Louis-Jean Thibault : Entre vifs : Poésie : Éditions du Noroît : 2025 : 88 pages

La cohérence de la démarche, la cohésion de l’ensemble, la justesse du propos. S’agissant d’un ouvrage de poésie, quelles autres qualités peut-on y retrouver ? D’un poème, pour qu’on le juge remarquable, quelles seraient les caractéristiques essentielles ? En est-il qui le soient vraiment, j’allais dire dans l’absolu, des éléments objectivement essentiels et porteurs de qualités ? Car, certes, le poème est un objet, il est là, présent sur le papier, dans le livre, se déployant sous nos yeux, que nos oreilles entendent ; il vient se loger dans notre tête, jouant avec nos sens, notre cœur et notre intelligence.

Ces derniers mots amorcent une réponse. En effet, y sont mentionnées peut-être quelques-unes des conditions requises pour pouvoir se déclarer en présence d’un véritable poème, celui-ci étant, on l’aura compris, le poème qui réellement parvient à se loger dans notre tête, à remuer nos sens, à toucher notre sensibilité ainsi que notre intelligence. Or cela, je crois, n’est possible que si le poète, d’abord confronté à ses propres exigences, en proie à ses désirs et hantises, à ses urgences et aussi à ses propres bonheurs s’adresse ensuite à nous dans le souci de jouer franc-jeu, c’est-à-dire d’assumer dans toute sa nudité, en toute lucidité, une parole réellement parlante, faisant part d’une expérience qu’il vit pleinement, puis de partager.  

Que la personne du poète soit réellement présente au cœur de sa parole et que cette parole soit l’instrument d’un accomplissement, l’action par laquelle une quête est menée, cela me paraît primordial.

Mais cela encore ne suffit pas. Une intégrité non plus ne suffit pas, pas plus que la sincérité. Intégrité, sincérité, oui, sont essentielles, et que le poème en témoigne, oui, cela semble aller de soi. Mais quoi encore ? Si je pose ces questions mille fois rabâchées, on aura compris que c’est dans l’intention d’affirmer, preuve à l’appui (elles suivront), que le recueil de Louis-Jean Thibault satisfait au plus haut degré à mes attentes de lecteur de poésie. Pourrais-je me contenter de dire simplement que ce recueil est réussi, qu’il est très beau ? Oui. Mais ce serait un peu court. Un lecteur doit justifier son enthousiasme. Sur quoi se base-t-il pour affirmer qu’un livre de poèmes est excellent ? Une tradition fort ancienne identifiait jadis deux aspects auxquels se montrer attentifs. Ils vont de soi. Ce sont le fond et la forme.

Bien malin qui affirmera qu’une forme peut être vide de sens, qu’une forme parfaite peut surplomber une absence de propos. Parler très bien pour ne rien dire, cela s’est vu et se verra encore. Il arrive à certains poètes de s’embourber dans une vaine pureté d’apparat. À quoi pour ma part je préférerai toujours, quoique maladroitement exprimé, un propos pertinent, vibrant, éclairé, éclairant. Je songe aux belles lettres d’amour criblées de fautes que Breton aimait tant. Le fond prime. Oui et non. Un poème où quelque chose est dit, qui est saisissable, qui peut être entendu, à condition que le propos en soit évidemment digne d’intérêt, porteur d’un éclairage nouveau, sensé, sensible, si grande est sa clarté, voilà un rehaussement contribuant alors à sa qualité. Un tel poème éloigne du lieu commun, de la banalité.

Mais encore faut-il réhabiliter ici le souci formel, car la forme prime également. Tout poète fabrique avec art, fabrique l’objet poétique, et comme disait l’autre remet vingt fois son ouvrage sur le métier, le métier à tisser les mots, dont le poète fait en quelque sorte son métier, sa spécialité. Entre ici une évidente part esthétique, personnelle, il va sans dire à chacun et chacune ; c’est du cas par car. Cette part hautement subjective, le sujet lecteur y est sensible, la perçoit réellement, objectivement. Certaines ficelles peuvent lui échapper ; à tout lecteur pareille maîtrise de la forme ne saute pas aux yeux, mais si le poème enchante, c’est en raison d’un sortilège dont le poète a lui seul le secret, quoique ce secret puisse lui échapper, du moins en partie : il entre dans la dextérité à manier les mots une part de magie improvisée dont le poète est parfois le premier à être étonné. L’inspiration l’entraîne parfois, loin, très loin, aux limites du non-sens.

Voilà une longue entrée en matière. Je m’en détournerai une fois rappelés ses points principaux. Nous verrons qu’ils se rapportent directement à notre poète, ce dont son art témoigne au plus haut niveau.

J’ai omis, j’en suis conscient, de mentionner tout ce qui peut entrer dans un objet poétique pour que la dénomination de poème lui corresponde pleinement, comme la mesure, par exemple, et le sens du rythme, une juste cadence, tout cela qui lui fait produire une certaine musique, sans oublier les sonorités du vers. J’ai omis également toutes les images qu’invente le poète grâce à la richesse d’un imaginaire abouté à un symbolisme s’y arrimant, l’imaginaire créant alors le symbole. J’ai omis de mentionner le ton. Il n’en est pas qu’un qui soit recommandable ou en usage, mais encore faut-il que le poète trouve chaque fois le sien, qui pour un poème sera seul à faire l’affaire, car dans le poème suivant un autre pourra s’avérer nécessaire. Sans compter le style, l’art du phrasé, court ou long, serpentant ou non. Tout cela relève sans doute de certains dons, mais des dons sans acquis demeurent impuissants.

Et pour nous en tenir maintenant au recueil de Jean-Louis Thibault, en revenant au fond et à la forme, nous pourrons désormais parvenir, dans la mesure du possible, à décrire la nature de son travail.

Dès le premier poème du recueil s’impose à nous la gravité du sujet. Dans une langue dont il faut souligner la justesse, dès le premier vers, nous sommes conviés dans le vif du sujet, au cœur de l’action : « La fin d’un amour est une incandescence. » Le narrateur, nous pourrions dire le poète, voire l’être qu’est ce poète même indépendamment de ses poèmes, un homme ici témoigne et témoignera de ce qu’il a vécu, un enfer ; il dira les flammes desquelles il lui faudra s’extraire. Son entreprise consistera à se défaire d’une emprise, d’une mainmise, d’un enfermement qui l’a contraint à habiter une maison, pour tout dire une prison, celle où l’amour le tenait enfermé. Rien ne va plus lorsque l’amour quitte la maison et cesse d’y habiter.

Dans le rabat de la quatrième de couverture, on lit ceci : « Comment peut-on s’extraire affectivement de la maison qui a abrité l’amour puis le désamour ? » Voilà qui n’est pas tant une question posée qu’une question de vie ou de mort, de vie et de mort. Après un exergue fort bien choisi, provenant d’un ouvrage de Louise Glück, la première partie du recueil qui en contient quatre, « La maison du sourd », commence par un poème intitulé « Le livre ». J’ai cité son premier vers : « La fin d’un amour est une incandescence. » Ce poème liminaire donne en quelque sorte l’argument du livre. Il précise que ce « livre à venir n’est plus celui / Du cœur qui bat la mesure ». Que veut-il dire ici au juste ? Si le recueil fournissait une page dite « Du même auteur », un indice, une piste nous serait donnée. Nous apprendrions que le poète a publié il y a quelques années un recueil intitulé Le cœur prend lentement mesure du soleil. Ce premier poème, « Le livre », établit un rapport entre deux états d’esprit, deux états de vie : la vie vécue à l’époque du recueil précédent, auquel il est fait allusion, et sa vie de maintenant, laquelle fera l’objet d’Entre vifs. Ce livre, que nous lirons, est nourri de « ce charbon ardent » qu’est la fin d’un amour. Il est « le livre de la fission du soleil. / Séparation des fossiles et du sang neuf, / Du mûrissement des fruits / Et de leur pourriture. » Voilà, entre autres, ce que nous apprend le premier poème. Une coupure a eu lieu, quelque chose a pris fin. Nous constaterons au fil des pages que le poète a quitté la maison qui occupait, si mon souvenir est bon, une place centrale dans le recueil précédent.

À sa parution, j’avais lu ce recueil qui avait fait sur moi grande impression. Je lui avais consacré un petit article que l’on peut lire sur mon blogue. Par curiosité, je viens de le parcourir. J’en retiens le passage suivant.

« Un homme est au mitan de sa vie. Il est dans sa maison. Il écrit de la poésie. Il parle fréquemment du poème, mais sans insistance. Le poème est un des éléments de sa vie, parmi les plus importants. Il ne vit pas seul, mais avec sa compagne et leurs enfants. Dans les vingt-cinq premiers poèmes du recueil, l’homme parle de « Ce que retiennent les murs » (c’est le titre de la première section de l’ouvrage). On croira à me lire que tout cela est fort trivial, il n’en est rien. À l’intérieur des murs de cette maison, il y un homme qui vit avec les siens, or comme pour nous tous, cet homme abrite en son esprit une intériorité. C’est dire que, dans la matérialité de sa maison se trouve cet homme dont la spiritualité est affaire de sentiments, d’angoisse, de réflexions et d’écriture. Une vie n’est jamais strictement matérielle. La richesse du propos tient à ce phénomène. Notre poète est un être sensible et aimant, qui pense, et qui doit par moments se retirer dans une pièce de sa maison afin de faire silence, afin de laisser place à l’élaboration du poème de sa vie, car vie et poésie chez lui sont en effet indissociables : ‘‘Tu as voulu le plus parfait silence. / Aux proches qui partagent ta vie, / Tu as demandé : oubliez-moi pour quelques heures, / Ma tête se sépare de vous et se détourne, / Je n’appartiens qu’à cette lancinante mélancolie / Qui rive ses yeux sur la blancheur alternée / De la page et des étoiles.’’ »

Cette maison si importante autrefois est devenue aujourd’hui « La maison du sourd ». Elle est « devenue l’image compressée / De la sauvagerie du monde, / Un col fermé / À la circulation des oiseaux, / À tout ce qui féconde et se multiplie. » Ce cœur qui prenait lentement mesure du soleil, le poète a dû l’enfouir « sous la terre ». Il écrit qu’il le vide. Qu’est un cœur que l’on vide ? Qu’est notre cœur lorsqu’on le vide ? Ici, « Chaque poème / Est une tentative d’extraction. » On fait le grand ménage. On vide la maison et l’on se vide le cœur.

Le livre que nous lisons évoque l’histoire d’une métamorphose, n’en raconte que des bribes, car le poète se fait très discret, demeure très secret, ayant moins pour but de se révéler aux autres que d’advenir à lui-même grâce aux poèmes qui marquent et concrétisent les étapes de sa métamorphose. À cette mort de lui-même et de ses amours succédera une renaissance. Louis-Jean Thibault sans entrer dans les détails s’en tient à l’essentiel. Cet homme qui demandait aux siens de l’oublier pour quelques heures et qui dans sa tête se séparait d’eux et s’en détournait, qu’est-ce qui au juste l’aura conduit à vivre désormais tout à fait séparé d’eux ? Nous ne le saurons pas, nous n’avons pas à le savoir. Et lorsqu’il parlera d’un « monde sans conscience / Sur lequel ne pèse plus aucune faute », il ne sera pas précisé de quelle nature seraient les fautes évoquées. Il parlera de ses « lâchetés ». On n’en saura guère davantage. Or il est clair que l’amour a pris fin ; sans équivoque le poète affirme que « Parfois l’amour n’est pas l’amour ». Le dernier vers de la première partie se lit comme suit : « Il n’y a plus de maison. »

Deuxième partie : « Échec de l’envoi ». Le poète écrit une lettre. S’agit-il de ce nouveau livre, celui qu’il écrit maintenant ailleurs que dans la maison familiale ? Destine-t-il plus ou moins ce livre à l’amoureuse d’hier ? Peut-être. Peut-être un peu : « Cette lettre ne te parviendra sans doute jamais. / Je l’ai postée d’une île dont j’ignore la latitude ». Le poème de John Donne « No Man is an Island » a eu pour premier titre « No Man is an Iland ». Il se pourrait que par moments certains hommes deviennent des îles désertes, qu’ils habitent des no man’s land. Une lettre sans destinataire, sans destinatrice, forcément, est tout de même adressée à quelqu’un (ne serait-ce qu’à soi-même ou aux lecteurs de poésie). Dans ce poème, pour la première fois apparaît un interlocuteur : « Cette lettre ne te parviendra sans doute jamais ». Et le poète ajoute, dans la seconde strophe : « Si elle arrive jusqu’à toi, ne l’ouvre pas. » Dans le poème qui suit, le poète s’adresse à nouveau à cette même interlocutrice. Le poème s’intitule « Cessation de vie commune ». La richesse de ce poème est relative au sentiment qu’il exprime, à la finesse du propos, autrement dit à sa poésie. Il faudrait le citer entièrement. Le résumé l’appauvrirait. Le poète y confesse s’être « confondu avec les débris » et que « Personne n’a signalé [sa] disparition. » À ce stade de sa métamorphose, son corps ancien est parti à la dérive, ce corps est encore plus mort que vif ; tel le cœur enfoui « sous la terre » dans un poème précédent, le poète gît encore dans la boue. Dans « Fin de la servitude », il écrit : « Sous les nappes phréatiques, / Au repos, / Immergé dans une eau / À fonds multiples : / C’est là que j’attends » … de renaître, pourrions-nous ajouter. Il fait allusion à l’époque ancienne, celle du recueil antérieur, plus souriant, celle où le cœur [prenait] lentement mesure du soleil : « Pendant tous ces étés / On m’a cru au jardin, / Homme paisible, familier, / En train d’offrir aux plantes et aux enfants / Leurs rations quotidiennes / D’eau, de sucs, de minéraux, / Alors que je dormais plus bas dans l’ombre, / Pierre desséchée. / Le mirage aussi est un étonnement, / Une déviation anormale de faisceaux lumineux. » On voit ici qu’un homme en cachait un autre. Chrysalide, de cet homme ancien, émergera un homme nouveau. Le mirage le dissimulait sans que pour autant il entrât dans cette déviation une intention manifeste de dissimulation.

