Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015.
Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. »
L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ».
Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV.
À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.
Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. »
Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans.
De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. »
Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. »
Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses.
Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. »
La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »
Le poète si sensible de La Châtaigneraie [Éditions de la Grenouillère, Québec, 2022] qui sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion, narre dans le présent roman son enfance. Il n’a pas choisi la mise sous tension propre au genre, de rigueur autrefois. Il a préféré rapporter ses souvenirs, les recréer en vérité par la puissance de son verbe, dans le désordre de la mémoire, sans jamais parler à la première personne. Il est Dédé blanc-bec. C’est le sobriquet dont son père l’avait gratifié. Le résultat forme une histoire épatante, très convaincante. On ne lâche pas le livre, tant les personnages s’imposent, La Pompadour, Casanova, en tête, ses père et mère – « mère spartiate, père épicurien », précise-t-il –, le grand-père dont la menuiserie était partie en fumée, puis les deux frères tenus à distance, les amis collégiens, les premières amours. L’auteur est né dans les années cinquante, de parents bourgeois qui ont réussi, mais le fils n’en est pas conscient. C’est un solitaire ou disons que ses amis sont rares et que les rapprochements ne durent jamais. Daniel Guénette définit ainsi le personnage qui l’incarne : « Il n’était pas un individu, mais plutôt un ensemble hétéroclite, un regroupement de personnalités multiples, traversées par des forces diverses et contradictoires. » Un ménage bientôt déchiré fracture le cœur de l’enfant. Le père, qui a su inventer l’outil qui a fait sa fortune, s’est révélé un coureur. Il s’en est fallu d’une proie qu’il n’en ait pas couché soixante sur son totem, dont ses quatre épouses. Il s’éclipsait les soirs de fête, après le dessert. L’enfant en souffrait et concevait de la honte de lui en vouloir, de lui faire savoir quelquefois son désarroi. Quand le père le rattrapait en voiture par exemple pour le déposer au collège, le fils refusait de concéder ce plaisir à son père et il souffrait de ce refus même. Quant à La Pompadour, qui l’élevait à la dure, incapable d’un baiser, fût-il de comédie ou de tragédie, elle faisait savoir sa souffrance de femme abandonnée. Pourtant, elle cachait elle aussi un amant. « Papa Corvette, maman starlette. » Que faire, se demande Dédé blanc-bec, sinon tenter « de semer derrière lui les morceaux de son cœur dépité » ?
L’adolescence est marquée par la rupture entre les générations. Ainsi le père passait pour réactionnaire dans ses goûts artistiques, surtout en musique, car il pratiquait en amateur. Il savait jouer de plusieurs instruments. Son fils cadet écrivait. Le père affichait « une conception du beau qui veut que l’artiste du langage s’exprime beaucoup mieux que bien, dans une langue toujours soignée ». Bien entendu, le fils penchait pour la rupture, la modernité, la Table rase, sans bien comprendre les conséquences politiques qu’entraînait un tel penchant. Que savait-il des ravages causés par les révolutions ? Il n’aurait pas imaginé que des goulags existaient, encore moins que Mao, Staline et quelques Castro, Pol Pot alignaient une centaine de millions de morts que nie encore la bien-pensance. C’était pour leur bien ! Daniel Guénette ne manque pas de rappeler combien l’ignorance de la jeunesse ouvre le champ à toutes les influences. « Moins l’enfant est savant, plus l’émerveillent les feux de la rampe et les paillettes. » Pour sa part, en fait de contre-culture, il concède qu’avec ceux de sa petite bande « il suivait les joueurs de flûte de sa génération » qu’il appelle aussi « les idiologues ». S’il tâte au reste, et plus que du bout des lèvres, des substances psychédéliques, il découvre que l’amour vaut mille fois mieux. Chaque page est une révélation, avec des bonheurs de langue. Si l’auteur déplore que « l’oubli attend l’ensemble des êtres et des objets », il peut se rassurer. Son roman durera le temps que des hommes lisent.
Ils n’auront jamais assez de mensonges de haine et de ciment pour cacher le ciel tout le ciel sa fugacité ses jaunes ses mauves quand je serai mort il y aura le ciel pour d’autres yeux et quand il n’y aura plus personne que tout sera tu que tout aura été tué il restera le ciel beau
Me voici bien surpris et deux fois plutôt qu’une. D’abord, par la grande originalité de ce livre, par ses diverses qualités. Puis, surpris de découvrir que sa parution remonte à quelques années. C’est qu’il y a quelques jours je me suis procuré ce recueil en librairie croyant avoir affaire à une primeur. Il y a un instant, alors que j’examinais sa page de grand titre, quel ne fut mon étonnement de constater qu’il a été publié en 2017. Qu’à cela ne tienne, je crois qu’on a intérêt à le découvrir si ce n’est déjà fait.
À ce jour, je n’avais lu de François Rioux que deux textes. Le premier dans La tombe ignorée, un collectif consacré à Eudore Évanturel publié chez Nota bene en 2019. Ce texte tranche sur les autres par son côté irrévérencieux, sa fantaisie et le recours à un registre populaire. Le second est un poème paru récemment ici même dans la revue Possibles. Si j’ai été attiré par L’empire familier, c’est surtout à cause du premier texte. J’en avais gardé un souvenir amusé.
Ce livre n’est donc pas un ouvrage récent. Durant les sept années qui se sont écoulées depuis sa parution, il n’a évidemment pris aucune ride. Il était moderne, il le demeure. Nul ne devinait à l’époque l’imminence de la pandémie. À Montréal et ailleurs, des assoiffés fréquentaient les bars. Depuis que le Covid est sensiblement derrière nous, les bars ont rouvert leurs portes. Le personnage principal de L’empire familier ou, si l’on préfère le « je » de ce recueil, est un poète et, selon toute vraisemblance, un enseignant du niveau collégial. Voilà qui ressemble au profil de l’auteur. Ce personnage est probablement son alter ego. Chose certaine, il y a dans cette œuvre une « personne vivante » qui nous adresse des poèmes regorgeant de vie, bien que sa vie soit souvent vécue de peine et de misère, d’où l’aspect désabusé des propos que tient le poète tout en tenant un verre à la main.
Ce ne sont pas pour autant des paroles de gars qui déparle. Dans les bars, l’alcool a beau couler à flots, lui ne coule pas. Parvenant à maintenir sa tête au-dessus de l’eau, il écrit des poèmes qui disent son mal de vivre sans jamais tomber toutefois dans le pathétique. Ce serait plutôt le contraire, ce poète a des sautes d’humour, il peut bondir de mot en mot pour leur faire subir, parfois juste pour rire, des contorsions plutôt hilarantes. On se souvient de la contrepèterie rabelaisienne, la femme folle à la messe devenant la femme molle à la fesse. On trouve quelque chose de semblable dans le premier poème du recueil. On y lit le vers suivant : « j’étais mouche folle dans la foule moche ». À y regarder de près, ce vers n’est pas uniquement loufoque. Il annonce ce que dira l’ensemble du recueil, lequel exprimera moins un jugement moral qu’un constat. Notre poète en a conscience, il aura été ce petit rien au vol agité ; affolé, il aura frayé au cœur d’un monde tout aussi insensé. En deçà du sourire qu’il suscite, ce vers manifeste un arrière-goût. C’est qu’on peut user de légèreté afin d’exprimer une certaine gravité. Ce que notre poète parvient très bien à le faire. Si la plupart de ses poèmes témoignent de son sens de l’humour, de son autodérision, aucun, même parmi les plus fantaisistes, ne saurait être pris à la légère. Le côté ludique de sa poésie sert le propos du poète, accentue son cynisme, son désarroi un brin nonchalant, mais c’est là pour lui une manière de dire des choses qui au fond sont loin d’être drôles. Son humour témoigne en effet d’une certaine souffrance, d’un mal être. Le poète fait ce troublant aveu : « Longtemps j’ai fait des farces plates / la vérité c’est que l’idée de l’amour me ronge ». Bref, on a beau sourire, le spectre de la mort rode tout autour de nous : « de quoi je parle dites-vous / je parle toujours de la même maudite affaire / je parle du trou des entrechats tout autour pour ne / pas tomber dedans ».
Le premier poème offre un parfait exemple de l’écriture de Rioux. Il s’intitule « Après le gris ».
Et puis on dégrise on s’agrippe au matin c’est une vie plus facile que d’autres une vie sans surprises ou presque la seule sorte de cancer qu’on me trouvera
j’étais mouche folle dans la foule moche j’ai deux bouches désormais et toi aussi on va fondre comme du bon beurre dans le cœur ranci de juillet et juste avant on va se dire ce qu’on ne dit jamais.
Ces deux bouches étonnent, ainsi que la présence d’un « tu » non identifié qui pourrait renvoyer au lecteur ou à une amante de passage. Les deux bouches seraient alors celles du couple qui s’embrassent. À bien y penser, il s’agit peut-être là d’une expression. Une recherche rapide m’apprend, en effet, qu’avoir deux bouches c’est faire montre d’hypocrisie, être menteur. Quoi qu’il en soit, les choses sont plus sérieuses qu’il n’y paraît. Revenons à notre contrepèterie. Elle comprend une antithèse mettant en présence deux éléments négatifs, le premier étant marqué par la solitude, une solitude où l’on se trouve en proie à la folie, tandis que le second révèle la médiocrité uniforme de la foule.
Dès le premier vers du poème, il est question d’alcool. Le « je » est ici fondu dans un « on » de génération ou de clan, celle et celui des buveurs attardés : « Le monde est petit on l’a dit / et la soif est grande oui ». On ne boit pas de gaieté de cœur dans ce recueil, à tout le moins les réveils sont-ils désagréables. Il faut s’agripper solidement afin de tenir bon. Notre homme toutefois ne se plaint pas. Il est lucide et le reste du recueil montre que sa conscience sociale est aiguisée ; il sait qu’il mène somme toute une existence tranquille : « c’est une vie plus facile que d’autres ». Le programme qu’il se fixe, et qui peut-être vaut pour le recueil qu’il entreprend d’écrire, est fort ambitieux : « on va se dire ce qu’on ne dit jamais. » Cet indicible est un indisable (Flaubert employait ce mot). Or, ce qui fait ici l’objet du silence n’a rien en soi de métaphysique. Le poète ne réfère pas à l’invisible ou à l’inconnu. Il est pragmatique. Il s’intéresse aux choses d’ici, aux affaires humaines, à la vie de tous les jours, à ce qui est de l’ordre de l’ordinaire, c’est-à-dire à la misère familière. À l’instar de Verlaine, il n’hésite pas à prendre l’éloquence et à lui tordre le cou. Le registre de ses poèmes emprunte par moments au parler populaire. Loin de lui l’idée parnassienne d’une poésie pure. J’extrais ceci de sa contribution à La tombe ignorée : « Cette familiarité dans le langage, cette insertion de l’ordinaire, du prosaïque dans le poétique, c’est ce que Robert Melançon appelle une poésie impure. »
À mes yeux, Rioux est un bon, voire un très bon poète. Quelque chose chez lui me fait penser à Guillaume Apollinaire. Il est moins lyrique, moins mélancolique que l’inventeur du mot « surréalisme », plus cru aussi, mais il connaît lui aussi l’art de parler de notre monde moderne et surtout de chanter ses chansons de manière fantaisiste. Il y a, je l’ai dit, de l’humour chez lui, mais ce n’est pas ou très rarement de l’humour gratuit. Quelque chose grince dans ses vers. Alors que tout semble sombrer et disparaître, il écrit : « pour nous il reste le sarcasme cette colère du pauvre / pas trop pauvre ». J’ai mentionné Apollinaire, le poète fait peut-être surtout songer à Gérald Godin, poète qu’il salue au passage.
Le titre du recueil est éloquent. Il s’agit d’un oxymore combinant des termes entretenant peu de rapports entre eux. L’empire évoque la puissance, celle d’un État dont le territoire est vaste, alors que le familier est à portée de la main, est chose courante. La première section du recueil s’intitule « Le ciel de Rosemont ». Ce n’est pas celui de Constantinople, de Rome ou de la Grèce antique. Rosemont est « un ancien quartier populaire / à présent gentrifié ». L’empire, c’est aussi le contrôle que l’on exerce sur soi avec ou sans succès. Les poèmes ici démontrent que le poète parvient plus ou moins à marcher en ligne droite, sans vraiment tituber. Ce n’est pas qu’il boive trop, mais son moral est souvent au plus bas : « là c’est moi et c’est de pire en pire. » On notera ici la rime d’« en pire » avec « empire ». Les choses empirent.
