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Jacques Brault : Agonie : Récit : Éditions du Sentier : 1984 : (Boréal Compact : 1993)

Mourir comme les alouettes altérées

Agonie

Mourir comme les alouettes altérées/sur le mirage//Ou comme la caille/passée la mer/dans les premiers buissons/parce qu’elle n’a plus désir/de voler//Mais non pas vivre de plaintes/comme un chardonneret aveugle

Ungaretti est l’auteur de ce poème dont les neuf vers fournissent les intitulés des neuf courts chapitres composant le récit de Brault. Je propose un déchiffrement de chacun de ces chapitres. La démarche peut sembler fastidieuse, laborieuse, relever davantage du travail de repérage que du commentaire critique, mais elle a l’avantage de servir la fidélité à un texte dont le moindre détail est porteur de significations. C’est qu’on a affaire ici à un écrit dont la substance se dévoile dans le mot à mot. Brault se révélant aussi minimaliste qu’Ungaretti dans son poème, il convient de débusquer le sens là où il se trouve, c’est-à-dire dans les moindres plis et replis du texte. On invente moins lorsqu’on se montre attentif à chaque petit détail.

Les principaux personnages de l’histoire apparaissent dès les premières pages. Il y a d’abord un professeur. Il enseigne la philosophie scolastique à l’université, une matière désuète nous dit le narrateur qui naguère a été son étudiant. Ce narrateur est le second personnage d’Agonie. Il est intrigué par le premier. Je dis « premier » et « second », mais ce n’est pas si simple. On ne sait pas trop à vrai dire lequel des deux hommes est le personnage principal de cette histoire. Disons pour l’instant que ces deux-là forment la paire, une manière de couple, un duo à distance, qui d’une certaine manière se parle, et dont la communication se révèle à la fois riche et pauvre. Riche, parce que de l’un à l’autre, quelque chose est transmis d’encore plus important que la matière du cours, mais transmis par la bande, principalement par l’intermédiaire, nous le verrons, d’un simple carnet. Pauvre aussi dans la mesure où cette communication, ce dialogue opère sans qu’il y ait « dit », a lieu dans le silence, alors que tous deux demeurent absents l’un à l’autre, maintenant entre eux une grande distance.

Dans ce premier chapitre, les autres personnages sont franchement secondaires. Ce sont les garçons et les filles de la classe. Ils forment un groupe homogène qui unanimement méprise le petit homme risible qu’est leur professeur. Ces jeunes sont, pourrait-on dire, « normaux » ; ils manifestent la nonchalance à laquelle on peut s’attendre de la part d’étudiants que n’intéressent ni la matière d’un cours ni le professeur inapte à prendre la parole avec charisme et passion. Le jeune étudiant partage avec ses condisciples le dégoût qu’ils ressentent, mais à la différence que chez lui ce dégoût coexiste avec une certaine fascination. Bien que le professeur soit « gris », « malingre », et malgré sa « voix terne », son étudiant se montre intrigué. Il éprouve presque à son endroit « un semblant de sympathie », mais voilà, le professeur fait un faux pas, il commet l’irréparable : il lâche une phrase mystérieuse, provocante : une « impudeur qui [trahit] sa réserve, qui [sent] le mensonge gratuit. »

Nous sommes au tout début de l’histoire, un certain flottement dans l’ordre de la temporalité empêche presque de saisir à quel moment au juste. Au début de l’histoire, je veux bien, mais ce mot, cette phrase malheureuse, mal venue, il faut être bien attentif, lire soigneusement pour parvenir à dissiper ce brouillard, ce flottement apparent dans l’ordre de la chronologie. C’est à la fin du tout dernier cours, à la fin du semestre que le professeur le lâche : suite à cette « dernière phrase », il est écrit que « les étudiants babillaient, se souhaitaient bonne chance aux examens, faisaient en sortant un signe machinal d’au revoir. »

C’est à la fin du dernier cours que se situe la faute. Cette « note lugubre », cette fausse note crée chez le jeune étudiant un effet considérable. Tout d’abord, il s’empêche, il en serait incapable, d’interroger le professeur au sujet de ce qu’il vient de dire. Il ne lui demande aucun éclaircissement. Il sort de la classe en proie à la nausée. Il pleure. Il vomit.

Or il est conscient d’une chose, c’est que s’il réagit de la sorte, ce n’est pas uniquement dû à l’impair que vient de commettre le professeur. Le narrateur écrit : « C’était sa faute. Et un peu la mienne. » Il ajoute au sujet de « l’obscure pensée » révélée par le petit homme, « qu’au bout du compte il y avait une certaine raison, une affectueuse déraison plutôt, dans ce qu’il avait dit. » Je retiens cette correction, la nuance apportée par le narrateur. Elle m’apparaît importante. Elle laisse presque entendre que les paroles proférées par le professeur étaient de l’ordre de la fracture. Elles tranchaient, étrangement, détonnaient parce que s’échappant du discours attendu, celui justement de la raison à laquelle s’attendre de la part de qui dispense l’enseignement de la philosophie scolastique. Non pas paroles académiques, paroles du savoir, mais paroles folles, en éruption, sourdant des entrailles, de l’en dessous du personnage, de l’affect : « affectueuse déraison ». Et il n’est donc pas étonnant alors de voir ici paraître le poème et de constater l’ampleur sur qui le lit de tout ce qu’il révèle. L’homme aura eu l’impudeur de se dévoiler : « Qu’avait-il dit au juste ? » Le demi-sommeil dans lequel était plongé l’étudiant « avait fait écran », il n’a pu être sensible qu’à la « tonalité », non pas au contenu de l’énoncé. Pour le savoir, pour découvrir ce mot ou son équivalent, peut-être le carnet subtilisé sera-t-il d’un certain secours. Chose certaine, l’étudiant, dix ans plus tard, narrateur du récit que nous avons sous les yeux, devra « traverser cette grisaille de la conscience, reconstituer la phrase entière ; et juger. » Et le narrateur d’ajouter : « Mais lui, je l’avais jugé depuis longtemps. »

Ce jugement, on le sait, n’est guère favorable. Il ne jure pas avec celui de ses camarades : « il inspirait un calme mépris aux garçons, et aux filles une piété tranquille. » Le narrateur parle de son professeur comme d’un « minable ». Mais il diffère des autres étudiants sur un point bien précis, celui de la fascination. Dès les premières pages du récit, on est à même de saisir que le professeur était à ses yeux une manière d’alter ego.

Dix ans plus tard, c’est aussi ce que révèle le vol du carnet. Ce carnet du vieux prof, l’ancien étudiant le subtilise dans des conditions pour le moins éclairantes. Tout se passe comme si les rôles s’inversaient, du moins au niveau d’une somnolence partagée à tour de rôle. L’étudiant cognait des clous lorsque le prof a asséné sa vérité choc. La prise du carnet correspond jusqu’à un certain point à la captation vague de la fameuse phrase obscure. Lorsque le narrateur s’empare du fameux carnet, le vieux professeur — il est devenu un itinérant, vagabond — se fait plus ou moins complice du geste de son ancien étudiant. On se rappellera : « C’était sa faute. Et un peu la mienne. » On peut reprendre cet énoncé en l’inversant, de sorte que si le « crime » est ici celui du narrateur (il chaparde le carnet : il n’en a pas le droit), ce crime est rendu possible, favorisé par le demi-sommeil du vieux professeur sur le banc du parc où il vient de se laisser choir, de s’abandonner. Il semble l’avoir fait exprès, lorsque le narrateur s’est emparé de son carnet : « il n’a pas eu un mouvement ».

Les deux hommes se ressemblent. Le minable était un raté. L’ancien étudiant qui se rêvait grand reporter « croupi [t] dans une petite agence de publicité ; [il] rédige des slogans et des messages pour la radio ou la télévision. » Il accomplit des tâches sans relief. Surtout ceci : « Et solitaire je fus, solitaire je reste. Comme lui. » Ce « comme lui » est important. Nous y reviendrons.

Le cours allait porter sur les universaux. Le professeur allait professer, doctement, « sans éclat », « distillant un ennui brumeux. » Il fit son travail et les étudiants l’endurèrent patiemment, chahutant à l’occasion, rigolant, se moquant entre eux de ce « pauvre type ». Mais au milieu de la session, fantaisie lui prit de donner un tournant à son enseignement, d’appeler à sa rescousse les curieux pouvoirs de la poésie. Il désirait entretenir son jeune public du sujet suivant : le beau, la beauté. Arrive en renfort le poème d’Ungaretti. Le professeur ouvre avec ce poème une brèche, une espèce de parenthèse personnelle, il fait une incursion dans une matière qui est loin d’être au programme. Il s’accorde la permission de recourir à une parole vraie. Par le truchement du poème, il exprime sa quête ou plutôt son renoncement à l’entreprendre : il dit son consentement à accueillir la mort à l’œuvre en lui depuis, nous le verrons bientôt, presque toujours.

Il y a en lui une sorte de regain lorsqu’il commente le poème. Le petit homme gris se métamorphose. Sa voix devient agréable. À leur tour, les étudiants subissent une transformation : ils l’écoutent, « perplexes » ; contrairement à leur habitude, ils ne prennent pas de notes. Lui qui d’ordinaire usait d’une terminologie savante, voilà qu’il « ne s’embarrass[e] d’aucune terminologie ». Il est libre, comme un oiseau. Au dernier cours, il signale qu’il commentera le titre du poème. Il traitera de l’agonie. Pour l’instant, il s’occupe du premier vers.

Alors que le professeur l’analyse, une élève intervient. N’aurait-il pas été préférable de dire que les alouettes sont assoiffées, demande-t-elle ? Le professeur lui répond qu’« être altéré, c’est devenir autre. » Or là se situe peut-être le problème, son problème à lui. En vérité, nous sommes toujours l’autre de l’autre. Cela va de soi. Les choses se compliquent lorsqu’on devient l’autre des autres, l’être à part, celui qui en vis-à-vis des autres diffère du tout au tout, qui détonne au milieu du groupe homogène. Les étudiants représentent d’une certaine manière la société, ils sont bien portants, heureux, insouciants. En classe, ils ont le cœur à la rigolade. Le professeur les dégoûte un peu, même le narrateur sur ce point exprime un rejet similaire. Mais en secret, une attirance, une curiosité l’aimante, l’autre qu’est ce professeur d’ennui ne diffère pas fondamentalement de lui. En lui, d’une certaine manière, il se reconnaît. Au point où l’identité du petit homme gris déteint sur lui. Les deux hommes sont quasi interchangeables, quasi du pareil au même. Surtout, ils se veulent « autre », appellent le changement, tentent de répondre à une promesse, un fort désir de jeunesse. Mais ce n’est pas si simple. La question de l’altérité est fort complexe.

Après l’explication donnée à la jeune étudiante, le professeur reprend « son ton monocorde et sa grise apparence. Le vers au tableau peu à peu s’effaçait. Nous revenions graduellement au problème des universaux. » La parenthèse en se refermant abolit l’espèce de magie libérée par le poème. L’affectueuse déraison cède la place à la raison raisonnable propre à l’espace de la salle de cours. L’inconscient retourne dans son antre. Il en ressortira au cours suivant. Et puis, à la toute fin, viendra le terrible aveu.

Ce dernier mot, qu’au dernier cours lâchera le petit homme, ce mot qui arrachera l’étudiant à sa somnolence, ce mot qu’il n’aura pas vraiment entendu, dont par conséquent il ne possédera pas la lettre, mais dont l’esprit l’aura frappé comme une gifle, mot-phrase, recelant un aveu, une confidence, ce mot est une sorte de clef qui permettrait de percer le mystère ; mais au point où nous en sommes dans notre lecture, nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’il peut être. Certes, il est en lien avec l’agonie, du moins pouvons-nous le croire.

Dix ans après le dernier cours, l’ancien étudiant entreprend son récit. Il vient tout juste de dérober le fameux carnet gris ; il sait à peu près de quoi retourne les dessous de l’histoire qu’il raconte, mais ce mot, cette phrase, sans doute les réserve-t-il pour la fin. Saurions-nous déjà ce qu’il sait, il conviendrait d’adopter sa stratégie narrative (qui à vrai dire est celle de l’auteur). En cours de lecture, au point où nous en sommes avec ce premier chapitre, nous ignorons ce qu’a dit le professeur, nous ne sommes pas en mesure de préciser en quoi et pourquoi son propos a pu autant choquer. Saurons-nous en refermant le livre en quoi consiste cette phrase, cet aveu ? Il y a fort à parier que la lumière ne sera faite qu’en partie sur le mystère, qu’il demeurera jusqu’à la fin dans un entre-deux, divulgué, bien que toujours caché. Cela reste à voir.

 Ce premier chapitre est celui d’un échange, d’un legs, d’une transmission. On y assiste à la passation du même au même, ou presque. Du même au même, dans la mesure où dans ce miroir, devant l’étang vidé, le vieil homme [« auteur » du carnet et figure sans doute de l’écrivain, je veux dire de ce qu’est et accomplit un écrivain] « aban-donne » au plus jeune, son ancien étudiant, ce carnet dont il sera le seul, l’ultime lecteur, carnet où le narrateur pressent de manière confuse qu’il découvrira son propre secret.  

Sur le mirage

C’est sur le mirage que les alouettes du premier vers viennent mourir. Ce mirage évoque ce que le premier chapitre permettait de percevoir, à savoir cette proximité, cette ressemblance entre les deux protagonistes d’Agonie. Au point où nous sommes, nous pouvons penser que ce qui est leurre est relatif au désir. Cela n’est pas de l’or. L’alouette court à sa perte en cédant aux miroitements qui brillent. Mais n’allons pas trop vite. Reprenons du début. Récapitulons avant de poursuivre la lecture.  

Le premier chapitre nous a appris qu’un vieil homme assis sur un banc du parc Lafontaine a laissé traîner un carnet de notes bien à la vue d’un autre, comme s’il désirait que ce dernier s’en empare.

Le deuxième chapitre apporte des précisions sur les circonstances dans lesquelles renouent les deux hommes. C’est à l’occasion de la projection d’un documentaire sur le Népal présenté à la vieille salle du Plateau au parc Lafontaine : « Dans l’allée centrale quelqu’un cherchait une place en hésitant, allait d’une rangée à l’autre, et soudain je le reconnus. Lui. Incroyable. Vieilli, plus gris que jamais, voûté, le teint terreux, la barbe longue, en vêtements usés mais propres, c’était mon ancien professeur de beauté, le minable pour qui j’éprouvais attirance et répulsion. Qu’est-ce qu’il venait faire ici, en plein Népal ? »

Durant la projection, le narrateur replonge dans ses souvenirs. Il se souvient de l’analyse à laquelle s’était livré le professeur. Ce deuxième vers, qu’en avait donc pu tirer le professeur ? Il l’avait commenté, ayant sans doute puisé dans les dictionnaires afin de rendre compte du phénomène d’optique appelé justement mirage ou « effet du miroir » : « D’où le miroir aux alouettes : instrument monté sur un pivot et garni de vitre étamée, qu’on fait tourner au soleil pour attirer les alouettes et d’autres petits oiseaux. Le sens figuré donne : ce qui fascine par une apparence trompeuse. »

L’effet de miroir exprime d’une certaine manière la relation du professeur et de son étudiant. Il renvoie également à ce que celui-ci voit en l’autre à son propre sujet, à ce que de lui-même donne à voir ce reflet. Dans ce chapitre, ce n’est plus tant le maître de beauté qui commente le deuxième vers, c’est maintenant le narrateur qui à son tour se reconnaît dans le poème.

Ces deux hommes, on le voit, échangent entre eux grâce à un dialogue muet que le poème, mais pas que le poème, leur permet d’entreprendre. Du reste, s’agit-il bien d’un dialogue ? N’assistons-nous pas ici à la superposition de deux monologues en miroir, en vis-à-vis ? Deux monologues auxquels s’ajoute maintenant le commentaire que fait le présentateur du documentaire. Ce dernier aborde le tantrisme. Ses explications au sujet de la vie tantrique fournissent une clef au narrateur. À la lueur des propos du commentateur, le narrateur parvient à interpréter la conduite de son ancien professeur. Il saisit en partie le mystère du petit homme gris. Sa vie durant, cet homme se serait « tantrisé ». Il aurait connu l’illumination, il aurait compris et refusé de jouer le jeu social, se serait coupé du monde, serait devenu une sorte de moine qui aurait enfin réalisé que les « humains glissent sur les choses comme un soupir de dieu endormi », que le « temps a des allures de libellule sur une fleur. »

« Un mirage de miroirs. » Le narrateur comprend enfin qu’il était fasciné « par une apparence trompeuse » : « Mon bonhomme trompait par son apparence, mais ce qui me fascinait se cachait sous les apparences. » C’est l’en dessous ici encore une fois qui trouble ces deux êtres sensibles, ces presque jumeaux. C’est l’en dessous tel que le révèle le poème d’Ungaretti, un poème n’étant pas un phénomène isolé, coupé de la vie, mais bien plutôt un objet de significations réfléchissant la psyché de qui entreprend d’y découvrir le monde et d’apercevoir (dans les mots du poème) une part de sa propre vérité. « Je suis une alouette devenue étrangère à elle-même et qui se mire dans un mystère. » Devenue étrangère, c’est-à-dire altérée.

On a souligné à quelques reprises l’importance du sommeil dans le premier chapitre. Ici encore on le retrouve, et franchement accolé, comme le réfléchissant, à celui de la mort. Entre dormir et mourir, une équivalence est posée, à tout le moins une ressemblance, suggérée par la rime et l’immobilité des corps plongés dans le sommeil ou la mort : « tout à l’heure il ira dormir ou mourir. »

Ces deux ratés semblent absents, gagnés par un sommeil qui gagne sur eux, les enveloppe, les soustrait à la vie. Le narrateur somnolait jadis en classe. Le vagabond s’est assoupi sur un banc pour s’y laisser probablement mourir. On peut se demander à ce stade de la lecture, surtout quand le narrateur confie qu’il est une alouette prise au piège d’un mirage, s’il n’est pas lui aussi, autant que l’autre, sinon davantage encore, en proie à une lente agonie, native dans une certaine mesure.

Lorsque, après la projection, le narrateur suit le vieil homme, il dit une chose bien curieuse. Il dit qu’il savait que le vieux prendrait la direction de l’étang. Il dit qu’il savait « qu’il s’assoirait sur un banc et, dans la nuit, froide, resterait là, immobile, silencieux. À bout de course. » Cette prémonition instantanée, instinctive, fait songer, s’apparente à celle d’un auteur qui sans même s’efforcer de concevoir la destinée de ses personnages, sans songer activement à ce qu’ils feront et diront, le sait de source certaine, ainsi aiguillé par les vertus que lui confère le processus même de l’invention, laquelle l’entraîne et paraît le devancer sur le terrain même de l’imagination.

La nuit froide de la mi-octobre est tombée. Après la projection, le « journaliste avorté » a donc retrouvé son ancien professeur devant l’étang vidé du parc. Le vagabond est là, sur un banc. « Il se laisse aller contre un accoudoir, son chapeau cabossé lui couvre le front, tout son corps plie vers le sommeil ou la mort […]. Vais-je lui parler ? Que lui dire ? Qu’il est mon miroir et moi, son alouette ? »

Non, le narrateur ne parlera pas, il se contentera de subtiliser le carnet. Puis, comme un voleur, il quittera les lieux, sortira du miroir. Ce sont ses mots : « Sortir du miroir. » Le chapardeur de carnet va s’envoler. Encore une fois, ce sont ses mots : « M’envoler. Je ne suis pas une alouette. Je ne comprends rien aux mirages. Je reviens du Népal et je rentre chez moi. Ne pas se leurrer. Demain, le bureau. »

Ainsi prend fin le deuxième chapitre.

Ou comme la caille

Les vers du poème d’Ungaretti seront commentés chapitre après chapitre. On devine qu’il en sera de même avec le carnet gris, lequel livrera également ses secrets. Jusqu’à quand l’homme restera-t-il immobile sur son banc ? Survivra-t-il lorsque se présentera l’aurore ? Le narrateur retournera-t-il à ses côtés afin de le sortir de sa torpeur, pour l’arracher aux attraits de la mort ?

