SOMMAIRE BLOGUE DÉDÉ BLANC-BEC 4476:HOME:BLOG

Emmanuelle Cornu : Trois tours de cordons : Nouvelles : Éditions Druide : 2021 : 168 pages

Il arrive que les communiqués de presse soient vraiment bien faits. On voit difficilement alors ce qu’on pourrait ajouter à ce qu’ils disent. C’est le cas en ce qui concerne celui qui présente le petit recueil de nouvelles d’Emmanuelle Cornu, lequel recueil à vrai dire est loin d’être petit. Rarement, en effet, découvre-t-on un monde aussi densément peuplé. Je dis peuplé, mais n’entends pas ici la quantité de personnages qu’on y rencontre. Ce qui le peuple, ce sont des sentiments, des situations, du vivant. Ça grouille de vie dans les trente-trois nouvelles de ce recueil.

Donner la vie n’est pas chose facile. Parfois le cordon ombilical s’enroule trois fois autour du cou de l’enfant. La mort rôde. Naître ne va pas de soi. Il y a des petits anges qui ne se rendent pas à terme. Lorsqu’un enfant survit au traumatisme de la naissance, rien ne dit que sa mère sera en mesure de veiller sur lui, d’en prendre soin. L’épuisement menace les mères. L’ombre de la dépression jette parfois sur elles un épais linceul. Elles sont mortes à la vie ; l’enfant subit les contrecoups de leur abattement.

Quatrièmes de couverture et communiqués de presse sont parfois de précieux alliés. On a intérêt à les lire attentivement. Sauf que voilà, les seconds ne parviennent pas aux lecteurs non-professionnels. Ce qui ne les empêche pas de deviner, d’avoir l’intuition que certains livres ont de toute évidence été conçus dans les entrailles d’un auteur ou ici d’une autrice, qu’il est dans le cas de ce recueil lié de très près à ce qu’elle a vécu, à ses propres expériences. Il faut leur faire confiance, les lecteurs sont souvent attentifs. De petits signes ne manquent pas de les aiguillonner. Comme, par exemple, ici, la dédicace. Emmanuelle Cornu dédie son livre à ses parents. Cela va presque de soi, une pensée pour les parents en tête de livre est assez fréquente. Mais ce n’est pas tout. Le recueil est aussi offert à « Mathilde, mon ange-fille … » Après avoir refermé un livre, il n’est pas rare que nous le parcourions à nouveau, que nous en remontions le cours jusqu’à ses toutes premières pages. C’est alors qu’une telle dédicace livre toute sa portée. Car cette Mathilde est bien importante pour nous lecteurs. À quelques reprises, cette petite a pris place dans les nouvelles. Elle survole l’ensemble du recueil ou en tout cas, elle est sans doute sa figure la plus marquante, la blessure la plus parlante de tous ces petits récits.

Cette intuition qu’auront les lecteurs est confirmée à l’intérieur du recueil, quoiqu’on le sache fort bien la frontière entre fiction et réalité, même si elle n’est pas étanche dans les ouvrages littéraires, est difficile à délimiter. On ne sait jamais à quel point le « je » de l’auteur s’immisce dans celui du narrateur. Lorsque nous lisons ceci : « Mathilde est morte le 12 novembre 2013 », est-ce bien de la Mathilde de la dédicace qu’il est question ? Rien ne nous interdit de le croire. Tout nous incite à le penser. Du reste, Emmanuelle Cornu ne s’en cache pas. Dans les dernières pages du livre, conformément à la politique éditoriale de la maison, l’autrice se présente. Elle précise que son livre rend hommage à son fils adoré ainsi qu’à son « ange-fille, [sa] fée fugueuse, libre comme l’air. » Elle ajoute : « L’écriture me lie à la Terre et me garde en équilibre. Quand la vie me fout des claques, je transforme celles-ci en histoires. »

Et quelles histoires !

Quelles transformations la fiction induit-elle dans la transposition de ces claques ? Nous, lecteurs, n’avons pas à en être informés. Notre intérêt se situe bien ailleurs que dans la vie privée de la nouvelliste. Il s’agit pour nous de laisser agir sur nous toutes ces histoires. Comme l’insinue l’autrice dans sa courte présentation, ces histoires désormais nous appartiennent. Toutes sont prégnantes. Elles ne peuvent laisser personne indifférent. Âmes sensibles, surtout ne vous abstenez pas ! Ce livre est dur, mais sa dureté nous fait du bien.

Le recueil est divisé en trois parties. Chacune contient onze nouvelles. Chacune porte un titre. Ces titres, un peu à la manière de certains vers du célèbre Coup de dés de Mallarmé — interrompus, espacés, puis reprenant plus loin leur cours —, se lient et lisent de manière à former un énoncé. La cohérence de ce dernier est assurée par le propos du recueil : « Rupture », « De », « Comportement », tels sont les titres. La quatrième de couverture reprend du reste cette formule. Il y est question d’«anges déchus, en rupture de comportement». Ces anges déchus se rencontrent dans certaines nouvelles et effectivement, ils sont en rupture de comportement. Je ne mentionne cette particularité des titres qu’afin de souligner l’aspect concerté de la composition du recueil, ainsi que l’intérêt marqué par l’autrice pour le travail sur la forme. Il y a du jeu dans l’écriture d’Emmanuelle Cornu. Elle a beau nous entraîner dans des terrains marécageux, des « infernaux paluz » comme disait Villon, sa plume fait montre d’une évidente joie créatrice, d’une impressionnante inventivité.

Certaines nouvelles se présentent, pourrait-on dire, en « rupture de comportement ». J’entends par-là qu’elles rompent avec un certain usage, une certaine norme. L’une d’elles, « Hosanna, kamikaze », étonnante par son contenu, surprend également par la disposition de ses mots disséminés sur la page, de manière à former des phrases courtes, énumératives, se succédant sur des lignes brèves, occupées par un mot, deux mots ou un peu plus. Sur trois pages, deux petits paragraphes contenant plus d’une ligne. L’un est constitué d’une ligne et demie. L’autre, de quatre lignes à peine.

Une autre nouvelle fonctionne à l’identique, à un détail près : aucune phrase, aucune ligne ne se terminent par un point. Et c’est sans point final que le texte prend fin. Pourquoi ? Est-ce là un jeu gratuit ? Pas plus qu’en poésie ce qu’on appelle vers libres. Je ne suis pas certain que le morceau, « Accueillir Églantine », serait aussi percutant si sa forme n’était pas en « rupture de comportement ».

Dans « Shape of my heart », titre emprunté à Sting, un dispositif formel pour le moins original est au service d’une histoire relatant un chagrin d’amour. De très courts paragraphes, on dirait presque des strophes, sont suivis d’un commentaire isolé par le blanc de la page, justifié au centre de la ligne, à l’image d’un titre, mais à la différence d’un titre cet énoncé apparaît non pas au-dessus du texte, mais plutôt sous lui.

Ceci à titre d’illustration

Ailleurs, la nouvelliste recourt de manière insistante à l’anaphore. Du début à la fin de textes courant sur trois ou quatre pages, elle répète en début de paragraphe la même formule. Le texte liminaire commence ainsi : « … pendant ce temps, ». Chacun des courts paragraphes suivants reprend les mêmes mots. Plus loin dans le recueil, ce procédé est à nouveau utilisé : « Faut pas me demander […] ». À la toute fin, dans une des nouvelles les plus souffrantes, chaque paragraphe commence par « Ma première fois. »

On constate sans doute que j’accorde beaucoup d’importance à la forme du recueil, à ses caractéristiques matérielles. C’est que cela n’a rien de négligeable. Lorsqu’un auteur ou une autrice se préoccupent à ce point des aspects formels de l’écriture, lorsque le résultat est aussi convaincant, négliger de le mentionner ferait injure à une part importante de la nature du travail de l’écrivain.

Les qualités de ce recueil sont diverses. Elles tiennent entre autres à la maîtrise et à l’inventivité de l’écriture, à la rigueur qui se rencontre dans le maniement de la matière verbale, dans la solidité de la structure. Mais la cohésion de l’ensemble serait chose plutôt vaine si ne venait la redoubler la cohérence rencontrée au niveau du contenu, car c’est à une vision du monde que nous convie Emmanuelle Cornu, c’est bel et bien au monde réel que nous ramènent ses fictions, à des sentiments qui s’incarnent dans des personnages qui ont ici statut de personnes humaines.

La grande unité du recueil va de pair avec la cohérence du propos, bien que dans l’ensemble fassent irruption çà et là des textes étonnants par leur facture et leur propos, se présentant un peu comme des hors-d’œuvre, sur la raison d’être desquels le lecteur choisira ou non de s’interroger. Les deux avant-derniers, par exemple, entreprennent une incursion du côté d’une certaine forme de critique. Leur thématique est littéraire, concerne l’univers du livre et de l’écriture. Ces textes possèdent une charge caustique. D’ailleurs, souvent la ou les narratrices de cet ouvrage carburent à la colère.

Ça grouille de vie dans ce recueil. Or la vie, qui parfois est belle, est souvent insoutenable, si bien que l’autrice octroie peu de place au « parfois » relatif du bonheur. En revanche, sa plume ressemble au scalpel du bon vieux Flaubert. Cornu trempe sa plume dans les paies vives. Elle écrit avec du sang. Le sang coule abondamment dans certaines de ses nouvelles, notamment dans la première.  Ses tout premiers mots : « … pendant ce temps, Estelle se purge, assise sur la cuvette souillée des toilettes de l’urgence. Sa culotte, inondée, traîne sur le plancher. L’infirmier lui a demandé d’y fixer une serviette hygiénique, question de contrôler le flux mortel, puis de cogner à sa vitre pour des comptes rendus ponctuels. Les fausses couches sont ainsi traitées. Fausses couches. Menstruations forcées. Fauche-bébés. »

Estelle est en état de choc, en proie à des visions d’enfer, ou visions de limbes : elle « imagine tous ces embryons mis en pièces, flottant à la surface d’un océan de merde, de pisse, de sang, de sperme et de papier hygiénique, fracassant leurs chairs à vif aux parois des égouts, cherchant en vain leur mère, se reconnaissant et se cramponnant les uns aux autres comme de petits aimants, de petits amants, se consolant de se retrouver ainsi seuls, loin de la chaleur originelle. »

Cette fausse couche est un drame personnel qui, pour malheureux qu’il soit, ne pèse pas lourd dans la balance des tragédies universelles : « Il y a pire ailleurs, des enfants meurent chaque seconde, des guerres éclatent aux quatre coins cardinaux, la perte de son enfant ne perturbera certainement pas le cours de la Bourse. Minuscule début de vie trop vite évacué, son bébé n’habitera jamais que la mémoire de ses parents. Et creusera un fossé entre eux et le reste du monde. »

Il y aura des variations dans le recueil sur cette perte qui est loin de n’être qu’un thème littéraire. Rodney Saint-Éloi énonce dans les premières pages de son plus récent ouvrage, Quand il fait triste Bertha chante, un curieux paradoxe, il écrit : « Ceci n’est pas un livre. C’est un cerf-volant qui trace la voix de Bertha. Testament d’une mère à son fils. » On pourrait ici formuler des propos analogues. Emmanuelle Cornu a écrit un livre qui lui aussi, d’une certaine manière, n’est pas un livre. Ou qui pour l’autrice est davantage qu’un livre. Livre écrit dans le vif de ses propres blessures. Livre de deuil, testamentaire, d’une mère à sa fille. Livre où s’élève quelque chose comme un cerf-volant. Estelle, le personnage, est en état de choc. La personne de l’autrice a connu un choc identique. La narratrice, enfin l’autrice, écrit que « sa poussinette s’est fait pousser des ailes ! Elle flotte au-dessus de sa mère et voudrait bien lui caresser le visage, impossible, une frontière les sépare temporairement. »

Cette fois-ci, dans cette première nouvelle, le couple est hétérosexuel. Jacques, le conjoint d’Estelle, souffre lui aussi : « Son ange-fille, touchée par sa tristesse, lui effleure les cheveux et l’embrasse sur le front. Jacques sourit. »

Qu’elle soit ou non clairement identifiée, Mathilde est l’un des personnages récurrents de Trois tours de cordons. Employer le terme de personnage pour la désigner n’est pas un non-sens, bien que ce petit être n’ait jamais eu d’existence. Mathilde n’a jamais été une personne à part entière, mais prétendre qu’elle est un être imaginaire, cela serait émettre une fausseté. Par son absence, elle hante sa mère autant sinon plus que si elle avait vécu. Elle est ange-fille. Du livre où sa mère l’accueille, elle est pour ainsi dire l’une des petites merveilles.

Dans un très beau texte, Mathilde réapparaît à la faveur d’une rêverie. Sa mère est au jardin, elle tente de se changer les idées en y faisant de menus travaux. Peine perdue, telle une idée fixe, un gros chagrin se colle à son âme, « sa fille lui manque, c’est ça, l’absence de sa fille lui déchire les entrailles, c’est ça, sa Mathilde, tenue au creux de sa paume, n’a jamais existé, c’est ça, son nom n’est inscrit nulle part, aucun acte de décès, aucune pierre tombale ne témoigne de son passage sur cette planète. » Il y a dans cette nouvelle quelque chose qui est de l’ordre du merveilleux. L’absente est tout à fait présente. La « petite virgule cartilagineuse et sanguinolente », cette « épure d’enfant », cet enfant-embryon revient auprès de sa mère, à ses côtés, invisible.  Comme dans la première histoire, son âme vit. Comment dire autrement ? Ce n’est peut-être pas une question de foi, peut-être uniquement une prérogative de la fiction. Une autrice a beau dans l’une de ses nouvelles faire dire à l’une de ses narratrices qu’elle ne se consolera « pas en pensant que des ailes ont poussé sur le dos de [son] enfant », dans une autre nouvelle, elle ne peut s’empêcher de l’imaginer « flottant au-dessus » d’’une autre narratrice. C’est ainsi qu’on verra ailleurs Mathilde filer « telle une fusée » : elle « massacre les champs magnétiques, touche aux nuages et redescend, plus forte, plus joyeuse, Mathilde, telle une météorite, percute un tronc d’arbre et explose. »

Tout dans ce recueil ne tourne pas autour de ce petit personnage. Tous les récits ne sont pas, en raison de son absence, aussi touchants et émouvants. Certains offrent des scènes quasi idylliques. Je songe notamment à une scène d’enfance. Un garçonnet s’amuse dans la cour. Il est seul. Il explore son territoire. Il fait de nombreuses découvertes, amasse des trésors. Soudain, il aperçoit des crocus qui pointent leurs oreilles violettes hors de la neige. Il les dégage. Mais le voici rapidement en proie à une vive inquiétude. Il les sait en danger, exposées au froid, aux intempéries. Ingénieux, il trouve la solution à son problème. Dans ses poches sont les trésors qu’il a ramassés. Avec ces menus objets, « cailloux, bouchons, tessons, châtaignes, coquilles d’escargot, roues de tracteur miniature », il érigera un rempart autour des petites plantes. Rafraîchissant !

Oui, pour une rare fois, un peu de soleil, de quoi faire sourire lecteurs et lectrices. Cela procure un léger moment de répit. Mais l’autrice a d’autres chats à fouetter. Sans misérabilisme aucun, elle s’attaque à la misère. On a vu celles liées au deuil, aux fausses couches. Il y a également les souffrances engendrées par le divorce. La situation des femmes est souvent déplorable, mères déprimées, monoparentales, incapables d’être présentes à de jeunes enfants qui ne pensent qu’à s’amuser. Le temps est long et ne passe pas lorsqu’en milieu d’après-midi un enfant refuse de faire la sieste. On s’impatiente, le maltraite. La vie de bureau n’a rien de drôle. Les enseignants ont de lourdes tâches. Et que dire du désir ? Une femme lesbienne toute chamboulée par une jeune collègue, soudain, un geste, elle prend la main de celle qu’elle aime et la garde dans la sienne, l’embrasse, alors que l’autre tente de se dégager. Moment de trouble.

Dans une nouvelle empreinte de douceur, joliment intitulée du nom de son personnage féminin principal, elle se nomme Mésange, il est question en termes très évocateurs d’une poitrine magnifique. « Mésange est une femme aux seins sublimes. Deux bijoux offerts par sa mère. Nature. Parfaitement, merveilleusement ronds. Blancs, presque écrus. Invitants, éblouissants. Bandants à s’en faire péter la fermeture éclair. Surnaturels. »

Dans une autre nouvelle, pas question pour Valeria d’allaiter son bébé : « Selon Valeria, sa poitrine possède une fonction unique : le plaisir. Elle ne sacrifiera jamais sa jouissance sur l’autel de la maternité. Belle connerie. Si elle pouvait lire l’avenir … se projeter dans sa quarantaine … là où les chairs commencent à s’alourdir, là où l’énergie peine à se renouveler, là où le désir pour l’autre s’étiole … » Cette nouvelle met en scène des parents qui sont des femmes. De même que l’autrice offre dans son recueil la belle scène d’enfant évoquée ci-haut, elle montre ici une attendrissante scène de vie conjugale. Le trio formé de deux mamans et d’un poupon donne lieu à une anecdote charmante et amusante. Les mamans sont complices. Un retournement s’opère. Bébé a soif. À la fin, il boit du bon lait. Encore une fois, rafraîchissant. Mais …

Mais le pire, une fois admis que rien n’aura été pire que le départ précédé de nulle arrivée de Mathilde, c’est, dans deux nouvelles du recueil, l’effet désastreux sur un couple lesbien de la décision prise par l’une des femmes de changer de sexe, de se faire homme. Comment une femme qui aime les femmes peut-elle soudain se convertir en être bisexuel ? Ou comment peut-elle feindre d’être devenue hétérosexuelle ? Alors que sa Fanny devient un Antoine, la narratrice ne sait plus où donner de la tête, elle ignore « comment séduire cet homme. » Elle ne ressent plus aucun désir pour lui : « Ma femme est prisonnière d’Antoine ». Le couple ne résistera pas à cette nouvelle donne. Ce changement de genre donnera lieu à un divorce : « Mon chagrin prend les couleurs de notre époque, révolutionnaire, instable et en constante mutation. »

Je ne savais pas en ouvrant ce recueil que j’y prendrais un tel plaisir. C’est peu dire. M’est avis que des gens frileux seront en le lisant amenés à se familiariser avec « les couleurs de notre époque ». Dans la nouvelle intitulée « Le lac soleil », Emmanuelle Cornu nous fait pénétrer au sein d’une base de plein air ayant vocation d’éduquer les adolescents à risque de déviations sexuelles. Aucune « rupture de comportement » ne peut être tolérée. Ils ne doivent surtout pas quitter le droit chemin. Pour éviter qu’ils n’en dévient, on use de moyens pour le moins déloyaux.

Certains auteurs écrivent dans le but de montrer que … de défendre de justes causes. Ils écrivent pour prouver telle ou telle chose, pour dénoncer ceci ou cela, mettre au parfum, intervenir dans les débats. Cela est de bon aloi. Tous et toutes cependant n’y parviennent pas avec autant de succès qu’Emmanuelle Cornu, où la chose semble se faire de surcroît, par la seule force interne de la fiction. Dans cette nouvelle, sans prêchi-prêcha, sans que la thèse ne dépasse du jupon de la fiction, l’autrice nous présente des aspects condamnables de notre société actuelle, répressive, conservatrice. Elle le fait en racontant, en faisant confiance au pouvoir de la fiction. Parfois dans ses nouvelles les narrateurs laissent s’échapper un jugement, un constat. Ils s’inscrivent alors tout naturellement dans le récit. Au lecteur de s’interroger sur la portée de l’œuvre, de découvrir par lui-même des significations dans ce qui lui est raconté. Cornu ne nous tient pas par la main. Elle cède l’initiative à ses lecteurs et lectrices. Du temps de La Fontaine, on ajoutait à ce que l’on avait d’abord raconté. De nos jours, la morale à la fin d’une fable est superfétatoire. Nul besoin d’insister.

Simon Roy : Fait par un autre : Roman : Les Éditions du Boréal : 2021 : 232 pages

232 pages tout simplement captivantes, dont l’intelligence est remarquable. 232 pages offrant un plaisir croissant de chapitre en chapitre, si bien qu’à la fin, on voudrait que cela se poursuive encore. L’auteur raconte une histoire troublante, et ce, pas seulement parce que dans les dernières pages il fait mention d’un véritable malheur. Un malheur sur la nature duquel je refuse de m’attarder. Il a trait à l’inéluctable, dont personne n’est à l’abri, pas même le plus doué des écrivains. Roy a écrit un merveilleux ouvrage. L’heure est aujourd’hui à la célébration.

J’ai dit que ces pages sont captivantes. Voici en quoi. Elles nous présentent des personnages hors-norme, des originaux, comme disait l’autre des détraqués. Ces derniers évoluent dans le domaine de l’art. Ce sont des faussaires. Leur activité soulève des questions passionnantes. Si le roman de Roy est un « page-turner », ce n’est évidemment pas en raison des rebondissements de l’action, quoique … certains passages du roman prennent des allures de roman policier, je veux parler entre autres de celui où le héros, Réal Lessard, fuit les États-Unis. Il traverse la frontière, cherche à se terrer dans les Laurentides. Il est menacé de poursuites judiciaires, des enquêtes ayant mené à établir les liens étroits qu’il entretient avec un marchand d’art frauduleux.

Si je parle de « page-turner », c’est que tout dans ce roman a de quoi piquer notre curiosité. C’est avec à-propos que l’auteur interroge et analyse la question du « faux » dans le domaine de l’art. On le suit à travers les méandres où le conduit sa réflexion. Je dis bien réflexion. Et mes lecteurs pourraient se dire ici que réflexion et fiction ne font pas toujours bon ménage, qu’il faut éviter de mélanger les genres, que le roman est affaire de vie et de passion, que des « idées », s’il en charrie, doivent apparaître en sus ou par la bande. Eh bien ! Qu’à cela ne tienne.

J’insiste, « page-turner », mettons page-turner intellectuel et littéraire. Sans pour autant être un intellectuel, tout lecteur que l’intelligence d’un destin tordu fascine, tout lecteur intéressé par les questions que soulève une conduite où des frontières morales sont allégrement traversées, tout lecteur qui a un tant soit peu d’esprit dévorera ce livre. Voici pourquoi. Son auteur aborde, sans lourdeur aucune, de très graves questions. Dont celle de l’identité. « Sans lourdeur » réfère ici au ton, au style de l’écrivain, à sa manière, autrement dit à la composition de son roman.

Le ton dans ce roman ne déchire pas les tympans du lecteur. Entendons par là que les grandes émotions, les passions dévorantes, ainsi que les frissons parcourant la peau de Réal Lessard et de ses compères ne trouvent nullement écho dans la voix du narrateur. Il n’emboîte pas le pas aux émotions que ressentent ses personnages. Et lorsque lui-même, le narrateur, parle justement de lui-même, de ce qu’il vit ou a vécu, troubles de l’enfance et plus tard ce « malheur » dont il confie avoir reçu l’annonce in extremis, à la toute fin de son roman, jamais aucun trémolo n’affecte le ton de son récit. Ce n’est pas qu’il soit froid, mais Simon Roy, du moins dans ce roman, manifeste l’espèce de maîtrise propre à certains êtres réfléchis, qui savent un tant soit peu contrôler leurs émotions. Cette espèce de neutralité dans le ton crée comme un effet d’aspiration; en cela qu’elle laisse place au lecteur, la neutralité du ton favorise son avancée, sa progression dans l’histoire, crée l’équivalent d’un appel d’air : le lecteur s’y engouffre avec délectation. 

Le style va de pair avec le ton. Si l’intelligence de l’auteur règle la hauteur du ton et s’assure de le modérer, s’agissant d’écriture elle ne peut toutefois faire fi de son savoir-faire. Attention ! je ne dis pas qu’il eût été préférable que l’auteur fasse comme s’il ne savait pas écrire, qu’il néglige et maltraite ses dons. Bien au contraire, force est de constater que son savoir-faire et sa maîtrise contribuent grandement au plaisir que nous prenons à le lire. C’est dire que Roy en écrivant ne jette pas sous les yeux du lecteur des obstacles langagiers destinés à freiner sa course. De toute évidence, son intention n’est pas d’éblouir par la complexité artificielle du discours ou par une haute voltige qui en mette plein la vue. La phrase de Roy cependant éblouit, par ses qualités, sa concision, très souvent par sa beauté. Un lecteur, et assurément je suis ce lecteur, et bien entendu il est souhaitable qu’il puisse s’en compter plus d’un, se montre sensible à tant de finesse expressive et littéraire. Il apprécie qu’un auteur sache véritablement écrire, apprécie que l’histoire qu’il raconte soit bien racontée, que le sujet traité le soit avec brio, avec clarté. On me dira que je parle de finesse, de beauté, et que tout cela est hélas bien vague. Je ne sais quoi répondre à ces reproches. Ils sont pertinents, je l’admets. Je devrais, n’est-ce pas, à tout le moins fournir des preuves afin de justifier ce qui chez moi n’est rien moins qu’un engouement ?

