles connexions entre soi, les autres, le monde, les arbres et les forêts : « ici le champ c’est aussi la mer / hier c’est aussi demain ». Le vaste monde semble contenu dans les particules fines qui le composent : « Quand elle soulève le couvercle du pot Masson rempli d’aiguilles de sapin, c’est toute la forêt qui se dresse d’un coup dans la cuisine. L’immobilité surréelle d’un orignal aux aguets dans la tourbe, l’or des chanterelles, les banderoles de lichen. » Les éditions du passage énoncent dans la biographie de la poète la plus juste idée qui soit de ce que renferme le recueil de France Cayouette. Je cite. « Les liens qui se tissent entre paysages extérieurs et paysages intérieurs, le sacré qui s’immisce dans le quotidien et la beauté comme voie d’élévation sont au cœur de sa démarche. »

J’hésite à mettre un point final à cette recension. Il aurait fallu consacrer une véritable étude à ce recueil. C’est un recueil dont la composition est finement orchestrée, dont la phrase quoique soignée n’a rien de compassé. J’ai laissé en suspens une grande partie de ses richesses, richesses qui brillent de manière nullement ostentatoire, car la poète qui a la plume sûre n’appuie jamais fortement sur le papier, ne se lance pas dans de grandes tirades, fait montre de sobriété dans le scintillement de ses images. Sa poésie, poésie du cœur, intelligemment conçue, mais sans intellectualisme, se tient à mille lieues du pathos et des trop faciles sensibleries de qui ne cherche qu’à s’épancher. Pour tout dire, cette poésie est franchement admirable. 

BONUS

La forêt retient parfois son souffle pour ouvrir une clairière où se déploient en un seul corps nu le silence, l’âme, le soleil.

**

Au détour d’un sentier, dans une barque abandonnée, le lichen a dessiné une mappemonde.

**

Un marron vient d’atterrir dans l’herbe grasse, et tout pourrait s’arrêter ici. Avec cette chute silencieuse dont j’aurai été la seule témoin.

Anne Martine Parent : L’horizon par hasard : Poésie : La Peuplade : Saguenay : 2023 : 93 pages

Comment de toutes petites filles trahies par les promesses que semblaient leur tenir la beauté et l’innocence du monde en viennent progressivement à se noyer dans leurs souvenirs et à voir devant elles fuir l’avenir qu’elles avaient imaginé.

Il est un art qui consiste à choisir ses exergues. Anne Martine Parent le possède. En ouverture, deux citations. La première, d’Olivia Rosenthal. La seconde, empruntée à Annie Ernaux. « On n’est pas là pour disparaître. » « Toutes les images disparaîtront. » Des tensions sont annoncées entre la volonté de résister aux forces qui annihilent et l’acceptation ou non de l’évanescence de notre imaginaire.

Rares sont les recueils dont la courbe est si bien marquée. Un début, un milieu, une fin ; une telle cloche narrative semble convenue, mais elle ne l’est pas lorsque la manière de raconter repose sur une fine dentelle de mots et d’images.

Tout commence par la représentation d’une chambre. On y pénètre à la suite d’un locuteur dont la discrétion laisse place aux objets ainsi qu’à leur puissance évocatrice. Ces « objets égrènent les souvenirs ». Il y a là « des livres qui ne s’ouvrent plus pour personne ». Cette chambre est celle d’un passé où, comme l’indique le titre de la première section de l’ouvrage, « Verticales », des fillettes se tenaient droites au sein d’un territoire qu’elles habitaient pleinement. Ces enfants vivaient dans « les rivières les lacs la mer » ; leurs cheveux étaient mouillés. L’autrice filera une très sensible métaphore avec ces cheveux. Au fil des pages, de mouillés qu’ils auront d’abord été, ces cheveux deviendront « fous », « mêlés », cassés; puis seront à nouveau mouillés. Les métamorphoses qu’auront subies les fillettes sont également accentuées par d’autres éléments. L’un des principaux facteurs de leur transformation est lié à la trahison. Celle-ci est annoncée dès le début du recueil. La première section a beau correspondre à la célébration d’un espace de liberté, elle annonce la déchéance prochaine, la fin de l’enfance, dont il aura été dit : « on ne touche jamais le fond de l’enfance ». Un tel fond est sans doute comparable au fond de l’eau attendant d’éventuelles noyées. Il est question « des reines qu’on trahira bientôt ». Le dernier poème de la section initiale débute par ce vers : « on nous trahira bientôt » et se termine par le mot « disparitions », mot faisant suite aux exergues.