Le poète a de la suite dans les idées. « La cohérence de la démarche, la cohésion de l’ensemble, la justesse du propos. »  En ces termes, je référais plus haut aux liens que tisse habilement le poète de page en page. Il a commencé cette deuxième section par une lettre. Il la termine avec un poème intitulé « L’envoi ».

Un nouveau « tu » apparaît dans le troisième mouvement du recueil. « Impératifs », tel en est le titre. Rarement intitulé a-t-il visé aussi juste. Dans cette section, le « tu » correspond au « je » du narrateur. Le « je » s’adresse la parole, s’apostrophe, soliloque, entreprend une manière de discours de motivation. Le poète s’encourage, s’aiguillonne. « Fais confiance ». « Trouve ce qui pour toi / Est invocable. / La fleur est en chemin. » « Va à la fenêtre. / Brise les murailles, / Comble les angles morts. » Il lui faut se reprendre en main, se réapproprier son existence, changer d’air, respirer en se dégageant de vieilles odeurs imprégnant sa nouvelle vie non encore tout à fait advenue. Un poème intitulé « Désinfection des lieux » témoigne de cette entreprise de libération. Pour sortir tout à fait de son cocon miteux, la chrysalide doit faire totalement peau neuve, émerger des miasmes la retenant prisonnière : « Toujours cette obsession : vivre / Dans la clarté du jour et sans souvenirs. / Pour ce faire, désinfecte les lieux / Où s’incruste la mémoire. » Encore une fois, il faudrait citer tout le poème. Comme tous les autres, il est relativement court. On verrait alors à l’œuvre cela dont tous les poèmes de ce recueil ne manquent pas de témoigner, c’est-à-dire une qualité d’écriture qu’on décrit d’ordinaire en disant d’un texte, poétique ou non, qu’on trouve là une écriture, que cela est écrit. C’est là un euphémisme, car bien entendu tout texte est nécessairement écrit. Or, on célèbre l’écrit qui s’élève au-dessus de la mêlée, voire très au-dessus des textes convenus, en déclarant à son sujet qu’on y trouve véritablement une écriture, entendons digne de ce mot. Je dois revenir ici à ce que je peinais à dire au début de ce commentaire lorsque je cherchais à préciser en quoi il est ou serait possible de « détailler » les « qualités » d’un poème sortant réellement du lot. Je hasardais comme réponse une adéquation entre l’imaginaire et le symbolique. Peut-être aussi ai-je mentionné le caractère de nécessité présidant à l’élaboration du poème, bien que cette nécessité, je le répète, ne soit pas forcément garante de qualité. Toutefois, d’une démarche poétique factice se démarque une entreprise poétique plus sincère, imposée justement par la nécessité d’en découdre avec la vie dans ce qu’elle a de plus aliénant ou, au contraire, et en disant un peu vite, d’en célébrer les beautés et les merveilles. Le maître-mot, je crois, demeure ici tout de même celui d’authenticité.

La quatrième partie du recueil, « Rien ne me divise », correspond à la réunification du sujet, à sa renaissance : « Je ne suis plus cet homme seul, / Confiné dans une chambre ». Dès lors, la chrysalide est libre.  « Enfin je me dévêts des mots / De la fatigue. »

Ai-je besoin en terminant d’insister sur la rareté de cet ouvrage ? Un grand poète nous a récemment quittés, je parle de Jacques Brault. Je crois que Louis-Jean Thibault fait partie des rares poètes dont les œuvres suscitent aujourd’hui une admiration comparable à celle que nous continuons de vouer aux écrits de l’absent.   

Notes de lecture de Pierre Perrin in la revue Possibles (FRANCE)

DANIEL GUÉNETTE, La Fatigue de la haine, poésie, Les Éditions de la Grenouillère, 232 p., 28,95 $.

Ce neuvième livre de poésie de l’auteur, qui a aussi publié six romans, un récit et un essai, suscite une cinquième de note de lecture de ma part. C’est dire l’amitié qui nous lie par-delà l’Océan, l’estime dans laquelle je tiens ses écritures. Trois parties structurent ce livre. La première « La Terre ne tourne pas rond » se subdivise en quatre sous-parties et occupe les 90 premières pages. Les formes y sont variées, du poème long en vers courts, jusqu’à deux phrases uniques (en prose) de trois pages chacune. La seconde en son cœur y chante l’amour : l’homme « ne savait pas ce qu’est l’amour, croyait le voir avec ses yeux, le voir dans les yeux de l’autre, avec ses mains le toucher, caresser une chevelure, que cette chevelure de feu était l’amour, la cuisse aussi, ainsi que le ventre si doux », etc. Le sujet, c’est la place de l’homme en général et celle de Daniel en particulier dans le monde. Mais cette poésie n’offre rien d’égocentrique. Pour le recueil entier, il me semble que Daniel part d’une observation faussement courante et qu’il l’épuise. Il part d’un rien dont il fait un tout. « Notre condition à la bien considérer / Est une souffrance faisant songer / À un corps supplicié sur la place publique. » Cette conclusion part, elle, d’un rapace dépeçant une colombe. On voit l’empan. Ailleurs, j’aime ce vers : « Il me sera arrivé d’avoir vécu. » La modestie caractérise l’auteur. La seconde partie est plus ramassée, en vers et en pages, surtout qu’elle se décompose en six sous-parties. Elle approfondit ce que la première annonçait. D’ailleurs le titre du recueil apparaît, qu’on retrouvera encore de façon plus explicite dans la troisième partie. « Voilà pourquoi nous voici réunis / Par manque de cohésion, par impossible communion. / Chacun étant pour soi insaisissable, méconnaissable, / Miroir de l’autre et profondément haïssable, / Chacun étant pour l’autre le monstre inadmissible […] l’objet, l’abject. » Le vers, on le voit, a pris de l’ampleur. On pense quelquefois au Réda d’Amen, le meilleur, recueilli et plénier à la fois. « Dans un coquillage longtemps l’enfance a cru / Entendre le vent lui adresser des confidences. » Il y a un poème extraordinaire sur le Mal (il n’est pas le seul), l’enfant qui se donne droit de vie et de mort sur une fourmi. « L’innocente cherche une issue, monte sur la main. » Le jeu s’achève en toute innocence, quand « un petit ami sort une loupe ». Il y en a d’autres qui montrent combien chacun est un bourreau. Guénette offre une connaissance de la vie digne de nos classiques. Il se demande aussi : « À quoi pensent les bêtes ? » L’amour aux robes si légères côtoie les tombes ; l’enfance rôde, qui interroge l’avenir. Il distingue le silence et le vacarme, qui est le cancer de notre époque. Il a le sens social, politique, tant est riche ce volume, qui ménage des vers d’une telle perfection qu’on voudrait les avoir écrits. « La brume semblait étendre son fin suaire. » À la fin, dans toute la troisième partie, la modestie s’étend ; chacun ne peut rien retenir de ce qui trouble et obère la vie. Certes, le poète se sait, comme chacun, le jouet d’opinions qui se jouent de lui ; il exagère toutefois sa prétendue inconséquence. Il fait même preuve d’humour. « Nous suivions les méandres de la rivière / Ses pierres luisantes sont glissantes / Bondir de l’une à l’autre est affaire de cabri / C’est un vieux bouc qui aujourd’hui l’affirme. » Si le titre me reste une énigme, j’ai aimé dans ce volume la révérence apportée aux morts, la pensée souterraine de la disparition. Nulle colère. Guénette est un doux. Il a donné un grand recueil. Qu’il en soit remercié.

PIERRE PERRIN, 8 avril 2025

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François Baril Pelletier : Terre de soleils : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2024 : 181 pages

Y a-t-il encore des courants dans le vaste monde de la poésie ? Je ne dis pas « vaste » en esquissant un sourire moqueur, bien qu’on sache très bien qu’avec la poésie on a affaire à un bien petit monde. Mais c’est un petit monde vaste pour toutes sortes de raisons, la première étant l’universalité de la poésie. En effet, il y a des poètes partout dans le monde. La seconde est relative à la grande diversité des œuvres que ceux-ci produisent, ce qui me conduit à poser la question des courants, car les courants sont rassembleurs, ils regroupent différents auteurs adoptant néanmoins des principes communs qui, c’est arrivé par le passé, rendent semblables lorsqu’appliqués des œuvres obéissant justement à des canons esthétiques, à des poétiques.

On me posait récemment une question que je juge utile d’aborder. Elle permettra, je crois, de situer le travail de François Baril Pelletier. On me demandait si un thème aujourd’hui se dégage de l’ensemble des ouvrages de poésie publiés au Québec. Mon ami disait se souvenir « d’un temps un peu éloigné où la poésie, c’était le chant du Pays ». Il posait cette question : « Que chante-t-on maintenant ? »

Je lui répondis un peu rapidement ce qui suit :

« Voilà une question à laquelle il me faudrait réfléchir longuement. Vite comme ça, mais je ne peux que supputer, je dirais que les problèmes de l’heure font évidemment surface dans le monde de la poésie d’aujourd’hui. Par exemple, pour certain.e.s, il faut écrire en faisant en sorte que la langue manifeste dans sa concrétude (visuellement, dans ses sonorités et jusque dans sa grammaire) la présence fluide des identités, qu’on dit, je crois, de genre. Bref, plusieurs poètes (il faudrait presque écrire : « plusieur.e.s ») tiennent, indépendamment des thèmes qu’ils abordent, à ce que leurs écrits manifestent de manière ostensible, parfois ostentatoire, leur revendication quant à la visibilité et l’acceptabilité de la cause qu’iels défendent. Quand j’écris « iels », je ne manifeste aucune dissidence réelle. Cependant, je m’interroge sur la pratique dans laquelle s’inscrit ce nouveau pronom, pratique dont le bien-fondé est pourtant indiscutable, dont l’avenir qui lui sera réservé me paraît toutefois incertain. Attendons la suite. Cela me paraît être non seulement lié à des thèmes spécifiques, propres à des communautés souvent ostracisées, mais plutôt, je le répète, une pratique bien actuelle ; d’aucuns diraient une mode — je n’en sais rien. Chez Triptyque cette tendance est bien marquée. Je l’ai constaté dans un collectif mené par Marie-Ève Desmarais ainsi que dans le récent recueil du directeur, Nicholas Dawson, publié au Noroît.

Que chante-t-on maintenant ? Est-ce qu’il y a autre chose de notable dans notre paysage poétique ? Je ne sais trop. Je crois, comme disent les anglophones, que « it is business as usual ». En effet, on retrouve chez nous et dans l’ensemble de la francophonie canadienne les grands thèmes séculaires toujours en vogue (à quoi il convient d’ajouter le déjà passablement vieilli, hélas ! thème, mais est-ce un thème ? c’est plutôt une urgence que les sirènes d’alarme tonitruent de plus en plus fort dans nos oreilles de plus en plus sourdes : je parle de la crise climatique). Les thèmes séculaires : temps qui passe (des vieux comme moi et de plus âgés écrivent des poèmes émouvants sur leur fin prochaine : j’ai lu sur ce sujet de magnifiques et très sombres poèmes de Nepveu récemment parus dans la revue Exit.