Le poète voudrait que ça change. Il aspire à mener une autre existence. Or ce vœu semble voué à l’échec. L’empire familier entrave sa réalisation. L’eau ne remplacera pas la bière. La « vie bonne » relève de l’utopie. Les derniers vers du recueil expriment la désillusion.
je pourrais apprendre le portugais partir m’installer à Lisbonne peut-être y apprendre la vie bonne y trouver une eau qui enfin désaltère ça n’arrivera pas je me ferai des accroires jusqu’à la disparition de mon carbone dans les marées humaines l’air les algues les oiseaux de mer.
Pour saluer la parution d’un ouvrage aussi beau, point n’est besoin de chercher midi à quatorze heures, les mots les plus simples suffisent. Mais suffisent-ils vraiment ? Les épithètes laudatives paraissent parfois creuses et convenues. On se méfie du commentaire élogieux. Nous devons donc finalement nous résoudre à chercher midi à quatorze heures afin de remplacer une kyrielle de perles par des justifications claires dont le fondement sera explicité. Ce Journal d’un dernier voyage est une réussite. Voici pourquoi.
C’est à feu Jean-Yves Soucy qu’il est dédié. Durant trente-deux années, l’écrivain fut le compagnon de vie de la poète. Il est décédé à l’âge de 72 ans en 2017. Dans la dédicace qu’elle lui adresse, Carole Massé présente leur long compagnonnage en des termes qui éclairent le titre de son recueil, elle parle de trente-deux ans de voyage sur la Terre.
Le recueil comporte deux parties. Elles sont distinctes, séparées par une légère coupure temporelle qu’accompagne une autre coupure, cette fois-ci spatiale. La première partie s’intitule « Requiem pour deux ». Elle se déploie en cinq courts chapitres tous plus poignants les uns que les autres. Entendons-nous bien, nul pathos dans ces pages, mais une douleur exprimée avec un lyrisme contenu, bien qu’à fleur de peau. Tout justifie le titre de cette première partie. C’est qu’il y eut pour la poète un moment où les deux amoureux décédèrent. En rendant son âme, l’amoureux emporta avec lui celle de sa compagne. Elle resta seule, suspendue dans le temps, désormais immobile, sans vie réelle, dans « une maison sans portes ni fenêtres », évocation pourrait-on dire ici d’une certaine forme de cercueil. C’est au moment présent ou presque, dans la douleur vive et toute récente, suspendue au dernier souffle, à la dernière respiration agonique du mort, que s’écrivent les pages de la première partie du livre. Écriture au jour le jour, bien que non datée, journal donc de leur dernier voyage. De mars 2017 à octobre 2018, Carole Massé rédige ces premiers poèmes. Ils forment la partie la plus consistante du recueil, ses quelque quatre-vingts premières pages. Nous sommes alors avec elle, dans le quotidien de ses pensées, de sa tristesse. L’indicatif présent est le temps d’à peu près tous les verbes de cette première partie. Jean-Yves bien que trépassé n’a pas encore passé la barrière séparant le présent du passé. La poète lui parle : « Tu es vivant dans la pièce d’à côté. » Quatre fois, elle le répète : « Tu es vivant dans la pièce d’à côté. » Tout ou presque est écrit au présent, même la scène évoquée dans le poème où la docteure dévoile aux amoureux le diagnostic de la maladie dont souffre Jean-Yves. Dans ce poème intitulé « Nous attendons », il est question d’une « Porte ». La poète s’écrie : « Je ne veux pas rentrer de voyage ! » Mais c’est là une fatalité : son « homme [est] / aspiré de l’intérieur / avalé par le grand vide / qui le gruge petit à petit / au visible. » Inévitablement, cette Porte en viendra à s’ouvrir.
Nous nous délestons de nos années au bord de l’éternité. nous atteignons la fin de notre histoire ici-bas annoncée par un appel de l’autre côté d’une Porte.
Quand l’amoureux sera passé de l’autre côté, l’amoureuse restera seule avec son chagrin. Dans sa maison sans portes ni fenêtres, elle tentera d’écrire, et d’abord n’y parviendra pas. Rien n’aura plus de sens et les mots pour dire l’absence de sens sembleront eux-mêmes vides de sens. La poète est paralysée dans ce qu’elle appelle le « magma du Silence ». Elle veut « faire vivre » à nouveau son compagnon : « J’écrirai pour redessiner des chemins / sous tes pieds / de nouveaux orients à ton regard. // Te garder au présent / dans tous les verbes / et chasser le passé. » Voilà qui exprime son besoin, son vœu le plus cher, écrire afin de maintenir au présent la présence de l’ami. Or, écrire s’avère au-dessus de ses forces : « Mais voilà. / Sous le poids du chagrin / même immobile / je perds haleine. // Mes cheveux se détachent / par touffes / que je réserve aux oiseaux / pour qu’ils tapissent leur nid. […] Alors mes phrases chancellent / entraînant avec elles / l’édifice du langage / qui s’écroule comme / château de cartes. »
Voilà une impuissance qui, paradoxalement, se métamorphose en source d’inspiration, car l’écriture alors subit un appauvrissement qui justement l’enrichit. Ce sera avec « les pauvres mots / de tous les jours / de tous les amoureux » que la poète poursuivra l’écriture de son poème. Et que de beautés alors se déploient sous nos yeux ! Le chant rarement du poème savant atteint avec autant d’émotion le sentiment en le partageant aussi bien. Des poèmes par leur beauté séduisent, mais seuls les mots de tous les jours semblent parvenir à vraiment émouvoir. « Reste ! Reste ! » Ce vers que la poète répète une seconde fois, nous pourrions en déplorer la banalité. Ce serait ne rien comprendre à la force expressive qu’il déclenche. Les mots les plus simples, selon qu’ils surgissent ici, plutôt que là, donc à point nommé dans le texte, percutent et atteignent le mille de la cible, le cœur qui les reçoit vibrant alors en symbiose avec le cœur dont s’échappent ces cris, pleurs et douleurs.
Dans « Le magma du Silence », la poète déclare qu’une « écrivaine sans mots / est une écrivaine morte. » Voilà une mort qui s’ajoute à la première mort de Carole, je parle de la personne indissociable évidemment de l’écrivaine. Elle est morte au moment où l’autre s’en est allé. Et elle meurt à nouveau, étant incapable de lui redonner vie dans les mots de son poème.
De la première partie du recueil, nous retiendrons, j’allais dire : tout, absolument tout, c’est-à-dire des poèmes extrêmement touchants, bien que nulle sensiblerie pleurnicharde n’en soit la marque ; ce sont des poèmes fort variés, variations bien entendu sur un même thème, un même « je t’aime ». Oui, que de sensibilité ! La poète relate des scènes d’une tendresse infinie. Comme cet amour demeure grand au fil de ces poèmes ! Et serait-ce donc une si mince consolation que de se dire qu’au moins cela fut, alors qu’il eût pu en être autrement, de tels amours étant plutôt rares ? Donc, de cette première partie, nous retiendrons outre ses innombrables qualités, riches en émotions, le chapitre intitulé « État de choc ».
Dans ce chapitre, nous assistons au décès du romancier. La poète met l’émotion en valeur en recourant à des jeux typographiques, jamais gratuits, qui lui permettent de mieux l’exprimer, de mieux la communiquer. Ici, le caractère typographique fait l’objet d’une réduction ; là, il est au contraire accentué. Certains mots apparaissent en caractères gras. D’autres sont étirés, les lettres qui les composent étant séparées les unes des autres.
j e ve ux mo ur ir
De même, une absence de sens est mise en évidence. On voit les deux bras d’une parenthèse, distants l’un de l’autre, enclore du silence au centre de la page.
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La souffrance est ici source d’inspiration. La poète lui doit les très beaux poèmes d’amour et de mort qu’elle a composés. Je dis « composés » car ce sont presque des chansons, tant certains nous émeuvent. Ces poèmes, outre leur valeur poétique et malgré l’indigence des mots dont la poète a souligné la vanité, ont le mérite de garder l’être aimé en vie, ne serait-ce qu’en imagination. Elle a beau déplorer avoir « perdu la voix / la capacité de rendre sur papier / la beauté de [son] homme », en fin de compte, elle y parvient tout de même.
Avec la seconde partie du recueil, plus courte, on assiste au déploiement d’un voile de blancheur, comme un suaire apaisant enfin posé sur la souffrance. La femme a quitté la maison de leurs dernières années de vie commune. Elle habite désormais un logement sans âme. Ce logement est en parfaite adéquation avec son sentiment, c’est qu’il « ne cache rien de [sa] solitude ». L’auteure met en parallèle les deux logis, celui d’hier — où elle a vécu avec lui, puis sans lui — et celui d’aujourd’hui. Elle recourt aux temps de verbe du passé. Dans les lieux d’hier, elle se sentait « désincarnée ». Elle écrit : « je ne trouvais racine nulle part ailleurs. » Le temps fait son œuvre. C’est avec une relative distanciation, laquelle se perçoit dans sa voix, que la poète évoque son chagrin. Si tout était sentiment dans la première partie, du concret s’immisce désormais dans le poème. La poète décrit le lieu ancien, le poème par moments se fait prose. Elle évoque un quotidien prosaïque dans la mesure où elle parle des gestes qu’elle posait là-bas, des repas frugaux qu’elle grignotait, de ses nuits passées sur la causeuse non loin de « l’urne de [son] aimé. » En se remémorant la douleur conjuguée désormais à l’imparfait, la poète la revit sans doute à nouveau. Chose certaine, elle nous y plonge à sa suite, elle qui traçait sur le papier des signes comparables, écrit-elle, aux « ballons d’oxygène d’une noyée. »
Dans sa nouvelle demeure une nouvelle vie peut dès lors commencer. Le recueil se termine avec les mots suivants.
Ici, je naîtrai une troisième fois. Ici, je trouverai les mots pour surmonter ma propre mort courir sous le ciel et étreindre le soleil.
Dans un ouvrage de poésie, bien entendu, la cohérence du propos ainsi que la cohésion de l’ensemble ne se plient habituellement pas aux conventions régissant le discours axé sur la communication des idées. Il est bon de rappeler une telle évidence. C’est que le poème n’est pas uniquement affaire de communication. Sa clarté fraie, pour ainsi dire, avec de relatives obscurités. En fait, le lecteur n’est pas seul dans la mire du poète, lequel prend la parole pour la déposer non pas dans l’oreille d’un sourd (la plupart sont sourds à la parole poétique, et pas toujours responsables de leur surdité), mais pour faciliter l’envol de la parole et s’élever ainsi soi-même grâce aux ailes du langage avec ceux et celles qui veulent bien être du voyage.
Le recueil de Carole Renaud, outre ce qu’il offre en propre, et nous y reviendrons, permet de réfléchir à ce qu’est la parole poétique. Ainsi que dans de nombreux livres de poésie, on y retrouve un discours où les significations échappent à une certaine logique pour se plier, si l’on peut dire, à une cohérence tout autre, celle justement du poétique, laquelle cohérence admet et appelle une certaine part de mystère. La logique est affaire de liens. Dans les poèmes de Carole Renaud, comme ailleurs, faut-il le préciser, l’évidence des liens se dissimule derrière une certaine invisibilité. Ces liens n’étant que partiellement apparents.
Généralisons, puisqu’il faut remettre les points sur les i. Souvent, on reconnaît le poème moins à ses éléments constitutifs qu’à l’absence en lui de ce qui se trouve massivement à l’œuvre dans les autres formes du discours. Par exemple, si l’on n’identifie pas clairement le référent d’un texte littéraire, on pourrait avoir tendance à déclarer qu’on est en présence d’une œuvre poétique. De quoi ça parle ? Si on ne sait pas tout à fait, ce doit être de la poésie. Ainsi raisonnent ceux et celles qui au poème tendent une sourde oreille. S’il y a un récit, pensent-ils, mais évidemment cela se trouve aussi en poésie ; si ça raconte, se disent-ils, et qu’on se trouve alors en présence de personnages, mettons Emma Bovary et Charles, son mari, eh bien ! c’est un roman. Dans un roman, on sait habituellement qui fait quoi, avec qui et pourquoi. Il y a un genre d’intrigue ; on ne sait pas où l’on va, mais l’on y va. On perçoit des liens entre les scènes, elles se suivent ; il y a un fil et ce fil est continu, bien que les modernes se plaisent souvent à le rompre.
Dans les poèmes, on rencontre quelquefois des personnages. Par exemple, le ou la poète dit « je ». Il lui arrive de s’adresser à un « tu ». Tantôt, ce « tu » renvoie au poète lui-même. Ce dernier s’interpelle. Ce « tu » est parfois un autre. Qui au juste ? Dans bien des cas, cela reste à voir. À imaginer. À inventer. Des indices sont parfois donnés. L’attribut du sujet peut-être masculin ou féminin. Le contexte aussi offre des pistes. Il est question d’amour. On déplore une absence. On attend un retour.
