Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015.
Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. »
L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ».
Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV.
À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.
Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. »
Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans.
De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. »
Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. »
Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses.
Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. »
La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »
Ce livre paraît dans la collection « Haïku » dirigée par Bertrand Nayet. Sa présentation soignée mérite d’être soulignée. Elle sert admirablement un travail non moins admirable. Après trois épigraphes, le recueil s’ouvre sur une présentation signée Nane Couzier. L’écrivaine y décrit de manière éclairante la matière de son ouvrage.
La présentation s’intitule « De l’instant vécu à l’instant-haïku ». On y découvre une réflexion portant sur les différentes temporalités qui s’inscrivent à l’intérieur du recueil. La poète parle d’une « exploration du temps ». Ces temps, au nombre de trois, correspondent à ceux qu’évoquent les trois citations inaugurales, lesquelles annoncent les sections du recueil. Le premier temps est relatif à « la longueur du jour » évoquée dans le haïku de Kobayashi Issa. Ce jour occupe une année dans le recueil : « ‘Au jour le jour’, nous dit l’écrivaine, réunit des instants saisis au cours d’une année ». Le deuxième temps se situe dans la section intitulée « Jours épars ». On y découvre « les jours lointains » auxquels fait référence un haïku de Shūōshi Mizuhara ; cette section « se présente comme un pèlerinage dans des présents antérieurs entremêlés ». On y lit de très beaux poèmes. « Dans la troisième partie s’ouvre un temps méditatif, extensible, sur fond de considérations métaphysiques. » L’épigraphe qui lui correspond est empruntée à Ozaki Hōsai. Elle se lit comme suit : « au fond de la brume / le bruit de l’eau – / je pars à sa rencontre ».
Première partie du recueil. Tout commence, comme le veut le calendrier, avec le premier jour de l’année. Premier vers : « jour de l’An ». Puis, au fil des pages, ce seront le « jour des Rois », la « Saint-Valentin », « la Saint-Jean », etc. Après un triste Noël viendra le 31 décembre : « brouillard épais / le dernier jour de l’année / sombre dans l’oubli ». N’allons pas croire qu’il y ait ici un procédé fastidieux engendrant une quelconque monotonie. À dire vrai, les quelque 120 haïkus contenus dans cette première partie témoignent déjà de ce qui, dans les suivantes, gagnera en beauté, en humanité, en gravité. Ici, comme ailleurs dans le recueil, les poèmes jamais ne sont insignifiants. Ils peuvent être légers, aériens, témoigner de ce que la vie a de plus charmant – fleurs, oiseaux, instants délicieux – ou se montrer un brin fantaisistes, ils collaborent tous à installer dans le recueil une prégnance qui jamais ne se dément.
Place est faite à la nature. La lune par intermittence revient nous saluer. La neige qui tombe alourdit le silence. La mouette s’égare au milieu de cette absence. Au retour du printemps, « les semis lèvent ». Marquant le temps, les oies reviennent. Celles-ci traversent le recueil. À l’automne, « escadrille / lancée vers le sud / les oies bavardent », puis « des cris au loin / les oies s’arrachent du froid / naissant ».
Les animaux domestiques, dont un chat, sont les compagnons de l’écrivaine. Tandis qu’elle avance « dans le blanc du journal / vers plus de blanc », elle observe « le vieux labrador / sur son tapis fatigué / leur dernier hiver ». Ce blanc du journal dans lequel écrit la poète annonce le tout dernier poème. S’y fera entendre « un crépitement / au sein de la Voie lactée ». Ce blanc symbolise l’inconnu, est l’équivalent du « bruit de l’eau » à la rencontre duquel se dirige Hōsai dans l’une des citations offertes en ouverture.
Ce livre que je lis et relis depuis quelques jours est loin d’être un petit livre. En si peu de mots, la poète a entrepris un long pèlerinage, dans le temps de sa mémoire, dans l’espace aussi auquel l’a ramenée un retour au pays natal. C’était pour y retrouver sa mère. Au comble de l’émotion retenue, mais alors d’autant plus puissante, les haïkus d’apparence anodine révèlent de poignants instants de vie et de mort : « l’accompagner / au courrier ou aux poubelles / ses petits pas », « panne d’ascenseur / marche après marche elle agrippe / la rampe ».
Dans la dernière partie, nous voyons la poète s’apprêter à entrer elle-même dans ce que Shiki appelle la nuit étoilée. On devine que son vieux labrador ne sera plus de ce monde. Les oies continueront leur incessant bavardage, mais la poète sera parvenue au plus blanc de son journal ; elle déposera la plume afin d’aller rejoindre le « noyau des morts [dont sa mère] parlait tant ».
Qu’on se le tienne pour dit, Nane Couzier signe ici un ouvrage remarquable.
Publié dans le numéro 173 du magazine Nuit blanche
Depuis presque trente ans, Christophe Condello écrit et publie des ouvrages de poésie. Son récent Théorème de l’inachèvement est sa septième publication. Il se pourrait que ce nouveau recueil soit son meilleur. J’ai lu et apprécié par le passé quelques titres du poète, mais j’avoue que son dernier opus me séduit tout particulièrement. On y trouve les mêmes qualités que dans ses autres ouvrages ; mais, j’ignore à vrai dire s’il y a lieu d’avancer que le poète en soit venu ici à se surpasser — c’est là en tout cas mon impression. Il me semble que l’art de Condello s’est approfondi, ou peut-être tout simplement en suis-je venu au point où me voici enfin apte à cueillir des fruits que je juge aujourd’hui franchement parvenus à maturité.
Les poèmes sont ici plutôt brefs. Un des plus longs se trouve en ouverture du recueil : douze vers dans la première strophe, quatre dans la seconde. Certaines lignes de ce poème comptent uniquement deux petits mots. Dans le reste de l’ouvrage, seul le dernier poème est aussi long, il contient le même nombre de vers ; un plus grand nombre de strophes a cependant pour effet de l’allonger sur la page. À cette relative brièveté s’ajoute l’économie du style. Là où certains poètes font peu de phrases, se contentant presque d’aligner des mots, évitant de les relier entre eux par des verbes et des épithètes, etc., Condello n’hésite pas, lui, à écrire des phrases complètes, du reste, syntaxiquement rigoureuses. Ses énoncés sont toutefois plutôt sobres, laconiques. Rien de lourd dans son discours, aucune grandiloquence, pas d’effets de manche. La retenue est la marque principale de ce dispositif formel. Tout y est simple, on pourrait dire naturel, mais d’un naturel tenant l’oralité à distance, le verbe faisant ici constamment l’objet d’une métamorphose poétique.
Condello ne parle ni de la pluie ni du beau temps. Souvent la simplicité du discours va de pair avec la simplicité des choses dont on parle. Le locuteur alors décrit en termes simples la campagne, parle des oiseaux, évoque les sentiments les plus communs. Mais un poète peut aussi traiter de métaphysique, d’éthique ou de spiritualité en décrivant le cours des nuages dans le ciel, en employant les mots de tous les jours et en les enfilant les uns à la suite des autres sans trop heurter les conventions les plus usuelles. C’est le cas ici. Condello aborde des sujets plutôt graves en n’appuyant jamais fortement sur les mots. La légèreté de son discours contraste avec le poids des choses de la vie suscitant ses méditations. Nous pourrions parler ici d’un certain classicisme de l’expression, à coup sûr de pondération. Mais attention ! Cela dit, nous ne retournons pas avec ses poèmes dans le sillage d’un Malherbe et ce n’est pas, je crois, la recherche de la pureté du langage poétique qu’entreprend de ressusciter le poète. Néanmoins, nous sommes avec ses poèmes à mille lieues de la surenchère, du désordre langagier ou de l’indigence en matière d’écriture.
À qualité du verbe, qualité du propos. Condello a des choses à dire. Pour bien l’entendre, encore faut-il prêter une oreille attentive. S’il n’y a rien de franchement hermétique dans ses écrits, ceux-ci pour autant ne livrent pas leurs messages au grand jour. Si je dis « messages », bien entendu, je ne réfère pas à quelque prosélytisme, du moins qui soit ostentatoire. Certes, l’humaniste ne peut réfréner son besoin de choisir son camp et de manifester ses couleurs, notamment au sujet des rapports hommes-femmes. Il ne le crie pas sur tous les toits, mais si quelques-uns prétendaient naguère que la femme était l’avenir de l’homme, il est clair qu’à ses yeux elle en soit devenue aujourd’hui le présent : son témoignage à cet effet est univoque. Si tout cela s’entend clairement, ce n’est pas d’emblée que le poète livre son propos. Il procède par touches. Çà et là, il sème des graines de sens. Lesquelles se développent au fur et à mesure où le texte se déploie. Prenons, par exemple, les poèmes de la première partie. Celle-ci s’intitule « Tout cet hier en nous ».
Une épigraphe de Leonard Cohen se lit comme suit : « Il y a une fissure en toute chose / c’est ainsi qu’entre la lumière ». Prendre connaissance d’un ouvrage de poésie n’interdit en rien d’y papillonner d’abord en grappillant, au hasard des pages tournées, des éléments qu’on prendra éventuellement soin de remettre à leur place, afin de respecter la cohérence et la cohésion de l’ensemble.
Les premiers poèmes de cette suite ont vite fait d’établir qu’ils constituent un tombeau. Or ils n’identifient pas immédiatement la personne dont on porte le deuil. Ainsi, parce que j’avais parcouru le livre en tous sens avant d’entreprendre de le lire plus sérieusement, la curiosité m’avait conduit à découvrir le tout dernier poème du recueil. Comme les derniers mots de ce touchant poème consistent en une dédicace posthume adressée au père, j’avais cru en reprenant le recueil depuis le début que le « tu », le décédé, le mort honoré dans la première partie était le père de l’auteur. C’était plutôt, j’allais le découvrir sous peu, d’un père spirituel qu’il s’agissait. Je dus tourner plusieurs pages avant d’en avoir le cœur net. Bref, si le poète opte pour la limpidité, cela n’a pas pour conséquence que la simplicité de ses vers les rende immédiatement transparents. Le référent du « tu » à qui il s’adresse n’apparaît nulle part dans le premier poème, ni dans les suivants d’ailleurs. Il faut attendre, et ce n’est pas alors une attente vaine, dépourvue de sens ou d’intérêt … attendre, dis-je, un indice. Le voici. Deux prénoms. Ils apparaissent au début d’un poème.
Adam et Lorca se regardent mettre la clé sous la porte du ciel
Alors, voilà. Il s’agit, pense-t-on, des fils du poète. Ils sont en deuil de leur grand-papa. Et l’on poursuit la lecture. Au prochain poème on découvre des vers posant une saisissante question : « La mort existe-t-elle / ou est-ce la fin / de la gravité ». Puis, d’autres beaux poèmes, parfois émouvants : « Là où tu es / les nuages déferlent / par vague / un soleil fragile / pleure / sur un banc anonyme ». Et enfin, ceci : « Tu as été enterré / il y a quatre jours ». Ce sont là, se dit-on encore une fois, de beaux adieux faits à un père en allé.
Cependant, beaucoup plus loin, on lit un poème qui commence ainsi : « Une peinture de toi / illumine la ville ». Voilà qui, peut-être tardivement — avions-nous été distraits ? —, voilà qui met la puce à l’oreille. Oui, on se souvient alors des vers mis en épigraphe. Et si ce n’était pas du père qu’il s’agissait ? Le dernier poème de la suite vient bientôt confirmer que l’hommage funèbre concerne Leonard Cohen : « Montréal / cimetière de la congrégation juive Shaar Hashomayin / nous avons des fleurs dans le regard / un poète n’est plus ».
La seconde partie du recueil s’intitule « Jérusalem ». Déjà, antérieurement, le champ lexical du sacré, voire du religieux, se rencontrait dans les poèmes de la première partie. C’est encore le cas ici, comme dans tout le reste du recueil. À des mots comme « ressuscitera », « ciel », « âme », « piété » et « paradis » (mais surtout au propos lui-même, marqué par une ouverture à du sens plus grand et non pas restreint au sens qui « physiquement » et ici-bas se peut étreindre), succèdent dans le reste du recueil d’autres mots en lien direct avec le religieux et le spirituel. Dans cette seconde partie, c’est l’incursion, la visitation au cœur de la ville sainte qui témoigne de cette ouverture d’âme et d’esprit à l’œuvre chez le poète. « L’aube s’agenouille ». Ne serait-ce que pour découvrir des poèmes comme le suivant, il faut ouvrir ce livre et bien accueillir sa parole :
Une parole seule lancée dans le vent frisonne trois fois le silence des arbres l’honore qui de nous ou de la pluie inconsolable au rythme des naissances s’élèvera
La troisième partie s’intitule « Vous ». Deux pronoms se la partagent. Ces deux pronoms sont mis en vis-à-vis, comme en un profond dialogue remontant à la nuit des temps et prenant aujourd’hui tout son sens. C’est une histoire qui est évoquée, celle des rapports qu’entretiennent les hommes et les femmes. C’est surtout la suite des choses qui est envisagée.