Où sont mes preuves ? Ouvrez le livre. Lisez ! Que dire de plus ?

J’affirme que ce livre se lit facilement. Cette facilité avec laquelle nous le lisons doit être due au fait que l’auteur en a soigné les composantes, qu’il l’a écrit comme je viens de le mentionner en soignant l’écriture, ce qui cependant ne laisse ici aucune place à une esthétisation de type parnassienne. À vrai dire, sa manière est franchement originale. Elle risque de dérouter certains lecteurs. Elle en séduira toutefois de nombreux. J’ai parlé de l’absence de lourdeur. Cette absence est également favorisée par la manière ou si l’on préfère la composition. Les deux ici sont inextricablement liées. Le romancier qu’il le sache ou non suit l’une des recommandations du Boileau de l’Art poétique. « Voulez-vous du public mériter les amours ? / Sans cesse en écrivant variez vos discours. / Un style trop égal et toujours uniforme / En vain brille à nos yeux, il faut qu’il nous endorme. / On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer, / Qui toujours sur un ton semblent psalmodier. / Heureux qui, dans ses vers, sait d’une voix légère / Passer du grave au doux, du plaisant, au sévère ! »

Certes, Roy n’écrit pas des vers. N’empêche ! Il apporte énormément de variété dans son récit. Cette variété est accentuée par le fait que les nombreux chapitres de son roman sont brefs. Si bien qu’après avoir lu les deux ou trois pages d’un chapitre, ce qui suit diffère totalement soit par le sujet, soit par la manière, sans que pour autant l’unité et la pertinence du roman ne soient mises en péril. L’auteur a sur le mode romanesque usuel traité d’un épisode de la vie de Lessard, le voici qui adopte ensuite la manière et le point de vue de l’essayiste; il sort de la fiction pour réfléchir à la question du vrai et du faux dans les arts, à la question du mensonge dans la vie de tous les jours, dans celle par exemple de sa mère, la « vraie » mère biologique de Roy, une femme qui avait l’habitude de broder en racontant, en commérant au téléphone. Il n’y a qu’à lire pour constater la fraîcheur qu’apporte cette manière. Pour le plus grand plaisir du lecteur, l’auteur passe d’une scène marquante ou amusante de la vie de Lessard, où entre sans doute la plus grande part d’invention du roman, à des anecdotes appartenant à sa propre existence ou à des réflexions relevant de l’essai. S’il ne l’invente pas, cette façon de faire qui, me l’apprend l’auteur, se rencontre chez un Norman Mailer, contribue grandement à l’intérêt que génère son roman. Je n’en sais rien, mais je parierais que Simon Roy la renouvelle. Une chose est certaine, il y excelle. On me dira : « Que de fleurs ! » Attendez. Je n’ai pas fini.

Dans le chapitre curieusement intitulé « Je me suis toujours été un autre », Roy écrit : « L’écrivain américain Norman Mailer a pris un malin plaisir à brouiller la frontière entre l’essai, le pamphlet, le reportage et la fiction, et ce dans tous les domaines qu’il a explorés au cours de sa carrière d’auteur et de journaliste. » Ce malin plaisir, nous le retrouvons chez Roy. Dans la chute du chapitre où il parle de ce brouillage, il emprunte les mots suivants à l’auteur de Vie et mort d’Émile Ajar : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » Gary, c’est là un pseudonyme, mais « What’s in a name? » (Roy travaille sur la question du nom et de l’identité : il réfère ici à la réplique de la Juliette de Shakespeare : « What’s in a name? »), Gary, dis-je, est à l’origine d’un canular littéraire qui force l’admiration. Le moins que l’on puisse dire, c’est que son exploit donne à penser, à repenser le fait littéraire, à remettre en question des pratiques, des credo, des dogmes littéraires. La supercherie n’avait rien d’anodin chez lui. Elle trouvait son fondement dans le besoin qu’il éprouvait de se réinventer, de retrouver sous une nouvelle identité sa véritable « vérité ». Il a recouru au faux pour parvenir au vrai. Tout cela, Roy l’explique très bien. Il le fait sans oblitérer la question du plaisir, rappelant le « Je me suis bien amusé. » de Gary. Cette formule, il pourrait la reprendre à son propre compte. De même, Réal Lessard, bien que sa vie professionnelle ait été problématique et mouvementée, a lui-même éprouvé du plaisir à mentir au sujet de ses œuvres, à produire des tableaux dont certains allaient devenir, c’est du moins ce qu’il a prétendu, les plus réussis des grands maîtres des dix-neuvième et vingtième siècles.

Prenons ce magnifique Portrait de Jeanne Hébuterne. Il aurait été l’œuvre non de Modigliani, mais bien plutôt de notre célèbre faussaire québécois. « Aurait été » ou « a été » ? Que nous dit Simon Roy à ce propos ? De quel matériel dispose-t-il alors qu’il rédige son roman ? Il a fait de nombreuses recherches. Une bibliographie à la fin de l’ouvrage en témoigne. Eh ! Une bibliographie à la fin d’un roman ? Cela ne se voit pas tous les jours. Autre preuve si besoin était que ce roman est passablement original. Parmi les ouvrages qu’il a consultés se trouve L’Amour du faux. La vérité sur l’affaire Legros. Son auteur n’est nul autre que Réal Lessard, le personnage principal de Fait par un autre. Or Lessard est un faussaire doublé d’un mythomane. Comment peut-on se fier à ce qu’il écrit dans le livre où il relate la carrière de son amant, le fraudeur Fernand Legros ? Et où commence et où s’arrête la part fictive dans le roman de Roy ?

Autre question. Si le Portrait de Jeanne Hébuterne est un faux, en quoi cesse-t-il d’être une œuvre picturale digne d’admiration ? Il se trouve que ce tableau est l’un de mes préférés de Modigliani, peut-être celui que j’estime le plus. Voilà qui pour moi relance une des principales questions que pose le roman de Simon Roy, question que prolonge une kyrielle d’autres questions. Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? Sur quoi sa valeur repose-t-elle ? En quoi ce qu’on appelle son authenticité joue-t-il un rôle dans sa valeur ? Que change une signature ? Que la signature soit vraie ou fausse, en quoi cela peut-il ou doit-il intervenir dans l’appréciation d’une œuvre d’art ? A-t-elle plus de valeur que la toile peinte par un inconnu talentueux cette croûte signée Picasso entrevue il y a peu au musée ? Elle était d’un brun caca et représentait un homme peu appétissant, une sorte de monstre mythologique, peut-être était-ce le peintre lui-même, peintre que soit dit en passant je révère. Lessard aurait été du genre à comprendre la manière des peintres, parvenant à se glisser dans leur psyché, à user de leur technique, de leur style pour créer des œuvres parfaitement en phase avec leur univers.

Le fragment où Roy déclare que ce portrait serait un faux se termine par une chute aussi percutante que toutes les autres du roman. Chaque chapitre fonctionne comme un fragment, un morceau nécessaire se rattachant librement à l’ensemble. J’ai d’abord été franchement séduit par l’habilité de l’auteur à terminer chacun d’eux par une ou deux phrases ayant bellement fonction de clôture. La fin du morceau qui traite des révélations de Lessard relatives à ce portrait est la suivante : « Mais tout cela, c’est Réal Lessard qui le dit … » 

Pourtant si Lessard dit vrai, cela ne change rien à l’estime que nous pouvons avoir pour ce tableau. Il devrait plaire indépendamment de l’identité du créateur auquel il se rattache. Que ce dernier soit le vrai ou le faussaire, peu importe. Encore une fois, qu’est une signature ? Valéry rappelait que l’on ne s’enivre pas avec des étiquettes de bouteille.

On s’enivre en tout cas en lisant le roman de Simon Roy. De plaisir et de connaissances, de finesses et de subtilités. L’auteur assurément est un homme instruit, un intellectuel. Mais j’insiste sur ce point, le lecteur frileux qui redoute l’intellectualisme n’a rien à craindre de ce roman. Son dispositif est tel que son contenu se laisse facilement et agréablement appréhendé. À supposer qu’on ignore à peu près tout de l’art et de la littérature, que nous soient inconnus des noms comme ceux de Matisse ou Vlaminck, de Borges ou du théoricien de la littérature que fut Gérard Genette, de nos écrivains Mavrikakis et Alain Farah, rien dans ce roman ne freinera l’appétit d’un lecteur curieux. Il se découvrira des intérêts insoupçonnés pour la philosophie de l’art.

Roy qui n’est pas n’importe qui a écrit un roman à la portée de n’importe quel lecteur digne de ce nom. Quand l’intelligence d’un auteur pétille à ce point, elle est fortement communicative. Une anecdote personnelle relatée par Roy jette un éclairage intéressant sur son parcours intellectuel et créatif. Jeune étudiant en littérature, il a jour caressé le projet de composer un « ouvrage cérébral constitué d’un collage de citations ». Roy aurait emprunté à des auteurs, à des philosophes. « Je faisais, écrit-il, le pari stupide que de la juxtaposition aléatoire des fragments surgiraient des étincelles de sens, du moins chez ceux de mes cinq ou six lecteurs éventuels qui se seraient senti la volonté de leur en accorder. » On le voit, le sens de l’autodérision est aigu chez notre auteur. On remarque surtout à une certaine étape de son parcours une certaine propension au formalisme, à la pratique de l’écriture textuelle. Ce souvenir qu’il évoque lui a « rappelé à quel point [il avait] pu être un petit con prétentieux. » Le jugement est sévère. Mais ce n’est pas tout. Roy établit par la suite un lien entre ce projet qu’il juge fumeux et celui qui l’animait au moment où il projeta l’idée « de faire la lumière sur un faussaire des Cantons-de-l’Est ». En conclusion de quoi il écrit : « Toujours ce petit con prétentieux. Fondamentalement, rien ne change. »

Ce jugement péremptoire sur lui-même, pour amusant qu’il soit, est surtout fortement contestable. Rien ne change ? Heureusement, pourrait-on rétorquer. L’auteur inventait de savants dispositifs, il le fait encore. Il est cependant faux de croire que dans le cas qui ici nous intéresse rien n’ait vraiment changé. Ce savant collage dont avait rêvé le jeune universitaire, constitué d’emprunts, aurait correspondu à un ouvrage dont il n’aurait pas écrit une seule ligne, mais dont néanmoins, un peu à la manière du faussaire, il aurait tout de même été l’auteur. Du reste, ce qui fait bien ressortir la relative fausseté de ce jugement négatif, c’est la différente nature des deux projets. Le premier était fondamentalement jeu, construction, architecture textuelle, casse-tête formaliste. Son fond était sans fond, indéterminé, plus aléatoire que le vent de l’esprit qui eût soufflé sur des pages sans doute vides de sens. On est loin de pouvoir parler en ces termes de Fait par un autre. La composition de ce roman a beau être réglée au quart de tour, être éblouissante d’inventivité, l’ouvrage qui en résulte ne tourne pas à vide. Ce roman est porteur de sens. Il est marqué par une profonde humanité. La part autobiographique, où s’immisce peut-être une pointe romanesque, nous n’en savons rien, témoigne de l’importance que revêt pour Roy l’écriture d’un texte dont la rédaction, on le devine, a dû être pour lui éprouvante, dans la mesure où comme l’écrivait naguère un Leiris il se sera agi pour lui d’affronter la corne du taureau, de plonger dans son passé, d’y remuer les braises encore vives sous les cendres de ses proches.

Vers la fin du roman, Simon Roy en quelques lignes a su brillamment présenter son ouvrage. « Le plus marrant, c’est que je pourrais envisager ce projet de livre sur Lessart comme un véritable roman, ou quelque chose s’en approchant. Les premiers chapitres se présenteraient comme le récit de sa propre genèse, ancré dans ma vie réelle. Une œuvre hybride qui relaterait les hésitations, les ratés, les difficultés que j’aurais eues à surmonter pour la mener à terme. J’y inclurais des passages autobiographiques qui s’entremêleraient à des épisodes fictifs. Je procéderais en exploitant la forme de courts chapitres, ces fragments qui reflètent le chaos aussi éclaté qu’insaisissable de nos existences. L’auteur — à tout le moins la perception qu’il a de lui-même en tant qu’auteur — y tiendrait aussi les rôles de personnage secondaire et de narrateur. »

J’hésite à conclure ce billet. Je songe à l’ineptie dont Flaubert frappait toute velléité de conclusion. Des sentiments contradictoires s’emparent de moi. Moi qui d’ordinaire me montre réservé dans mes rares éloges, aurais-je été à ce point enthousiaste en l’absence de sombres nuages s’abattant aujourd’hui sur la tête de ce jeune auteur ? J’ose croire que l’inéluctable n’a pas influé sur mon jugement. Peut-être aurais-je hésité à déclarer que Fait par un autre est un ouvrage génial. Chose certaine, je l’aurais pensé. Ce livre est génial. Qui plus est, il est touchant.

Christophe Condello : Rien de plus qu’un écho : Poésie : Le lys bleu : 2021 : 82 pages

L’auteur en est à son septième recueil de poésie. Son plus récent est publié à Paris. Par sa facture, cet ouvrage ne paie pas de mine. L’éditeur choisit sans doute de favoriser la diffusion des œuvres en accordant à leur apparence physique moins d’importance qu’à leur contenu. Ses livres ne coûtant pas les yeux de la tête, le lectorat n’hésitera pas à délier les cordons de sa bourse. C’est là sans doute le pari qu’il se fait. L’on sait que des poèmes peuvent être mis en valeur par la qualité du papier sur lequel ils sont imprimés ainsi que par leur mise en pages. Or un poème demeure un poème ; quand bien même l’écrin serait magnifique, si le bijou relève de la camelote il est sans intérêt. Ce n’est évidemment pas le cas ici. Les poèmes de Condello valent amplement l’attention qu’on peut leur accorder. On leur trouvera une simplicité qui favorise le déploiement de la pensée poétique.

Condello écrit des poèmes où il interroge le monde tout en le contemplant. La parole qu’il met en scène est celle d’un marcheur. Ce marcheur traverse les jours et les nuits, il lève la tête et observe longuement la voûte céleste. À l’aube, il s’arrêtera au bord du vaste océan. Mais sa quête ne prendra pas fin pour autant. Chaque jour et chaque nuit enclenchent à nouveau ce même processus, celui de la marche, de la pensée, du recueillement. Oh! Ce sont là des impressions. Le poète pourrait me reprendre et contester de telles interprétations. C’est dire que la simplicité évoquée ci-haut n’a rien de simple. Salah Stétié que je cite de mémoire affirmait que « le simple n’est pas simple ». Chose certaine, il n’y a rien de simpliste chez Condello. D’aucuns pourraient objecter que l’aube, la lumière et la mer sont des lieux communs et qu’y recourir n’a rien de particulièrement original. En lisant Rien de plus qu’un écho, j’ai songé plus d’une fois à notre cher Fernand Ouellette, qui je le dis en passant est l’auteur d’Ici, ailleurs, la lumière. Il se trouve qu’en lisant certains poèmes de Condello, j’ai songé justement à Ouellette, à l’importance que revêt chez lui l’idée de la verticalité. Sans doute la filiation à Juarroz, le poète de Poésie verticale, est-elle plus importante pour Condello, comme le suggère le titre de la première partie du Rien de plus qu’un écho : « Juarroz et toi ».

La lecture de poèmes, surtout peut-être lorsqu’ils sont de facture apparemment simple, exige une certaine attention, car l’on risque sinon de glisser sur les mots, ceux-ci ne semblant pas faire écran au sens qui paraît alors évident. Mais avant tout, une observation. Les poèmes de ce recueil tiennent chacun sur une toute petite page. Leurs vers sont courts, viennent par petits groupes de deux ou trois, rarement davantage, pour un total chaque fois d’environ quatre ou cinq strophes. Il y a peu d’exceptions. Quand il y en a, le poème tient tout d’un bloc, sans blanc entre le peu de vers qui le composent. Tout cela, cet air vibrant entre les mots, et comme favorisant la diffusion de l’écho, confère à la poésie de Condello une certaine résonnance, à tout le moins favorise la lecture, du moins à condition d’accepter de lire lentement, de manière à ce que les mots aient le temps de déposer en nous toute leur substance.

Si, après avoir lu un peu trop distraitement le premier poème, je passe au suivant, je peux lire quelque chose que le poème ne dit peut-être pas. Voyons : « Je te regarde / visible dans l’invisible / te vois / lumière dans la lumière / te reconnais / comme un frisson sur la peau / mais ne te connais pas / plus que la beauté / d’une espérance »

Ce dernier mot, « espérance » est souvent entendu comme la version, la variation croyante du mot « espoir ». Le mot « espérance » est connoté religieusement. Du reste, l’invisible et la lumière appartiennent à un champ lexical propre au discours de la foi. Quoi qu’il en soit, on pourra, c’est mon cas, trouver que ce poème est beau. Il est tout simple. Des fâcheux pourraient trouver qu’il l’est trop, voire qu’il est désuet. C’est un poème qui ne change pas beaucoup à chaque lecture, mais qui semble gagner chaque fois en profondeur et en vérité humaine. Je ne me risquerai pas à le paraphraser, mais il me semble traiter des limites de l’entendement et de la clairvoyance. À vrai dire, nous voyons l’autre et même le Grand Autre, qui est ou n’est pas Dieu, en éprouvant sa connaissance en notre chair et notre esprit tout en réalisant, et c’est là une épreuve, que cette connaissance, notre saisie de l’autre, en vient toujours à s’étioler, cette connaissance étant belle, telle la beauté d’une espérance évanescente.

Or ce poème, force est d’admettre que s’il peut être adressé à Dieu, il peut aussi être susurré à l’oreille d’un être de chair. Le premier poème du recueil, s’il avait été lu plus attentivement, nous y aurions vu, quand bien même il se déploie dans ce que j’appellerai un vaste questionnement, vu, dis-je, l’esquisse d’une présence humaine. Lisons-le : « Est-il enfin le temps / d’incurver nos noirceurs // d’ouvrir toutes grandes / les portes intimes / de nos âmes / jusqu’au très tard // de nous perdre dans un souffle / de silence // dans une gorgée de crépuscule // et à l’horizon / de tes reins ».

Dans ce premier poème, l’adresse contenue implicitement dans la désignation d’une partie du corps humain révèle la présence d’un interlocuteur ou d’une interlocutrice. Je dis « corps humain », alors que s’il était ici question de l’horizon d’un visage, cela pourrait faire songer à la figure toujours invisible de Dieu, s’incarnant chez les chrétiens dans le visage du Christ, et l’on pourrait croire alors que le poète dialogue avec Dieu lui-même, étant entendu qu’il serait plutôt incongru d’imaginer, ne serait-ce que symboliquement quelque chose comme les reins de Dieu. Ceux d’un corps sexué et qui plus est aimé sont évidemment plus probables. Nonobstant, avant qu’il ne soit question de « tes reins », tout dans le poème est porteur d’une interrogation que l’on pourrait dire d’ordre métaphysique.

Notons, par ailleurs, que le « tu » de ces reins n’occupera pas dans la suite du recueil une place considérable. Il demeurera en filigrane. Le recueil ne contient pas de poèmes d’amour. Ses thématiques sont tout autres. Le poète de Rien de plus qu’un écho semble davantage préoccupé par une quête du sens. Comme on a peut le constater avec ce premier poème, il interroge : « Est-il enfin le temps / d’incurver …  / d’ouvrir … / de nous perdre … »

Dans une très brève préface, Aimée Dandois parle d’une « approche en plongée [qui] donne parfois le vertige. » À coup sûr, il y a chez Condello une manière de frémissement de l’intellect. Sa poésie procède et du sentiment et de la pensée. Le poète interroge. On a vu que le premier poème du recueil pose une question en éventail qui sans trouver sa résolution définitive se déploie dans la rencontre amoureuse, « à l’horizon / de tes reins ».

L’appréciation des poèmes est chose fort subjective. Pourquoi suis-je sensible à certains vers plus qu’à d’autres ? Qu’est-ce au juste qui me fait aimer les suivants : « des oiseaux aident les heures / à devenir le soir », ou ceux-ci : « Un clocher prend les heures / sous son aile » ? Pourquoi me parlent-ils plus que d’autres ? Et de quoi au juste me parlent-ils ? Car ils parlent. À n’en point douter, ils disent quelque chose.

Que disent-ils ? Quand parfois surgit une métaphore plus ou moins étonnante, il convient de lire au-delà de la curieuse manie qui est souvent la nôtre, et qu’en son temps pourfendait Breton, s’insurgeant qu’on ramenât le poème à la prose qui lui serait originelle ou dont elle ne serait que le substitut artificiel, le poète surréaliste allant jusqu’à affirmer ceci dans son Introduction au discours sur le peu de réalité : « Il s’est trouvé quelqu’un d’assez malhonnête pour dresser un jour, dans une notice d’anthologie, la table de quelques-unes des images que nous présente l’œuvre d’un des plus grands poètes vivants ; on y lisait : Lendemain de chenille en tenue de bal veut dire papillon. Mamelles de cristal veut dire : une carafe, etc. Non, monsieur, ne veut pas dire. Rentrez votre papillon dans votre carafe. Ce que Saint-Pol-Roux a voulu dire, soyez certain qu’il l’a dit. »

Dans le passage suivant, je découvre bientôt des « boucles de laine »; mon esprit, quoi qu’en puisse penser Breton, conçoit tout naturellement l’image de nuages. Or ces nuages ailleurs apparaissent dans le recueil; le ciel parfois s’obscurcit, puis s’éclaircit. C’est que le poète est en marche : « simplement nous marchons / bohèmes / dans des pas qui sont les nôtres // parmi les boucles / de laine / et l’automne en péril ». Je dis que le poète marche, or chez Condello l’intime implique une ouverture à l’autre. Le poète écrit « nous », nous écrit collectivement, nous inclut dans son discours et dans sa quête.

« Un poème dit / ce qui est là / et n’y est pas ». De tels vers sont à méditer. Avec le paradoxe qu’on y voit, le poète semble tenir un double discours. Il accueille, du moins dans le cas d’un poème, les significations qu’un lecteur y découvre tout autant que celles qu’un autre y entrevoit. Autrement dit, ce que nous trouvons dans un poème s’y trouve et ne s’y trouve pas. Ainsi le « nous » du poème chez Condello ne réfère peut-être qu’au poète et à sa compagne. Mais encore, le « tu » rencontré dans son poème pourrait être tout autre que celui de la femme aimée. Le nom dans les vers suivants pourrait être celui de l’innommable : « Ton nom ne se prononce pas / il se susurre / dans le ploiement de l’aurore ».

Ce que je vois est-il le fruit de mon imagination ? Le lexique employé par l’auteur et maints passages de son recueil m’incitent à croire que dans la brève préface de l’ouvrage Aimée Danbois a tout à fait raison d’évoquer la poésie verticale du poète argentin. Dieu est souvent plus que Dieu, davantage que l’idée que nous nous en faisons, voire tout à fait à son opposé. Dans le rien ou le néant se tient peut-être pour nous une forme de promesse. Cet esprit qui nous anime, voilà ce que, me semble-t-il, ne cesse de réanimer la poésie de Condello. C’est une poésie de l’attente et non de la fuite : « nous attendons / entre fossiles et lumières / hors des sentiers battus / un nouveau cœur ». Or « nous sommes si séparés / de nos croyances ». C’est là un drame. Alors que « l’absence brille », nous cherchons, osons le mot, la lumière. Non la lumière de l’absence, mais bien celle de la présence. De la présence de Dieu ? Ne la cherchons pas si loin cette présence, ne la cherchons pas si haut. L’homme à soi seul tente d’advenir à sa propre verticalité. Cela peut suffire. Le poète s’interroge : « la pureté / est-elle tout / simplement mythe » ? Il se pourrait qu’il en soit ainsi. Que notre soif de lumière soit insensée. Néanmoins, le poète marche, et nous de même avec lui car il s’agit de parvenir à « purifier nos brumes », à dégager notre ciel.