Ainsi, dans certains livres de poésie des histoires sont-elles racontées. Elles peuvent cependant n’être qu’esquissées. Une courbe va du début à la fin. On peut suivre un parcours. C’est le cas ici avec ce beau recueil.
L’hiver même la mort n’est pas sûre commence par les deux vers suivants : « Depuis le début / tu t’es retiré ». Le mot « retiré » est au masculin. Il faudra attendre la suite du poème, voire la suite du recueil, pour plus de précision. De quel début s’agit-il ici ? Assurément du début d’une histoire, du début d’une relation, sans doute amoureuse. Amoureuse, peut-être pas, mais chose certaine, comme le confirme le dernier vers du poème, les liens unissant ce « tu » au « je » (le « je » se trouve inclus dans le « nous » du dernier vers) sont d’ordre affectif : « comme il fallait que tu nous aimes ». Point n’est besoin ici de point d’exclamation : on perçoit aisément l’intensité de ce vers.
Quelqu’un s’en est allé. Où ? Dans la mort lointaine ? On ne sait pas. Le premier poème d’un recueil est souvent énigmatique. C’est le cas ici. Or qui parle d’énigme ne parle pas forcément d’hermétisme. Les poèmes de Carole Renaud ont toutes sortes de qualités, la simplicité étant l’une d’elles. Poésie simple où cependant l’ellipse éloigne les uns des autres des groupes de paroles que la méditation du lecteur se doit d’investir — toute littérature et a fortiori la poésie implique la collaboration du lecteur, sa vigilance. À la limite, lecteurs et lectrices se voient conviés à créer leur propre parcours au sein de l’œuvre, à laisser libre cours à leur imagination, bref à créer parallèlement au poème un nouveau poème, en miroir, en jumeau identique ou non, rarement identique dans la mesure où en poésie, comme le mentionne Verlaine, « l’Indécis au Précis se joint ».
Les poèmes de ce recueil sont courts, aérés, ouverts à l’interprétation. On retrouve un « nous » dans le second poème : « Regarde l’hiver qui nous écrit ». Alors que le « nous » excluait précédemment le « tu » qui « nous » avait tant aimés, ce nouveau « nous » correspond maintenant au « je » du poème et à un regroupement indéterminé. Cet autre « nous », de qui est-il formé ? Du « je » et sans doute d’un amant, ou, ne serait-ce pas possiblement d’un père qui a aimé les siens avant de se retirer, avant de partir, avant de mourir ? Si l’autrice avait désiré transmettre ici quoi que ce soit qui fût univoque, elle eût pu le faire aisément. Mais elle a tenté plutôt d’accomplir tout autre chose qu’un récit linéaire dûment explicite.
Ses poèmes sont autant de morceaux déposés ici et là au gré d’une promenade littéraire entreprise au cœur de l’hiver. Fragments de son cœur, pourrait-on dire. Cette poète s’en tient à l’essentiel, n’en dit jamais plus qu’il ne faut, s’en tient à « sa voix / pas davantage ».
Chaque matin j’ouvre la fenêtre
vacillante
vacillante dans la lumière
vacillante la parole des miroirs
le vent, sa voix pas davantage
Le « tu » recouvre donc des identités changeantes. Dans les vers qui suivent, « tu » est un ou une poète : « Tu déposes dans le monde / poète un ru de lumière ». Carole Renaud fait de même ; on trouve dans ses vers beaucoup de lumière, des branches d’arbres dénudées, des oiseaux posés dessus, de l’herbe, des fleurs : « millepertuis de givre », « balsamines des bois », « la rose offerte », « des chrysanthèmes / des fleurs de mai », des « jonquilles », des « colchiques » et « un camélia ».
Dans ses poèmes, il y a la mer, les tombes d’un cimetière et enfin de l’amour, beaucoup d’amour : on ne compte pas le nombre de fois où il est question de lèvres et de baisers dans ces poèmes. L’hiver surtout y est présent, dans l’attente d’un éventuel printemps, alors qu’on pressent le retour de l’amant. Avril arrive dans les dernières pages du recueil.
Tu as laissé les traces de tes pas dans la neige
que de printemps à te perdre que de poèmes pour retrouver tes mains
À la toute fin, ces mains sont retrouvées, en accord avec les mots du poème, en parfaite synchronicité, car comme par magie, la poète pour se rendre « au bout du poème » a trouvé les mots justes, « sa voix / pas davantage », à vrai dire, une très belle voix.
Un homme dans ce livre fait le plus simplement du monde ses adieux à la vie. Le voici devenu assez âgé pour songer à la fermeture de ses livres. « Vieillir » aurait pu servir de titre à son recueil. Mais, Louis-Philippe Hébert dans un autre beau livre de poésie a déjà utilisé ce titre. Du reste, Sous l’onde du songe est fort bien trouvé, qui évoque avec justesse la situation qui est celle aujourd’hui de Pierre Chatillon.
Une rivière est évoquée dans ses poèmes ; en hiver, elle se voit recouverte de glace et de neige. Sous ce lourd plafond, les poissons se déplacent lentement ; dans les profondeurs, leur sommeil est très profond lui aussi. Ainsi, parvenu aux rives glacées de son propre hiver, le poète reconnaît-il en eux sa propre image, sa condition actuelle d’homme ayant plus de passé derrière lui qu’il n’a d’avenir devant. Comme les poissons, le voici plongé sous l’onde, coupé en quelque sorte d’une vie naguère active, condamné à l’immobilité du vieil âge, n’entretenant désormais avec le réel que des liens plutôt imaginaires, liens semblables à ceux qui en songe, lorsque nous rêvons, nous relient à nous-mêmes et à notre vie.
L’assonance consiste en un glissement de sonorités, en l’étirement d’un son se déplaçant d’un mot à l’autre comme glisse l’archet sur un violon tout blanc de neige. Musique du langage, puissance évocatrice de l’image, voilà qui résume assez bien l’approche et la poétique de Pierre Chatillon. À quoi s’ajoutent de nombreux autres aspects dont tout particulièrement celui d’une remarquable simplicité.
L’abstraction et encore moins l’abscons ne se rencontrent dans ses poèmes. Pour évoquer le sentiment ou la sensation, ce poète passe par le concret. Jamais il n’évacue le monde réel. Pour exprimer l’intangible, voire l’invisible, les choses de l’esprit, il emprunte la voie la plus visible, celle de la figure la plus lisible qui soit. C’est jouer sur les mots, mais j’avance que chez lui la figure jamais ne défigure le monde réel. S’il dit « rivière », il veut dire « rivière ». Et l’on aura compris que les poissons qu’il y pêche viendront bientôt dormir leur sommeil hivernal dans le lit de ses poèmes. Ce sera de cette manière et pas d’une autre que seront traités tous les éléments, tous les mots qui entreront dans la composition de ses poèmes. Ce sont les mots de tous les jours, ceux qui disent la maison, le vent, les choses de l’amour et la hantise de la mort.
On aura compris que ce poète ne coupe pas les cheveux en quatre pour dire ce qu’il cherche à dire. L’accès aux significations de ses poèmes n’est obstrué d’aucune obscurité. Il est en quelque sorte direct. Comme y incitait un La Bruyère, notre poète dit : « il pleut » quand il veut dire qu’il pleut. On objectera qu’un tel traitement du verbe confine à la prose, à la plate univocité. Or, la simplicité en poésie, tout comme dans les autres « genres » littéraires, ne peut en rien être confondue avec la banalité de l’expression. Les poèmes de Chatillon témoignent de la puissance évocatrice de la clarté en matière de poésie. Les métaphores qui parsèment ses vers sont claires comme de l’eau de roche et il en va de même des nombreuses allégories dont ils regorgent. Prenons par exemple le poème liminaire.
La Terre est ronde aux yeux ravis des jeunes gens qui rêvent d’en faire le tour mais la Terre est plate aux yeux presque éteints des vieillards qui avancent à petits pas dans la peur d’atteindre le bord
S’agissant d’illustrer un recours explicite à la figure de l’allégorie, cet exemple est plutôt mal choisi, j’en conviens. Mais, tout de même, par sa proximité avec la parole, quasi celle de tous les jours, donc la plus commune qui soit, ce poème se laisse entendre facilement. L’art y est voisin de l’artisanat qui d’un matériau tout simple tire habilement de petites merveilles. Chatillon ne prend pas les grands moyens pour communiquer ce qu’il a à dire, pas de lourde rhétorique, pas de savante et complexe architecture verbale. Alors que d’autres poètes, soucieux d’éviter la moindre tournure familière, fuyant le lieu commun dont Paulhan a pourtant démontré, non sans nuancer son propos, les mérites dans Les fleurs de Tarbes, Pierre Chatillon ne s’embarrasse d’aucun scrupule pour poétiser à même les merveilles qui sont à portée de voix.
Ce premier poème trouve son écho dans le tout dernier, les deux poèmes formant ainsi le cadre de l’ensemble, celui du début trouvant son achèvement dans le dernier qui vient clore l’aventure, refermer la trajectoire accomplie par la parole du poète, par son témoignage.
Pour simple que soit ce premier poème, on y retrouve, traité quasi sous le motif de l’effacement, donc discrètement, le type de figures auquel ont recouru de tout temps la grande majorité des poètes. Le poème est construit sur une base solide. Il repose sur des parallélismes et oppose les différents termes du lexique qu’il utilise. Le monde des « vieillards » contraste avec celui des « jeunes gens ». Aux « yeux presque éteints des vieillards », le poète oppose « les yeux ravis » des plus jeunes. L’entrain chez ceux qui rêvent de faire le tour de la Terre (ronde à leurs yeux) contraste avec la fatigue des vieillards marchant à pas lents. Le désir juvénile fait place à la peur. L’évidence moderne de la rotondité du globe permet au poète de redonner un tout autre sens à l’ancienne vision d’une Terre qui serait plate. L’image de la chute prochaine attendant les vieillards se voit ainsi exprimée de manière on ne peut plus percutante.
Il y a quelque chose dans tous ces poèmes qui est de l’ordre du familier. On évoque fréquemment le phénomène de l’inquiétante étrangeté. Il a son corollaire dans ce que l’on pourrait appeler une troublante familiarité. Les choses de la vie ne sont pas si évidentes. Sous la banalité de nos existences, les eaux d’une rivière souterraine s’écoulent presque à notre insu. Nous vivons le quotidien qui de l’enfance à la vieillesse semble aller de soi. Le poète, « grâce au pouvoir / de la poésie » parvient parfois comme le disait Rimbaud à « fixer des frissons », à nommer des inquiétudes, à décrire non pas forcément les réalités insondables, mais ce qui de toute évidence, alors que nous l’avons tous les jours sous les yeux, échappe à notre compréhension. Nous ne comprenons pas ou plutôt nous ne parvenons pas à exprimer clairement ce que nous commençons à comprendre lorsque la lumière se met à vaciller, lorsque, tout comme les poissons que peu à peu les glaces de l’hiver recouvrent, le froid commence à engourdir notre corps et notre âme tous deux promis à l’étiolement.
Avec Sous l’onde du songe, nous pouvons parler d’un réel absolu véritablement familier, vécu et ressenti par quiconque songe sa vie tout en la vivant, songe sa mort tout en la mourant. Le langage de Chatillon nomme ce réel absolu sans le mettre à distance. Le registre de ses poèmes tout en étant littéraire (il l’est à proportion de l’inventivité des images et du rythme du vers ici maîtrisé sans acharnement, sans qu’il ne soit torturé en vue d’une illusoire perfection) se rapproche, je le répète, de la parole usuelle. Il en résulte une présence, comme si le poète, et c’est presque le cas, nous récitait ses poèmes en personne. Nous sentons que quelqu’un de vrai s’adresse à nous ainsi qu’à lui-même. Tout chez lui fait penser au travail du conteur, et ce même dans les poèmes où il ne raconte pas une histoire.
J’ai mentionné le côté artisanal de sa poésie, je l’ai fait avec le plus grand respect. Je tiens toutefois à préciser que ce qui m’incite à faire ce rapprochement ne tient pas à la qualité de ses vers, laquelle me paraît indiscutable, l’homme ayant du métier — son recueil le démontre amplement. Non, ce qui me fait songer à l’artisanat est relatif au folklore. Ce poète n’a pas coupé ses liens avec nos racines, avec notre culture. J’ignore si dans son œuvre comptant de nombreux ouvrages il a ou non ressuscité le répertoire de nos contes et légendes, ce que je sais en revanche, c’est que du conteur il possède la verve. Et peu importe qu’il travaille ou non longuement ses vers, qu’il remette ou non vingt fois son ouvrage sur le métier, tout se passe comme s’il improvisait de la manière la plus spontanée qui soit.