Vous libérez nos nuages là où la nuit se fissure nous renaîtrons une énième fois
Pourquoi le taire ? Les poèmes ici encore sont tout simplement beaux. Qu’est-ce que j’entends par « beau » ? Je veux dire que ces poèmes sont porteurs du ciel qui est là au-dessus de nos têtes, avec son bleu témoignant de l’éclaircie, qui pour les uns est le sacré ou Dieu lui-même, et pour les autres, une manière de surcroît de sens qui nous fait poursuivre nos vies sur la voie de la réconciliation, de la réparation, d’un incertain avènement de la paix advenant à force de persévérance. Alors, quelque chose peut prendre sens dont témoignent les vers suivants : « vous et nous devenons / autre et autrement ». Et ceci : « vos gestes initient / une guérison ».
Dans « Fleurs de givre », dernier grand chapitre du recueil, le poète pose, comme partout ailleurs du reste, de nombreuses questions. Elles ouvrent à plus grand, à un élargissement de la conscience, à cette éclaircie, sorte de vivante entéléchie, résolution en quelque sorte du théorème de l’inachèvement donnant son titre au recueil : « drapés dans le vertige / ramasserons-nous / le casse-tête de nos vies / avant qu’il ne soit trop tard ». Le lexique ayant trait aux questions morales semble ici encore plus important que dans le reste de l’ouvrage : « Il y tant de menhirs / qui jonchent nos fautes ». Ces diverses questions et préoccupations témoignent de l’acuité du regard posé par le poète sur notre condition humaine. L’essence, le sens de l’existence, la valeur de nos vies sont les objets de sa quête.
Il avait écrit ce qui suit dans un des derniers poèmes de la section précédente : « nous habiterons pour toujours / un pays d’été ». Voilà où pointe l’aiguille de la boussole morale du poète. Sans doute est-ce la raison pour laquelle il est à maintes reprises question du nord dans ses poèmes. Bien entendu, ne le forçons pas à dire ce qu’il ne dit pas ; toutefois, une chose est certaine, la flèche de son arc a pour destin d’atteindre ce point où se réalise une éclaircie, là, dans « un pays en été ». Or tout cela n’est possible qu’en retrouvant en soi un certain passé. Le chemin paradoxalement y conduit. C’est une manière d’état idéalisé de l’enfance retrouvée, d’une pureté initiale, claire comme l’eau lustrale du grand baptême de la naissance : « Une goutte d’enfance / sur la joue // c’est le chemin qui nous crée / parfois / à reculons ». Le passé interrogé, remémoré, revivifié, instruit l’être que nous devenons en remontant le fil du temps : « une enfance retricotée / change nos feuillages / nacre de douceur / la mémoire / de nos insuffisances ».
Le projet de Condello embrasse la métaphysique de l’être, le sacré de la vie, le politique et le social. Du changement s’impose, de la réparation : « nous prenons la mesure / des forces imperceptibles / des saisons passées / entre perturbations et catastrophes ». Ces catastrophes sont à la fois personnelles et collectives. Le poète fait allusion aux guerres, aux débordements tout en gardant le cap sur l’éclaircie : « nous avons à pousser encore / sur le limon de la lumière ».
À genou nos prières pataugent en toute direction comme un théorème inachevé
On me permettra, on excusera ici un long préambule.
Paul Valéry parlait de « l’amateur de poèmes ». L’opposait-il à un quelconque professionnel de la poésie, à un spécialiste, voire au poète lui-même ? Cet amateur selon lui écrivait-il de la poésie ou ne faisait-il qu’en lire ? J’ignore ce que l’auteur du « Cimetière marin » entendait par là, mais je suppose que l’expression désignait toute personne susceptible de s’intéresser de près ou de loin à la poésie.
Lorsqu’un chroniqueur rend compte d’un ouvrage de poésie, à qui au juste s’adresse-t-il ? J’imagine à l’amateur de poèmes. Or qui est ce dernier, cette dernière ? Si nous tentions d’en faire le portrait, il va sans dire que ce seul portrait ne suffirait pas. L’amateur de poèmes se présente au sein d’un tout et, qui plus est, ce tout est composite, en quelque sorte pluriel.
Une typologie proposerait au moins trois catégories d’amateurs de poésie. La première correspondrait aux zélotes, aux thuriféraires qui la portent aux nues ; pour eux seuls, le mot de Baudelaire prend tout son sens : « Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours, de poésie, jamais. » La seconde catégorie regrouperait quelques lecteurs et lectrices modérés, occasionnels, que le genre cependant séduit moins que le roman, l’essai ou le théâtre. Ils ont habituellement fait des études, ce dont témoigne leur bibliothèque où figurent quelques titres, classiques d’ici ou d’ailleurs, de France principalement, fables de La Fontaine, recueils d’Hugo, assurément Les fleurs du mal de Baudelaire, sans oublier les poésies de Prévert et peut-être celles d’Éluard. La troisième catégorie serait représentée par un rare lecteur, curieux, intrigué, qui tente de s’initier aux arcanes de la poésie. Je dois en faire l’aveu, je cherche toujours à éclairer ce nouveau venu, ce rare visiteur de passage dans le petit monde de la poésie ; je désire que mes comptes-rendus lui donnent une juste idée de ce qui se publie en ce domaine, nourrissant l’espoir de le conduire en librairie ou à la bibliothèque, afin qu’il puisse enfin mettre la main sur un ouvrage à son goût. Il va sans dire que les chefs-d’œuvre ne s’adressent pas toujours à lui.
À cette typologie, très peu scientifique je l’admets, correspond une tout aussi fantaisiste typologie, ayant trait cette fois aux ouvrages de poésie eux-mêmes. Cette typologie est si fantaisiste, du moins dans mon esprit, que je n’ose ici tenter d’en préciser quoi que ce soit d’autre que ce qui suit, et qui est vague à l’excès, j’en conviens. Pour ma part, je crois donc qu’il existe différents degrés de poésie, je veux dire que dans ce type de discours une gradation conduit du plus simple au plus complexe.
Règle générale, les poèmes les plus simples expriment les idées et les sentiments les plus communs, les plus facilement identifiables par tout un chacun ; ils suscitent l’empathie ou évoquent dans l’esprit des lecteurs et lectrices des situations, des impressions que ceux-ci peuvent aisément reconnaître. En ce sens, ces poèmes sont réalistes. Ils décrivent des lieux communs en recourant parfois à des lieux communs. Ils disent la rivière, descendent dans la rue et entrent enfin dans un café. Ils se tiennent au plus près de la prose, de la parole de tous les jours. Le sens aisément s’y fait jour.
Règle générale, les poèmes les plus complexes le sont en raison d’un traitement plus sophistiqué de la langue, laquelle peut être bien ou mal menée, parfois sortie de ses gonds, en rupture avec les conventions langagières les plus usuelles. Les assemblages de mots et d’images exigent ici un décryptage plutôt ardu. La langue s’envole, elle atteint presque le zénith. Le lecteur le moins averti échoue parfois et même souvent à saisir le sens de ces comètes dont la lumière pour lui s’étiole au fil du texte. Le poème lui apparaît, à tort ou à raison, comme une manière de casse-tête. Devant tant d’obscurité, ce lecteur peu aguerri déclare rapidement forfait. Il conclut au délire. Or, il se pourrait qu’il ne sache tout simplement pas lire les poèmes, que ce qui lui semble illogique en cette matière relève d’une logique dont il n’a tout simplement pas la clef.
Aux lecteurs aguerris du premier groupe — la plupart du temps, ce sont des poètes —, les ouvrages les plus simples et les plus complexes conviennent. Ils sont des connaisseurs. La poésie est leur domaine.
Les lecteurs du second groupe, occasionnels ceux-ci, savent ce qu’ils aiment, bien que sur le sujet de la poésie ils aient la plupart du temps des idées plutôt arrêtées, ayant lu suffisamment pour savoir ce qu’ils veulent et ne veulent pas lire. Ils font les difficiles devant des ouvrages trop relevés ou différents de ce qu’ils ont pris l’habitude d’aimer, ce quelque chose étant souvent la poésie des auteurs ayant écrit avant Rimbaud et Mallarmé. Ils n’ont retenu ni l’une ni l’autre des poétiques si opposées de ces êtres d’exception, ils préfèrent s’en tenir à des ouvrages où les façons de faire sont plus traditionnelles.
Finalement, certains amateurs de poésie se tiennent à l’écart, dans un jardin secret dont ils osent parfois sortir, humblement, timidement, afin de proposer leurs propres ouvrages à des maisons qui la plupart du temps les refusent. Ils lisent occasionnellement un peu de poésie et de préférence la plus conventionnelle. Les poèmes ne doivent pas les dérouter. À leur intention, un avertissement pourrait se trouver en tête des publications, dans le style rencontré sur nos petits écrans : « Attention ! Ce recueil pourrait ne pas convenir à certains lecteurs. » Le poème dont le caractère poétique est un tant soit peu accentué est susceptible de leur offrir de considérables difficultés de lecture, surtout lorsque sa facture est résolument moderne.
Tout cela pour dire que lorsque je rédige une recension, je tente d’éclairer la lanterne de ces différents types de lecteurs. C’est ce que je propose de faire ici avec le Soleil basalte de Nora Atalla.
Voici donc un soleil noir, qui n’est pas celui de la mélancolie, mais celui d’une proche extinction. Le soleil n’éclaire plus la condition humaine, il s’éteint au-dessus des cadavres jonchant les champs de bataille. Masse noire et sombre, lui, autrefois lumineux. L’oxymore révèle ici une bien sinistre réalité, ce basalte n’étant pas sans faire songer aux pierres d’un recueil précédent de la poète, dont le titre était La révolte des pierres. Cette écrivaine a de la suite dans les idées : elle recense des crimes, des injustices, dénonce des abus, ceux notamment de la guerre. Elle incite les hommes et les femmes à ne pas subir leur sort, à se mettre en marche, à poursuivre leurs combats. Ainsi peut être entendu l’injonction qui donnait il y a quelques années son titre à un autre de ses recueils : Morts, debout !
Ces ouvrages, auxquels il faut du reste ajouter un plus récent Varappe, sont d’une même eau, d’une même eau trouble, souvent celle où dérivent et sombrent les barques des migrants. On ne chante pas ici la joie de vivre, l’heure est plutôt à la résistance. Cela dit, lorsque la nuit tombe et même parfois en plein jour, selon qu’un vent plus doux favorise un moment de détente, l’amour vient relever les âmes en éveillant les épidermes ; les corps se rapprochent, s’étreignent et la vie durant un bref instant connaît une embellie.
Ce très beau livre de Nora Atalla est ponctué d’œuvres picturales saisissantes, d’une grande beauté. On les doit au peintre français Pierre Zanzucchi. Elles mettent en valeur les poèmes de Nora Atalla qui eux-mêmes leur rendent la pareille. On voit ici une remarquable complicité que favorise une qualité s’étendant du reste à l’ensemble du livre. Cet objet jusque dans sa matérialité, présentation, mise en page, etc., répond à des standards que je n’hésite pas à dire d’excellence. Mais un livre a beau se tenir très bien dans les mains, être agrémenté de somptueuses images, c’est à son texte qu’on demande d’abord d’être à la hauteur de nos exigences esthétiques et même éthiques. Le texte dit-il quelque chose de substantiel ? Ou son contenu est-il convenu ? Présente-t-il quelque intérêt quant à la forme ? Ou l’écriture y manque-t-elle de vigueur, d’inventivité ? Ces questions, les auteurs eux-mêmes se les posent en écrivant et en publiant leurs ouvrages. Les doutes les taraudent. Mais nul doute ici, ce livre est loin d’être quelconque. Il est écrit par une écrivaine qui a mis plus de vingt fois ses ouvrages sur le métier. Nulle maladresse notable dans ses poèmes, mais un style qui se raffine et raffermit recueil après recueil. Voyons de plus près.
Soleil basalte est dédié « Aux disparus anonymes ». Ces derniers sont nombreux. Les poèmes permettent de leur donner un visage. À coup sûr, leurs traits sont effacés, à peine voit-on de loin la silhouette de ces hommes, femmes et enfants. Ils déambulent à la queue leu leu sur les chemins de l’errance, de l’exil : on voit qui « se déplacent des colonnes d’hommes / fantoches aveugles / occultant la route ». Les disparus anonymes meurent comme des mouches ; les mouches ont peu de prix, ces pauvres miséreux encore moins, si ce ne sont les fortunes qu’indirectement rapporte leur éviction à qui les chasse et pourchasse hors de leur territoire. Ce ne sont pas tant les dérèglements climatiques que les dérèglements politiques que Nora Atalla a dans sa mire. Dans les deux exergues qui ouvrent le recueil apparaît le mot « guerre ». Cela n’est pas innocent.
Si je reviens aux typologies esquissées dans mon préambule, je classerai ce recueil dans la catégorie des ouvrages de poésie pure et dure. André Jollès, un poéticien, publia il y a de cela un siècle environ un ouvrage intitulé Formes simples. Je crois me souvenir qu’il y associait certaines productions verbales à des constructions plutôt élémentaires, élaborées en deçà si l’on peut dire de celles qu’offrent les ouvrages littéraires. Pour situer la poésie de Nora Atalla, je parlerai donc de formes savantes, en cela qu’elle s’éloigne, se distingue grandement de la parole de tous les jours. On retrouve ici la notion d’écart. Certains poètes jouent d’un verbe qui au contraire se rapproche le plus possible de la parole la plus naturelle qui soit. À l’opposé, d’autres cherchent à moduler le discours poétique en l’éloignant des « formes simples » de la parole usuelle.