Puis, les guerres et la nature, celle qu’on détruit, et aussi celle qui perdure, éblouissante, et nous inspirant toujours, comme on le remarquera chez Pelletier lui-même, le « sentiment océanique », celui d’une « présence » — Dieu y montre le bout du nez qu’on le veuille ou non, mais est-ce son nez ou le nôtre ? Il y a aussi les chagrins d’amour, la solitude, l’enfance revisitée (mais pour y retourner, il faut être vieux). Et quoi encore ? Vraiment, mon ami, si le thème du pays s’est éclipsé ( mais, ne parlons pas trop vite, Philippe-Daniel Clément publiait récemment aux Éditions du wampum un ouvrage de poésie intitulé Souviens-toi ), tout le reste demeure, je veux dire les grands thèmes de toujours, à quoi s’ajoutent les terrifiants enjeux de notre monde moderne, enjeux qui à vrai dire sont vieux comme le monde.

Mais tu me prends au dépourvu, mon ami, et je ne vois pas à l’heure actuelle, la question du genre mise à part, quelle autre question dans le monde de la poésie québécoise serait plus visible, je ne dis pas plus importante. »  

Après ce long détour, voyons maintenant ce que nous offre l’auteur de Terre de soleils. Que chante-t-il ? Et d’abord, chante-t-il ? Cette dernière question peut être posée, puisque certains poètes ne chantent pas, qui tiennent autant que faire se peut à s’éloigner de toute forme de lyrisme. Eh bien, assurément, François Baril Pelletier est un poète qui chante. Il tient cependant la bride à ses élans et jamais ne se laisse emporter voire déporter par une trop vive inspiration. Ses poèmes sont plutôt courts, ils tiennent sur une page, bien aérée, où la blancheur du papier occupe presque autant de place qu’eux. Mais nuançons. Le recueil est composé de cinq suites. Ce sont des suites dont le propos s’écoule de poème en poème, si bien que, tant l’unité de chaque suite est grande, et puisque d’une page à l’autre le fil jamais ne se rompt, il serait plus juste de dire que Pelletier nous propose cinq grands poèmes qui, finalement, à bien y penser, n’en font qu’un.

Même si le poète fait montre d’une certaine sobriété, son verbe jamais ne rampe au niveau du sol. Sa parole est poétique en cela qu’elle recourt dans son élévation à ce que la rhétorique de la poésie met à sa disposition. Certains poètes dédaignent les hauteurs que peut atteindre le poème. Ils préfèrent le rapprocher le plus possible de la parole usuelle. Ils s’en tiennent à l’immédiat, à la proximité du monde, et à leur cœur qui bat. Pour tout dire, à l’intime et au quotidien. Or, je le mentionnais, les pratiques sont diverses, tellement diverses que mon ami cherchait ce qui dans le lot pouvait massivement ressortir. Pour ma part, je suis proche d’en venir au constat suivant : chez les poètes, n’existe qu’un seul point commun que j’identifie comme étant la singularité. Or, il y a peut-être des poètes plus singuliers que d’autres. François Baril Pelletier est l’un d’eux.

Sa poésie se distingue de celle des autres, ne serait-ce que sur un point. Alors qu’elle peut étonner le lecteur contemporain, elle pourrait être lue sans vraiment le décontenancer par un lecteur plus ancien, je veux dire d’un autre temps. C’est que s’il y a des modes en poésie, Pelletier est très certainement à contre-courant de celles-ci. Dans ses poèmes, l’époque actuelle est évoquée non pas directement, ce dont la prose se charge fort bien, mais à la manière, disons, des symbolistes, manière peu usitée de nos jours. Un contemporain de Claudel s’y reconnaîtrait sans peine.

Un autre point accuse la singularité de cet auteur. On trouve en ses poèmes un ton bien particulier. Celui propre à l’élévation du propos.

Fleuve

je n’ai qu’une pensée  
pour tes entrailles

légères
et lourdes
à la fois

puisque tu portes
le sang des Italiques
et le squelette
des Étrusques

à tes lèvres moites

a bu la Louve
et Rome s’est levée
grâce à tes rives sinueuses 

Ce beau poème donne une idée du ton et de la manière du poète. On aurait pu l’écrire il y a cent ans ; un poète au siècle prochain en écrira de similaires, ces poèmes alors seront tout aussi pertinents que ceux de Pelletier. Mais ce n’est là qu’un échantillon. Ce poème fait partie d’une suite qui réciproquement l’éclaire. Telle est la cohérence d’une œuvre dont chaque élément en tout et partout épouse en profondeur le propos. Mon ami désirait savoir ce qui se chante aujourd’hui en poésie. Chez Pelletier, ce qui se chante correspond à une intime quoique collective épopée. Épopée de la pensée. Il y a chez lui, en raccourci, en moins ambitieux, pour ne pas dire en plus modeste, une manière de chanson de geste comparable à celles qu’on rencontre chez Saint-John Perse : « espaces / écarlates / depuis le pollen des mondes ». Je ne parle pas ici d’influence, ni tout à fait d’une ressemblance entre ses poèmes et ceux de Perse, mais les deux poètes inscrivent leur poésie à même une quête. Bien entendu, leur quête est celle du sens : « j’ai fait mon premier poème / dans la loge du sens ». Des combats sont menés, mais surtout, un périple est entamé, et poursuivi jusqu’à terme, lequel ne saurait advenir que là-bas, « au creuset / de cette lente / lumineuse cérémonie ».

Le poète n’attend pas passivement « l’arrivée d’une promesse », il la fera advenir grâce au poème avec lequel, bâton de marche du pèlerin, il entreprend un long voyage. Il s’est mis en route depuis ses origines. Tout pour lui, comme pour nous, a commencé « À la source », c’est le titre de la première suite. Cette source est la sienne, c’est aussi celle de l’humanité. Dans ce recueil, on peut difficilement distinguer le « je » du poète du « nous » dont il raconte en quelque sorte l’histoire.

À l’aube de la voix
Le Tigre était muet
et l’Euphrate se débattait dans l’argile
toutes les rives
Nil et Amazone se laçaient

sur d’arides fabuleuses
vastitudes
dans des Soudans anciens

On le voit, ici et là, le poète reconstitue l’immense panorama où la création a donné lieu à la vie sur Terre, à l’humanité. Il plonge dans la préhistoire : « Tout commença avec une statuette de terre / prise de l’humus / et un outil pour couper / découper / les carcasses ». Il s’adresse à l’homme de ces époques lointaines : « Et toi, humain / où auras-tu celé ton courage, / dans ta fière chevelure ? » Il poursuit : « Tu façonnais / les symboles de la terre ». Dans les grottes, des chevaux furent peints et « Les gauches écritures / [sillonnèrent] les murs et bas-reliefs ». Cités, temples et lois furent édifiés.

Pérouse lumineuse 
aux dix mille escaliers 

des ruelles si proches 
que s’embrassent les murs

surmontés par des arches

afin que ne tombe 
la ville vivante

sur les restes
de la ville inhumée

Le parcours du poète, celui de l’humanité passe par le Moyen-Orient, l’Italie, comme on vient de le constater avec Pérouse, et aussi le Nouveau Monde : nous voici en Amérique alors que le poète évoque « des plaines sans fin / pays des grands horizons blonds ». C’est là « une contrée de blés / si plane qu’on croirait y voir / à l’ouest / le barrage blanc et gris / des grands rochers ». Or, dans le parcours du poète, dès que « Les horizons se lèvent » les frontières disparaissent : « il n’y en a jamais eu ». Je le répète, ici le poète pense le monde et la vie. Sa poésie fraie avec la métaphysique. Il aspire à un autre monde, réalisable ici, puisque tout dès maintenant est « promesse / de vie // goutte / de présence ». Dès lors, il est possible d’affirmer qu’il n’y a jamais eu de frontières.

Il était question au début de cette chronique de la singularité de cet auteur. La spiritualité est partout à l’œuvre dans ses poèmes. Si Dieu n’est pas directement nommé, à l’occasion du séjour du poète à Rome, des figures comme celles de Saint-Pierre et Saint-François le sont nommément. Ces évocations sont importantes, mais moins que la démarche du poète, laquelle témoigne de son engagement à l’ouverture, à ce que dans La soif de la soie, autre recueil publié récemment par Pelletier, il nommera l’éclaircie. Avec cette éclaircie, nous ne sommes pas loin de l’embellie si chère à Fernand Ouellette, autre poète singulier s’il en est, victime si cela se trouve de sa foi, dans la mesure où plusieurs lecteurs et lectrices de poésie, en raison de la spiritualité animant ses poèmes, se sont détournés de son œuvre.

J’ignore ce en quoi Pelletier croit. Une chose est certaine, sa quête est loin de ne prendre en compte que les aspects strictement matériels du monde. Chez lui, « l’indicible si près / de l’être se déploie ». Voici ce qu’il écrit.

la foi n’est pas le vent

ni le marbre du temple

mais
le fruit
dont la prunelle

est sang

Je m’en voudrais de ne pas souligner la beauté des poèmes de Terre de soleils. La première suite de la cinquième partie du recueil est franchement remarquable. Elle est orchestrée de manière magistrale. Vraiment, un tour de force. Je me refuse à n’en citer que des extraits. Elle est lyrique à souhait. On devra la lire en entier.

Vers la fin du recueil, le poète parvient à l’élargissement, à l’éclaircie.

Voilà que j’entre par la porte
inconnue
je marche sur le vivant et j’appelle
devant

Claude Paradis : Écrire son nom dans la poussière : Poésie : Éditions Mains libres : 2025 : 90 pages

Premières impressions de lecture. Ce livre de poèmes fait entendre une voix familière. Lorsqu’on a lu déjà quelques recueils de l’auteur, si même on le fréquente à l’occasion des capsules qu’il offre sur les réseaux sociaux, alors que de sa voix chaleureuse il lit ses poèmes semaine après semaine, c’est avec un grand plaisir qu’on retrouve ici un tel ami encore plus présent que jamais, quasi matériellement présent grâce à l’objet livre, qui permet mentalement d’accompagner le poète dans ses randonnées, dans ses rêveries de promeneur solitaire, alors qu’il tend l’oreille pour mieux saisir le bruissement du vent, le chant des oiseaux dans les branches, posant un fin regard sur les choses du monde afin de mieux s’en pénétrer.

Claude Paradis refuserait sans doute qu’on associe sa poésie à celle d’un sage. Trop d’inquiétude peut-être l’éloigne de la véritable sagesse. Et pourtant. Il y a de la sagesse à ne pas outrepasser la puissance de sa voix, à la maintenir en modeste régime, comme un murmure, avoisinant le silence, mais toujours parfaitement audible, à la portée presque du premier interlocuteur venu. Sagesse dans le maintien aussi de la métaphore, jamais outrancière, jamais tirée par les cheveux, charriant des significations qu’on saisira aisément dans la mesure où l’auteur a justement quelque chose à dire à quelqu’un et tient à s’en faire entendre. Ainsi ne cède-t-il jamais à la tentation de laisser les mots en faire à leur guise. Il ne lâche pas la bride. Chez lui, les mots vont à petit trot. Nulle débandade dans ses vers qui tendent presque naturellement à frayer leur voie à même la prose la plus humble.

Il y aurait beaucoup à dire sur le style de Paradis. Sa limpidité fait presque oublier sa maîtrise (qui bien entendu n’a rien d’ostensible, je dirais surtout, rien d’ostentatoire), maîtrise dont la discrétion n’oblitère pas les bonheurs d’expression, la qualité intrinsèque de son style. Au-delà du mot à mot et de la phrase, un ton est donné, une manière d’être dans la langue qui est aussi une conduite adoptée dans le monde où vit le poète. On aura compris que cette manière d’être (dans la langue et la vie) est en parfaite adéquation avec la posture philosophique à laquelle implicitement je référais en parlant de la sagesse de Paradis. Ce qui caractérise la poésie de ce dernier est peut-être sa transparence. Une sorte d’invisibilité qui s’oppose à toute posture de « m’as-tu vu ». C’est une poésie qui donc n’en met jamais plein la vue. Pour cette raison, d’aucuns seraient tentés de déclarer qu’il y a chez Paradis une manière de degré zéro de la poésie. Vue l’absence de figures clinquantes, d’audaces verbales attentant à la nature « naturelle » de la langue, de recherches formelles inédites et quoi encore ? il n’y aurait tout simplement pas de poésie dans les poèmes de cet auteur, poèmes qui, du reste, se rapprochent à un tel point de la prose qu’ils finissent par y verser leur substance, et ce, malgré le recours au vers. Ce sont là bien entendu des propos à nuancer. Mais, circonstance des plus aggravantes, comment pourrait-on à leur endroit parler de poésie puisque tout ce qui y est exprimé, communiqué est clair comme de l’eau de roche ? La poésie, pourrait-on penser, se reconnaît au fait qu’on doit y chercher midi à quatorze heures, si l’on veut finir par se résoudre à admettre qu’on ne l’y trouvera pas, qu’on n’y comprend pas grand-chose, et que somme toute mieux vaut déclarer forfait.