Une sorte d’entrain à le lire nous entraîne à vouloir le suivre jusqu’au bout de la rivière. Quand bien même il traite de sujets graves et préoccupants, tout se passe comme si soulevé par un « violon blanc » l’air s’imprégnait d’une joie communicative. Sont-ce les chansons et les créations musicales du poète qui proposent une telle analogie ? Je l’ignore. Il est bon tout de même de rappeler une anecdote savoureuse qui éclaire la manière du poète. Chatillon n’est pas un musicien comme un autre, en tout cas pas un musicien savant issu de l’école ou du conservatoire. C’est dans sa tête que se joue d’abord sa musique. Il la crée, la recrée en sifflotant. Comme un randonneur chatonne en parcourant le sentier. Quand il a donné mentalement sa pleine mesure au chant qui le hante, il en fait la dictée à un compère musicien de formation. Ce dernier la couche sur une partition, puis en fait les arrangements en respectant les recommandations du poète-musicien. J’imagine que ses poèmes lui viennent de manière analogue, qu’un souffle intérieur les lui inspire. Nul besoin alors de recourir à un tiers pour les coucher sur le papier. Ses poèmes sont ce que l’on pourrait appeler des poèmes immédiats, surgi d’un instant de grâce et séduisant immédiatement qui s’abandonne au songe qui en émane.
Cet effet d’immédiateté, le poème de Chatillon le partage donc avec le conte lorsque celui-ci est transmis directement par la parole du conteur. Le conteur est l’artiste qui sait de science infuse l’importance de la place que doit prendre son acte de parole dans la transmission du conte. Cet acte est acte d’acteur. Une âme doit animer la parole ; la présence agissante du conteur est nécessaire pour que naisse dans les esprits qui l’écoutent une histoire incarnée plus réelle que le réel. En d’autres mots, ce que partage Chatillon avec le conteur se résume en sa présence au cœur du poème et en l’intérêt que représente son propos à nos yeux. Nul n’est suspendu aux lèvres d’un conteur qui ne sait pas raconter, qui ne vit pas son récit et où toute forme de théâtralité brille par son absence ; nul ne serait suspendu aux lèvres d’un conteur qui sachant s’y prendre se risquerait à raconter des banalités.
Les questions les plus graves, de métaphysique s’entend, tout comme dans les contes sont abordées chez Chatillon de manière fantaisiste et non conceptuelle. Par ailleurs, le merveilleux chez lui n’emprunte pas au merveilleux traditionnel du conte, transmis de génération en génération, mais est plutôt généré de manière originale en cela qu’il provient de l’imagination même du poète. Du reste, ce merveilleux n’est pas à proprement parler du merveilleux, ce qui y est à l’œuvre dans ses poèmes s’apparentant plutôt au phénomène psychique du rêve éveillé. Bien entendu, le fond universel du mythe et de l’archétype alimente l’imaginaire de Chatillon, mais, jamais au détriment de son propre processus de création.
La présence vivante rencontrée dans ses poèmes est parfois celle d’un farfadet, d’un esprit jeune s’amusant encore au milieu des ruines et affichant un triste sourire alors qu’il se trouve à quelques pieds du bord de la Terre où ses pas bientôt le mèneront. Ce vieillard fantaisiste à souhait joue avec les mots, se plaît à en inventer de nouveaux.
il gèle à mots fendre les mots se cassent éclatent sous la pression du froid puis au moindre dégel se ressoudent au hasard et composent un poème boréal septentrigivre vergon gibouleige congebise friver blizzure flotinoire verquise grelottir débâclerie sibériure glasnord rafalanche poudrizzard uglou ventdumort il gèle à Pierre fendre
Mine de rien, ce « ventdumort » est celui qui précipitera dans l’abîme un corps parvenu au bord de la Terre. Le dernier vers pourrait faire sourire ou indifférer, être considéré comme un plaisir facile que le poète s’accorde en passant, mais voilà, tout cela en réalité est plutôt grave, car le poète sait ici que son passage s’achève et qu’après tous ses mots fendus, il subira un sort analogue au leur. On l’aura compris, l’aspect ludique des poèmes de ce recueil n’a rien de gratuit.
Notre poète est un drôle d’oiseau, il amuse et fait sourire. En 2022 paraissait son recueil intitulé Orphée domestique. Je ne puis m’empêcher de songer qu’il y a chez lui un petit chant comparable justement à celui du moineau domestique. Lorsqu’on regarde attentivement un moineau, on voit une merveille, on découvre ce qui était invisible à nos yeux. On avait cru voir très souvent des moineaux ; on ne daignait pas même les regarder. De même, on pourrait croire avoir lu déjà du Chatillon chez des poètes de jadis et d’ailleurs. À dire vrai, on a sans doute agi avec ce poète comme on le fait avec les moineaux, sans se rendre compte qu’il pose sur les choses de la vie un regard attentif et aimant, toujours neuf, toujours émerveillé. À le lire vraiment, on découvre les beautés de la vie et de la nature : « on ne voit pas la joie / d’un jour d’été / et pourtant mon poème / et tous les oiseaux de mon cœur / célèbrent sa beauté ».
Je n’ai pas évoqué ici le doux surréalisme affleurant dans certains poèmes ni leur puissance expressive (de l’ordre justement de l’expressionnisme) : « sur mon lit courent des rats / dont la tête est un cadran de montre ». Dans un poème, la maison du poète est en feu. Ses mots crépitent sur la page ; la description de l’incendie est saisissante, hallucinante. Tout cela est de l’ordre de l’allégorie. De la maison en ruine ne reste finalement qu’un amas de cendres et de « poutres carbonisées ». Bientôt les pelles mécaniques et les bulldozers « nivelleront le terrain / le laissant vierge de tout souvenir / et ce sera exactement / comme si je n’avais jamais existé ».
J’ai mentionné la « présence vivante » du poète au cœur de son ouvrage, je ne puis passer sous silence l’incarnation de son verbe dans le territoire du Québec. Chatillon est vraiment un poète québécois. Certains poètes produisent des œuvres sans lieu d’ancrage précis, sans que leur culture indigène paraisse au cœur de leur parole. Chatillon nous donne à voir notre territoire. Ses hivers et ses étés sont les nôtres. Ses rivières aussi et la faune qu’on y rencontre, chevreuil et renard roux.
Enfin, vieillir avec lui, c’est vieillir pour vrai, mais avec le sourire, car tout est plaisant dans sa poésie. On sent, en raison de la fantaisie qui se manifeste en maints passages, qu’il dû être un homme quelque peu espiègle. Aujourd’hui, il attend de s’éveiller « là-bas / sur [s]on lit de lumière ».
Ce poète a vieilli, mais rien perdu de sa faculté d’émerveillement. Il faut lire les passages où il évoque les jeunes amants ainsi que la belle nudité des amoureuses au cœur de l’été.
Dans le tout dernier poème, un « grand héron prend son essor ». Il est « parvenu au bord de la Terre ». Cher poète, prenez votre temps avant d’ouvrir tout comme lui vos « vastes ailes ».
Voici un beau livre, une nouvelle publication de La Grenouillère. Il s’agit d’un album contenant des textes et des photographies. Il paraît en même temps que L’Album des plages de Louis-Philippe Hébert et partage avec ce dernier un même format, un même esprit, mariage de mots et d’images. Il est composé de poèmes en vers et de récits en prose qui se succèdent en alternance. Il raconte une histoire. On y voit des trains et une valise. Toute une vie se déploie sous nos yeux.
DansTraduire les lieux/Origines, le premier tome auquel se rattache celui-ci, la poète proposait une galerie de portraits, ceux de gens modestes, agriculteurs lavallois pour la plupart. Elle-même figurait au cœur de l’ouvrage. Sa présence toutefois se faisait discrète, l’autobiographie y étant réduite à sa part congrue. Le projet du deuxième tome est tout autre ; différemment ambitieux, il concerne moins l’aventure collective que celle de l’écrivaine, celle de son clan intime, du trio formé avec son amoureux et leur fille.
Si à nouveau la poète raconte des anecdotes à propos des familles Thérien et Laliberté, sa parenté, son père, sa mère, le cercle maintenant se resserre. Il ne se referme pas, tant s’en faut, mais c’est de l’intérieur qu’il s’ouvre pour mieux se concentrer tout particulièrement sur des trajectoires plus intimes. Entreprendre de retracer des trajectoires, c’est mettre en mots un espace et un temps que l’on a traversés, d’où ce complément qui sous-titrait Traduire les lieux : « Origines ».
Le parcours des ancêtres, c’était hier. Succède aujourd’hui à leur trajectoire passée le propre parcours de l’écrivaine. Pour parler de ce qu’elle a vécu, elle suit encore le fil de l’histoire des autres, mais cette fois, elle s’attarde davantage à la sienne. Or, et c’est là une des caractéristiques de l’approche de Nancy R. Lange, avec elle, une histoire individuelle n’oblitère pas celle d’une collectivité. Ainsi, en se racontant, ouvre-t-elle ses poèmes et ses récits à ce qu’il nous reste de chemin à accomplir ; elle tend le témoin, comme dans une course à relais, à la génération future et tout particulièrement à la chair de sa chair. Parvenue presque au terme de son propre parcours, l’autrice souhaite à sa fille la meilleure des chances dans la trajectoire qui l’attend, une trajectoire qu’elle créera d’elle-même à partir de ses héritages. Sur cette question, celle des héritages, la poète ne manque pas de remettre à César ce qui revient à César. Toute déterminée qu’elle est à affronter le destin, à relever les défis (« Il faut croire au printemps, l’inventer si nécessaire »), l’écrivaine reconnaît que son caractère d’« acier » lui a été transmis par ceux et celles qui lui ont donné la vie. De même s’est-elle évertuée à rendre la pareille à sa fille, à l’armer de sorte qu’elle puisse elle-même forger son propre destin.
Par moments, la poète se fait à nouveau historienne. Dans le texte de prose intitulé « L’art et la prison », elle s’intéresse notamment aux maîtres artisans de l’Atelier des Écores. « Équipés de maillets, de ciseaux, de gouges et de pinceaux, ils fignolaient leurs chefs-d’œuvre, de l’ébauche à la finition, incluant les techniques de la marbrure, de l’argenture et de la dorure. » Voilà pour l’art, mais le titre fait aussi référence à la prison. Une autre trajectoire à laquelle l’écrivaine se montre sensible concerne le passage de la créativité artisanale animant un atelier d’artisans à la déréliction s’abattant par après sur ces mêmes lieux. Le quartier, en effet, où œuvraient les artisans « fut rasé pour faire place à un pénitencier. »
C’est moins un regret du temps passé qu’exprime l’autrice qu’une indignation devant une perte de sens. La plaque honorant la mémoire des artisans d’autrefois, la plaque saluant « l’existence révolue de l’Atelier des Écores » a été volée, mais jamais remplacée. Sur le mur, « N’en demeure qu’une trace de vert-de-gris que le temps délave. » L’écrivaine déplore, me semble-t-il, moins la disparition d’un mode de vie à l’ancienne que le réflexe consistant à oblitérer le souvenir qu’on devrait en conserver. C’est une autre trajectoire qu’elle souligne ici, celle d’une érosion, d’un effacement mémoriel venu s’ajouter à la disparition d’une pratique artisanale élaborée, bientôt remplacée par celle, plus expéditive et moins onéreuse, « du statuaire de plâtre et des pièces de plâtre moulées ». La nouvelle technique ayant sonné le glas de la sculpture du bois, l’atelier dut fermer ses portes. À la substitution des procédés de production, à cette perte de créativité, fit suite la transformation des lieux. Dans un territoire où florissait jadis un art de grande minutie fut érigée une prison ; y dépérissaient désormais des êtres humains.
L’engagement politique de l’autrice apparaît un peu partout dans l’album. Elle consacre un poème au mouvement étudiant des carrés rouges. Le passé ne l’intéresse qu’à un certain point, c’est qu’il permet un tant soit peu d’éclairer la route qu’on déroule devant soi. Ainsi, la poète propose-t-elle un dernier poème. Il est intitulé « Boulevard de l’Avenir ». Tournée résolument vers l’avant, elle écrit : « le présent a peur / de ce qui l’attend ».
Comme dans le premier tome, puisqu’il s’agit de porter en perspective cavalière un regard sur ce que l’on fut et surtout sur cela que nous devenons et deviendrons, il s’avère essentiel de remettre la religion à sa place. Individuellement, pour peu que l’on soit né avant ou un peu après les années 1950 ou 1960, on a assisté à l’effacement graduel de la queue de comète de notre bon vieux catholicisme. Nous venons d’une époque et d’un territoire où nos aïeux ont baigné dans l’eau bénite, nous en avons été nous-mêmes parfois aspergés. Un passage du livre raconte comment la mère de l’autrice s’est rebellée contre les intrusions du curé dans sa vie privée. On n’allait pas lui dire quoi faire. Les temps d’hier et d’aujourd’hui se mirent l’un dans l’autre. La fille comme la mère est une battante.