Lisons les deux premiers vers du recueil : « Le sable avale / des étoiles à rebours ». On en conviendra, cela n’a pas l’évidence d’un énoncé du type : « Passe-moi le sel. » Rien de trivial chez Atalla. De profondes pensées quant à elles peuvent être exprimées avec une relative transparence : « Tout homme est un criminel qui s’ignore. » Albert Camus. « Le sable avale / des étoiles à rebours » n’est en rien transparent.
Une forme savante en poésie requiert de la part du lecteur moins un savant décodage qu’une active collaboration, d’imaginaire à imaginaire. Rien n’interdit de se laisser pénétrer par les mots, de les laisser cheminer en soi, de se laisser entraîner par leur courant. Rien non plus n’interdit de glisser entre les mots du poème ceux qui nous viennent à l’esprit en le lisant, mais cela, n’est-ce pas ? correspond à une active collaboration d’imaginaire à imaginaire.
« Le sable avale / des étoiles à rebours ». Nous sommes, dit-on, poussières d’étoiles. Nous vivons, puis retournons à la terre. Le sable avale nos cadavres, et dans le cadre de ce recueil, le sable avale précisément les corps auxquels font allusion les épigraphes, dont la première provient du jeu de tir Black Hawk Down, un jeu vidéo. Elle se lit comme suit : « Seuls les morts ont vu la fin de la guerre. » Le sable avale les corps de ces morts. Dans le reste du poème, dans ceux qui suivront, le lexique correspond aux horreurs de la guerre. On y rencontre les mots « flamme », explosion », « armes » « tireurs », etc.
Le recueil contient un peu moins d’une soixantaine de poèmes, tous plutôt brefs. Ils occupent le haut de la page et contiennent quelques strophes, rarement plus de trois. Les vers de ces poèmes sont courts. Ces poèmes n’occupent que la moitié supérieure de la page ; tout le blanc qui en résulte favorise la rêverie méditative du lecteur. Je tiens à le préciser, le jeu poétique chez Atalla n’est pas gratuit, farfelu. Il ne se déploie pas non plus de manière cérébrale, bien qu’il soit intelligemment mené. La poète n’aspire pas à engendrer des formes poétiques inédites, pas de formalisme dans son cas. Elle produit, pourrait-on dire, de la poésie contemporaine. La poésie chez elle est un jeu plutôt sérieux, « jeu insensé d’écrire » disait Mallarmé — on entre dans la danse des mots, on leur confie presque le soin de nos âmes. Qui écrit se met à leur écoute. Qui lit en fait tout autant. D’imaginaire à imaginaire, poète et amateur de poèmes, ensemble, appréhendent le monde.
l’eau claire au fond de l’œil un soir d’hiver
crépitement du feu les âmes s’enfièvrent
crêpe lourd doigts gourds après minuit les corps se ratatinent si éloignés de l’océan
Nora Atalla assiste au déploiement de sa pensée. N’en va-t-il pas ainsi chez tous les poètes ? Aux lecteurs alors de saisir la balle au bond, d’entrer eux-mêmes dans la danse des signes. Ici, par exemple, pouvons-nous croire, et si cela nous chante, pourquoi pas ? pouvons-nous croire, dis-je, que nous avons affaire à la veillée d’un groupe de combattants ou de résistants — le « crépitement du feu » m’incite à l’imaginer. Ces hommes, ces femmes en déroute (il y a des déplacements dans ce recueil, de gens forcés à fuir des oppressions) dorment peut-être dans des tranchées, dans des abris de fortune. Ou encore, ne pourrait-il pas s’agir de nous tous, éloignés souvent des splendeurs de l’océan, éloignés d’un horizon auquel nous aspirons désespérément ? Ayant à combattre pour l’atteindre.
Une chose est certaine, le sens dans les poèmes de Nora Atalla apparaît surtout grâce à la globalité de l’ensemble et non uniquement à travers chacun des mots inscrits sur la page. Il y a place à interprétation, la collaboration du lecteur est la bienvenue. Il découvre page après page la beauté de poèmes s’apparentant aux œuvres picturales qui les accompagnent. Ces illustrations sont abstraites ; le regard se plaît à y séjourner longuement. Il en va ici de même avec les poèmes.
Encore faut-il préciser que cette globalité du sens repose sur chacun des poèmes et que la part de lumière jaillissant de chacun l’emporte sur sa part d’ombre. Autrement dit, l’abstraction peu à peu en vient à rendre très concret, très saisissable, le propos de la poète.
« chaque rosier nous renvoie / aux rochers abrupts du néant // dans la prière / se perd l’écho de nos mots ». Outre le fait que ces vers soient très beaux, évocateurs à souhait, une lumière en émane qui est celle d’une joie transcendant le malheur. Ce rosier, je le vois serti au cœur d’un ensemble de poèmes qui disent l’anéantissement, sans cependant lui céder tout le terrain. Les « montagnes en muraille » dont il est question dans les premiers vers du poème que nous venons de lire ramènent à Varappe, le précédent recueil de l’auteure, reconduisent aux sommets que l’on gravit en luttant contre les horreurs de notre monde et depuis lesquels on contemple alors un versant de la vie plus souriant. Le rosier est ce sourire. Ses fleurs sont celles de l’amour. Ainsi voyons-nous alterner dans le recueil les moments d’abattement et d’élévation, de désespoir et d’espoir, de guerre et d’apaisement.
« les jungles avalent l’espérance » comme le sable du premier poème avale « des étoiles à rebours », mais, en contrepartie, au-delà de la « prégnance de l’horreur » et bien que l’espoir soit « si éphémère », il devient au bout du compte possible de « gravir l’échelle de Dieu / et enfin / suivre le chemin de lumière ».
Ce tout premier recueil réserve d’agréables surprises. C’est le premier recueil de poèmes de l’écrivaine, mais ce n’est pas son premier livre. Elle écrit depuis toujours. Des poèmes, des contes, des nouvelles et aussi des essais. Par ailleurs, elle possède une solide formation universitaire. Elle compte plusieurs publications à son actif, à L’Harmattan, aux Presses de l’Université du Québec, ainsi qu’en autoédition.
D’une docteure en sémiotique, on pourrait s’attendre à lire des poèmes savants, abstraits, voire hermétiques. Certes, si c’était le cas, on n’aurait là rien à redire. C’est un truisme, mais nul n’ignore qu’il y a place pour presque tout dans le vaste monde de la poésie. Or, dans ce tout fort diversifié, la poésie de Louise Boisclair fait plutôt bande à part. La poète se tenant à l’écart de tout courant ou presque. Son originalité vient sans doute de ce qu’elle ne cherche pas à produire de l’inouï, de l’inédit. Tout en se montrant inventive, elle n’hésite pas à puiser dans ce que la tradition met à la disposition de tous et de chacune. Bien que faisant part d’une certaine maîtrise, la forme chez elle ne révolutionne nullement le discours poétique : ses vers ne rompent pas avec la pratique usuelle ; ils sont libres, un point c’est tout. Sa poésie ne surprend pas davantage, elle dit de la manière la plus claire qui soit des choses plutôt essentielles, des choses graves. En un mot, rarement ou jamais ne se demande-t-on de quoi il est question dans ses poèmes. Leurs référents ne nous échappent pas. Leur propos est intelligible et j’ajoute fort pertinent. Cela fait de ce recueil une rareté.
Ça pleurait sans le savoir. Le titre est intrigant. Il faut lire l’ensemble du recueil pour en saisir la portée. Il ne signifie pas que l’ignorance confine au malheur. Il n’est donc pas question ici du savoir en tant que tel, des connaissances qu’un être emmagasine au fil de son existence afin de se construire et de reconstruire son rapport au monde. Il est plutôt question d’une souffrance in-sue, dont l’être ignore tout, d’une souffrance accomplissant ses ravages au cœur de l’être, tout au fond de son âme obscurcie, souffrance enfouie profondément dans son inconscient. La descente aux enfers seule rend possible une éventuelle reconstruction.
Louise Boisclair trace ici un parcours de libération. Mais avant de voler de ses propres ailes, l’oiseau devra se libérer des rets que lui a tendus sa propre existence. Ce qui est antérieur à l’atteinte de cet apex fait l’objet des poèmes que nous lisons ici. Sans jamais entrer dans les détails du drame, la poète esquisse un monde trouble, lequel est à la fois le sien et celui d’une plus vaste communauté.
C’est dans la première partie du recueil (« Durs durs les mondes violentés ») que la poète prend en compte la misère de l’humanité, notamment celle des opprimés. Cette partie offre de saisissants tableaux. La poète excelle à représenter les rudes conditions auxquelles sont confrontés entre autres les migrants, les populations déplacées, en mouvement quasi perpétuel, fuyant leur coin de pays afin d’aller vivre sous des cieux plus cléments. Les premiers poèmes évoquent les fléaux subis par ces laissés-pour-compte : « les absurdités de la guerre », la crise climatique, les ennuis de santé. Tout est ici saisissant de réalisme.
La poète donne à voir des êtres qui ne sont pas des personnages de papier. Sans représenter dans le moindre détail les pauvres malheureux qui pullulent dans les tableaux qu’elle brosse, la poète parvient en peu de mots à étoffer ses descriptions, à densifier son propos : « Après les secousses / expectorant la guerre / des femmes hommes enfants / découvrent le carnage / foulent les ruines de leur vie ». Arrivent bientôt « des soignants et secouristes ». Ils « ligaturent désinfectent suturent / des civières de déchirures ».
La ligne poétique de Louise Boisclair est solide tout en étant tenue, je veux dire nullement chargée d’épithètes ou d’adverbes. Cette relative simplicité va de pair avec un expressionnisme verbal dont la sobriété n’est pas étrangère au fait que lecteurs et lectrices sont ainsi directement interpellés par le propos des poèmes. Rien ne vient brouiller leur entendement. Mais, objectera-t-on, en quoi peut-on parler de poésie quand une langue est si claire ? Quand le poème, malgré le vers, s’apparente à ce point à la prose ? Où est le poétique dans ce qui suit ? D’abord le contexte : nous sommes en présence d’une mère fortement éprouvée, elle « se lamente / les seins asséchés ». On parle dans le poème de maltraitance ou en tout cas d’incapacité à prendre correctement soin d’un enfant : « les services sociaux / emmènent le nouveau-né / en lieu sûr ».
Où est la poésie ? La question se pose, mais elle est sans intérêt puisque le texte remplit tout à fait son mandat : il expose à notre vue une réalité mieux que ne le ferait un langage contourné, alambiqué, avec lequel la poésie est trop souvent confondue. Le travail de Louise Boisclair est plus fin. D’un raffinement qui se situe dans la précision langagière et non la préciosité. Il met en place des dispositifs textuels efficaces. Si bien que ce qui se donne à lire comme simple description de la réalité, disons la scène suivante : une embarcation en haute mer, emplie de miséreux que la poète n’évoque pas, qu’elle ne montre pas. Elle se borne tout simplement à mentionner que « la noirceur a avalé la côte ». Elle évoque un prochain débarquement. L’attente comble « les heures de surplace ». Tout cela représente une réalité très concrète. Or ce poème peut être lu à un autre niveau, et s’avérer une allégorie de la situation commune à tout être humain qui se projette dans l’avenir, imaginant des jours meilleurs, des « ailleurs ».
La palette de l’artiste est riche. D’une section du livre à l’autre, le style se transforme et, bien qu’une grande unité soit la marque de ce recueil, le propos lui-même fait l’objet de maintes variations. Tout à fait différents des premiers poèmes, on peut lire des poèmes dialogués au milieu du recueil, précisément dans la troisième section, celle qui donne son titre au recueil. Ces poèmes ancrent encore plus profondément le discours poétique dans le monde réel. Leur caractère oral contribue à renforcer le lien que la poète tisse avec le monde réel. Tous les poèmes de cette partie ne se présentent pas sous la forme dialoguée ; il n’empêche, leur simplicité a aussi quelque chose qui tient de l’oralité, de la parole recueillie au plus près de l’être. Je ne peux m’empêcher de citer un poème in extenso. Ce n’est pas le plus important poème du recueil, mais il donne une idée assez juste de l’ensemble du recueil. J’en citerais volontiers plusieurs autres dont j’apprécie la prégnance, la nécessité.
Quand il n’était pas là on se demandait où il était ce qu’il faisait pourquoi il n’était pas où nous l’attentions
quand enfin il arrivait plus ou moins ivre il titubait vers la chambre cuver ses impensés éructer son trop-plein il n’était pas là
quand il était là à jeun, sans alcool aucun mot ne sortait de sa bouche muselée
le regard fuyant il mangeait à table perdu en lui-même
devant nos questions derrière son cœur troué gêné troublé
il était ailleurs là ou pas il n’était pas là.
Comme on le constate ici, la poète a l’excellente idée de terminer son poème avec un point. Tous ses poèmes se terminent ainsi, cela élimine de possibles ambiguïtés. Dans certains ouvrages de poésie, il arrive que nul procédé n’intervienne afin de rendre distincts les uns des autres les différents poèmes. Si un tel effet de continuité peut être recherché, il risque néanmoins d’embrouiller le discours.