Dans un poème, l’on voit cette question : « que demeure-t-il / de la foi / après / la cendre / quand toutes nos écorces / sont tombées » ? Je relie cette question à un constat que l’on trouve dans un poème en amont : « chaque braise semble à sa place // chaque braise / mais pas nous ».

Où donc alors serait notre place, à nous, « bohèmes » ? La réponse se trouve peut-être dans un autre poème. Condello écrit : « apprenons à être / racine //ce que nous sommes / encore et encore ». L’injonction assurément est d’ordre moral, du moins par elle le poète cherche-t-il à remonter le moral de qui se sent abattu. Avec ces mots, le poète propose de consolider une assise, une sorte de socle, il cherche à enraciner l’être en lieu et place de sa vérité fondamentale. Il s’agirait d’être vraiment ce que nous sommes. Avant de disparaître.

Dans l’un des derniers poèmes s’immisce une clarté, un espoir se fait jour : « Ce sera l’année / de l’arc-en-ciel // nous redécouvrirons / le bruissement familier des insectes / la totalité de l’instant // la joie avouée / de ne plus courber les épaules ».

Danielle Dussault : Les ponts de Prague : Nouvelles : Lévesque éditeur : 2022 : 142 pages

J’imagine que dans le travail de qui écrit des nouvelles un des pires écueils qui se puissent rencontrés est celui de la redondance. Si les nouvelles dans un recueil s’enchaînent sans se démarquer les unes des autres, les lecteurs risquent de ressentir une impression de sur-place. Il faut donc varier, proposer des histoires qui par leur diversité sauront séduire les lecteurs, piquer leur curiosité, retenir leur attention. Or un danger opposé menace l’auteur de nouvelles, c’est celui de l’éclatement, de l’éparpillement dans des directions si incongrues qu’elles mettent à mal l’unité de l’ouvrage. Un recueil de nouvelles n’est pas un fourre-tout. Ses morceaux ont beau être d’inspirations diverses, traiter de sujets différents, de trop grands écarts de tons, de style, de propos, d’univers généreront la dilution de l’intérêt que souhaiterait leur accorder le lecteur.

Si l’on cherche le modèle du genre, on songera aux remarquables Trois contes de Flaubert. Les univers qu’ils rassemblent proviennent d’époques pourtant éloignées les unes des autres, ce sont des mondes que tout sépare. La Félicité d’ « Un cœur simple » est une humble servante du Pont-L’Évêque d’il y a deux siècles (elle est contemporaine de l’auteur); Saint Julien l’Hospitalier, personnage du deuxième conte, est un personnage du moyen-âge ; dans la troisième histoire, Iaokanann est nul autre que saint Jean-Baptiste, le cousin de Jésus. Avec ce dernier, nous sommes loin de la France de Flaubert. Au Québec, Gérald Tougas, l’auteur de La clef de sol et autres récits avait su produire en son temps une œuvre où les contrastes se joignaient pour constituer un tout solide et compact. Danielle Dussault réalise un tour de force équivalent. Cela n’est pas peu dire.

Elle nous transporte à Prague. Séjour là-bas, puis retour au Québec. Le tout tient en 29 textes courts, des nouvelles principalement, mais qu’est-ce qu’une nouvelle ? Un texte racontant une histoire simple, brève et trouvant son dénouement dans une chute originale ? Le mot nouvelles est écrit sur la couverture. Il fera l’affaire, même si par moments dans quelques-unes de ces nouvelles l’on se rapproche du poème en prose ou même carrément du poème. Mais attention ! Soyons prévenus ! Danielle Dussault n’est pas de celles qui confondent les genres, qui sans crier gare vous mettent sous les yeux un texte qui en vertu de sa seule apparente incohérence se rapprocherait de ce que parfois d’aucuns appellent poème. Dans ces quelques pièces du recueil où le texte se fait plus ou moins poème, l’autrice ne chante pas, aucun lyrisme dans son discours. Elle, que le formalisme informe dans son ouvrage, qu’une rigueur de construction interpelle, ne se permet pas non plus de jouer un peu gratuitement avec les mots (le jeu est parfois l’apanage d’une certaine poésie). Enfin! J’aborde cette question uniquement afin de décrire au mieux l’ouvrage de Danielle Dussault. C’est un ouvrage fin, de cette espèce qui se voit remise vingt fois sur le métier. Tout y est soigné. Travail d’une artiste soucieuse autant de beauté que de solidité, de subtilité formelle également, quoi que sur ce plan, on demeure dans la zone où l’inventivité n’a rien d’ostentatoire. Tout est ici frappé au coin de la modération. Il faut varier tout en ne sortant pas du cadre que l’on s’est fixé.

Ce cadre est la ville de Prague. La quatrième de couverture nous apprend qu’une « femme écrivain » (j’emprunte cette terminologie à une narratrice du recueil qui la préfère aux mots auteure, autrice et écrivaine) y séjourne « à la faveur d’une résidence d’écriture ». .Dussault s’est vraisemblablement proposé d’utiliser tout le matériau « existentiel » que l’ « expérience » humaine qu’elle a vécue à Prague a mis à sa disposition. Elle parlera de ses découvertes, les fera découvrir à partir de son point de vue qui est, je le rappelle, celui d’une femme ayant entrepris d’écrire des nouvelles à Prague, ville à laquelle notre imaginaire rattache celui d’un Kafka qui n’est pas sans avoir laissé ses traces dans la ville ainsi que dans les nouvelles de celle sur qui, pourrait-on dire, il veille tout au long de son séjour. Il y a quelques anges dans les nouvelles de Danielle Dussault, elle me permettra d’évoquer en Kafka une figure tutélaire qui l’aura accueillie à Prague, à l’instar de la bonne amie de Dussault, la traductrice Věra Koubová.

Nous sommes avec ce recueil dans un monde qui est celui du livre. Nombre de nouvelles se situent dans un espace voué à la littérature, que ce soient une bibliothèque, une salle de classe, une université ou un café. On y parle d’écrivains, par exemple de Ladislav Mňačko, de Kafka bien entendu ; on fait allusion à Perec, Nothomb ou Pennac. Le poète montréalais Leonard Cohen est souvent présent. Certains personnages sont eux-mêmes écrivains (dont un casse-pied qui fait drôlement tomber de son socle la figure « mythique » de l’écrivain : la nouvelle où il apparaît est fort amusante). Les narrateurs, ou faudrait-il plutôt dire les narratrices ? réfléchissent ou commentent la chose littéraire. Ce qui donne lieu à des passages donnant à réfléchir. Dans le texte à saveur onirique que l’autrice consacre à la mémoire de Ladislav Mňačko, on en vient à penser qu’une porte est semblable à un livre. Le livre est un objet qui une fois ouvert livre des secrets. Disant ce qu’il dit, le livre révèle à ses lecteurs leurs propres secrets. Un écrivain, comme Ladislav Mňačko, par-delà sa mort demeure présent.

Ce recueil est méticuleusement construit. Une de ses particularités est de faire alterner des narrateurs qui s’expriment en recourant à toute, ou presque, la panoplie des pronoms mis à notre disposition par la langue. Une nouvelle est écrite au « je », elle est suivie d’une autre où Dussault emploie un « tu », ou le pronom « on », ou encore « elle », « nous » et « vous ». Des ponts relient entre elles toutes ces nouvelles. Le mot « pont » ou un équivalent apparaît dans chacune. À titre d’exemple, tel un encadrement, le premier texte se termine par les mots suivants : « Traverser encore. // Un pont, peut-être. // Écrire. » Les derniers mots du dernier texte font écho à ceux de tout début du livre : « Et moi, je traverse un pont. // Encore. »

La littérature tout entière est une affaire de ponts. La lecture crée un pont en s’arrimant à l’écriture, elle-même pont, ce qui permet l’échange, le passage. « N’est-ce pas le plus bel achèvement de la littérature : révéler une voix qui s’adresse à chacun ? » Dans Les ponts de Prague, le pont est un fil conducteur. « Dans le puits de l’écriture, on découvre une main secourable, un trait d’union pour traverser de l’autre côté des choses. » Un « trait d’union », autre manière de dire un pont. Assurément, l’idée est de lier, de joindre les êtres les uns aux autres. Dans un des textes, une narratrice commence avec cette confession : « Je n’ai pas écrit aujourd’hui. » Presque un aveu d’échec, que compenseront cependant les derniers mots du morceau : « Je n’ai pas écrit, mais quelqu’un m’a parlé aujourd’hui. » Lorsque la littérature ne relie pas aux autres (ou à soi, car l’écriture apparaît également dans le recueil comme instrument d’investigation des vérités dissimulées au fond de soi), le contact avec les autres n’est pas un pis-aller, mais bien un succédané tout aussi efficace.

L’une des particularités des Ponts de Prague est relative à ce qu’est une femme, à ce que dans sa vie une femme traverse d’épreuves, lorsqu’elle se laisse aller jusqu’à se perdre, à perdre son image, à oublier son être dans les mailles du temps. Se dessine à travers l’enfilade des personnages féminins le portrait attendrissant d’une femme quasiment invisible, qui ne se voit plus et que plus personne ne voit. En exergue d’une nouvelle, quelques mots d’Alfred de Musset expriment ce trait de personnalité commun à quelques personnages du livre, trait révélateur surtout de la personnalité des narrateurs féminins, ainsi que de plusieurs personnages féminins du recueil. Musset écrit : « En un mot, il était de ce petit nombre d’êtres qui vivent sans bruit et savent gré aux autres de ne pas s’apercevoir de ce qu’ils valent. » Ce qui vaut pour « il » vaut ici pour « elles ». Un autre exergue est pour sa part plutôt explicite : « Faites comme si ‘‘je’’ n’avais jamais existé. » Ces mots sont de Koan de Tenryu.

On retrouve dans plusieurs nouvelles des personnages solitaires. L’un d’eux, anonyme, marche dans la rue, au milieu d’une « foule sans visage ». Il croise un homme qui « s’empresse d’aller vers nulle part. » Ce personnage dont la particularité est de n’être ni homme ni femme marche parmi la foule « comme un ange invisible. »

La solitude de la femme (la femme, je le rappelle, est ici un amalgame formé à partir de quelques personnages) va de pair avec son errance dans la ville. Elle adore « les promenades sans but précis. » Elle est seule et tient à le demeurer, elle est un brin sauvage, libre d’aller où bon lui semble, cherchant à préserver la liberté que lui octroie justement sa solitude. Le sens de sa vie, elle le trouve dans cette disponibilité, dans cette ouverture que lui offre la promenade sans but, où se perdre équivaut à se retrouver, à retrouver une part de soi laissée à l’abandon, comme le sera dans une nouvelle une féminité qu’on aura abdiquée en négligeant son image, après s’être soi-même oublié : l’être ne tenant plus à « être » en sera venu à disparaître sous les oripeaux l’effaçant, l’abolissant quasiment.

Les nouvelles intitulées « La femme matérielle » et « Refais-toi une beauté » n’ont rien de superficiel, où pourtant la question de l’image, de l’apparence physique est primordiale. Bien au contraire, tout cela est plutôt profond.  Il s’agit de coïncider avec soi, de joindre la part enfouie de soi à sa matérialité « physique » de femme, d’accepter d’être pleinement femme et de s’afficher, du moins à ses propres yeux, en tant que telle : « Aime-toi autant que tu peux, oublie les coupes de cheveux à la garçonne, entre dans ce studio où les Vietnamiennes font de jolis ongles aux femmes, marche la tête haute, coiffe tes cheveux, fais-toi une tête justement, arrête de te soustraire en voulant soigner les tiens, tu es libre à présent d’habiter ce corps. Redeviens celle que tu es. »

En tant qu’autrice, Danielle Dussault propose une série de textes dont les qualités stylistiques sont en phase avec ses personnages féminins principaux. Je rappelle que pour la plupart, ces derniers sont discrets. La plume de Dussault les rejoint sur ce point. Elle trace des lignes claires qui sur soi n’attirent pas l’attention. Nulle esbroufe dans cette écriture, pas de m’as-tu-vu. Tout ici au contraire est limpide et comme effacé. Plus nous avançons dans ce recueil, plus nous sommes gagnés par cette voix commune aux divers narrateurs, narrateurs féminins devrais-je ajouter. Plus nous constatons qu’un fin travail d’artiste préside à cette écriture toute en finesse, en savant dosage de touches jamais appuyées, toujours efficaces dans ce qu’elles expriment. Même l’originalité de Danielle Dussault a quelque chose d’apaisant dans sa manière d’étonner, de jouer avec la langue afin de trouver des formulations idoines à son propos. « Ses pas craquaient sur le plancher de bois. » « La veste sur la chaise semblait seule comme un après-midi de novembre. »

Certains nouvellistes, dont Gaëtan Brulotte, s’ingénient à « construire » un ensemble de nouvelles en donnant à leur production une cohérence organique. Ainsi Brulotte se soucie-t-il de donner à ses florilèges un maximum de cohérence. Il souhaite, écrit-il dans son plus récent carnet (Nulle part qu’en haut désir, Lévesque éditeur) « conjugue[r] à la fois une hétérogénéité de textes et une homogénéité d’ensemble, [de manière à rassembler] deux principes en apparence contradictoires. » Sans doute applaudirait-il le recueil de Danielle Dussault, lequel recueil propose à coup sûr une suite de nouvelles auquel l’agencement confère une remarquable unité. Qui plus est, cette unité se trouve renforcée par une trouvaille qui, comme il se doit chez cette femme écrivain, est à peine perceptible. J’explique. Quand bien même nous lirions ce recueil sans nous être préoccupés d’abord de la présentation faite en quatrième de couverture, où il est clairement dit que Les ponts de Prague ont été conçus « à la faveur d’une résidence en Europe de l’Est [de] Danielle Dussault », nous aurions eu la puce à l’oreille au fil de la lecture, nous aurions compris que l’écrivaine avait rassemblé des nouvelles écrites à Prague ou à tout le moins pour la plupart en Europe de l’Est, à l’exception de la dernière sur laquelle nous reviendrons dans un instant. La nouvelle intitulée « La femme de l’autre rive » commence par ces mots : « On avait pris le pari d’écrire à Prague. » Une autre nouvelle est précédée de cette information : « Le récit est écrit en alternance. » L’effet est ici comparable à celui d’une didascalie dans une « partition » théâtrale. L’autrice donne l’équivalent d’un argument (comme pour un ballet). Ce qu’elle écrit, sorte de préambule, est en quelque sorte extérieur au texte qui suit, provient d’un autre espace narratif, nous ouvre justement sur un espace plus grand, qui curieusement est assez proche de l’espace romanesque. Mais le romanesque ici n’est pas celui de la fiction, il est sans doute davantage celui de l’autofiction.

Nous lisons dans une nouvelle cette toute petite phrase : « On avance comme dans un roman. » Je détourne ces mots de leur contexte, où ils prennent un tout autre sens que celui qu’ici je leur confère. Néanmoins, c’est cela qui se produit au fil de la lecture, tant l’unité de l’ensemble est forte. Dans une autre nouvelle, l’autrice spécifie d’entrée de jeu les conditions dans lesquelles a été écrit ce qu’on s’apprête à lire. En fait, elle évoque les lieux où le texte a été écrit : « Texte écrit au restaurant Buono dans la rue Jeruzalémská près de la station et (sic) Jindřišská à Prague. » Cette indication fait quelque peu songer à l’effet causé au théâtre par la « transgression » consistant à faire tomber le quatrième mur. Avec cette information, il y a intrusion d’une certaine réalité dans l’espace fictionnel. On joue sur deux tableaux à la fois, le tableau de la fiction et celui de ses conditions d’émergence. Ceci n’a pas pour autant l’effet de faire décrocher le lecteur, mais bien plutôt de l’ouvrir à une nouvelle histoire, qui est précisément celle de l’autrice, d’où la référence faite à l’autofiction. Nous le comprenons, ces textes qui se présentent chacun de manière autonome, distincts des précédents et des suivants, sont semblables à ces perles dont parlait Flaubert qui les désirait toujours solidement attachées à un même fil robuste, apte à les mettre toutes en valeur. Ce fil narratif est discrètement présent dès l’ouverture du recueil. L’ouvrage est dédié à deux amies, Věra Koubová (la traductrice tchèque) et Christiane Lahaie. On me dira que la chose n’a rien de particulièrement significatif, qu’elle est courante et n’indique pas une effraction de la réalité de l’autrice dans les mondes fictifs qu’elle aura inventés. Soit, je l’admets. Cependant Věra apparaît (personne-personnage) à la toute fin du livre, dans un texte qui présente un nouveau lien, un liant cimentant les unes aux autres toutes les nouvelles que viennent de lire les lecteurs. Le texte s’intitule « Le trait d’union ». Il fait le pont entre ce qui s’est écrit et vécu à Prague et la réalité que retrouve Danielle Dussault lorsqu’elle revient au Québec.

Je le répète, ici « on avance comme dans un roman », on lit une série de nouvelles qui en filigrane racontent l’histoire d’une écrivaine séjournant à Prague, y faisant des rencontres, dont certaines sont liées à sa profession et appartiennent en propre au type d’activités prévues dans le cadre d’un séjour d’écrivain dans une ville étrangère et dont d’autres sont libres de toutes contraintes, laissées à sa seule fantaisie de femme errante. 

Je parlais d’autofiction. On parlera de ce qu’on voudra, de fiction ou de réalité, de récits autobiographiques ou d’inventions à part entière, d’écrivaine ou de femme écrivain, peu importe. Ce qui est important, c’est de souligner les qualités de composition de ce recueil, de sa grande cohérence qui n’est pas qu’une affaire de forme et de style, mais bien plutôt de sensibilité aux autres et de pertinence du propos. Ce tout petit livre est ouvert sur le monde, sur le monde physique, celui des corps dans le vaste corps social d’une ville comme Prague ou d’une campagne comme celle à laquelle finit par revenir la narratrice. Il raconte des histoires qui nous branchent sur l’histoire. Il rend présente la réalité d’une ville et d’un pays qu’on apprend à connaître grâce à l’autrice. À vrai dire, les nouvelles racontent des histoires dont j’ai insuffisamment vanté les mérites. Les lecteurs et lectrices les découvriront par eux-mêmes. Ils les savoureront, j’en suis certain.

Danielle Dussault est une femme écrivain fort crédible. Elle parvient à créer des atmosphères, à redonner leur réalité aux réalités qu’elle observe. Son écriture est efficace, en ce sens où elle fait accéder le lecteur à de la présence. En lisant Les ponts de Prague, le lecteur plonge comme s’il y était dans un monde dont les contours sont souvent précis, parfois brumeux ou flous, un certain onirisme flottant dans l’air de Prague, la présence de Kafka habitant encore ces lieux et l’imaginaire de Dussault se plaisant, si l’on peut dire, à lui rendre hommage.

Transparence relative, sobriété de l’écriture, discrète inventivité. Dussault n’encombre pas ses écrits. Ses mots ne font jamais obstacle aux histoires qu’elle raconte. Ils accomplissent pleinement leur fonction de pont.  

Rodney Saint-Éloi : Quand il fait triste Bertha chante : récit : Éditions Québec Amérique : 2020 : 304 pages

Parfois, lisant un beau livre je m’exclame, immodérément pourrait-on croire. Ce n’est pas seulement une page çà et là qui au fil de la lecture enlève mon admiration, mais bien davantage. Par exemple, avec ce récit de vie et de mort, d’amour et de deuil, je me suis surpris à souhaiter vivre encore cent ans afin de découvrir à nouveau de comparables ouvrages, dans l’espoir qu’il puisse s’en trouver quelques-uns aptes à me combler tout autant que celui-ci. Je m’emporte sans doute. Or, mes hyperboles, comme on le verra, trouvent avec ce récit amplement matière à justification. Ne serait-ce que pour la raison suivante. Il arrive que lire corresponde à un véritable acte d’amour. Lorsqu’il est aimable, nous donnons à un livre toute notre attention, toute notre admiration. Nous l’aimons pour ainsi dire doublement quand justement il célèbre l’amour et la beauté. Ce qui est le cas ici. L’auteur a écrit une œuvre animée par un merveilleux sentiment amoureux, qu’il parvient à communiquer brillamment. Tous les livres ne produisent pas pareil effet.

Quand il fait triste Bertha chante. Ce titre dit beaucoup. Sans équivoque, il présente le personnage principal du récit, Bertha, une femme. Nous apprendrons dès le premier chapitre qu’elle est la mère de l’écrivain et qu’elle est morte. Dans le titre, elle occupe la position centrale, elle se situe entre la tristesse et le chant. La tristesse lui est extérieure, elle tombe sur elle et sur les siens : « il fait triste ». La tristesse est imposée par la vie, par le simple fait de vivre (mais vivre, pour certains et certaines, c’est vivre sous le joug de la tyrannie : nous y reviendrons). Le mal tombe donc sur Bertha comme la pluie et le tonnerre, s’abat sur elle ainsi que la tornade dévastatrice. Mais ce mal, on peut, selon Bertha, choisir de ne pas le subir; on peut lui opposer la résistance du chant, la révolte de la joie intérieure et de la foi. Je dis le mot « foi ». Je l’entends dans le sens que suggère l’un des passages du livre, celui où il est question de Leonard Cohen. La foi de Cohen est cette « foi qui pousse à franchir les eaux, les montagnes, et à contraindre demain à être un jour nouveau. [Cohen] adore le ciel et la mer. Il est juste un homme à sa place. Un homme à son humanité. » Bertha est « femme courage ». Au nom de l’humanité, elle chante, elle danse. Elle ne subit pas. Elle force son destin, elle invente son chemin. Ce sera le chemin de l’exil. Sur sa longue route, du début à la fin de sa vie, quand il fera triste, toujours Bertha chantera.

Dans l’épigraphe, extraite d’un ouvrage de Ken Bugul, nous lisons ceci qui en quelque sorte traduit, du moins en partie, la nature du chant de Bertha. « Revendique tes droits, me dit-elle. — Dis non quand cela ne te convient pas. — Demande ce que tu veux. — Ce sera oui ou non. »  Ces mots de Bugul correspondent à la leçon que Bertha aura donnée à son fils, à travers un enseignement donné davantage par l’exemple que par les mots.

On l’aura deviné, dans ce récit hautement biographique, Saint-Éloi rend un hommage posthume à sa mère, « femme courage » qui dans l’adversité et la tourmente aura eu le génie de changer presque la boue en or. À tout le moins sera-t-elle parvenue à transmuer la misère en joie, et ce, par la vertu du chant qui est disposition magicienne de l’âme. Je parle de magie, je parle à vrai dire d’un réel tour de force. Bertha vient de loin. Elle vient d’Haïti. Elle quitte la misère pour trouver une misère nouvelle en terre d’accueil. Dans son pays natal, dit « pays-pourri », tout comme aux États-Unis, où elle se retrouvera au plus bas de l’échelle, Bertha aura toujours su tirer son épingle du jeu. La petite couturière qui sa vie durant a tant pédalé sur sa machine Singer, machine à coudre chantante — « singer » en français signifie feindre et contrefaire, mais en anglais signifie « chanteur » — la petite couturière a choisi elle-même le patron de sa robe, l’a cousue en chantant, puis l’a revêtue bravement afin d’affronter, comme elle seule l’entendait, son propre destin.

Les lecteurs découvriront eux-mêmes l’étoffe dont ce destin est fait. Le livre consacré à la gloire de Bertha ne se résume pas facilement. Bien qu’il soit passionnant, il n’est pas un roman d’aventures. Cependant, comme les meilleurs romans, ce récit va au-delà de l’anecdote. L’auteur raconte l’histoire de sa mère, mais la vie de celle-ci s’arrimant à plusieurs autres vies ne peut être détachée du tissu social d’Haïti. L’auteur la raconte en y incluant tout un peuple et surtout chacun des membres de la famille élargie de Bertha.