Ainsi toutes les qualités de la poésie de Paradis peuvent-elles se voir tournées en défauts et, inversement, tous ses défauts en qualités. Pour ma part, on l’aura deviné, je considère que tous les supposés défauts qu’on pourrait être tenté de lui attribuer sont à vrai dire de fort précieuses qualités.

Qualité : Une voix poétique se laissant facilement entendre.
Qualité : Une présence à laquelle cette voix donne accès.
Qualité : Des propos relatifs à des expériences de vie commune.  
Qualité : Des poèmes distincts les uns des autres.
Qualité : La variété de poèmes au service de l’homogénéité de l’ensemble.
Qualité : Le partage des sentiments et des idées.
Qualité : La probité morale et intellectuelle.

Cette énumération sommaire et quelque peu simpliste aplatit la présentation du recueil, en donne une piètre idée.

En fait, je cherche à dire ici un plaisir de lecture. Je l’attribue bien sûr en grande partie aux diverses qualités mentionnées ci-haut. Je dois afin d’identifier ce plaisir, qui n’est pas qu’un plaisir, mentionner le baume que procure ici la rencontre d’un homme qui dans sa parole et par sa parole témoigne des choses les plus graves ainsi que des plus belles. On me dira que ce phénomène est loin d’être rarissime, que tous les poètes, les vrais (s’il en est des faux) tendent à cette rencontre, qu’elle est essentielle et que tout poème digne de ce nom (si certains en sont indignes) procure ce genre d’expérience.

C’est chez moi un dada, je le reconnais. Depuis que je lis beaucoup de poésie contemporaine, et qui plus est québécoise, j’en suis venu à réfléchir dans les termes suivants lorsque pour moi vient le temps de rédiger un compte-rendu de lecture. J’ai observé que dans certains ouvrages de poésie le référent brille quasiment par son absence, qu’il faut partir à sa découverte si l’on veut finir par l’identifier. Un titre a beau livrer quelques indices, la plupart du temps même ces indices exigent qu’on les déchiffre. Par exemple, avec Écrire son nom dans la poussière, bien malin qui peut sans avoir entamé la lecture du livre savoir au juste quel en est le sujet. Or, dès qu’on ouvre l’ouvrage, une dédicace éclaire le lecteur : il est dédié à la mère de l’auteur : « À la mémoire de ma mère, Huguette Gobeil (1931-2012) ». Puis, un très beau poème liminaire justifie le titre de l’ouvrage, en identifie le référent, du moins l’un de ses référents. Puis, pour chaque poème, et ce sans exception, un référent est toujours clairement identifiable. C’est dire que Claude Paradis n’est pas un faiseur d’énigmes. J’emprunte de mémoire l’expression « faiseur d’énigmes » à Roger Caillois. Je crois qu’on aurait intérêt, qu’on soit lecteur, lectrice de poésie ou poète, à lire Les impostures de la poésie afin de savoir à quelle enseigne on désire se situer. Paradis en tout cas se refuse à jouer le jeu qui consiste à dissimuler du sens, voire une absence de sens, au sein de ses poèmes. C’est un reproche que lui adresseront certains, qu’évidemment je ne lui fais pas. Cela dit, il ne suffit pas d’avoir identifié ses référents pour pouvoir cheminer dans une œuvre poétique. On a beau savoir de quoi il est question, encore faut-il être apte à saisir ce que le poète veut nous dire (il est possible qu’il ne veuille rien nous dire, qu’il n’ait rien à dire, qu’il dise sans trop savoir ce qu’il dit ou même qu’il n’écrive pas afin de dire quelque chose à quelqu’un). On aura compris. Comme tout un chacun, lisant des ouvrages de poésie, je fais face à des ouvrages parfois hermétiques, parfois très hermétiques et parfois plus faciles d’accès. Le livre de Paradis appartient à cette dernière catégorie.

Un recueil de poésie dont on lit les poèmes avec plaisir, où l’on tourne les pages comme on tourne les pages d’une lettre qui nous est adressée, est-il nécessairement un bon recueil ? Ou, si l’on a choisi le camp de ceux et celles qui tiennent pour défectueux ou fautifs les poèmes lisibles (la lisibilité étant un critère d’indigence littéraire), des poèmes comme ceux de Paradis pèchent-ils par un excès d’absence d’excès ?

J’ai dit que j’entendais ici livrer des impressions de lecture. Je m’en tiendrai pour aujourd’hui à ce que je viens d’écrire, conscient du reste de n’avoir rien dit. Toutefois, autre dada, je veux une fois encore écrire dans la poussière le nom de Fénelon et pourquoi pas celui aussi de Léautaud.

Fénelon d’abord : « Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. […] Je veux un homme qui me fasse oublier qu’il est l’auteur, et qui se mette comme de plain-pied en conversation avec moi. »

Il me semble que la poésie de Claude Paradis répond tout à fait au vœu de Fénelon. On peut croire, tant ses poèmes sont simples, que le premier venu pourrait en faire tout autant. Ce serait une erreur. Du reste, ce qui nous saisit tout d’abord dans les poèmes de cet auteur, ce n’est pas leur brio, pas leur virtuosité, mais bien comme le dit Fénelon le « sublime si familier » dont ils font montre. Du reste, le poète en priorité ne cherche pas à l’atteindre, ses objectifs sont tout autre : il veut, ce me semble, entreprendre une quête de sens ; il tente de se frayer dans la vie un chemin de liberté, et pour ce faire, il recourt à la poésie : il veut saisir malgré le temps qui file trop rapidement des instants d’éternité (ces derniers mots, « instants d’éternité » se trouvent peut-être textuellement dans le recueil). Impressions de lecture, ai-je dit, dont celle-ci, qui certes n’est pas une impression : Paradis est comme l’écrivait Fénelon un auteur qui « se met de plain-pied en conversation avec [nous]. »

Quant à Léautaud, on se souviendra qu’il n’appréciait guère la poésie de Valéry, la jugeant absconse, contournée, artificielle. Léautaud privilégiait les poèmes plus simples. En écriture, que celle-ci fût poétique, romanesque ou autre, Léautaud préconisait une écriture conforme au vœu de Fénelon, vœu dont il avait eu vent ou non (il se pourrait que Léautaud n’ait jamais lu Fénelon). Selon l’auteur du Petit ami, d’In Memoriam, plus connu pour son fameux Journal littéraire, l’idéal se rencontrait chez Stendhal : il fallait écrire le plus simplement du monde, comme lorsqu’on écrit une lettre. Claude Paradis écrit des poèmes qui ressemblent à des lettres écrites sans afféteries aucunes ; ce sont des lettres où il « se met de plain-pied en conversation avec [ses lecteurs et lectrices]. »

Et pour terminer, alors que je viens d’écrire tout le bien que je pense de ce recueil, j’ajoute que, témoignant de sa valeur, mon commentaire n’a pas même abordé sa substance. C’est dire que j’aurai beaucoup à dire lorsque je le ferai.

Dans l’article plus étoffé que je désire lui consacrer, je mettrai l’accent sur la pensée du « pensif » qu’est Paradis. Un « pensif » comme l’était Jacques Brault (un extrait d’Au fond du jardin est mis en exergue dans le recueil de Paradis). Dans Au bout du chemin, collectif de lettres posthumes adressées à feu Jacques Brault, Robert Melançon parle de « la rigueur sans effort ni raideur de ton cheminement comme poète et prosateur et, j’ose le dire, penseur, bien que tu aies récusé, je ne sais plus où, ce terme auquel tu préférais celui de pensif. » De nombreux liens unissent le travail de Paradis à celui de Brault.

J’aborderai dans ce futur article non seulement la pensée de l’auteur d’Écrire son nom dans la poussière, mais aussi la tendresse des sentiments qui parcoure ce recueil où le poète dit son amour pour les siens, sa mère bien entendu, son père également et ses enfants. Je tâcherai de montrer en quoi l’auteur n’a pas tort de déclarer que « La vie est un poème très simple », mais que cette simplicité n’est pas donnée, qu’il faut la mériter, cheminer longuement afin de l’accueillir, ne serait-ce que partiellement, à la faveur d’un bref moment d’éternité passagère.

Jonathan Lamy : PEAU MANIFESTE : Poésie : Éditions du Noroît : Montréal : 2024 : 91 p. 

Si l’amalgame présent dans le titre est d’emblée intrigant, le rapport entre peau et manifeste ne pouvant être immédiatement saisi, c’est bientôt sans équivoque aucune qu’on verra les corps se mettre à nu afin d’entreprendre un combat éminemment politique.

Le livre commence quasiment à la manière d’un conte : « un jour un corps / est venu au monde / pour que le monde / prenne corps ». Il faudra s’y faire, et c’est là plutôt une trouvaille, le mot « corps » sera abondamment répété tout au long du recueil, ainsi que le mot « peau ». Ces répétitions ne marquent en rien une faiblesse dans l’art du poète, mais bien au contraire une toute discrète et sobre puissance. Chaque page nous frappe par son éloquente concision. Rares sont les poètes qui à ce point évitent le piège des rhétoriques les plus faciles. Nulle logorrhée, aucune enflure verbale ; les métaphores et autres grandes figures sont en berne ; la parole est à fleur de peau, aussi dénudée d’artifices que les corps de Lamy le sont de vêtements.

Poèmes tous plus concis les uns que les autres. Les plus longs comptent moins d’une vingtaine de vers. Ceux-ci pour la plupart sont minimalistes. Parfois un seul mot occupe l’entièreté du vers. Rien qui appartienne à l’ordre des majestueux alexandrins. Le moins ici exprime toujours le plus. En optant pour l’atténuation, Lamy donne la parole au corps.

Cela pourrait paraître curieux, mais il semble que le corps se soit désormais substitué à l’âme ou à l’esprit. L’aura qui à la manière d’une sainte auréole entourait ces mots s’est envolée. Désormais le mot « corps » suffit. L’immanence en prenant le relais de la transcendance offre au corps la primauté de l’instant présent. C’est dans la matérialité de la Terre que dès maintenant s’entreprend une lutte visant à instaurer non pas un paradis éthéré, mais bien, ici même, une société plus juste et équitable. La fin du recueil explicite clairement ce programme.

Les poèmes l’auront amplement illustré : le corps nu est une arme des plus puissantes. Grâce à la nudité qui leur colle à la peau, les infortunés de notre bas monde peuvent dans leur extrême vulnérabilité écrire de nouvelles pages et ce faisant, changer le monde et le cours de l’histoire : « certains écrivent des slogans / sur leur peau ».  La peau nue est une arme, non pas ici une arme de séduction massive, mais bien plutôt un moyen efficace pour dénoncer, pour revendiquer. Chez qui n’a rien d’autre pour se défendre, « le corps nu / risque sa peau ».