L’époque moderne trempe ses pieds dans les eaux du passé. Deux photographies en témoignent. Elles montrent un carillon. L’une accompagne le poème intitulé « Boulevard de l’Avenir ». On y lit que ce carillon représente un « écho des anciennes églises ». L’autre illustre le poème ayant pour titre « Le rouet du temps ». Voilà qui est bien trouvé. Le rouet appartient au monde ancien, il évoque le passage du temps. Diverses trajectoires ont traversé le territoire de l’Île Jésus en y laissant des vestiges, d’où ce carillon s’élevant dans le ciel à la manière des clochers de nos vieilles églises.
Hormis ces deux photographies, seules cinq ou six témoignent de notre passé religieux. Les autres photographies font place entre autres aux paysages, à l’eau de la rivière, aux arbres, aussi à des maisons anciennes, à un bâtiment de ferme devant lequel l’autrice prend la pose. On devine que la poète revisite alors son passé, qu’elle se retrouve à la ferme ancestrale de ses grands-parents. On voit des photos d’une voie ferrée. Toutes ces photographies sont évidemment en lien direct avec le parcours de l’autrice. Par exemple, on peut voir une certaine valise de cuir brun. Elle est à la fois bien réelle, puisqu’elle aurait été du voyage entrepris par le père venu d’Autriche après la Deuxième Guerre mondiale, bien réelle, mais également symbolique. Peu importe que la valise transportée par la poète soit ou non celle qui accompagnait le père durant sa traversée de l’Atlantique, cet objet qu’on découvre sur quelques photographies illustre la grande soif des départs qui dans sa jeunesse agitait la future écrivaine. Voilà qui manifeste à quel point la poète est la digne héritière de son père. Tout comme lui, elle a cherché à rompre les amarres, à s’envoler, à monter à bord du premier train venu.
On aura compris que l’album que propose l’écrivaine est en quelque sorte un album de famille ; il est extrêmement personnel. C’est la raison pour laquelle quelques photographies montrent l’écrivaine, le couple, la petite famille. Dès les premières pages, on constate que ce livre naît d’un désir viscéral de préservation, ce qui importe le plus étant menacé de disparition. L’amour d’une vie semblait être sur le point de s’écrouler.
Le texte d’ouverture s’intitule « L’hymne au printemps ». L’hiver ayant menacé d’emporter avec lui un être cher, c’est de sa plus belle plume que la poète chante son amour à l’homme de sa vie. Les mots qui suivent sont les tout premiers de l’album : « Quand mai vire à novembre, les teintes sombres du mois des morts voilent l’horizon. Un mardi, le jour a plaqué ses mains froides sur un ciel glauque et l’a incliné vers nous comme un couvercle qui se referme. Un verdict a été émis. Myélome. Quinze pour cent de chances de survie. »
La fin de ce texte liminaire ne laisse aucun doute sur les intentions de l’écrivaine : « J’écris ce livre pour toi, pour nous. Novembre ne saurait perdurer en mai. Il faut croire au printemps, l’inventer si nécessaire. » Cet album encore une fois est très personnel. Il s’agit avant tout de célébrer la vie en la racontant en mots et en images. C’est pour son amoureux que la poète écrit. Elle retrace leur parcours commun. Ce parcours est loin d’être achevé : inventer un printemps, en avançant sur le boulevard de l’Avenir, c’est se battre pour qu’il advienne.
Un album, voilà ce que c’est, un recueillement de mots et d’images, un espace où le souvenir revient comme la marée, comme ses chants lancinants dans les oreilles, le corps tout entier bercé encore par le mouvement de la vague au moment où il plonge enfin dans le sommeil. Après tant de rivages, tant de plages, surtout celles de l’enfance, au soir de sa vie, au moment où sous ses paupières closes s’anime à nouveau le mouvement des vagues, le poète hanté par l’océan nous offre les pages de son album.
Tout personnel que soit cet album, intime, voire familial, son caractère est tel que pour peu nous pourrions croire y retrouver notre propre enfance, notre adolescence, ainsi que certains moments de notre vie amoureuse. Car malgré toutes les différences qui peuvent exister entre ce que raconte le poète et ce que ses lecteurs et lectrices ont vécu de leur côté, quelque chose de commun y est inscrit ; le miroir de la mer composé par le poète réfléchit leurs propres histoires personnelles.
Cet album est pour une large part un véritable hors-d’œuvre. Moins parce qu’on le dégusterait avant un mets plus substantiel, disons au moment d’un apéritif intellectuel, que parce que justement il est extrait d’une œuvre antérieure, cet Album de plages étant fait de pièces en saillie, détachées d’un ouvrage publié il y a une quinzaine d’années intitulé Le livre des plages. Hors-d’œuvre aussi, je le répète, parce que bien entendu les choix de l’auteur s’avèrent tout à fait savoureux. Pour cet album, il a prélevé seize titres du livre antérieur. On compte dans le nouvel opus six textes de prose et dix poèmes. Je reviendrai à ces écrits, mais, d’abord, un mot pour souligner le travail de la photographe.
Diane Paquin rend à merveille le décor, que dis-je, les paysages maritimes à travers lesquels se déploie l’imaginaire du poète. Notre plaisir de lecture est grandement tributaire de ses photographies. Elles font rêver. Accompagnatrices, à l’égal des mots du poète, elles ressuscitent le passé des plages d’hier. Grâce à la contribution de la photographe, l’album est ici un livre d’art. Faisant l’objet d’un soin attentif en ce qui a trait à la mise en page, les textes dont la qualité intrinsèque est remarquable reçoivent pour leur part un traitement de faveur. Dans cet album où les photographies sont mises en valeur, ils le sont tout autant. Quel bonheur de les voir se déployer sur la page, ils respirent. Pour peu, les goélands de l’imaginaire pourraient voler entre les lignes et dans les marges du texte. Enfin ! Le blanc joue pleinement son rôle d’écrin ; nulle opacité compacte, mais une légère transparence ; la brise marine emporte les mots. Seize textes, libres et se laissant saisir en toute liberté. La page complaisante à leur égard est ainsi propice à la rêverie.
Je disais « hors-d’œuvre » en référence à la pièce maîtresse d’où ces textes sont extraits. Il faut rappeler que Le livre des plages est sans conteste l’une des œuvres poétiques majeures de Louis-Philippe Hébert. Ce volumineux recueil a été primé tout comme l’ont étéVieillir et Marie Réparatrice. À sa sortie, la critique en a dit le plus grand bien. Et ce qu’elle en a dit dans une certaine mesure vaut également pour l’album, quoique ce dernier ne donne qu’un aperçu fragmentaire du livre, lequel contient quatre-vingt-dix textes, dont certains, souvent amples, abordent des thématiques que l’album ne fait qu’effleurer, je songe entre autres aux émois sexuels que connaissent l’enfant, l’adolescent et même l’homme d’âge mûr — sans doute, des alter ego du poète.
À la parution du recueil, Claudia Larochelle écrivait : « Le livre des plages sent l’enfance, le sel de la mer, les châteaux de sable, le coconut de la crème Hawaïen Tropic, le petit bikini mouillé ». Elle mentionnait que le recueil avait valu à son auteur l’attribution du Grand Prix Québecor du Festival international de la poésie de Trois-Rivières. Pour sa part, Claudiane Laroche soulignait « la simplicité des images, laissées par les souvenirs persistants du poète. » Elle évoquait « les rires de l’enfance, les désirs nostalgiques de l’adulte ». Elle mentionnait la « joie gamine » du poète, le caractère ludique de sa poésie, sa « simplicité étonnante ». Surtout, elle observait que le recueil ne restituait pas que les souvenirs de son auteur, mais également les nôtres. Comme si « cet espace universel » qu’est la plage laissait chez tout un chacun des traces similaires, des marques comparables. C’est dire qu’il y a quelque chose d’universel dans les remémorations du poète. Jean-François Crépeau le constate également. Dans un poème qui ne figure pas dans l’album, il voit un tableau émouvant (Hébert excelle dans l’art de la poésie narrative). Le critique revoit une page d’histoire grâce à un poème où il est question de la guerre. Ce poème le conduit dans une boîte pleine de clichés d’époque représentant ses parents. Crépeau écrit : « Maintenant, je sais où puiser les mots et les images pour illustrer tous ces pans d’enfance. »
On ne peut passer sous silence de telles remarques. Elles mettent en évidence le caractère « parlant », « parlant à tous », universel, disions-nous, des écrits du poète. Autre phénomène lui-même significatif, il existe une étroite relation entre les discours que de part et d’autre nous tiennent la poésie et la photographie, lesquelles, dans le cas de l’Album de plage, se rejoignent et s’adonnent à un jeu de mutuelle translation.
Jean Royer quant à lui note le caractère collectif de ce recueil pourtant si intime : « Avec des mots qui coulent aussi d’une mémoire commune. Nous avons tous été enfants. Nous habitons tous Le livre des plages. » Puis, ceci : « Et ce poète sans la métaphore est un faux rieur avec sa mémoire de fausses banalités qui éclatent de sensualité autant que du sentiment tragique de la vie. » On ne saurait mieux dire.
On aura compris que la cohérence du livre trouve son écho dans celle de l’album. Les deux poèmes d’ouverture ainsi que les deux terminant le premier ouvrage sont dans le second. Dans les deux cas, on commence avec le court poème intitulé « Château de sable » suivi de « Chanson d’hiver ». Chaque ouvrage se termine avec « Hôpital de la Merci » et « Jéricho ». Les deux ouvrages, comme on peut le constater, sont encadrés de façon similaire. Pour sa part, le milieu du recueil, une fois transposé dans l’album, subit une cure d’amaigrissement. Évidemment, les photographies ne se substituent pas à tant de mots perdus, mais, comme je l’ai souligné, elles jouent un rôle important — tremplin de rêveries, écho de paroles poétiques.
La beauté de l’opération consistant à passer de l’œuvre au hors-d’œuvre, c’est que davantage de temps et d’espace se voient ainsi allouer au lecteur, ce qui favorise une saisie plus approfondie de chaque texte. On prend plaisir à la relecture. Du reste, autre facteur non négligeable, pour peu que l’on soit curieux, on remet la main sur Le livre des plages pour y découvrir d’autres pièces tout aussi divertissantes, parfois plus graves, puisque l’auteur, ainsi que le remarque Jean Royer, s’arrête non seulement aux joies, mais également au « sentiment tragique de la vie. »
Le critique mentionne qu’Hébert use très peu de la métaphore. Chose certaine, il évite l’échevelée. Pourtant, lui qui a plusieurs cordes à son arc ne donne pas sa place quand il s’agit de tirer la réalité par les cheveux, de la traiter à l’aune de son imagination débordante et fantaisiste. Souvenons-nous tout de même de la mise en garde de Royer, à savoir que notre poète est un « faux rieur ». N’empêche, il nous fait bien rire. On ne le rencontre pas dans l’album, mais dans Le livre des plages auquel je suis retourné, on sourit quand un certain Maurice, fier de sa prise — une épouse plus charmante que pudique — dévoile publiquement ses charmes.
« Je vais vous montrer de la belle peau blanche, les garçons ! » Maurice se penchait doucement vers elle étirait le bras lentement pour qu’elle puisse bien comprendre son intention elle ne bougea pas d’une seule main, il fit jaillir un sein qui avait la couleur et la forme du lait un sein rond coiffé d’un mamelon rouge et ardent mon frère et moi ne bougions plus ne sachant s’il nous offrait ce sein gorgé comme un fruit blanc ou s’il en prenait possession devant nous symboliquement Françoise nous adressa un sourire comme on en voit dans les églises consacrées à la Vierge Marie et elle rajusta le haut de son bikini sans nous quitter des yeux
Revenons à l’album.
Bien que le poème dont est extrait le passage précédent ne figure pas dans l’album, on retrouve dans celui-ci tout ce qui fait de Louis-Philippe Hébert l’écrivain qu’il est. On y lit des poèmes d’une simplicité parfois désarmante, l’auteur n’hésitant pas à utiliser la bonne chanson héritée de Verlaine et de la Claire fontaine. Le poème d’ouverture en fait foi, ainsi que certains autres. Douce fantaisie non dépourvue de gravité. Le « faux rieur », pas si faux d’ailleurs, car il rit souvent de bon cœur et cherche parfois de toute évidence à nous amuser tout en s’amusant lui-même, le « faux rieur », dis-je, termine son premier poème avec ces mots : « et sois heureux / d’avoir existé ». Il s’adresse ici au château Saint-Amour que l’enfant a érigé sur le sable. Mais, à bien y songer, ne sommes-nous pas tous plus ou moins demeurés des enfants, même lorsque parvenus à l’âge adulte ? D’autant qu’il est ici question d’amour, et que l’amour souvent va et vient au gré des vagues, amour tantôt à marée haute, tantôt à marée basse, château éphémère, sujet à la destruction, comme nous du reste, qui aimons ou avons aimé et qui tôt ou tard ne serons plus de ce monde. « Jéricho », le dernier poème reviendra sur cet effacement, cette disparition inéluctable : « tes murs tombent / château de sable / tes murs / ma vie ».