Je ne puis rapporter fidèlement le parcours de Bertha. L’auteur remplit lui-même cette tâche. Il raconte. Sa mère a eu quatre enfants, tous de pères différents. La jeune maman n’a que dix-sept ans lorsqu’elle accouche de son tout premier enfant, c’est le petit Rodney. Apprentie couturière, elle faisait de menus travaux dans une maison de la haute société, dans les beaux quartiers où elle était hébergée. Le fils de la maison ne pouvait pas ne pas la voir, la beauté de la jeune fille sautait aux yeux. Il était aux études, voulait devenir pharmacien. Comme dit la chanson, il faut bien que le corps exulte. « Bertha est tombée enceinte », c’est le titre d’un chapitre. Cet événement singulier s’inscrit dans une histoire collective. L’auteur ne se limite pas à la personne de sa mère, aux répercussions qu’aura sur elle la précoce maturité qu’oblige une toute jeune maternité. Si la mère et l’enfant occupent le centre du tableau, les autres éléments qui les entourent sont loin d’être insignifiants, ils ne sont pas traités pas comme de simples éléments de décor. En fait, l’ensemble de la société haïtienne apparaît dans le tableau. Les circonstances dans lesquelles l’adolescente donne la vie, les réactions à sa grossesse chez la famille qui l’emploie et la loge, le père de l’enfant se retirant aussitôt sur la pointe des pieds, puis l’attitude aimante de sa mère Contita qui lui ouvre les bras, ainsi que l’accueil si généreux que lui réserve sa grand-mère Tida, la prenant en charge à la campagne durant sa gestation jusqu’à l’accouchement, tout cela permet à l’auteur de jeter un éclairage saisissant sur la société haïtienne.

Il y a dans ce récit une galerie de personnages tous plus pittoresques et attachants les uns que les autres. Ils se découpent sur une masse qui en arrière-fond est constituée par les grands voyous, forbans et assassins qui longtemps auront fait la pluie et le beau temps dans ce pays dit pays-pourri. Le dictateur, ses sbires et leur milice forment cette masse indistincte et oppressante. La vie était insoutenable. Il fallait sauver sa peau, échapper à la misère et dans certains cas à une mort promise. On a contraint à l’exil la plupart des personnages dont parle l’auteur, mais certains sont demeurés au pays, y subissant les exactions et les injustices du pouvoir.

Il n’y a rien de misérabiliste dans ce récit. L’auteur brosse un tableau réaliste de la vie en Haïti. Il nomme le « pays-pourri » et le décrit de manière objective. Il ne ménage cependant pas ses mots pour dénoncer les injustices sociales qui y sévissent. Les pages qu’il leur consacre sont puissantes.

Dans ce monde sens dessus dessous,  Bertha est un modèle. Elle refuse de se soumettre, de plier l’échine, de faire des courbettes, des compromis. Elle mène sa vie avec une grande noblesse d’âme et de caractère. Elle est cette jeune fille innocente, née dans la pauvreté, « engrossée » très tôt par un fils de famille. En raison de sa grossesse honteuse, elle traverse une première épreuve dont elle sort grandie. Elle est déterminée à ne plus jamais s’en laisser imposer. La voici forte d’un entêtement qui la conduit à l’affirmation justement de cette force. « Tu te fais cette femme aguerrie qui désormais choisit sa route et ses chimères. » Bertha devient l’insoumise, la tête forte, la femme de tête, l’amoureuse au grand cœur. Elle n’en aura que faire des ragots. Elle mènera sa vie comme elle l’entend. Elle aimera, enfantera, rayonnera. Elle chantera. Il faut lire le récit de Saint-Éloi pour être réchauffé jusqu’à la moelle par la beauté solaire de sa mère. Bertha sous sa plume devient une icône, peut-être à sa manière un symbole de ce que l’âme du peuple haïtien a de plus noble.

La mère du poète n’est pas une femme instruite. Et pourtant ! Dieu sait qu’elle a des idées, des idées peu communes, gagnées à la dure, sur le terrain de la misère et de la lutte menée au quotidien afin de survivre et pour pouvoir nourrir ses quatre enfants. Plus tard, lorsqu’elle vivra aux États-Unis, elle prendra soin de sa famille élargie à qui elle fera parvenir sans compter le peu d’argent qu’elle possède. Oui, Bertha a des idées : « Des idées et des convictions. Des causes. » Elle parle du racisme : « Le racisme en Amérique est une plaie. Les Noirs assassinés comme des chiens. » Elle dénonce également le racisme haïtien. « C’est quelque chose qui tient de la stupidité d’une certaine élite, nostalgique de l’esclavage. Des Noirs qui se prennent pour des Blancs, parce qu’ils ont la peau plus claire que les autres. Nègres complexés, ils se considèrent comme supérieurs parce qu’ils sont soi-disant riches, ou qu’ils habitent la haute ville, ou que dans leur tête, il y a ce résidu colonial, ce mépris qui se transmet comme une maladie congénitale. » Ainsi parle Bertha.

Elle parle en poète. Telle mère, tel fils. Elle est une révolutionnaire dans l’âme. Elle voue tout comme son fils un culte à Fidel Castro. Elle semble avoir tout appris à son fils, du moins l’essentiel. Par exemple, ce mot révolution qui lui vient de Castro, du Comandante, elle le refile à son fils. « C’est de lui que tu as hérité le mot révolution. Sais-tu que c’est par ce mot que je suis venu au monde, convaincu que les choses devaient être déplacées ? Ce mot, c’est de ta bouche que je l’ai appris. Les vies ne comptent pas si elles ne servent à autre chose, de plus grand, plus beau. Révolution, c’est le mot le plus beau dans toutes les langues du monde. »

Bertha est une femme qui donne sans compter, qui donne tout et ne demande rien en retour. Elle ne veut rien recevoir, n’accepte pas les aumônes. Elle est pauvre et généreuse. Elle donne, mais refuse la réciproque. Alors qu’elle connaît des déconvenues, son fils Rodney voudrait lui venir en aide, la soutenir, la secourir, elle s’efface, se retire et lui donne de plus belle à boire et à manger. Littéralement, elle continue de le nourrir, lui offre sa cuisine du pays natal, veille sur sa santé ou le réconforte quand il lui fait part de ses misères morales, de ses déboires.

« Le malheur d’une femme appartient à toutes les autres femmes. » Bertha est une femme. Elle n’est pas seule. « Tu es attentive à la vie des femmes. À cet héritage de peurs, de honte et de culpabilité qui leur a sciemment été inoculé dans le sang. » Dans un des derniers chapitres du récit, sa voix préservée sur une cassette portera un message combien émouvant à ses sœurs. Elle leur dira de bien graves vérités. « Causons, Commères. Ici, ce n’est point le paradis, comme on nous l’a dit. Il n’y a pas de paradis à New York. Pas de dollars au pied des arbres. Pas de vie. » Elle leur dira : « Quand la peine me pèse sur le cœur comme un bloc de glace, c’est à vous, mes sœurs, ma famille que je pense. » Un des chapitres du livre s’intitule « Femmes totales capitales », c’est tout dire. Bertha n’est pas seule à porter le flambeau. Il y a dans sa vie un « dialogue dont les femmes entretiennent le feu », c’est une entraide, un partage incessant. Elle vit à New York, sa mère est à Montréal. Elles se parlent au téléphone : « Aucune frontière ne semble vous séparer. Fille et mère, unies pour la vie, vous êtes ensemble à réparer les visages de celles qui partent, à pleurer celles qui meurent en pleine mer et à allumer une bougie pour celles qui demeurent. Vous vous parlez, Contita et toi, de choses et d’autres. Vous vous confiez entre femmes qui portent les charges de la vie sur leurs épaules. Vous continuez à vaquer à vos occupations quotidiennes. Vos voix dessinent les contours de l’exil. »

C’est à un monde de femmes que rend hommage l’écrivain. Les hommes, quant à eux, sont peu présents. Du reste, personne ne semble avoir de père dans le milieu décrit par l’auteur : « Les pères se retirent très vite même quand ils font semblant d’être présents. Ils collent aux ombres de la vie. Des pères Noël qui ne se pointent même pas en fin d’année. Les enfants du quartier sont leur propre père. Ils grandissent dans les jupes des grand-mères, des mères, des tantes et des voisines. »  Aucune figure d’homme n’est ici reluisante. On rencontre de rares modèles masculins. À l’exception du cousin Frank toujours serviable, du père de l’auteur (qui « avait un sens de la justice et du pays qui ne lui permettait pas de s’enrichir comme les autres. Il ne voulait pas fonder sa fortune sur la rapine et le mépris des gens humbles. »), de quelques autres comme le grand-père Tino, vieillard amusant aimé de tous, les figures d’hommes sont peu reluisantes. Certaines sont ambiguës. L’homme haïtien est parfois un animal social paradoxal. L’est tout particulièrement le père d’Ertha. Son cas mérite d’être mentionné. Il illustre assez bien l’idée que chez les humains, à l’exception de la peau, rien n’est jamais ni tout à fait blanc ni tout à fait noir. Cet homme est sympathique. Le jeune Rodney passe auprès de lui d’agréables moments. Bérard cependant porte l’uniforme des tontons macoutes. Il appartient à la milice. « Pas besoin de savantes études pour savoir que la milice tue, pille, endeuille les familles. Bérard a-t-il du sang sur les mains ? Bérard est un cas particulier. Un spécimen hors norme et hors genre. Il conseille ceux et celles dont un membre de la famille est en disgrâce, un fils emprisonné, un mari accusé, un parent dont le passeport n’est pas délivré par le palais. Il prend à cœur les doléances des uns et des autres. » Enfant, l’auteur aura beaucoup aimé le père de sa petite sœur. Il le rencontrera une dernière fois le 8 février 1986, dans des circonstances historiques exceptionnelles. Bérard devra se mettre à l’abri.

Les femmes endurent la souffrance en chantant. Dans sa maison, Bertha chante une chanson interdite sous la dictature. « Jij jjje’m byen. Que le juge me juge bien. » Du début à la fin du récit, le fils s’adresse à sa mère. Il lui dit : « Tu emmerdes ainsi les petits macoutes […]. Tu chantes toujours ta chanson quand il fait triste. Tu déroules les mots de ta chanson Jij jjje’m byen. Cette chanson exige du juge de juger en toute équité, au docteur de soigner la fille à l’endroit précis de la maladie, invite la mère à garder sa lucidité même quand sa fille paraît drôle à ses yeux. Paraître drôle dans ta langue créole veut bien dire ‘‘tomber enceinte’’. ».

On le constate en maints passages du récit, Bertha parle en poète. Elle parle aussi de manière théâtrale. À l’un de ses hommes qui tente de la reconquérir, elle déclare : « Si tu étais le dernier homme sur terre, le seul homme, après le déluge, j’aurais préféré, quand me prend une furie de femme en rut, me donner à un mâle chien, Oui, mieux vaut un mâle chien sur mon ventre que tout ce qui est toi. »

Il y a lieu de mettre en lien les qualités d’un tel discours avec le talent de son fils, son porte-parole. Il n’y a aucun doute à ce sujet, une telle femme n’avait pas la langue dans sa poche. On a vu qu’elle avait des idées, et non des moindres, on ne s’étonnera pas de trouver à son discours des accents enchanteurs et poétiques. Le créole pour peu que j’en connaisse m’est apparu au fil de la lecture, l’auteur y recourant çà et là, une langue particulièrement savoureuse. Il me semble qu’elle aille au but de manière à la fois poétique et économique. Évidemment, le livre de Saint-Éloi est écrit en français et, bien entendu, le monsieur est poète. Mais il n’est pas tombé du ciel ce poète, il vient plutôt des entrailles de Bertha. Elle est la femme qui lui a tout donné. Il y a fort à parier qu’il a hérité d’elle ses dons poétiques. Lui écrit. Tandis que sa mère est femme de parole. « Tu écris. Nous écrivons. Clarifions les choses. C’est moi l’écrivain. Je vole ta voix, transcris tes pensées. Tu parles dans ma tête. Un point, c’est tout. » « Tu parles en moi et j’écris avec ta voix cette lettre sans ménager personne, ni les visibles ni les invisibles. Je te dis simplement : ‘‘Prête-moi ta voix pour que j’existe. Prête-moi ta parole pour en faire un paratonnerre’’. »

Dans cet échange des voix, on peut reconnaître le rapport identitaire que Bertha et son fils entretiennent. Les deux forment un tout indissociable, un couple. Leur identité est en miroir, la parole du fils faisant écho à celle de la mère. Dès les premières pages, Saint-Éloi le confesse : « La voix de Bertha parle en moi. ». Ou encore : « Je suis désormais ma mère. » À quoi l’on peut ajouter : « Nos corps sont les mêmes. Nos souffrances aussi. Nous sommes deux oiseaux, même plumage, même envol, dans le même ciel du pays-pourri. Sauf que moi, ce sera pour plus tard.»

Avant d’aller rejoindre Bertha, Rodney ira encore de l’avant. Il ira sur la lancée de toutes celles qui l’ont aidé à devenir ce qu’il est. Il rend hommage à la lignée des femmes qui ont veillé sur lui et l’ont aiguillé dans le sens de l’amour et de la justice. Les femmes sont au centre de l’épopée lyrique que consacre Éloi d’abord à sa mère, puis à sa grand-grand-mère et sa grand-mère : «  Avant de mourir, je veux écrire pour témoigner de ces stations de calvaire, de la trajectoire de hasards et de bontés qui nous ont aidés à exister. Je veux dire comment nous avons traversé ces barrières, respiré et regardé là-haut l’étoile qui danse et nous fait signe de poursuivre la route. Je veux aussi dire merci, merci à toi, chère Bertha. Merci à Tida, ma grand-grand-mère, à Contita, ma grand-mère, et à toutes ces femmes qui m’ont tellement donné. J’aimerais écrire simplement pour dire merci, pour entrer dans le cercle de l’histoire ces visages de femmes qui ont allumé en moi un feu si ardent qu’aucun séisme ne peut éteindre. »

Dans ce livre si intime, ouvert sur le monde, embrassant la cause des Noirs et principalement voué à la célébration du personnage de Bertha, le poète se dévoile entièrement, quoiqu’en toute discrétion. Pour cerner le personnage de sa mère, pour le mettre en valeur, il lui faut retracer son propre parcours. Il ne rédige pas pour autant une autobiographie. Lorsqu’il se place à l’avant-plan, c’est pour occuper la tribune du célébrant. C’est en passant et par nécessité qu’il parle de lui et de sa vie. Mis à part les grandes lignes de son parcours, de son cursus d’intellectuel et d’écrivain, sur ce qu’il en est de sa vie il se montre discret. Ce n’est que dans de courts passages que paraissent sa première femme et sa fille. S’il évoque la nuit torride où son père le conduit auprès des filles afin qu’il soit initié aux plaisirs de la chair, c’est dans un chapitre de nature quasiment sociologique consacré à un rite de passage généralisé correspondant aux us et coutumes appartenant à longue tradition dans son pays natal. Danses lascives et filles des bordels font partie des coutumes.

L’écrivain parle de lui, se montre in situ alors qu’il travaille dans un journal. C’est de lui qu’il s’agit, mais dans la composition du portrait qu’il brosse entre beaucoup plus que sa propre personne. Encore une fois, il offre à voir au-delà de lui-même. Il analyse le rôle que joue le journal dans la société haïtienne, il dévoile les magouilles et dénonce les accointances des notables avec le pouvoir. La révolution de pacotilles dont ils sont les piliers est « la révolution éternelle du président-à-vie-et-à mort ». Le nom de ce dictateur, l’auteur se fait sans doute un point d’honneur de ne pas l’écrire dans son livre.

Lorsque Saint-Éloi évoque l’accueil que lui réserve l’Académie des lettres du Québec, le siège qui lui est alors offert, c’est pour montrer l’humilité et la sagesse de sa mère à cette occasion, alors que son fils l’invite à assister à la cérémonie où il prononcera un discours où il entend remercier la lignée des femmes à qui il doit tout, où surtout il lui dira merci.

Il y a des pages magnifiques dans ce récit. Je n’en finirais pas de les transcrire. Elles disent tantôt de manière troublante les horreurs de la dictature, le désarroi de l’exil, la laideur du racisme, les subtilités des nuances de la peau : elles font surtout l’éloge des femmes. Certaines pages offrent de magnifiques poèmes en prose.

Berthe est morte. La voici à nouveau vivante, car « La voix est ce qui demeure » (c’est le titre d’un chapitre). La voix est ce qui demeure et celle de Bertha est tout entière contenue, peu s’en faut, dans celle de son fils qui la retranscrit, qui la traduit en ses propres mots. Cette traduction, Rodney ayant pris soin dès le départ de souligner que « Ceci n’est pas un livre » (titre du deuxième chapitre), cette traduction, dis-je, n’a rien d’une trahison. Telle mère, tel fils. Le fils écrit, s’adressant à sa mère : « Tu ne sais pas ce que veut dire trahir. » Tout poète qu’il est, il n’aurait pas de mots assez grands pour surpasser la grandeur de sa mère. Ni dans un sens ni dans l’autre, il ne dit les choses de sa mère autrement que comme elles sont, en tout cas jamais ne va-t-il dans le sens de l’amoindrissement, quoiqu’à la rigueur il se permette d’aller dans celui de l’exagération, car ainsi le veut un puissant amour filial. Le fils fait le portrait de sa mère. Jamais n’exagérera-t-il suffisamment s’il veut se montrer vraiment fidèle à ce que fut Bertha. Il écrit : « ICI, ON EXAGÈRE. Le verbe exagérer te ressemble comme les verbes aimer, mourir, raconter. »

Lorsqu’on dit d’une œuvre littéraire qu’elle est belle, sa beauté formelle bien entendu y est pour quelque chose. L’artiste sait y faire. Il s’exprime et communique avec art. Il. C’est là une tautologie. En effet, à quoi d’autre doit-on s’attendre ? L’homme et la femme de lettres écrivent en connaissance de cause. Soit. Ils ont acquis leurs lettres, savent en jouer avec doigté. Cela va de soi. Or dans certains cas, il y a plus, beaucoup plus. Par exemple, si j’affirme que ce récit de Rodney Saint-Éloi est très beau, je souhaite surtout faire entendre qu’on y trouve plus qu’un trésor d’orfèvrerie, plus que de froides beautés parnassiennes. Dans un univers où l’idée de soleil s’élève au-dessus de tout, dans un univers où brille la présence d’une femme solaire, bien que le mot d’humanité soit galvaudé, c’est bien à lui qu’il faut référer pour témoigner de ce qui est ici mis en œuvre. L’évangile nous apprend que là où est notre cœur se trouve précisément notre trésor. Femme courage, Bertha, femme de cœur. Et telle mère, tel fils.

C’est un trésor d’humanité que nous offre Saint-Éloi. La beauté fleurit en l’humanité des personnes qui lui ont tout donné, au premier chef sa mère Bertha, sa grand-mère Contita et sa grand-grand-maman Tida. Le récit de Saint-Éloi est riche. Le fils chante aujourd’hui le même chant que sa mère. Elle lui a appris le chant qui dit tonbe leve. « L’essentiel consiste à se relever. »

Bertha a passé sa vie à se relever. Mais un jour, elle « a glissé sur une marche de l’église ». Elle s’est relevée une fois de plus. Elle a participé à la fête, elle a chanté, puis, quelques heures plus tard elle est tombée dans le coma.

À la fin du récit, alors que Bertha n’est plus de ce monde, on raconte à sa mère Contita une sorte de légende dorée. « À quoi bon rapporter à une mère le décès de sa fille, d’autant qu’à son âge, Contita n’y croirait pas. Grâce à ce subterfuge, ta présence est préservée, ton nom illumine la maison. » Ertha, la fille de Bertha, vit désormais avec Contita, elle en prend soin. Elle raconte à sa vieille grand-mère que Bertha a entrepris un long périple. On l’aurait aperçue « près de Gorée, sur une barque en pleine mer. » L’île de Gorée est située dans la baie de Dakar, au Sénégal. Elle est le symbole de la mémoire de la traite négrière en Afrique. En y retournant, Bertha est tout simplement revenue à sa vérité première, « au commencement de [son] histoire et de [sa] terre. »

Lise Gauvin : Et toi, comment vas-tu ? Roman : Leméac Éditeur : 148 pages : publication 2021

Le parcours professionnel de madame Lise Gauvin impose le respect. Il est impressionnant. Mais on en ignorerait tout; par exemple, on ne saurait pas qu’elle a enseigné au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, dont elle a été durant un temps la directrice; on aurait oublié qu’elle a longtemps œuvré au journal le Devoir à titre de chroniqueuse, travaillé à la radio culturelle de Radio-Canada ; on apprendrait aujourd’hui seulement qu’elle est écrivaine, autrice entre autres d’un magistral ouvrage intitulé La fabrique de la langue. De François Rabelais à Réjean Ducharme, ouvrage que j’ai lu à sa parution avec le plus vif intérêt ; bref, on ne connaîtrait rien de l’impressionnant parcours de Lise Gauvin (j’en donne à peine un aperçu) et plongerait aujourd’hui en toute innocence dans la lecture de son dernier roman que cela suffirait à susciter en nous le sentiment de la plus vive admiration.

J’aimerais montrer en quoi ce tout petit livre est remarquable. Mais d’abord, un détour s’impose. Une réflexion. Je serai bref.

Un ami, l’autre jour, me fait remarquer à quel point je semble aimer les ouvrages que je commente. Puis, non sans manifester un relatif agacement, il observe que ces ouvrages sont souvent très différents les uns des autres, à telle enseigne que les qualités des uns peuvent apparaître comme les graves défauts des autres. Ce qui suffit à soulever chez lui une manière de doute, car enfin, peut-on, me dit-il, apprécier à la fois une chose et son contraire ?

Je veux rappeler ici ce que je pourrais appeler les principes sur lesquels je fonde chacun de mes commentaires. Le jugement que l’on porte sur les ouvrages littéraires est forcément subjectif. La « nature » du lecteur, nature culturelle il va sans dire, l’incite à privilégier certains types d’ouvrages. J’ai donc comme tout un chacun mes préférences, mes prédilections. Je ne puis en faire fi. Cependant, mon rôle, celui qu’arbitrairement je me donne, consiste à tenter de saisir le propos d’une œuvre, à deviner si possible les intentions de son auteur pour rendre compte finalement du travail qu’il est parvenu à accomplir. Que j’aie ou non des affinités avec ce que je lis, cela importe peu. Si un auteur ou une autrice parvient à réaliser un ouvrage qui se tient, quelle que soit sa facture, mon devoir (comme un devoir d’écolier) est d’en rendre compte : « Voilà un livre : voici ce qu’on y trouve. »

Excellent pour moi, n’est donc pas nécessairement excellent aux yeux de tous.

Que le plus grand nombre puisse entrer dans une œuvre et y trouver matière à plaisir et à réflexion, cela à mes yeux constitue jusqu’à un certain point un gage de qualité. Encore faut-il apporter ici quelque nuance. Il y a des ouvrages romanesques destinés à un vaste lectorat. Des mesures sont prises par les éditeurs pour le lui faire savoir. Cela se crie sur tous les toits, est lancé sur les plus importantes plates-formes médiatiques. D’autres écrits sont cependant de nature plus confidentielle. Le grand public n’aura jamais vent de leur parution. Et pourtant, il y gagnerait. C’est le cas avec Et toi, comment vas-tu ? En effet, je constate que ce petit roman pourrait avantageusement être lu par le plus grand nombre. Une fois leur lecture entamée, lecteurs et lectrices peuvent la poursuivre sans rencontrer de difficultés majeures. Qui plus est, leur intérêt sera soutenu. La romancière a mis en place un dispositif qui peut d’abord dérouter quelque peu, mais la clarté de son propos et la limpidité de son style font que très rapidement est désamorcé l’apparent piège que constitue la structure ou si l’on préfère la composition de l’ouvrage.

Cette composition n’est pas sans être savante, fruit de l’intelligence, du savoir-faire. Or il est une différence qui saute aux yeux entre une œuvre strictement formaliste (où tout effort vise principalement à établir une complexe architecture, quitte à ce que celle-ci s’articule à même le vide) et une œuvre où la forme est mise au service du propos, appelée par ce dernier ou en tout cas destinée à le mettre en lumière.

Lise Gauvin a découpé avec de fins ciseaux un matériau dont le tissu traverse de multiples générations de femmes. Je parle en termes de travaux d’aiguille parce qu’on accomplit de nombreux ouvrages de couture chez les femmes que nous présente la romancière. De la première à la dernière, il y a passation d’une espèce d’ouvrage collectif, dont à chaque naissance elles prennent le relais. Gauvin nous offre une sorte de courtepointe. C’est là une image. Soyons plus concrets.