Les poèmes de Lamy sont percutants. Bien que la quête esthétique semble secondaire chez lui, ils sont exemplaires dans leur brièveté ; finement ciselés, ils manifestent une grande maîtrise, un remarquable savoir-faire. Par ailleurs, la simplicité des vers restreint l’intellectualisation du propos, le concrétise loin de toute forme d’abstraction et de conceptualisation. De nombreux poèmes séduisent par leur inventivité, leur légère fantaisie. Je songe, par exemple, à une courte série de poèmes où sont évoquées les célèbres académies de certains grands peintres. Les femmes nues présentes dans les toiles de « courbet », de « goya », de « modigliani » et enfin de « manet » ont l’insigne honneur de se voir identifiées, nommées, alors que l’histoire a tendance à les laisser pour compte. De plus, et cela est significatif, leurs noms sont les seuls du recueil à être écrits avec des majuscules : « adam » et « ève » en sont privés, de même que « dieu » et « jésus ».  Est-ce là caprice d’auteur ? Évidemment, non. Cela sert le propos. On n’a pour s’en convaincre qu’à lire ce petit livre. Sa cohérence est grande et rien n’y est gratuit. On y découvre des merveilles, des poèmes intelligents et sensibles.

tout corps sent bon
est bien tel qu’il est
rescapé

avec ses pluies
ses duvets

ce qui rameute
et réconcilie

le corps
avec sa peau
manifeste

Si la peau « manifeste », les poèmes de Lamy en font tout autant. Ils revendiquent sans emphase, mais sans se refuser à un certain lyrisme, lequel, quoique fermement tenu en laisse, atteint son paroxysme dans les poèmes de la fin. Quelques vers y font alors montre d’un certain prosélytisme.

plongeons tête première
dans la colère donnons-nous
toutes les permissions 

lançons chaque morceau 
de linge dans le mur
toutes les peaux 
faites du même vent

nos corps à offrir
le monde à dire 
à redire nu

**

nos corps sont
inébranlables 

nos corps seront
toujours avec nous

nos corps
ne nous oublient pas

nous n’aurons jamais fini
d’être de meilleurs
corps humains

Vicki Laforce : Murmurer le nom des choses : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2024 : 82 pages

Comme bien d’autres recueils, ce livre de poésie s’ouvre sur des exergues. Leur fonction évidemment étant d’éclairer la piste, d’annoncer une thématique, de sonner l’hallali en indiquant ce qui fera l’objet d’une quête. Ces citations sont ici au nombre de deux. La première est empruntée à Henri Michaux. Elle se lit comme suit : « Qui a rejeté son démon nous importune avec ses anges. » La seconde est signée Emily Dickinson : J’habite le Possible / maison plus belle que la Prose / aux croisées plus nombreuses / aux portes plus hautes ».

Retenons les anges et le démon de Michaux. Des vers de Dickinson retenons l’idée d’une maison associée au Possible. Avec une majuscule, le mot « Possible » se hisse au-dessus de l’impossible et semble apte à le réaliser, bref à faire advenir le désir, à réaliser l’utopie.

Avec ces citations, nous voici d’emblée projetés dans un univers transcendant la réalité brute et immédiate. Les anges et le démon n’appartiennent pas au monde visible, à la concrétude de l’existence telle que nous la menons entre les quatre murs étroits de nos maisons. La prose a beau être rehaussée également par une majuscule, c’est là peut-être un moyen destiné à souligner sa métaphorisation, de sorte que le mot prose ici en vient à exprimer non point une forme de langage, mais bien plutôt ce qui est de l’ordre du prosaïque, de la trivialité. Cette « maison plus belle que la Prose » ne saurait être faite de briques et de mortier, de poutres et de chevrons.

Dès l’ouverture du recueil, Vicki Laforce nous fait pénétrer dans la maison du poème, le poème chez elle, comme chez tant d’autres poètes, étant doté de facultés qui lui sont propres, liées à son autonomie, comme si en cédant l’initiative aux mots, un phénomène d’ordre métaphysique pouvait advenir grâce à son « action restreinte » (Mallarmé).  

Jean Yves Métellus signe la préface du recueil. Il y fait part d’un « procédé » de lecture. Il ne suggère pas de faire fi du titre du recueil, mais il propose d’y « pénétrer nu, dépouillé de toute certitude, afin d’entrer en symbiose avec le corps textuel. » Ce n’est qu’après avoir baigné dans les eaux du poème que « se révélera le titre dans sa plénitude. »

En regard des exergues, déjà le titre du recueil suggère une position d’où sont envisagées les « choses » du monde, lesquelles choses seront abordées dans le presque silence du murmure, peut-être le murmure du poème. Il est vrai que même si la poète à l’occasion fait référence à ses cris, ses poèmes n’ont rien de tonitruant ; ils sont plutôt brefs, déposés au sein de la blancheur, parfois composés de vers isolés les uns des autres, de telle sorte qu’entre ceux-ci les liens semblent absents, et devant alors être esquissés par le lecteur et la lectrice à qui cette tâche incombe, si tant est qu’ils désirent se plier à cette collaboration où les forces de l’imagination forcément sont requises.

Ces poèmes juxtaposent les uns à la suite des autres des vers, des distiques, rarement des tercets. Ces vers s’épanouissent de manière à proposer des significations variables, au gré de la lecture de qui remplit, si l’on peut dire, les blancs, comble les ellipses, en tâchant de lire entre les lignes. L’écriture ici se conforme à une esthétique favorisant une forme de poésie ouverte faite d’effluves de sens et de suggestions. C’est là un dispositif dont le lecteur use à sa guise. Valéry le rappelait :    « … il n’y a pas de vrai sens d’un texte. Pas d’autorité de l’auteur. Quoi qu’il ait voulu dire, il a écrit ce qu’il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise et selon ses moyens: il n’est pas sûr que le constructeur en use mieux qu’un autre. »

Je veux moins me « servir » des poèmes de Vicki Laforce que tenter de les décrire, de cerner leur propos et leur manière. Je viens d’indiquer, ce me semble, quelques-unes de leurs particularités. Leur brièveté et la présence d’ellipses contribuant à leur polysémie. Prenons le poème liminaire du recueil.

guide-moi vers l’inexorable descente
la neige des anges

c’est elle qui brûle

Outre l’antithèse (froid de la neige : chaleur de la brûlure), on remarque la présence d’un interlocuteur (son identité pour l’instant nous est inconnue), des anges apparaissent également dans ce court poème. À première vue, lors d’une première lecture, tout paraît plutôt mystérieux. Le sens des paroles nous échappe. Il faudra s’aventurer plus avant dans la lecture pour devenir alors conscient des liens unissant ces vers entre eux et surtout au reste du recueil. Le verbe « guider » aura partie liée à une quête, à un cheminement. La « descente » elle aussi participera de ce mouvement. La neige tombe du ciel, ainsi que les anges. Sa chute fait éprouver de la douleur. Mais au départ, au moment de notre premier contact avec ce poème, les mots ne sont pas encore chargés de tout le poids que leur conférera rétrospectivement le reste de l’ouvrage. Car, oui, en effet, nous retrouverons le ciel, la chute des anges et la souffrance qu’engendre le feu. Un personnage aussi occupera la scène. Il est bon de mentionner que le recueil est dédié « Aux amoureux qui rêvent de regarder le soleil en face. » Nous découvrons à travers le récit fragmenté de cet ouvrage une histoire d’amour. On pourra croire que celui à qui s’adresse le poème initial est un compagnon de vie, un être humain. On pourra aussi penser, ne serait-ce que par moments, que ce compagnon est d’une nature moins humaine que surnaturelle. Cet autre, la poète en viendra à lui adresser la parole en ces termes : « toi, cet angelot // désaxé ». Il s’agirait alors d’un ange sorti de son axe (ange déchu de « l’inexorable descente) ou d’un amoureux en proie à quelque folie.  

les ailes se font plus étroites
à la merci des étoiles

mon pays est sans frontière
rois et siècles s’y confondent

la folie est un textile sans architecture

sans poutre, la maison
devient absolue

Ce poème donne un bon exemple de l’écriture elliptique à laquelle je faisais mention. Je le cite en raison des ailes devenues plus étroites, sans doute celles des anges qui à plusieurs reprises se manifestent dans le recueil. Surtout, on le voit, ce poème en est un d’ouverture, il manifeste une attitude d’affranchissement, d’élargissement de l’être (son pays est désormais sans frontière), la maison y « devient absolue ». Plus loin, au début d’un poème qui rappelle « la descente inexorable » (« mon corps tombe), nous lisons que « le ciel s’est ouvert pour nous ». Ce nous englobe-t-il l’angelot désaxé et le « je » du poème ou renvoie-t-il à une plus grande fratrie ? Seule certitude, une histoire d’amour aura été racontée.

je te ferai de mes mots
voiliers, drakkars

j’y serai libre et altière

pays des morts, alphabet
des romantiques chues

serai l’échappée des galères
ramant jusqu’à toi

Parallèlement à cette histoire d’amour, une autre se joue toute aussi essentielle. Elle est relative à une chasse spirituelle (Rimbaud), à une quête mystique ou post-mystique, quête au moyen de laquelle est entrepris un dégagement, un atterrissage, un retour à « la réalité rugueuse à étreindre » (Rimbaud). La poète aura souffert. Un poème le dit grâce à des images fortes.

le bâillement de la guillotine
sur ma nuque

je suis laissée seule
vérité sèche

dans un panier de têtes 

La poète aura entrepris de se ressaisir, de s’affranchir (« libre et altière »), de se défaire, peut-on croire, des chaînes du ciel. C’est là une interprétation sans doute contestable. Néanmoins, après une « croix tombée » et « des lieux qu’il vaut mieux fuir » ; après avoir « failli / ne plus parler au vent / murmurer le nom des choses », la poète qui « au pays de l’enfance / [aimait] croire », la poète maintenant « brûlée vive » évoque « une maison dans l’éternel ». Très clairement, elle manifeste l’intention d’habiter désormais « un nid / près du sol ». Pour humble que puisse être un tel nid, correspond-il à ce que la poète dans un poème suivant appellera « une cabane d’or / pour le royaume » ? Ce sera en tout cas sa « nouvelle demeure » et contrairement à celle des anges, cette demeure sera faite de « flammes et de sang ».

Le dernier poème témoigne d’une traversée, d’un accomplissement. La « descente inexorable » a bel et bien eu lieu. Les anges ont quitté le ciel. Les voici parvenus sur le sol. À tout le moins, c’est là que réside désormais la poète.

l’éternité s’allonge, se parfume de fruits
portant la saveur d’un exi

qui a pris fin, pris terre
presqu’île

Fernand Ouellette : Vers l’embellie : Article paru dans le magazine Nuit blanche.

Il y a deux ans paraissait à La Grenouillère le recueil Vers L’embellie de Fernand Ouellette. On peut lire dans le numéro 171 du magazine Nuit blanche l’article que je lui ai consacré. Voici le lien.

Enfin ! J’éprouve des difficultés avec ce lien. Pour l’instant, rendez-vous sur le site du magazine. Je vous reviendrai sous peu. Merci.

https://nuitblanche.com/article/2023/07/fernand-ouellette-en-route-vers-lembellie

Jacques Brault : Au bout du chemin : Lettres à Jacques Brault : Collectif d’auteurs sous la direction de Antoine Boisclair, Jean-François Bourgeault, Thomas Maingy : Éditions du Boréal : 2024 : 198 pages

Il semblerait qu’on ne sache plus compter. Là où je vois 198 pages, Babelio en compte 140, Les Libraires parle d’un ouvrage de 240 pages, Le Devoir en accord avec l’éditeur indique qu’il s’agit d’un livre de 200 pages. C’est là un détail. Disons que les deux pages que je ne vois nulle part sont signées par l’absent, elles font entendre son silence.