Les « robes de mousse immaculées » du début connaîtront un sort comparable à celui des cheveux mouillés, puis finalement cassés. Viendra un temps où elles perdront leur pureté : « mes robes s’épuisent à me soutenir ». Notons au passage l’inventivité d’une telle formule. La poète, qui utilise désormais le je, a perdu sa consistance. À une chose aussi peu rigide qu’une robe était dévolue la fonction de faire tenir ensemble une femme qui allait s’effilochant. Peu à peu, celle-ci disparaît : « Je me quitte, trop petite robe ». Vers la fin du recueil, comme dans un soubresaut de vitalité, la poète manifestera le désir d’acquérir « une robe neuve ». Bien évidemment, nous voici au-delà d’un simple caprice vestimentaire.

L’horizon par hasard manifeste de très grandes qualités. Il est, par ailleurs, quelque peu troublant, sombre comme l’est souvent le fond de l’eau. Les deux dernières sections s’intitulent « Avant de disparaître » et « Effacement ». On y voit le je sombrer en eaux profondes : « Mes poumons emplis de roche je creuse les bas-fonds à la recherche d’une sortie de secours, d’une queue de sirène. J’ai de toute façon perdu mes jambes entre deux apnées ».

Recension publiée le 19 octobre, 2023 dans le Numéro 172 du magazine Nuit blanche

|

Hélène Harbec : J’aurai cent ans : Poésie : Éditions du Noroît : 2025 : 120 pages

Il est rare qu’après une dédicace ou quelques épigraphes un ouvrage de poésie s’ouvre sur des propos tenus par un médecin. Ici, les propos ont trait au cœur, au « remarquable travail mené par cette pompe au ‘‘poum-ta’’ caractéristique, dont la discrétion et la régularité sont les gages de son engagement à long terme. » Le docteur Alain Vadeboncœur précise que le « cœur assure son activité fondamentale durant parfois tout un siècle ». D’où le titre du recueil. Un titre dont la douce ironie n’a rien d’enjoué. Nous l’apprendrons assez vite, la poète a de graves ennuis de santé. Son vieux cœur est fatigué.

Elle qui voit venir la fin commence son recueil en évoquant sa toute première rencontre avec la mort. Elle est âgée de deux ou trois ans, peut-être quatre. Elle est très jeune puisque sa mère la lave dans l’évier de la cuisine.

Ce poème liminaire est extrêmement fin ; comme tous les autres du recueil, il dit beaucoup, il en dit gros en très peu de mots, sans grandes phrases : « conversation / sur la mort / autour de la table // quelqu’un / de la famille / éloignée. »

L’enfant demande si elle aussi va mourir. On lui répond : « Oui, mais / pas avant / longtemps ».

Longtemps.

J’aurai cent ans. Le deuxième poème élargit la portée du titre : « me voici / sur le seuil / du vieillissement // j’aurai cent ans / morte ou vivante ». Dès la page suivante, nous entrons dans le vif du sujet : « le cœur s’affole // à croire / qu’il se décrochera // j’entends / son tambour / sa rébellion ». Le ‘‘poum-ta’’ du médecin Vadeboncœur ne bat plus la mesure avec régularité. Le mot infarctus est prononcé.

Le schéma narratif de ce recueil est simple. La chronique de cette mort annoncée s’amorce dès l’ouverture, alors que très tôt avec ce cœur malade apparaît l’élément déclencheur. Déclencheur de quoi ?

On connaît l’inéluctable fin, on sait en quoi consistera celle du récit de chacun et de chacune d’entre nous, mais ce qu’auront déclenché chez Hélène Harbec les « grands coups de sabots / dans la poitrine », ce sont des pensées, des gestes, pour tout dire des poèmes marqués par une extrême délicatesse, une grande ouverture d’esprit et de cœur. La maladie l’aura conduite à adopter une posture qu’on pourrait dire empreinte de sagesse. On songe à Montaigne, au chapitre de ses essais intitulé « Que philosopher, c’est apprendre à mourir ». Oui, tout comme Cicéron, Montaigne dit ici quelque chose de beau et de grave. Seulement, dans le cas du livre d’Hélène Harbec, il me semble qu’il vaudrait mieux dire que philosopher, voire poétiser, c’est plutôt apprendre à mieux vivre.