Avec le troisième chapitre, nous en apprenons davantage au sujet des personnages, se greffent de nouvelles figures, dont le personnage de la mère du professeur. Le récit progresse, surtout à rebours, dans l’en deçà, plonge dans l’en dessous des personnages, remonte dans le passé du professeur. Sous l’apparence du raté à qui rien jamais ne semble être arrivé, on découvre les antécédents de l’homme, les faits qui l’ont conduit à être, à non-être ce qu’il est. Ce qui pouvait paraître anodin chez cet homme banal se creuse en gravité, en sombres galeries, en grottes secrètes. De la surface d’un être perçu par tous de manière superficielle, nous passons aux profondeurs j’allais dire de sa psyché, mais il conviendrait peut-être d’étendre ces profondeurs à l’analyse, aux réflexions mêmes du narrateur, à la finesse, à la justesse de ses observations.

Il est rentré chez lui. Il ouvre le carnet. Le vagabond est toujours sur son banc. Devrait-il retourner sur ses pas ? Aller lui parler, lui demander d’expliciter « ce que sous-entend le carnet » ? Ce serait peine perdue. Car le narrateur le sait maintenant, le vieux prof « n’a pas changé ; il est devenu ce qu’il était. » Ces mots sont étonnants, à rapprocher du tantrisme. Par une sorte d’ascèse, le professeur en disparaissant de la vue des autres s’est vu apparaître, pourrait-on dire, tel qu’en lui-même. Telles sont à peu près les réflexions du narrateur. Les suivantes sont tout aussi consternantes. Il se dit qu’il est inutile d’aller retrouver son ancien maître. Car rien de ce qui s’est produit entre eux n’a échappé à ce dernier. Le professeur sait ce qu’il a fait en cédant son carnet, et même en amont, sait que son action a eu sur l’autre des répercussions : « Il me dépouillera. Il me rhabillera. Je vivrai. Il est mort. » Cette dernière phrase, d’abord, j’ai glissé par-dessus. Puis, en reprenant tout depuis le début, à la relecture, elle m’a interpellé. Alors que je n’y avais rien vu, voici qu’elle me saute aux yeux : « Il me dépouillera. Il me rhabillera. » Je ne serais pas étonné d’apprendre que Brault, dans sa vaste culture, a ici emprunté à quelque fable, texte sacré ou passage de la Bible relatif à la transformation du vieil homme en homme nouveau. Ce mouvement en deux temps relève de la plus fondamentale spiritualité. Il correspond à une entreprise de libération. Le professeur est un homme qui se défait de ses chaînes. Il est sans illusion. Dans ces conditions, la mort n’arrive pas en consolatrice ultime : on va au-devant d’elle parce qu’on reconnaît en elle l’accomplissement même de la vérité, dans sa forme la plus élevée. « Il me dépouillera. Il me rhabillera. » Autrement dit, en miroir, je reprendrai ses gestes, je connaîtrai le même destin.

Ces pensées du narrateur ne pèsent pas, n’alourdissent pas son récit. Je m’y arrête, mais lui poursuit son chemin. Il raconte. Son histoire avance. Avance en reculant. Elle s’enrichit maintenant de tout un pan du passé du professeur. Nous découvrons que ce professeur, du temps où il enseignait à l’université, vivait avec sa mère. Sous le même toit. Drôle de femme. Drôle de fils. « Il avait dépassé la quarantaine. » Vie de vieux garçon, encore fils, formant avec sa mère une manière de couple. On racontait que « sa mère l’aimait follement. » On tenait à leur endroit des propos malveillants, on se moquait. On en rajoutait. Il était question de prêtrise. Il aurait défroqué pour complaire à sa mère, ne pas lui imposer de venir vivre avec lui dans un obscur presbytère. « Tout ça, nous dit le narrateur, ce sont des histoires inventées par malveillance. Bien sûr, les mensonges ne sont jamais complètement faux. »

À qui s’ajoute un épisode où la maladresse du professeur prête à rire. Une étudiante arrive chez lui à l’improviste. La bonne femme répond à la porte. Le « minable » arrive enfin, une pince à linge au coin de la bouche. C’est jour de lessive, bredouille-t-il. L’étudiante venait pour une révision de notes : « On en fit des gorges chaudes. »

D’autres épisodes de cet ordre, des ratages, de longues soirées au salon avec sa mère : « il déroule la laine pendant qu’elle avance son tricot. » Rien de reluisant. Une existence terne et monotone. Assurément cependant, une vie intérieure suffisamment riche pour permettre à une âme de s’élever sur les ailes d’un poème. Mais aussi chez le poète qui écrit l’histoire que nous lisons, une écriture dont j’ai jusqu’ici trop tardé à dire la puissance de son exemplaire discrétion, de sa grande efficacité.

Cette profondeur qui va s’élargissant au fil du récit trouve son aliment non seulement dans les réflexions du narrateur, mais également dans les trouvailles verbales qui les expriment. Je dis « trouvailles verbales » faute de trouver mieux. « Perles de langage » me paraît tout aussi insuffisant. Ce sont davantage que des bons mots. Le verbe fait ici songer à ce que la poésie produit de mieux. Qu’elle apparaisse au cœur d’un récit n’a rien pour déplaire. Mais cette poésie n’a pas vocation de plaire. On n’y voit rien d’artificiel. Le propos la suscite et la nécessite. Rien ne serait plus faux que de penser que Brault enjolive son propos en semant des joyaux dans sa prose. Nulle gratuité dans ces beautés qui sonnent et disent vrai : « Elle ne distingue rien hormis deux ombres dans la pénombre » ou « il évitait de marcher sur son ombre, comme d’autres rasent les murs, il frôlait la certitude qu’il mourrait de médiocrité », et ceci encore : « Il a quarante ans, rien derrière lui et rien devant. Il s’est arrêté dans un long tunnel vide. Il n’est pas bien ; il n’est pas mal. Il n’est pas. »

Puisque « les mensonges ne sont jamais complètement faux » et comme le narrateur pige çà et là dans le passé du professeur pour rappeler « les menus incidents publics de sa vie privée », on peut interroger cet aveu du narrateur : « J’aligne au tout-venant des souvenirs imprécis ».

Mais de qui sont au juste, de qui proviennent ces souvenirs ? Le narrateur les emprunte-t-il au carnet ? Peut-être oui, peut-être non. On ne sait pas. À l’époque, c’est lui-même qui le dit, il avait apporté du sien aux colportages, ajouté aux médisances : « Moi aussi j’ai sans doute contribué aux inventions qui couraient sur son compte. » Pourquoi maintenant en serait-il autrement ? Le narrateur semble produire des inventions de souvenirs. Tout se passe comme si le professeur devenait le personnage d’une fiction en miroir, une invention de l’ancien étudiant, une recréation renvoyant à sa propre personne. D’ailleurs, après avoir évoqué deux ou trois anecdotes relatives au professeur, son étudiant transite tout naturellement dans sa propre histoire : « Je regarde ma propre vie, une ruine. Ici et là des échappées de tendresse ; et le retour au délabrement. » Il confesse un sentiment qu’il lui arrive d’éprouver, une envie lorsqu’il fait mauvais temps ou si la fièvre le retient à la maison de n’en plus jamais sortir : « on est bien au chaud dans son lit, on a congé d’école ou de travail ; on resterait ainsi, au cœur de cet oubli, jusqu’à la fin du monde. »

Vraiment, cette impression que nous avions d’avoir affaire aux deux côtés d’une même médaille, voilà qu’elle se confirme de plus en plus ; si bien qu’on ne sait plus trop qui, de l’un ou de l’autre, est de l’autre ou de l’un le faire-valoir, j’aurais tendance à dire le faire-non-valoir. Vraiment, à travers les répliques muettes que tous deux s’échangent, dans cette parfaite entente qui le caractérise, il nous semble entendre un seul et même monologue.

Quant à ce troisième vers, il va sans dire que le professeur et le narrateur-étudiant lui consacrent quelques lignes. Elles se révèlent essentielles au propos d’Agonie.

Le professeur explique. « Caille » bien entendu désigne un oiseau dont les cuisiniers savent tirer des mets excellents, mais le mot « constitue aussi un terme d’affection pour un enfant ou une femme. » Et le professeur de poursuivre son analyse : « Caille, femme, enfant : même succulence, même danger latent, même confiance naïve. Des êtres menacés par la force brutale du désir. » Le professeur établit un lien entre l’amour et la mort. Duquel lien, si on extrapole, on en vient à redouter les terribles forces qui couvent sous le couvert de l’amour : ces forces seraient de l’ordre de la mort.

Passée la mer

La chose était annoncée à la fin du précédent chapitre : le professeur ferait bientôt faux bond à tout son petit monde. Il quitterait sa mère, ses étudiants, entreprendrait un voyage en Europe.

À la faveur d’une invitation à un congrès de latinistes, à l’instar des oiseaux migrateurs, le voici qui passe la mer. À l’examen final, il se fait remplacer. Les étudiants sont consternés. D’autant plus qu’au dernier cours, il les a laissés sur une énigme. Il s’agit de la phrase bouleversante qu’il a prononcée. Mais aussi, il est parti sans commenter le titre du poème. « Agonie ». Il avait réservé son commentaire pour la fin ; ainsi la session se termine-t-elle en queue de poisson, dans le non-dit, le silence laissé par son départ.

Il s’embarque à New York. Nous montons avec lui, rencontrons des passagers, le voyons interagir avec eux. Pour la plupart, ces personnages sont colorés. Lui, dans l’euphorie grotesque de la fête (champagne, chapeaux bariolés du dîner de gala), fait « grise mine à sa tristesse. » À l’arrivée, Mai 68 réserve des surprises à tous ces voyageurs. La France est paralysée. Le pays est en grève. Le congrès n’aura pas lieu, on ferme les frontières, il prendra la direction de Bruxelles. Voilà à quoi se résume l’action de ce chapitre, mais ce serait peu, s’il n’y avait pas l’en dessous, pas ce qui se vit dans la psyché du voyageur, pas ce qu’en pense le narrateur, lorsque dans le miroir que lui tend le professeur il contemple sa propre existence.

La substance du texte dans ce quatrième chapitre se trouve encore une fois enrichie par le vers, tel que l’analyse le professeur. Le narrateur se rappelle des propos tenus par le professeur au sujet du vers précédent. Il se souvient. Tout était gris. Le professeur parlait. « Dans ses yeux, sur son visage, au creux de ses mains, la mer était grise, froide, dangereuse. » L’étudiant pensait « en transcrivant les propos du professeur que cette caille aurait mieux fait de rester là où elle était ; mais son destin était médiocre ; donc, mourir, les ailes déployées, lucidement. Ah ! Je n’y croyais pas tellement, à cet héroïsme de pacotille, pas plus qu’au commentaire assourdi du pauvre type qui, ça n’allait pas manquer, maculerait sa veste de poussière de craie. » Et voilà, encore une fois exprimée la répulsion que l’étudiant éprouvait à l’endroit du petit homme gris.

Je retiens de ce chapitre ceci qui autrement risquerait de passer inaperçu. Dans le train le menant à New York, lieu de l’embarquement, le professeur se trouve en proie à cette souffrance que toujours, tout le temps il éprouve. Pour endormir son mal, il se sert alors des mots, un peu à la manière du poète : « Roule, roule, train d’enfer, va bon train ». Ainsi, tout comme lorsqu’il était enfant, le professeur « s’engourdit avec des amusettes verbales ». Le narrateur établit ici un parallèle entre ces mots, expressément destinés à calmer l’angoisse, et l’enseignement même du maître, dont la voix chantait lorsqu’en classe, commentant le quatrième vers, il répétait : « La mer à passer, la mer à dépasser, la mer à trépasser… »

Le narrateur se souvient. Il tente de recomposer l’espèce de casse-tête que représente à ses yeux l’histoire du professeur. « Le carnet reste avare de détails au sujet de Paris. » Bref séjour, deux jours tout au plus. Un « voyage insensé ».

Alors que le narrateur tente de reconstituer l’histoire du professeur, il s’avise que ce dernier doit être encore sur son banc, à attendre patiemment que tombe sur lui l’ombre de la mort. Mais nous le savons, l’un ou l’autre, c’est du pareil au même. Un malheur identique ou presque unit ces deux hommes. Celui qui se laisse mourir en s’endormant sur son banc est certes à plaindre, mais au milieu de la nuit le narrateur se soucie plutôt de son propre sort : « C’est sur moi-même que je m’apitoye (sic). Le courage ou la circonstance m’aura manqué. Ma solitude m’écrase, m’émiette. Je regarde avec incrédulité les morceaux de moi sur le plancher, Si j’avais pu, serais-je parti ? Où ? »

Dans les premiers buissons

Les bonheurs d’expression qui constellent la partition narrative d’Agonie contribuent grandement à accroître les bonheurs de notre lecture. Dans ce cinquième chapitre, alors qu’on est parvenu au centre de l’œuvre, on pourrait tout naturellement en venir à penser que l’écrivain atteint ici au sommet de son art, en touche le zénith, que son étoile brille enfin de tous ses feux et qu’au-delà du brio qu’il manifeste, il lui sera désormais impossible d’exceller davantage. En fait, ces « premiers buissons » relèvent d’un savoir-faire peu commun. Je ne sais à quel oiseau, alouette, caille ou chardonneret, Brault a emprunté sa plume, mais elle est finement taillée, toujours trempée dans une encre de grande qualité. Les motifs de son récit sont traités avec précision et inventivité. Au point où j’en suis dans la rédaction de ce trop long commentaire, je devrais sans doute donner congé à mon lecteur, s’il m’a accompagné jusqu’ici. Qu’il aille plutôt au livre, il comprendra mon enthousiasme et le partagera.

À vrai dire, et je tenterai d’expliquer ce qui m’incite à prédire ainsi l’avenir, je serais bien étonné qu’une lointaine postérité en vienne un jour à jeter de l’ombre sur l’admiration que vouent nos contemporains à l’œuvre de Brault. Ce qui, avec Agonie, s’est révélé si bon depuis maintenant plus de trente-cinq ans ne risque pas, à mon avis, d’être moins excellent dans un siècle. Bien entendu, tout persuadés que nous puissions être de la qualité des travaux de Brault, il se pourrait qu’ils en viennent un jour à sombrer dans un relatif oubli. Mais un trésor enfoui profondément sous terre n’en demeure pas moins un trésor. Qu’Agonie meure un jour de sa belle mort, cela serait dommage ! Mais ce temps ne viendra probablement pas. Pour l’heure, replongeons dans les pages du récit, je voudrais dire en quoi elles sont si touchantes.

À quoi réfèrent ces premiers buissons ?

À l’enfance.

« Est-il impensable qu’on n’ait jamais été un enfant ? Ce fut son cas. » Ce chapitre sera consacré à l’enfance sans enfance de l’homme gris. Gris pourrait-on dire de naissance puisque le narrateur suppose qu’« il a dû naître, un jour de novembre. » Gris de naissance en partie pour des raisons de nature héréditaire, son père n’ayant « pas eu d’existence. » De père en fils se transmet cette tare, presque anagramme de raté, ce manque de pot. Le fils suivra les traces du père : il n’ira pas très loin, ce dont témoigne son triste voyage, cette parenthèse de vie dans son absence de vie, triste voyage où il cueillera néanmoins une fleur, se chauffera un temps à un soleil aussi éteint que le sien, dont les bienfaits seront cependant passagers. Le fils demeurera un homme triste : « Sa mélancolie qu’on a prétendue native ne pouvait que s’accentuer. Elle gagna le corps et l’esprit. Il devint tout gris en dedans. »

Entre ce père qui meurt, alors que lui est encore un tout jeune enfant, et sa mère qui jamais, elle non plus, n’aura véritablement vécu (« Survivre l’occupait entièrement. »), l’enfant parviendra difficilement à s’épanouir, d’autant que les frères enseignants manient « la baguette avec une féroce allégresse. »

Dans la grisaille de cette « enfance irréelle », il y eut pourtant un peu de soleil. La seule joie qu’il a connue lui est venue des « jeux qu’il partageait avec une petite voisine de son âge. » Promesse de l’aube, un brin d’herbe « enroulé à l’annulaire gauche » de la fillette. Les deux enfants se retrouvent « au pied d’une vieille clôture qui sépare les cours, juste là où les planches pourrissent et se disloquent. » Quartier populaire, pauvreté. L’auteur verse-t-il dans le misérabilisme ? Non, pas plus que dans le sentimentalisme. Ce qu’il écrit sonne vrai. On croit à son histoire. On s’attache à ses personnages. Ce petit monde est touchant, cette idylle, charmante ; mais au-dessus de ces enfants qui s’aiment de gris nuages s’assemblent. L’éclaircie est de courte durée. On lit côte à côte un livre, il s’agit de « Peau d’Âne ». : c’est innocent, et ce ne l’est peut-être pas : il faudrait relire le conte pour vérifier si mise à part la vie de pauvreté que connaît la princesse infortunée, il entretient d’autres liens avec nos deux jeunes lecteurs. Sans doute, la lueur d’espoir que leur fournit la fin heureuse du conte jette-t-elle un baume sur le jeune malheur, sa clarté tranchant sur leur triste condition : autour d’eux « la marmaille […] crie et pleure […] et l’ivrogne et sa mégère se chamaillent ».

Promesse de l’aube. « On se promet, non pas une vie meilleure, mais une vie tout court. » Les enfants déambulent dans les terrains vagues : « Toutes sortes de buissons pourtant couvraient leurs têtes ébouriffées. » Voici enfin nos buissons. Ce sont ceux d’un bonheur furtif et passager. Ils entretiennent un rapport évident avec ceux du poème d’Ungaretti, tel du moins que l’aura interprété le professeur, et dont jouera également à son tour le narrateur, car lui aussi apporte ses modulations à ce thème. Il en file la métaphore, la reprend çà et là, l’amplifie et lui fait rendre tout son sens. Ces buissons ne sont pas décoratifs. Ils marquent l’enfant. Non sans gravité, l’adolescent y songera plus tard, lorsque la petite fille s’en sera allée au loin avec sa famille : « Il n’y a pas d’enfance s’il n’y a pas de larmes. Michèle ne vient plus à la clôture. Michèle a déménagé. Le camion a tout emporté. Peau d’Âne est morte. » Le narrateur parle d’une promesse déchirée.