Dans l’album, on retrouve aussi le Louis-Philippe Hébert cérébral, à l’intelligence vive, qui dès sa plus tendre enfance (je l’ai découvert dans un autre de ses livres) démontait les objets, genre horloge, afin de comprendre leur mode de fonctionnement. Dans « Carte postale », un des textes de prose, le narrateur évoque son esprit « si rigoureux, si perfectionniste ». Cet esprit, on le voit à l’œuvre dans certains textes de l’album. Notamment dans « Jeu de plage » dont le premier paragraphe fait songer à Francis Ponge ou au Claudel de Connaissance de l’Est. Le portrait que le poète fait ici des mouettes est saisissant de réalisme, parfaitement descriptif. Puis, curieusement, le second paragraphe fait place à des propos qui s’apparentent à ceux d’un Henri Michaux. Mais, voyez plutôt, rien n’est plus opposé que les univers de Ponge et de Michaux. Le poète du Parti pris des choses n’appréciait guère la manière de l’auteur de Plume et du Barbare en Asie. Les écrits de l’un et de l’autre étaient incompatibles. Pourtant, chez Hébert, de tels univers coexistent.
Il faudrait mentionner aussi l’intérêt que porte le poète à l’inusité, au fantastique. Souvent, et c’est le cas ici dans quelques textes, l’auteur sonde les arcanes d’inquiétantes étrangetés.
On sera touché par les poèmes où Hébert s’aventure sur la pente douce ou escarpée de la disparition, celle où la lointaine enfance se voit absorber par des trous de mémoire, celle des êtres chers qui s’éteignent à petit feu, celle des amoureuses moins aimées que l’on s’apprête à quitter, parents à l’agonie qui s’éloignent sur la pointe des pieds, délitement de soi-même, notre château Saint-Amour étant bientôt emporté par les vagues.
Comme en témoigne la fin de « La jetée », les choses de la vie s’en vont à vau-l’eau : « Je marche parfois vers la jetée. Je ressens l’éloignement qui m’affecte. Si fort. Si dur. Mais je ne pleure pas. Car si cette frayeur est encore profondément ancrée dans le sable et semble ne jamais vouloir quitter cette plage, aujourd’hui, je suis celui qui s’éloigne et cette solitude au bout de laquelle rien ne m’attend, en quelque sorte, je la désire. »
Certains des poèmes de l’album sont touchants. Je pense tout particulièrement à ceux qui ont pour titre « Le père de celui qui n’a jamais existé » et « Je pense toujours à toi ». Ce sont des textes troublants qui donnent lieu à de multiples interprétations. Avec le premier, on imagine un homme qui, pour cause de fausse-couche, de décès en bas âge ou d’avortement, n’aura pas vu naître celui qui aurait été son enfant. Dans le second, un homme pense à sa jumelle, disparue peut-être à la naissance ou morte il y a longtemps.
En terminant, c’est au poème suivant qu’à mon avis revient la palme.
ORAGE
T’ai-je déjà dit tout ce qu’il faut te faire pardonner ? profite du bruit, profite du tonnerre profite de la lumière et de l’obscurité profite du fil incandescent qui descend du ciel que tu appelles, et qui s’appelle l’éclair viens, confie-toi pendant que roulent les tambours confesse-toi pendant qu’on allume les bûchers la pluie tombe à l’italienne, comme des nouilles qu’on fait égoutter, la pluie tombe sur les pavés dans le ciel noir, les grands inquisiteurs visitent ton passé. Ils te prennent par le bras ils tirent tes cheveux et te forcent à regarder les nuages, les épouvantables nuages qui te brouillent la vue, tête penchée vers l’arrière, les yeux mouillés par les gouttes de pluie qui frappent, qui frappent tes yeux rougis par le regret, tes yeux rougis par le péché profite du tonnerre, profite du bruit un fil incandescent descend du ciel aujourd’hui et tes confesseurs ont beaucoup à te pardonner
Normand Baillargeon et Christian Vézina : Ministères inédits — Penser ensemble des enjeux négligés : Essai sous forme de correspondance : Les Éditions XYZ : Collection Réparation : 2023 : 192 pages
PENSER LA POÉSIE : Contribution au numéro 29 de la revue Possibles dirigée depuis l’arbois (France) par le poète Pierre Perrin : texte de Daniel Guénette
Marie-Josée Ayotte + Rose-Aimée Bédard + Dominique Brochu : Et si le bonheur ne tenait qu’à un fil … : Poésie : Éditions de la Grenouillère : Collection L’Atelier des Inédits : 2023 : 104 pages : 22,95 $
La poésie unit quelques morts aux vivants. Pierre Perrin
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis ! Je m’en vais le premier vous préparer la place. Pierre de Ronsard
L’entièreté de ce numéro est consacrée au poète Jean-François Mathé, décédé à Thouars en novembre 2023. Pour rendre hommage au disparu, le directeur de la revue a invité Jean Pérol, Michel Pleau et Alain Raimbault à se joindre à lui. Afin de saluer la mémoire du poète, Pierre Perrin a également fait le choix de redonner la parole à Jean-François Mathé, dont on peut lire ici quelques poèmes, mais que l’on découvre principalement à travers quelques courriels adressés à son ami Pierre durant les toutes dernières années de sa vie. Sur la quatrième de couverture, Perrin dit avoir opté pour l’inédit. Il écrit : « Que serait Flaubert sans Correspondance, Renard sans le Journal ? » Cette option nous permet de découvrir le poète en toute simplicité, dans son intimité, au plus proche de sa vie quotidienne. Elle me paraît aussi plutôt audacieuse.
En mourant, les écrivains laissent des vivants derrière eux. « Attendez, disent la plupart, attendez cinquante ans avant de publier ma correspondance. » On ne veut pas froisser les survivants, créer de terrifiants séismes dans la République des Lettres. Ce sera donc dans l’indifférence, si leur correspondance est un jour rendue publique, que leurs médisances, pas toujours méchantes, parviendront à la postérité. Mathé ne calomnie pas, mais il dit ce qu’il pense. Si, comme le mentionne Perrin, son ami est « un homme aimable », il ne donne cependant pas dans la courbette : dans ses jambettes (crocs-en-jambe, disent les Français), il est selon Perrin « franc et vrai ». De cette sorte de franchise et de vérité, on se rappellera que le Journal de Renard fut malheureusement amputé par les « bons » soins de sa femme. Le directeur de la revue ne prend pas de telles précautions. N’empêche, certains et certaines éprouveront du dépit en se mirant dans les propos du disparu. On ne met pas de gants blancs dans une correspondance. Parfois non sans politesse, la critique officielle, celle qui se trouve en revue ou dans la presse écrite, est plutôt éreintante. Enfin ! Perrin ne nous fait pas le coup de la femme de Renard, et c’est tant mieux ; du reste, l’essentiel, ce qui fait l’intérêt de ces courriels, ne se trouve pas dans les réserves qu’à l’occasion Mathé formule à l’endroit de ses contemporains. L’homme est bon et aimable. Ce que l’on découvre surtout en lisant les quelque quatre-vingts courriels qu’il a fait parvenir à son ami, c’est qu’en plus des qualités de sa plume et de l’acuité de sa vision sur les choses du monde et de la littérature, cet homme est fondamentalement bon. Je reviendrai à ses courriels après avoir jeté un coup d’œil aux textes des trois poètes invités à célébrer sa vie et son œuvre.
Dans un moment de pure synchronicité, séjournant alors au Japon, Jean Pérol s’interroge. Le voici à Kyoto, plus précisément au temple de Koryuji, admirant une statue de Miroku Bosatsu datant du V1e siècle. Devant le sourire qu’affiche ce Bouddha pensif, Pérol se demande quel pourrait bien être en occident, « en art, en peinture, en poésie », l’équivalent de sa « discrétion à la fois légère et grave ». La figure de Jean-François Mathé se présente alors à son esprit. Or le voyageur ignore qu’au moment précis où il contemple cette statue, son ami est en train de rendre l’âme en France. Le poète de Thouars s’en va discrètement, un peu comme il a vécu, surtout comme il a écrit : « Mathé appartient à cette belle famille des discrets profonds, celle des Du Bellay, des Toulet, des Supervielle, des Verlaine et des comptines du jeune homme aux poches crevées. »
Michel Pleau nous offre « Le poème glissé sous la porte », un très beau texte commençant par cette toute petite phrase : « Jean-François Mathé était un ami. » Difficile quand nous lisons les courriels adressés à l’ami Perrin de ne pas aimer Mathé et de ne pas reprendre à notre compte les mots de Michel Pleau en les mettant cette fois-ci au présent. Le poète québécois rend un bel hommage au poète de Thouars. Il évoque les circonstances dans lesquelles il a été amené à faire la découverte de son œuvre. Son texte est personnel, quoiqu’entièrement tourné dans la direction de l’œuvre et de la personne de Mathé, que personnellement il n’a toutefois pas connu. Mais connaître un poète, Pleau le sait fort bien, c’est le rencontrer dans sa parole, car « c’est le poème qui fait le poète, et non l’inverse. Et pour que le poème parle, le poète doit s’effacer. » Paradoxalement, le poète est tout entier dans son effacement : « Lire sa poésie maintenant, c’est éprouver la présence qu’avive l’absence. Mathé n’est plus là et pourtant sa poésie le redonne au monde. » Pleau revient à la discrétion dont parlait Pérol. Il développe une pensée de la poésie à laquelle le disparu souscrirait sans l’ombre d’un doute. Ces deux hommes sont des frères en poésie. Pour qui connaît l’œuvre de Pleau, les poèmes qu’il prélève chez le poète de Thouars témoignent de cette parenté.
Nous avons beau regarder au-dehors, il n’y a d’oiseau qu’en nous-même, et c’est celui de l’inquiétude qui bat des ailes sans jamais trouver où se poser.