Des poèmes empreints d’amour, de reconnaissance, d’ouverture à la vie, célébrant le vivant, voilà ce qu’auront déclenché ces coups de sabots dans sa poitrine. Forcée à ralentir, la poète, souvent grabataire, observe le monde autour d’elle, voit les « gerbes de graminées / [qui] se balancent au vent / à la rambarde du balcon ». Ce sont des choses toutes simples, comme en donne à voir « le soleil / chatoyant / sur les armoires / muettes », qui lui font ultimement apprécier la vie. Et le soleil « se faufile / touche la main / chaque fois qu’elle porte / la tasse à ma bouche. » Tant de choses à voir, et qui apaisent dans la maison silencieuse que, par moments, la poète quitte afin d’aller contempler le monde dans ce qu’il a de plus beau.

Sans empressement
je pars retrouver
les arbres, les oiseaux
le fleuve et le ciel
qui n’ont rien
à redire

et font de moi
une vivante

Il n’y a rien de pathétique dans les poèmes de J’aurai cent ans. Rien de larmoyant. Les violons de l’automne ne geignent pas, ne font entendre aucune plainte. Bien sûr, la poète sait qu’il y a lieu de pleurer. Elle le confesse : « il y a matière / à pleurer / jusqu’à / la fin des jours », tandis que dans un autre poème elle réalise que « pleurer / c’est / originel ». Mais si pleurer fait partie de notre vie de la naissance à la mort, c’est aussi parce que c’est une forme d’expression. Il y a un langage des larmes : « Des choses / qu’on ne peut dire // non pas pour les cacher // le silence / leur va mieux // ou les larmes ».  

La femme qui se sait condamnée se surprend à supplier : « s’il vous plaît / pas tout de suite // laissez-moi / vivre / encore ». Ces paroles qui s’échappent d’elles la portent à s’interroger : « mais / à qui s’adresse / cette requête // qui l’exaucera ? » Elle en vient bientôt à adopter la posture du recueillement, un peu celle de la prière, « mains jointes / autour de la flamme » ; mais, bien qu’elle poursuive son chemin telle « une communiante », la spiritualité chez elle se développe « sans religion / sans Dieu ». Il s’agit en fait d’un « enchantement » qui « ne se décrit pas ».

Éblouie par la neige, elle médite : « quelle aurore / […] me soulèvera / de ferveur / pour les petits riens ». De toutes petites choses, des souvenirs comme celui qui lui revient ici en mémoire : un « faisceau de lumière / à la cave de l’enfance / […] rayon hypnotisant / d’où allait surgir / un tourbillon de poussière / remplie de présence ».

Elle aperçoit ici et là des splendeurs. Une « roche trouée / de l’île Miscou / devient un trésor ».  Lors d’une promenade, elle s’arrête devant une fleur sauvage se tenant à l’écart de ses sœurs regroupées en myriades ; devant l’unicité de cette égarée, elle s’interroge : « que lui vaut d’exister / d’être vivante ». Les plus humbles manifestations de la vie la réjouissent.

Soleil rouge
de fin de journée
sur les façades

une apparition
un ravissement

comment dire
plus loin
la beauté

j’honore
la joie
qui me vient

La femme qui aura cent ans oscille entre espoir et désespoir, elle chancelle ; mais c’est avec une certaine légèreté qu’elle se maintient dans le vivant, qu’elle ne sombre pas dans le désespoir. 

Qu’est-ce qui me garde
d’écrire des mots
de désespoir ?

Qu’est-ce qui m’engage
à tenir
un flambeau ?

Il est peut-être exagéré d’accorder trop d’importance à ce qu’un rêve révèle. Dans un très beau poème, d’aimables revenants accourent auprès d’elle. Leur présence la soutient, il s’agit de celle de ses parents bienveillants lui apportant le réconfort d’une parole d’encouragement. Ils surviennent alors qu’elle s’enfonce dans l’océan infini. Ils se portent à son secours, marchant « sur l’eau / à grandes enjambées ». « Va, disent-ils / en passant / dans le rêve // continue / ne t’inquiète pas ».

Bien que la mort soit pour elle devenue un « horizon [qu’elle] ne quitte pas des yeux », elle se résout à accepter avec grâce sa venue imminente. Elle consent, ne résiste pas.

Les pivoines ébouriffées
dans leur soie
embaument l’air

tranquillement
la fatigue devient douce
participe à l’abandon

La fatigue a beau confiner la malade dans un lit trop étroit, il lui arrive de se lever et de se laisser emporter par la danse.  