À ces buissons de l’enfance feront écho plus tard de nouveaux buissons. Ce sera à l’occasion de son voyage en Europe, un amour, mais ce mot est trop fort, s’agissant plutôt d’une brève liaison, un rappel de ce que l’enfant aura connu avec la petite Michèle. Mais bien avant ce voyage, l’absente se sera réincarnée. Il a maintenant quinze ou seize ans. C’est elle, mais il sait très bien que ce n’est pas elle. Avec cette autre, c’est la « promesse retrouvée. Il n’y a plus de buissons ni de clôture à demi écroulée : qu’importe, l’enfance n’a ni lieu ni âge. » Cette fille rencontrée dans un restaurant de routiers, avec qui il parlera « en silence », qui fera sur lui forte impression, il y pensera pendant presque une année. Coup de foudre, rêve à l’occasion duquel le carnet, ou ne serait-ce pas plutôt le narrateur, évoque en s’inspirant de Rimbaud une utopique auberge de la Grande Ourse : « On sera bohémien et bohémienne ; et s’il le faut on ira dans un pays d’oiseaux et de chevaux blancs, je l’ai vu (c’est moi qui souligne) dans un film, là-bas l’eau et le ciel se rejoignent partout avec juste assez de terre pour vivre à l’abri des affreux. »

C’est écrit : « je l’ai vu ». Le narrateur cite-t-il un passage du carnet ? Il le mentionnerait. Ne se glisse-t-il pas plutôt dans la peau de son « personnage » ? Et si je dis « son personnage », on aura compris ce que j’insinue. Alors que sa langue semble ainsi fourcher dans l’emploi de ce « je » qui n’est pas le sien, ne pourrait-on pas hasarder que le narrateur se fait le « je » de l’autre ? Je reviens ici à la profonde similitude qu’on peut observer entre le professeur et son étudiant, où qu’on les prenne dans leur histoire, quel que soit leur âge. C’est encore une fois du miroir qu’il est question, de l’un qui est l’autre et de l’autre qui est l’un. Du reste, je cite notre narrateur. S’étant immiscé dans la pensée du professeur, ayant déroulé le monologue intérieur que ce dernier se tient, il écrit : « C’est moi qui le dis, j’épouse de très près une destinée qui m’est étrangère. » Étrangère, je veux bien, comme le sont les alouettes altérées du poème. Et alors que le professeur commente le cinquième vers, après qu’il ait dit : « Un oiseau mourant se refait une enfance, c’est une façon de se choisir une mort décente. Le premier buisson venu conviendra » (ce sont là des propos riches de sens), voici que notre narrateur prend le relais de son discours. Il prolonge le commentaire du professeur, fusionne le sien au premier commentaire. C’est dire encore une fois la proximité entre les deux hommes. Mais il y a également ceci dont on doit tenir compte : « Il ne parla pas si longuement. Je brode, je glose. »

Le narrateur a beau puiser dans ses souvenirs, consulter le carnet, il en est somme toute réduit à inventer. Pour ce faire, il n’a qu’à s’inspirer de lui-même, tant l’histoire de l’autre semble être la sienne ou du moins similaire, comme une variation sur un même thème, car des différences existent entre leurs destins de paumés : « Curieusement, cette période de sa vie, je n’arrive pas à mieux l’imaginer. Sans doute à cause de ces fichus buissons où je n’ai jamais pénétré. Je vivais mon content de vie. Comment pouvais-je soupçonner que le pire ne se présente pas à la fin, mais au début ? »

Parce qu’elle n’a plus désir

Dans la première édition d’Agonie, ce chapitre fait à peine 5 pages. Bien entendu, il emprunte également son titre à un des vers du poème d’Ungaretti, vers que commente le professeur conformément à son habitude. Ce motif structurant assure au récit une part de sa solidité, fournit une manière de cadre, sert de tremplin à l’action et à la narration, car tout s’articule ici à partir des mots d’Ungaretti. Le professeur les commente. Le narrateur fait de même. Surtout, le contenu du texte entretient des liens très étroits avec ces mots. L’histoire semble en procéder ainsi que le propos, il va sans dire. La forme naît du fond qui renaît de la forme. On pourrait sans doute dire les choses autrement.

Je me rends compte en relisant Agonie que l’auteur, non sans y avoir habilement préparé son lecteur dans les chapitres antérieurs, diffère le moment où il racontera enfin une péripétie centrale, déterminante dans l’histoire de professeur. Il y fait allusion dans ce sixième chapitre lorsque le narrateur évoque très rapidement un « après » Rotterdam. Mais cet « après » passe inaperçu. Le lecteur apprend que « après », rien pour le professeur ne peut être comme « avant ». S’il est perspicace, il devine qu’il y a là une grosse anguille sous roche, que Rotterdam aura été une plaque tournante. Quelque chose de grave, d’important s’y sera passé. Il le devine, mais il ignore de quoi tout cela peut retourner. Je l’ai tantôt évoqué, vendant la mèche. Nous y reviendrons en temps et lieu.

Pour l’instant, on voit chez le professeur un étrange comportement. Alors qu’il sait sa mère malade, à son retour, il fait un détour. Plutôt que d’accourir à son chevet ou, si elle est morte, de s’empresser pour assister aux funérailles, il passe par Montpelier au Vermont. Le narrateur suppute. Pour visiter « un collègue, un ami de la famille, une ancienne relation de Columbia ? » Il l’ignore. L’attitude du professeur le laisse perplexe : « Il m’échappe. Il s’estompe. »

Mais c’est qu’il y a eu Rotterdam : « Après Rotterdam, c’en était trop ou, de façon plus plausible, sa résolution était déjà prise de disparaître dans une autre vie. Il mènerait un reste d’existence ne conduisant nulle part, il ne retournerait pas en arrière, ni à l’université ni ailleurs ; il ne se retournerait pas. »

Le professeur est revenu. Qu’est-il devenu ? « On colporta encore des rumeurs. » Je vous les épargne. Vous connaissez notre homme. Suffit de dire qu’il gagne de plus en plus en invisibilité.

« Qu’avait-il raconté au sujet du sixième vers, si important pour moi ? Des bribes remontent à la surface comme les bulles de gaz que libère une mare croupissante. Ne plus avoir désir, c’est à la fois chose courante et chose impossible. Sauf si quelqu’un est mort à lui-même ou n’est pas né à lui-même ; on n’échappe au désir que pour être repris par le désir. On va de la chaleur au froid et inversement. On change de désir, on ne change pas. » Ici, on peut penser à Michèle, la petite fille de la clôture. Un sentiment, un désir a réanimé l’enfant à l’adolescence, lorsqu’il a cru retrouver sa petite voisine au restaurant de routiers. L’objet du désir de l’enfant a changé, mais l’enfant une fois adolescent est toujours le même.

On se souviendra du rôle que tient la promesse dans le désir de l’enfant, j’allais dire dans le désert du petit enfant. Lorsqu’il se rend furtivement sur la tombe de sa mère, il lui tient le discours suivant : « Je ne suis pas revenu. Je ne t’ai pas écrit. Tu es morte comme il fallait, en mon absence. C’est ce que tu pouvais faire de mieux. Tu étais là ; j’étais là. C’est tout. Nous n’étions pas deux. Nous n’étions pas. Tu t’occupais à coudre, à faire le ménage et la vaisselle, à regarder la télévision, à être malade et parfaitement seule. Ignorais-tu que pour ma part j’étais ton double manqué ? Toi, tu n’as connu aucune promesse. Moi, oui. C’est la différence. Tu es blanche et invisible. Je suis opaque et noir. Et tu es morte. Et j’étais mort. Je ne reviendrai pas. Où je serai n’a pas d’importance. Je n’ai plus désir. »

À la lueur de ce qui précède, on constate que le professeur établit une curieuse équation, pour le moins paradoxale, du moins à première vue. Ce que le professeur a vécu depuis sa petite enfance, et dont à Rotterdam il a reçu confirmation, l’amène à penser qu’on ne commence à vivre qu’à partir du moment où l’on cesse de désirer. « Et j’étais mort » : naguère. « Je n’ai plus désir » : maintenant, alors que je suis vivant. Ajoutons qu’est vivant celui qui s’absente, se retire. Se retire où ? En soi ou au Népal, seul ou avec les moines, ce qui revient au même. Mais attendons la suite. Il se pourrait que nous ayons tout faux et que la suite du récit éclaire bientôt notre lanterne.

De voler

Rotterdam. Le nœud d’avant dénoué, qui après Rotterdam se renouera de nouveau. La parenthèse. Où luit enfin un dernier rayon de soleil. Peut-être s’agit-il plutôt du premier. Ses rayons cependant ne seront pas tout à fait francs, mais suffisants pour dissiper légèrement le brouillard, l’espace d’une étreinte.

Le chapitre s’ouvre sur un « pincement au cœur ». Le voyageur chassé de France par les événements de 68 passe une nuit affreuse à Bruxelles. Ce pincement n’est pas lié à l’angoisse mais à un intense sentiment d’échec. Son navire, son avenir s’est échoué, a fait naufrage. Le voyage est un échec qui couronne son existence tout entière. Les pincements au cœur s’acharnent et le tenaillent. Il ne parvient pas à dormir dans sa chambre d’hôtel miteux. Il ne parvient pas à se distraire, à « fuir l’échec ». La « fêlure en lui est de naissance. » Il songe à sa mère. Il songe à lui-même, à cette « promesse qui n’a pas eu lieu ».

Le narrateur suit son professeur pas à pas, faisant fi des conventions qui le voudraient moins omniscient, mais c’est que l’identification est forte, et tout aussi forte l’empathie. Car voici que le train emporte le professeur vers Rotterdam. Il se détend sur son siège. Le narrateur écrit : « Il se refait des forces ; je le vois à ses traits qui se détendent. Je souhaite qu’il dorme à fond, ne serait-ce que dix minutes. » On le voit, le narrateur se fait du souci pour celui qu’on serait tenté de considérer comme « son personnage ». Il éprouve de l’empathie à l’endroit de son professeur, autant dire de lui-même, le narrateur. La proximité est grande au point où le narrateur « voit » évoluer à dix ans de distance un être qui se trouve alors de l’autre côté de l’océan.

Proches, mais différents, dont les avis diffèrent quand vient le temps d’interpréter le septième vers, laconique s’il en est : « de voler ». Le narrateur rapporte les propos du professeur : « Pourquoi un oiseau s’opposerait-il à son naturel ? Quand un humain refuse de parler, par libre choix, il faut entendre qu’une chose grave en lui s’est produite ou va se produire. » On ne s’étonnera pas de constater que le professeur décrit exactement ce qu’il s’apprête à accomplir dans son retrait et son silence définitifs ; encore faudra-t-il attendre l’après-Rotterdam pour qu’il réalise l’envers de la promesse qui longtemps l’aura maintenu mort-vivant dans son désir.

Le professeur parle, mais le narrateur se souvient : lui était impatient, reprochait au maître de ne pas lier ce vers au vers précédent : « Moi, je m’étais accroché au “désir” du sixième vers et qui fournit le nœud de la question. Espèce d’andouille, fais la liaison, fous-nous la paix avec tes universaux à coucher dehors. Regarde plus loin que ton nez, cet oiseau-là en a marre d’être un oiseau, il n’a plus envie de voler, il veut se renier, se métamorphoser. » Ici aussi, on ne s’étonnera pas de voir à quel point ce dernier commentaire, bien que différent de celui du maître, colle à l’histoire d’Agonie, aux questions qu’elle soulève. Tout cela, quant à moi, corrobore ce que j’exprimais précédemment, à savoir que le fond informe la forme qui en retour nourrit le fond.

L’étudiant et le professeur comprennent ce vers chacun à sa manière. Sa trouvaille, le narrateur le dit lui-même, n’avait rien à voir avec les propos du professeur. Professeur, ajoute-t-il, « de tristesse. » Et le narrateur de poursuivre, toujours aussi proche de son personnage, assez du moins pour le voir (telles sont les prérogatives de qui raconte) : « Je le regarde à nouveau, maintenant, assoupi dans le train qui le déplace en douceur. Il n’aurait pu s’expliquer. Le désir ne lui avait jamais manqué ; un vide en tenait lieu. On ne tombe pas quand on vit en dessous de tout. Revenant en arrière, je lèverais la main et poserais ma question devant la classe. Monsieur, si vous isolez ce vers du précédent, n’est-ce pas parce que la promesse tient son secret ? »

Et nous retrouvons à nouveau le professeur à Rotterdam. Je vous épargne de beaux détails et autres bonheurs d’expression. J’en viens à l’essentiel, à ce nœud qui se dénoue, à ce pincement au cœur qui se fait maintenant caresse, à ce retour dans le temps où l’enfant de huit et quinze ans renaît, où refleurit la promesse, avant que ces brèves amours « cheutes à terre elles fussent demain ». Mais ce n’est pas dans l’esprit d’un Ronsard que se vivra le court moment de grâce que connaîtra l’exilé temporaire.

Entre le banc, où grelotte de froid celui qui bientôt s’endormira à jamais, tandis que le narrateur consulte son fameux carnet gris, et cet autre banc, celui-ci de Rotterdam, où naguère le professeur a fait halte, se joue peut-être l’essentiel du récit, car vient tout juste de s’asseoir à ses côtés une jolie jeune femme sur le banc de Rotterdam. « Cette histoire de banc me bouleverse. À cause de l’autre banc, où il se trouve peut-être encore. J’ai la certitude que je ne retournerai pas au parc. La nuit va vers son achèvement et m’emmène au mien. Je n’ai plus froid ; je suis au delà du froid. » Curieux tout de même que lui, le narrateur, soit tout autant que « son personnage » en position d’éprouver ou non la sensation du froid. Après tout, ce n’est pas lui (ou est-ce lui ?) qui à cette heure tardive de la nuit est installé sur un banc et n’en bouge plus.

Elle tombe du ciel. Elle est jeune. Elle lui adresse la parole. « [Sa] voix existe comme par elle-même, détachée de sa source humaine, il jurerait que c’est il y a très longtemps, du côté de Saint-Léonard en hiver et encore plus longtemps, à l’abri d’une vieille clôture de planches, et la voix porte ces deux voix enfuies, avant blessure et promesse, à l’encontre de ce qui était prévu, arrangé. »

Cette jeune femme raconte qu’elle vit avec sa mère. Elle a perdu un fils, Jan, et son mari a pris la poudre d’escampette depuis belle lurette. Elle lui parle doucement, semble le comprendre, saisir tout à fait qui il est : « Vous, le cœur il est lourd. » Dans son français cassé, elle lui dit des douceurs. Le professeur et elle se rencontreront à quelques reprises sur ce banc où un petit miracle se produit. C’est que le petit homme gris prend des couleurs. Le narrateur n’en revient pas : « Le matin est encore jeune ; la paix de l’instant perdure. C’est trop loin à imaginer, il m’est impossible de croire qu’il se transforme et dépouille sa grisaille si facilement. C’est ce qui se produit, toutefois. » 

Doit-on s’arrêter à un « sac en simili-cuir fauve » ? En déduire autre chose qu’un signe de pauvreté ? Y voir au contraire une manière de mensonge, d’accessoire destiné à manifester un trait de personnalité, voire un métier ? Il n’est pas fait mention de la toilette de la jeune femme. Mis à part ce « simili », qui dit tout de même une feinte, on ne donne à voir d’elle que sa jeunesse. On doit imaginer le reste. Ne sont dites à son sujet, et montrées plus que dites, son amabilité, sa douceur, sa générosité. Cette femme s’offre à cet homme, qui de toute évidence l’émeut, tant il semble mort sur son banc au moment où il s’y repose : « Moi, si tu veux, je t’aime. C’est mon cadeau. Et je reste avec toi toujours, je suis et je suis pas là aussi. Je suis femme invisible. Elle rit sous le soleil et soudain elle ne fait plus d’ombre sur le trottoir. Il rit. Il a quinze ans. Il a huit ans. Et de mémoire d’homme aucun bateau n’est sorti ou ne sortira du port de Rotterdam. » Une femme invisible se donnera à un homme qui en dormant sur un banc ressemble à un mort. Ce n’est pas rien. Et ce bateau qui ne sortira pas du port, ne donne-t-il pas à penser que si ce séjour à Rotterdam et cette rencontre ne correspondent pas à un rêve, une invention, un fantasme de réparation colmatant les brèches d’une lointaine clôture, quelque chose de profond, à tout le moins, ici est dit au sujet de l’être de désir que nous sommes ?  

Je préfère, si le narrateur se permet d’imaginer, me permettre de croire que ce qu’il imagine correspond à la réalité. La femme a été touchée par cet inconnu. Venue d’un passé qu’elle dévoile plus ou moins, elle s’est présentée devant l’absence d’un absent afin de le ramener à la vie, mais peut-être aussi pour faire remonter en elle-même quelque chose de perdu, un fils inventé sans doute qu’elle retrouve en ce professeur, allez savoir pourquoi ?

Elle a eu l’élégance de se fabriquer autre pour un autre en qui elle a reconnu une part d’elle-même. Quoi qu’il en soit, il semble y avoir eu subterfuge. Alors qu’à la veille du départ du professeur elle s’est présentée à sa chambre d’hôtel, il a entendu « une courte conversation entre elle et un inconnu. Quand elle est entrée, elle avait l’air autre, elle ne se ressemblait pas. Il s’est d’abord mépris, croyant qu’elle regrettait, qu’elle avait un accès de timidité. Il avait pourtant deviné obscurément dès le début. Qui elle était ou n’était pas. Le mari, la mère, Jan, qu’ils soient inventés ou non, qu’elle importance ? Ils ont tous deux joué le jeu à la perfection. Au moment de se séparer pour de bon, il ne lui offrira par d’argent, elle en serait blessée. »

Ils allaient quitter la chambre. Il bouclait ses valises, « elle est allée à lui, ils se sont serré la main, et d’une voix de petite fille elle a dit : Merci. Elle n’est plus là. Elle n’est plus. C’est à ce moment qu’il commence à constater qu’il ne l’oubliera pas de sitôt. Et la blessure s’élargit par où suinte un semblant de vie. »

Ainsi se termine ce septième chapitre. Admirable discrétion. Impeccable doigté. Retenue exemplaire. On ne félicitera pas le narrateur pour tout ça, mais bien l’auteur. Car si le premier raconte, le second tient la plume. Son talent consiste à tout dire sans en rajouter. Il fait tenir en dix lignes ce que d’autres peinent à contenir en dix pages. Son art est de suggestion. Et comme je l’ai déjà mentionné, il brasse de profonds sentiments sans jamais sombrer dans le mélo ou le pathos.

Mais non pas vivre de plaintes

J’ai omis de le mentionner, depuis le tout de cette histoire, le narrateur installé dans sa cuisine, penché au-dessus du carnet gris, boit du cognac. Ce leitmotiv est un autre procédé utilisé par l’auteur pour donner à un récit qui n’en manque pas un surcroît de cohésion, voire de cohérence. Au petit matin, il aura vidé la bouteille et l’autre sera sans doute mort sur son banc de parc. Pour l’instant, le narrateur boit, lit et raconte. Il n’est pas ivre et ne profère rien qui soit incohérent, malgré le fait que parfois il ait avoué avoir quelque peu déliré, d’un délire palliatif, destiné à combler les lacunes du souvenir ou celles du carnet. Il a inventé çà et là, mais bien qu’imbibé comme une éponge, comme il le dira au début du chapitre suivant l’alcool ne le perturbe pas vraiment : « Rarement ai-je été si lucide. L’ankylose (il parle de l’effet qu’a sur lui le cognac) me procure une aisance à voyager en imagination. »

Le narrateur dans ce huitième chapitre s’interroge : « Pourquoi est-ce que je m’attache à cet homme qui ne m’est rien ? » Qui n’est rien, de naissance n’est rien et qui assumera finalement le rien de sa condition, qui dans un mouvement de servitude volontaire s’y résoudra et s’y abolira définitivement.

De la nullité de l’un à celle de l’autre, il y a échange et je dirais, dans les deux cas, renversement. Par renversement, j’entends que la lucidité ultime qu’atteignent les deux hommes leur confère somme toute des lumières : ils brillent malgré le gris de l’un et le néant où l’autre aboutit, ce narrateur qui en suivant à la trace « ce petit homme gris [trottinant] comme une souris dans [le] recoin de [sa] vie » fait désormais « face au néant, un néant falot, un néant de doux raté. » Le narrateur a beau se plaindre, son échec, à l’instar de celui de l’homme gris, se tourne en réussite. Autrement dit, ces deux hommes parviennent à voir dans le noir tout le noir que vivre nous fait en quelque sorte « mourir ».

Voilà notre condition, telle qu’exprimée par le poème d’Ungaretti, et que dévoile le professeur, et qu’à son tour avalise le narrateur. Ce huitième vers, encore une fois doublement commenté, nous apprend qu’on ne doit pas « vivre de plaintes. Gémir, se frapper la poitrine, exhiber son deuil, ça n’arrange ni les choses ni les gens. »

L’étudiant écoutait sans écouter, toujours proche de s’endormir, s’endormant la plupart du temps, émergeant de son sommeil pour s’insurger : « Et lui, il m’irritait au point de m’empêcher de dormir. Que racontait-il encore, que voulait-il avec ses considérations moralisantes sur le refus de s’apitoyer sur son sort ? De qui s’agit-il à la fin ? »

Avons-nous bien lu ? « De qui s’agit-il ? » Coquille corrigée dans l’édition de 1993 ? Au « qui » a-t-on substitué un « quoi » ? De quoi s’agit-il ? Si l’auteur a bel et bien écrit ce « qui » en toute conscience, il ajoute par l’indécision qu’il exprime de l’eau à mon moulin, à cette intuition que j’ai d’avoir affaire avec ce narrateur et ce professeur, non pas à un seul et même homme, mais aux deux faces quasi identiques d’une même pièce, comme si dans la vie, les existences menées par les uns et les autres étaient plus ou moins interchangeables, à tout le moins similaires, de sorte que la « vérité » découverte par le professeur (celle qui a tant choqué ses étudiants, et dont il était vaguement question au premier chapitre) vaudrait finalement pour tout un chacun.