J’évoquais au début de ce billet un parcours, une trajectoire. Toute une vie ici est résumée, à la manière d’un bilan à la fois personnel et impersonnel. L’auteure ne confie rien d’elle-même sinon au moyen du filigrane. Elle est à la fois présente et absente de son recueil, s’effaçant souvent derrière ses personnages, dont certains sont à coup sûr des personnes que très certainement elle a côtoyées de près, parfois de trop près —songeons à cet ivrogne trop bien dépeint pour ne pas être vrai, pour ne pas être directement sorti de la vie réelle de la poète.
Il me semble qu’un verbe décrit la plus profonde pensée de la poète, il s’agit du verbe « subsumer ». Le tout dernier poème du recueil en constitue presque une définition, il dit en tout cas le point d’arrivée, de libération atteint par la poète. Je le cite.
Les revers mondifient le monde jusqu’au moment où le Monde et ton monde ne font qu’un.
Grâce à cet ouvrage la poète aura partagé avec les autres son ascension, sa remontée du fond de l’abîme à « l’éveil de la clarté ». Sa propre expérience la rapproche de ceux et celles auxquels elle a consacré la plupart des poèmes de son recueil, sa personne s’inscrivant dans le plus vaste ensemble.
Cette expérience, non pas une expérimentation, non pas un exercice entrepris froidement, il conviendrait d’en parler en termes d’existence. La poète aura utilisé différents mots pour décrire son périple, dont le plus criant est celui de trauma. Des images en donnent la mesure. La poète utilise le champ lexical de la chute, du trou : « impossible de moisir au fond du trou. » Il lui a fallu trouver, quitte à l’inventer, une corde tendue, « la corde de rappel ». Ça pleurait sans le savoir. Il a fallu comprendre pourquoi et trouver le moyen d’accéder à la lumière.
Seul le scalpel de l’analyse a pu trancher les nœuds.
D’un tel livre, impossible de tout dire. On y trouve de belles pages consacrées à l’amour. La poésie y tient une place de choix. L’auteur souligne ses liens avec l’âme, car la poésie l’élève, et réciproquement. « Comme un enfant cherche sa voie, le poète balbutie et lève un rythme qui le jette en avant de lui-même ». Un chien occupe dans son âme une niche dorée. C’est un chien qu’il n’oublie pas. Presque tous ses livres lui réservent une mention spéciale.
D’un tel livre, impossible de tout dire. En matière de langue et d’écriture, l’auteur y prêche par l’exemple tant sa plume est à la fois ferme et virtuose, capable d’imprimer dans la page un généreux sillon de sens, apte à susciter la réflexion et la rêverie. Cet écrivain parvient aussi à nous émouvoir. Çà et là se trouvent des enchantements, des bonheurs d’expression. Pierre Perrin invente des formules saisissantes. « On n’a jamais vu de parents manchots souhaiter que leurs enfants soient culs-de-jatte. » Chez lui, réfléchir se fait parfois en souriant. À l’occasion, sa rage de vivre le conduit à ruer dans les brancards. Il ne se gêne pas pour dire ce qu’il pense, au risque de froisser des frilosités.
Son livre serait donc un essai. C’est ainsi du moins qu’est présenté Le goût de vivre. Certains diront qu’il s’agit plutôt d’un recueil d’essais, puisqu’on y traite de différents sujets, abordés du reste de manière composite. L’auteur, bien entendu, a de la suite dans les idées, cela paraît indiscutable. De chapitre en chapitre, il ne les développe cependant pas en suivant un fil linéaire, en construisant bloc sur bloc l’édifice de sa pensée. Sa liberté est grande, il en dispose à sa guise.
Ce livre, je tiens à le préciser, est véritablement un essai. Certes, la matière dont discute l’auteur est diverse. Il s’interroge sur les aspects multiples du vivre en société : l’amour, la guerre, la religion, la politique, la Droite, la Gauche, l’éducation, la culture, le monde des livres, la poésie, la modernité, etc. sont les sujets qu’il scrute et analyse. Il pose des questions ; il prend position.
Il ne s’agit pas pour Pierre Perrin de toucher à tout. Il ne procède pas à la manière du dilettante qui en fantaisiste survole le monde au gré de ses caprices afin d’ajouter çà et là son grain de sel. L’heure pour Perrin est plutôt grave. Il a vécu. Le temps des bilans pour lui est venu, le temps de la transmission, du legs. Il écrit pour la suite du monde. Non pas en désespoir de cause, mais parce qu’il croit fermement que le goût de vivre doit également animer les générations futures. C’est à elles qu’il s’adresse. Il parle aux jeunes gens, tente de les aiguillonner, de susciter en eux le désir de l’action et du savoir, de la culture et de la curiosité, de la lucidité surtout et de l’amour.
Sur la quatrième de couverture, il apporte des précisions sur la nature de son ouvrage, sa genèse, sa fabrication. S’il est un lieu où d’ordinaire l’écrit s’élabore au plus près du sujet, c’est bien celui du journal intime, où jour après jour se trouvent consignées les émotions ou encore les opinions, les pensées. Une âme sensible y panse ses blessures. Ce n’est pas le cas ici, mis à part des incises où le chien adoré de l’enfant qu’était Pierre est dans sa mémoire une fois de plus victime d’un crime. J’y reviendrai peut-être. L’auteur lui-même y revient toujours, preuve que l’enfance jamais ne nous quitte vraiment.
Si l’âme sensible verse des pleurs dans un journal intime, un esprit rigoureux y recourt plutôt pour pousser plus avant l’ensemble de ses idées. L’actualité stimule ses réflexions, le monde tout autour les inspire. L’être ne se referme pas sur soi, ne contemple pas son nombril, ne numérote pas ses abattis. Bien au contraire, il s’ouvre aux autres, prend note des plaies du monde contemporain, réfléchit à des solutions, profère des mises en garde. C’est ici ce que fait l’essayiste. Du haut de ses trois quarts de siècle, au risque de passer pour un « père-rigueur », il adopte la posture du moraliste. « Une morale doit s’incarner. » Il tranche. Quelque chose comme le mal existe, il faut l’admettre. On doit identifier et combattre les maux qui accablent notre siècle. Pierre Perrin est un écrivain engagé. Il parle de ce qu’il adore et ne craint pas d’afficher ses détestations, de dénoncer des aberrations, des abus. Il en voit chez les politiques, les idéologues, les artistes et les écrivains. Dans les médias aussi. On peut être ou non d’accord avec lui sur certains points, partager ses coups de cœur, ses aversions. Quel que soit notre camp, force est d’admettre que l’auteur n’avance pas ses pions à l’emporte-pièce. Ses positions ne sont jamais prises à la légère. Voici un homme qui s’informe, qui tient compte des faits. Ses arguments sont étayés. Des chiffres, des statistiques les appuient. Le « père-rigueur » respecte les principes qu’il met en avant : il ne fait pas que promouvoir « la nécessité de la rigueur », il l’applique en tout et partout dans son travail. Sa pensée est rationnelle.
En matière de goût, les calculs sont cependant moins efficaces. Certains goûtent l’œuvre de Proust, d’autres pas. La fine gastronomie littéraire ne nourrit pas le plus grand nombre. Difficile de prouver que les écrits d’Yves Bonnefoy l’emportent sur ceux de Jacques Prévert. Tout dépend de qui lit qui. Bien sûr, les littéraires peuvent discuter savamment et faire valoir intelligemment leurs positions. Quand Pierre Perrin parle de poésie, il dénonce des impostures. Quoi qu’il en soit, il parle en connaissance de cause. Il aime, il déteste. On le suit ou pas.
On justifie sans trop de mal une position politique. On argumente. Du reste, quelque chose comme la science politique existe, mais la politique souvent la contredit. On aura beau concevoir des mesures concrètes et raisonnables pour lutter contre la pauvreté, les intérêts du commun sont souvent fauchés par ceux qui tirent les ficelles de la haute finance ou du pouvoir. On imagine facilement un Pierre Perrin lisant le journal de la première à la dernière page, très au fait des informations, éclairé, et ne prenant pas les vessies pour des lanternes. Il vit en France. Aujourd’hui. Le passé demeure pour lui un point de référence. De grands penseurs de l’Antiquité à aujourd’hui, en passant par la Renaissance et les siècles de la grande Histoire, nourrissent ses réflexions. Dans le chaos, Montaigne l’aide à réfléchir. Mais force est d’admettre que Montaigne n’a connu que l’intelligence des humains et non celle de l’IA, que les guerres de religion ne sont plus ce qu’elles étaient, que la France a changé de visage. Elle fait face à des enjeux que les Français doivent envisager au présent, avec les moyens actuellement à leur disposition. Ceux dont dispose Perrin sont de l’ordre du littéraire. Les problèmes du monde où il vit, où nous vivons, le submergent et nous submergent tout autant. Comment y voir clair ? Certainement pas en chaussant des lunettes roses.
Où en la France aujourd’hui ? Perrin ne vit ni au fond d’une grotte ni dans un jardin fleuri à l’écart du monde. Depuis sa petite enfance, passée dans un monde rural qu’on peut facilement imaginer homogène quant à sa population, son pays s’est grandement transformé. De nouvelles tensions sociales ont surgi. Des Français se sont écriés : « La France aux Français ! ». On veut un peu partout dans le monde, par exemple dans le pays de Trump, fermer des frontières. Ailleurs, on ouvre les bras, on accueille. On se montre généreux. Dans son essai, l’auteur se penche sur la générosité. Jusqu’où peut-elle aller ? « La générosité à courte vue ferait offrir à un aveugle ses lunettes. » — « L’égalité peut se régler au cordeau, dans la façon taille-haie ; la générosité de principe cisaille tout ce qui dépasse. » — « Générosité de slogan, dureté du portefeuille ! » Une autre citation éclaire le sens de ces énoncés. La voici.
« La crise est profonde ; l’issue improbable. L’élévation du plus grand nombre révèle une injustice. Les capacités de chacun ne sont plus reconnues à leur juste valeur. Est-ce que surcharger une barque décuple le risque de chavirer ? Est-ce qu’à recueillir toute la misère du monde en France, en Occident, la vie des natifs ? … Une telle interrogation reste un crime de lèse-égalité. »
J’ai mentionné le caractère hybride de cet essai. Il s’explique par le fait que l’auteur a prélevé la plupart de ce qui constitue ses chapitres dans le journal qu’il a tenu à partir de l’année 2015. Cela donne droit à de la variété. Celle-ci n’entache pas la cohérence de l’ensemble. J’en veux pour preuve, et de la variété et de la cohérence de l’ensemble, un petit morceau justement intitulé « Le généreux ». Il s’agit d’une fable. Une fable dans un essai ! C’est dire l’originalité de l’ouvrage.
Je résume. Malheureusement, on perdra la saveur du texte : Sur le seuil de sa porte, l’ouvrant largement à qui passe devant, se tient le Généreux. Et pauvres gens, miséreux, malades de se précipiter alors les uns à la suite des autres dans son humble demeure. Peu à peu, des objets disparaissent. Un invité s’intéresse de trop près à la fille. Il la force. Ce qui a si bien commencé se termine dans le sang. Les nouveaux venus murent « de l’intérieur la porte de la maison. »
Voilà ! Pierre Perrin a osé cette fable. Les méfaits de la générosité y sont-ils généralisés ? La générosité est-elle caricaturée ? Une chose est certaine, l’auteur n’a pas la plume dans sa poche. Il l’en sort pour écrire le plus librement du monde. Sa fable peut donner froid dans le dos. Crainte de ce à quoi peut conduire un excès de générosité ou indignation de ce que l’on puisse aller jusqu’à parler d’excès, dès lors qu’il est question de générosité. Soyons honnêtes. Ouvre-t-on vraiment sa porte aux indigents ?
De nos jours, de moins en moins, on semble faire à Rome comme les Romains. On en perd son latin. Un timoré ne le crierait pas avec autant de force que notre auteur. Il n’use pas d’une langue de bois. Chez lui, un chat est un chat. Quand on le laisse entrer chez soi, il arrive qu’il rugisse comme un chacal, disons plutôt un tigre. Mais, comparaison n’est pas raison. Soyons plus précis ; tenons-nous-en à ce qu’écrit Pierre Perrin, noir sur blanc, en regardant le monde droit dans les yeux.
Il écrit ceci : « Comment interdire [le viol], quand la pornographie le livre à tout gosse connecté, qui formate son cortex, et que l’Islam en fait un de ses points cardinaux […] ? » — « Quand elle veut recruter en France, une religion de sept siècles plus jeune que la catholique avance : ‘’ L’Islam est paix. Pourtant, la France nous rejette, qui refuse le port du voile, la non-mixité, le halal, la prière. ’’ La victimisation s’ensuit. » — « Si une civilisation fracture la paix, la charia prône l’éradication des civilisations qui la contestent. » — et : « Les livres qui appellent à « la guerre sainte » sont à détruire, et au premier chef ceux qui les propagent. Vivre en paix est à ce prix. »
On ne saurait avoir moins froid aux yeux. Au risque de jeter de l’huile sur le feu, notre essayiste écrit en libre penseur. Ce faisant, il donne à réfléchir. « [Il] cultive le doute, sans l’ériger en dogme. » Il n’hésite pas à faire valoir ses convictions. Celles-ci reposent, c’est là un principe auquel il ne déroge pas, sur l’étude et l’analyse : « De ce que l’école enseigne, il faut conserver la méthode, dégraissée des idéologies, et toujours exiger la cohérence du discours. Si une conviction s’érige après qu’un faisceau de preuves l’éclaire, adoptons-la. Taire ses convictions, c’est se mordre la langue. » Perrin ne se mord pas la langue. Quelles sont ses convictions ? Quelles sont ses objections ? En faveur de quoi milite-t-il ? Contre quoi monte-t-il aux barricades ?