Corps souple

il me semble
n’avoir
jamais 
si bien dansé

si librement

pieds nus 
j’exulte
de danser 

le miroir
jubile

Dans ce très beau poème, le corps de l’écrivaine retrouve sa souplesse d’antan. Et son esprit est tout aussi dansant. Alors que dans un poème précédent elle exprimait le désir « d’être allongée / sans points de pressions // suspendue / au-dessus / du vent », elle s’abandonne ici à la joie et, comme partout ailleurs dans son recueil, elle se laisse poétiquement porter par la toute légère brise de l’inspiration. Plus que jamais peut-être ne laisse-t-elle ses mots danser avec autant de liberté sur la page. Les mots sont suspendus « sans points de pression », ils semblent flotter, dénudés dans le miroir de la page pour le plus grand bonheur des lecteurs et lectrices.

Abattement et regain de vie alternent. La femme sait que pour elle le glas inévitablement se fera entendre. « Ça viendra », écrit-elle dans un poème.  Et plus loin, elle reprend les mêmes mots : « viendra / ce qui / viendra ».

À la toute fin, évoquant ses tout derniers moments, elle songe à « l’enfant de jadis », cette fillette qu’on lavait dans l’évier de cuisine : « l’enfant de jadis / se rappelle / qu’elle ne sera / pas seule / dans la mort // son cœur s’apaise ».

Elle ne sera pas seule dans la mort.

Il me plaît de penser que du rêve à la vie dans l’au-delà telle qu’il nous arrive de l’imaginer, même « sans religion [et] sans Dieu », des parents capables de marcher sur l’eau peuvent être en mesure d’ouvrir les bras afin d’accueillir celle qui aura alors cent ans.

Jean-Sébastien Huot : Une façon de conte : Poésie : Éditions Mains libres 2023 : 84 pages

Voici un livre de poésie. Assurément, la parole y est poétique, mais un titre ne doit pas être pris à la légère. Cet ouvrage constitue bel et bien une manière de conte. Or, nous le savons, l’univers des contes fraie parfois avec l’horreur. L’enfance a beau être à l’honneur, l’enfer y côtoie le paradis la plupart du temps.

« Je ne parle plus que la langue d’un idiot. » J’extrais ces mots du précédent recueil de l’auteur. Demeures était un charmant recueil. Mais qui parle de charmes avec Demeures et Une façon de conte doit insuffler à ce mot tout ce que vivre et mourir implique de souffrances et de malheur. Rien ne me semble plus grave que la légèreté à l’œuvre dans ces recueils.

Mon souvenir de Demeures repose en grande partie sur le plaisir que m’avaient procuré ses illustrations ô combien naïves. Les sourires que m’adressaient les petites maisons vivement colorées de l’artiste me séduisaient grandement.

J’ouvre Une façon de conte et tombe sur ceci.

« Ses doigts cherchent la lumière parmi les limbes de cet homme sous haute tension. Pain. Lune sur chaise. Sucre lent. Ce crime en marge du roman Crooked House. Souillures. Éducation. Ses premières déclinaisons sans euphémismes ni pardon. »

Suis-je séduit ? Il y a là de quoi décontenancer, en tout cas. Ces phrases détachées, dont l’une ne contient qu’un seul mot, ont presque toutes du sens, un sens, mais lequel ? Que fait la lune sur un banc et que signifie « sucre lent » ? Lent peut-être à fondre dans une tasse ou lent dans la mesure où le pain (rond ici, comme la lune) appartient à la famille des sucres lents ? Les liens entre les phrases, et même entre les mots, sont ou bien absents, ou bien tenus sous le boisseau ; liens à chercher et peut-être à découvrir pour peu que l’on soit curieux. Or, il me semble que l’on a intérêt ici à se montrer tel. Le jeu en vaut la chandelle. Ce petit tableau, pour composite que soit la scène qu’il propose, est loin d’être insignifiant ; il a pour élément principal un thème qui sera développé avec à-propos tout au long du recueil. Il s’agit du thème de la souffrance.

Les quelque 30 morceaux ou poèmes que contient ce recueil, sans compter les 14 dessins qui participent de leur mouvement, proposent une histoire. C’est l’histoire d’une femme qui au départ plonge ses doigts dans les limbes d’un homme « sous haute tension ». On le voit, ce drôle de conte sera loin d’être amusant. L’homme est mal en point et sa compagne ne se porte guère mieux. On parle dans son cas d’une « artère de la tête du fémur rompue, comme ces visions de ballerines éborgnées ». Ces deux personnages entretiennent une relation toxique : « Sa nuit s’approche d’une autre nuit ».