Jacques Brault n’est plus de ce monde. Il nous a quittés à l’automne 2022. Preuve qu’il n’est parti très loin, une vingtaine de lettres lui sont ici adressées. C’est un mystère que nul n’a vraiment besoin d’éclairer, les morts, surtout ceux qu’on a beaucoup aimés, restent longtemps parmi nous. À l’oreille de Michel Biron, le poète d’À jamais murmure en souriant qu’il n’est « pas beaucoup plus absent qu’avant. »

Jacques Brault, le solitaire, était entouré de nombreux compagnons. Il l’est encore. Des amis, des collègues, fidèles lecteurs et lectrices de son œuvre, témoignent ici de l’importance qu’il avait et qu’il a toujours à leurs yeux. Dans sa lettre, Robert Melançon rappelle un mot d’Emmanuelle, la fille du poète. Lors de la cérémonie d’hommage organisée, je ne dirai pas en son honneur, ce mot ayant un caractère trop solennel pour convenir à un poète si discret, soulignant le caractère amical des liens unissant son père à chacun des invités présents, Emmanuelle avait déclaré que : « Chacun avait son Jacques. » C’est dire une proximité, souvent physique, celle du tête-à-tête dans les couloirs de l’université ou les studios de Radio-Canada, mais due parfois uniquement au pouvoir des mots du poète, à leur lecture dans l’intimité du foyer, sans que jamais l’on ait réellement fait la rencontre du poète. Chacun et chacune peuvent désormais être en présence de Jacques Brault, non seulement en lisant ses œuvres, mais aussi en le découvrant ici dans les lettres qui par-delà la mort lui sont adressées. L’ensemble de ces lettres posthumes offre pour ainsi dire un visage multiple du poète. Ce sont des portraits. Et comme s’ils étaient réalisés par différents artistes, tous ces portraits donnent aussi à voir la main de qui les réalise. C’est Brault, vu tantôt par qui l’a côtoyé de près, un Gilles Archambault, un Robert Melançon, un Pierre Nepveu. C’est encore un autre Brault, porté cette fois par la rumeur de sa modeste célébrité (« tenant, nous dit l’avant-propos, à bonne distance les trompettes de la renommée »), mais tout de même sommité auréolée, tel que le rappelle Catherine Morency : « Votre persona, en ces murs (elle parle des murs de l’Université de Montréal où le maître avait professé durant de longues années), faisait figure de demi-dieu, et quiconque l’évoquait avait intérêt à la convoquer sous un manteau de gloire. »

Sarah-Louise Pelletier-Morin, elle, entreprend d’écrire une lettre à Jacques Brault alors qu’il est toujours vivant. Nous sommes en 2017. Elle n’y parvient pas. La grandiloquence des mots qu’elle jette sur le papier lui « paraît irrecevable pour l’humble personnage » qu’est le poète à qui elle destine sa déclaration d’admiration. Elle choisira « de cultiver [son] admiration en silence. » Dans sa lettre, l’écrivaine exprime le sentiment de la communauté anonyme des lecteurs et lectrices de Jacques Brault.  Elle rappelle que : « C’est une étrange sensation que de se sentir accompagné par quelqu’un, par une pensée, sans que cet autre ait aucune idée de notre existence. »

Mais, amis et proches sont eux aussi conviés à découvrir en l’auteur un autre homme que celui qu’il était dans la vie de tous les jours. Un autre lui-même, puisque chemin faisant, écrire le révélait à lui-même et nous le révèle encore toujours changeant. Louise Dupré s’intéresse à la question de l’identité. Elle écrit au poète : « Ce qui vous intéressait, c’est l’intime, au sens d’intimus, ce qu’il y a de plus profond en soi, ce qui tout à coup refait surface et nous déconcerte, prend possession du je de la poésie. » Yves Laroche, pour sa part, rappelle que François Dumont dans sa présentation des œuvres complètes parle d’une identité qui chez lui est «  de plus en plus considérée comme une question plutôt que comme une affirmation ». Comme d’autres, Louise Dupré en vient à évoquer le « dépouillement de l’écriture » de Brault.

C’est notoire, à l’instar d’un Verlaine, Brault avait depuis longtemps tordu son cou à l’éloquence. Comme plusieurs, Catherine Morency aura pris exemple sur lui : « chaque fois que j’écris un poème, je façonne l’expression la plus dépouillée de l’expérience que je cherche à traduire. » Isabelle Arseneau, qui incline à croire que Brault était un poète médiéval, parle de son « refus de l’éloquence », de sa résistance à la « tentation du poétisme ». Paul Bélanger, son éditeur au Noroît, évoque le « lyrisme discret » de son ami : « le seul langage possible vient d’un dépouillement, non pas tant par un effet rhétorique que par un éloignement de soi cherchant à entendre ce qui résonne dans la caverne de l’être. » Sur le chapitre de l’éloquence, tous sont unanimes. Michel Biron apporte les précisions suivantes : « vous n’aimiez pas l’éloquence, celle qui se prend au sérieux, y compris les grands airs torturés des poètes de l’indicible, cette éloquence pétrifiée. »

Un Philippe Jaccottet fuyait tout autant que Brault la grandiloquence, les grandes pompes du discours. Antoine Boisclair fait le lien entre les deux poètes. Jaccottet, lui écrit-il : « votre cousin européen ». Le Québécois était à ses yeux un « indécrottable poète élégiaque » pratiquant « l’art de la concision ». L’œuvre de Brault est selon lui hanté par « la tentation du mutisme ». Melançon me paraît du même avis. Dans sa lettre, il parle de la voix de son ami : « ta voix préservée dans quelques phrases que l’oubli n’a pas effacées ». Il met la main sur une lettre de Jacques, « brève, mais porteuse de tant de présence en peu de mots ». Son texte intitulé « Lettre sur l’amitié » réanime la présence de Brault. On voit les deux amis à table dans les petits restaurants proches de l’université. On devine leur tranquille, amicale et savante conversation, leurs propos sur la poésie. Surtout, on fait en quelques pages une incursion dans le monde de Jacques Brault. Melançon retrace son parcours, s’arrête aux étapes les plus marquantes.

Vraiment, toutes ces lettres offrent de bien vivants portraits du disparu. André Major aborde dans « Un ‘‘Congé’’ salutaire » l’aspect un temps politique de l’engagement littéraire de Brault. Alors que « la majorité de nos écrivains se croyaient tenus de militer pour rien de moins que le salut de la nation », Brault s’était retiré de l’espace public.

Avec Denise Brassard et François Dumont, dans un texte fouillé chez la première et ludique chez le second, nous apprenons d’autres choses encore sur l’œuvre de Brault. Tout en offrant des portraits de l’homme, leur contribution éclaire l’œuvre. Denise Brassard a été une étudiante de Jacques Brault, elle le représente sous les traits d’un « professeur d’enfance ». Elle souligne sa générosité. Elle le dépeint en faisant des liens entre sa vie et ses œuvres, notamment Agonie et La poussière du chemin : « Il semble y avoir un lien, un peu mystérieux et cependant opératoire, entre la mort de l’oiseau, l’orphisme et le souvenir de la petite voisine » ; cette petite voisine, « amour d’une vie » peut-on lire dans La poussière du chemin, ressurgit en effet dans Agonie.

Avec « Vingt-six lettres », celles de l’alphabet, François Dumont propose un portrait amène du poète. Nous voici au plus près de l’homme et de l’œuvre. Je rappelle que nous devons à Dumont l’édition de l’ensemble de l’œuvre de Brault, au sujet de laquelle Melançon écrit à Brault : « Je relis tes livres dans la belle édition de tes Œuvres qu’a publiée François Dumont. C’est à tous égards une édition de lecture, qui laisse respirer ton œuvre. […] Les Presses de l’Université de Montréal ont fait du beau travail. Cette édition rend manifestes l’ampleur et la cohérence de ton œuvre, la rigueur sans effort ni raideur de ton cheminement comme poète et prosateur et, j’ose le dire, penseur, bien que tu aies récusé, je ne sais plus où, ce terme auquel tu préférais celui de pensif. »

L’homme, son « sourire joueur », son « humilité naturelle », François Dumont nous le montre au naturel. Il ne l’a fréquenté que dans les dernières années de sa vie alors qu’il travaillait à l’édition de ses œuvres. Le vieux poète collaborait à ce travail avec un « détachement à la fois amusé et bienveillant ». On ne sera pas étonné de voir que la première lettre de l’abécédaire de Dumont s’ouvre sur le mot Amitié. L’abécédaire s’arrête aussi au bricolage, « une façon de rendre à la forme son importance sans pour autant la glorifier. » Avec le mot « Épistolaire », il est question du « genre par excellence », dixit Brault, puisqu’écrire selon lui, c’est d’abord « écrire à quelqu’un », en toute amitié pourrait-on ajouter. Dumont approuve, mais note toutefois que « la poésie était plutôt le genre qui rassemblait » tous les écrits de Brault. « Mais, poursuit-il, vous n’aimiez pas les poèmes qui ne renvoient qu’à eux-mêmes. Comme c’est le cas pour bien des poètes, votre amour de la poésie reposait sur sa critique ; or, contre la prétention de la Poésie, l’humble lettre est sans doute l’antidote par excellence. »

Jean-François Bourgeault, Thomas Mainguy ainsi qu’Antoine Boisclair sont les instigateurs de ce bel ouvrage. Sur la quatrième de couverture, nos trois amis énoncent le souhait suivant : « On peut croire que ces lettres furtives, selon le désir testamentaire que Brault lui-même énonçait dans un poème d’Au bras des ombres, ‘‘feront une lecture légère’’ à la libellule qu’il est peut-être devenu. »

Je tiens avant de l’oublier à souligner le caractère très vivant de ce beau florilège de lettres. On réservera évidemment à l’œuvre de Brault, et c’est déjà fait, des études fort sérieuses, très savantes, du genre qu’affectionnent les grands connaisseurs, les spécialistes. Oui, assurément. Mais ici, bien qu’on en apprenne beaucoup sur cette œuvre, c’est un peu à la manière de Brault lui-même qu’on chemine dans ses jardins. Quelqu’un dans une des lettres parle du caractère quasi familier de l’approche critique et théorique de Brault. Intelligence amicale. Michel Biron mentionne que Brault écrit « sur des écrivains qui sont comme des frères et des sœurs de sang », qu’il s’interdit de jouer au maître : « Vous étiez plutôt au service des œuvres que vous commentiez, et ce n’était jamais de l’admiration béate ni de l’érudition pure : vous vouliez partager calmement la beauté des mots d’autrui, au risque de vous effacer du tableau. » Tous et toutes dans ce recueil de lettres procèdent à la manière de Brault telle que décrite par Biron. En cela, nous avons affaire à des textes qui s’adressent à un public élargi, celui bien entendu constitué principalement par ceux et celles qui s’intéressent à la poésie. Ils y découvriront ou redécouvriront Jacques Brault. Cela, je tenais à le mentionner. Oui, voici bel et bien ce qu’on peut appeler une « lecture légère ». À lire toutes ces lettres, on éprouvera assurément beaucoup de plaisir. Cela devait être dit.

Au tournant du siècle, un jeune esprit, voguant sur les eaux troubles de sa conscience, en proie aux ombres terrifiantes des vérités les plus sombres, n’en avait que pour les gouffres. Tel un Antonin Artaud, il rêvait de « choisir le domaine de la douleur et de l’ombre », de « [se] vautrer dans la grandiloquence pour magnifier [sa] souffrance de vivre ». Ce jeune écrivain se nomme Jean-François Bourgeault. Chez Brault, les « quenouilles éclatées », l’« odeur de sapin » « que le profond de la forêt murmure » ne pouvaient que le laisser sur sa faim. Artaud emportait son adhésion. Bourgeault avoue en toute franchise que Brault souffrait de la comparaison. Mais il y a un « mais ». Bourgeault bientôt se ravisera. Un Brault qui dans toute son œuvre prend le soin de bien regarder ce que personne ne regarde vraiment, ce que personne ne prend le temps de regarder a produit une œuvre qui, à première vue, semble aussi « invisible », je veux dire aussi peu remarquable qu’une quenouille éclatée, qu’un petit moineau. Or, il faut regarder de plus près. Yves Laroche en fait la remarque, Brault adopte « la posture de l’apprenti, celle de l’enfant, qui pose sur le quotidien un regard premier, le rendant ainsi merveilleux. » Melançon : « Il fallait se promener avec toi sur un chemin de campagne pour le comprendre aussitôt : tu aimais tes semblables et tout autant les animaux, les arbres, les herbes, ‘‘les pierres même’’, t’ai-je un jour entendu dire alors que nous marchions sur une plage du lac Champlain. »

« Dormez mystères », ainsi s’intitule la lettre que Bourgeault adresse à celui qui, avec d’autres bien entendu, lui a ouvert les yeux, lui a appris à regarder l’apparemment insignifiant. Comme aimait à le dire un Gilles Marcotte, « c’est un peu plus compliqué. » Bourgeault explique sa démarche, la met en lien avec les découvertes qu’il fait en parcourant les œuvres de Brault. Il n’avait pas tout compris, pas compris, écrit-il « à quel point l’ouragan de silence que vous aviez déchaîné mettait en pièces toutes mes certitudes et me donnerait dorénavant pour seule patrie une vie nocturne émaillée de splendeurs modestes. » Et plus loin : « je n’avais pas compris à quel point vous m’aviez engagé, le plus doucement du monde, sans cris ni plaintes, sur la voie d’une dévastation irrémédiable — la seule « contre laquelle l’expérience d’une beauté improbable pourrait parfois surgir tout en s’y appuyant, comme une planche s’appuie contre un mur. » Et finalement, il en vient à « comprendre pourquoi, depuis si longtemps, votre poésie avait pour moi partie liée avec la berceuse. »

Manguy, l’auteur des remarquables Crépuscules admirables et de L’œil dormant, rappelle ici avec à propos que l’œuvre de Brault « manifeste l’intimité des vivants et des morts ». Il invite son vieil ami à faire une promenade dans le village de son enfance. Les choses ont bien changé : « les épouvantails d’alors ont fait place à un nouveau peuple immobile, celui des agents d’immeubles, tous crucifiés à des sourires plus rigides que le bois. » Les « vieux jardins d’Ahuntsic » ont disparu. C’est l’occasion pour Manguy de nous faire entrer dans l’univers de Jacques Brault, dans ses livres où se retrouvent des épouvantails et où il est parfois question d’identité : « […] vous avez embrassé comme à rebours la vocation subjective de la poésie, […] en tâchant d’arriver à vous-même en passant par les autres, ou mieux, en les laissant vous traverser et vous débarbouiller l’intérieur. Quand l’étranger renvoie l’image de notre propre figure et quand le moi retrouve, dans son ultime retranchement, un début d’altérité, on se met à rêver au visage commun des êtres et des choses, on le cherche dans ses métamorphoses, un peu comme on suit des yeux une nue d’étourneaux. Vous comptiez, pour en percer l’identité, ici sur la lueur d’un vers, là sur l’ombre d’un mot subtilisé à l’un de vos compagnons de papier. »

Tout comme Melançon et Nathalie Watteney, Yves Laroche nous rappelle que le poète était aussi un artisan, un artiste visuel. Il parle de ses dessins, de ses « barbouillages » et « griffonages » de ses illustrations, lavis et encres accompagnant ses livres, de ses collaborations avec François Hébert. Ses œuvres ne sont pas figuratives ou abstraites, elles appartiennent à ce qu’il conviendrait d’appeler, à la suite de Nicolas de Staël, de la « figuration transfigurée ». Contrairement à ce qu’aimait à dire un Gilles Marcotte, c’est beaucoup plus simple que ça. Avec ces diverses illustrations, on retombe plutôt en enfance. Laroche pense qu’une « quête de l’enfance » traverse l’œuvre de Brault.