Vérité, disons-nous : « Quelqu’un releva qu’il n’y avait pas de verbe principal dans le poème. [Le professeur] se contenta de répondre avec une espèce de brusquerie que nous étions en présence d’un constat, et non d’une réflexion, encore moins d’une interrogation. On voyait les choses et on en dressait un procès-verbal. »

Du reste du chapitre, de ce qu’il raconte, je ne dirai rien.

Sinon ceci.

Ces pages sont dignes de ce qu’on peut lire dans le dernier chapitre de L’éducation sentimentale de Gustave Flaubert. On se souviendra : « Il voyagea. //Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. //Il revint. //Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides… »

Chez Brault, on trouve le même ton. Il condense en deux petites pages une série d’événements sans que le lecteur se sente bousculé pour autant, sans qu’il puisse faire reproche à l’auteur de passer rapidement sur le destin de son bonhomme. Ces pages offrent un pur délice. La concision, la justesse de l’expression y atteignent des sommets. C’est là une grande et impressionnante leçon de style, par la qualité du phrasé, la sobriété de la narration et son efficacité. La prose de Brault sans que celui-ci ne nous jette la moindre poudre aux yeux s’allie à la plus haute poésie. Vraiment, il est bon qu’un texte file ainsi vers sa fin à si bon rythme, avec autant de transparence et d’apparente aisance. Du moins, le lecteur lit-il ces pages sans buter sur le moindre obstacle. Le texte est lisse, sans aspérité aucune, et nous glissons sur les mots en éprouvant un vibrant sentiment de ravissement. Ce n’est pas rien.

Comme un chardonneret aveugle

Début du dernier chapitre : « J’ai vidé la bouteille de cognac. Le froid s’est emparé de la cuisine où je suis attablé, dévidant ma rengaine. »

Plus loin : « Bon Dieu ! Une nuit dont je ne me remettrai pas, c’est évident. Un cri d’oiseau par la fenêtre. Un cri d’aube. Nous allons bientôt nous séparer, mon ami. »

Les dernières pages du chapitre précédent rassemblaient les divers incidents marquant la vie du professeur après son retour de Rotterdam, une fois ses adieux faits à sa mère au cimetière. Il avait quitté l’enseignement, avait erré de petit boulot en petit boulot, vivotant, gagné de plus en plus par le silence. Les pages de la fin reprennent le fil de cette existence. L’homme s’est détérioré, sa santé a gravement périclité. Long séjour à l’hôpital. Coma ou presque. On le croit muet. Il est à l’article de la mort. On veille sur lui. Il délire, prononce un « nom bizarre » : Lijnbaan. C’est le nom d’une rue à Rotterdam, j’imagine celle où il a rencontré l’ange qui durant quelques jours a soigné ses blessures, son mal de vivre. Il récupère.

En sortant de l’hôpital, alors qu’une aide-bénévole tente de l’assister dans ses déplacements, il la revoit, la « Jeune fille au turban » de Vermeer, la jeune maman de Jan, celle qui s’est offerte à lui à Rotterdam. Dix ans se sont écoulés depuis. « Ses pensées, tandis qu’il marchait lentement, ne quittaient pas la vision d’une tête enturbannée, perle vivante et aimante […], personnage réel, touché, entendu, promesse possible, illusion croyable, et l’affiche arrêta son regard. Ce soir, à la salle du Plateau, un film sur le Népal… Sa décision fut prise. »

La boucle se boucle. La fin rejoint le début. C’est au sortir de l’hôpital que nos deux hommes se retrouvent, au parc Lafontaine. Le narrateur se souvient. Il y avait eu ce dernier cours, il y avait été question du dernier vers du poème : « Pourquoi un chardonneret est-il aveugle ? À cause de la prédilection de cet oiseau pour les épines. » Ce passereau chanteur « aime à se nourrir des graines du chardon. Son cri en vol ondulé est une succession soutenue de courts trilles énergiques et de gazouillements entremêlés d’interjections plaintives. Voilà le lien avec le huitième vers. Et le paradoxe : le naturel plaintif semble être la conséquence d’un accident. Ou faut-il comprendre qu’il y avait là comme une fatalité d’aveuglement ? »

Le mot de la fin, cette phrase choc du début du livre, cette « note provocante » qui concluait le dernier cours, je m’en voudrais de céder à la tentation, au presque devoir qui serait ici le mien, d’en rendre compte. Je me bornerai à citer le narrateur : « Nous sommes allés au Népal, puis au parc. De cela, je suis certain. Nous nous sommes reconnus sans le manifester. Il se mourait. Moi aussi. Chacun à sa manière. Tous deux ensemble. L’espace d’une minute, nous avons formé un lieu de connivence, un pays. Une promesse ? »

Je ne commenterai pas plus le titre de ce récit que le professeur n’a commenté le titre du poème.

Ma conclusion sera brève.

Le livre d’un écrivain digne de ce nom n’est jamais le même livre. Au fil des lectures qu’il en fait, le lecteur le transforme, en modifie sa perception, sa compréhension. À sa parution, Agonie est pour moi un beau livre ; mais je suis alors un piètre lecteur, ce que je suis demeuré, ne parvenant même aujourd’hui encore à bien saisir ce que je lis que si j’entreprends de le relire. Il y a trente-cinq ans, Agonie est le livre d’un poète que j’admire. Je le savoure, mais sans trop vider sa bouteille. J’y laisse un peu trop de cognac. Reprenant maintenant ma lecture, le livre m’apparaît sous un jour nouveau. Je ne le redécouvre pas, je le découvre. Ce récit offre beaucoup, même à un lecteur distrait ; il offre davantage à qui le savoure lentement.

On peut et doit toujours peser ses mots. J’ai aujourd’hui atteint un âge respectable (sourions) : je puis au sujet des livres me prononcer sans crainte de me fourvoyer. Si je considère qu’un livre est un chef-d’œuvre, je le déclare sans ambages. Je l’affirme maintenant à propos de ce récit. Du reste, personne n’attendait mon avis pour le partager. Agonie a reçu le Prix du Gouverneur général en 1984.

Fernand Ouellette : Présence du large : Poésie : Éditions de l’Hexagone : 2008

Ce n’est pas sans réticence que je propose le commentaire qu’on lira ci-dessous. Il rend insuffisamment justice à l’œuvre. Pour ainsi dire, il n’en parle presque pas. Alors que je me sens si proche de la poésie de Ouellette, plutôt que d’examiner de près la matière de Présence du large, à laquelle je suis fort sensible, je pose un regard qui porte plutôt sur l’ensemble de la production poétique récente du poète. En fait, j’examine moins son œuvre qu’un certain éloignement qui prévaut, me semble-t-il, à son endroit. Éloignement dont je tente de comprendre les raisons. Je cherche également, il va sans dire, à corriger une méprise. À mon avis, on aura assisté dans les dernières décennies à une mise à distance de cette parole. On lui fait la sourde oreille. Ce faisant, et c’est là un euphémisme, on se prive de beautés.

En un certain point de l’être s’exprime toute sa gravité. L’être de Fernand Ouellette, sa personne ainsi que la vôtre ou la mienne, connaît certes la joie, le rire et la légèreté, mais au lieu même où le poème en lui prend son essor, où se déploie sa parole la plus intime, il n’est guère plus de place que pour le désir d’élévation.  

J’entends par élévation un envol procédant de notre situation terrestre, d’hommes et de femmes, situation du vivant tout entier gravitant sur le sol en une existence à première vue uniquement matérielle, confinée qu’elle est, du moins en apparence, dans un espace restreint que seul l’œil intérieur, méditatif, contemplatif, parvient à décloisonner afin d’accéder à ce que le poète appelle la présence du large.

Toutefois, prenant appui sur des faits que nous réprouvons tous grandement, abus, violences, scandales perpétrés par des hommes d’Église ; hier, l’Inquisition et les croisades ; aujourd’hui, la montée des intégrismes religieux ; trop souvent, rapidement nous jugeons l’affaire entendue et condamnons en bloc toute démarche se réclamant du divin. Notre idée semble faite une fois pour toutes, mysticisme et spiritualité ne tiennent pas la route. Or il faudrait craindre ici d’avoir la vue plutôt courte.

D’abord, une question. Peut-on lire Ouellette sans adhérer à sa vision du monde ? Encore faudrait-il pour répondre, s’aviser d’ajuster notre lorgnette à cette vision. Elle me semble bien loin d’être simple. On ne peut la réduire à une forme d’aveuglement volontaire, d’obéissance servile à un dogme dont souvent on ne comprend vraiment ni l’esprit ni la lettre. Ouellette n’est pas un perroquet de la bonne parole. Il l’entend trop bien pour y « attenter », pour l’enfermer dans les limites étroites d’un livre, alors que bien au contraire, et cela d’un de ses ouvrages à l’autre, il n’aspire qu’à de l’ouverture. Pour informée qu’elle soit sans aucun doute par la théologie, par des ouvrages religieux, la poésie de Ouellette ne m’apparaît relever ni de la théorie, ni des savoirs religieux, ni de la morale qui en découle, mais dont lui ne se fait en rien le prosélyte. Pas de prêchi-prêcha chez ce poète. On ne le lit pas pour s’entendre dire quoi faire ou quoi penser, pour se conforter dans ses propres croyances ou au contraire consolider de façon oppositionnelle un doute, même radical, élevé au rang d’une certitude absolue, à savoir que hormis ce qu’on a sous les yeux rien n’existe et n’existera.

C’est que Ouellette nous convie plutôt à une véritable et authentique démarche. Je me permets ici une réflexion, un peu naïve, mais il se pourrait qu’elle nous soit finalement utile, qu’elle favorise en quelque sorte l’entendement du lecteur réticent, voire récalcitrant, en ce qui a trait au lieu qu’investit l’âme du poète.

Voici ma pensée. Je m’étonne de voir qu’on s’étonne à si peu de frais et qu’on s’abandonne si facilement dans le domaine de l’extraordinaire, du fantastique et du merveilleux. Qui se ferme à la parabole néanmoins s’engage volontiers dans l’incongru et l’absurde. Le film d’action tiré par les cheveux le ravit. Le réalisme magique encore davantage. Or si un poète entreprend de prier, ne serait-ce que du bout des lèvres, d’évoquer la lumière du divin, alors, c’est le comble. On se désiste, on referme le livre.

Alors qu’on devrait plutôt le garder bien ouvert et se montrer soi-même ouvert à ce qui bientôt sous le couvert des mots risque de se produire. Je dis : risque de se produire. J’ajoute : pour nous. Parce que pour le poète, la chose est déjà manifeste, nous pourrions dire révélée. Lui se tient comme au bord du monde, face à l’univers si vaste, symbolisé dans son ouvrage soit par la mer immense, soit par le cosmos infini ou encore le sommet des plus hautes montagnes. Notre réalité brute et immédiate, certes il n’en fait pas fi, comment le pourrait-il ? Ses chaînes ne freinent-elles pas ses élans ? Son cœur n’est-il pas parfois aussi lourd qu’une pierre, alors qu’en lui, oiseau plutôt, le désir n’a de cesse de s’élever ?

Reprenons tout du début. Ouvrons le livre à nouveau. Lisons. Commençons par le premier poème. On y trouve ces vers : « Tout s’énonce/Dans une seule parole. /Pour la mutité de l’âme,/Pour les esprits enfin,/Sur le qui-vive. » D’abord, « tout » est bien vaste, qui justement inclut toutes choses, elles-mêmes encloses en un verbe unique : « une seule parole ». Tel est le multiple rassemblé dans l’unité du verbe. Nous devrions méditer longuement ce passage. Mais pour l’instant, ce constat : dès le premier poème du recueil apparaissent ces mots, souvent décriés par la pensée contemporaine : « âme » et « esprit ». Ne manque, mais cela ne saurait tarder que le mot « cœur ». En cette métonymie de « pensée contemporaine », j’évoque des idées imperméables à ce qui est de l’ordre d’un certain sacré. Je dis « un certain », car devant d’autres que celui du christianisme, il est souvent manifesté accueil plus favorable. Nul, par exemple, ne s’offusque de ce que les Premières Nations évoquent le caractère sacré de leurs terres ancestrales. Et l’on se montrera plutôt sympathique à des croyances — somme toute universelles dans la mesure où elles participent de l’histoire de l’humanité, — sympathique, dis-je, à des croyances du type qu’on rencontre dans les vers célèbres de Nerval où « Chaque fleur est une âme à la Nature éclose », où « Un mystère d’amour dans le métal repose » et où finalement « Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres. »

Ces mots, « âme », « cœur », « esprit », on peut se risquer ici à les définir, quoiqu’un certain flottement persiste à travers eux dans le corps du poème. En ces définitions, du reste, je ne crois guère me montrer original. On s’entend généralement, en effet, pour associer à l’âme les divers phénomènes relevant de la spiritualité. Il est possible de considérer que l’âme dans les poèmes de Ouellette correspond à ce qui en nous aspire à l’élévation, à une inclusion dans un ordre qui d’une certaine manière échappe à la compréhension qu’en peut avoir l’esprit. L’esprit étant le siège de l’intellect, ce par quoi nous pouvons nous penser et penser le monde où l’on évolue. Mais cela dit, l’esprit n’est pas sans rapport avec l’Esprit. Le cœur bien entendu renvoie aux sentiments que nous éprouvons. Il est connoté positivement, est en lien avec le mouvement qui pousse à la compréhension via l’intellect, à l’élévation via l’âme.

Cela étant dit, on constatera que ces termes subissent dans le poème un traitement analogue à ce que ce dernier accomplit avec tous les autres mots, les métaphorisant, les allégorisant. Ainsi en est-il, par exemple, des oiseaux et des pierres, des fleurs et des fleuves, de la mer et du ciel, qui pas plus que la triade cœur, âme et esprit n’apparaissent comme des concepts purs et durs, car s’il est de la philosophie dans la poésie de Ouellette, celle-ci ne relève pas davantage de la philosophie que de la théologie. Elle est la poésie d’un homme vivant, à qui le poème offre justement une voix et à qui la foi montre la voie. Bien entendu, je souhaiterais ici, dès que proféré, effacer ce lieu commun, cette rime qui, pour facile qu’elle soit, n’en demeure pas moins révélatrice de la démarche de Ouellette. N’a-t-il pas répété à plusieurs reprises, en souriant, mais non sans s’insurger quelque peu, soucieux de bien mettre les points sur les i, que contrairement à ce qu’on dit de lui, il n’est pas un poète chrétien, mais bien plutôt un « chrétien poète » ? Bref, il n’y a rien d’exagéré à affirmer que Ouellette a trouvé dans la poésie le moyen de nommer et d’accomplir, tout en le parcourant, le chemin qu’il a choisi de faire sien, chemin de pèlerin s’il en est.

Sur ce chemin, il ne demande pas expressément au lecteur de le suivre, quoique ce dernier puisse accueillir sa parole et être témoin de son parcours. En être éclairé, inspiré. Chose certaine, il s’en trouvera enrichi. Ne serait-ce que sur le strict plan de la création littéraire, de l’invention d’une parole poétique, imaginative et musicale. Mais nous l’avons vu, et j’insiste sur ce point, ce n’est pas là une forme sans fond, un discours sans contenu. On y trouve matière à réflexion, sans doute oui, mais je tiens à le souligner, également matière à expression, car le poète a trouvé sa vie durant une manière d’exprimer ce qui finalement est commun à l’ensemble de ses contemporains, lesquels éprouvent tout comme lui un étouffement lorsqu’ils s’engoncent dans une réalité uniquement matérielle, dans une existence où les passions déchirent l’être, l’abîment souvent lamentablement.

Ne lisons pas trop rapidement les poèmes de ce recueil. Chacun est un soliflore, qui offre sa fleur unique. À chaque jour suffit amplement son poème. Aussi convient-il de lire chacun d’eux au rythme où le poète les a écrits, les reliant non pas dans la précipitation, mais page après page. En adoptant leur rythme de lenteur, le lecteur permet à chaque fleur de délivrer son parfum, sa beauté, ses sens.

Ce recueil écrit au fil des jours, ce sont les jours qui lui confèrent finalement son unité, laquelle ne provient pas d’un traitement artificiel, livresque, laquelle n’est pas due à des considérations de formes et d’équilibre des masses (une fleur ne pèse pas lourd : elle est légère et tend à s’élever dans une verticalité chère au poète) : unité donc provenant de la quête même du poète, de son existence au jour le jour et de la constance de son très humain souci d’élévation.

Glissement

Pierre s’égare, songe

Qu’elle monte, mais tombe.

À l’opposé du martinet,

Sans pesanteur, qui,

Hardiment s’élance.

Seul l’oiseau connaît

La feinte de la chute,

Maintient sa poussée,

Alors que ses ailes s’éclairent

Au frottement de l’immensité.

Comme si le vrai mouvement

Provenait du cœur

Priant d’un prophète.

Ou que ses arabesques,

Ses audaces jouaient leur partie haute

Dans une musique imperceptible.

Voilà pourquoi je crains

De m’abandonner distraitement

À ce qui est fasciné par la terre,

De m’apercevoir trop tard

Que je chute, pierreux,

Roule dans l’irréel.

Paul Chamberland : Le dire vrai du poème : Essai : Éditions du Noroît : Collection Chemins de traverse : 2019

Ce fut une brève rencontre.  

On connaît Chamberland avant même de l’avoir rencontré : autant dire qu’on ne le connaît pas. Certes, je savais qui était ce poète. J’avais lu çà et là quelques-uns de ses poèmes, la plupart en revues ou dans des anthologies, et ceux surtout du célèbre L’Afficheur hurle. Au fil des ans, j’avais pris connaissance de ce que la critique racontait au sujet de ses ouvrages ; je l’avais vu « performer » lors de la seconde Nuit de la Poésie et, comme tout le monde, je l’avais revu ensuite au cinéma, grâce au documentaire de Labrecque. À quelques reprises, il m’était arrivé de le croiser dans des lancements. Bref, on m’aura compris, je ne l’avais jamais réellement rencontré. La rencontre dont je parle ici fut brève, le temps de solliciter une dédicace et de demander au poète l’autorisation de publier ici même une photo prise de lui à son insu, alors qu’il grillait une cigarette devant la librairie Le Port de tête ; c’était lors du lancement collectif du Noroît, le 30 mai dernier.

Or rien de ceci ne fait une rencontre. Celle dont je veux parler n’a eu lieu, comme il se doit, qu’à travers la lecture, celle du livre qu’il me dédicaça ce soir-là. Le titre de ce recueil d’essais est presque choquant : Le dire vrai du poème. Titre à tout le moins étonnant. En tout cas détonnant d’avec ce qui pour nous semble aller ordinairement de soi, je veux dire distant du lieu commun voulant que poésie et vérité ne puissent s’appareiller qu’au prix d’une opération plutôt laborieuse. Car il n’y a pas de vérité se dit-on parfois et, s’il en est, elle fait alors avec la poésie un curieux ménage, dans la mesure où le poème nous paraît être un objet quasi flottant, du moins dans la compréhension qu’on s’en fait la plupart du temps. Il bouge. Ses sens fluctuent. De la vérité, on pourrait dire de même : elle a la bougeotte. Réflexion faite, les unir ne relève pas vraiment d’un pari insensé.

Je m’autorise à révéler la dédicace de l’auteur. Elle résume l’essentiel de sa pensée : « La poésie est une arme capable de contredire toute fausseté. » J’y reviendrai. Pour l’heure, je m’arrêterai à un mot. Il se trouve dans les premières lignes de l’ouvrage. L’auteur écrit : « Je m’inquiète de savoir si tel poème est “bon”. » Ce « bon », on s’en rend compte assez rapidement, l’auteur étant explicite sur ce point, ne tient nullement à ses qualités esthétiques, n’entretient aucun rapport, ou si peu, avec sa valeur artistique. Le poème dont parle Chamberland, celui qui fait l’objet de sa quête, ne sera bon que dans la mesure où il sera vrai. Il ne sera véritablement vrai que s’il dit quelque chose de juste. Ce vrai, on le réalise au fil de la lecture, n’est pas sans rapport avec ce qui est de l’ordre de la bonté. Je parle d’une bonté inscrite dans un engagement réel et entier, sans concession. Cette bonté est celle qui se porte à l’écoute de ce que le poème dit à travers la parole. J’aurai à revenir sur cela.