La façon dont est fait ce conte a d’abord de quoi déconcerter. À sa lecture, notre œil semble vissé à un kaléidoscope. Des dizaines de petites informations scintillent et papillotent sur la page. On cerne difficilement la logique les reliant, quoique assez tôt du sens vient à s’en dégager. C’est que cette prose poétique n’a rien d’absurde ou de gratuit. Certes, elle procède d’une véritable liberté créative, mais de l’apparente incohérence qu’entraîne cette liberté point une indéniable pertinence. La manière est fantaisiste, l’atmosphère du conte se rapproche de l’onirisme mais, paradoxalement, c’est le réalisme qui prime dans ces petits fragments de récits. On y voit des images très crues, pour ne pas dire empreintes de cruauté. Huot traite d’une dure et pénible réalité. Cet enfer, il parvient à le rendre avec brio.

Les représentations de l’univers qu’il dépeint sont percutantes. Elles s’accordent avec la violence du monde brisé où évolue en chute libre le personnage féminin du conte.

Elle n’a que dix-huit ans. Elle tombe. « Creux. Creux. Plus bas dans la blessure. » « Frappe à la porte du loft de son client. » « Fume le fentanyl. » « Aujourd’hui, elle se mutile le bras à l’exacto. » Elle se sent sale. Mais, lorsque l’on veut « se laver de ces langues stériles comme un fait divers sur sa peau […] prendre une douche », cela n’enlève rien à l’horreur. Il faut des fleurs, beaucoup de fleurs pour en venir à bout, ne serait-ce que l’espace d’une rêverie.

Il y eut de beaux moments. Par exemple, lorsque sa mère tendrement caressait « sa chevelure mouillée en lui lisant Le roitelet des frères Grimm ». Dans le présent misérable où s’abîme cette jeune prostituée, il y a des lueurs du passé qui reluisent, quelques fleurs de jadis parviennent à refleurir malgré tout. C’était au temps de l’innocence. « S’animent les paysages simples. Années blondes et bleues. » Dans les « replis du mur », la jeune femme « perçoit la mer. Un quai. Bouquet de violettes des bois et monnaies du pape ». De rares moments de bonheur affleurent ainsi à travers les souvenirs. Dans l’un de ses dessins, l’auteur cite Jean-Luc Nancy : « Il n’y a de sens qu’à fleur de sens ». Ce sont finalement des fleurs que le poète offre en guise de consolation à sa pauvre héroïne. Le recueil prend fin avec ces fleurs qu’on pourrait croire dessinées par une main d’enfant.

 Publié d’abord dans le magazine Nuit blanche Numéro 173

Martine Audet : À toute heure : Poésie : Éditions du Noroît : 2025 : 84 pages

Ce que je sais
est la foi d’un poème

Paul Verlaine dans son poème intitulé « Art poétique » atténuait les mérites alors séculaires de la rime et du vers régulier. Le vers impair — il mettait une majuscule à ce mot — favorisait selon lui la musicalité. Martine Audet pratique le vers libre. Si sa poésie est agréable à l’oreille, ce n’est cependant pas en raison de l’Impair. Davantage que la musique, ce sont les arts visuels qui se rapprochent de sa poésie — les liens étroits entre ses poèmes et les dessins qui les accompagnent ne peuvent être passés sous silence, ils sont éloquents : poèmes et dessins dialoguent entre eux tout comme le font dans le recueil le rêve et la poète. En effet, en maints passages, le rêve prend directement la parole pour s’adresser à la poète ; celle-ci l’interpelle également.

Rien n’est sans doute plus parlant que le rêve, ou davantage révélateur. Que révèle précisément le rêve ? Cela reste difficile à dire, mais c’est sans doute le poème qui, grâce à une certaine forme de traduction, de translation, permet le plus de se rapprocher des vérités que le rêve dévoile et d’appréhender ses réalités aux contours toujours indécis. Le poème, en tout cas chez Martine Audet, semble y parvenir.