Alain Raimbault est un écrivain d’origine française. Il est né à Paris en 1966. Il a émigré au Canada à la fin du siècle dernier. Il a enseigné en Nouvelle-Écosse et vit présentement au Québec. Je garde un bon souvenir d’un de ses romans, publié à L’instant même en 2018. Il s’agit d’Effacé. Je me souviens que ce récit racontait des choses sombres, mille fois plus terribles, m’étais-je dit, que ce qu’on trouve dans Poil de Carotte, roman qu’admirait beaucoup notre ami Mathé, ses courriels nous l’apprennent. Mais revenons en arrière. En 1988, Raimbault habitait à Poitiers où il fréquentait Georges Bonnet, poète que, par ailleurs, estimait le disparu. Comme Raimbault travaillait à Thouars, Bonnet lui avait recommandé de rendre visite à Jean-François Mathé. Ce dernier habitait « une maison du temps des abbayes, de l’écriture manuscrite. » La bibliothèque du poète enjambait une rivière. Une telle maison de pierres donne à rêver. La rencontre a marqué l’esprit du jeune visiteur. Le poète lui offrit un exemplaire d’un de ses recueils : « Je retrouvais dans ce recueil la même poésie, la même beauté que dans celle de mon mentor, Georges Bonnet. »
La plus grande partie du numéro, plus d’une centaine de pages, est constituée par le tiers environ des quelques deux cent cinquante courriels que Mathé a adressés au directeur de la revue de 2015 à sa mort. Voici la présentation qu’en fait Pierre Perrin en quatrième de couverture : « Poète, Jean-François m’était un frère. Hauteur de vue, humilité du lettré ; justes jugements à propos des confrères, distance tenue avec les inutiles ; occupation des jours, lutte contre la maladie ; un homme aimable, sans courbettes, franc et vrai. »
Les réponses à ces courriels se laissent deviner. Pierre Perrin y fait assurément preuve d’empathie à l’endroit de l’ami malade et de sa femme, Nicole, qui l’est tout autant sinon davantage. Les réponses invisibles du directeur de la revue manifestent aussi de l’agacement, surtout lorsqu’il est question des confrères dits « inutiles » ; qu’on en juge par ces mots de Mathé : « Oui, tu progresses en férocité avec des mots coupants et coups de poing toujours bien choisis. Tu sais que ce n’est pas pour me déplaire et je te lis avec un plaisir méchant. »
Les deux amis ont en commun une hauteur de vue. En quoi consiste-t-elle ? Les courriels l’explicitent quelque peu : « Quant à Yeats, j’ai été heureux de lire ton article où l’on trouve de l’eau à apporter au moulin de notre conception de la poésie. Dans la citation de K. Raine d’abord (‘‘Incarner la pensée la plus haute possible dans la forme la plus simple possible.’’) et dans le précepte de Yeats lui-même (‘‘L’écriture poétique doit être aussi directe que la conversation.’’) » Attention ! Le mot conversation ne doit pas prêter à confusion. Il est un écueil à éviter, celui de l’écriture plate : tel confrère « est en poésie de ceux dont il m’arrive de dire : ‘‘ si la platitude a des sommets, il en est un. » Ce jugement n’est pas gratuit, Mathé s’explique : il ne trouve pas dans les poèmes de ce confrère « quelque chose qui soulève les mots hors du prosaïsme et nous éclaire avec du feu, braise ou flamme, nous remue. » Ailleurs, dans les courriels, de nouvelles précisions sont apportées, des exemples donnés. On comprend que certains écrivains se contentent de livrer un contenu, que pour eux « la qualité de l’écriture compte pour du beurre et que seul comptent le sujet et, visiblement, le cadre de l’action. » Bref, s’il existe encore des « lecteurs qui lisent pour savourer une écriture », les écrivains en mesure de les satisfaire se font de plus en plus rares. Dans l’un de ses courriels, Perrin aura renchéri. Mathé le cite : « Il n’y a plus de lecteurs pour ce que nous aimons. » Bref, d’un côté comme de l’autre, la littérature fout le camp. Peu d’auteurs écrivent vraiment et peu de lecteurs les lisent vraiment. Mathé : « Toute une littérature écrite et vivante devient obsolète et à lire ce qui s’écrit (?) aujourd’hui et recueille les suffrages et les applaudissements, on se dit que la littérature a de beaux jours derrière elle. »
En lisant tout ceci, je ne puis réprimer une pensée. Il y a toujours eu en littérature, du moins dans la française, de petites et grandes querelles. S’affrontent génération après génération les tenants de la Terreur et ceux de la Rhétorique, sans compter tous les autres qui tiennent à diverses esthétiques, à diverses poétiques. Hernani mène ses batailles et porte une veste rouge. Les anciens fustigent les modernes qui le leur rendent bien. Mathé fait part à son ami de son découragement. C’est qu’on a refusé à son ami un de ses manuscrits pour une drôle de raison, on a jugé que son écriture était « trop ancienne ». Oui, le temps passe. Toutefois, si Perrin est ancien, une chose est certaine, si par malheur du jour au lendemain il devenait milliardaire, il y a fort à parier que pas plus que Mathé ne l’eût fait, il ne s’empresserait d’acquérir la fameuse sculpture invisible de Garau. C’est que chez les modernes, il y a en art contemporain, tout comme en poésie, des aberrations dont se détournent nos deux amis. Il se trouve que malheureusement, en poésie comme en d’autres domaines, il y a des grenouilles qui se gonflent tant qu’elles en viennent à en imposer. Il leur arrive d’obtenir d’enviables succès, immérités il va sans dire. Si nos deux poètes ne sont pas jaloux, c’est qu’ils ne sont pas dupes de la supercherie, de l’imposture à laquelle certains succès sont dus.
Est-ce à dire qu’il n’existe pas des géants en poésie ? Que leur succès repose forcément sur leur habileté à se mettre en vitrine, sur les relations qu’ils entretiennent avec des amis haut placés dans le petit monde de la littérature ? L’œuvre d’un Saint-John Perse vaut ce qu’il vaut, mais le personnage, le sait-on ? a fait des pieds et des mains pour l’élever sur un piédestal, pour la voir briller dans la Pléiade et finalement pour obtenir le Nobel. Tant de manigances, je n’invente rien, font rire quand elles ne font pas pleurer.
Ce n’est certes pas un Jean-François Mathé qui eût fait de même. Son humilité n’avait rien de feinte. Mais on a beau être humble, on accepte rarement de se voir humilié. À la fin du numéro, juste avant les notes de lecture que signent Pierrick de Chermont, Marie-Christine Guidon, Carmen Pennarun et Pierre Perrin, la parole est une fois encore donnée au poète de Thouars. Il s’agit de réponses données à des éreintements subis à l’occasion de la parution de ses poèmes, en revue et en livre. On l’a traité de « Petit maître », on a ridiculisé sa poésie. Il répond vigoureusement à ces attaques mesquines. Évidemment, il argumente avec doigté. Sa réaction à ces critiques a le mérite de rappeler les principes de rigueur et de probité que doit honorer quiconque exerce la fonction de critique littéraire. Voilà qui est admirable. Ce qui l’est davantage se trouve ailleurs.
Les courriels de Mathé révèlent un écrivain intègre, ils font voir un homme qui l’est tout autant, d’où le côté humain de sa poésie. En les lisant, c’est l’histoire d’un homme que l’on découvre. On parcourt avec lui les derniers moments de sa vie et cela est fort émouvant. Bien entendu, l’homme étant discret, il se tient à mille lieues du pathos. En tout et partout, il fait montre de sobriété, de pondération. Ainsi, les affres de la maladie sont-elles décrites en toute simplicité, ce qui, on l’aura compris, ne signifie pas qu’il raconte platement ; au contraire, on savoure son style grâce auquel, même dans les moments les plus graves, il parvient à exprimer justement son chagrin : « La santé de ma femme est toujours une corde de funambule. Je la retrouve parfois dans le filet. »
On ne peut les minimiser, ce ne sont pas de bêtes ennuis de santé. On voit s’aggraver leur situation au fil des pages. Le couple vit des moments difficiles. Le cas de Nicole est de plus en plus préoccupant. Heureusement, il y a l’amitié. Amis et proches leur rendent visite. La fille du couple, son compagnon, leurs deux jeunes filles viennent passer quelques jours à la maison. Jean-François, quand sa santé le lui permet, lit beaucoup, il relit. Il correspond avec quelques écrivains. Il écrit parfois, à dire vrai il écrit peu, retravaillant ses poèmes, les élaguant, ne partageant pas l’avis de son ami Pérol selon qui « le nouvel état du texte finit toujours par revenir au premier. » Il joue de la guitare et chante, s’occupe de son jardin dans le sens littéral du terme, prend surtout soin de sa femme qui souffre d’insuffisance respiratoire. Celle-ci fait tout comme son mari de longs séjours à l’hôpital. On s’attache à ce vieux couple. Et quand Nicole disparaît, on est ému. Puis, moins d’un an plus tard, vient le tour du poète. La Covid a finalement raison de sa fragilité.
« Que fait un poète mort, demande Michel Pleau ? Il continue d’écrire dans les yeux de ses lecteurs fidèles, mais aussi dans ceux des nouveaux lecteurs que le temps lui donnera. Le 29 novembre 2023, l’ami Jean-François Mathé nous quittait. Il ne nous quittera plus jamais. Il continuera à glisser ses poèmes sous notre porte. »
Jetons un coup d’œil au « Du même auteur » de Vers l’embellie, le plus récent et sans doute le dernier opus de l’œuvre de Fernand Ouellette. On constate assez rapidement en le consultant que l’auteur a beaucoup produit. Il a œuvré dans divers domaines, publiant quelques romans, de nombreux essais et bien entendu plusieurs recueils de poésie. Parmi ceux-ci, les recueils du début sont souvent des plaquettes, minces dans le cas de Ces anges de sang, Séquences de l’aile et Le soleil sous la mort ; plus volumineux avec Dans le sombre et dans les œuvres suivantes, quoiqu’À découvert est lui aussi un recueil plutôt succinct. Enfin, ces observations ne prennent leur sens qu’au moment où l’on entreprend la lecture des livres de poèmes que publiera l’auteur plus tard, après avoir durant une assez longue période délaissé sinon l’écriture, du moins la publication d’œuvres poétiques. Entre Les heures, publiées en 1987 et Au delà du passage se seront écoulées une dizaine d’années. Mais ce recueil, tout comme Présence du large, je le dis sous toute réserve, est composé d’œuvres quasi de circonstances. Certes, les circonstances chez Ouellette ne sont jamais banales, innocentes ou superficielles. Mais toutes ne déclenchent pas des avalanches, toutes ne témoignent pas du périple majeur qui des années plus tard verra le poète produire d’incommensurables sommes poétiques.
La vie réserve parfois des moments d’accalmie. Le poète accomplit une œuvre à laquelle il consacre toutes ses énergies (je parle ici de ses essais), il peut en aparté s’adonner à l’occasion à jeter sur papier divers poèmes, fruits d’une inspiration passagère, liée cependant de près ou de loin à cette œuvre dont je viens de dire qu’elle accapare le plus gros de ses forces. Les lecteurs familiers de Ouellette savent qu’à partir du milieu des années 1990, le travail de Ouellette est principalement consacré à une série d’essais dont la rédaction est déclenchée par sa rencontre formidable avec Thérèse de Lisieux. C’est, pour reprendre un leitmotiv inscrit à même les titres de trois de ses essais, « l’expérience de Dieu » qui le sollicitera désormais et à laquelle il s’adonnera surtout en prose, celle de l’essai justement.
Si on se résume, après Les heures, Ouellette se consacre à l’écriture essayistique, les ouvrages de poésie qu’il publie sont rarissimes, il y en a deux : Au delà du passage en 1997 et une anthologie, Choix de poèmes, en 2000. Il faudra attendre l’année 2005 pour assister avec le premier tome de L’inoubliable à une impressionnant déferlement d’avalanches poétiques qui se succéderont coup sur coup jusqu’en 2015. Ce seront les trois chroniques de L’inoubliable et les monumentales œuvres que sont L’abrupt (deux gros tomes), À l’extrême du temps et Avancées vers l’invisible. Un petit recueil de pièces diverses, composées à la fin du siècle dernier et au début du vingt et unième s’intercalera dans le lot. On trouve dans ce recueil intitulé Présence du large les thèmes chers à l’auteur, mais ces derniers seront traités avec une ampleur inégalée dans ce qu’il convient d’appeler la deuxième grande période de la production poétique de Ouellette.
Cette période charnière, imposante, sera suivie d’une troisième et dernière. Après Avancées vers l’invisible paraîtront deux recueils de poèmes. Leur valeur est inestimable. Après les sommes viennent ces deux suites fort personnelles, la parole du poète y est épurée à souhait. Je mets ces ouvrages à part pour des raisons que je souhaiterais préciser dans un proche avenir, ces deux livres de poésie ajoutant selon moi à l’œuvre du poète de nouveaux éléments, dont déjà la fin d’Avancées vers l’invisible donnait un avant-goût, avec ses deux sections finales, la première consacrée au fils que la mort lui avait arraché quelques années plus tôt, la dernière dédiée à sa femme qu’il venait tout juste de perdre. Dans les derniers poèmes d’Avancées vers l’invisible, comme dans ceux d’Où tu n’es plus, je ne suis nulle part et Vers l’embellie, le cours de l’inspiration se fait moins tumultueux. Le poète avec plus de gravité oscille entre la souffrance et l’apaisement que lui procure le baume de la foi jeté sur ses blessures.
Je le répète. D’un livre à l’autre, Ouellette jamais ne se dédit. Une même foi toujours l’habite, l’occupe et préoccupe, tel un brasier au cœur de son entreprise poétique, au cœur de sa vie d’homme. Est-ce une vue de l’esprit ? Je crois pouvoir affirmer que dans son aventure spirituelle, le poète aura connu des heures où ses doutes auront été en quelque sorte allégés, voire aériens, heures où son bonheur aura été plutôt tranquille. Dans sa poésie, il aura abordé alors ses thèmes de prédilection avec joie, usant d’images et de symboles récurrents, ceux du bleu, de la mer, des oiseaux bienheureux et des sinistres corbeaux, des prés en fleurs et des hauts sommets escarpés auxquels s’attaque le rochassier de l’Abrupt, symboles, dis-je, qui dans les œuvres ultimes, celles des seconde et troisième périodes se verront alors lestées de gravité, de désespérance, alors qu’en contrepartie la lumière sera quant à elle plus vive que jamais.
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À l’extrême du temps. Le titre de ce livre est représentatif de toute l’œuvre de Ouellette. Il va dans le même sens, pointe dans la même direction que d’autres titres donnés par le poète à ses ouvrages, je songe à Commencements (un essai), le mot « commencements » évoquant l’extrême initial du temps, le temps d’origine, celui du moment où un départ se met en branle, c’est la naissance (thème qui dans plusieurs œuvres de Ouellette et notamment dans À l’extrême du temps est fort important). Le recueil intitulé Au delà du passage et surtout Avancés vers l’invisible et Vers l’embellie impliquent également une traversée du temps et de l’espace, une arrivée dans un autre temps, un temps suprême.