Je me suis fréquemment demandé combien de chefs-d’œuvre avaient au cours de l’histoire œuvré à détruire les valeurs sur lesquelles est fondé ce que nous appelons l’humanité. Combien d’excellents ouvrages cherchent à ruiner la civilisation ? À ma connaissance, aucun. Mais l’œuvre bonne est celle qui va justement dans le bon sens, qui oriente dans la bonne direction ; elle participe des forces qui président à la construction et au maintien de notre humanité. Attention ! Le poème bon ne s’adonne à aucune forme de prêchi-prêcha. Je parle d’autre chose. Seulement, je suis sensible à ce qui suit. Dans son ouvrage, Chamberland fait fréquemment référence à l’événement fondateur de ce que fut l’entreprise de destruction nazie. Événement fondateur à condition de le prendre à rebours, fondateur en ce sens où après la Shoah, des poètes ont en quelque sorte établi un nouveau pacte avec le poème, lui faisant porter en son sein même une nouvelle charge de vérité et d’humanité.

Une rencontre, ai-je dit. Pas qu’une. La lecture de cet ouvrage conduit plutôt le lecteur à un carrefour où affluent divers poètes. La pensée de Chamberland se nourrit de leurs poèmes, de leurs réflexions sur la nature et la fonction de la poésie. Il s’agit donc ici de rencontres plurielles. Poètes d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui participent à ces rencontres. Saint-Denys Garneau, Jacques Brault, Robert Melançon, Michaël La Chance et d’autres, Paul Celan surtout, ainsi qu’Ossip Mandelstam. Or il faut le dire et insister sur ce point : ces diverses rencontres en mettent une dernière en valeur. En fait, il s’agit non de la dernière, mais de la première. Je ne voudrais pas produire un compte-rendu réducteur de ce qu’est cette rencontre. Mettons pour l’heure que je me contenterai de mentionner qu’elle a lieu dans le feu vivifiant de l’opération poétique, laquelle met en présence l’autre de celui qui écrit (c’est-à-dire, en lui, une voix en quelque sorte libérée) avec l’autre de celui qui le lit (c’est-à-dire, en lui, une nouvelle oreille en quelque sorte elle-même libérée). Cette libération (à travers le poème qui parle et l’oreille qui écrit) est l’arme qui permet de contredire la fausseté dont parle Chamberland dans son essai.

Conscient d’avoir été obscur là où Chamberland est parfaitement clair, j’annonce que je relirai ce livre. J’en reparlerai alors.

***

(Lecteur, lectrice, si vous avez lu jusqu’ici, sachez que l’auteur de ces lignes aura laissé quelques heures s’écouler entre ce qui précède et ce que vous allez lire maintenant. Il pourrait reprendre le tout et créer un pont artificiel entre ces deux moments, mais il entend, sans doute la paresse l’y «motivant », demeurer fidèle aux conditions dans lesquelles sa lecture s’est déroulée au printemps dernier, moment où il a rédigé la petite étude que vous avez présentement sous les yeux.)

Chamberland : poème : mystique athée : distique holorime : Pinocchio


Paul Chamberland est l’auteur de Le dire vrai du poème. J’ai récemment écrit quelques mots au sujet de ce recueil d’essais. Il a été publié au début de l’été dans la collection Chemins de traverse des Éditions du Noroît. Je m’étais promis de relire cet ouvrage. Quelque chose me disait que je n’en avais pas saisi toute la subtilité, que mon compte-rendu était par trop lacunaire, voire fautif. Je n’avais pas tout à fait tort, en tout cas je n’ai pas eu tort de le relire.
Il y a des livres qu’on admire, en partie parce qu’on ne saurait les avoir écrits soi-même. Le livre de Chamberland appartient à cette catégorie. Je le trouve instructif. Il m’initie à des poètes que je connais peu, que je commence à peine à lire et que grâce à lui je lirai beaucoup mieux : Celan et Marina Tsvetaeva pour n’en nommer que deux. Cet essai enrichit mes rapports avec la poésie et surtout, on l’aura deviné, il me fait découvrir la pensée de Chamberland. C’est une pensée riche, celle pourrait-on dire d’un mystique athée.


L’auteur de Le dire vrai du poème a tout intérêt à ne pas mentir. Il n’est pas une marionnette enfantine. En réalité, s’il entretient un rapport avec le mensonge, c’est dans le but manifeste de le contredire : il s’est engagé par la voie du poème à toujours débusquer le mensonge et à le faire taire. Si j’évoque ici la figure du pantin, c’est en raison d’un curieux hasard qui vient allonger le nez de l’auteur sur la photographie que j’ai prise de lui lors du lancement de son livre. Mais comme on le verra à la fin de cette recension, on peut rencontrer à l’occasion, même chez qui se propose de dire vrai, de légères faussetés à vrai dire tout à fait pardonnables.
Dans un bref avant-propos, l’auteur prévient le lecteur. Son recueil contient d’inévitables répétitions. Pour ma part, je ne les déplore pas. Je les ai grandement appréciées. Elles sont peu nombreuses, mais ces reprises sont nécessaires. Elles nous permettent de mieux saisir le propos de l’ouvrage. Variations sur un même thème, elles représentent autant de moments où la pensée et les mots dont elle procède s’éclairent mutuellement. Ainsi en s’étoffant, par le fin tissage des divers éléments qui le composent, le propos gagne-t-il en clarté.
Gagne en clarté, dis-je bien, mais encore faut-il le souligner, il s’agit là d’une clarté qui se gagne, qui se mérite. Chamberland est un poète qui ne fait pas dans la dentelle, c’est un intellectuel, qui plus est un universitaire. La bibliographie à la fin de l’ouvrage ouvre un large éventail de lectures. L’auteur réfère à des ouvrages philosophiques, fait des incursions du côté de la linguistique et de la poétique. Sa pensée n’évacue en rien le politique. C’est du sérieux. Bref, on ne le lit pas sans y mettre du sien. Bien évidemment, il ne cherche pas à se montrer savant, mais pour autant il ne traite pas son lecteur en ignorant. Il le sait capable d’ouvrir un dictionnaire ou une encyclopédie.
En quoi consiste la pensée de l’auteur ?
Sans respecter l’ordre dans lequel on lit ces essais, je tire un fil conducteur qui n’est pas forcément celui que l’auteur proposerait. À partir du novlangue d’Orwell, en l’étendant jusqu’à nous, l’essayiste forge un nouveau concept en féminisant celui de l’auteur de 1984. Chez Chamberland, on parlera donc moins « du » novlangue que de « la » novlangue. De quoi s’agit-il au juste ? La novlangue correspond au discours tel que se l’approprient en le déformant, en le reformant afin de servir leurs fins (faim, soif du pouvoir) les nouveaux maîtres du monde : « Les tyrans comme les oligarques néolibéraux qui sévissent impunément propagent, tirant parti de la clameur médiatique, leur version officielle d’un monde qu’ils prétendent inspirée par de nobles valeurs… ».
Cette novlangue, présentée ici de manière trop sommaire, est loin d’être une vue de l’esprit. Elle ne correspond sans doute pas à un complot finement ourdi, mais elle sert à n’en point douter un indéniable processus de double dénaturation : dénaturation du langage (en le faussant) et dénaturation, si l’on peut dire, de notre humanité (en l’appauvrissant dans tous les sens du terme). Par ailleurs, la novlangue se superpose à un premier phénomène de langage auquel Chamberland tout au long de son essai s’attarde longuement. Il nous apprend que nous, les parlants, règle générale, ne sommes pas conscients d’être des espèces de marionnettes manipulées par le langage. Il montre que celui qui parle est en quelque sorte toujours plus ou moins parlé par la langue, laquelle le précède et lui inspire son dire. Autrement dit, notre pensée est tributaire du langage. Notre discours n’est pas libre.
« Seul, le poème parle » c’est le titre du dernier chapitre de l’ouvrage. Selon Chamberland, pour parler librement, il faut s’en tenir au parler poétique, au poème. Encore faut-il savoir se taire afin de laisser véritablement parler le poème. Cette opération est celle d’un « mystique athée » (dixit Broda, à propos de Celan). Il s’agit d’un dégagement. Le poète se dégage de la mainmise, de l’emprise du langage, afin de s’engager plus avant dans la voix du poème. Du reste, cette opération du verbe serait, selon l’auteur, le seul type de véritable engagement politique qui soit réellement compatible avec la poésie.
J’ai mentionné précédemment l’importance que Chamberland accorde à l’humanité. La double menace qui pèse sur elle réside dans la combinaison des forces nocives de la novlangue et de la terreur. Les camps d’extermination de la Seconde Guerre mondiale ont valeur emblématique, en ce qu’ils condensent symboliquement, dans leur cruelle réalité, l’ensemble des processus de déshumanisation qui entachent notre humanité. Ainsi a-t-on vu avec la Solution finale apparaître un « homme nu et désarmé », un homme dont Primo Levi a décrit l’inhumaine condition. Écrire un poème après la Shoah semblait une aberration aux yeux d’Adorno. Chamberland, mais pas que lui, noue un nouveau pacte avec la poésie. Avec le poème, grâce à ce qu’on pourrait appeler la « grâce » du poème, le « mystique athée » qu’est le poète rencontre « l’homme ramené à la nudité de sa condition […]. Le dire vrai et le dire juste du poème […] concernent cet homme-là. »
Quand le poème parle ainsi, l’homme est en chemin et « … tel vient-il en provenance du poème, mais cette fois en un chemin où il consent à cette insurmontable vulnérabilité qui l’assigne à son ultime vérité. Il découvre que toute bonté ou toute saveur d’humanité ne viennent que de là. »


Voilà, j’en ai terminé avec les choses sérieuses. J’aurais souhaité ne rien éluder, citer des passages riches (ceux des pages 56, 61 et 91 : la liste est beaucoup plus longue), montrer à quel point tout dans cet essai est finement tissé, combien tout y participe d’une seule et même et profonde réflexion : le destinataire inconnu, la rencontre, l’oreille qui écrit, le dire vrai, la bonté, l’humanité, la novlangue et les tyrans : chaque élément ici est nécessaire. Mais, voilà ! On ne peut malheureusement pas tout dire.
On ne peut pas tout dire et il arrive qu’on dise, bien malgré soi, des faussetés. Je veux terminer mon petit laïus avec un amuse-gueule. J’ai parlé du nez sur la photographie, du petit Pinocchio qu’il donne à voir. Revenons-y.
Un de mes grands amis, Gérald Tougas, mon collègue durant de longues années à Granby, un romancier rare et précieux, est une manière de dictionnaire ambulant. Il connaît par cœur les plus belles pages du répertoire. À l’époque, je veux dire avant que nous fussions à la retraite, il me faisait souvent rire en citant un petit distique holorime de Victor Hugo :
« Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,
Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîmes. »
Mon ami affirmait que ces vers étaient de Hugo. Pour ma part, je l’avais appris dans un ouvrage didactique : La poésie, un petit livre de Jean-Louis Joubert, maître assistant à l’Université de Paris. Or voici que Chamberland à la fin de son essai nous apprend qu’ils sont de Desnos. Bien entendu, je restais persuadé du contraire. J’ai donc vérifié. En effet, c’est écrit noir sur blanc, à la page 87 du livre de Joubert, ces vers sont bel et bien de V.H.
Mais l’erreur est humaine. Elle l’est à ce point que je dois m’empresser de remettre les pendules à l’heure. Décidément, on ne peut se fier à personne. Ni à Joubert, tout agrégé qu’il soit, ni au dictionnaire ambulant qu’est mon ami Tougas, ni à Desnos, ni à moi. Vérification faite, contrairement à ce que je croyais, le distique n’est pas attribuable à Hugo, mais bien plutôt à Marc Monnier, un obscur poète comme il y en a tant, une sorte de Pinocchio qui s’amusait avec les mots.

Robert Giroux : Le monde est fou : Récit : Triptyque : 2019

Longtemps, il a été professeur de lettres modernes à l’Université Sherbrooke. Il ne l’est plus. Avec le succès que l’on sait, il a dirigé les Éditions Triptyque pendant plus de quatre décennies. Il a récemment passé le flambeau à une nouvelle équipe. Un passé professionnel impressionnant est désormais derrière lui. Il a pris sa retraite de tout, sauf de l’écriture ; Giroux demeure un écrivain, il est encore très actif. Il a publié de nombreux recueils de poésie et vient tout juste d’ajouter une nouvelle corde à son arc. Le monde est fou est son premier récit, un tout petit livre publié dans la collection t minuscule, chez Triptyque. Tout petit livre qui n’est pas sans grandeur. Je l’ai lu. Je le relis. J’en tire beaucoup de profit, un plaisir aussi que je tiens à partager.
Giroux est un intellectuel qui ne regarde personne de haut, mais que justement, un peu pour cette raison, certains pourraient avoir tendance à dénigrer. On aura pu, par exemple, à l’université où il enseignait, lui reprocher d’étudier la chanson populaire, un art mineur sans intérêt aux yeux de plusieurs, alors que cette forme d’expression est profondément révélatrice de ce que sont nos cultures et nos sociétés. Les chansons rythment notre existence et, comme on dit, en constituent souvent la trame sonore. Ce n’est pas rien.
Populaire. Voilà le maître-mot de ce récit, celui qui définit le mieux le parcours de notre homme, son enracinement, ses engagements, sa profonde probité. Giroux n’a rien trahi de ses origines. Le monde ouvrier l’a façonné, a encadré sa première enfance, son adolescence. Fleur de pavé, Giroux s’est d’abord épanoui grâce à la chanson, la musique, l’école et l’église paroissiale. L’Église, cette mal-aimée, chez cet homme que je devine plutôt agnostique, voire incroyant, a tout de même servi d’écrin à l’une de ses plus constantes passions. Robert a toujours été membre de diverses chorales. Cette activité a sans doute eu sur lui un effet structurant, peut-être salutaire, tel un repoussoir agissant contre les fléaux d’une folie qui justement constitue le centre, le trou sombre de ce récit.
Donc, le monde est fou. C’est ce que dit la chanson. C’est ce que répète le poète dans ce récit autobiographique oscillant entre l’anecdote et la réflexion. Tantôt narrateur, tantôt essayiste, Giroux raconte et analyse, montre la folie tout en commentant ses ravages.
Cet ouvrage est à mon avis franchement réussi. On y trouve un propos qui est riche. Je dis un propos, mais il y en a plus d’un. Propos pluriels à la mesure du parcours de l’auteur. Au départ, alors que tout doucement j’entamais ma lecture, je me suis dit que nous allions passer d’une anecdote à une autre, d’un fait divers d’enfance à un autre petit fait plus ou moins innocent. Or l’innocence n’est jamais innocente. Du moins, pas si l’on entreprend d’en faire le récit. C’est que l’insignifiance ne supporte pas le poids du récit. Un lecteur ne peut pas longtemps s’aventurer sur la passerelle de l’insignifiance, lorsque celle-ci ne part de rien et ne conduit qu’à deux fois rien. L’anodin s’il ne fait pas sens est sans intérêt.
Or les petits riens de ce livre de fil en aiguille en grossissent le cours. En s’additionnant, ils font une somme. Le petit garçon du début grandit. On le trouve sympathique. On s’attache à lui ainsi qu’à son monde (parents, fratrie, condisciples, etc.). Plus il vieillit, plus sa singularité s’accroît du destin de sa collectivité. En revenant sur son passé, l’auteur ratisse large. Il le fait sur un mode discret, sans tambour ni trompette. Avec le fil mince de l’individualité, l’auteur parvient à tisser un ouvrage qui dépasse les limites de sa petite personne.
Le lecteur suit avec plaisir le fil du récit ; il se dit d’abord que tout y est simple. La phrase est simple, les mots sont simples. Et pourtant, il y a là un intellectuel, un universitaire qui n’hésite pas à référer à des auteurs pointus, qui pensent aigu, ont des idées sophistiquées, usent de concepts. Mais lui, avec beaucoup d’art et de maîtrise, écrit de manière tout à fait claire. Monsieur et madame tout le monde pourront facilement lire son récit. Ils y trouveront de la substance. Ils en comprendront l’essentiel. Cela n’empêche pas l’auteur d’être subtil, mais discrètement, sans chercher à le paraître, sans chercher à se faire valoir. Exemple de subtilité que tout d’abord on ne perçoit pas : les mots du tout début, mis en exergue, ceux d’une auteure qui n’est pas la première venue. « La loi de mon écriture m’ordonne de chercher ce que je ne peux supporter de révéler à moi-même et qui cependant est logé en moi. » On ne réalise pas en lisant ces mots d’Hélène Cixous à quel point ils éclairent et annoncent tout ce qui suivra. C’est que quelque chose ronge le cœur de l’auteur, nous l’apprendrons plus tard, lorsqu’il aura le courage d’affronter et de dévoiler cette chose qui fait songer à la corne de taureau qu’évoque Michel Leïris dans L’âge d’homme. La part d’ombre, la folie est cette corne de taureau : l’écriture (quand écriture il y a) procède de la corrida. Qui s’y implique vraiment risque gros.
De toutes les formes d’écriture, la poésie est peut-être celle qui s’avère la plus intime. Elle livre une part de l’être, mais un masque parfois demeure attaché au visage du poète. Il se délivre en des mots qui le masquent. « Tel qu’en lui-même l’éternité [du poème] le change. » Ses mots le disent tout en disant l’autre qu’il est, dans la mesure où, comme le laissait entendre Rimbaud, le « je » de l’écriture est toujours un autre. Or lorsque Giroux poète délaisse le poème pour se risquer sur le terrain du récit, « le miroir des mots » (c’est le titre d’un de ses recueils) agit tout autrement : l’auteur s’expose cette fois-ci à travers des mots qui n’ont plus rien du miroir déformant, ou si peu. Le discours se fait transparent et prête moins à la diversité des interprétations. L’homme qui le profère révèle alors la nudité de son âme. Cela est touchant d’humanité.
Parfois, on pose des gestes malheureux, quitte à faire un fou de soi. Nul n’est à l’abri de la passion amoureuse qui, la plupart du temps, entretient peu de rapports avec l’amour. Elle en rend plus d’un gaga et même fou, ou du moins bête comme ses pieds. Le titre, comme on l’a vu, emprunte à l’expression consacrée, à la chanson populaire. Il est bien choisi puisque la folie est au centre de ce récit. À vrai dire, il s’agit dans Le monde est fou de la folie de quelqu’un qui n’est pas vraiment fou, un homme comme vous et moi qui souffre d’un mal fort répandu, que le lecteur et la lectrice auront peu de peine à reconnaître. Et pourtant, malgré la souffrance, nous sourions. Il nous reste encore un peu d’été à savourer. Dans les jours qui restent, il nous arrivera parfois d’être heureux comme des poissons dans l’eau.

Pierre Nepveu : La dureté des matières et de l’eau : Poésie : Éditions du Noroît : 2015

Pierre Nepveu

La dureté des matières et de l’eau, poésie

Éditions du Noroît, 2015

Voici un ouvrage de poésie et non un recueil rassemblant des pièces hétéroclites, produites au gré d’une inspiration vagabonde. Si vagabondage il y a, c’est plutôt celui du poète. Il se promène au bord du fleuve, y ancre ses réflexions. Tout se passe comme si cette grande masse d’eau reflétait une part de notre histoire collective. Passé, présent et avenir s’y conjuguent. Mais n’allons pas si vite. Suivons tranquillement le poète. Il nous servira de guide. Nous verrons que ce simple mortel, en se pliant au langage des dieux, mêle au profane le sacré, à tout le moins un certain sacré.

Les lieux qu’il hante et qui le hantent sont habités par des personnages inspirés de notre histoire, ainsi que par des individus créés de toutes pièces, l’auteur puisant son inspiration dans les installations du Musée plein air de Lachine, qui nourrissent et élèvent sa pensée.

Le texte se divise en quatre parties. Toutes sont intitulées. Les titres marquent une progression. Après « Méditations au bord du fleuve » et quelques « Petits voyages d’hiver », s’ouvre une parenthèse quelque peu insolite : « Stations Lachine » ; puis, vient une envolée lyrique bien contrôlée, intitulée « Dénouements ». Les titres soulignent une certaine diachronie, un cheminement des corps sur le territoire, une évolution des esprits.