L’Impair se montrait « Plus vague et plus soluble dans l’air, / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose. » Selon Verlaine toujours, ce type de vers rendait possible l’alliance du « Précis » et de « l’Indécis ». Or le précis n’est pas une propriété de l’univers de la poésie.  Laissons à la science le souci de la précision, la méthode poétique étant d’une nature plus souple, qui justement se rapproche du rêve et du type de dessins que pratique la poète. De même que la représentation dans ses dessins n’a rien de clairement identifiable, le sens de ses poèmes entretient avec le contenu des mots qu’ils libèrent des rapports qui ultimement en viennent à reposer sur l’interprétation que peut en faire le lecteur.

Les poèmes de Martine Audet paraissent émaner d’un certain silence et chercher à y retourner, comme si le sens y était brouillé. Mais c’est là une impression. La discrétion est cause de cette impression. Discrétion dans les deux sens du mot, dont le plus familier : celui relatif aux personnes ou aux gestes voilés par une certaine pudeur, une certaine retenue à tout le moins. Cette discrétion s’oppose à ce qui est ostentatoire. Or il est question aussi en linguistique d’éléments discrets. Un phonème, un morphème, un mot sont des éléments discrets. La poésie de Martine Audet se rapproche du murmure. La poète fuit l’éloquence, les imposantes rhétoriques, l’hyperbole et les grandes envolées. En cela, sa poésie se montre discrète. Par ailleurs, la poète ne révèle pas tambour battant les sentiments ou les idées qui l’animent. Pas d’exhibitionnisme chez elle. Ajoutons la simplicité, la presque nudité de son verbe, la parcimonie avec laquelle sont déposés les mots sur la page. À tel point qu’on pourrait croire faire face justement à des éléments discrets : des mots quasiment séparés les uns des autres. Est-ce à dire que l’auteure n’écrit pas des phrases ? Non. De toute évidence, elle écrit des phrases, mais des ellipses y apparaissent entre les mots. Autrement dit, les liens qui les unissent disparaissent, sont tus, effacés. Tout se passe comme si la syntaxe — dont la fonction est de relier entre eux les éléments constitutifs du discours afin d’assurer la circulation du sens à travers les phrases — liait entre eux des segments dont les rapports, en raison des ellipses, restaient tapis à l’ombre des mots. De même, à l’intérieur d’un vers ou de petit groupe de vers, les mots semblent se suivre sans être en tout et partout éclairés par le contexte où ils se succèdent.

La rareté des mots, la brièveté des poèmes vont souvent de pair avec les deux types de discrétion dont il est question. On voit des poètes noyer le sens de leurs poèmes dans des fleuves intarissables ; ils étourdissent leurs lecteurs avec mille et un feux d’artifice. Martine Audet procède autrement. En réalité, le sens au cœur de ses poèmes est bien loin de s’avérer absent. Il demande seulement d’être découvert au moyen de lectures attentionnées. Et encore, le sens sera-t-il alors en grande partie tributaire de la collaboration du lecteur ou de la lectrice. Il en va dans À toute heure comme dans tous les recueils, la main qui écrit trace des mots qui essaiment dans des sens variables, au gré de qui en vient à les saisir. Or certains lecteurs se préoccupent moins des significations que de la seule beauté des mots, préférant s’en tenir à ce qu’évoquent les poèmes, à ce qui en eux est « soluble dans l’air », aux dessins que font les mots sur la page, aux portes du rêve qu’ils entrouvrent.

Rêve. C’est bien là le maître-mot du recueil, de ce recueil qui dans sa profonde modestie charrie des richesses inouïes.

À toute heure, la mort peut venir nous chercher. À toute heure, toutes sortes de choses peuvent se produire. Or nous sommes ici sur le terrain du rêve, dans une zone du monde réel qui est à la fois obscure et lumineuse. Je les sors de leur contexte, mais voici deux vers qui disent ce que je crois voir à l’œuvre dans ce recueil et qui à mes yeux révèle la nature de la quête de la poète : « Est-ce, entre toutes / la place des mystères ? » Voilà, elle interroge des mystères. Il y a quelque chose de mystérieux dans ce recueil, et aussi dans les vies que nous menons. Je pense que les mots de Martine Audet tendent à souligner ce mystère, à le débusquer. Nous vivons à même la mort, pourrais-je dire. La frontière n’est pas étanche qui nous en sépare. Chose certaine, la mort ici occupe une place centrale. Elle apparaît dès le poème liminaire.

Il suffit de dire que chaque nuage est une respiration.
Une fois dit, il faut les formes et les usages,
un amas de pierres, la redoutable dépouille.
Mais aussi quelque chose du sujet tendre
— roses pétries de roses —
un monde comme réponse au mystère.