Et toi, comment vas-tu ? est un roman de vie et de mort. On assiste à des naissances, à des décès. Les personnages reçoivent la vie en héritage, puis la redonnent. Mais commençons par le commencement, c’est-à-dire par la fin : « Hier, maman est morte. » C’est l’incipit. Lequel fait songer à celui de L’Étranger de Camus. Clin d’œil ? Pourquoi pas. Malgré le sérieux de l’affaire, un brin de plaisir n’est pas interdit. Donc la mère vient tout juste de mourir. Elle et la narratrice, sa fille, sont les premiers personnages du roman. Mais elles ne sont pas les premières personnes que nous rencontrons dans ce livre. Une dédicace en ouverture nous fait découvrir trois personnes, bien réelles celles-là. Elles se nomment Andréanne, Marie-Ève et Lydia. On se demandera en quoi il est important de mentionner leur existence. C’est, nous pouvons dès maintenant l’affirmer en raison de la très mince cloison qui sépare, tel un fin tissu, celui dans lequel finement jouent les ciseaux de la romancière, qui sépare, dis-je, la fiction de la réalité. Le lecteur devinera, une fois parvenu au terme de sa lecture, que ces trois femmes sont sans doute les filles de l’autrice, et qu’elles ont en quelque sorte partie liée à l’histoire, je devrais dire « aux histoires », que raconte Lise Gauvin. La romancière prend bien soin dans la dédicace de préciser qu’elle entreprend son geste, geste de passation, « pour la suite du monde … » Me voici bien loin de questions d’ordre formel, mais le prénom d’Andréanne, première dédicataire, nous y ramène.

À l’exception de la narratrice, tous les personnages féminins de cet ambitieux roman (ambitieux non dans ses dimensions — nombre de pages —, mais plutôt dans l’étendue spatio-temporelle parcouru par la romancière) portent des prénoms partageant un point commun : ils riment entre eux. Ils riment justement avec Andréanne. Ces prénoms constituent les divers maillons d’une chaîne, celles d’un enchaînement généalogique. Chacune de ces femmes appartient à sa propre génération. On rencontre d’abord en descendant l’échelle du temps le personnage de Viviane, notre contemporaine. Elle est la fille de Marianne, qui est la fille de Réjeanne. Après un long saut temporel, nous découvrons enfin Anne. Petite orpheline, première de la lignée. À la Salpêtrière, dans la ville de Paris, elle apprend à l’ouvroir la couture et la broderie. Elle reçoit aussi des leçons d’écriture. Activité qui dans l’histoire que raconte Lise Gauvin est loin d’être insignifiante.

L’ouvrage de la romancière est divisé en cinq parties. Elles correspondent aux jours que passe la narratrice au chevet de sa mère. Celle-ci est désormais silencieuse, muette déjà comme une tombe. La fille veille au chevet de la mère, dont lentement s’échappe l’âme, ou en tout cas l’esprit. Le fil du dialogue est désormais coupé. À la question « Et toi, comment vas-tu? », la narratrice ne répondra plus jamais. Sa mère s’est tue. Un monologue s’enclenche. Il sera entrepris par souci de la suite du monde. Ce monologue sera constitué des divers morceaux que la narratrice parviendra à détacher des existences menées par ses aïeules. Dans le silence où la relègue désormais sa mère, la narratrice fait entendre leurs voix. Le texte liminaire du roman offre l’argument de ces récits : « Tout au long des cinq jours passés à la veiller, des images me sont venues en tête, nourries par sa propre vie et celles des femmes de sa lignée. » La lignée, voilà le fil, la ligne directrice du roman.

Cinq journées. Chaque partie correspond aux degrés descendants de l’agonie de la mère. Chacune ausculte les fines modifications que subit son organisme, enregistre les variations dans les soins administrés par le personnel soignant, tout en révélant les aléas de la pensée de la narratrice, de sa psyché alors que s’entame en elle le processus du deuil. Or la mère, nous le savons, est désormais contrainte au silence. Ce silence, il ne s’agira pas pour la narratrice de le meubler, mais il lui fournira l’occasion d’ouvrir « peu à peu la boîte aux souvenirs, guidée par [sa] mémoire généalogique. » Les prénoms des femmes qui défilent dans le récit soulignent les liens de la généalogie. Qu’ils soient inventés ou non importe peu. Ce qui en revanche ne paraît pas du tout inventé, ce sont les destins, les existences mêmes de ces Vivianne, Marianne, Réjeanne et Anne. Quoique pour redonner vie à cette dernière, il se pourrait que l’imagination de la romancière ait été davantage sollicitée. Elle a probablement dû entreprendre des recherches afin d’étoffer ce lointain personnage, pour pouvoir broder à son sujet, en tout respect cependant des réalités que vécurent en s’installant dans la colonie nos premiers ancêtres.

Le roman est composé de cinq parties. Elles correspondent aux différentes journées que passe la narratrice dans la chambre où se trouve la grabataire, la gisante déjà dans cette chambre quasi mortuaire. Un caractère typographique particulier est réservé aux sections où la narratrice est directement en présence de sa mère. Elle ouvre la boîte des souvenirs. En fait surgir ses personnages. Avec eux, elle recule dans le temps. Les lecteurs et lectrices étrangers à ce type de dispositif formel pourront tout d’abord être décontenancés. Leur perplexité sera de courte durée. Ils comprendront bientôt les relations que la romancière établit entre chacun de ses personnages. Ainsi, rétrograderons-nous, passant du personnage de Viviane, à celui de sa mère, à celui de sa grand-mère et enfin, à Anne, la première de la lignée. Pour chaque journée où leur histoire est relatée, la romancière ne s’ajuste pas systématiquement à ce schéma. De chapitre en chapitre, il lui arrive quelque peu de modifier l’ordre d’apparition des personnages.

D’autres éléments d’ordre formel sont à souligner. Ils concernent les voix de la narration. Un mot avant d’aborder la particularité de ces voix. Je tiens à souligner immédiatement que ce sont des voix auxquelles les lecteurs et les lectrices se montreront sensibles. C’est qu’elles font entendre des paroles de femmes, elles donnent accès à un monde de fine sensibilité, j’ajouterais de courage et de curiosité. Ces voix ne manifestent pas une manière de sensiblerie, mais bien plutôt une intelligence de la vie qui chez ces femmes se transmet de mère en fille. C’est comme si un feu tranquille passait de l’une à l’autre. Ces femmes veillent à ce qu’il ne s’éteigne pas. Mais j’extrapole, tout compte fait, ce feu est une image, une approximation. Il représente l’héritage que ces femmes laissent à leur descendance pour la suite du monde.

Dans le roman de Lise Gauvin, la particularité des voix réside en leur diversité, surtout en la forme pronominale qu’elles prennent chez les narratrices secondaires, tantôt personnages à part entière, tantôt porte-parole plutôt de la vie de femmes qui n’ont voix au chapitre que de manière indirecte. Ces voix se présentent ainsi. Elles sont associées, on l’aura compris, aux personnages principaux du roman. La première voix est comme de raison celle de la narratrice principale. Celle-ci est au chevet de sa mère. Elle assure la chronique de sa lente agonie. Elle évoque aussi la vieillesse de celle-ci, ses dernières années de vie. Cette narratrice parle de sa mère au « je » : « Je venais à peine d’arriver au salon des visiteurs lorsque l’infirmière est venue me chercher. »

La seconde voix semble confiée à une seconde narratrice. Avec cette dernière, le « je » des premières pages s’efface au profit d’un « vous » dont l’effet, me semble-t-il, est de tenir à distance un second personnage de femme. Vivianne. À vrai dire, il ne s’agit pas encore d’une femme, mais bien plutôt d’une fillette. Nous sommes en 1945. La romancière présente ce personnage en recourant à une narratrice qui s’adresse directement à cette Vivianne, qui relate ses faits et gestes en les lui rappelant.  « Vous aurez bientôt cinq ans. » Nous comprendrons bientôt en recoupant une série d’informations que Vivianne est nulle autre que la première narratrice, celle-là même qui assiste au décès de sa mère, et qui entretient, du moins le supposera-t-on, des liens plutôt étroits avec la romancière. Le « vous » permet donc un travail de distanciation qui confère au récit un caractère fictionnel. En recourant à ce pronom, la narratrice entre ainsi en relation avec une autre elle-même qui se révèle être sans doute plus proche de ce qu’elle est. Le miroir de la fiction ne déforme pas sa réalité, il la reforme un peu comme le fait le rêve, toujours profondément révélateur d’une part de soi, sans doute la plus significative. Quoi qu’il en soit, avec Vivianne les lecteurs sont amenés à assister à l’émergence, à la naissance d’une intellectuelle, d’une écrivaine. Nous y reviendrons.

Toujours, lorsqu’il sera question de Marianne, la romancière utilisera le pronom « elle ». C’était « vous » pour ce qui concerne sa fille Vivianne. C’est « elle » avec la mère. C’est ensuite « tu » pour Réjeanne, mère de Marianne et grand-mère de Vivianne. À vrai dire, la romancière fait alterner ses personnages, non pas différentes narratrices. Le mode choisi pour présenter les personnages, je veux dire le recours à ces différents pronoms, accentue justement leur spécificité ; comme une couleur en peinture, une tonalité en musique, cette façon de faire confère une plus nette unicité à l’univers de chacune de ces femmes. Si tout cela paraît technique, à la lecture nous n’éprouvons aucunement le poids de l’abstraction ou l’impression d’un jeu gratuit, d’une pose stylistique.

Le personnage d’Anne est le plus éloigné dans le temps. La narratrice la présentera de la manière la plus usuelle, en recourant au « elle » qu’utilisent traditionnellement les narrateurs omniscients. Fait à noter, comme si la boucle se bouclait, comme si en l’origine déjà était amorcé le processus de l’écriture que perpétuera Vivianne trois siècles plus tard, Anne tiendra un journal. À partir du quatrième jour, la narratrice lui donnera la parole.

Ainsi le « je » est-il employé aux deux extrémités de la lignée généalogique. L’ancêtre en vient à s’incarner en tant que sujet autonome dans un « je » personnel, tandis que l’écrivaine (personnage principal du roman, alias Vivianne) raconte au « je » les cinq journées qu’elle passe auprès de sa mère agonisante. De la mère, il sera dit ceci, que je trouve plutôt révélateur : « Elle a fait partie d’une génération qui ne s’est pas encore donné l’autorisation de dire je. »

Anne, la petite orpheline venue de France vers l’âge de quinze ans, aura donc accédé à la parole. En son propre nom, elle aura écrit, raconté sa propre histoire, celle d’une libération, d’une aventure où elle se sera accomplie, dans le souci des autres, dans le souci de la suite du monde.

En juillet 1700, alors âgée de quarante-neuf ans, elle écrit dans son journal : « Malgré la dureté du climat, les risques des attaques iroquoises et les ressources limitées, je suis toujours d’accord avec mon choix de venir en Amérique. // Cela m’a permis d’avoir une vie à moi. // J’espère aussi avoir posé quelques balises pour les générations à venir. // Puissent mes descendants un jour m’en savoir gré. »

« J’espère aussi avoir posé quelques balises pour les générations à venir. // Puissent mes descendants un jour m’en savoir gré. » N’est-ce pas là ce qu’exprime la dédicace du livre : « À Andréanne, Marie-Ève et Lydia / pour la suite du monde » ? Ce souhait est également formulé par d’autres personnages à l’intérieur du roman. Ainsi, lors de la deuxième journée passée auprès de sa mère, la narratrice se souvient que peu de temps avant le décès de sa grand-mère, elle aussi hospitalisée, elle lui avait promis de venir lui présenter son bébé. Elle en était alors à son septième mois de grossesse. Sa grand-mère avait souhaité que le bébé soit une fille … « pour me continuer. »

La narratrice répondra bien plus tard au désir de sa grand-mère. Cette dernière décéda quelques jours après la visite de la future maman. Elle ne vit jamais l’enfant. C’était un garçon. La narratrice écrit : « Les filles vinrent plus tard, beaucoup plus tard, grâce à mes enfants, prendre le relais pour la suite du monde. » Tout compte fait, que ce roman soit ou non une autofiction, qu’il soit ou non fort proche de la réalité de son autrice, nous pouvons supputer ici, mais cela ne nous regarde pas vraiment, que conformément à ce que nous venons de lire, dans la vie de la romancière ce seraient ses garçons qui lui auraient « donné » des filles pour la suite du monde. La dédicace désignerait ses petites-filles.

À la fin de la troisième partie, celle qui correspond à la troisième journée, la narratrice déplore le décharnement du corps émacié de sa mère. Elle se souvient. De sa boîte à souvenirs elle extrait une catalogne. « Confinée à la maison pour s’occuper de mon père, elle en avait profité pour maîtriser le tissage et exécuter des tapisseries qui lui survivront longtemps. Comme les catalognes confectionnées par ma grand-mère, ces ouvrages traversent le temps avec sérénité. »

Le fil qui traverse le roman de Lise Gauvin est celui de la filiation, de la transmission, de la continuité. Un objet est porteur d’âme; dans ce roman, l’objet dit l’amour, l’espoir, l’esprit de la découverte, la poussée vers l’avant. Il témoigne évidemment du passé, de ce qui à travers lui passe au présent et parviendra enfin à l’avenir. L’objet circule de main en main. C’est une tapisserie, une catalogne ; ce sont des tableaux (la moribonde avait une âme d’artiste, elle avait peint de nombreux tableaux : « Tous ses murs étaient ornés de tableaux. Ceux-ci attendent maintenant dans un entrepôt avant d’être dispersés. »).

L’objet est aussi un carnet d’écriture, il correspond à un journal intime. Peu de temps avant sa mort, Anne, la pionnière, en date du mois de juillet 1710 écrit : « Hier, une de mes petites-filles, me voyant rédiger ces notes, a souhaité obtenir un cahier pour écrire elle aussi. Quand je lui ai demandé pourquoi elle éprouvait ce désir, elle a répondu qu’elle voulait vivre deux fois, une fois en vrai et une fois à travers les mots. Qu’elle voulait arrêter le temps. // C’est à elle que je léguerai ce journal. »

Inutile d’insister davantage sur ce point. Ce roman est testamentaire (le dernier livre d’un auteur est toujours son dernier livre, en attendant le suivant), il a poussé ses racines au plus creux du journal d’Anne, a pris le relais des écrits de la première aïeule. La narratrice, elle-même écrivaine, a hérité de cette faculté qu’avait Anne de mettre en mots des tranches de sa vie. Tout est ici affaire de transmission. Le dernier mot du livre est justement « héritage ».

Je devrais indiquer ici à quel point ce dernier mot sonne juste, sonnant justement le glas du roman dans un contexte mettant en valeur son titre, lui ajoutant devrais-je dire une plus-value. C’est un choix que j’ai fait et refait ici, celui de ne pas dévoiler le sens et la portée de ce titre. Il convient de donner aux lecteurs et aux lectrices du roman le plaisir de la découverte. Je ne puis cependant les laisser dans l’ignorance de l’essentiel. À vrai dire, je n’ai encore rien dit de tout ce qui fait la richesse de ce roman. Je le trouve éblouissant de sobriété, de retenue et, donc, de puissance évocatrice. Lise Gauvin est une artiste. Elle écrit avec la touche et le doigté de la musicienne qu’elle est. Vivianne est d’ailleurs musicienne.

La richesse de ce roman, dont il faudrait souligner davantage les qualités d’écriture et de composition, ne se borne pas à ces qualités. Elle réside également dans les histoires que raconte la romancière, dans les propos qu’elle tient, dans les magnifiques personnages auxquels elle parvient à donner vie. On se prend réellement d’affection pour eux. Ils sont attachants. Ce sont des femmes qui vivent dans un monde qui nous est familier. Elles sont nos femmes (Vivianne est notre contemporaine : il y a une quarantaine d’années, elle aurait pu m’enseigner). Elles sont nos mères, nos grands-mères, des femmes dont nous savons au fond fort peu de choses, dont les réalités concrètes et historiques disparaissent peu à peu de nos mémoires. Or la romancière, sans pour autant être historienne, parce qu’elle connaît bien le Québec où elles ont vécu, parvient à inscrire le destin sensible de ces femmes dans le temps de l’histoire. Elle fait revivre des époques plus ou moins anciennes en restituant l’air du temps propre à chacune, en restituant de ces époques l’équivalent mental des décors où elles évoluèrent, en peignant le fond sur lequel se sont détachées les histoires de ses personnages.

Il n’est pas une seule section du livre où les gestes des protagonistes ne soient présentés en parallèle avec les grands moments de notre histoire. Lise Gauvin raconte nos années. Ainsi pour Vivianne : « L’année de votre naissance, en 1940, le droit de vote a été accordé aux femmes, l’Allemagne a envahi la France, des Juifs sont morts par milliers … » Pour Marianne : « Elle est née le 4 juillet 1917, jour de fête de l’Indépendance américaine. Quelques mois plus tard, le régime tsariste était aboli en Russie. Quelques mois plus tôt, à Montréal, avait lieu une manifestation contre l’enrôlement forcé dans l’armée canadienne des hommes en état de se battre. »  Pour Réjeanne : « Tu as vingt ans, la vie devant toi et déjà un passé. // On dit qu’en avril, un navire a heurté un iceberg dans l’océan Atlantique, au large de Terre-Neuve, entraînant le décès de mille cinq cents personnes. Tu as du mal à croire à pareille catastrophe. » Pour Anne enfin : « Une épidémie de peste sévit en Italie et ailleurs en Europe : la ville de Naples est particulièrement touchée et Paris résiste plutôt mal à la contagion. » ou encore : « Tout près de là, au Louvre, Louis XIV, âgé de vingt-trois ans, choisit d’assumer directement le pouvoir. Conseillé par son ministre Colbert, il prend officiellement possession du Canada, alors sous la gouverne de la Compagnie des Cent-Associés, et décide de donner à la colonie le statut de province de France. »

Le cinquième et dernier jour est un mardi. C’est le jour du décès de la mère. La narratrice poursuit son récit. Elle écrit. Elle décrit. Sont notés les gestes accomplis par le personnel soignant, les décisions prises par le corps médical, la moindre variation pourrait-on dire de l’atmosphère régnant dans la chambre; la narratrice constate l’amenuisement de l’être de sa mère, l’irrégularité du pouls, le rétrécissement graduel, la lente disparition, cette profonde absence où peu à peu se retire la moribonde. « Le sac qui sert à recueillir l’urine, situé à côté du lit, se remplit goutte à goutte. Plus aucun son ne sort de la bouche. »

Au goutte à goutte de l’urine qui s’écoule correspond celui de la narration soulignant, accompagnant les légères transformations du lent déclin de sa mère en pente douce. La narratrice dit les choses simplement, sans pathos. Or cette retenue procède à la manière de la litote, allant dans le sens inverse d’un tumulte que l’on sait grand, d’un désarroi que l’on sait profond. En fait, moins la romancière nous en met plein la vue, plus elle est discrète, pudique pourrait-on dire, jouant des mots pianissimo, plus le lecteur est à même de saisir la gravité de la réalité qu’elle expose. En collant d’une manière neutre et clinique aux événements, aux sentiments qu’elle ressent, la narratrice, et à travers elle la romancière, parviennent à toucher la corde sensible du lecteur.

Je n’ai fait qu’effleurer les histoires de femmes racontées dans ce roman. Les lecteurs en prendront eux-mêmes connaissance. J’ai dit le plaisir que j’ai eu au contact de ces femmes. Leur univers m’a touché. C’est que la romancière a produit un ouvrage à la fois sensible et intelligent, dans une langue mesurée, dont les qualités résident dans sa justesse et sa sobriété. Lise Gauvin sait écrire. Elle a appris son métier de longue date. Sa maîtrise de la langue lui permet de s’exprimer avec naturel. Seule une culture bien assimilée ainsi qu’une intelligente sensibilité donnent accès à un tel naturel.

On rencontre parfois dans nos lectures des œuvres si bien écrites, on les lit avec tant de facilité et de bonheur, qu’elles nous paraissent avoir été écrites en toute innocence, sans avoir véritablement nécessité quelque forme de travail que ce soit. En réalité, avec Et toi, comment vas-tu ? le travail se situe en amont, amorcé depuis une très lointaine pionnière, poursuivi à travers les générations et finalement pris en charge par une jeune Vivianne, studieuse et appliquée, curieuse de culture et fort talentueuse. Le travail de Lise Gauvin est invisible. Le labeur ne paraît pas. Pour peu, le lecteur pourrait croire qu’il eût pu lui-même écrire un tel ouvrage. Il n’en est rien.   

Louise Dupré : Théo à jamais : Roman : Héliotrope : 2020 : 240 pages 

La discrétion de l’écriture est une qualité qui sur soi n’attire pas forcément l’attention. Pourtant, cette invisibilité relative est souvent remarquable d’efficacité, voire d’inventivité. C’est ici le cas. La manière de Louise Dupré est en apparence toute simple. Elle tient peut-être à la nature de l’autrice, à sa personnalité, peut-être également chez elle à une volonté d’ordre esthétique la conduisant à un patient travail d’épuration. Je n’en sais rien. Je me borne à constater l’excellence du produit final.  

On chercherait en vain dans ce roman quelque passage de haute voltige, des éclats, de l’esbroufe. Des acrobaties verbales, on n’en trouve pas. Même sur le plan lexical, Dupré fait montre de sobriété. Les cruciverbistes ne trouveront pas en son œuvre pâture à leur passion. Les goûts ne se discutent pas. Ils se savourent.

Nul n’est dans l’atelier de la romancière. On ne peut donc que présumer, l’imaginer veillant à ce que son ouvrage propose un dispositif favorisant la lecture. L’autrice a accompli son travail en se chargeant pleinement du labeur. Le lecteur et la lectrice par après en récoltent agréablement le fruit. J’ignore si telle était son intention, mais le résultat est concluant. Du travail de l’écrivaine découle notre plaisir de lecture. Attention ! Je ne dis pas que lecteurs et lectrices en sont réduits à un état de pure passivité. Bien au contraire, afin de vraiment recevoir ce qui leur est offert, ils doivent demeurer vigilants. Du reste, ce qu’ils trouvent dans Théo à jamais n’a rien à voir avec le fauteuil lénifiant que désirait tendre un Matisse aux amateurs d’art, ambition dont par ailleurs il n’y a rien à redire : en effet, pourquoi s’interdire « calme, luxe et volupté » ?

Si l’autrice facilite en quelque sorte la lecture de son roman, elle n’épargne cependant pas ses lecteurs. Elle les confronte plutôt à de dures réalités, à de graves problèmes, dont la dureté et la gravité sont d’autant plus saisissantes que rien dans la transparence du dispositif mis en place par la romancière ne s’interpose entre les malaises qu’elle communique et leurs répercussions chez les lecteurs. Sa façon de faire met en lumière et presque sans ombre la matière de son roman. Ce principe, du reste, est à l’œuvre dans les autres aspects de cette œuvre. Non seulement, comme mentionné déjà, la phrase est-elle parfaitement limpide, mais du début à la fin, la narration coule pareillement de source, en toute clarté, à travers de brefs chapitres apportant chacun invariablement de nouveaux éléments à l’histoire racontée. Cela, tous les romans ne l’offrent pas, qui souvent piétinent, font du sur-place. Or il se passe toujours quelque chose dans Théo à jamais. Que ce soit au niveau des faits et gestes des personnages, tous plus attachants les uns que les autres, ou dans les sentiments et les pensées animant, perturbant la narratrice. Ce roman a beau ne pas carburer à l’action, ne pas privilégier l’aventure, on éprouve au fil de sa lecture le constant désir de s’y engager plus avant. C’est que la quête entreprise par la narratrice devient également la nôtre. À sa manière, cette femme mène une enquête.

Tout comme Béatrice Hubert, narratrice et personnage principal, nous voulons comprendre ce qui a pu pousser son fils à commettre l’irréparable. Comment Théo en est-il venu à se transformer peu à peu en une sorte de monstre ? Cette question, nous nous la posons. Elle taraude la narratrice. Mais ce n’est pas tout, pas l’essentiel. Il y a plus. Le drame vécu par la famille de Théo n’est pas singulier. Il s’inscrit dans une histoire plus large, plus globale. Si Théo a agi seul, son cas n’est pas unique.