Une utopie l’anime. Je dirai sous peu en quoi elle consiste. Dans la colonne des pour, voici les principaux. Le premier chapitre s’intitule « Qu’est-ce que vivre ? ». L’amour arrive en tête des réponses données par l’auteur : « Nous vivons pour respirer l’amour et l’inspirer plus profond, au large, apprendre et posséder, nous surpasser. » Chez lui, le goût de vivre ne va pas sans le goût de lire. « Lire, c’est vivre, écrit Proust, que sa chambre tendue de liège abritait. Mais vivre, c’est aussi lire … le monde tel qu’il se presse à notre rencontre. » On ne s’étonnera pas de voir l’auteur faire la promotion de la curiosité intellectuelle. L’école doit y pourvoir. Par après, chacun pour soi doit y voir, poursuivre sur la lancée de la curiosité que l’école a instillée en lui. La culture est un bien qui se conquiert et doit être développé. Lire, c’est ouvrir des livres et partir à l’aventure, mais attention ! Il est des aventures autrement nourrissantes que celles déployées par les manufacturiers du seul divertissement. L’auteur n’est pas rabat-joie, il rappelle cependant que le livre peut à la fois instruire et divertir. En cela, notre homme est classique. Or instruire, chez lui, s’avère un processus lié à la rencontre de l’autre. Lire, c’est partir à la découverte. C’est développer son être, ouvrir ses yeux sur le monde. Certains livres offrent un tel type d’aventure. Pas tous. Avec les mauvais livres pourrait commencer ici la liste des contres.
L’auteur se montre intraitable sur la question de la langue et de sa correction. Il n’en démord pas. En cette matière, il est contre toute forme de relâchement, surtout quand il s’agit de livres. Il souligne des fautes chez les plus grands ou les plus célèbres — ce ne sont pas toujours les mêmes. Mais il y a pire que les fautes, il y a les phrases sans queue ni tête, formulées maladroitement, boiteuses, pauvres phrases, maigres de sens. Elles pullulent dans certains romans. Et même en poésie. « À côté de ces misères, des métaphores en cascade ne concourent-elles pas au charabia ? Que peut bien refléter un ‘‘miroir / forgé par les entrailles / d’un cerf en brame ’’ ?
Perrin rappelle qu’à la fin de sa vie, Roland Barthes « déplorait le massacre de la langue française. Il déplorait la perte de la ‘’ Phrase absolue ’’, massacre auquel il avait contribué en imposant … la modernité. » On ne s’étonnera pas de découvrir bientôt un aveu très cinglant : « Je hais les modernes […] » On permettra cependant à l’auteur de justifier cette déclaration. On la lira en prenant en compte ses arguments. Par exemple, dans le domaine de la poésie, ne peut-on prendre en considération ses constats ? N’offrent-ils pas matière à réflexion ? N’y a-t-il pas lieu pour les poètes de se livrer à un sérieux examen de conscience. « La poésie vrombissait la langue des dieux. Les dieux récusés, la langue en charpie la tue. La pensée en capilotade confine cet art, sinon au silence, du moins au pilon. Le public ne boude pas la poésie ; ce qui en tient lieu le fait fuir. Abruti par ce qui remplace l’excellence, il l’ignore. » Je rappelle un titre, celui d’un ouvrage suscitant encore aujourd’hui la controverse. Il a été écrit par Roger Caillois. Les impostures de la poésie.
Il arrive à Perrin de déplumer des gloires souvent consensuelles. Il écorche au passage des écrivains, primés pour la plupart, que plusieurs révèrent ou qui depuis longtemps tiennent le haut du pavé. Il ne pardonne pas la platitude, les pensées à ras de sol ou qu’il tient pour telles. Là encore, on peut abonder dans son sens comme on peut s’interroger sur ce qui motive ses rejets. Il les justifie.
Si la science et la raison soutiennent ses idées sur le monde et la société en général, pour ce qui a trait aux lettres, c’est une autre affaire, une affaire de goût. Lui, il a envie de vivre et d’aimer. Il goûte les ouvrages qui célèbrent la vie, qui donnent le goût de vivre. Il voit d’un mauvais œil un nihilisme ambiant auquel il oppose une espérance. S’il a destiné son livre à la jeunesse, c’est qu’il croit fermement aux possibles qui s’offrent aux jeunes générations. Pour peu, qu’elles ne rejettent pas les héritages, en un mot la culture et les rigueurs de l’analyse, elles seront en mesure d’opérer dans le monde les changements qui s’imposent. Je crois ici important de citer un large extrait du chapitre qui a pour titre « Qu’opposer à des crécelles ». Dans ce passage, l’auteur résume en peu de mots la situation prévalant dans le monde actuel. Il fait par ailleurs une étonnante proposition.
« La géographie fait l’Histoire qui, souvent, remodèle la géographie. Sur les cinq continents, combien de territoires deviennent des pays ? Les gens qui les habitent forment des peuples ; ils ont des habitudes. Quand certains usages du voisin semblent insupportables, ou d’innombrables rivalités entre les citoyens, une guerre intervient. Le multiculturalisme assure une autonomie pour certains étrangers, mais la coexistence sur un territoire, voire un pays, au milieu d’un peuple originel, de façons de vivre lointaines, importées, heurtent certains : l’excision des jeunes filles chez telle population, l’appel des cloches en Occident, celui du muezzin au Levant, une lapidation de femmes adultères ou, plus moderne mais aussi délétère, une correction sans procès par un jet d’acide au visage. La paix peut-elle exister sans une cohésion de mœurs, voire de pensée ? Un regard soutenu figure ici et là une invitation sexuelle, ailleurs un affront. Où fixer la bonne interprétation ? Pour savoir, il faut apprendre, réfléchir, à défaut d’avoir voyagé, sans trop oublier le peu qui s’impose à notre cervelle. Des hommes s’en dispensent, qui croient aux bienfaits de la surprise, au vivre plus fort dans l’inconnu. Aussi, vanter une société vouée à l’incompréhension, aux déchirements, confiée parfois à des chefs qui s’entretuent par l’entremise de leurs fidèles, est-ce durable, est-ce viable ? Certes, il faudrait que les cinq continents ne constituent plus qu’une confédération, la guerre enfin reléguée au passé. On en est loin. »
Il est temps de mentionner ce qui importe le plus aux yeux de Perrin, temps de faire place à ce qu’il entrevoit pour l’avenir. Dans quelques passages, il formule un souhait, un espoir. Il esquisse un rapprochement avec le loin dont il vient d’être question, avec ce loin qui est le loin le plus lointain qui soit, non pas un rapprochement avec Dieu — il s’est clairement prononcé à son sujet —, mais plutôt avec le moment où sera inaugurée une paix viable à l’échelle de la terre. Le poète évoque des « frontières élargies », la fin des « pays-nations d’origine devenus des régions [souscrivant] à une langue commune ». À l’horizon, si son souhait se réalise, se dresseront « les États-Unis de la terre. » Il prononce le mot utopie et souligne que lui ne sera pas là pour assister à l’avènement de ce monde nouveau. Je ne puis m’empêcher de penser qu’une telle utopie a de quoi plaire autant aux tenants de la Droite (« parfois maladroite ») qu’à ceux de la Gauche … Somme toute, l’idée sourira peut-être davantage à ceux qui s’identifient à la Gauche, puisqu’elle participe des idéaux de fraternité, de liberté et d’égalité.
Je n’avais d’abord pas prêté attention au sous-titre de cette œuvre. C’est là pourtant davantage qu’un simple détail. Du reste, rien dans ce livre n’est un simple détail. Le moindre mot importe. Pierre dans certains cas ou caillou que l’on doit retourner pour éviter de n’en lire que la surface : le menu ici est de taille, jamais négligeable, à la virgule près. Certes, Elle, Ulysse, comme titre a de quoi accaparer l’attention du lecteur. C’est là un titre étonnant, qui fait oxymore, bouscule une longue tradition, semble annoncer que sera régénérée ici la fiction homérique, que sera androgynisé en quelque sorte son héros légendaire, du moins en apparence, mais là ne se situe pas le propos de Denise Desautels. L’incursion qu’elle accomplit avec son livre n’a donc nullement trait à la question du genre, bien qu’Ulysse soit féminisé. Le personnage dont la narratrice retrace, évoque et poursuit le parcours (parcours qui va dans tous les sens jusqu’à celui du retour), le « elle » du titre, partage plutôt avec Ulysse, son pendant masculin, une inscription marquée fortement dans l’errance et le voyage. Ainsi, ce titre est-il de l’ordre de la comparaison, les deux personnages ayant en commun de traverser des mers. Ils ne se fixent nulle part, quoique vers la fin de leur existence, aimantés par l’origine, les voici s’aventurant sur le chemin du retour.
L’ouvrage principal est précédé de Mes solitudes, une suite qui, comme le mentionne la poète dans un bref avant-propos, semble ici « avoir trouvé sa place », en tête donc d’Elle, Ulysse. Les deux textes se font en effet écho. L’un annonce, l’autre développe. Dès la première page de Mes solitudes, comme déjà inscrite dans le retour d’Elle, Ulysse, la poète écrit : « Quoi qu’il arrive l’enfant se tient toujours là debout douloureuse. » Cet enfant est celle qu’on retrouvera dans la seconde partie du livre. Elle est « [d]es décennies plus tard inconsolable celle que (la poète) traîne de livre en livre. » De fait, on tourne la page et l’enfant dans le second poème en prose est toujours là. Or la fillette n’est pas seule. Sa mère est aussi présente. Pénélope sera son nom dans la seconde partie (Elle, Ulysse). Sa mère, « s’infiltrant par tous les pores s’emparant goulûment de chaque parcelle du corps de son orpheline fille […]. Puis l’avalant. »
La difficile relation mère-fille fait l’objet des deux « récits ». Je parle de récits. Ai-je raison d’utiliser ce terme ? Oui et non. Oui, parce que la poète raconte une histoire. Non, parce qu’elle fait plus que simplement raconter ou en tout cas, elle le fait sur un mode qui bouscule les catégories des genres littéraires. Nous avons affaire ici à du texte, du texte poétique certes, où la fiction occupe une certaine part (selon ce que lecteurs et lectrices viendront suppléer en imagination ou par le prolongement de leur interprétation), fiction ne serait-ce qu’en vertu du traitement poétique, de ses processus de métaphorisation. Mais davantage que de fiction, il faudrait parler de la lecture analytique qu’entreprend ici la poète en revenant sur ses traces, en remontant le fil de ses voyageries. Voici Denise Desautels métamorphosée en Ulysse, voire en Thésée. La poète parcourt le long dédale de son existence. La poésie sera son fil d’Ariane. Sa mère sera le Minotaure. Mais en traversant ainsi sa propre histoire, il ne s’agira pas pour la poète de tuer, sinon symboliquement, le monstre qui depuis l’enfance a noué son cœur d’ « orpheline » (une autre Orphée) et dont la poésie sera l’instrument non pas de guerre, mais de pacification — le retour préludant sans doute à une ultime réconciliation.
Des images du premier texte sont reprises dans le grand Elle, Ulysse. Par exemple, dans les deux cas, la fille est comparée à une marionnette (une « minuscule marionnette manœuvrée au gré d’une adroite obstination maternelle. » peut-on lire dans Mes solitudes. Ici, comme là, la mère se méfie de la bougeotte de sa fille. De ses agitations hors de son giron. Le constant remue-ménage de sa fille, elle le redoute, la conduira au grand déménagement, au départ. La mère condamne l’emprise qu’exerce sur sa fille la fascination de l’ailleurs : « L’ailleurs est dangereux. » (Mes solitudes) Cette suite brève aborde, comme le fera Elle, Ulysse, aux rivages de la toute dernière solitude, celle où le corps fatigué entrevoit sa fin prochaine. Le texte se termine de fort belle manière : « Or déjà l’insomniaque vieillissante réclame une main aimée dans la sienne au dernier moment. »
Elle, Ulysse est à mon sens un texte majeur. Or, je le confesse, j’ai parfois eu de la difficulté à lire la poésie de Denise Desautels. Il me fallait persévérer pour y trouver ma voie. Les pierres à retourner me paraissaient lourdes. Les cailloux freinaient ma lecture. Il me semblait que pierres et cailloux, dressés en quelque sorte à l’horizontale, formaient un mur hermétique m’interdisant l’accès au sens du texte, aux propos de la poète. À dire vrai, j’avais peu fréquenté ses ouvrages.