Dans Au bout du chemin, les lettres se suivent en adoptant l’ordre alphabétique des noms des auteurs et autrices : en employant ce mot, autrice, Pierre Nepveu esquissera un léger sourire : « j’emploie volontairement ce terme que tu réprouvais ». On suit l’ordre alphabétique, mais pas tout à fait. Faisant exception à la règle de la succession par ordre alphabétique, c’est la fille du poète qui ouvre le bal. Gilles Archambault et les autres viendront après elle.

Emmanuelle Brault mentionne l’importance du silence dans l’œuvre de son père. Cette œuvre, dit-elle, est caractérisée par une « écriture inclusive », elle constitue un véritable « acte de communication ». Là où sa collaboration paraît ici tout à fait exceptionnelle, c’est bien sûr dans la proximité qu’elle a avec celui qu’elle appelle « papa ». « Papa très cher, » ainsi s’ouvre sa lettre. Avec Emmanuelle, nous ne faisons pas qu’entrer dans l’œuvre, nous entrons dans le bureau du poète, dans sa vie, dans son intimité. Il est le papa avec qui on partage les silences de la lecture, avec qui on joue aux échecs et se balade dans les forêts et les champs. « Chacun avait son Jacques. » Mais, Jacques bien entendu était le papa d’Emmanuelle, de personne d’autre. Elle seule l’appelait « papa ».

Gilles Archambault était également un proche, collègue à la radio et collaborateur régulier de la revue Liberté. L’amitié des deux hommes, tous deux issus d’un milieu populaire (ce qui les rapprochait), remontait au milieu des années 1950, alors qu’ils étudiaient à l’Université de Montréal. Plus tard, devenu réalisateur à Radio-Canada, Archambault fera appel à son ami : « Jacques réussissait comme personne à parler des livres et de leurs auteurs, et ce, sans recours aux formulations absconses dont l’époque se régalait. » Archambault, par moments, semble sur le point de révéler des secrets. Il se retient. Inutile d’en dire davantage ; on aura compris que Brault comme tout au chacun aura connu des heures sombres. Nepveu parlera dans sa lettre de « dégradation », se confessant, j’y reviendrai, d’être lui aussi, chemin faisant, descendu bien bas dans l’en dessous. Il y a l’en dessous, et il y a l’admirable. Le désespoir, mais aussi une propension à entretenir au fond de soi quelque lueur, souvent comme on en voit chez certains croyants. « Était-il demeuré jusqu’à la fin le croyant qu’il avait été ? » Archambault se souvient de l’avoir vu communier aux funérailles de Claude Mathieu. Et il ajoute : « J’ai toujours voulu avant tout que cet homme qu’habitait une si profonde tendresse souffre le moins possible. »

Biron fait écho à cette croyance : « Dans l’aventure folle du langage, vous vous arrêtez avant que ça devienne une manière de religion — on en a assez donné de ce côté, direz-vous tout en restant profondément croyant. »

Avec « L’inentamable », la lettre que Vincent Lambert adresse au défunt, un éclairage sur cette question nous est donné. À la faveur d’une entrevue refaisant surface à l’occasion du décès du poète, Lambert est amené à découvrir un aspect de Brault qui lui était inconnu. Il conviendrait de citer tout ce que Lambert rapporte de cet entretien accordé à Wilfrid Lemoine dans le cadre de l’émission « Rencontres ». Nous sommes en 1977. Brault est alors au début de la quarantaine. Il est un homme mûr. Il ne parle pas à travers son chapeau. Il pèse ses mots. D’ailleurs, il les a toujours pesés, afin de leur donner toute la légèreté convenant à leur envol, afin qu’ils rejoignent les autres. « Pour moi être écrivain, ou écrire, plutôt, c’était essayer de trouver un début de chemin vers un secret que je pressentais, que je pressens encore, et qui est tout à fait en dehors de la littérature, de l’art, que moi parfois j’appelle la poésie, ou que parfois j’appelle le fondamental, ce qui nous fonde vraiment dans l’être, ce qui fait que l’on est, non seulement que l’on est ce que l’on est, mais que l’on existe. Et donc, c’est quelque chose, il faut le dire, de l’ordre du spirituel, mais incarné, enraciné dans la matière. »

La conservation se poursuit. Vincent Lambert en cite d’autres extraits : « Je pense que ce qui nous relie tous profondément, c’est cette espèce de façon de se figurer ce que l’on appelle, d’un seul mot (ce qui fait encore problème), Dieu.

Voilà un aperçu. À la parole ici redonnée à Brault s’ajoute bien entendu celle de Lambert. Il historicise, met les propos et l’œuvre de Brault en perspective.

Je ne peux aborder le témoignage de Pierre Nepveu qu’avec circonspection, ou plutôt de manière à respecter son caractère extrêmement personnel. Si l’ensemble des lettres qui sont ici rassemblées témoigne du travail et de la pensée de Jacques Brault, la lettre de Nepveu s’en distingue par son caractère justement très personnel, comme s’il s’agissait d’une vraie lettre, celle que Nepveu aurait écrite à l’abri des regards d’autrui, qu’il aurait fait parvenir à son ami ou qu’il eût souhaité lui écrire de son vivant, lettre comparable, qui sait ? à toutes les autres qu’au fil des ans il a pu lui envoyer. Quand je parle d’une vraie lettre, je réfère au type de lettre qu’on écrit non pour dire à l’autre ce qu’il sait déjà de lui-même, mais bien, quoique souvent l’on prenne soin de l’interroger au sujet ce qu’il lui advient, pour lui donner des nouvelles de ce qui nous arrive, pour lui dire le fond de notre pensée, lui communiquer nos idées, lui dévoiler nos propres sentiments. Tout se passe ici comme si Nepveu avait totalement ignoré qu’on lui demandait en quelque sorte de jouer un jeu, un jeu sérieux s’entend, mais un jeu tout de même, un jeu destiné à braquer les projecteurs sur l’absent, à le rendre à nouveau présent en offrant un point de vue personnel sur son œuvre ou l’un de ses aspects. Ce jeu littéraire, hautement pratiqué ici par ses pairs, Nepveu ne le joue pas. Il prend la proposition très au sérieux. Sa lettre posthume, il l’écrit comme les croyants parlent à Dieu, comme les vivants s’adressent à un autre vivant. Pour Pierre, Jacques est là, un peu comme s’il habitait encore à Saint-Armand ou Cowansville. Il lui écrit, je le répète, non pour ressasser à notre profit ce que nous savons déjà plus ou moins sur les livres de Brault, mais pour se livrer à lui en mettant son cœur à nu. Sa lettre est bouleversante. Tout comme Archambault qu’on voyait sur le point de lever les coins du voile sur les souffrances de son ami, Nepveu est proche de révéler ses propres secrets. Il ne le fait pas. Il se borne à évoquer « certains malheurs de ma vie personnelle dont il n’est plus utile de te reparler maintenant que tu n’es plus. »  Du reste, les deux hommes se comprenaient bien, se rejoignant sur plus d’un point, dont celui de la « dégradation ». « Sous les apparences du calme et parfois du détachement, tu n’écrivais pas ailleurs que dans cette blessure temporelle, dans cette perpétuelle dégradation que le temps nous inflige. » Le leitmotiv rencontré chez Bourgeault revient ici : « tu m’as appris » : « Tu m’as appris tout autre chose : que la poésie n’est ni un maquillage ni pour autant une complaisance dans la dégradation. »

Nepveu termine sa lettre en souhaitant l’embellie : « Je ne cherche pas en toi quelque consolation, je te dis simplement que je suis dans la déchirure et que te relire me fait espérer que ce consentement à la beauté est possible. Je ne te dirai jamais adieu. »

Si dans la douleur un ami peut compter sur un ami, il est des amitiés qui se vivent sur le mode de la légèreté. Une légèreté qui entre poètes ne saurait cependant pas exclure toute forme de gravité. François Hébert et Jacques Brault entretenaient des liens amicaux plutôt joyeux. C’est du moins ce que laisse entendre Nathalie Watteyne, la compagne de feu François Hébert. Dans leur amitié, la joie était présente bien que dans les œuvres où les deux artistes nouaient leurs écritures et leurs dessins il fût souvent question de la mort. Car dans la vie des deux hommes, la mort était plus que présente. Mais Nathalie parle des belles heures, des beaux moments d’amitié et de complicité personnelle et artistique que vivaient les deux hommes. Tout comme Emmanuelle au début de l’ouvrage, elle fait revivre Jacques dans le dernier tableau du livre. Grâce à elle, nous accompagnons non sans émotion le poète jusqu’aux portes de la mort. Elle et François lui rendent visite à l’hôpital. François lui offre un livre de Bobin « où il est question de dessin, d’herbe, de mort et d’éternité. »

Michel Leclerc : Tu disparaîtras en même temps que la mer : suivi de Ciels : Poésie : Noroît : 2025 : 96 pages

Cher Michel Leclerc,

Ce n’est pas là dans mes habitudes, mais une exigence aujourd’hui m’y pousse. J’écris publiquement une lettre personnelle à un auteur. Les circonstances m’y obligent. Nous vivons à l’échelle planétaire des heures bien sombres, j’en conviens, mais c’est plus petitement que la nuit jette sur nous un quasi-couvercle de cercueil. La littérature, la nôtre, la québécoise, se voit aujourd’hui mise en péril. Les médias se préoccupent peu de poésie. Les journaux lui réservent la part congrue ; revues et magazines vaillamment tentent de tenir le fort, quelques blogues font de même. Mais voilà, il me semble qu’on ne puisse pas se payer le luxe de perdre trop de plumes. Dans le magazine Nuit blanche, durant de nombreuses années, des livres d’ici et d’ailleurs ont été recensés ; de nombreux auteurs ont fait l’objet d’articles étoffés. Mais voilà, le présent est incertain, on ne sait trop si le magazine nous reviendra ou non. Cela est bien dommage.

Comme vous le savez sans doute, il m’est arrivé depuis deux ou trois ans de collaborer très régulièrement à ce magazine. Il permet aux ouvrages qui paraissent d’être commentés très peu de temps après leur arrivée en librairie. Parfois, la recension est contemporaine de la « vie active » du livre, encore en circulation. Eh bien, voilà, si tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, je parle candidement, le sort que je réserverais à votre livre verrait paraîtrait mon commentaire dans ce magazine dans les plus brefs délais, afin que lecteurs et lectrices soient avertis le plus tôt possible de l’importance de votre livre, de l’intérêt qu’il représente.

En matière de recensions, l’imprimé pèse davantage que le numérique. On peut sans doute lui accorder plus de crédibilité. Mais il faut battre le fer quand il encore chaud et c’est ce que je m’empresse de faire ici, quoique je suis convaincu que votre recueil est là pour durer, que sa vie ne saurait être passagère et qu’on prendra gravement plaisir à le lire pendant encore longtemps, car s’il est appelé un jour à disparaître, ce ne saurait être qu’en même temps que la mer, pas avant. Ah ! Je vous fais sourire. Tant mieux. Et tant qu’à sourire, je veux vous en donner une raison de plus. Sachez que la lettre que je vous écris aujourd’hui aura une suite. Si Nuit blanche, dont l’existence est aujourd’hui mise entre parenthèses, nous revient, j’entends bien soumettre à la rédaction une recension en bonne et due forme dans laquelle je ramasserai de manière plus compacte l’ensemble des propos que je veux ici même tenir. Sinon, je proposerai aux responsables de la revue Possibles un papier similaire. Pour l’heure, voici en gros mes premières impressions de lecture.