Dès la première page, la narratrice fait part de son désarroi. Elle raconte qu’au moment où se sont produits les événements, elle s’affairait au montage d’un documentaire portant « sur les tueries dans les écoles ». En acceptant ce contrat, elle ignorait ce qui l’attendait dans un proche avenir. C’était sans compter sur de troublantes coïncidences. La sonnerie du téléphone retentit alors qu’elle se trouvait au studio. Un drame venait de survenir à Miami, à l’université où son mari prononçait une conférence. Karl Glackmeyer et leur fils étaient tous deux dans un état critique à l’hôpital. Elle devait les y rejoindre.

Partir en laissant le chat derrière. Le chat grâce à qui tout a commencé dans le bonheur et dans la joie. Un chaton perdu. Béatrice l’adopte et s’en amourache, mais au bout de quelque temps, ayant vu une affiche déplorant sa disparition, elle se résout à le rendre à ses propriétaires. C’est alors qu’elle fait la rencontre de Karl et de ses deux jeunes enfants. La mère de ces derniers est décédée dans ces circonstances qui n’ont jamais vraiment été élucidées. Béatrice entre dans la vie de cette petite famille, épouse Karl et devient la deuxième mère d’Elsa et de Théo. Des années passent.

Point de départ de l’histoire, le chat Darwin est un personnage secondaire fort important. Il traverse le récit, apportant du réconfort à Béatrice. « Darwin est ton antidépresseur, me disait souvent Karl en riant. Un animal ne permet-il pas de donner de l’affection et d’en recevoir sans attente aucune ? D’ailleurs, Darwin ne supportait pas les larmes, il savait si bien consoler les enfants quand ils étaient petits. »

Suite à l’appel où Helen Gardner lui annonce que Karl et Théo sont « entre la vie et la mort », Béatrice interrompt momentanément son travail de monteuse. À son retour de Floride, après le drame, il lui sera difficile de se replonger dans le sujet qu’aborde le documentaire, sujet que cette fois-ci elle connaîtra de l’intérieur, étant elle-même une des victimes collatérales de la tragédie qui a failli emporter son mari, étant de surcroît la mère du jeune criminel qui a tenté de l’assassiner. Théo, tireur fou, ange noir exterminateur, s’il n’avait pas été abattu sur le champ par un agent de police du campus, aurait-il vidé le reste de son chargeur sur les étudiants et les professeurs alors présents dans l’auditorium ? Cette question et des dizaines d’autres minent et sapent le moral de la narratrice. Le travail amorcé professionnellement sur le plan du documentaire trouve maintenant en elle de nouvelles résonnances. Le crime commis par Théo, la mort de son enfant ravivent un trouble qui d’abord était de nature intellectuelle. Elle se trouve maintenant confrontée corps et âme au phénomène des tueries dans les institutions scolaires. Sa douleur à son tour induit la réflexion, l’alimente.

Béatrice réfère aux horreurs collectives de l’histoire, plus précisément à celles de la Shoah. Elle fait des liens. Comprendre passe par un travail de mise en relations, de parallélismes faits entre des situations vécues autrefois et leur résurgence. Tout comme le chat Darwin traverse le récit, un autre personnage fort important y jette un constant éclairage. Il s’agit d’Heinrich, l’oncle de Karl et de sa sœur aînée Monika. Aujourd’hui, un vieillard, cet oncle « a survécu à Dachau ». On l’y avait enfermé en raison de ses idées politiques; il était communiste. « Récemment, Heinrich a eu une pneumonie, mais il s’est rétabli. Ses années sont comptées, il le sait, et il l’accepte. Ce qui l’inquiète, c’est l’extrême-droite (sic) qui monte un peu partout, en Europe comme en Amérique, l’impression de revivre sa jeunesse, Je ne veux pas mourir en plein cauchemar, a-t-il avoué à Karl. » Autre question, Théo s’est-il radicalisé ? Est-il passé à l’acte pour des motifs idéologiques ? Frayait-il avec Daech ? Doit-on suivre l’une de ces pistes pour comprendre ce qui a pu se passer dans la tête de Théo ?

L’extrême droite préoccupe la narratrice. « Tout à l’heure, Karl m’a apporté le journal avec un air d’enterrement. À la une, on répète ce que nous avons appris hier soir à la télévision, nos voisins du sud viennent d’élire un voyou de l’extrême-droite comme nouveau président. » Cette élection lui rappelle un mot de l’oncle Heinrich : « Durant le nazisme, la haine était exploitée à des fins politiques. » Incidemment, si l’on ignore qui a vendu un révolver à Théo, on connaît maintenant « le nom du propriétaire de l’arme, un red neck qui avait sûrement fait campagne pour le nouveau président. »

À grande échelle, il y a les crimes, les horreurs, les désastres de l’histoire, les « massacres, le ciel bleu de l’Algérie ou du Rwanda, un gel féérique sur les bouleaux de Birkenau. »  On tente de comprendre ces phénomènes politiques, idéologiques, historiques. On n’y parvient pas toujours, pas plus qu’on ne parvient à expliquer, à plus petite échelle, les crimes perpétrés par des individus comme Théo qui en mourant a emporté avec lui les motivations secrètes de son geste. Pourquoi a-t-il voulu tuer son père ?  

La première réponse venant à l’esprit de Béatrice procédera d’un réflexe, commun, du moins, semble-t-il, d’après les témoignages qu’elle recueillera après le drame. Tous les parents des jeunes criminels, terroristes ou non, en viennent à éprouver un fort sentiment de culpabilité, exception faite pour ceux qui avalisent de tels gestes. La faute reposerait donc sur les épaules des parents. Ces derniers seraient les principaux responsables. C’est ce que généralement eux-mêmes ressentent. S’ils avaient mieux éduqué leur fils, rien de tout ce qu’il commis de grave ne se serait produit. Théo ne serait pas passé à l’acte. Combien de fois dans ce récit verrons-nous Béatrice s’adresser « une litanie de reproches » ? « Cette année, ma tristesse avait un visage, elle était rattachée aux cendres d’un cadavre qui seraient inhumées au printemps. Notre enfant chéri, notre petit Théo, qui avait décidé de bousiller sa vie et la nôtre. Et nous ne l’en avions pas empêché. Nous ne l’avions pas protégé contre lui-même, nous ne nous étions pas protégés non plus. J’avais beau me répéter que les parents ne sont pas des boucliers pour leurs enfants, la pensée d’avoir failli à ma mission me poursuivait comme l’œil de Dieu. »

Dieu est celui qui juge et qui ultimement pardonne. On se juge soi-même à partir de normes préétablies. Ces normes exigent que l’on se conforme à des modèles. Heinrich en est un, mais il n’est pas un modèle répressif. Le vieil oncle est plutôt un être de compassion. À la fin de l’histoire, quand enfin on lui aura appris les circonstances de la mort de Théo, il n’adressera aucun reproche à Karl. Il représente dans ce récit une forme d’autorité, de probité morale devrions-nous plutôt dire. On rencontre aussi une forme d’autorité dans la personne de la mère de Béatrice.

La narratrice dans son enquête, dans son entreprise visant à comprendre, réalise bientôt qu’elle ne peut se couper du problème qu’elle scrute à la loupe. Son histoire fait partie de l’histoire de Théo, est en lien direct avec la vie et donc, le crime de Théo. Ce crime trouve une partie de ses racines dans l’existence même de Béatrice. Celle-ci a influé sur la trajectoire de Théo. Ce n’est pas là une question de culpabilité, c’en est une de responsabilité.

Qui est Béatrice ? Elle est la fille de sa mère Solange, dont le prénom rime avec ange. Il y a beaucoup de rimes dans ce roman, de nombreuses analogies, des répétitions, des similarités. Béatrice est l’enfant de la norme, la fille qui doit faire son devoir, celle qui doit être parfaite, au risque de sombrer dans la folie. Elle est la femme qui, bien que s’étant souvent opposée à sa mère, reviendra sur ses positions, réactions épidermiques, allergies à un conformisme plein de gros bon sens dont elle n’aura pas toujours su prendre la juste mesure. Les choses ne sont jamais aussi simples qu’il y paraît. Il se pourrait cependant qu’elles soient également moins compliquées qu’on le croit. Béatrice est une intellectuelle, elle cherche à comprendre. Autour d’elle, des êtres moins articulés parviendront à l’aiguiller dans sa recherche de la vérité, dont sa mère qui, bien amont dans son existence, lui aura légué à la fois la conscience du mal et son remède.

L’idée de normalité va de pair avec une certaine moralité, laquelle est inculquée dès l’enfance par les parents justement et, dans le cas de Béatrice, principalement par sa mère. Si le conformisme s’acquiert par le biais de l’éducation, un mal qu’il est censé combattre est, lui, plutôt de nature héréditaire, transmis de génération en génération. La folie meurtrière qui s’est emparée de Théo n’est pas passée du sang de Béatrice à celui de son fils. Elle n’est pas sa mère biologique. Pourtant, en remontant dans son passé, elle retrouve dans sa famille un vieil oncle qui a dû être interné. La mère de Béatrice disait « qu’on s’habitue à tout ». Ce type de discours irritait Béatrice au plus haut point. « J’aurais dû lui demander à quoi elle avait dû s’habituer de si terrible. Aux problèmes mentaux de son frère peut-être, je n’en avais jamais parlé avec elle, et je me le reprochais. »

Béatrice est dure avec elle-même. Sa belle-sœur Monika lui en fait la remarque. « Ce que tu peux être dure avec toi-même. Oui, j’étais dure, je m’étais toujours placée dans le rôle de la coupable, ça me venait de l’enfance, de l’odeur des cierges et de l’encens, de l’image du Christ sur la croix. Mais peut-être aussi d’un savoir hérité d’un âge dont plus personne n’avait souvenir, de l’intuition que personne n’est innocent. » On pourrait commenter longuement cette citation. J’en retiens cette notion d’un « savoir hérité ». À vrai dire, Béatrice, me semble-t-il, comprend ce qu’elle cherche à comprendre avant même de l’avoir tout à fait compris. Après avoir réalisé qu’« on ne se débarrasse jamais de ses réflexes d’enfance », ceux entre autres qui poussent à mentir, à quoi l’on peut ajouter celui qui consiste à éprouver des sentiments négatifs de honte et de culpabilité, elle fait mention de ce savoir qui lui vient de ce que lui ont transmis sa mère, l’école et la religion.

Personne donc n’est innocent et nous sommes tous coupables. Si une telle pensée n’explique pas le geste de Théo, du moins peut-elle conduire Béatrice à faire un pas de plus dans la compréhension qu’elle a de son propre cheminement. « J’ai soudain vu un lien entre ma culpabilité et mon désir de perfection. » La mère parfaite, même de substitution ou simple figure de mère, prend soin de son enfant et le conduit sur le droit chemin, celui justement de la perfection. Nul n’est parfait. Béatrice le sait.

En tentant d’élucider le mystère de la tentative d’assassinat, elle ne peut éviter d’être confrontée à sa propre histoire. Le crime de Théo lui propose toute une série de « rimes ». La narratrice emprunte ce terme au Paul Auster de L’invention de la solitude. Rime réfère ici au phénomène de la synchronicité, celle-ci étant relative à des événements mentaux ou des situations que rien ne relie directement de manière factuelle, mais qui trouvent dans la conscience de l’individu une importance hautement significative. Béatrice en menant son enquête glisse progressivement dans son propre passé : « comment aurais-je pu éviter d’entrer dans les méandres de mon histoire personnelle ? Me voilà replongée dans le spectre de la maladie mentale. Décidément, l’internement de mon oncle me poursuivra toujours. »

Nous vivons dans ce que la narratrice appelle tantôt une « prison intérieure », tantôt « un cloître intérieur ». Des démons nous habitent, qui parfois ont le meilleur de nous; ç’aura été le cas avec Théo. Nous nous débattons. L’oncle Guy a été interné. Béatrice est elle-même une personne fragile. Elle a déjà été en crise. « Moi, l’été de ma crise, j’avais dissimulé mon vacillement. J’avais réussi à berner tout le monde, je m’étais accrochée, j’avais attendu que la tempête passe, je me répétais tous les jours que je pouvais demander du secours si jamais je chavirais, demander du secours, oui, mais secrètement. La volonté ferme, indiscutable, de ne mêler personne à mes problèmes. Était-ce de l’orgueil ou de la fierté ? Sans doute la peur de perdre complètement pied, comme mon oncle. »

Le crime de Théo porte atteinte à l’image que projette et qu’a d’elle-même Béatrice. Elle a beau tenté de se raisonner, « rien ne m’apaisait, rien ne redorait mon image de mère. Rien ne m’enlevait mon sentiment d’échec. » La quête de vérité qu’elle mène, une enquête à vrai dire, devrait non seulement lui permettre de comprendre les motifs de Théo et l’état d’esprit qui était le sien dans les semaines et les mois précédant son passage à l’acte, mais il devrait aussi lui permettre de rapiécer sa propre image, de se recentrer sur elle-même, de retrouver une certaine stabilité. Après une dispute avec Karl, alors qu’elle s’acharne à vouloir comprendre, contrairement à lui qui désire lâcher prise, elle note : « Qu’est-ce que je voulais savoir ? Je voulais savoir si je m’étais fait manipuler comme une enfant, si j’étais encore capable de lire correctement un comportement. Je voulais savoir si j’étais folle. J’ai senti mes joues inondées par un déluge de larmes que j’essayais de refouler, c’était la première fois que nous nous disputions depuis le drame. Voilà que je m’effondrais, je n’aidais pas Karl à récupérer. Décidément, ma belle image craquait de partout. »

L’image, on le voit, est ici une superposition, un recouvrement, un voile destiné à dissimuler un trouble profond, à sauver à tout le moins les apparences : « nous nous taisons, nous jouons le jeu de la normalité, domiciles stables, conjoints stables, chaque famille a ses tabous. Mais c’est moi qui ai passé le plus de temps auprès de mon grand-père. Je suis l’aînée, je suis sans doute celle qui a vécu le plus durement l’entrée de notre oncle à l’hôpital psychiatrique. Flavie, elle, était trop petite. Et pourtant, elle a été touchée, j’en suis sûre. Quand elle me vante les mérites de son fils, peut-être essaie-t-elle de se convaincre qu’il échappera à l’hérédité. »

Aucun personnage secondaire n’est de trop dans cette histoire. Ce fils parfait, image inversée de Théo, son contrepoids, répond en quelque sorte à l’injonction normative, correspond à la définition de la réussite. La perfection de cet enfant a été programmée depuis la petite enfance de sa mère et de sa grand-mère Solange. Il n’est pas un ange, mais il est sage comme une image, comme l’image de la réussite qu’il faut renvoyer aux autres. « Est-ce qu’on arrive (sic) jamais à déraciner en soi les idéaux inculqués dans l’enfance ? » Flavie n’a pas tenté ce déracinement. Son fils n’a pas poussé loin de l’arbre. « Son fils à elle, Martin, venait de terminer des études en génie, brillant, gentil, beau garçon, il obtiendrait sûrement une bourse pour aller étudier aux États-Unis, tout pour faire l’orgueil de ses parents. » 

Théo est quant à lui un ange noir. Il joue de la musique dans un band, compose des chansons, s’amourache d’une fille dark. À la morgue, Béatrice découvre un tatouage sur son corps. « J’avais été étonnée en apercevant sur son épaule gauche un dessin non identifiable, une forme noire, inquiétante. Depuis quand avait-il ce tatouage ? » L’adolescent a fait vivre l’enfer à ses parents. « Il fallait attendre que cela passe […] oui, nous sommes en crise, depuis six mois c’était la crise perpétuelle, nous vivions l’enfer à la maison. Tu exagères, aurait dit Karl, mais je le pensais vraiment, nous aurions dû faire quelque chose. Nous étions responsables de ce qui venait d’arriver. »

Nous rencontrons plusieurs personnages au fil de la lecture, ils s’avèrent tout aussi importants les uns que les autres. Chacun apporte sa contribution à l’intrigue. La romancière maîtrise l’art consistant à assurer une progression au niveau de l’action. L’action n’est pas relative ici à des faits et gestes étonnants, elle correspond plutôt à l’enquête menée par Béatrice. Les policiers ont mené la leur, enquête criminelle. Ils avaient peu à dire. Et ce peu, dès le début du roman ou à peu près, le lecteur en est informé. Ce qui intéresse Béatrice a plutôt à voir avec la psyché. Elle veut entrer dans la tête de son fils. Pour ce faire, elle cherche à rencontrer ses amis et ses amies, elle veut les interroger. Elle passe la chambre de Théo au peigne fin, ouvre ses cahiers d’école, lit ses derniers courriels, est à la recherche du moindre indice. Son travail sur le documentaire la met sur certaines pistes, mais ce sont des pistes générales. Ce film lui offre un portrait d’ensemble, alors que Béatrice s’intéresse surtout au cas particulier de Théo. Des professionnelles, dont sa belle-sœur Monika et Helen Gardner, la soutiennent et la réconfortent, mais Béatrice veut aller au-delà de l’apaisement. Il lui faut comprendre.

Son mari finira par lui apprendre que Théo et lui avaient eu une querelle quelques jours avant le drame. L’enfant avait réclamé de l’argent à son père. Il désirait partir en voyage. Où ? Il avait refusé de le révéler, avait insulté son père. « Était-ce pour quelques milliers de dollars que Théo avait essayé de le tuer ? »

Poursuivant son enquête, Béatrice fait la rencontre de la fille dark dont son fils avait été amoureux. Celle-ci lui fait lire une lettre de Théo. « J’ai commencé à la lire avidement. Mais tout ce que je percevais, c’était une colère terrifiante, une sorte de volcan qui s’était réveillé dans ses entrailles et s’était mis à cracher de la lave en voulant tout anéantir. Théo était furieux contre Karl, contre le collège, contre Elsa et moi, contre la terre entière, contre lui-même, seule Samantha semblait mériter un peu de considération. Quel événement avait pu déclencher une telle éruption ? Hélas, Samantha a haussé les épaules, elle n’en avait aucune idée. »  

Le roman de Louise Dupré regorge de fines observations. Celle-ci, après le drame. « Sans y réussir, nous essayions d’apprivoiser la vie sans Théo. Le plus difficile, c’était de s’asseoir devant sa chaise vide, à table. Comme si un aimant nous attirait, nos yeux butaient sans cesse contre son absence ». Ou encore : « Nous avions joué notre rôle d’individus capables d’affronter les malheurs de la vie, mais une ombre passait devant nos yeux dès que la conversation fléchissait. »

Çà et là, dans le récit, la narratrice réfléchit au rôle de l’art. « C’est le film qui me sauverait, oui, l’art pouvait nous sauver. Je retrouvais mon désir d’apporter quelque chose à la compréhension du monde, cette part de vérité qui n’est pas immédiatement accessible dans la vie courante. »

L’une des plus déroutantes particularités de Théo à jamais concerne le statut de cet écrit. C’est un curieux récit où il est à maintes reprises question d’un récit qu’écrit la narratrice. Béatrice parle de ce récit dont elle a entrepris la rédaction. Elle veut que l’écriture l’aide à comprendre. Elle parle de son récit comme d’un objet extérieur, à venir : « Mon récit ne présentera que ma version du drame, il sera troué comme un gruyère. » « Mon récit terminé, il me restera plus de doutes que de certitudes. Mais je le poursuis. Mon texte sera-t-il clair, crédible, pourra-t-il intéresser des lecteurs ? Même si je ne pense pas le faire publier, j’écris secrètement pour qu’on me lise, j’ose l’avouer. […] Et pourtant, il n’y a aucune légèreté dans mon récit. Je raconte les premiers mois qui ont suivi la mort de Théo, il faut dire, la chape de plomb sur la maison, la douleur aveugle, la difficulté à supporter chaque minute de chaque heure, chaque heure de chaque jour, les efforts constants pour garder la tête hors de l’eau. »

Vers la fin du roman, Béatrice annonce qu’elle a enfin terminé son récit : « J’ai mis le point final à mon récit, l’essentiel a été dit, il me semble. Il faut savoir s’arrêter. Je ressens de la fierté, mais aussi une certaine tristesse. L’écriture était devenue pour moi un moment de méditation dans la journée. » Si le lecteur ne l’avait pas encore compris, ce qu’il vient tout juste de lire lui révèle l’existence d’un second récit, celui précisément sur lequel s’est penchée Béatrice durant de très longs mois après le décès tragique de son fils. Un peu comme André Gide l’a fait jadis avec son Journal des Faux-monnayeurs, journal portant sur son célèbre roman, Béatrice rédigeait un carnet où elle consignait ses réflexions. Elle rédigeait, parallèlement aux pages d’un récit dont le lecteur ne lira pas le moindre mot, une sorte de journal dans lequel elle méditait sur la matière dont traitait justement cet autre écrit. Théo à jamais, roman aux yeux du lecteur, apparaît donc ultimement comme la chambre d’écho ou le miroir d’un autre récit dont somme toute les lecteurs n’auront perçu que la rumeur.

Quant au roman qu’il aura pu lire, le moins qu’on puisse dire c’est, outre ses nombreuses qualités, qu’il fait montre d’une grande humanité. Je n’ai pas mentionné tous les personnages qu’on y rencontre, mais ils font tous montre d’une grande ouverture d’esprit et de cœur. Béatrice noue avec eux des liens affectueux. L’ancien professeur de Théo est particulièrement attachant. Les personnages sont touchants. Du reste, ils se touchent. « Une caresse, un frôlement d’aile, Helen Gardner a effleuré mon épaule ». « J’ai pris la main de Karl et je l’ai caressée. » Jean-Marcel, le réalisateur du documentaire sur les tueries, la réconforte : « Nous avons bavardé en prenant un café. Tu m’as manqué, a-t-il dit en posant un instant sa main sur la mienne ». Monika : « La tristesse venait me surprendre, mais Monika ne m’a pas laissée m’enliser, elle a passé son bras autour de ma taille. » Madeleine (dont la fille, maintenant internée, a poignardé son mari à mort) : « Comment avez-vous fait pour ne pas devenir folle ? Madeleine m’a sortie brusquement de mes pensées. J’ai déposé ma main sur la sienne et j’ai murmuré Vous n’êtes pas seule, vous n’êtes pas seule. » Félix (l’enseignant) : « Félix n’avait pas saisi la gravité de la situation, je n’étais pas la seule à me faire des reproches. Il aurait dû essayer d’avoir une conversation avec Théo, alerter le psychologue du collège, disait-il, nous prévenir. J’ai posé ma main sur son bras et nous sommes restés un moment silencieux. »

Il y a dans ce roman, je le répète, une grande humanité. À vrai dire, tout se passe comme si l’horreur était collective, menace sourdant depuis la nuit des temps, grondant au loin comme bottes de militaires sur les pavés. L’horreur est plurielle ; mais la douceur et la tendresse animent chaque individu de ce roman. Bien entendu, Béatrice ne voit pas le monde avec des lunettes roses. Elle sait que le mal sommeille en chacun de nous, Théo en est un bon exemple. Cependant, les personnages que nous rencontrons dans le roman de Louise Dupré correspondent tous et toutes à des hommes et des femmes de bonne volonté. 

Ce mot, volonté, n’est pas sans rapport avec la vision des choses que Solange a transmise à sa fille. Tout au long de sa recherche, Béatrice a voulu comprendre. Elle en vient à réaliser que « l’insensé » n’a pas de sens. Telle est la vérité à laquelle elle accède finalement. Or cette découverte, cette compréhension, n’étaient-elles pas présentes dans la sagesse un peu innocente ou naïve de sa mère ? « Bouger, m’occuper, n’était-ce pas le meilleur remède contre la tristesse ? Je réentendais ma mère, ses phrases qui me faisaient dresser les cheveux sur la tête quand j’étais adolescente. Moi qui n’avais cru qu’à l’introspection, voilà que je me mettais à trouver des vertus au gros bon sens, j’étais en train de renier mon ancienne foi. Si ma mère avait été encore vivante, je l’aurais serrée dans mes bras, lui aurais avoué qu’elle n’avait pas tort. »

De même, une certaine vérité sortira de la bouche de Samantha, la fille dark, celle dont Théo avait été amoureux : « J’avais espéré que cette rencontre avec Samantha m’apporterait des réponses, mais je resterais avec mes questions pour l’éternité. Je l’ai dit bien humblement à Samantha. On n’arriverait jamais à comprendre ce qui s’était passé dans la tête de Théo, a-t-elle répondu. Elle, elle y avait définitivement renoncé. Il fallait accepter son acte, c’était la seule manière de faire son deuil. Où avait-elle appris cela, dans ses cours ou dans des livres ? Chose certaine, elle était plus sage que moi. »

Vient le jour de l’inhumation des cendres de Théo. « Désormais, Théo habiterait le monde de la mémoire et nous, celui du présent. » Tout le monde est présent au cimetière, physiquement ou en esprit. Le roman prend fin sur une note positive. L’oncle Heinrich a appris la triste nouvelle. Il a consolé Karl et ne lui a adressé aucun reproche. Darwin, le chat, est récemment retourné dans la chambre de Théo, cela en dit long sur l’atmosphère maintenant pacifiée qui règne dans la maisonnée. Jean-Marcel est lui aussi présent à la cérémonie et au petit goûter qui lui succède : il « a parlé de mon manuscrit à un éditeur qu’il connaît bien. » Elsa, la grande sœur de Théo, a rencontré un ange. Il se nomme Damiel, comme le personnage interprété par Bruno Ganz dans Les ailes du désir de Wim Wenders. Le jeune couple parle d’avoir un bébé : « Karl et moi, nous avons hâte d’entendre des rires d’enfant dans la maison. »

Francis Catalano : L’origine du futur : Essai poétique d’autofiction : Les éditions Mains libres : 142 pages : 2021

Je referme à l’instant ce livre particulièrement singulier, si curieusement intitulé, ouvrage lu deux fois plutôt qu’une.