Il est des poètes qu’on doit approcher en y mettant du temps. Il faut les lire lentement. S’habituer à leur univers. Il n’y a rien de très simple dans la poésie de Denise Desautels. Sa sensibilité est telle qu’il semble falloir à la poète emprunter les voies de l’intelligence pour dénouer les nœuds qui lui enserrent le cœur. Chose certaine, dans Elle, Ulysse, ainsi que dans Mes solitudes, lecteurs et lectrices parviennent non sans aisance à suivre son parcours, ses déambulations dans les dédales de sa mémoire, dans le labyrinthe d’une histoire dont elle remonte le cours. Oui, tout cela demeure fort intelligent, mais non point hermétique, pas de mur ici dressé, si jamais il en fut, faisant obstacle à la collaboration du lecteur.
Denise Desautels est une perfectionniste. J’ai évoqué l’importance du moindre détail dans ses poèmes. Il faut lire aussi soigneusement qu’elle écrit. Lire vraiment afin d’apprécier la justesse des citations données en exergue : « Une mère morte est un fantôme, et c’est pire. » Diana Colonna. Je ne commente pas. Et je ne commente pas non plus, ces quelques mots inscrits sous le titre : « Elle. / C’est elle. / C’est moi. // Peut-être nous. » Je ne commente pas, sauf à dire que j’avais tort de dire qu’il n’y a rien de simple dans la poésie de Denise Desautels. Ces paroles sont limpides. Souvent ce sont les lecteurs, moi en tout cas, qui manquent de simplicité, qui lisent sans lire, comme ici, ces mots qu’on risque de ne pas suffisamment méditer. La poète n’a-t-elle pas évoqué dans Mes solitudes ce qu’elle a appelé « la solitude universelle » et cité en exergue les mots de Nicole Brossard : « Solitude encombrée d’humanité » ? Elle, Ulysse, bien que fortement autobiographique, ne raconte pas que les démêlés (nœud encore) de la fille et de la mère, mais réfère, à travers le tissu de sentiments et de réflexions de la poète, à des expériences résonnant aussi chez autrui. Oui, elle, c’est aussi « Peut-être nous. »
À ce stade-ci de mon compte-rendu, force est d’admettre que je n’ai encore rien dit. Certes, j’ai laissé entendre que cet ouvrage est riche et magnifique, qu’il traite de la relation problématique d’une fille avec sa mère, j’ai opiné du bonnet à l’idée voulant qu’au creuset de la vieillesse soit encore présente la jeunesse, que l’enfant ne meurt pas et qu’au retour les méandres de la mémoire font encore entendre ses cris, sa tristesse et ses souffrances. Enfin ! J’ai dit tout cela, mais je n’ai rien dit. Rien de la beauté de ces poèmes. Rien de la savante composition de cette œuvre. Enfin, je n’ai ni souligné la trajectoire que connaît ici la poète, ni mentionné les étapes de sa démarche aboutissant à une certaine réconciliation. Après tant de rage, d’accusations et de reproches, de condamnations, voici que vieillissante, la poète pose un regard neuf sur son passé. Il n’y aura pas ici de réparation simpliste, de lunettes roses déformant la réalité, de facile révisionnisme, pas de happy ending à la Disneyland. Mais, quelque chose comme un rêve, une vie rêvée apparaîtra, un espoir, disons, des vœux, l’évocation d’une certaine utopie, une prise en charge de la destinée de l’humanité, alors que la guerre ne cesse jamais de faire ses ravages. La solitude de la poète s’ouvrira encore plus largement à la « Solitude encombrée d’humanité » dont parle Nicole Brossard. Aux affrontements mère-fille succédera la conscience élargie de conflits sévissant à l’échelle de la planète.
Je le répète. Dans ces poèmes, aucun mot n’est de trop. On croira à tort que la poète coupe parfois les cheveux en quatre. C’est qu’on sautille en la lisant. Le premier mot du texte : « Ulysse. » Puis, les vers suivants : « De quel voyage est-elle revenue. / Ou plutôt duquel reviendra-t-elle. / Ou plutôt encore duquel est-elle en train de revenir. / Ne pas revenir. » Tout cela est de l’ordre du performatif. Ce sont des couches de réflexions superposées. Si l’on y tient, oui, tout cela est intellectuel. Mais, je le répète, une grande émotion est une mer intérieure sur laquelle avance le frêle esquif de la poète. Elle tente de saisir le sens de ses naufrages, de ses sauvetages. Rien n’est désincarné dans le souci de vivre et de comprendre qu’elle manifeste tout au long de son odyssée. Son souci de la condition féminine est bien présent, bien vivant. Dans la sororité, les voyageuses font nombre. La poète examine leur condition, parle de la honte, de la réprobation qu’essuient les voyageuses, qui elles-mêmes se perçoivent souvent comme étant des « fuyardes ».
Évidemment, il y a plus. Beaucoup plus. Mais, je m’arrêterai toutefois au trop peu que j’ai mentionné. Lecteurs et lectrices découvriront par eux-mêmes les merveilles que renferme cet ouvrage.
Oui. Je t’ai abandonnée. Entourée et cependant me suis coupée de toi. Toi t’en allant bouche cousue — ton bagage de secrets en cendres seule anonyme dans ce quelconque lieu. Ton néant. Ta fin.
Maintenant qu’en moi tout va s’achevant déjà apparaît et pleure la mourante à venir et murmure accompagne-moi illumine-moi ma mère.
La démarche de l’auteur me paraît remarquable, tant par sa rigueur que par sa cohérence. La mesure impeccable de son phrasé libère une pensée qu’on prend plaisir à saisir, quand bien même sa gravité préoccupe.
La fantaisie dont Mathieu Simoneau fait preuve çà et là n’a rien de gratuit ; l’idée de jouer avec les mots ne la suscite pas. Ici, tout est sérieux. Bien que le vers soit quasi transparent, des mots y font énigme. Lorsque le poète fait vibrer les cordes de sa lyre, il faut laisser à la lecture un certain temps de silence afin que puisse se faire entendre pleinement leur résonance.
À la fin de son recueil, le poète fera une confession, une certaine profession de foi. Elle aura trait à sa poétique. Il avouera ne pas chercher à émouvoir. Il écrit : « je chasse toute intention / de placer la flèche au cœur de la cible // l’œil à atteindre est invisible / et le sens du vent / trop subtil / pour être pris par la bride ». Ainsi en va-t‑il du sens des poèmes, trop subtil pour qu’on s’acharne à l’enfermer dans les limites étroites de l’interprétation.
Et si, plutôt que de gloser à leur sujet, on se bornait à mettre en évidence la beauté de ces poèmes ? Assurément, cela semblerait court. Or, s’ils sont beaux, pourquoi mettre leur luminosité sous le boisseau ? J’en citerais volontiers des dizaines. Du reste, leur beauté formelle est indissociable de leur sens, dont celui qui préside à l’élaboration et à la poursuite de tout ce travail d’écriture. La démarche du poète est au cœur de son œuvre. Elle en assure les battements.
Mais que fait donc Simoneau à travers ce recueil ? Bien malin qui répondra qu’il s’adonne à faire « des longueurs dans le crépuscule ». Contrairement à Baudelaire qui, dans « Le soleil », se disant en quête de rimes, s’exerce seul à sa « fantasque escrime », Simoneau entreprend avec ses poèmes de traverser l’espace, non pour s’exercer, mais bien parce que justement il a pour but d’atteindre le soleil au bout de l’horizon.
Le soleil. Voilà le maître-mot ici. Dans « Le coucher du soleil romantique », Baudelaire écrit qu’il « poursui[t] en vain le Dieu qui se retire ». Qu’en est-il chez Simoneau ? Son recueil fraie-t-il avec une quelconque métaphysique ? Il pose en tout cas la question du sens de la vie. L’auteur sait que ce sens n’est pas « cet enchaînement de livres / qui mangeront la poussière en leur temps » ; il se situe plutôt dans « cet élan de paix / qui me prend / quand je rêve / et reconnais / le nid que le soleil s’est fait en moi ».
Dans cet excellent recueil, le poète « noie en pensée le monde / sous une verdure inextricable ». Il est étonnant de voir à quel point l’homme s’y trouve ramené à des proportions pour ainsi dire naturelles. Les erreurs consécutives à son règne sont évoquées : « pourquoi le monde / n’est-il qu’une tôle froissée / qui perdure à mon oreille ». Au rang des espèces, l’homme se retrouve dans une position de quasi-vassalité. Il n’est qu’une herbe parmi tant d’autres. De même qu’ici les arbres sont personnifiés, éprouvent des sentiments et profèrent des paroles, le poète se végétalise : « j’aimerais parler arbre ». Il entend « dans [s]es gènes / des brassages de fougères ». C’est là une manière de correspondance suprême, de parfaite adéquation entre les différents univers où se meuvent « une femme verdoyante » et un homme né « d’un arbre qui avait tout vu ».
Publié dans le numéro 172 du magazine Nuit blanche, 2023|
Cofondateur des Compagnons de Saint-Laurent, secrétaire général de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, journaliste, fondateur de l’Ordre du Bon-Temps et, entre autres, recherchiste à Radio-Canada, Roger Varin aura exercé en son temps un rôle des plus importants. Sa fille, Claire Varin, aura contribué dans un livre paru aux Éditions Fides en 2012 à le faire sortir de l’ombre relative où le relègue encore aujourd’hui une oublieuse postérité. Ceux qui n’ont pas lu Un prince incognito, Roger Varin le découvriront par moments dans le récit que, cette fois-ci, Claire Varin consacre tout particulièrement à sa mère, l’épouse de Roger. Après la célébration du père vient celle de Jacqueline Rathé.
Si son père était un prince, sa mère ne fut pas que reine du foyer. Le cliché veut que derrière tout grand homme se cache une grande femme. Jacqueline était assez grande pour ne pas se cacher derrière quiconque. Elle se tenait en pleine lumière aux côtés de son mari. Du reste, elle n’avait pas attendu de faire sa rencontre pour entreprendre elle-même des travaux d’envergure. Sa feuille de route impressionne. Dès son plus jeune âge, la jeune fille manifeste des dons, une insatiable curiosité, une grande soif de justice. En classe, elle est une brillante élève.
Bientôt, la jeune femme s’implique activement dans le Québec d’avant la Révolution tranquille, œuvrant notamment au sein de la Jeunesse étudiante catholique, y assumant la présidence de journées d’étude à seulement vingt ans, puis travaillant enfin comme journaliste et conférencière, se vouant corps et âme à la promotion d’une spiritualité laïque et d’un catholicisme social.
Par la mère est un ouvrage singulier, instructif à plus d’un titre, fort divertissant, et passionnant même, ne serait-ce qu’en raison des êtres de passion que Claire Varin y fait revivre. C’est en passant par la mère, en examinant soigneusement l’arbre généalogique des Rathé, aux branches ornées de personnages illustres, que l’écrivaine remonte dans le temps afin de brosser le portrait de sa mère, dans l’espoir que dans les traits effacés des ancêtres puissent se préciser quelque peu le visage de sa mère et incidemment le sien propre. Ouvrage singulier parce que fourmillant de facettes diverses, reliées cependant par un centre que toutes rejoignent afin de réaliser ce portrait.
Claire Varin poursuit un objectif que jamais elle ne perd de vue, quand bien même au fil de ses pérégrinations dans l’espace et le temps elle semble s’en éloigner, quittant alors les parages de la mère pour éclairer par le passé lointain de ses ancêtres le passé tout récent de Jacqueline. Ce travail d’enquête où elle découvre les racines de sa mère réaffirme en quelque sorte le présent toujours vivant de sa présence. L’Histoire ajoute ici à la mémoire.
Dans le prologue, elle affirme vouloir sortir sa mère de la nuit. Tel est le but qu’elle poursuit. Pour l’atteindre, sa manière est on ne peut plus efficace. La plupart du temps, les ouvrages biographiques posent sous les yeux des lecteurs quelque chose comme un papillon mort, exsangue, dont les ailes ne battent pas. La biographie présente un être fixé dans le temps. On emploie la troisième personne du singulier afin de raconter une existence souvent révolue. Or Claire Varin ne parle pas tout à fait d’une morte, mais plutôt à une morte. Ce faisant, elle ne tient pas sa mère à distance, mais la maintient, la garde présente auprès d’elle. Entretient avec elle une conversation « monologuée ». « Tu » est le premier mot du prologue. La fille s’adresse directement à la mère : « Tu aurais eu bientôt cent ans. Dans la solitude des bois, je suis venue me poser pour être seule avec toi. Tu m’as donné le jour, je veux te sortir de la nuit. » Dans l’épilogue, elle rappellera ce beau projet de vie et d’écriture : « Ce livre sera ton ancienne demeure dans les temps futurs, à toi qui vis maintenant dans l’immensité du hors-temps. »
Par ailleurs, une biographie standard invisibilise la personne du locuteur. Un « je » omniprésent n’y est présent nulle part. Le « je » disparaît derrière le « il » impersonnel. Dans le cas contraire, celui justement à l’œuvre dans Par la mère, un « je » s’adresse directement à son interlocuteur, mort ou vif, quoique toujours vif grâce à la magie du verbe. Le « je » se manifeste pleinement. Ainsi, les deux femmes se trouvent-elles à nouveau réunies : « Tu regrettais de ne pas avoir sondé tes parents de l’Ouest canadien, terre promise à la fin du XIXe siècle. Alors, j’ai pensé t’offrir en chemin faits et gestes de tes ascendants pour te désennuyer dans l’éternité, te bercer avec l’histoire de tes proches avant toi disparue, marcher dans le champ des ancêtres. Tu m’as orienté vers ton oncle et, moi, je veux te conduire auprès de ton quadrisaïeul Seth Warner, mais je retarde le moment. Tu ignorais tout de ce capitaine des Green Mountain Boys et « héros » méconnu de l’Indépendance américaine, hormis son rôle de défenseur des droits des habitants du futur État du Vermont. »
Ce récit, comme on le constate avec cette citation, correspond à une série de déambulations dans l’espace et le temps. Les deux femmes entreprennent un grand voyage, un retour dans le passé plus récent de l’oncle Aimé, personnage haut en couleur de l’Ouest canadien, et dans le plus lointain passé d’un héros américain. Les deux femmes vont ainsi main dans la main.