Avec le poète, nous sommes au départ sur les rives du fleuve, dont nous nous éloignerons rarement, puisque le livre, y puisant en quelque sorte son discours, procède tout entier de ce qu’il recèle d’histoire et de savoir dans ses flancs.

Le fleuve passe, immuable dans ses mutations profondes. Le poète plonge son regard dans ses eaux. Il médite. Sur les berges, cependant, et un peu plus loin avec la ville, le monde moderne, nullement occulté, fait également l’objet de sa quête. L’auteur ne fait pas l’économie des temps modernes. Il s’adresse à ses contemporains et leur tient un discours actuel. Sa voix, moderne, s’écarte toutefois des dictats esthétiques d’une certaine modernité. Elle s’apparente à une certaine tradition de sobriété, mettant l’accent sur la justesse de l’expression et de l’imagination. Fénelon, naguère, considérait qu’un auteur ne devait rien « hasarder » qui ne puisse être « entendu » par un lecteur, sans l’obliger à se contorsionner dans les dédales obscurs d’un discours indéchiffrable. Voilà qui n’est pas éloigné des soucis plus récents d’un Caillois : « Je n’ai pas augmenté à plaisir l’obscurité de mes vers. Mais, travaillant dans l’obscur, j’ai cherché la clarté. » Si d’aventure, il arrive au lecteur d’être déboussolé en parcourant les pages de La dureté des matières et de l’eau, cela tiendra à la nature intrinsèque de la poésie, ainsi qu’à la dévorante soif de nommer qui anime les poètes. C’est qu’ils travaillent dans l’obscur. À n’en point douter, Nepveu recherche la clarté.

Le titre de son ouvrage évoque un rapport établi entre les installations et le fleuve qui coule devant elles. Ces œuvres sont des sculptures offertes aux plaisanciers par le Musée plein air de Lachine. En leur présence, le poète assiste à une naissance. Puisant avec justesse dans les ressources de son imagination, Nepveu invente l’étrange dialogue que nouent le fleuve et ces étranges sculptures.

Dialogue spirituel présidant à une plongée dans l’espace et le temps. Par le biais de tableaux divers et de brèves fictions, l’auteur raconte des histoires d’ici et de maintenant, puis remonte le cours du temps, faisant revivre sous nos yeux des pionniers, redonnant naissance à de petits héros dont la grandeur émeut.

Dans un même lieu coexistent le passé « où broutaient encore les fantômes des chevaux anciens et où les signes des hommes s’affichaient en rangées ayant servi de fondements aux espaces habités » et le présent, où « cailloux et gravats » renvoient à leur disparition. Maintenant, en place de ces aventuriers d’antan, « deux ou trois êtres en guenilles [cherchent] pitance ou commerce dans des sacs verts … »

La désolation des lieux, malgré la présence des usagers du parc et les curieuses installations qui les habitent, se répercute dès les premières pages sur le « je » du poème. Ce personnage prend la route. Au propre, comme au figuré. Il semble dérouté, perdu, désabusé. Il contemple le ciel bas et lourd : « Je voyage là-haut, sans grande élévation de l’âme, sans vouloir un éblouissement. »

Plus loin, le personnage fait ses courses dans un supermarché : « La solitude est grande … » Il vient en aide à un aveugle qui désire acheter des cerises. Ce petit tableau banal présente une scène qui, pour prosaïque qu’elle soit, n’en souligne pas moins l’omniprésence d’un certain non-être, néant de sens annihilant nos existences terre-à-terre.

Le tableau suivant poursuit dans la même veine. Cette fois, l’harassement du sens gagne un vieux couple. L’usure a réduit au silence et à une manière de guerre froide, l’homme et la femme, depuis que leur progéniture a quitté le nid familial. Des gestes anodins recouvrent à peine le vide qui menace les vieux amants, maintenant confrontés à une « absence d’avenir ».

Le constat est loin d’être gai. Si l’individu est en proie au malheur, à la souffrance, « des populations entières » connaissent un sort comparable : « La présence du monde se raréfie. » Le poème dont j’extrais ce qui précède, représente sans pathos aucun, les sociétés d’aujourd’hui livrées à la déréliction. Le bulletin de nouvelles annonce un enlèvement d’enfant, sans doute attiré par « le chant de flûtiste d’un désaxé sexuel […], audible seulement par les plus jeunes et venu exciser le bonheur des familles. » Le téléjournal se termine avec un coup d’œil sur la clôture des marchés boursiers : « Un dieu unique préside l’assemblée de fermeture et annonce que le monde recommencera ailleurs, avec une main-d’œuvre plus diligente et à meilleur marché. »

Les autres tableaux de la première partie sont de la même eau. Chacune des pages qu’écrit l’auteur plonge profondément dans l’aventure humaine. Ces pages sont nourries de douleurs et de bonheurs. Une âme a éprouvé la souffrance et connu la joie. Elle médite et communique le fruit de son expérience. Il en résulte un douloureux plaisir de lecture qui n’a pas uniquement trait à la brillance du discours, à la performance d’un poète virtuose usant de toute la panoplie de son arsenal rhétorique et esthétique, mais un plaisir qui, pour comblé qu’il soit par un art de grande rigueur, résulte non seulement de la parfaite adéquation du discours et du propos, mais du propos lui-même, tout saisissant qu’il est de pertinence et de sombre sagacité.

Voici un livre de grande maturité. Un livre dont le propos enrichit le lecteur. Il est écrit dans une sorte d’après. Le narrateur a connu des déboires, a fait subir des souffrances et, en retour, en a éprouvé. Puis, lui est venue une certaine guérison. Quelque chose en lui est réparé : quoique pas tout à fait : « Ce n’est plus le mal qui empoigne le ventre et vide le crâne de ses raisons. Mais quelque brûlure persiste, froide par en dedans, comme la mémoire d’une lame tranchante que l’on voudrait ne pas avoir connue. »

Ainsi isolée, la citation ne rend compte que partiellement de la richesse du passage. En fait, l’ouvrage tout entier est caractérisé par la gravité de ses méditations. Si quelque beauté, évoquée çà et là, produit chez le lecteur un certain sentiment de bien-être, voire de légèreté, l’ensemble livre une vision du monde plutôt sombre. Cette vision agira à la manière d’un aiguillon, lorsque finalement le poète se ressaisira, pour adopter une attitude correspondant alors à une sorte d’héroïsme épicurien.

Cependant, il se sera auparavant conformé à une requête : « Au bord du fleuve, nous étions pris d’un silence plus ancien que nous-mêmes. Notre opacité exigeait un témoignage, sans quoi elle se serait perdue dans la nuit des temps. » Il répond à l’injonction que lui adresse en quelque sorte le paysage du fleuve. Il va témoigner. Il entreprend un voyage dans le temps, afin de retirer des eaux du fleuve la dépouille hypothétique, imaginaire d’un de nos ancêtres lointains. 

Voici donc les carnets d’un dénommé Jean Mongeau. Deux siècles après qu’il ait vécu, cet aventurier ressuscite. Voyageur au long cours, il a laissé derrière lui sa jeune épouse, pour aller gagner ou plutôt perdre sa vie dans les vastes espaces du territoire.

Les paroles qu’écrivent les jeunes amants sont douces et fortes, amoureuses et désespérantes. Elles ont des accents actuels, comme si proférées à l’aube de notre propre siècle. Le poète nous les transmet, leur faisant écho, grâce à une sorte d’alchimie née des eaux mêlées du fleuve et de sa méditation. L’imagination du poète opère une espèce de transmutation. Du rien apparent que lui présente le paysage fluvial, toujours égal à lui-même malgré ses variations saisonnières, le poète suscite des mondes nouveaux, ainsi que des mondes anciens. « Un autre langage naît entre la terre et l’eau, sur les pelouses où le mot « fleuve » s’enlise dans le vert … »

Nepveu produit un récit qui atteint par endroits les proportions du mythe : « Là-bas, les rapides furieux épient le mouvement du monde, un grand cheval d’écume tire le temps à longueur d’année. Il nous rend les mots, les récits, les complaintes, le chant. » Le fleuve inspire au poète une démarche qui fera entendre ces récits, de manière à ce que remonte à la surface une « mémoire habitée ». Tout ceci donne lieu à un voyage : « On entre dans le Vortex ». Ce voyage se fait en tout sens, allant du présent au passé avec la figure de Mongeau, puis atteignant le futur avec le Navigateur. L’un, explorateur du territoire d’antan ; l’autre, découvreur des espaces situés au-delà de la voûte céleste : « Maintenant, c’est un monde d’ellipses et de boucles, et tout voyage en aller-retour. »

Au personnage de Mongeau correspond une suite de poèmes versifiés, qui reprennent, comme dans une mise en abîme, les thèmes précédemment abordés en prose. Mongeau souffre, éloigné de sa femme. Mais il souffre également d’une brûlure intérieure qui le propulse au-devant, dans les lointains horizons d’une quête sans fin qui ultimement s’arrête lorsqu’il perd pied et glisse sur une pierre. Son corps tombe à l’eau ; son âme en allée adresse à sa chère Marie une requête : « Berce-moi, […] je voyage sous des poids immenses. » Enfin, tout comme le poète le fera à la fin de son récit, Mongeau demande pardon.

Mongeau, tombé dans l’eau noire de la mort, se situe maintenant de l’autre côté du miroir. Tout comme ce personnage, le poète vient à la rencontre de son propre miroir, qu’à son tour il cherche à traverser. Un miroir opaque se dresse en face de lui, tel un mur. Ce mur est précisément celui d’une installation (intitulée Mur de Chine), elle aussi reproduite dans l’ouvrage. Ce nouveau périple, variation des précédents et de ceux qui suivent, mène le poète à la découverte de soi et des autres. Si en plongeant dans le fleuve horizontal, il est entré tantôt en relation avec les disparus lointains du passé, cette fois-ci, grâce au mur dressé à la verticale, l’expérience est tout intérieure. Elle le conduit au fond de lui-même. Il « appuie [son] crâne » contre l’installation et « fonce dans la matière noire. » Il y « avance en aveugle », pénètre les arcanes de sa propre noirceur et entend alors pleurer son frère, « l’être jumeau, l’alter ego toujours déjà perdu. »

Pour l’astronaute, qu’on découvre plus loin, pour ce Navigateur faisant l’objet d’une nouvelle sculpture, et donc d’un nouveau récit, la limite se trouve dans une autre dimension, située au-dessus de nous. Cette fois, « le ciel est un mur. » Comme c’était le cas pour le « je » du poème, le Navigateur entend quelque chose en collant son oreille au vide des espaces sidéraux. Il entend « l’écho déchirant de voix très anciennes […] encore audibles dans le sifflement du vent » cosmique. Plus encore, le pilote s’écarte dans « le bleu noir absolu » de ces lointains univers. Le voici « sorti de la sphère des hommes et du cercle infernal du temps. » Pour lui, l’espace n’est pas infini, car « le ciel est un mur. » Il faudra, par conséquent, revenir sur la Terre, puisqu’il sait maintenant que la « seule expansion possible sera en dedans. »

Or, de retour parmi ses semblables, transformé par l’épreuve de la solitude qu’il a connue au milieu de la multitude des comètes, des constellations et des exoplanètes, se sentant « plus vieux que Mathusalem, » il déclare être « plus seul [qu’il ne l’était] dans les plaines rugueuses de Kepler. » Il se situe dès lors « au-delà de toutes les terreurs » terrestres. Ayant prospecté dans les territoires des « Grandes Ourses et des Cassiopée », il cherche maintenant à affronter l’espace du dedans.

À la fin, dans « Dénouements », le poète, dont on a rencontré les avatars : Jean Mongeau et le Navigateur, en vient à la conclusion qu’il « faudrait un grand lit de silence. » Si, çà et là au cœur de l’ouvrage, le discours fait l’objet de dénonciations (« Tout s’est perdu dans les phrases et les célébrations » : « une connaissance qui ne trouve pas ses mots et qui n’est peut-être que […] savante ignorance… »), le discours est maintenant réhabilité. Car il faut : « Recommencer. Réapprendre. » Tourner la page, en écrire de nouvelles. Une sorte d’hymne s’élève, qui célèbre la prose, qui la convoque. Anaphorique, ce mot : prose, ouvre la plupart des dernières pages du livre ou se dissémine en leur sein : « Prose pour briser le cadenas du destin… » « Prose pour dérouler les romans… » « Prose pour la petite fille devenue femme dans une tornade de dentelles… » etc.

Le miroir a été traversé. Une lutte nouvelle s’entame. L’anaphore encore se fait entendre, comme pour donner du cœur au ventre : « Prose pour recommencer. » « Prose pour ouvrir la porte et continuer. »

Après avoir fait souffrir et éprouvé lui-même la cruauté de l’existence, le « je » du poème demande pardon. Ainsi se termine l’ouvrage.

Ouvrage soutenu, s’il en est. Dont la langue et la pensée sont elles-mêmes soutenues. Ouvrage nourri par l’expérience et la méditation. Savant sans argutie. Discrétion de la voix de l’auteur, jamais tonitruante, jamais débridée, même lorsque le lyrisme final voit le poète se redresser dans la poursuite assumée de son aventure humaine.

Livre riche, avons-nous dit : œuvre profonde et véritablement admirable.

Louis-Jean Thibault : Le cœur prend lentement mesure du soleil : Poésie : Éditions du Noroît : 2017

Si, ainsi que l’écrivait Breton, « la poésie se fait dans un lit comme l’amour », on peut sans doute se permettre d’en lire là où bon nous semble, en emportant avec soi, par exemple, un recueil même dans les gradins d’une piscine municipale.
Ce jour-là, je venais de recevoir par la poste, une enveloppe contenant quelques beaux livres, offerts par un ami que je salue ici. Parmi ces derniers, il y en avait un qui m’interpellait tout particulièrement. La magnifique photographie que l’on voit sur sa couverture était sans doute à elle seule responsable de la forte attirance que je ressentais à l’endroit de « Le cœur prend lentement mesure du soleil ». « Responsable à elle seule », peut-être pas tout à fait. Jouait également dans cet effet la composition de la couverture, parfaitement équilibrée, dans ses proportions et dans le choix de la couleur des larges bandes encadrant et mettant en valeur l’œuvre si puissante d’Yves Laroche, à qui l’on doit également six autres photographies illustrant le recueil avec autant de pertinence. Celle de la couverture, j’insiste sur ce point, se marie de manière remarquable avec le titre non moins remarquable du recueil. Rarement titre n’a été à ce point en phase avec une œuvre. On remarquera qu’il s’agit ici d’un parfait alexandrin, ce qui lui confère une indéniable solennité, dont la majesté est accrue par la lenteur qui s’y déploie et les mots, quasi intemporels et fort chargés de sens, qu’on y trouve : « cœur », « mesure », « soleil ». Mais soyons prudents, n’allons pas trop vite. Ne donnons pas d’entrée de fausses impressions. Solennité et majesté pourraient faire penser au Perse des ambassades et du Nobel. Il n’y a là aucune espèce de rapport. Reprenons.
Ayant à passer une heure dans les gradins de la piscine où j’accompagnais ma petite-fille, j’avais fourré dans mon sac ce livre de Jean-Louis Thibault. Il se trouve que j’ai le plaisir de ne pas connaître ce poète. J’arrive à lui, et lui vient à moi, en totale virginité, ce qui me permet de parler de son travail en toute liberté. Mais devant ce livre, je préférerais me taire, non pour passer sous silence ses cinquante poèmes, mais plutôt pour souligner l’état de recueillement dans lequel tant de beauté me plonge. Silence respectueux renforcé par la crainte d’une spoliation, comme si peu importe ce que j’en dirai maintenant, je raterai la cible, j’en suis certain, et ne parviendrai pas à rendre justice à cet ouvrage que je tiens, on commence à le réaliser, en très haute estime. Retournons donc à la piscine où ma petite-fille fait ses longueurs.
Je suis donc dans les gradins. Je sors de mon sac le recueil de Thibault. D’abord j’ai la curiosité de regarder les photographies de Laroche. C’est un photographe dont, grâce à Facebook où il est actif, je connais déjà le travail admirable. Une fois encore, je suis impressionné. Mais ce n’est qu’en lisant les poèmes que je réaliserai à quel point la collaboration est réussie. Le livre est sur mes genoux. J’en conviens, du fait qu’elle est dans un bâtiment où le moindre cri est répercuté, la piscine municipale est loin d’être l’endroit idéal pour une lecture qui est d’abord et avant tout affaire de silence. Maître mot ici, celui de silence. Rapidement, les vers l’imposeront. Ils produiront leur effet sans presque aucun délai. Si la poésie était une drogue, et dans une certaine mesure elle l’est, je dirais que la poésie de Thibault est bien particulière. Son effet est quasi immédiat. Cette drogue impose le silence, elle diffuse en son lecteur un très lent opium, j’entends par là qu’elle produit une profonde vague méditative. Ce n’est pas un effet lénifiant, il est plutôt englobant. Les vers de Thibault n’hypnotisent pas, ils éveillent, nous ouvrent à une sorte de large compréhension, celle d’un territoire intérieur. Maladroitement, je tente de dire ici que la parole de ce poète a un poids, qui n’est pas fait de lourdeur, mais de signifiance.
Dès le premier poème, lu et relu, qu’assurément je relirai, me voici émerveillé, touché, non par ce qui serait mièvrerie ou lyrisme facile, mais par une manière de justesse, de parfait équilibre entre ce que l’on pourrait appeler les éléments constitutifs du poème. Lesquels, me demandera-t-on ? Je répondrai vaguement : musique, image, sentiment, réflexion, qualité du lexique oscillant entre simple et moins familier, mais jamais cliquant ou ostentatoire, et finalement propos. Je dis propos afin de souligner que ce que dit Thibault vaut non seulement par la manière, mais également par la matière. Il y a là matière à réflexion. Nous sommes installés dans de la signifiance.
On se souviendra de Nerval, plus particulièrement du début de son poème intitulé « Fantaisie », je cite : « Il est un air, pour qui je donnerais / Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber ». On voit ici à l’œuvre le principe de l’élection, pour ne pas dire celui du palmarès. Le jeu des préférences est sans doute un peu bête, voire idiot. Il préside dans tous les prix ou distinctions honorifiques. Si y jouer pouvait avoir quelque sens, je proposerais le quiz qui consisterait à dresser une liste des vingt-cinq ouvrages de poésie les plus marquants publiés au Québec depuis le début des années cinquante. Le défi est de taille. De très grands poètes ont produit chez nous des ouvrages considérables. Vous avez déjà fait votre choix ? Ce n’était qu’un premier choix. Comme on le fait dans les émissions de variétés, il faut maintenant éliminer 5 candidat(e)s. Au prochain tour, 5 autres. Puis encore 5. Mais ce n’est pas terminé. Parmi les 10 restants, encore une fois on sélectionne 5 poètes. Pour ma part, j’ai joué le jeu. Thibault fait toujours partie de mes finalistes. Il a tenu le coup : « il est un air, pour qui je donnerais… »
De tels procédés sont limités. Il convient plutôt de s’en tenir au discours, de l’étoffer, de commenter, de critiquer, d’expliquer pourquoi ce recueil suscite à ce point mon adhésion, mon enthousiasme. Ce n’est guère facile. Je préférerais m’en tenir au silence, voyant en ce dernier un des plus forts effets produits sur le lecteur que je suis par ce recueil. C’est que sa parole est pleine et qu’elle remplit totalement l’esprit de qui l’accueille. En réalité, cette parole accueille son lecteur, est affaire de rencontre et d’échange. « Cadastre » est le titre du premier poème. Je lis : « Te voici maintenant au mitan de ta vie, / Reclus à l’intérieur d’une vaste maison. » Que le poète s’adresse ou non à lui-même, lui-même ici, c’est également nous, les lecteurs. Hugo : « Ah ! insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Donc, « Te voici maintenant au mitan de ta vie, ». Voilà qui est dit en toute simplicité. Or les deux alexandrins qui ouvrent le recueil l’inscrivent d’emblée dans une tradition. Cette tradition passe inaperçue ou presque, mais c’est dans la mesure où justement elle opère encore. Notre poète ici est moderne sans chercher à en faire la démonstration. La sobriété sert son propos et ce propos, je l’ai dit, est riche.
Un homme est au mitan de sa vie. Il est dans sa maison. Il écrit de la poésie. Il parle fréquemment du poème, mais sans insistance. Le poème est un des éléments de sa vie, parmi les plus importants. Il ne vit pas seul, mais avec sa compagne et leurs enfants. Dans les 25 premiers poèmes du recueil, l’homme parle de « Ce que retiennent les murs » (c’est le titre de la première section de l’ouvrage). On croira à me lire que tout cela est fort trivial, il n’en est rien. À l’intérieur des murs de cette maison, il y un homme qui vit avec les siens, or comme pour nous tous, cet homme abrite en son esprit une intériorité. C’est dire que, dans la matérialité de sa maison, se trouve cet homme dont la spiritualité est affaire de sentiments, d’angoisse, de réflexions et d’écriture. Une vie n’est jamais strictement matérielle. La richesse du propos tient à ce phénomène. Notre poète est un être sensible et aimant, qui pense, et qui doit par moments se retirer dans une pièce de sa maison afin de faire silence, afin de laisser place à l’élaboration du poème de sa vie, car vie et poésie chez lui sont en effet indissociables : « Tu as voulu le plus parfait silence. / Aux proches qui partagent ta vie, / Tu as demandé : oubliez-moi pour quelques heures, / Ma tête se sépare de vous et se détourne, / Je n’appartiens qu’à cette lancinante mélancolie / Qui rive ses yeux sur la blancheur alternée / De la page et des étoiles. »
Le poète est dans sa maison et sa maison est sur la Terre et la Terre, dans l’univers. Sa réflexion, son poème, embrasse tous ces aspects de l’être au monde. Il y a également la mer : « L’unique voyage maintenant est celui qu’il fait, à l’été, / Pour rejoindre la mer. De quel autre horizon / Aurait-il besoin ? » Ces vers, je les emprunte à un poème qui figure dans la dernière partie de l’ouvrage intitulé « Proches confins ». Nous sommes maintenant sortis de la maison et le regard embrasse le monde qui entoure la maison, ses arbres, la cour, le territoire, et ses proches confins, le fleuve et l’océan.
Malheureusement, puisqu’il faut me résoudre à clore maintenant ce commentaire, je dirai le regret que je ressens d’avoir si peu et si mal dit au sujet de ce recueil. Ce n’est pas fausse humilité, c’est plutôt conscience d’avoir été réducteur. Certes, on aura compris mon enthousiasme. On en prendra la mesure dans le silence admiratif que chaque page m’a imposé au fil de ma lecture. Que de beaux poèmes, ici ! Comme ils sont évocateurs, comme ils sont profonds dans leur propos et admirables dans leur phrasé ! Je dirais que ce sont de véritables bijoux, mais ce mot, parce que galvaudé, me paraît inapproprié, qui ne parvient pas à assembler en son sein les multiples qualités auxquelles je songe.
Hier, en fin de journée, je lisais des pages magnifiques dans « L’écharpe rouge » d’Yves Bonnefoy. Refermant le livre, j’ai repris celui de Thibault. Qu’on me comprenne bien, en passant du premier au deuxième, je n’ai ressenti aucune dénivellation. La qualité du second est tout à fait à la hauteur de celle qu’on rencontre chez Bonnefoy. Toutefois, force est d’admettre que notre Québécois est d’un abord plus facile. Ses obscurités sont rares et somme toute plutôt claires.
Enfin, je n’ai pas l’honneur de connaître Louis-Jean Thibault, cela viendra peut-être un jour. Pour l’heure, je m’en tiendrai à cette recommandation, elle n’a rien de mercantile (personne ne me paye) : courez à la librairie la plus proche. Cette poésie est faite pour vous.