Mais d’abord, pourquoi relit-on ?

Lire tient à la nature d’un ouvrage et de son lecteur, à leur complicité, n’est possible qu’en vertu d’une certaine réciprocité. Le lecteur s’avérant apte à recevoir et à contenir ce qui se déverse en lui, ou au contraire se montrant rébarbatif, dans lequel cas la lecture en vient à tourner cours, comme vin au vinaigre.

Relire est encore plus indicatif, à la fois de l’objet-livre et du sujet-lecteur. On ne relit pas pour les raisons ayant conduit à lire et surtout à poursuivre une lecture. Si nous poursuivions une première lecture, c’était en partie parce que le livre ne nous tombait pas des mains. Autrement dit, nous y trouvions du profit. Il apportait quelque chose : du plaisir, de la connaissance. On n’en sort pas, c’est classique : divertir tout en instruisant. Les meilleurs livres tout en occupant notre esprit y ajoutent une certaine substance, produisent une modification de notre pensée, changent notre regard sur le monde. À tout le moins, ils soulèvent des questions. Plus ils sont richement constitués, plus ils exigent une lecture attentive. Cette lecture attentive s’avère toujours plus fructueuse lors d’une relecture.

Bref, j’ai relu L’origine du futur pour renouveler mon plaisir et pour mieux saisir la matière et la manière de cet ouvrage. Je le répète, un plaisir de lecture tient à la nature d’un ouvrage ainsi qu’à celle de son lecteur. Comme le goût, le plaisir n’est pas universel. Les lecteurs et lectrices qui lisent mes études ne partagent pas tous et toutes mes goûts personnels, lesquels du reste sont variés. Pour cette raison, les recommandations de lecture ne doivent pas tomber dans l’oreille d’un sourd. Un homme averti en vaut deux. Il faut savoir que les conseils de lecture ne s’adressent pas indifféremment à l’univers tout entier. Il y a de grandes œuvres qui conviennent à tous les publics. D’autres, tout aussi grandes, en raison de leur complexité, sont des tours difficilement prenables. Elles ont de la hauteur. Pour les conquérir, il faut les escalader, y mettre du sien.

Spécifions d’entrée de jeu que Catalano est un auteur extrêmement doué. Son essai poétique romancé témoigne de l’étendue de ses dons. Il aurait voulu nous offrir un nuancier, faire voir la palette des différents registres qu’il parvient à maîtriser, il n’aurait pas fait autrement. Mais, on le devine, telle ne fut pas son intention. Il n’en demeure pas moins que la chose impressionne grandement. Pour des raisons relatives au projet même de son livre, l’auteur a dû recourir à différents narrateurs, d’origines diverses, mais tous liés les uns aux autres par les liens du sang, par leur origine justement. Par la logique de l’arbre généalogique. Il en découle que ces narrateurs s’expriment différemment. Cela donne lieu à un ouvrage qui sans être composite est varié. Si bien que le lecteur est à même de constater que l’auteur a comme qui dirait plusieurs cordes à son arc. Qu’il recoure au parler populaire, au registre de la rue ou à celui presque des tréteaux du grand discours théâtral antique, Calalano excelle, c’est le moins qu’on puisse dire.

À la lecture, le plaisir ressenti est d’ordre esthétique. On savoure des inventivités verbales plus savantes les unes que les autres. Et l’on prend également la mesure d’une inventivité non moins remarquable, quoique de moins haute altitude, s’exerçant cette fois à même les mots de tous les jours, lorsque la parole sort de la bouche de narrateurs plus « humbles ». L’auteur réalise là un véritable tour de force, qui, on s’en doute, n’a rien à voir avec la gratuité d’un simple exercice de style. Il faut ici le répéter, c’est la nature de son projet qui le conduit à opter pour la forme pour le moins originale de cet écrit à multiples facettes.

Devant un livre aussi particulier, on en vient immanquablement à songer à ce à quoi il peut s’apparenter. On rouvre la porte de sa bibliothèque mentale, celle qui s’est élaborée au fil des ans, et l’on tombe alors sur quelque chose comme l’Arcane 17 d’André Breton. Catalano, en effet, dans certaines pages de L’origine du futur parvient à la très solide consistance de la prose de Breton, et aussi à la liberté si caractéristique de ses écrits, dont la composition n’a jamais rien de linéaire. Pas davantage que Breton, Catalano ne cède aux exigences des lecteurs dits peu exigeants, lesquels réclament des ouvrages où l’on entre comme dans un moulin pour en sortir tout aussi facilement. Je sais, à chacun sa bibliothèque personnelle, et la mienne ne contient sans doute pas les ouvrages qui ont nourri Catalano. Je doute d’ailleurs qu’il ait suivi docilement quelque modèle, mais assurément, l’enfant qui à l’âge de cinq ans (« j’ai l’âge de ma main) apprend à lire par lui-même le mot « Motel » sur une enseigne, lors d’un voyage aux États-Unis, aura poursuivi ses apprentissages auprès de certains maîtres. Lesquels ? Je l’ignore, mais notre homme a fait de solides études et il en résulte une maîtrise du verbe remarquable ainsi qu’une érudition tout aussi impressionnante. Or il vient un temps où les influences d’un livre remontent à la nuit des temps, pour ne pas dire à l’origine du futur, origine dont participe ce premier voyage, celui où l’enfant parvient à déchiffrer un premier mot, et par après le reste tout naturellement s’ensuit, l’enfant devient un homme de lettres, un poète.

Ce « devenir poète » est un « en marche » dont Catalano remonte le cours. Rien justement n’est statique dans ce parcours. Les continents ont dérivé il y a de cela des millénaires, mais la vie, et celles des premiers hommes n’a jamais été qu’une affaire de voyage au long cours, de pérégrination, d’errance et de nomadisme. Les continents sont ceux d’où sont venus nos ancêtres les plus anciens. Ce sont lieux dont ils proviennent. Lieux où ils posent le pied.

Francis Catalano raconte des histoires, les nôtres et celles des autres. Il raconte sa propre histoire, celle des siens. Tout ce beau monde bouge, se promène. L’errance est affaire de gènes. Le patrimoine a la bougeotte. Le récit de Catalano donne le vertige, car il embrasse large, de la toute petite cellule familiale qui est la sienne à des hordes moins contemporaines, archaïques, à des tribus et des peuples tout entiers. En fait, contrairement à l’impression qu’en peut donner mon commentaire quelque peu diffus, le travail de Catalano s’effectue au cordeau, avec une grande précision au niveau de la structure, une organisation remarquable en ce qui a trait à la répartition de ses masses. Le tout, bien que de modestes dimensions, génère une impression de fresque; son architecture bien que de proportions plus modestes fait songer à quelque grande cathédrale.

Si de grands explorateurs ont réalisé de grandes découvertes — mais les découvertes de Colomb et des autres n’en étaient qu’aux yeux cupides de leurs compatriotes — à plus petite échelle, non plus en canot, mais en voiture, par exemple dans une Cadillac Sedan DeVille 1962, l’on a pu rouler sur le Nouveau Continent et redécouvrir le monde. Aux grands récits des premiers, à la grande Histoire font écho de plus petites histoires. Notre écrivain raconte les unes et les autres. Pour ce faire, comme mentionné plus haut, il use de différents registres de langue. Sa prose est tantôt comparable en raison de sa force expressive, de l’étendue de son jeu, à la prose la plus accomplie des plus grands prosateurs. J’insiste ici, je le sais, mais force est de s’incliner. J’ai évoqué la stature d’un Breton, je songe maintenant à l’écriture et aux moyens tout aussi impressionnants de Pierre Ouellet. Il y a entre certaines pages lues chez Catalano et celles des récits de Ouellet une certaine parenté. Les deux savent accomplir des prodiges de syntaxe. Leur langue est riche et savante. Je parlais de nomadisme, et j’y reviendrai. Mais il est une autre forme de voyage, c’est celui auquel nous convie cet ouvrage en quatrième de couverture. On peut y lire que le livre propose « un invitant voyage au cœur des mots ». Ce voyage au cœur des mots atteint son apogée dans les passages de l’ouvrage où l’écrivain traite de la matière qui, dans le temps et l’histoire de l’humanité, est la plus éloignée de nous.  Son verbe alors, comme si la distance exigeait le recours à plus haute instance verbale, se dépersonnalise et gagne en objectivité. Cette objectivité dans sa hauteur de vue procède d’un savoir encyclopédique, la terminologie s’y fait savante, d’une rigoureuse précision. Roger Caillois a montré qu’un Saint-John Perse était l’inventeur d’une poésie proche des travaux de Mendeleïev. On n’en dira pas tant de Catalano, qui se montre plus inventif, il n’empêche : « Croît chez nos voisins une espèce indigène de peyolt tout à fait adorable et malgré les feux allumés çà et là au creux d’amples alcôves oniriques, nous assumons avec sagacité ces choses que nos visions infiltrées de mots, de boutons, d’abbayes, effleurent. »

Le voyage au cœur des mots ne s’accomplit pas uniquement dans le recours aux forces et aux formes poétiques. Ce voyage s’accomplit autrement lorsque l’auteur restreint son cercle au plus proche de l’intime, donnant la parole au jeune homme qu’il fut ou encore à sa grand-mère ; les accents du discours se font alors plus familiers. La maîtrise de l’auteur ne s’en trouve cependant pas affectée. Il connaît l’art consistant à écrire au plus près de son objet. Un tel savoir-faire, ici dans le registre le moins noble, ne produit rien au détriment du propos. Jamais l’auteur ne sacrifie son projet en le faisant disparaître derrière l’écran des mots. Ceux-ci, malgré les aspects spectaculaires de la forme, demeurent au service de ce que l’auteur entend communiquer. Enfin L’auteur ne parle pas pour ne rien dire.

Or cela qu’il dit, qu’est-ce au juste ? Qu’en est-il de la matière ? La table des matières nous en fournit une certaine idée. En cinq mouvements, le livre traitera des terres, des glaces, des hommes, du vent et de l’histoire. Tantôt, il sera question de la grande Histoire, celle surtout qui s’est jouée sur le Nouveau Continent. Tantôt, Catalano racontera l’histoire de sa famille. Mais cela dit, pour bien se faire une idée du contenu de son ouvrage, il faut revenir à sa forme, à sa composition. Il faut comme dans l’enfance où l’on reliait par un trait des points numérotés de manière à aboutir à une image, celle représentant un chien ou une maison, ou quoi donc encore ? il faut relier entre eux différents passages du livre. On constate alors que le tambour battant la charge lors de la bataille des plaines d’Abraham, bataille sur laquelle s’ouvre le livre de Catalano, est le lointain ancêtre du poète, lui-même père d’un « drummer » jouant au sein d’un groupe « dans bar enfumé de Montréal ».

Catalano raconte ses origines. Il dit l’Europe d’où sont venus ses ancêtres. Il dit les Premières Nations d’ici à l’époque où arrivent les Blancs, qui insistent, persistent et sévissent. Il raconte des histoires de migration et en quelques tranches de vie relate, selon les points de vue de différents narrateurs, ses propres déplacements sur les territoires canadien, américain et mexicain. « Sous le faisceau évasé de la lampe torchère orange kitch du salon, je revois père penché au-dessus de la carte routière surligner en rouge le trajet Montréal-Acapulco. Vue d’ici, l’Amérique me semble immense et fabuleuse et surtout un grand corps organique, j’y vois quantité de petits vaisseaux, de capillaires, qui s’entrecroisent à l’infini. »

Dans leurs aventures, les divers personnages sillonnent le monde.

Personnages parfois indistincts appartenant à des hordes en mouvement. « L’origine du futur plonge ses racines dans la peur de la famine, dans la vision en boucle d’un troupeau de bisons poussé au bord d’une ravine. Finirons-nous par arriver, nous qui ignorons de quel lieu nous venons ? Où continuerons-nous d’aller maintenant ? »

Personnages souvent historiques, dont les pérégrinations les conduisent de la Vieille Europe au Nouveau Continent. « Cristoforo Colombo, c’est bien toi, natif de Genoa, ds cuisses d’une Isabelle castillane ? Les habitants de l’île ont avalé goulûment ton savoir multiface d’entremetteur. Tu n’as pas, malgré ce tout premier pas, de privilège sur ce monde innocent, dont seuls le nouveau, l’exotisme et la férocité t’ébahissent. » « Qu’il nous suffise de songer à Cortès baptisant Veracruz, autre terre atopique, et nos visages s’empourprent. » « Il s’appelait Samuel de Champlain et c’est du nom de Québec qu’il appela cette place où le grand fleuve est encaissé. »

Personnages familiaux. À la grande fresque de la grande Histoire succèdent une série de tableaux non moins intéressants. Le lecteur assiste à des départs, à des arrivées. Celui-là qui au tout début de l’essai-poème-roman-autofiction joue de la caisse claire, il comprendra bientôt qu’il est un lointain ancêtre de Francis Catalano. Sur le champ de bataille des plaines d’Abraham, il attend « les ordres du tambour-major pour les transmettre à l’infanterie du bout de ses baguettes. » Un autre jeune homme traverse l’Atlantique en 1953. « S’il part seul en Amérique, c’est pour mordre dans la vie, changer, tenter l’aventure. » Son père est le narrateur de cette section du « roman ». Il n’assiste pas au départ de son fils, dans le port de Naples, à bord de L’Homérique. Le lecteur comprend bientôt que ce Filippo, soudeur de son métier, sera le père de l’auteur. Mais là ne s’arrête pas la galerie de personnages. La grand-mère de l’auteur, à qui est dédié le « roman » est à son tour narratrice. « Ti-Pouce », c’est ainsi qu’elle surnomme son petit-fils, est l’enfant qui, à l’âge de sa main, cinq ans, lors d’un voyage au long cours à travers l’Amérique, apprend à déchiffrer les mots « Motel » et « Hôtel » : « Lire : est-ce aborder de nouvelles plages de sens, les longer, et se lancer à la mer avec tel ou tel mot dans telles ou telles eaux ? En réalité, je ne fais que commencer à porter une attention égale aux mots et au monde. » Ainsi naît une vocation d’écrivain.

L’origine du futur est un ouvrage brillant. Il est tout à fait réussi. Le serait-il moins, cependant, si l’auteur çà et là avait offert au lecteur plus de précisions, notamment au niveau des dates, afin qu’il nous soit possible, sans trop de difficulté de nous retrouver dans le parcours des personnages de sa petite famille ? J’ai évoqué plus haut les points correspondant aux chiffres sur une page, de sorte qu’apparaît lorsqu’on trace un trait les réunissant l’image ainsi dessinée. Afin de constater une pure merveille, pour vraiment parvenir à identifier certains personnages, dont celui de l’auteur tel que « dessiné » par son fils, devenu narrateur d’une section de l’ouvrage, j’ai dû travailler un peu fort, je l’avoue. Le jeu en valait la chandelle. À la page 35, un des « je » du « roman » fêtait son trentième anniversaire. Avec femme et enfant, il allait séjourner durant quelques mois à Ixtapa Zihuatanejo. Qui était ce « je » ? On apprenait que la mère de son enfant se nomme Carolina F. Nous ne retrouvons celle-ci que quelques années plus tard à la page 86. Entre ses deux apparitions, le temps non seulement a passé, mais beaucoup d’espace aura été parcouru par de vastes hordes, par des peuplades entières. Or, il nous est demandé de nous souvenir de ce nom vite disparu, ce qui s’avère pourtant essentiel pour sourire lorsque le fils, narrateur dans ce cas, à l’occasion d’un road-trip avec ses parents, « dessine » en rétrospective son père en train d’écrire des poèmes et de parler poésie. La chose est amusante. Catalano ne manque pas d’humour. Il se montre dans cette page tel que vu dans le regard de son fils.

Je sais que pour être vraiment réussi, un ouvrage ne doit pas nécessairement être, en tout et pour tout, clair comme de l’eau de roche. Je trouve cependant regrettable que des réussites puissent passer inaperçues et que des auteurs de grand talent soient souvent négligés en vertu de vertus confondues avec des vices.  Ce vice, impuni de la lecture dont parlait Valery Larbaud ne doit pas être confondu avec la pusillanimité du lecteur. La collaboration de ce dernier est toujours de mise. Il faut y mettre du sien.

On aura compris que Catalano est un prosateur qui ne manque pas d’originalité. C’est là une litote, il serait plus séant d’insister hyperboliquement sur ses nombreux dons.  J’ai dit à quel point ce poète parvient à maîtriser ses instruments. Son style est empreint de grandeur, d’éloquence même. Quand il l’est moins, sa manière est tout aussi séduisante. Il raconte alors avec des mots moins savants des histoires qui, par endroits, ont le charme du conte, et du roman populaire.

Un écrivain qui écrit de la façon suivante suscite ma plus vive admiration : « L’aube s’est-elle inclinée qu’une rose fanée, venue en image dont ne sait où, s’est aussitôt redressée pour la saluer, et l’horizon a bel et bien neigé, c’était un duvet, c’était une merveille. Puis les soleils, longtemps trépanés, ont ouvert des pans de ciel couleur bleu électrique, le bran de scie a volé, puis le vent soufflant d’un poumon d’acier a agité son jeu de clefs dans l’air pur et sec qui nous a tous sortis d’un seul bloc de coma artificiel. »

ÉPÎTRE À DANIEL GUÉNETTE SUR TROIS DE SES LIVRES : Texte de Mario Pelletier

Cher Daniel,

            J’ai plongé dans trois de tes livres durant les dernières semaines, et j’en suis ressorti enchanté.

D’abord, L’école des chiens, que j’ai beaucoup aimé. Un livre fin, sensible, plein de douce nostalgie. Un magnifique « tombeau » à Max, l’ami le plus fidèle disparu. Une célébration de ce beau Golden telle qu’on voudrait en avoir un pareil auprès de soi. Il y a aussi l’évocation des parents en allés aussi, les derniers temps de la mère dans un mouroir : touchantes évocations remplies de piété filiale. Et la « Consolation à Du Périer », ce grand poème classique qui revient comme un leitmotiv élégiaque…

            Plus spécialement pour moi, les promenades dans les rues et parcs de Ville Saint-Laurent, m’ont rappelé mes dernières années du cours classique au collège de cette ville, boulevard Sainte-Croix. Je fais d’ailleurs allusion à ce collège à la page 211 de La pierre de Satan, mais surtout dans La traversée des illusions (1994) où j’y consacre un chapitre, racontant notamment les rendez-vous nocturnes des gars de Saint-Laurent et des filles de Basile-Moreau dans les allées du vieux cimetière qu’on retrouve à plusieurs reprises dans ton livre.

            J’ai souligné de nombreux passages particulièrement beaux. J’en mentionne ici quelques-uns.

Chapitre 19

Je suis la locomotive que suivent de nombreux wagons fantômes. Tu n’as pas, cher papa, connu mon petit chien. Tu es un mort de plus et tu t’enfonces dans le temps. Si je ne te parle pas, si personne ne me parle de toi, tu es un être qui n’existe plus. Ton nom sur la pierre demeure silencieux ; dans quelques décennies, il ne renverra qu’à un être anonyme, malgré son nom, parce que ce nom se sera vidé de toute sa substance. Je suis maintenant le principe de ta résurrection. Tu reviens dans ces pages, dans ces parages que tu hantes, afin qu’aient lieu les présentations posthumes.

Chapitre 23

Mes songeries me conduisent à des découvertes que tout un chacun a faites siennes depuis belle lurette. Par exemple, je viens de réaliser le bien-fondé du discours évangélique qui veut que là où est notre cœur, se trouve notre trésor. Or quel est aujourd’hui cet or qui scintille au fond de moi, si ce n’est cet ensemble de souvenirs que je chéris justement comme le plus précieux de mes biens ? Parce que c’était lui, parce que c’était moi. Je lui ai donné, il m’a remis au centuple. Il est venu et j’ai vécu, autrement, beaucoup mieux. J’ai mis de longs sous-vêtements et je suis sorti dans la tempête. J’ai traversé le jardin de givre de ma fenêtre et renoué avec l’hiver. L’asthme dont je souffrais depuis de nombreuses années s’est soudainement tempéré. À force de marcher, j’ai perdu du poids et m’en suis trouvé mieux. Les inconnus dans la rue avaient désormais un visage, qui souriait en voyant cette ombre blanche toujours à mes côtés. […]

L’apparition du chiot à travers les carreaux de la fenêtre, la manifestation de sa petite présence dans notre paysage urbain, puis son arrivée chez nous eurent l’effet d’un élargissement de l’horizon. Le peu d’enfance qui me restait s’engouffra par cette ouverture. Mon compagnon ressemblait à un feu de foyer. Lorsqu’il se couchait près de nous, la soufflerie de sa poitrine qui montait et descendait, la forme même de son corps se dessinant sur le parquet, la vie tranquille de l’animal au repos, tout en lui me transmettait ce sentiment de paix que procurent, par une belle et froide soirée d’hiver, les bûches enflammées, leur braise rougie, chaleureuse, dans le foyer de pierres. Tant de silence me ravissait. Je ne songeais pas toujours en ces termes, ne ressentais pas continûment ce sentiment. Le charme n’opérait pas en mode ininterrompu, mais il ressurgissait de proche en proche et, pas un jour ne passa sans que je fusse conscient de sa présence, de son passage parmi nous ; et sans que j’anticipasse, un peu maladivement, sa fin prochaine.

Chapitre 28

Toute cette partition que je recompose s’était improvisée avec le temps. Au fur et à mesure, il y avait une sorte de valse qui nous entraînait au fil des jours. J’imagine à nouveau cette partition, cette chorégraphie, je les reforme, découvre dans la suite des saisons une ligne mélodique, et tout autour, en fais ressortir l’harmonie, qui de concert s’était établie entre nous. Ce récit, finalement, auquel je ne souhaite nullement donner fin, je l’élabore de manière à maintenir un point d’orgue, un point d’orgue majeur, que je place au-dessus du dernier soupir de Max. Soupir dans le silence, à peine audible, en réponse à mes dernières paroles, dernier accompagnement de sa mise à mort. Tant que dure ce point d’orgue, tant que cette note silencieuse se fait entendre au creux de mon oreille, comme une sorte de la éteint, tant que cela dure, quelque chose en moi, de lui, se perpétue. J’accorde mon instrument à ce la, qui me dit d’un même souffle que Max est encore là et que Max n’est plus là. J’entends le son feutré sortant de l’instrument de son corps qui rend l’âme, dernier souffle que je recueille, afin de le prolonger en moi.