Elles ne se rendent pas toujours dans les terres lointaines de l’Ouest canadien ou du Nord-Est des États-Unis, au Vermont notamment. Très souvent, au fil du récit, la narratrice rappelle à sa mère des anecdotes de sa vie familiale et professionnelle. Nous sommes alors au Québec. Dans l’intimité d’un foyer, dont Jacqueline est la reine ; mais reine, elle l’est à sa manière, la jeune femme engagée au temps de sa jeunesse n’ayant pas abandonné ses activités de journaliste. On lira avec profit les pages consacrées à son premier militantisme au sein de la Jeunesse étudiante catholique. Comme le mentionne, la narratrice, on évitera alors de proférer des jugements anachroniques. En fait, on réalisera plutôt que les idéaux promus par la jeune Jacqueline, et auxquels sa vie durant elle sera demeurée fidèle, étaient « révolutionnaires ». Ces pages nous font rencontrer d’éminents personnages de notre histoire, les Simone Monet, Michel Chartrand, Gérard Pelletier, Jeanne Sauvé, etc.
Si je saute ici du coq à l’âne, ce n’est nullement par mimétisme. À dire vrai, Claire Varin conduit son récit de main de maître. Aucun de ses sauts dans le temps et l’espace n’est sans conséquence ; toujours elle retombe sur ses pieds, à point nommé, précisément là où l’apparente digression trouve sa résolution. Ses pages résultent d’une composition rigoureuse, quoique souterraine ; le primesautier et le naturel de l’expression ne manifestent pas cette précise orchestration. L’auteure est fort habile à reprendre des fils qu’elle avait abandonnés en cours de route, à les reprendre et nouer dans le tissage de son récit. Elle possède l’art de l’enchaînement, posant ici un élément, le reprenant plus loin, amenant en douce un sujet qu’elle développe par la suite en une succession de cercles concentriques, dont le centre bien entendu est toujours occupé par sa mère Jacqueline.
Son récit englobe à la fois le général et le particulier, le collectif et l’intime. Pour l’intime, pour peindre son portrait, elle rassemble çà et là des éléments de la vie de Jacqueline. Qui était cette femme ? Une première de classe dans son enfance, une petite « tannante », une femme fière tout au long de sa vie, généreuse assurément et fort empathique : « Ton regard sur l’autre était beau. » Ses dons fleurissent tout au long de sa vie adulte : « Maman Smet et toi, en syntonie avec plusieurs de tes collègues, cultivées, intelligentes, avanciez dans l’ombre de votre pendant masculin pourtant souvent admiratif de vos aptitudes intellectuelles. »
Le portrait est ici condensé, je l’esquisse à peine tout comme j’oblitère des scènes de la vie familiale pourtant essentielles à une meilleure compréhension des caractères de Jacqueline et de sa fille. Je sauve cependant de mes négligences ce qui a trait aux animaux avec lesquels la famille Rathé-Varin partageait son quotidien dans les années 1950 et 1960. Je songe au sort que de cruels voisins réservèrent à ses chatons et au chien Bravo, les premiers, jetés dans des sacs de jute dans les eaux de la rivière des Prairies, le second criblé de plombs sous prétexte qu’il furetait sur leur terrain. Nul doute que ces événements auront largement nourri l’esprit de la défenderesse de la cause animale que deviendra plus tard Claire Varin.
Le portrait de Jacqueline pour complet qu’il est se voit complété par l’incursion que fait sa fille dans la vie de ses ancêtres. Tout se tient ici et rien n’est gratuit. Les anecdotes s’avèrent nécessaires et révélatrices. On lit l’avenir dans les boules de cristal. Il est plus pertinent de lire le présent dans les arcanes du passé. Il s’avère que les liens entre la personne de Jacqueline et les personnages peuplant son arbre généalogique sont nombreux et éloquents. Claire voyage. Avec sa sœur Lucie, elle sillonne une grande partie des territoires canadien et américain. Elle entreprend un travail qui la conduit dans des musées, des bibliothèques ; elle consulte des archives, découvre de vieilles photographies, voit des monuments érigés en l’honneur du valeureux colonel des Green Mountain Boys. Son but étant de mieux connaître sa mère, de faire à connaître à celle-ci des pans méconnus de sa lointaine histoire. Ses intuitions sont bonnes, puisque la vie de Jacqueline se trouvera en effet éclairée par le miroir que lui tend alors l’écrivaine. Il s’agit d’un miroir déniché dans les greniers de l’Histoire. Elle le dépoussière. Ou ce sont, si l’on préfère, de vieux portraits qu’elle rajeunit en les ramenant au jour sous les yeux de sa mère. Aimé — député et sénateur, l’oncle qui fut un ardent défenseur des droits des francophones du Manitoba — et Steh Warner ont des traits de personnalité qu’on retrouve chez Jacqueline. Cette dernière n’aura pas démérité de l’héritage qu’ils lui auront légué.
Les liens entre Aimé, Steh et Jacqueline sont nombreux. Dans un témoignage découvert dans un vieux journal, un collègue sénateur d’Aimé affirme qu’il « avait un grand cœur et un robuste bon sens » (du bon sang coulait dans ses veines). Donc, un grand cœur. À ces mots, la narratrice ouvre une parenthèse et s’exclame : « comme toi, Jacqueline ! » C’est là de l’atavisme.
Les faits d’armes reluisants de Seth sont tout à fait impressionnants. On ignore à quoi ressemblait ce héros. La narratrice devra se contenter de dépeindre l’âme et le caractère du quadrisaïeul de Jacqueline. Les pages où l’on voit évoluer le combattant présentent avec brio son courage et la proportion épique des guerres auxquelles il se sera livré. L’homme, admiré par nul autre que George Washington, était d’une grande probité. Le fruit ne tombe pas loin de l’arbre. Son fils, le trisaïeul (Seth Junior) fut franc-maçon : « Le Chevalier Rose-Croix se devait d’assister les personnes en difficulté, de se consacrer à la solidarité, voire à la charité, mot aujourd’hui quasi tombé en disgrâce. Ça me plaît que ton trisaïeul ait été du côté clair des choses, qu’il ait œuvré à ‘‘polir sa pierre’’, c’est-à-dire à s’améliorer et à développer l’écoute et la tolérance face à la diversité — religieuse, professionnelle, politique ou raciale — représentée au sein de la loge même. »
Ce côté clair des choses doit retenir notre attention. Ce qui vaut pour la mère vaut également pour la fille. Le bon sang suit son cours, il irrigue aussi bien l’âme de la mère que celle de la fille. On le voit, la clarté des miroirs se répercute de génération en génération. Cela se confirme dans un autre passage. Claire Varin écrit : « Je suis Seth dans les deux sens du verbe. Je le suis, le pistant, et je suis un peu lui. Il se tient debout en moi. » Ailleurs, on lit : « Je me plais à imaginer avoir hérité, comme toi, de la couleur de ses iris et de son abondante chevelure. »
On apprend beaucoup en voyageant avec Claire Varin. Il y aurait beaucoup à dire au sujet de son récit. Il est souvent émouvant. Un de ses aspects les plus réussis correspond au ton qu’adopte l’écrivaine. Afin de rendre sa mère plus présente, plus vivante, elle choisit de lui parler par écrit : « Je veux juste te parler par écrit. ». Elle précise : « je n’écris pas comme je parle ». Cela n’est pas contradictoire. Tout comme il n’est pas contradictoire que ce récit mené par une « élève appliquée » avec le plus grand sérieux, soit çà et là parsemé de traits d’humour. Claire Varin entend à rire. Elle pratique l’ironie, tout particulièrement lorsqu’elle dénonce des injustices. Sa personne est au cœur du récit et, tout comme Seth qui s’avérait fort habile sur sa monture, et à l’instar de sa mère qui luttait au sein des mouvements laïques, elle mène avec vaillance de nombreux combats. Un peu partout dans le récit, sans pour s’alourdir sur ces sujets, elle réitère ses engagements en faveur des animaux, de l‘écologie et de la cause des femmes.
Le haïku est sans doute le roi des petits poèmes. Dans sa forme traditionnelle, il compte trois vers composés de cinq, sept et cinq syllabes. La montagne est la reine des paysages, qu’elle domine par son imposante stature. Il est amusant de voir un poète célébrer la beauté d’une montagne en lui consacrant les brèves annotations que sont des haïkus. On peut voir là une manière de paradoxe. Dont témoigne le titre du recueil. L’oxymore qui le constitue donne à réfléchir ; il révèle un aspect secret de la montagne, à savoir sa légèreté. Montagne légère. Pour la saluer, le poète emprunte à la plus fine légèreté qui soit. Celle du poème bref. Il choisit de dire la solide et toute aérienne présence de la montagne en la jumelant au nuage. En lui attribuant le si peu de poids qu’on associe au nuage. La montagne devient alors nuage, le haïku aussi, qui les met en vis-à-vis, en miroir. Il ne serait pas étonnant que le poète lui-même au fil de son long entretien avec la montagne devienne lui-même une montagne, un nuage, un haïku. Mais, ne nous emportons pas. Suivons plutôt l’exemple du poète. Il nous convie au calme, à la contemplation et non au débordement. Ne lui faisons pas dire ce qu’il ne dit pas. Toutefois, sa leçon ne nous incite-t-elle pas quelque peu à réinventer, lire à notre manière, récrire ? En effet, dans un bref avant-propos intitulé « Lire la montagne », le poète écrit : « On lit la lumière d’un haïku. Mais si on ferme les yeux un instant, un autre haïku commence à s’écrire en nous. C’est peut-être cela qu’on appelle lire ? »
Si cela est lire, je veux bien qu’il en soit ainsi. Mais, tout d’abord, je souhaite m’en tenir à la lumière propre aux haïkus de Michel Pleau et à garder les yeux bien ouverts pour m’en imprégner, quitte à accepter par la suite de prendre place sur sa galerie, aux côtés du poète qui désire que nous fassions nôtre la montagne légère devant laquelle il a passé l’essentiel de l’été de ses soixante ans.
Il faut ici prendre au pied de la lettre le mot « essentiel », en l’arrimant non seulement à l’été, mais aussi à l’être de contemplation qu’est celui qui a entretenu un rapport si étroit avec la montagne, à un point tel qu’il en aura été profondément transformé, altéré dans son essence même. Le poète a passé le plus clair de son temps à vivre avec la montagne une histoire de réciprocité : pendant toute une saison, la montagne lui a parlé, il l’a écoutée ; et enfin, il a traduit en haïkus l’essentiel des propos que lui tenait la montagne à travers son majestueux silence : « le bel été — / je me fais traducteur / de montagne ».
***
Je pourrais interrompre ce compte-rendu, vous renvoyer tout bonnement à la lecture de ce petit ouvrage. Le lire, chacun, chacune pour soi, constitue une expérience qui en soi se suffit amplement. En vérité ce livre ne demande pas à être traduit. Il est du genre qu’on parcourt lentement, qu’on prend plaisir à relire plus d’une fois. Il est si clair que tenter de l’éclairer, c’est bien malgré soi y ajouter des ombres dont il n’a que faire.
La poésie de Michel Pleau est simple, aussi simple qu’une montagne. Mais rappelons-nous le titre, la montagne est légère. Quelque chose nous a échappé si, au contraire, nous la pensions lourde, comme un nuage tombé du ciel, métamorphosé en un pesant bloc de minerai, de terre et de poussière. Il en va ainsi des poèmes de Michel Pleau, en apparence légers, transparents, et livrant instantanément leur signification. Or, cela n’est pas si faux. Certains poèmes, en effet, sont d’une simplicité désarmante, à tel point que l’outillage du décrypteur savant paraît vite superfétatoire ; point n’est besoin de posséder la panoplie des instruments du sémiologue pour lire et comprendre de tels haïkus. Plutôt, il faut posséder une âme, un cœur non pas larmoyant, mais sensible aux nuances de la vie et du sentiment, de la pensée, de la contemplation, de la poésie, voire du sacré. Ces poèmes en apparence si simples offrent à notre imagination un réel tremplin grâce auquel nous élever afin d’atteindre, peut-être, à la hauteur de la montagne, puis, redescendre avec elle dans les entrailles de la Terre où ses fondements plongent leurs racines. Plus modestement pouvons-nous du moins descendre au fond de nous-mêmes, entreprendre cette sorte de mue qu’a connue le poète en s’installant sur sa galerie pour observer la montagne et en proposer par haïkus interposés ce qu’il appelle des traductions.