***

Afin de souligner en quoi le recueil de Thibault me paraît digne d’intérêt, j’écrivais plus haut le mot « signifiance ». Aura-t-on compris combien je tiens à l’opposer à de l’insignifiance, à la gratuité d’un babil insouciant et facile ?

Je ne veux pas insister, mais comme je le mentionnais, je suis conscient d’avoir laissé dans l’ombre peut-être l’essentiel du propos de cet ouvrage. Bien sûr, j’ai fait allusion à la prosodie plutôt parfaite des vers de ce recueil, comme quoi un certain, je dis bien un certain classicisme de forme, une telle solidité langagière, contribue grandement au caractère de « signifiance » de cet ouvrage.

La qualité d’une œuvre tient entre autres à la parfaite adéquation de son propos et de sa forme expressive. Celle-ci étant, particulièrement ici, indissociable de celui-là, je peux difficilement dire, sinon en ne tranchant pas, ce qui de l’expression ou du propos a si rapidement emporté mon adhésion. C’était et c’est encore, on l’aura compris, les deux à la fois.

Je viens d’ouvrir au hasard le recueil du poète. Ce que j’ai lu ravive ce premier sentiment que j’ai ressenti, d’admiration il faut en convenir. Mais qui admire, ne soyons pas trop humble, est en position d’admirer, se présente en vis-à-vis de l’objet en position de gémellité. Sa réceptivité est telle que la clef de l’œuvre opère sur lui comme en une serrure, elle lui ouvre la porte du désir qu’il a précisément de cette œuvre. Ce qu’elle a à offrir, il est en mesure de le recevoir. C’est Baudelaire au concert s’émerveillant d’entendre la musique de Wagner et déclarant que le maître n’a produit rien de moins que l’œuvre musicale que lui, Baudelaire, renfermait dans son propre esprit. Je ne prétends pas que j’aurais pu écrire les poèmes de Thibault, je dis seulement que s’ils m’ont à ce point touché, c’est parce qu’ils expriment des sentiments qui m’habitent profondément. Ils me tendent un miroir où je me reconnais.

Un sens moral évident apparaît dans certains poèmes. L’homme qui cogite pèse le pour et le contre de ses faits et gestes. Son cœur, c’est le cas de le dire, prend tout à fait la mesure du soleil. Est-il pour nous, insectes sur la boule ronde (je ne sais à quels Voltaire ou Pascal j’emprunte cette « boule ronde » !), est-il pour nous ici-bas plus pertinent symbole du divin que le soleil ? Et j’entends par divin, non pas quelque Dieu créateur et juge ultime de ses créatures, mais cette chose en nous qu’on appelle conscience. La conscience ne prend pas l’existence à la légère. La poésie de Thibault avec la précision de sa diction et la profondeur de ses réflexions s’adresse à nous tous. Jugez par vous-même. C’est, page 42, le poème que j’ai lu ce matin.

SOLEIL DANS UNE PIÈCE VIDE

Efface. Raye en toi toutes les peurs.
Le jour qui vient n’est qu’un autre jour.
Un point mobile sur la courbe sans borne
De l’espace et du temps. Le cadre des fenêtres
Capte à ton insu l’énergie que lui verse le vert
Des érables bordant les frontières de la cour.
Dans ce vide voyage la lumière,
Qui s’arrête ici, sur les murs de la chambre.
Se décompose sous tes yeux. Tu peux
Toi aussi t’arrêter, desserrer les poings.
Tu ne dois pus rien à personne.
Au bout du compte, les dettes du cœur,
Tu les as rendues cent fois plutôt qu’une.
Repose-toi. Tes enfants bientôt surpasseront
Ton ombre. Les décrets, les sentences, espères-tu,
À tout jamais sur toi sont abolis.

Pierre Nepveu : L’espace caressé par ta voix : Poésie : Éditions du Noroît : 2019

Hugo écrit les vers suivants :

Jeanne parle ; elle dit des choses qu’elle ignore ;
Elle envoie à la mer qui gronde, au bois sonore,
À la nuée, aux fleurs, aux nids, au firmament,
À l’immense nature un doux gazouillement,
Tout un discours, profond peut-être, qu’elle achève
Par un sourire où flotte une âme, où tremble un rêve,
Murmure indistinct, vague, obscur, confus, brouillé.
Dieu, le bon vieux grand-père, écoute émerveillé.

Un siècle et demi après Hugo, c’est, comme on le verra plus loin, en recourant à une sorte de futur antérieur que Nepveu écrit ce qui dans son cas est loin de ressembler à un Art d’être grand-père. À vrai dire, le lien qu’on peut établir avec Hugo ne se situe pas où on pourrait l’attendre, pas dans une candeur faite des émerveillements que procure à qui vieillit une descendance à peine sortie de son berceau. Si le premier pose un regard attendri sur les petits qu’il chérit, le second va bien au-delà du bonheur et des joies que lui offre sa petite-fille. La pensée, le sentiment de Nepveu s’aventurent au-delà du présent où sa petite Lily entame son existence. Le présent du poète déborde, aborde le rivage lointain d’un temps à venir, alors que lui sera diminué, réduit en cendres dans une urne. Or, la petite vivra. Devant cet avenir qui sera le sien, le regard du poète se fait aujourd’hui prospectif, la couve d’affection, se fait précautionneux. Ce faisant, il jauge à l’aune de l’épanouissement où l’enfant s’ouvrira au monde ce qu’il en sera de sa propre finitude, sa fermeture à lui, sa disparition.

Comparer ce nouvel opus au recueil tardif du vieil Hugo, c’est surtout constater que chez le premier les verbes sont encore tout à fait majeurs, ce qui n’est pas le cas avec l’autre. L’un est impressionnant, l’autre négligeable, en tout cas négligé par la postérité, tapi dans l’ombre des Contemplations et autres Feuilles d’automne. C’est aussi constater une nette similitude, non pas de style, mais de qualités expressives et de ressources poétiques. Il y a dans L’espace caressé par ta voix des passages où les vers sont en effet comparables à ce que Hugo çà et là a écrit de plus beau, notamment sur le sentiment de sa fin, que même dans sa prime jeunesse le poète sut exprimer de manière remarquable.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi, sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

Victor Hugo publie ces vers alors qu’il n’a que 27 ans. Nepveu aujourd’hui n’est plus un jeune homme. Il écrit : « … à mesure que la fête s’agrandissait/je retrouvais ma face cachée, celle/qui ne se présentait jamais aux assemblées/et qui faisait le guet derrière mes yeux ». En maints passages de son recueil, une sagesse inquiète, doucement auréolée d’inquiétudes, dans un déclin de lumière, m’émeut et fait songer à ce que chez Hugo on retrouve parfois : une parole qui fait sublime une ombre s’allongeant sur le sol devant soi entrouvert.

J’ai dit plus haut que le poète se projette dans l’avenir. C’est au futur antérieur qu’il s’adresse à sa petite-fille : « tu auras tiré un voile sur le temps gris/pour entrer dans le domaine de l’amour ». Deux citations sont mises en exergue, qui ouvrent l’ouvrage. La première est de Rachel Korn : « Dans les marges de la page/s’enflamme la lumière pourpre/de toutes choses non encore advenues,/de toutes choses qui meurent. » La seconde est puisée chez François Charron. Lorsque je l’ai lue, je l’ai trouvée quelque peu farfelue. Après avoir parcouru une première fois le recueil, cette impression s’est estompée : « Des souvenirs qui épousent mon ombre débarquent du futur. » C’est effectivement ce qui se produit dans les poèmes de ce recueil.

La première section s’intitule « Avenirs ». C’est depuis ce temps du devant de soi que le poète s’adresse à sa petite Lily. Elle est née en 2016. Cela est loin dans mon esprit, mais je songe à André Breton. Est-ce dans L’amour fou ou ailleurs ? Il s’adresse à sa fille Aube. Il termine son texte en lui disant ceci que je n’ai jamais pu oublier : « Je vous souhaite d’être follement aimée. » Or si mon souvenir est bon, cette lettre s’écrivait, elle aussi, au futur antérieur, je veux dire depuis un point situé dans l’avenir. « Avenirs » téléporte donc l’enfant et son grand-père dans le futur : « tu me verras peut-être assis à ma table,/[…] acharné à t’écrire ma dernière lettre,/mon testament des possibles, mon hymne au futur/déjà passé ». La seconde section du recueil s’intitule « Intervalles ». Elle est constituée de 28 poèmes. Je dirai pourquoi je considère que L’espace caressé par ta voix regroupe deux ouvrages distincts et ne constitue pas, à proprement parler, un seul et même ensemble de textes poétiques.

La particularité des livres de poèmes de Nepveu, c’est du moins ce que j’ai constaté chez les plus récents, c’est qu’ils sont conçus de manière tout à fait originale. On me dira qu’on peut en dire tout autant de la grande majorité des livres de poésie. En effet, mais leur originalité repose souvent sur des écarts et des différences comparables. Leurs poèmes sont semblables en cela qu’ils s’éloignent des mêmes normes. Ils ont en commun ce que j’appellerais un même type d’originalité. La poésie de Nepveu procède autrement. Il recourt à une autre méthode. Qu’on songe par exemple à Lignes aériennes. Ce livre évoque l’histoire de l’aéroport de Mirabel. Les poèmes qu’on y trouve prennent appui sur un phénomène de société, un monde concret, pistes d’atterrissage, expropriations, etc. Plus récente, La dureté des matières et de l’eau s’articule autour d’installations, de sculptures exposées en plein air, face au fleuve, à Lachine. L’auteur produit des œuvres qui sont à la fois personnelles et impersonnelles, où de l’intime affleure parmi une réalité sociale commentée, en tout cas jamais occultée.

Avec le recueil qui paraît cet automne, Nepveu réussit un nouveau tour de force, procède encore une fois de manière inattendue, « originale ». Il réalise dans la première partie de son recueil un saut dans le temps qui est particulièrement efficace, qui lui permet d’enjamber dans la temporalité l’espace qui sépare le récent passé de Lily, ainsi que le moment présent où s’écrit le poème, du futur où, en perspective cavalière, la femme adulte sera en mesure de refaire à l’envers le parcours accompli avec son grand-père.

Est-ce là un procédé ? Un artifice ? Une simple trouvaille qui, pour compliquée qu’elle soit, n’a que l’avantage d’une facile séduction ? Évidemment, ce qui pourrait sembler être de l’ordre du jeu obéit ici à une nécessité intérieure, intrinsèque au mouvement de l’âme qui anime le poème tout entier, et au premier chef le poète lui-même. Cette espèce de dédoublement (où deux êtres, une fillette et son grand-père, se métamorphosent en ce qu’ils deviendront) permet au poète d’exprimer de manière pérenne le sentiment qu’il a de la précarité des choses humaines. Plus particulièrement, il sème sur le parcours prochain de la petite les témoins lumineux de ses poèmes, de ses pensées bienveillantes, comme des sentinelles de sa présence, forte même au milieu de son absence à venir.

Le poète voit ce qui sera, par endroits le commente au passé. Son regard traverse le temps dans tous les sens. Ainsi voit-il la petite maintenant presque une femme : « alors je te vois sortir de ta chambre,/fugueuse aux ongles de rubis, oubliant/tes jouets décolorés par l’usage/et tes poupées qui n’ont plus d’yeux, là/par la quatrième porte de ta maison et derrière toi/ton père et ta mère accoudés au vent/qui te voient fréquenter les violences du monde. »

Le poète (le « je » du poème est, n’est pas et est davantage que Nepveu : il est « l’insensé qui crois que je ne suis pas toi » de Hugo), le poète, donc, s’imagine en l’an deux mille trente-quatre : « Mon absence future est remplie de ta voix,/je me demande quelle langue tu parles/et si l’une d’elles te fait rêver quand tu racontes/ton grand-père et la maison aux quatre portes. »

Cette maison aux quatre portes étaye mon propos, à savoir qu’il y a chez Nepveu cette faculté qui le fait s’emparer d’un motif (ici une maison de poupées, celle de l’enfance de Lily) pour élaborer à partir de ce point sa pensée, son discours. Lignes aériennes ou installations dans un espace vert, Nepveu puise dans ces réalités concrètes de quoi nourrir son imaginaire, étoffer sa rêverie ainsi que son propos.

La première partie de ce recueil est fort impressionnante, tout à fait réussie. C’est du solide, de la grande poésie. La palette de l’auteur est large. L’inventivité est au rendez-vous ; la fantaisie par endroits survole des abîmes. J’aimerais formuler les choses autrement, moins platement. Pour dire tout le bien que je pense de cette œuvre, ne sachant faire mieux, qu’il me suffise finalement de laisser tomber cet aveu : en lisant et relisant ces pages, je me suis souvent surpris à entendre mes propres émerveillements, à souffler tout haut des ho ! admiratifs. Je pourrais recopier ici de nombreux poèmes, tous plus forts les uns que les autres, dont les qualités d’écriture sont du plus bel effet. Je me contenterai de donner à lire un des plus brefs.

Quand tu déposes tes mains douces sur la table
un après-midi de mai dans un effluve de soleil
encline à séduire l’humeur des hommes,
n’oublie pas que devant toi celui qui parle
et te dit son amour a connu ses propres angoisses,
qu’il a marché sur des sentiers pauvres et broussailleux
et qu’il doute encore de sa propre substance,
ne crois pas que son corps ne soit que force
quand ses genoux fléchissent et que tous ses creux
implorent, entends sa voix se casser dans les aveux,
elle qui vient d’un silence plus grand
que l’empire des grammaires et des contes
et ses phrases toujours au bord de se rompre
sont les filles d’une tendresse qu’il n’a pas connue,
songe que c’est ce défaut aussi qui le fait homme.

Le titre du recueil vient d’un vers emprunté à la deuxième partie. « Intervalles » s’écrit, s’inscrit dans le temps présent. Curieusement, le grand-père et la petite ont quitté le livre, non pas sur la pointe des pieds, mais subrepticement, en quelque sorte congédiés par l’auteur qui passe maintenant à tout autre chose. Cette fracture m’a étonné. Rupture de ton et de propos, changement d’univers, de réalité. La vie d’un homme n’est pas une. Elle peut être faite de cloisons plus ou moins étanches, d’aventures diverses : elle part parfois dans toutes sortes de directions. Le grand-père affectueux peut donc également être un homme d’âge mûr désirant célébrer l’amour et l’afflux de vie que lui procure la présence de la femme qu’il aime. Il n’en demeure pas moins qu’une unité est rompue, qu’une coupure aurait été en quelque sorte atténuée, si le poète avait proposé cette section en tant que supplément, texte autre, livré à part du premier. La chose est d’autant plus curieuse que le titre du livre provient, comme je l’ai mentionné plus haut, de cette deuxième section. L’espace caressé par la voix n’est pas l’espace de la petite et ce n’est pas non plus sa voix enfantine qui caresse ce nouvel espace. Suis-je pointilleux ? Sans doute le suis-je. Mais loin de moi l’idée de restreindre la portée et la pertinence de ces 28 poèmes. Ils font entendre un autre son de cloche. Ils désorientent d’abord par la dissonance qu’ils introduisent dans le recueil, mais ils entraînent le lecteur dans un nouvel espace, celui où l’amour semble apaiser, réconcilier celui qui a fait « des trous dans le paysage » et qui par moments semble repris par l’ancienne souffrance, tout balloté encore qu’il est dans les « allers-retours du rire/et du sanglot qui [lui] fissure le crâne ».