Chapitre 34

Un amour sans objet, un sujet sans amour. Le chiasme enferme en cette formule le sentiment que ressent l’endeuillé. Lorsque mon père est mort, l’amour que j’éprouvais pour lui ne pouvait rencontrer que son absence. À sa place vacante, il y avait maintenant le vide. Plus aucune présence. Ma tendresse se déversait dans ce néant. L’objet de mon amour avait disparu. Pour l’amour qui s’adresse aux morts, dans une sorte de correspondance vouée à l’échec, il n’y a pas de boîte aux lettres. L’échange se fait à sens unique. Il n’y a pas de réciprocité. Celui qui aime encore reste seul à aimer. Il n’est plus aimé. Le mort en s’en allant le prive de son amour. Le deuil tient tout entier dans cette sentence, dans cette peine capitale : un amour sans objet, un sujet sans amour. […]

Chapitre 35

Justement, aujourd’hui, j’errais dans mes pensées. Les discours que me mettait en l’esprit un amour maintenant sans objet, augmentaient mon chagrin. J’allais en solitaire, tel un veuf, un inconsolé. L’absence m’a semé loin derrière. Désormais, je marche seul. Il ne servirait à rien de courir à la poursuite d’une ombre blanche. Elle s’est envolée à jamais. Dans la forêt du rêve, dont je m’éveille à peine, les sentiers sont peuplés d’absences vagabondes. Ce sont des sentiers qui vont dans tous les sens, qui se superposent à travers les branches basses de la forêt profonde, qui se confondent et tournent en rond. Qui s’y aventure, s’y perd. L’ombre fuit et nous sème ; le flair humain ne parvient pas à démêler parmi tant d’effluves le parfum défunt de l’absent. La piste est perdue. De mes promenades, de mes divagations, je rentrerai désormais toujours bredouille.

Chapitre 47

Maman aurait été plus heureuse si nous l’avions aimée davantage. Ses aspérités, ses duretés, ses méchancetés venaient sans doute de cette lacune fondamentale, de ce profond manque d’amour. Peu et mal aimée, elle avait adopté une posture existentielle, tordue comme un bonsaï. Cet arbre infirme qu’elle était, aux membres maladroits et incapables de toute étreinte chaleureuse, torturait ses proches et les tenait à distance.

Ensuite le recueil Varia, aux Éditions du Noroît. J’en ai aimé le ton, l’inspiration élégiaque, la nostalgie du temps enfui, l’ombre omniprésente des proches disparus, la fin inexorable à l’horizon. Des vers bien frappés, harmonieux, d’une métrique presque classique qui crée une belle incantation… Bref, une écriture nette, claire, classique en somme, à mille lieues des obscurités et préciosités byzantines d’une certaine « poésie moderne ». Ici encore, je pourrais citer de nombreux vers.

L’étau du temps sur toi se resserre./ Tes regards et tremblements / Évoquent la bête / Traquée, / Prise en souricière./ Tes pensées vont, viennent, s’usent / Dans un labyrinthe sans issue. / Du matin au soir,/ Le faix que tu portes / S’alourdit, ne te laissant aucun répit. […]

D’autres comme toi observent,/ Dès lors que le train quitte la station,/ Leurs reflets dans la vitre assombrie, / Ne percevant alors, bercés par le ronronnement,/ Lorsqu’ils s’abandonnent ainsi à leur réflexion,/ Toujours invariablement ne voyant / Qu’un fantôme qui va, vient et s’anime / Dessous le vêtement de ses noms différents ; / N’étant jamais autre chose que cela qui, / À juste titre et non sans illusion, dit moi et dit je.

Poème « Une fois mort », p. 21

Au seuil d’une maison, / En tout temps, l’absent, / Mentalement, pourrait revenir. / Mais il ne reste que lui-même / À celui qui demeure. / L’autre / Ne quitte plus son absence. […]

Le chant des morts est vaste./ Il y refleurit sans cesse de l’être.

p. 39

Si cette vie n’était qu’un scénario, / Qu’une ébauche ; / Si elle n’était qu’un amas de brouillons, / Ta corbeille à papier déborderait. / Combien de scènes / Auraient été coupées au montage, / Si de ta propre vie tu étais l’auteur ?

p. 41

Ton regard émerge et tu refends la vague. / La plongée dans les abysses, / Des poumons à bout de souffle ; / On dira comme on voudra, / Comme on pourra, / Quelque chose en nous sombre dans le sombre, / Et nos gestes alors sont ceux du pantin / Qui s’agite et se retourne contre ses ficelles. […]

Or te voici ce soir accablé, titubant, / Livré aux démons de tes pensées, / Jeté en pâture à ces monstres marins / Qui déchiquettent ton âme / Au fond de ton aquarium personnel.

p. 62

Mais les jours fileront, / Dans les nuits s’engouffreront. / Les unes et les autres, dans un engendrement perpétuel, / Qui bientôt se poursuivra sans toi. / Te portant, comme fétu le cours, / Les jours te conduiront / Au sol entrouvert. / Empilement des jours / Les uns par-dessus les autres. / Il y a devant / Un rétrécissement d’horizon. / De part et d’autre, / Des murs / S’avancent vers toi, te privant d’air et de vent.

J’oserais dire que cette inspiration s’apparente à celle qui sous-tend mon recueil Le souffle de l’apocalypse (2018). Pour emprunter le langage euphémique d’un René Lévesque, je dirais que je ressens à ton égard quelque chose comme de la fraternité…

p. 78

Dans les plus tendres moments, j’ai omis de célébrer / Ta beauté, ta bonté profonde. / J’ai négligé de soigner une femme blessée. / Son nom, je l’ai souvent effacé de ma mémoire. / Au jour le jour, je fuyais au-devant de moi-même. / J’oubliais derrière moi la source de ma soif. / C’était une histoire de cris silencieux, de douleur tenace, / Comme il s’en vit sous tous les toits.

p. 80

Dans cette lampe, l’huile désormais s’évanouit. / Te voici parvenu au seuil de ta disparition. / Les pierres se dressent./ Le vent s’endort. / Dans les frondaisons s’envolent des ramages. / Le sol sous tes pieds avant de s’entrouvrir / Attend patiemment encore un peu d’amour. / On ne sait jamais, aime de toutes tes forces. / Sème à tout vent et tant que tu peux. / Il en naîtra peut-être quelque chose. / Un trèfle à quatre feuilles, une pensée, une obole.

Enfin, Miron, Breton et le mythomane.

Ce livre m’a délicieusement intrigué et amusé. Le narrateur Jean-Daniel Guérette a l’art de nous embobiner fort habilement. Tour à tour drôle, touchant, pénétrant et facétieux. On se laisse embarquer, on y croit presque, et c’est désopilant à la fin.

Maître ès canulars et mystifications, son pastiche de Miron est assez bien tourné (jusqu’à ce qu’il nous avoue que c’est peut-être Jean-Claude Germain qui l’a écrit : délicieusement malicieux ! ). Et son hommage, qui se termine par une jolie pointe : « Miron, le poète immense… Au commencement était le verbe. Nous attendons la suite. » Ironie majuscule… si lourde de sens !

Mais surtout, cette histoire rocambolesque de la disparition de « l’homme rapaillé » durant un an, au début des années 80. Cela m’est apparu tout de suite invraisemblable, car je rencontrais souvent notre poète national autour du Carré Saint-Louis, durant ces années-là en particulier. Je suis quand même allé le vérifier dans mon journal, tellement ton narrateur « mythomane » avait réussi à ébranler mes certitudes.

Puis la rencontre avec Kundera à l’aéroport… On se dit, de prime abord : mais oui, c’est possible, quelle heureuse occasion se présente là !

Enfin, André Breton à Saint-Jérôme, y découvrant le grand-père en douanier Rousseau des cabanes d’oiseaux. Fort crédible quand on sait que le pape du surréalisme était au Québec en 1944, et qu’il a voyagé de Laurentides en Gaspésie, comme il l’a raconté dans Arcane 17… sans mentionner le grand-père génial : ah, le traître !  On le lit tout de même comme un conte de fées, une histoire qui fait rêver. Trop beau pour être vrai, mais ficelé avec grande maestria, je le répète. Au fond, une célébration de la littérature. J’ai tout lu d’une traite, un soir.

En somme, Daniel, je suis très heureux que tes recensions de mes livres cette année m’aient amené à découvrir non seulement le sagace critique que tu es, mais aussi ta finesse et virtuosité d’écrivain de fiction. J’attends maintenant la suite de ton œuvre de création… Entre-temps, joyeuses fêtes de fin d’année, malgré cette peste de Covid !

Amicalement,

Mario Pelletier

26 décembre 2021

Jean Désy : Non je ne mourrai pas : Poésie : Mémoire d’encrier : 2020

La réputation de l’auteur n’est plus à faire. Ce qui bien entendu ne dispense pas de lire ses œuvres. On le déplore souvent, il est impossible de tout lire. J’avais pour ma part négligé depuis longtemps de plonger dans un ouvrage de ce poète, médecin, amoureux du Grand Nord. Pourtant, bon an mal an, au fil des publications de Jean Désy la rumeur médiatique portait à mon attention l’importance de son œuvre. C’est seulement récemment que j’ai enfin ouvert l’un de ses recueils. Je suis loin d’être déçu. À vrai dire, je suis plutôt franchement ravi.

Désy n’a pas attendu que sonne l’heure de la réconciliation pour se rapprocher des gens du Nord. Il n’y a pas lieu de revenir ici sur le sombre tableau d’une histoire qui n’en finit plus de finir, histoire d’exactions, de spoliations, d’injustices dont les échos aujourd’hui sont de plus en plus percutants. Nous savons désormais combien nous avons été ignorants, et combien cette ignorance nous aura enrichis. Nos autochtones ne nous appartiennent pas, pas plus que leurs territoires. Mais c’est là une histoire dont je ne possède pas le fin mot. Elle s’est malheureusement jouée un peu partout sur la planète avec d’autres « indigènes ».

Heureusement l’heure nouvelle est faite de promesse. Des voix se font entendre et des oreilles toutes blanches se montrent maintenant réceptives. Des bouches toutes blanches témoignent des erreurs du passé, ainsi que des horreurs actuelles. Elles relaient jusqu’à nous un monde encore vivant, celui des toundras et des taïgas. Au Noroît, une Andréane Frenette-Vallières avec Juillet, le Nord se fait elle aussi ambassadrice des territoires lointains. Qui explore le catalogue de la collection poésie de Mémoire d’encrier constate avec les voix, entre autres, des Natasha Kanapé Fontaine, Joséphine Bacon, Yanick Jean et Laura Morali que l’univers des Premières Nations renaît vigoureusement, pourrions-nous dire, de ses cendres.

Avec Non je ne mourrai pas, ce n’est pas seulement un homme qui ne mourra pas, soit le personnage que met en scène ce « conte-poème », mais c’est aussi en quelque sorte l’univers nordique dont le poète chante ici les rigueurs et les splendeurs. Je veux dans les lignes qui suivent montrer que Jean Désy est parvenu à accomplir un magnifique travail de passeur ou d’ambassadeur.

Dans un court prologue, le conteur-poète présente son projet. Celui-ci est tout simple, bien que franchement ambitieux. Il s’agira pour lui de regarder la mort droit dans les yeux, mais par personnage interposé. Pour ce faire, il mettra en scène un homme, « voyageur blessé », agonisant au milieu de nulle part (« je suis quelque part en étant nulle part »), dans un paysage qui sa vie durant aura été pour lui un véritable paradis, le Nunavik, terre nordique de ses amours. Suite à un accident de motoneige survenu en plein hiver, l’homme « se bat, en rageant et en priant, pour survivre. » Voilà pour l’anecdote.

Dans un conte, point n’est besoin d’entrer dans les détails, d’en inventer une multitude. Une toute simple trame narrative suffit à évoquer l’essentiel, à atteindre le cœur de la question, le nœud du sujet. Dans un conte, il se passe peu de choses, mais ce « peu » signifie beaucoup.

Un mot du prologue retient mon attention : « réfléchir ».

Une réflexion sous-tend ce « conte-poème ». Désy est un poète sensible qui pense. Sa réflexion a trait aux « différences essentielles qui [lui]semblent exister entre les mots « vide » et « néant ». Mourir (« Je suis aux portes du rien / Environné par un vide trop grand / Que je ne peux nommer »). Mourir, c’est aussi interroger devant cette porte cela sur quoi, se refermant, elle s’ouvrira peut-être également. Le prologue met en vis-à-vis « un possible néant » et « un au-delà de grâce et de divinité ».

Ce conte-poème recèle donc aussi sa part d’essai, car c’est à qui conduit plus ou moins la réflexion, surtout celle qui porte un regard sur la mort et son au-delà fait de « vide » ou de « néant » ou peut-être de présence à travers ce que le narrateur appelle l’outre-vie. Celui qui meurt réfléchit tout en luttant pour sa survie. Il pose des questions, il pèse le pour et le contre des actions qu’il a posées tout au long de sa vie. Il en vient même à se juger. Pourra-t-il, sera-t-il autorisé (par quelle instance?) à franchir le seuil, à passer de l’ici à l’ailleurs ?  S’avançant par-delà ce qu’il nomme « outre-passage », une fois ouverte la porte ultime, sera-t-il apte à accéder à ce qui serait « une plus-que-vie » ?

Lutter pour sa vie, c’est se traîner dans la neige, s’abriter sous un traîneau (qamutik), abattre un tuktu (caribou) flairant notre présence dessous le traîneau. Survivre en ces conditions extrêmes, c’est accomplir peu de gestes, mais au prix d’efforts terribles, gestes pénibles dont finissent par prendre le relais des actions imaginaires, des rêves peuplés de créatures étranges. Le scénario est rudimentaire, je veux dire constitué de micro-actions relativement peu nombreuses. Ces dernières cependant s’inscrivent dans une courbe ascendante, elles gagnent en intensité au fur et à mesure que le voyageur blessé décline ou connaît un regain de vie. Les scènes où il se dépêtre dans son abri, puis en sort pour lutter contre les éléments déchaînés, alternent avec les moments de réflexion, de méditation, les délires, les fantasmagories, les rêves et les multiples questionnements : questionnements, car réfléchir en ces moments ultimes engage la conscience, conduisent le moribond à l’examen de conscience. Le personnage essaie de ne pas s’abandonner au désespoir. Il pense. En esprit, il revoit sa vie, ses parents, ses amis, une amoureuse, Lisa. Il attend du secours. Celui que ne manqueront pas de lui apporter les « coureurs de froid », Tayara et son frère Tamusi. Il anticipe l’arrivée de ses sauveurs, leur étonnement de le savoir toujours en vie; il imagine les échanges qu’ils auront.

D’autres amis sont identifiés. Ils se nomment Élise et François. Certains sont des autochtones, dont Tayara, à la défense duquel il s’est porté alors que « l’Autre » s’apprêtait à le tuer : « L’ai-je tué ou ne l’ai-je pas tué / Cette pensée me taraude ».

Les gens du Nord sont ses amis. Dans un rêve, il se croit enfin recueilli par des nomades. Ces derniers lui offrent le gîte chaleureux de leur rudimentaire abri de pêcheurs. Ils lui servent du thé, des filets d’omble, l’étendent sur un grabat, agrémentent ses tourments à l’aide de chants et de danses. Plus ce rêve se déroule, plus il prend des proportions merveilleuses. Le personnage est en proie au délire.

Désy a très bien saisi les particularités de l’univers imaginaire des nomades du Nord. Sous nos yeux tout s’anime lorsqu’il raconte. Les personnages de l’abri, « ces héros de paradis / se mettent à léviter ». La tête d’une jeune femme « Qui allaitait son bébé / se détache et se met à flotter ». La plume de Désy rivalise d’inventivité avec certains films d’animation qui ont fait la renommée de l’ONF. Même que l’attention que le poète prête à la chaleur des nomades, à leur vivacité, à leur discours (« Ils parlent dans un inuktitut qui chante / Que je connais si peu mais que j’aime ») fait songer aux pages du Barachois de Félix-Antoine Savard, alors que dans une démarche de chercheur ethnologue celui-ci entreprenait de recueillir les contes et légendes des pêcheurs acadiens.

Le « conte-poème » de Désy n’est pas écrit « dans un inuktitut qui chante », mais dans un français qui honore l’espace et la culture des amis nomades qu’il aime tant. Par les paysages évoqués plus que décrits, évoqués cependant de manière à leur rendre toute leur vibrante réalité, le poète nous fait pénétrer dans l’immensité infinie du monde de glaces où persistent et résistent les « camarines / Enfouies sous la neige / Immortels petits fruits nordiques / À jamais comestibles même en hiver ».  Ces camarines étoffent le propos de l’auteur. Elles ne décorent pas le texte. Elles scellent plutôt son authenticité. Le choix des mots importe. La langue du poète offre un écrin à certains mots apparaissant en inuktitut dans le texte. Ces mots disent le loup blanc (amaruq), l’ours blanc (nanuq), le caribou (tuktu) et d’autres réalités nordiques : la déesse qui pète (Itijjuaq), la neige durcie (kavisilaq) et surtout, alors que la liste demeure ici incomplète, cette belle expression : nakurmik marialuk, laquelle signifie « merci beaucoup ». Nous reviendrons sur cette expression, sur l’importance qu’il y a, du moins pour le « voyageur blessé », à rendre grâce quand nous sommes enfin à la merci de la mort. Bornons-nous pour l’instant à constater que si la présence de ces quelque vingt mots dans le texte peut d’abord dérouter et obliger à consulter le petit lexique fourni à la fin de l’ouvrage, ces mots en fait remplissent une mission. Ils donnent évidemment crédit au « réalisme » du récit, mais ils réparent l’injustice qu’il y aurait à priver encore une fois de leur voix les gens du Nord. Surtout, ils constituent une manière d’hommage rendu aux hommes et aux femmes des toundras et des taïgas, Innus, Cris et Inuits. Leurs cultures sont multiples, mais l’amour de Désy embrasse large. Il englobe les divers peuples du Nord.

Au contact de ces peuples ancestraux, le « voyageur blessé » a étendu les limites de son univers. Ainsi la foi de son enfance s’est-elle vue augmentée et transformée par la spiritualité propre aux civilisations du Nord. Les mythes et légendes sont l’illustration, la représentation du sacré. S’il ne balaie pas du revers de la main l’amour d’abord prôné par le Christ, au contact des aurores boréales, des lichens (« Quelques lichens me parlent d’une force / Attachée ici depuis vingt siècles »), des neiges et des ruisseaux de glace, inspiré par les croyances de ses amis nomades, le personnage créé par Désy en vient à éprouver pour l’univers une forme d’amour cosmique. Alors qu’il se tient devant les portes de la mort, deux avenues s’offrent à lui. L’une conduit au néant, la seconde mène à une forme d’au-delà. Mais ne trahissons pas Désy. Ne réduisons pas sa fable à de trop simples interprétations. Un « conte-poème » suggère diverses lectures. Toutefois, le titre d’un ouvrage demeure éloquent. « Non je ne mourrai pas » est un énoncé qui procède d’un acte de foi en un certain avenir. 

J’ai évoqué les films d’animation de l’ONF, leur beauté, la place qu’ils font à l’imaginaire, l’espèce d’aventure que constituent à elles seules les métamorphoses des images (dans le récit de Désy, il y a ce rêve où « Le pied gauche d’un des aînés / Qui giguait en chantonnant / Se libère de sa jambe / Pour s’envoler vers le ciel »). Tout cela, ainsi que des scènes d’amour où une louve blanche s’associe à sa Lisa, l’aimée d’hier, sans oublier l’intrusion d’une ourse venue allaiter son ourson dans l’abri où le « voyeur blessé » en vient à se nourrir lui aussi de ce lait qui se répand dans sa cache, tout cela, dis-je, nous le voyons fort bien grâce aux mots de Désy. Autre saisissante métamorphose, le personnage à la fin du conte se traîne jusqu’à un ruisseau où il se laisse glisser, devenant peu à peu un poisson gagnant la mer.

Le « conte-poème » offrirait sa voix nécessaire tandis que le cinéma ajouterait à tout ce merveilleux. Mais, encore une fois, il n’y a pas que l’action qui compte. Dans les mots se trouve une part encore plus importante de réflexion. C’est une réflexion où l’on en viendra à ce constat : la réflexion a ses limites, l’amour l’emporte sur elle. « Voler planer glisser /Et surtout ne plus réfléchir ». « Car dans le jeu de toute existence / Il n’importe que de nous aimer / Les uns les autres ». « Ai-je suffisamment aimé ».

À la fin du récit, cessera « tout questionnement / Sur l’être et le néant ». Le lecteur comprendra alors seulement pourquoi il n’est plus besoin désormais de questionner. C’est que la mer où l’on en viendra à se jeter apportera son ultime réponse. Mais nous n’y sommes pas encore. Pour l’instant, notre personnage s’interroge encore.

Désy a choisi de ne pas ponctuer son poème. S’il l’avait fait, son texte serait constellé de points d’interrogation. Les « pourquoi » abondent : « Pourquoi me suis-je battu / Sachant pourtant ardemment / Comme je l’ai toujours appréhendé / Que mourir n’est qu’une étape ». « Pourquoi pourquoi donc / Ce châtiment coupable éprouvé / Quand par les hasards de l’existence / On a dû éliminer son vis-à-vis ». « Pourquoi n’ai-je pas le cœur d’un mystique / Pourquoi cette question restée entière / D’être ou de ne pas être ».

Le « voyageur blessé » s’interroge. Se tenir devant la porte, c’est « être » en face d’un mystère. L’espoir peut donner à croire qu’au-delà de notre vie, nous nous retrouverons « dans cet inconnu / Dont personne ne peut parler / Autrement qu’en philosophant / En créant un poème / Ou en prophétisant ».

On le voit, cette fable est riche de sens. Le personnage réfléchit. Certes, au terme de son parcours agonique, il en viendra à éprouver un puissant sentiment de joie et de reconnaissance. Il ne pensera plus. Il avancera vivant dans la mort. Mais son parcours d’abord aura été autant physique que spirituel. Autant il se sera traîné à même le sol glacé en direction du ruisseau salvateur, autant les pensées l’animant l’auront fait avancer sur le chemin spirituel. Ces pensées, nous l’avons mentionné, ont trait au dialogue, à une jonglerie somme toute binaire où le personnage fait alterner en lui ce qui est alors plus que des concepts. Ce sont de possibles réalités : Néant ou au-delà ? « Ma foi en l’amour cosmique / N’est-elle finalement qu’une affaire / De couardise millénaire / Et mon addiction au néant / N’est-il qu’un trop plein de pensées / Une espèce de fruit pourri / D’un esprit trop raisonnable ».

Il a beau raisonner ainsi celui qui est en train de mourir, sa vie lui revient en mémoire. Il songe à Lisa, l’amoureuse, la louve. Et alors le conte se fait doux poème d’amour. Il songe à sa mère. Et le conte se fait encore poème d’amour, mais non plus d’un amour où prime la sensualité ; l’on y entend du rire et le bonheur invite à l’espérance de retrouvailles dans l’au-delà : la mère apaise les angoisses du fils. Il songe à son père : « Et toi mon père où reposes-tu / Dans quel lieu céleste dans quel piège / De boue de cendres ou de cristal / Au paradis ou dans le néant / Ton âme flotte-t-elle / Ou s’est-elle désagrégée / Toi mon père dont je me souviens / De toutes les fois où tu m’emmenais / À la pêche sur les rivières ».

Mais il songe aussi sans cesse à cet Autre qu’il a tué. « Ce geste n’annule-t-il pas tout espoir / D’une outre-vie d’une plus-que-vie / Comment enclencher cette possible danse / Avec les anges du divin / Quand on a volontairement choisi / De heurter son ennemi ».

Parmi les très belles pages de cet ouvrage se trouvent celles où le « voyageur blessé », porté par la musique de Bach (La Passion) qui intérieurement le soulève, transporté par sa foi, s’accorde à ce qu’il appelle l’amour cosmique. Il éprouve alors une joie intense. Il peut dire « merci ». J’ai mentionné l’importance des « pourquoi », dans ce poème on trouve autant de « merci ». Nakurmik marialuk : merci beaucoup. « Merci à la noirceur / Pour les lumières du matin / Merci aux abîmes / Qui me donnent le courage / De progresser chaque jour / Vers le gouffre qui demeure / La seule et unique vérité / Celle du trépas représentant / L’essentielle source de joie / Le mot joie me laissant triste / Parce que c’est pleurer / Plus que rire qu’il nous faut / La vraie joie étant un pleur / Qu’on acquiert une fois hissé / Sur les toits d’éternité ».

En lisant le très beau conte-poème de Jean Désy, je me suis souvenu d’un projet que j’avais longuement caressé. J’aurais souhaité écrire un livre pour enfants à partir des tableaux d’un peintre de chez nous. Ce peintre se nomme Pierre Morin. Il a réalisé de nombreuses œuvres en lien avec le Nunavik où il a fréquemment séjourné. J’ignore si Jean Désy connaît le travail de Pierre Morin. Je l’invite à y jeter un coup d’œil. Sans doute ces deux artistes pourraient-ils collaborer.