Tout cela est quelque peu énigmatique ; le mot mystère n’est pas fortuit. Le premier vers ouvre l’espace, montre un ciel très au-dessus dont chaque nuage correspond peut-être à la respiration de la dépouille dont il est question au troisième vers, avec cet amas de pierres faisant songer à un cimetière, et sans omettre ici les roses de circonstance ornant le monument ou que portent dans leurs mains les endeuillés, ainsi que les usages prescrits lors d’une mise en bière, ceux de la cérémonie, avec les discours funèbres évidemment appropriés.

Je ne passerai pas en revue tous les poèmes, mais le second apporte une précision qu’il me faut rapporter. On la trouve dans les deux derniers vers : « À toute heure, / je suis capturée. » Capturée ? On s’interrogera. Est-ce la mort qui nous captive, dans tous les sens du mot ?

Dans le vers précédent, nous pouvions lire ceci : « Dors, bête à crânes. » Qu’est une bête à crânes ? Je l’ignore. Cependant, d’autres passages du recueil évoquent des bêtes, ou la bête. Un peu avant la fin, du recueil, un très beau poème contient un passage tout ténu de lyrisme : « Oh ! Pauvre bête ! // Tes crânes sont le refrain / des chutes étoilées. »

Mais revenons au passage précédent : « Dors, bête à crânes. // À toute heure, / je suis capturée. » Ce sera durant le sommeil que le rêve se manifestera. Il prendra la parole pour faire des recommandations à la poète, lui offrir des conseils. Cette dernière écrit : « J’étais seule / et ma langue sortait / d’un rêve. » Les poèmes du recueil ont partie liée avec le rêve. Ils sont écrits dans un état similaire, en phase avec le rêve. La poète parle à son rêve : « Et, à mon rêve, je dis : / relève l’ombre / des arbres. » Pour plus de ciel ? Pour davantage de lumière ? Et s’agit-il ici des grands arbres dont les feuillages touffus recouvrent les pierres tombales ?

Puis, après avoir recommandé au « je » du poème de glisser son « âme entre les astres », quelques poèmes plus loin, le rêve reprend la parole pour dire : « approche des rives / de ton mal. » Voilà qui est loin d’être insignifiant. On le voit, la poète navigue en eaux troubles. Le poème dont sont extraits ces vers mérite comme tant d’autres d’être entièrement retranscrit.

Que fallait-il briser ?  
Que me faut-il étreindre ?

Vais-je, pour d’autres étoiles,
taire ma nuit ?

Le rêve dit : approche des rives
de ton mal. 

Parmi les images,
le monde est un morceau de mer
inégalé.

Le rêve prendra la parole aussi pour recommander à la poète de se tenir « sous l’empreinte / des lumières », de croire « aux ailes d’obscurité » et de ne pas craindre « l’écart ». La poète ne sera pas en reste. Elle lui demandera de calmer les mots de son heure et finalement elle lui dira ceci : « attache mon nom / sous l’arbre. » Comment ne pas songer une fois encore à un cimetière, à un nom qui sera inscrit sur la pierre, sous un arbre ? Comment ne pas y songer ? Facilement. Il est facile de penser à tout autre chose. Il suffit de suivre d’autres pistes que celles que ma lecture m’a permis de mettre à jour.

Chemin faisant, on se montrera attentif à ce qui a trait aux nuages, aux pierres, au cœur, aux oiseaux, aux os qui avec les crânes témoignent peut-être d’un tout autre phénomène que la mort, à la main qui cherche à « raviver l’ombre », aux chevaux qui galopent d’un poème à l’autre, surtout peut-être à différents passages où la poète parle des mots : « Faut-il, en chaque mot, / habiter les mots, // tout le désordre / du poème ? » Voilà une question qui mérite réflexion et dont la lumière éclaire peut-être la pratique de la poésie chez Martine Audet. On sera également sensible à la présence des arbres et de la pluie  — combien de magnifiques choses sont dites à son sujet. Lisez plutôt et savourez.  

Quelles étaient mes promesses ?

Que sont-elles maintenant ?

Suis-je pareille aux pluies
qui retombent sur elles-mêmes ?

Dans un livre, je lis :
j’ai ta mort.

Les mots ont donc un visage.