À l’extrême du temps se trouve le temps retrouvé, celui de la « prime clarté ». À la clarté s’offrant à qui naît au monde, ouvrant les yeux pour une première fois (mais cette « prime clarté » est surtout celle d’où le corps et l’esprit naissant émergent, clarté originaire : dans l’esprit du poète et de qui partage sa foi, l’être est créé par la lumière divine), à cette lumière présidant à la naissance de l’enfant, lorsque l’extrême du temps sera atteint, au moment donc de la mort, se substituera la « lumière nouvelle / Qui la sollicite … », qui sollicite la « prime clarté ».
À l’extrême du temps, « le temps bascule ». Alors, « l’intemporel s’inaugure ». Ce n’est qu’à la toute fin qu’a véritablement lieu le commencement. Alors s’inaugure « la durée immuable » d’un « temps sans patine ». Tel est le « merveilleux extrême » auquel aspire le poète. Maints poèmes le spécifient clairement, qui réfèrent à « l’alchimie du temps / En voie de transfiguration », à « l’intemporel », à « la lumière future » qui resplendira une fois qu’aura été franchi l’extrême du temps.
La boucle alors sera bouclée de cette aventure commencée dans la « prime clarté » et non pas s’achevant, mais entamant un commencement qui n’aura pas de fin, alors que par-delà la mort seront atteintes la lumière et la gloire éternelle : « Mourir ne serait-ce qu’un possible retour / À la naissance, un chemin de traverse / Qui emprunte l’arc-en-ciel ? » Dans l’un des derniers poèmes du livre, le poète écrit : « Vois, tout retourne à la source, / Dans un pur murmure d’enfance. »
Il s’interroge : « Qui ne porte le deuil / De l’éblouissement premier ? » C’est que cela qui s’est entrouvert à la naissance progressivement en vient à s’éclipser, l’enfant s’éloignant peu à peu de la « prime clarté » : « L’enfant, plus exalté / Que conscient, entrouvre / Le temps où s’élargit l’horizon / Et se pointent les sommets. / Ébahi, il découvre la voie qui lui est due / Par alliance, creuse à sa guise le matin, / En quête de la lumière native / Qui marque ses nombres, son méridien. »
Mais ce « commerce des merveilles » propre aux « primes années » finit par s’étioler. Il le faut constamment raviver, veiller sur ce feu, ce buisson ardent, afin d’en préserver la flamme ; il faut procéder avec ardeur et ferveur. Ouellette parle du « prime brasier ». Il lutte contre les forces hostiles qui conspirent à l’éteindre, à commencer par les forces en lui de ses propres manquements ou abattements de désespérance et de faiblesse. À quoi s’ajoutent par moments les sarcasmes de ceux qui en viennent à ridiculiser sa quête, car cette quête, aux yeux de plusieurs, ne serait qu’une chimère, un rêve passéiste qu’il convient de reléguer aux oubliettes.
Le poète est conscient des critiques que sa démarche lui fait encourir. Comme s’il prêtait le flanc à ces réserves, à ces reproches, il donne à l’un de ses poèmes le titre de « Psaume inactuel ». Il n’en aspire pas moins à son but ultime, toutefois il admet que « le maître-Verbe / […] paraît bien en retard sur le temps. » Ce temps peut ici être entendu d’au moins deux manières. Les vers se lisent ainsi : « Vienne le maître-Verbe / Qui paraît bien en retard sur le temps. » En fait, le poète attend depuis longtemps le moment où adviendra enfin le temps de la totale embellie, le temps où il entrera enfin dans la « durée immuable ». Ce temps est en quelque sorte en retard sur l’impatience du poète, sur son attente qui tarde à être récompensée. C’est le premier sens de ce temps. Le temps est en retard.
La seconde signification pourrait bien être celle de la désuétude de tout ce qui a trait au « maître-Verbe », qui aux yeux des contempteurs ou des froids indifférents ne saurait qu’appartenir au passé, Dieu pour eux étant mort depuis belle lurette.
Les temps changent. Ouellette a beau ne pas prêcher, sa parole aujourd’hui, avec ce « Psaume inactuel » et les quelques 350 poèmes de ce recueil et les centaines des autres recueils écrits depuis le début du siècle, semble se perdre dans le désert. Pourquoi ? Pourquoi une œuvre aussi singulière échappe-t-elle à ses contemporains ? Je ne sais trop quel accueil a été réservé à ces gros ouvrages de poésie, entre autres à celui-ci. Je ne puis pour l’instant que conjecturer. Je vérifierai éventuellement s’il en fut ainsi, mais je crois pouvoir deviner qu’on n’a pas fait grand cas de cette somme considérable, de cette œuvre monumentale, pour au moins les deux raisons suivantes.
La première est relative au temps qui passe, apportant son lot de changements. Fernand Ouellette a profondément marqué son époque. Il a appartenu à la génération qui a tenté de faire du Québec ce que le Québec aurait pu devenir et, dans une moindre mesure, ce qu’il est toutefois devenu. Miron assurément fut l’un des chantres majeurs de la libération du Québec, Ouellette dans une certaine mesure a lui aussi chanté le pays. Mais au nombre de ses accomplissements, il y aurait tant à ajouter, à commencer par son œuvre poétique. Tout comme un Paul-Marie Lapointe et un Roland Giguère, il a inauguré une ère nouvelle en poésie, contribué à créer un nouveau langage poétique. Ses premières œuvres, de Séquences de l’aile à Dans le sombre, sont à la poésie ce que fut la musique contemporaine de son ami Gilles Tremblay ou de Varèse à qui il consacra une importante biographie. Ouellette était alors un contemporain, un moderne. Il expérimentait, créait des formes nouvelles, audacieuses.
Puis, à la génération de l’Hexagone succéda celle de la Nouvelle Barre du Jour et des Herbes rouges. Les temps changeaient, qui depuis ont encore et encore changé. D’autres poètes aujourd’hui occupent l’avant-scène littéraire.
La seconde explication de la relative éclipse frappant les ouvrages du poète a trait à la foi, laquelle, depuis avant même la publication de Je serai l’Amour (1996), détermine la démarche du poète et alimente chacune de ses œuvres. Dans À l’extrême du temps, Ouellette évoque « les rites d’hier / Déjà anachroniques » que « rageusement rejette notre époque ». Les lecteurs et lectrices qui ne partagent pas la foi de l’auteur se tiennent loin de ses ouvrages. C’est là un sujet qui les indiffère ou même les révulse. À la mainmise de L’Église sur le Québec d’antan qui, avec la Révolution tranquille, en est venu à lui tourner le dos se sont ajoutés les nombreux scandales venus miner la crédibilité des hommes de robe. Au fur et à mesure qu’étaient découverts de nouveaux charniers, un dégoût quasi généralisé allait bientôt s’accentuer à l’endroit de l’Église. On peut comprendre ce phénomène. Il n’en repose pas moins sur un glissement, une confusion. Je ne m’étendrai pas sur cette méprise, elle est de l’ordre de l’association, pour ne pas dire de la confusion, d’idées. En un mot, les prêtres ayant commis des crimes de nature sexuelle ne sont pas plus représentatifs de la foi que les fous de Dieu, dont les actions, mille fois condamnables lorsqu’ils en viennent à tuer en son nom, sont loin de faire honneur à leur religion. Quoiqu’il en soit, par les temps qui courent, la foi ne semble pas être le sujet de prédilection des amateurs de poésie. Tout se passe comme si le sujet traité dans un ouvrage à lui seul suffisait pour en venir à juger de sa valeur. Cela me fait penser à la réaction d’un ami à qui j’avais offert un exemplaire de L’École des chiens, un récit hautement personnel où je célébrais la mémoire d’un être cher, un simple chien, voilà tout ce que c’était.
Un groupe tout à l’heure était là sur la grève, Regardant quelque chose à terre : « Un chien qui crève ! » M’ont crié des enfants ; voilà tout ce que c’est ! Et j’ai vu sous leurs pieds un vieux chien qui gisait.
Victor Hugo
Mon ami tardait à me donner signe de vie. Des semaines passaient sans qu’il me glissât un mot sur ce petit livre dans lequel j’avais mis toute ma douleur, toute mon amitié pour une simple bête. Il fallut bien qu’un jour ou l’autre le chat pour ne pas dire le chien sortît du sac. Voilà. Mon ami eut la franchise de m’avouer qu’il n’aimait pas les chiens. Bref, pour cette raison, il n’aimait pas mon livre.
On aura compris. Un homme, ici Fernand Ouellette, met toute son âme ou, si l’on préfère tout son esprit, dans ses livres, et en raison de la foi qui animent leurs pages, parce qu’on ne partage pas cette foi, on se détourne de la poésie qui en témoigne.
Ouellette a beau déclarer être non pas un poète chrétien, mais un chrétien poète, il n’en demeure pas moins un poète, et un poète de taille. Mais, ce serait amputer sa démarche que de ne s’attacher qu’à la poéticité du travail qu’il accomplit. Il n’en demeure pas moins que ses poèmes ont la plupart du temps une force et une inventivité incroyables et qu’on peut justement les admirer en raison de leur qualité expressive, esthétique, poétique. Mais réduire ces poèmes à leur dimension formelle, évacuer leur fond, c’est peut-être manquer de vivre une expérience marquante. Si bien que l’intérêt que représente l’acte d’écriture chez Ouellette ne réside pas selon moi uniquement en ses productions esthétiques ou strictement formelles, mais bien également et peut-être surtout en cela qu’il accomplit, raconte et explore sur le plan de l’expérience spirituelle. Bref, ce n’est pas en dépit de la foi qui la porte, mais en vertu de celle-ci qu’on peut apprécier à sa juste mesure la poésie de Ouellette.
À l’extrême du temps est un ouvrage à la fois simple et complexe. On pourrait le résumer en peu de mots. Il réitère au fond une profession de foi. Mais le poète ne la décline pas comme s’il répétait ou commentait les phrases du « Je crois en Dieu ». Il ne cherche pas à mettre en poésie ce qu’un ouvrage de nature discursive véhiculerait en termes clairs, en communiquant des idées de manière froide et quelque peu abstraite, philosophique ou théologique. Ses poèmes sont de véritables poèmes. Ils émanent du corps désirant d’un homme. Ils sont écrits de manière incarnée au gré des mouvements d’une âme poursuivant son chemin afin d’atteindre l’extrême du temps.
Ce qui est intéressant dans ce livre se trouve donc dans le périple entrepris poétiquement et spirituellement par le poète. Je me faisais cette remarque, je me disais que chaque poème répétait à peu près la même chose. Je n’avais pas tout à fait tort, mais j’avais tout de même tort. Mon impression première me faisait confondre la voix du poète, qui toujours est le même homme, avec ce qu’il exprime. Bien entendu, quand je dis « voix », je parle de ce que l’on pourrait appeler l’idiosyncrasie, le caractère qui est propre à la personne qui s’exprime en puisant forcément dans le même bagage des expressions qui lui sont propres. L’art de Ouellette ne réside pas tant dans la variété des figures auxquelles il recourt, mais bien dans les variations qu’il leur imprime, dans les éclairages nouveaux où il les fait servir. Tout ce bleu, ces promontoires, ces papillons reviennent abondamment dans sa poésie. D’où l’impression de répétitions. Impression qui n’est pas tout à fait fausse, car bien évidemment le poète ne perd jamais de vue cet extrême du temps vers lequel il tend. Mais parcourir sa route n’est pas de tout repos. Des obstacles se dressent devant lui et en lui. Ainsi passe-t-il de l’enchantement au désenchantement. Cette alternance ne se rencontre pas que dans À l’extrême du temps, tous les autres livres de sa seconde et de sa dernière période reprennent ce leitmotiv. C’est que tous ces livres ne forment qu’un seul et même ouvrage, un grand livre écrit au fil des jours par un homme qui s’obstine à se tenir comme il le dit depuis presque toujours dans la verticalité, en vue d’une plus haute verticalité.
Je m’étonne chaque fois de découvrir dans le foisonnement de cette œuvre abondante des poèmes témoignant de la multiplicité des dons de l’auteur. Je ne cesse de découvrir de très beaux poèmes, semblables, mais différents des autres par quelques trouvailles inédites. Puis, je découvre des liens unissant entre eux les différents ouvrages du poète. Par exemple, des poèmes d’À l’extrême du temps reprennent en plus apaisée la rhétorique de l’érotisme amoureux du recueil Dans le sombre ; d’autres pourraient figurer dans Vers l’embellie. Telle cette strophe.
Où que tu sois, ma bien-aimée, Ne me laisse point partir seul. Que tu me précèdes, que tu me suives, Veille, préserve notre voie, Saisis le relais de notre amour, Pour qu’ensemble désir contre désir Nous gravissions l’ultime versant.