On aura compris : tout cela est charmant, mais encore plus que charmant. C’est qu’il nous est donné ici de vivre une véritable expérience, de lecture bien entendu, mais aussi de vie. Un homme note dans un carnet des impressions, trace des mots, peu de mots, chaque fois ceux d’un haïku. Sa galerie lui offre un vaste panorama présenté en ces termes dans le très beau texte ouvrant le recueil : « Je me suis fait berger sans le vouloir, guetteur d’un troupeau de montagnes : les Laurentides, longue chaîne montagneuse formée il y a un milliard d’années. »
En lisant ses vers, nous nous installons à ses côtés afin de lire la montagne et, ultimement peut-être, l’écrire à notre tour. Ce ne sera pas la même montagne, mais assurément c’en sera une. Et de même qu’une montagne se fait nuage dans un poème de Michel Pleau, de même les nuages que de notre propre galerie nous contemplerons deviendront-ils des montagnes. Pour peu que nous les observions longuement, amoureusement, nous en viendrons à faire nos propres découvertes, à parcourir à l’instar du poète un chemin nous conduisant en un lieu où se manifestera de la présence. D’aucuns décrient le terme de présence ou plutôt contestent que la poésie puisse en permettre l’assomption, la manifestation. Certes, à cette Rome métaphysique mène plus d’un chemin ; la poésie n’en serait qu’un parmi d’autres. Mais qu’elle parvienne à traduire cette présence, nul n’en peut douter et, si besoin était, des poèmes comme ceux que nous lisons ici l’attestent indéniablement.
la patience du ciel — comme arrêté juste devant moi
*
la montagne intérieure — dessiner sa présence
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Et celui-ci qui est très beau. Prégnant, si l’on préfère.
brièvement retrouvé — le premier ciel de mon enfance
*
Le recueil possède une grande unité, laquelle est non dépourvue de variété. On y voit de petites scènes de la vie quotidienne, la plupart ayant lieu dans le parc que surplombe la galerie du poète ; d’autres mettent en vedette une petite fille, ainsi qu’une jeune voisine croisée dans l’escalier, des oiseaux, un escargot et deux mouches dont l’une, sur un trognon de pomme. Cet insecte figure le microcosme, là où la montagne et le ciel représentent la vastitude du cosmos et de l’Univers.
Tous les haïkus sont complets en soi, forment un tout, à l’exception de deux qui, sur une même page, fonctionnent pour ainsi dire en écho.
devant la montagne — je passe l’après-midi à lui ressembler
devant la montagne — je passe l’après-midi à me rassembler
Un autre haïku donne lui aussi à réfléchir. Le voici : « pour vraiment toucher / la montagne — combien de pas ? » Bonne question. En fait, on peut se demander où exactement commence une montagne, sa base correspondant toujours, du moins j’imagine, à de longs espaces tout autour, dont les pentes sont plus ou moins prononcées, faiblement d’abord, puis se manifestant ostensiblement au fur et à mesure que la montagne s’affirme en tant que telle.
***
Il y a quelques heures, à la fin d’un après-midi enfumé par les feux de forêt qui sévissent dans l’Ouest, je relisais depuis mon balcon les poèmes de Michel Pleau. Chez moi, pas de montagne en perspective, mais à mes pieds, de l’autre côté de la rue, un parc, tout comme dans le recueil du poète. Dans mon ciel laurentien, pas que des oiseaux, mais des avions qui viennent tout juste de décoller. Du bruit et non pas le silence de la montagne. Pas que des avions bruyants, mais aussi des nuages, et dans le ciel immense, un soleil rougi par l’épaisseur de l’air et s’apprêtant à descendre en tirant derrière lui le sombre rideau du jour et de la nuit. Les poèmes de Pleau se déposaient tout doucement dans mon être. Des résonances s’établissaient, des connivences. Le poète parle du temps qui passe, du vieillissement inéluctable. Il n’en fait pas un drame. Au contraire, vers la fin de son recueil, un haïku exprime un sentiment de paix et de bien-être, en accord profond avec la présence tellurique de la montagne :
avec le paysage — soudain la brève sensation d’un accueil
Qu’on ne s’attende pas ici à une recension, encore moins à une critique ou, comme j’aime à les appeler, une « petite étude ». On aura plutôt affaire, j’allais dire à une confession, en tout cas à un ensemble de réflexions sur ce que sont la littérature, la lecture et l’écriture. Ces réflexions prendront racine dans l’anecdote, en cela qu’elles seront suscitées par les conjonctures dans lesquelles j’ai été amené à ouvrir pour mon plus grand bonheur le tout dernier roman de l’auteur étonnant qu’est, je ne dis pas que fut François Barcelo.
Certes, L’homme pendu au bout de la corde mériterait amplement une lecture attentive, une étude savante axée sur la « mécanique » de ses rouages narratifs, sa structure, sa composition et donc tout ce qui a trait à la conduite bien menée d’une intrigue policière. On se pencherait sur les techniques utilisées par l’auteur. Utilisées avec brio. D’aucuns parleraient de recettes. Et sourire en coin, afficheraient un certain mépris à l’endroit des précédés employés par le romancier, mépris dont un Barcelo s’il était encore de ce monde n’aurait que faire, car l’homme plus que tout autre savait que pour rédiger un bon roman il ne suffit pas de mélanger un ensemble d’ingrédients, de se montrer docile aux lois du genre.
Évidemment, Barcelo connaissait la musique et savait danser. Il avait fait ses classes à l’école de la lecture et de l’écriture. Mais on a beau dire, le plus consciencieux de tous les élèves aura beau s’user durant cent ans le fond de culotte sur un banc d’école, pour que la magie opère, il ne suffit pas d’avoir plus d’un tour dans son sac. Encore faut-il être doué pour les miracles, avoir dans la cervelle cette petite merveille qu’on appelle le génie. Est-ce un don ? Il me plaît de le croire. Un don que l’acquis au fil du temps accroît. Mais au départ, il faut cette étincelle, ce feu intérieur qui est affaire de passion, de passion pour l’écriture. Le savoir-faire se développe. Il en résulte alors quelque chose comme ce livre. Mais ce n’est pas si simple. J’y reviendrai.
J’ouvrais cette chronique en évoquant les circonstances qui m’ont conduit à entreprendre la lecture de ce roman. Ce sont de tristes circonstances. J’ai fait tout récemment la rencontre de l’auteur. C’était à l’occasion du lancement collectif des ouvrages parus ce printemps aux Éditions de La Grenouillère. Le lancement eut lieu le 20 mars 2025 à l’Atelier-Librairie Le Livre voyageur. Outre François Barcelo, l’événement réunissait quelques auteurs dont Claire Varin, Michel Lord, Ariane Cloutier à qui l’on doit les illustrations de la Marie Réparatrice de l’éditeur Louis-Philippe Hébert, ainsi que moi-même.
À cette occasion, je prenais place à la table des auteurs aux côtés de François Barcelo. Nous échangeâmes quelques paroles. Il présenta son roman, je lus quelques poèmes et les autres s’exécutèrent à leur tour. Ce fut un beau lancement. Mais voilà, la suite a de quoi nous attrister. On apprenait quelques semaines plus tard le décès du romancier. J’annonçais ci-haut des réflexions. Je ne me lancerai pas dans les sables mouvants des grandes questions du genre : qu’est-ce que la littérature ? Cependant, je ne puis m’empêcher de remarquer et d’avouer que, n’eût été le décès de l’auteur, je n’aurais peut-être pas entrepris la lecture de son dernier roman. C’est que, comme tout un chacun, ma table de chevet déborde de livres, notamment de recueils de poésie en attente d’une recension ici ou ailleurs. Du reste, je lis rarement des romans policiers. C’est comme ça.
Mon exemplaire gentiment dédicacé par son auteur aurait sans doute subi le sort que malheureusement connaissent de nombreux livres. On ne les lit pas. Pour qu’ils soient lus, il faut que du bruit les entoure, celui de la publicité entre autres, une présence assidue de l’auteur dans les médias, radio, presse et réseaux sociaux. Le décès de François Barcelo m’a secoué. Ce monsieur quelques semaines plus tôt était assis à mes côtés. Et voilà ! Fini. C’en était fini de sa vie. À mes yeux, cela ne pouvait s’arrêter ainsi. Je devais lire son roman. Je m’en faisais un devoir, histoire de faire revivre l’auteur en ravivant son esprit, en redonnant par la lecture vie à son écriture. Et puis, me disais-je, lire un roman, gratuitement, sans songer à en faire une recension, une analyse, une petite étude, cela très certainement me ferait du bien, me changerait les idées. L’homme au bout de la corde m’attendait. Il allait combler mes attentes.
Autant le dire tout net, ce roman est captivant. Je crains ne pas me montrer à sa hauteur en tentant de justifier ce jugement. Captivant, pourquoi ? En quoi ? Eh bien ! Tout est sans doute ici une question de présence. Dès les premières pages du roman, un personnage est là, vivant, qui s’adresse à nous. À la cinquième ligne du premier chapitre, on lit : « Je ne travaille pas, je n’essaierai pas de vous le cacher. » Évidemment, il ne suffit pas de s’adresser au lecteur pour que celui-ci embarque. Encore faut-il qu’il puisse vraiment prendre place dans la barque, que l’auteur sache ramer et le conduire à bon port, en le faisant voguer sur des eaux où l’on ira de découverte en découverte, et non pas sur une vaste étendue où à perte de vue rien ne se passe. Donc, il y a ici quelqu’un, un narrateur, qui écrit un peu comme on parle, comme on parle à quelqu’un, mais, attention ! il y a parole et parole. Quand un écrivain écrit, il peut parvenir à donner l’illusion de la parole, mais en réalité il écrit. Or, ce Barcelo qui écrit est tout un écrivain. Je parle ici de sa plume, de son style. Qu’on ne s’attende pas à de la haute voltige, à des échafaudages stylistiques d’une grande complexité, à l’utilisation d’un registre sophistiqué qui en met plein la vue. Non, cet auteur s’y prend autrement et l’efficacité qu’il met à raconter est remarquable. Sa phrase toujours s’anime, vivante, pétillante d’esprit, parfois de bottines, sourire en coin, sarcastique. Et l’air de rien, au détour d’une période, un clin d’œil est donné, par la bande l’auteur touche une corde sensible, au bout de laquelle est attachée une question tout aussi sensible, non pas avec un point d’interrogation à la clé, mais relative à des enjeux de société, à des sujets brûlants, à notre monde actuel qui va de mal en pis.
Dire que l’auteur écrit pour faire passer des messages me paraîtrait exagéré. Il est trop malin pour prétendre dire l’heure juste. D’autres écrivent des romans à thèse, pas lui. Pour autant, cela ne fait pas de lui qu’un auteur plaisant. Oui, c’est un auteur plaisant. Il n’y a pas de mal à ça. Je dis qu’il n’est pas que plaisant, bien que son livre soit tout à fait divertissant. C’est que Barcelo est un romancier très comique. Il fait beaucoup rire. Si le divertissement est digne d’intérêt, n’en déplaise à notre ami Blaise Pascal, on doit concéder que le rire l’est tout autant, sinon davantage. Le rire est salutaire, excellent pour la santé, pour la psyché. On aura compris que du rire, il s’en trouve à profusion dans ce roman. Il vient de la langue du narrateur, de sa manière de raconter, mais aussi des aventures qui lui arrivent. Elles sont hilarantes, imprévisibles, loufoques. L’inventivité de l’auteur a de quoi étonner. Vraiment, il est doté d’une époustouflante imagination.
En dévoilant des aspects troubles de nos sociétés, un polar où tout est pris au sérieux offre sans doute matière à réflexion, instruit tout en divertissant. J’ignore si notre romancier a produit dans son œuvre antérieure des romans semblables. Son Homme au bout de la corde séduit non seulement par les actions qu’il met en scène, mais je le répète, par leur drôlerie. On embarque dans les dédales de l’histoire, surpris par la tournure des événements. On se dit que le cinéma pourrait s’emparer de ce récit. Une série télévisée serait souhaitée. Cependant, force est de constater que le passage par l’image laisserait dans l’ombre, abandonnerait malheureusement au silence la voix du narrateur, laquelle compte pour beaucoup dans la qualité de ce roman, car le narrateur y réfléchit beaucoup, s’arrêtant aux curiosités de la langue, commentant des expressions fautives ou ambiguës, et réfléchissant même à l’intérêt que peut représenter pour un criminel des ouvrages consacrés à éclairer tout bon amateur de suspens désireux d’entreprendre lui-même la rédaction d’un roman policier.
On aura remarqué que j’ai négligé de résumer l’action de ce roman, de présenter ses personnages, comme on dit, hauts en couleur. Les lecteurs et les lectrices se plairont à les découvrir.
Il a fallu, hélas ! que le romancier nous quitte pour que j’ouvre son dernier opus. Mais attendez, je n’ai pas lu son dernier mot. Si mon souvenir est bon, un de ses plus vieux romans m’attend quelque part sur une de mes étagères. Si je fais erreur, un saut en librairie ou à la bibliothèque palliera ce manque et me permettra alors de renouer avec le grand art du sublime raconteur d’histoires qu’est François Barcelo.