Martine Audet : Des formes utiles : Poésie : Le Noroît : 2023 : 82 pages

On présentait autrefois Anne Hébert en recourant à une expression qui aujourd’hui ferait sourire. On disait qu’elle était une « grande dame » des lettres québécoises. La formule avait le mérite de souligner son importance. Elle pourrait reprendre du service dans le cas de Martine Audet.

Un bref avant-propos ouvre le recueil. La poète y confesse avoir lu un peu trop rapidement un énoncé. Elle avait substitué au mot ronde celui de monde. Il en résultait la phrase suivante : « Je n’avais jamais remarqué que le monde n’était pas tout à fait fermé ». Serait-ce là une invitation à substituer d’autres mots à ceux que l’autrice nous adresse ? Sans doute Des formes utiles incite-t-il à croire que le monde n’est pas tout à fait fermé et que l’on peut, à l’instar de l’écrivaine, donner « aux mots la puissance d’être / avant d’être / de croire / avant d’y croire ». Peut-être aussi peut-on donner aux mots la puissance d’être autre chose que ce qu’ils semblent être ou à tout le moins signifier. Chose certaine, c’est à une lecture singulière qu’elle nous convie.

De poèmes écrits au je, comme c’est ici le cas, on s’attend à ce qu’ils manifestent une présence incarnée. Souvent, à travers des poèmes de nature intime, une image du je en vient à se préciser. Les traits d’une personne plus ou moins imaginaire se dessinent. Or, ce que le je dit et accomplit chez Martine Audet laisse tout d’abord perplexe, offrant peu de prise sur la personnalité du je de ses poèmes. Par exemple, la poète écrit qu’elle « épingle l’origine côté face ». Ou, encore, qu’elle « coupe des mots à la nuque ». Pourquoi pas ? Dans ce monde poétique où l’on nous invite à faire une ronde, pour vraiment entrer dans la danse, il faut trouver ou se forger une clef. Évidemment, on y parvient à condition de ne pas lire trop rapidement. Mais « [i]l y a beaucoup de silence en une seule clef ».

Dans un recueil, des vers plus ou moins obscurs ressemblent parfois aux passages de récits où rien ne semble se passer : ce sont des passerelles. Ces vers dont la clarté nous échappe, c’est comme de la nuit intercalée entre les étoiles ; ils permettent aux plus fulgurants de briller davantage. Du reste, obscurs pour les uns, ils semblent pour les autres ne nécessiter aucun décryptage. Même si la poète les a vraisemblablement produits en suivant la dictée de ses fantaisies, elle doit voir en eux, au-delà de l’étonnement où ils la jettent, un trouble lui paraissant valoir non en tant qu’énigme, mais bien plutôt en tant que révélation. Les liens qu’échangent la rêverie et la création sont nombreux. En poésie, on ne les compte pas. On laisse parler les mots et l’on tente de les écouter, quand bien même la poète déclare que « [q]uoique je dise, / je me tais ».

Bien qu’elle s’exprime de manière plutôt discrète, Martine Audet est loin de se taire. Portés par des vers souvent lumineux, des aveux troublants apparaissent çà et là dans son recueil. Des émotions sont communiquées, et non pas uniquement exprimées. Elles ont trait principalement à la mort, à l’enfance, à la pluie et à la peur. Dans Des formes utiles, les poèmes sont prégnants. Aucun n’est insignifiant. À des sentiments parfois délicatement violents s’ajoutent des pensées, des interrogations : « N’ai-je fait que répondre / à des questions jamais posées ? » Dans cette poésie finement ouvragée, où se manifeste la plus sensible intelligence, le cœur semble être la seule réponse qui vaille.

  • Publié le 20 octobre, 2023 dans Nuit blanche Numéro 172

En relisant cet article, j’ai peiné à bien saisir dans quel contexte et comment « ronde » et « monde » avaient pu être confondus. Pour clarifier ce qui ci-haut est mentionné au sujet du « lapsus » de lecture commis par la poète — la confusion terminologique à laquelle elle réfère dans la courte introduction de son recueil—, je juge bon de recopier ici le texte d’ouverture Des formes utiles.

Je n’avais jamais remarqué que le monde n’était pas tout à fait fermé avais-je lu trop rapidement au dos d’une carte postale envoyée depuis New-York. Je n’avais jamais remarqué que la ronde n’était pas tout à fait fermée était-il plutôt écrit puisqu’il s’agissait d’un commentaire sur une célèbre toile avec ses corps entraînés par le mouvement d’une danse. Je donnais aux mots la puissance d’être

avant d’être,

de croire

avant d’y croire.