***

Suite :

Décidément, un livre nous travaille. Un livre travaille en nous, même après et dans certains cas, surtout après qu’on l’ait refermé. Voici que dans ma rêverie s’ouvre à nouveau depuis quelques jours L’espace caressé par ta voix.
Cette sorte de fracture qui m’apparaissait entre les deux parties du recueil, maintenant voilà qu’elle s’atténue et que même j’en viens à perdre la vision que j’avais d’elle. Je me dis, après mûre réflexion, que si la chose est en cet état, c’est que l’auteur en a décidé ainsi, et qu’il savait sans aucun doute ce qu’il faisait. Voici comment maintenant je m’explique la chose.
Le poète a écrit d’abord au futur antérieur, dans l’espace pourrait-on dire de l’après son séjour sur Terre. Il a écrit une lettre à Lily. Puis, se tournant vers la femme aimée, il a entrepris dans l’intervalle (justement Intervalles est le titre de la seconde section de son recueil), d’écrire en se situant dans le présent qui le sépare de l’après.
Autre chose, je tentais sans y parvenir de qualifier cette rigueur qui me paraît être une constante dans ce que je connais de la poésie de Nepveu. Cette rigueur, je l’identifiais comme étant une marque d’originalité, j’aurais pu dire une approche distincte. J’aurais pu parler d’une méthode consistant à joindre le « concret social » (le monde physique) à ce qu’il y a de plus intérieur en nous, nos sentiments, et notamment ceux du poète lui-même. Un autre terme aurait pu également me venir en aide, celui d’unité.
Si une fracture m’arrêtait dans ma lecture, m’imposait de constater que deux œuvres cohabitaient dans le recueil et que l’on aurait eu intérêt à mettre ce phénomène en évidence, c’est que le principe d’unité dans chaque section y est rigoureusement respecté. Or l’auteur en publiant le tout dans un même ouvrage a pris la peine de faire confiance à son lecteur, lui a même fourni dans le titre donné à sa seconde partie une manière d’indice, en tout cas, tout ce qu’il faut pour comprendre que l’ouvrage offre un tout, un ensemble en deux volets : le premier, comme je l’ai dit, écrit à partir du point de vue de l’avenir ; le second, écrit dans cet intervalle qui justement l’en sépare.*

Paul Chanel Malenfant :Il n’y a plus d’après : Poésie : Éditions Le Noroît : 2019


Il n’y a plus d’après de Paul Chanel Malenfant se présente comme un tombeau. C’est un tombeau qui se referme ou plutôt s’ouvre sur la vie de deux amants. La mort de l’un entraîne la mort de l’autre qui malgré tout lui survit. En hommage, en « devoir de mémoire », le poète rassemble les fragments épars de la vie que laisse derrière lui son amant. Ainsi se souvient-il des souvenirs de celui qu’il a tant aimé. Il évoque sa vie, celle de l’enfant « en costume marine/petit matelot posant/aux marches de l’escalier/de la maison de Pointe-au-Père/entre les géraniums et les dahlias. » Il nous le montre quelques années plus tard, en mai 68, lisant L’être et le néant, un mégot pendu à ses lèvres. Draguant aussi des « éphèbes éphémères » dans « les ruelles ombreuses/du Transtevere nuit tombée ». Et comment ne pas être ému par cette image de l’homme penché sur son piano, jouant « les Nocturnes/de Chopin les Valses de Brahms/mouvement lent de tes épaules/de ta nuque se balançant/au gré du vent effeuillant l’air… » ? Ému, car ce qui domine dans ce recueil est une immense et triste tendresse. Le poème, pourrait-on dire, est celui d’une vie. Paul Chanel Malenfant ne laisse pas celle de l’être aimé s’envoler sans lui offrir une dernière gerbe de poèmes. Cet homme qu’il a aimé, à notre tour il nous le fait aimer. Et pour ce faire, il convie d’autres voix qu’il ajoute à la sienne. Dans cette « cérémonie des adieux », son chant, qui à lui seul est tout entier et plein, s’augmente du chant d’autres poètes et écrivains. Au fil des poèmes, il tisse à même son discours amoureux les mots d’une trentaine d’écrivains, et ce, sans compter les divers emprunts dont son recueil est parsemé, je songe tout particulièrement aux trous de verdure d’un certain « Dormeur du val » évoqué çà et là. Tout cela pour dire que ce recueil est une œuvre belle et raffinée, qui vaut par la richesse de sa culture : maintes références y sont faites à l’art, celui des peintres et des sculpteurs, à la musique, aux textes sacrés…Mais là n’est pas l’essentiel. Il y a dans ce recueil quelque chose de profondément universel. Ce n’est pas uniquement un seul être qui meurt, mais à travers lui, ce sont tous les hommes, toutes les femmes. Le désastre personnel de la mort de l’être cher fait écho à la mort des autres. Est dressée en parallèle à la sienne la mort collective, historique, celle des victimes de la barbarie et des guerres. « Une croix gammée brille/à la veste vernie des naufrageurs. » Et que dire de l’intime ? Je suis tout particulièrement sensible aux passages suivants (les pages 80 et 81) ; ils disent la ressemblance et la dissemblance qui unissent les amants.

tu étais de la foi
de Thomas d’Aquin
j’étais du pari de Pascal
me croiras-tu si je te dis
moi l’impie
le mécréant
moi le petit juif
de ma grand-mère maternelle

que je m’ennuie de toi
quand tu priais pour moi

Je crains bien n’avoir rien dit qui témoigne suffisamment de la beauté de cet ouvrage. Elle est certes relative au contenu, au geste d’adieu qu’adresse celui qui reste à celui qui n’est désormais plus là. La beauté, la souffrance du deuil, nous tous pouvons l’éprouver. Mais les exprimer comme le fait ici le poète n’est pas donné à tous. La poésie de Malenfant est belle et accessible, elle s’ouvre à la vie, à la mort. On admire cette poésie pour sa force, son intensité, son lyrisme, sa retenue, sa fragilité, son honnêteté, sa tendresse et sa grande maîtrise.

Jonathan Charette : Ravissement à perpétuité : Poésie : Éditions du Noroît : 2018


Le propre de la poésie résiderait entre autres dans sa faculté d’étonnement. Double étonnement, celui du poète posant un nouveau regard sur le monde, celui du lecteur découvrant le monde à travers la vision du poète et, bien entendu, le redécouvrant dans ce qu’il donne à entendre, c’est-à-dire sa parole même, étrangère et familière à la fois.Ravissement à perpétuité : en peu de mots, ce titre exprime l’étonnement dont il vient d’être question. Dans notre éblouissement, nous sommes pris en otage par les beautés du monde, par ses laideurs également. Ravis, comme dans l’enchantement. Ravis, comme dans la séquestration : « lorsque le présent kidnappe la pensée ».Le poète Jonathan Charette est de ceux qui relèvent les manches. Il se réveille dans son atelier, des outils sont à ses pieds, vite il se met à la tâche. Le chaos représente à ses yeux un immense chantier. Il est de la race des constructeurs. Après un titre si engageant, qui semble offrir une large et belle promesse d’avenir, le poète cite en exergue des vers d’Aimé Césaire : « J’ai marché sur le cœur grondant de l’excellent printemps ». Difficile de ne pas sentir ici se lever un vent d’enthousiasme. Cette excellence place le livre du jeune poète sous l’enseigne encore une fois de l’ouverture. Charette a remporté avec ce titre le prix Émile Nelligan. J’étais curieux de lire son ouvrage, d’y aller prendre un certain bain de jouvence. Quelle n’a pas été ma surprise dès la première page de me retremper, me semblait-il, dans les eaux tumultueuses, certainement généreuses d’une poésie que j’avais, avec le temps, un peu perdue de vue. Voilà qui me rappelait le choc d’une révélation, celle naguère produite par la découverte des Illuminations de Rimbaud.Je ne parle pas d’imitation, mais d’une force restée intacte à travers le temps, retransmise, et que certains poètes se sont réappropriée. « Quand l’aurore repeint mon visage, je chasse les étoiles endormies sur moi. Mes yeux d’ébriété cherchent une pitance depuis l’annulation des miracles. » Ainsi débute le premier poème du recueil. J’y vois de la substance, une riche palette, un propos riche de sens. D’emblée, nous voici inscrits à la suite du poète dans une quête, une recherche. Les ivresses artificielles n’étant d’aucun secours, il faut nourrir nos âmes d’exilés, sur lesquelles aucun miracle n’exerce plus ses fonctions de nourriture spirituelle.Il n’y a rien de juvénile chez le plus récent lauréat du Nelligan. Certes, il y a de la jeunesse, à vrai dire de la puissance, ainsi que des ressources langagières et imaginatives hors du commun. Un renouvellement même d’un certain surréalisme, non celui de l’écriture automatique, dont souvent nous aurons pu déplorer une certaine gratuité, voire une décevante facilité. Mais le surréalisme dans ce que Breton appelait, si mon souvenir est bon, ses « forces vives ».Le poète a écrit un poème narratif. Si je suis frappé par la générosité du verbe, je le suis également par l’abondance des verbes l’action qu’on y trouve. On se dirait emporté dans une entreprise d’ordre épique. Le « je » du récit est homme non seulement de paroles, mais également d’action. Il agit, il est engagé dans un combat. Pour ses travaux, des outils ne suffiront pas, il lui faut des flèches, des armes, j’allais dire « miraculeuses ». « Il devient impérieux de venger ces êtres. » Lesquels ?Que raconte ce poème narratif ? S’il y a des verbes, il leur faut des sujets, en l’occurrence des personnages, car une histoire sans personnages n’est pas une véritable histoire. D’abord, il y a le « je », celui qui raconte. L’aurore vient de repeindre son visage. Il se réveille et avec lui nous nous éveillons à son poème. Il est dans son atelier. Une histoire se déploie dans l’espace. Il est donc dans son atelier, il entreprendra sous peu des travaux. « Or, les travaux promettent une fatigue inouïe : il me faut le secours d’un être sans faille. » Cet être sera un enfant, son apprenti. Ce personnage est présent au début du recueil et le sera jusqu’à la fin, la dernière partie du recueil lui étant consacrée. Mais entre temps, nous aurons fait la rencontre du Prince muet, d’un bourreau qui « traîne un cumulus qu’il vient d’avaler », d’un « tu » qui est peut-être un avatar du « je », d’un pygargue bleu, compagnon du « je », mais également du « tu » (est-ce le même aigle ?), enfin, il y a une panoplie de personnages dont certains surprennent plus que les autres, je veux parler des plantes carnivores et des fleurs, dont la « plus fragile, celle qui gêne la nuit par sa candeur », prend la parole et tient un émouvant discours. Mais ce n’est pas tout, à cette myriade de personnages s’ajoute la constellation de personnes bien réelles, pour la plupart décédées, celles qui occupent le panthéon de la littérature. Sont évoquées çà et là les figures tutélaires ou en tout cas emblématiques de quelques grands poètes. Hölderlin, Saint-Denys Garneau, Byron, Keats, Whitman, etc. Présence aussi des contemporains, rappeurs ceux-ci : Tupac, Kendrick Lamar, Notorious B.I.G.Mais l’histoire ? me demandera-t-on, qu’est-ce que raconte ce poème narratif ? Eh bien, force est d’admettre que cela ne se résume pas. Du moins pas facilement. Mais en gros, je crois déceler une aventure collective. Des groupes d’individus sont harcelés par les forces policières. Ce sont des marginaux, des malheureux, laissés-pour-compte, drogués, prostituées, mais aussi des révoltés qui prennent la rue et manifestent. Ils partent d’un point a, leur malheur, et tendent de toutes leurs faibles forces dans la direction d’un avenir meilleur. L’apprenti a beau s’exiler — doit-on y voir un renoncement, un abandon ? — le recueil est encadré par des paroles d’ouverture, celles de l’excellent printemps de Césaire (le printemps de la jeunesse ?) et celles magnifiques du poète : « Apprenti, accepte ton héritage : l’émerveillement constant. » Pas ou peu de nihilisme dans ce livre.Un mot sur la qualité de l’écriture de Charette. Si l’on s’en tient uniquement à ce que sont et contiennent des phrases, c’est-à-dire des mots agencés d’une certaine manière, ce qui me paraît digne de mention en ce qui a trait à l’écriture de Charette, c’est la justesse de son lexique, son parfait équilibre entre mots familiers et mots appartenant au registre soutenu. Ces deniers sont peu nombreux, l’auteur n’en abuse pas et jamais ne s’en sert à d’autres fins que celles nécessitées par son propos. Autrement dit, il ne s’agit pas pour le poète d’orner son discours en plaquant çà et là de brillants apparats. Quant à la phrase de Charette, elle est loin de souffrir d’anémie. Nulle indigence ici, mais au contraire un subtil maniement du phrasé, fin et solide à la fois. En maints passages, le lecteur est emporté par l’ample phrasé du poète, capable d’ériger et de soutenir des structures complexes et fort variées. Ce ne sont pas là des qualités négligeables, d’autant que, forces expressives des plus convaincantes, elles soutiennent le propos avec efficacité.On pourra en dire autant des images. Elles sont éclatantes, rafraîchissantes, puissantes surtout, tel que cela convient à une épopée. Elles vont de pair avec les verbes, elles contribuent à l’entraînement, telle une force qui nous pousse vers l’avant dans la lecture du poème. Elles composent une histoire protéiforme, ou plutôt faite de symboles, de pièces diverses, puisant aux sources nombreuses et variées de l’imaginaire du poète : elles offrent, pour reprendre des mots qu’on peut lire à la première page, une « courtepointe sublime ». Ainsi y a-t-il dans cette poésie quelque chose qui est de l’ordre du kaléidoscope. On voit beaucoup de couleurs, ce qui est dit prend souvent une forme curieuse, c’est quelque chose qui est de l’ordre d’un rêve éveillé. Nous sommes à vrai dire dans le merveilleux, mais c’est un merveilleux qui, comme tout merveilleux digne de ce nom, ne fait jamais abstraction de la réalité. Rugueuse, comme le disait Rimbaud, il ne s’agit rien moins que de l’étreindre.La poésie s’apprivoise poème après poème. Il en va de la poésie comme de la musique, qu’on n’écoute pas distraitement et une fois seulement. Ce qu’on aime entendre, on y revient. De même faut-il revenir aux poèmes, et en faisant ainsi nos classes auprès d’eux en faire finalement des classiques. Je crois que la poésie de Charette abordera, comme disait l’autre, aux époques lointaines. Pour ma part, j’y reviendrai, tant m’ont séduit certains passages. L’auteur est doué. Même ses rares jeux de mots ne peuvent être taxés de facilités : « Avant la déclaration sans serment », « les belligérants n’observent que les dérèglements ». Des beautés pleuvent dans ces pages : « Une averse s’abat sur nous. » « La pluie bénit la dépouille de Walt Whitman qui vagabonde près d’ici. » Charette a le don de la formule heureuse. Dans le poème intitulé « La poursuite », il écrit : « Face au danger, les virages serrés nous transforment en anamorphoses. » Don de la formule, oui, mais c’est peu dire. Le poète propose un univers poétique cohérent, tour de force, maîtrise fine et soignée de ses constituants pour le moins baroques. Ses poèmes, expressifs à souhait, sont parfaitement dosés. Charette, un petit Char, pourrait-on dire. Mais notre nouveau Nelligan est un géant, sa poésie est celle d’un Viking capable de délicatesse. Délicatesse, celle par exemple où dans la dernière section de son recueil il nous offre, comme sortis de ses propres « Feuillets d’Hypnos », des fragments éblouissants. J’ai cité le dernier : « Apprenti, accepte ton héritage : l’émerveillement constant. » En voici pour terminer quelques autres : « Demande à l’éclair d’aiguiser tes sens malgré le risque de combustion. » « Prends ta boussole encore chaude et enterre-la vivante dans la marée. » « Ne confonds pas l’urne avec l’atoll où tu es né. »

Yves Laroche : Fulgurites ou l’effet haïku : Poésie : Éditions du Noroît : 2014

Il avait fallu à Yves Laroche qui décidément ne laisse rien au hasard, mais qui sait merveilleusement en tirer profit, beaucoup de minutie pour agencer et recoller avec autant d’intelligence des petits bouts de papier, en un lent travail dont a résulté son tout premier recueil. L’alcool des jours et des feuilles relevait du tour de force, manifestait agréablement le souci formel de l’auteur, une certaine propension au jeu, ce qui chez lui ne relève en rien de ce qu’on pourrait identifier comme un manque de sérieux.Avec son deuxième recueil, Laroche accomplit à nouveau un tour de force. L’univers étant contenu, exprimé, commenté en un nombre fort restreint de vers. Cette posture poétique, à la suite de Jacques Brault, le poète l’appelle l’effet haïku. Pour citer Brault à nouveau, disons que Laroche maîtrise l’art de « rester court ». Ses poèmes sont brefs, le recueil l’est tout autant. Qui le lira en un éclair ne sera pas foudroyé par sa beauté. Il faut y mettre du temps et méditer longuement à travers tout le blanc qu’offre la page. Ce n’est pas du gaspillage de papier. C’est de la lenteur et du silence, de l’espace offert à la réflexion et au ravissement.Une vieille tradition est renouvelée. Pas de haïkus ici, mais de brefs poèmes où l’on retrouve justement l’effet haïku. La parole nomme les choses, décrit notre monde, souligne des détails, des aspects de notre quotidien. Le poète semble animé par une sorte de détachement philosophique. Il n’y a dans le verbe du presque haïku de Laroche aucune forme de débordement possible, pas de lyrisme, mais de la retenue, de la poésie au compte-gouttes, une dureté de stalagmite. Pierre sur quoi lapidaire se grave le poème. Une vieille tradition, mais que les modernes honorent encore. On n’a qu’à penser aux ouvrages de Robert Melançon, poète auquel Laroche a rendu hommage en dirigeant en 2007 un collectif sur son œuvre.Je le dis approximativement, n’ayant à la campagne où je suis que ma mémoire sur quoi me fier, il me semble que les poèmes de Melançon, de vrais haïkus ceux-ci, sont plus « naturalistes » que ceux de Laroche. Il y parle des animaux, des phénomènes naturels, pluies, vents, rayons de soleil, choses aussi du quotidien : un jardin, un mur, une cour-arrière. Tandis que chez Laroche, l’idée me paraît évoquée par l’idée elle-même, et non suscitée par la description de l’objet ou la scène croquée sur le vif. Par exemple, ce pastiche de Char (identifié comme tel) : « L’hésitation/la blessure la plus rapprochée/du silence ». Ou encore : « Les étoiles/incarnation/du futur antérieur ». Il y a de quoi réfléchir. Ces mots, ce n’est pas n’importe quoi. Et encore : « Vieillir : /intérioriser/l’horizon ». Et je pourrais citer aussi ceci, qui n’est pas sans me troubler profondément (par la pertinence et la profondeur du propos) : « Vient un temps où/le désir se confond/avec le souvenir ».Mais je m’en rends compte. Cette impression n’est qu’une impression ; elle est due, je crois, à la précision des mots et des pensées de Laroche. À vrai dire, il y a dans son recueil autant de nature souriante qu’il y en a chez Melançon (j’écris toujours de mémoire, tandis que sur les eaux froides du lac vient de se poser un petit groupe de canards : les livres du poète sont chez moi, à la ville). Oui, les deux poètes sont souriants et les deux sont intelligents, mais l’abstraction, je crois, prédomine chez le plus jeune. Poésie de l’intellect, oui, mais de l’intellect sensible, amusé et qui s’amuse à dire les choses comme il les dit. Il y a de l’humour dans ce recueil. J’en veux pour preuve les vers suivants : « Les pensées de la voisine/ont filé/à l’anglaise ». Et : « En état d’ébriété/il peint les rêves/de son grand-père ». Le recueil se termine même sur une note plutôt amusante ; j’y vois, je ne sais trop pourquoi, un trait d’esprit digne d’André Breton : « Une inconnue essaie de me convaincre/que je ne suis pas/Yves Laroche ».Ce recueil si bref, je n’ai pas souligné suffisamment ses mérites. Outre la composition remarquable (sur chaque page, un titre : il chapeaute deux poèmes brefs ; les liens qui les unissent sont fins), outre la maîtrise de la forme brève (nulle défaillance, nulle facilité, nulle afféterie), ce qui me séduit c’est la capacité qu’a le poète de varier à ce point le parcours qu’il propose. Dans son Art poétique, le trop poussiéreux Boileau, du moins aux yeux de certains, écrivait : « Heureux qui, dans ses vers, sait d’une voix légère/Passer du grave au doux, du plaisant au sévère ! » Cette leçon, accommodée aux exigences actuelles, n’a rien perdu de sa pertinence.J’ai déjà dit ce qui me plaisait, l’agrément que me procure cette poésie. Je terminerai en donnant quelques exemples de sa profondeur, afin d’illustrer non pas sa sévérité, mais sa gravité : « Le rêve s’évapore/avant de toucher/terre ». Je ne commente pas. « Je mesure mon éloignement/à l’ordinaire/de tes yeux ». Pour obtenir pareil résultat, un romancier noircirait toute une page, montrerait le retour de l’homme dans sa maison, décrirait le regard éteint de celle qui l’accueille si froidement. Des richesses de cet ordre, voilà ce que l’on trouve dans ce petit recueil. Il divertit, il enrichit ses lecteurs. Ce n’est pas rien. « Le Tibet/emblème de la poésie/ce lieu sans lieu ». Je me tais.