Je dis mes premières impressions, à vrai dire, ce sont davantage que des impressions et elles sont loin d’être premières. Je lis votre livre depuis quelque temps déjà. Je l’ai lu à maintes reprises et je le relirai. C’est là, n’est-ce pas, ce que l’on fait lorsqu’on est en présence d’une grande œuvre. Et puisque nous sommes ici entre nous, que nous avons tout notre temps et que les curieux et les curieuses qui liront cette lettre apprécient tout autant que vous et moi ce que l’on appelle une grande œuvre, plongeons-nous dans une des plus pages des Fleurs du mal. Une servante au grand cœur a fait écrire au poète des vers qui ne sont pas sans rapport avec ceux de votre très beau recueil.

LA SERVANTE AU GRAND CŒUR DONT VOUS ÉTIEZ JALOUSE

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil, je la voyais s’asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l’enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

La servante est ici l’âme pieuse dans le souvenir de qui se recueille le poète. Le poète nourrissait à son endroit une grande affection. Sa mère à qui il s’adresse ici était moins commode, moins facilement aimable, ce en quoi elle ressemble à la mère que vos poèmes font revivre sous nos yeux. Si je vous fais relire ce poème, bien entendu, c’est que sa thématique n’est pas étrangère à celle qu’on voit à l’œuvre dans les poèmes de Tu disparaîtras en même temps que la mer. C’est aussi, et peut-être surtout, parce que les qualités littéraires de ce recueil ne sont pas sans faire songer à la poésie d’un poète comme Baudelaire. Évidemment, cette parenté ne signifie pas une ressemblance à l’identique. Du temps a passé depuis la parution du recueil de Baudelaire. On ne saurait confondre vos poèmes avec les siens. Cependant, un trait commun demeure, il y a là plus d’un trait commun à vrai dire. Le principal a, je crois, affaire à une éthique du poème, à une conception et une pratique de la littérature où il s’agit d’établir la plus étroite correspondance qui soit entre le verbe et ce que l’on pourrait appeler la chair de sa substance. Je m’explique sans doute mal ; mes mots dans leur approximation laissent filtrer ma pensée, mais ne l’expriment pas de manière assez claire. Permettez-moi de prendre le temps de la développer.

Roger Caillois dans Approches de la poésie voyait à l’œuvre chez Saint-John Perse ce qu’il qualifiait d’image « juste », « irrécusable et qualitative ». Il déplorait qu’en poésie on pût rechercher, jusqu’à l’abus et en s’y complaisant, la production d’« images in-imaginables », en somme tirées par les cheveux, ininterprétables, polysémiques au point d’en perdre toutes véritables significations. Il y a lieu de parler avec Caillois d’un certain classicisme. Je pèse mes mots, mais tiens cependant à rappeler que par classicisme l’on entend toutes de sortes de choses, parfois contradictoires. Tenons-nous-en à Valéry, lequel avançait que le classicisme est un romantisme dompté. Pour ma part, je considère que sans ce puissant romantisme (on entend aussi avec ce terme toutes de sortes de choses, parfois contradictoires), sans ce puissant romantisme, à l’œuvre justement chez un Baudelaire qui a si bien su le dompter, le classicisme n’est qu’un enrobage resserré sur une absence de propos.

Pour en revenir à Caillois, je trouve chez vous des images parfaitement imaginables, tout à fait expressives et en tous points idoines au propos que vous tenez. Ce propos, je devrais ici l’évoquer au bénéfice des lecteurs et lectrices que je convie à notre conversation. Ils le découvriront par eux-mêmes, quoiqu’il me faille tout de même ici en donner un aperçu.

Le « tu » du titre renvoie à votre mère. Décédée quand ? Nous ne le saurons pas. Votre recueil n’est pas un récit, même si par endroits, dans quelques pièces de prose surtout, vous relatez des moments, des événements, par exemple l’enterrement de votre père, l’agonie de votre beau-frère. Eux ne sont pas les personnages principaux de votre recueil, ils s’effacent derrière la présence de votre mère et l’espèce de prière que vous lui adressez. Par espèce de prière, je veux dire bien entendu que par-delà la mort vous vous adressez à elle, secouant à l’occasion ses ossements, ses cendres non sans une certaine violence, qui est celle pourrait-on dire du dévoilement d’une vérité.

La vérité, c’est que votre mère n’était pas une femme facile, qu’il a fallu qu’elle meure pour commencer à être véritablement votre mère. Une mère en retard sur sa maternité. Une maternité qu’elle devra finalement à une ultime réconciliation : « J’étais ton fils dès ma naissance / tu fus ma mère le jour de ta mort. » C’est là le début du deuxième poème. À dire vrai, ce n’est qu’au terme du deuil, en tout cas seulement vers la toute fin du recueil (je ne parle pas ici de Ciels, la deuxième partie de l’ouvrage) que le fils sera parvenu à faire la paix en son âme. Sa parole intérieure, fêlée, sa pensée tout aussi troublée, ne connaîtront d’apaisement qu’en traversant l’épreuve des souvenirs ressassés et grâce aux discours adressés à l’absente.   

Dans l’article que je désire éventuellement consacrer à votre recueil, je devrai prendre le temps de m’arrêter à la souffrance de votre mère. Sa dureté comme une carapace se refermait sur une profonde sensibilité, sur des blessures intimes tenues secrètes. Je ne sais pas si vous avez déjà vu le chef-d’œuvre qu’a signé il y a longtemps de cela Michel Ocelot. Tiens ! Un autre Michel. Il s’agit d’un long métrage d’animation inspiré d’un conte africain. Il s’intitule Kirikou et la sorcière. Cette sorcière, très belle, est d’une incroyable méchanceté. Elle se montre impitoyable à l’endroit de son peuple. Sous le joug de cette reine, tous vivent des heures misérables. Pourquoi s’arrêter ici à cette sorcière ? C’est en raison de sa souffrance. Le petit Kirikou réalisera un exploit. Il parviendra à contourner tous les obstacles, gens armés défendant l’accès à cette reine maléfique, pour s’en approcher et lui retirer une épine qu’elle a dans le dos et qui, si mon souvenir est bon, la fait terriblement souffrir ou en tout cas est source de la haine viscérale qu’elle réserve à l’ensemble de ses sujets.

Une telle épine se trouvait à mon avis chez votre mère. Il aura fallu que vous parveniez à la lui retirer, en retirant celle qui en votre for intérieur sévissait et vous interdisait d’accéder enfin à l’amour maternel. Quoiqu’il en soit, l’amour, torturé dans les premières pages, apaisé dans les dernières, est partout présent dans la première suite de votre livre. On lui doit des pages touchantes, déchirantes, lyriques, fort émouvantes. L’amour n’y meurt jamais : « ta mort a tout emporté, hormis ce qui ne meurt jamais. Ne subsiste qu’un frémissement. Tu flottes dans ma mémoire comme un second tombeau où je te tiens compagnie, sans connaître l’insensé trépas. »

En terminant, après en avoir sommairement évoqué la substance, je veux revenir à ce qu’on pourrait appeler des questions de métier, ce fameux métier où l’on remet sans cesse son ouvrage. On parle ici de l’art de tisser les mots, de telle sorte qu’ils puissent résonner en parfaite concordance avec ce qui anime le poète, avec ce qu’il cherche à dire. La forme d’un ouvrage est « parfaite » quand elle est faite sur mesure, servant le propos et le rendant à l’exactitude de ses sens. Mon cher ami, vous n’êtes pas un puriste, un parnassien éblouissant revêtant de splendeurs superfétatoires une absence de propos. On vous voit ici habité par le sentiment et l’idée, œuvrant à même le langage afin de découvrir en l’inventant, de réaliser en l’extrayant de votre âme et de votre esprit, le poème qui au plus près exprime tout cela qui vous hante et vous agite.

Le mot sur votre page ne se déploie pas, évanescent, avec la légèreté d’un pétale que le vent de l’inspiration y déposerait gratuitement de manière hasardeuse. Il y a plutôt chez vous une certaine vitalité, une gravité de sens qui le plombe, faisant peser le mot de tout son poids de sens sur la compréhension qu’en a presque immédiatement le lecteur. Chez vous, tout s’accorde, tout concorde avec la gravité du sujet. Si l’on admire la qualité intrinsèque de vos poèmes, il faudrait mettre qualité au pluriel, si nous éblouissent ces qualités formelles, c’est en grande partie parce qu’elles n’éclipsent en rien votre propos, propos qu’au contraire elles magnifient.

J’aurais encore bien d’autres choses à dire au sujet de votre recueil. Je les dirai en temps et lieu. Pour l’heure, mon intention était d’annoncer aux lecteurs et lectrices de mon blogue la parution de votre dernier livre. On le trouve actuellement en librairie ; je crois venu le temps de s’y précipiter. Votre livre fait partie de la petite poignée d’ouvrages que contiendra ma valise si un jour je décide d’aller voir ailleurs si j’y suis. Blague. Il faut bien rire. Il faut surtout impérativement lire votre dernier recueil.  

Note de lecture de Pierre Perrin sur « Vierge folle ».

Pierre Perrin, écrivain français et artisan-directeur de la revue Possibles (Arbois, France : http://possibles3.free.fr ) réserve un accueil chaleureux à mon plus récent roman. Il me fait aussi l’honneur de réserver quelques pages du numéro 35 de sa revue à un choix de poèmes puisés dans « Traité de l’Incertain », « Carmen quadratum », « Varia » et « La fatigue de la haine », recueil qui paraîtra sous peu à La Grenouillère.

Daniel Guénette, Vierge folle, roman, Éditions de la Grenouillère, 2021, 248 pages, $

« L’art est un cercueil où sont enfouies nos joies et nos souffrances. »

Deux parties décomposent ce roman. La première est écrite à la première personne. Elle mériterait d’être intitulée : la possession ou l’envoûtement. L’auteur a choisi La déposition. C’est que son narrateur raconte ce qu’il a vécu, une montée au sommet du sentiment amoureux. C’est fin, subtil, on y croit, tellement c’est conduit de main de maître. On ne peut lâcher ce volume. L’évidence a ses mystères ; le mystère devient évident, comme Dieu est évident pour certains. « Elle se tenait devant moi, au milieu de la clairière, avec ses mésanges, ses mains remplies de graines, sa chevelure, son sourire si franc, son innocence. » Le narrateur, qui approche la cinquantaine, Marcel, est un universitaire qui enseigne le latin. Il se déclare aussi « une espèce de puceau sentimental ». Les amantes, non religieuses, pourtant, ne lui ont pas manqué. Mais celle-ci, « si belle, si fraîche, si féminine et souhaiter se faire religieuse ! » C’est que son hymen « est pétrifié ». Cette foi et son handicap ne l’empêchent pas de se mettre nue, d’offrir sa splendeur au regard de l’ami. Il ne s’agit pas de prendre mais de comprendre. C’est une prière qu’elle lui offre. Dieu pour elle offre une réponse ; rival, pour le narrateur il n’est qu’une question. « Sa nudité la recouvrait d’un voile de lumière toute pure […] Elle pivotait, tournesol de chair et de chevelure. » Qu’on me permette de rien dire des péripéties de ce récit tout ensemble extraordinaire au sens premier du terme et si définitif dans son ascension des cœurs. L’ascension s’achève par une étreinte consentie, suivie d’une énigme. Marie disparaît, en effet, sans l’avoir voulu. Est-elle morte, par qui assassinée, par quoi, pour ?…

La seconde partie, La Dépossession, couvre les cent dernières pages. Écrites à la troisième personne, celles-ci narrent la recherche de la disparue dont l’identité n’est pas établie. « Marcel n’était mentalement pas là. Il n’était nulle part. » Des vies se précipitent, entre les mains des limiers de la police. Des rêves de Marcel éclairent aussi le désastre. Cependant l’énigme persiste. C’est au lecteur de se convaincre d’une vérité possible, ondoyante, plurielle. C’est l’œuvre d’un virtuose. C’est un grand plaisir de lecture.

Pierre Perrin, 7 novembre 2024