Michel Pleau : Prendre demeure : Poésie : Écrits des Forges : 2026 : 92 pages

Un avant-propos, un poème ou, si l’on préfère, un court récit, ou encore une confession ouvre cet ouvrage de poésie. En deux pages et demie, le ton est donné, la porte de la maison s’ouvre, le poète nous accueille.

À vrai dire, il nous invite surtout à nous installer sur sa galerie, à y prendre demeure, à nous y « asseoir en bordure du monde. »

Premières lignes :

J’ai toujours aimé m’asseoir en bordure du monde. 

Enfant, du haut de l’escalier, je fouillais le carré du ciel au-dessus de la cour. Je demeurais immobile, cent ans, mille ans.

Cette posture, qui se prolongera chez le poète que deviendra l’adulte, est celle que traditionnellement l’imaginaire associe aux anges. On dit souvent des poètes qu’ils ont tendance à être dans les nuages, et même à les pelleter. C’est une galerie qui ici tient lieu de nuage. Notre poète partage non seulement l’espace avec les anges, mais également le temps. Celui de l’éternité. Il prend tout son temps.  

« Je demeurais immobile, cent ans, mille ans. »

Dans le poème intitulé « Un pont de hasard », on peut lire ceci :  

ce soir on dirait que le temps
se refait une mémoire
et s’allège 

comme s’il avait trouvé
en son centre
et plus lente que les autres
une saison haute
arrachée à la terre

Le mot saison passe comme le vent. Dans le même poème, le poète établit un lien entre le temps et le vent.

avec sa peau de courant d’air
sa solitude seule repose
sur le rebord des fenêtres 

Le mot « saison » rime avec « maison » ; et la maison est une demeure. Dans ce même poème, on trouve ceci : « on appelle résidence / son feu ». C’est qu’on prend demeure dans le temps, dans le temps qui nous est imparti, dans le temps qui nous est donné, à nous si pauvres que nous ne parvenons que difficilement, que nous échouons la plupart du temps à ouvrir la porte mal fermée que nous offre le feu du temps.

on appelle résidence
son feu

le temps est peut-être
la dernière aumône

on comprend que grince en lui
une porte mal fermée
depuis toujours 

Ah ! Il est peut-être trop tôt pour le déclarer. Il vaudrait sans doute mieux détailler davantage la substance de ce feu, la brève éternité de la saison qui anime le poète, faire pénétrer plus avant lecteurs et lectrices au cœur de cette demeure. En un mot, mais il en faudrait plusieurs, il vaudrait mieux d’abord faire les présentations, faire mention de la dimension des poèmes qui composent ce recueil, dire leur concision, l’aspect dépouillé de ses vers, la qualité des images qu’on y trouve — elles installent dans l’esprit une manière de tremblement du sens, lequel dit mieux cette résidence que ne saurait le faire la précision univoque du langage. On me dira que c’est parce que c’est de la poésie. Oui, justement, c’en est.

Bref, il est sans doute trop tôt pour le déclarer, mais allons-y tout de même, disons-le tout net.

Je ne me lasse pas de lire ce recueil. J’aime y prendre demeure. Pourquoi ? Comment expliquer ce sentiment de bien-être, d’être bien au bon endroit, dans la bonne demeure, sur le bon nuage, sur la bonne galerie ? Cela tient, je crois, à ce « sublime familier » que chérissait tant un Fénelon. Je sais, j’évoque ce dernier à tout bout de champ, mais comment faire autrement ?

Certes, le sublime tel qu’on le rencontre chez Michel Pleau ne manquerait pas d’étonner le vieil auteur, car la poésie a bien changé depuis la fin du Grand Siècle et celle de Pleau assurément a tenu le pas gagné depuis Rimbaud et l’avènement de la modernité (Fénelon ne saurait plus à quel saint se vouer). Mais ce pas, la poésie de Pleau l’a tenu tout en conservant précieusement le principe que Fénelon mettait en avant et dont il fit la pierre d’angle de sa poétique, principe voulant que dans ses poèmes un auteur ait le constant souci de parler à hauteur d’homme :  « Je demande un poète aimable, proportionné au commun des hommes, qui fasse tout pour eux et rien pour lui. Je veux un sublime si familier, si doux et si simple que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. » À mes yeux, Michel Pleau est aujourd’hui l’un de ceux qui incarnent le mieux ce vœu, cet idéal.

Telle est la singularité de la poésie de Michel Pleau. Perceptible et à l’œuvre partout dans son œuvre. Le sublime s’y rencontre dans le propos, le familier, dans le ton intimiste. Au sujet de la neige, il a ces mots : « elle laisse paraître / le bout du chemin / le bout de nos mains / dit le plus dépouillé / l’invisible / l’entre-deux de la soif ». On peut en dire autant de cette poésie. Elle « dit le plus dépouillé, l’invisible ». Elle le dit avec simplicité. Elle dit l’invisible, elle dit le temps, l’indicible, avec ce tremblement du sens dont j’ai fait mention plus haut. C’est là une poésie de la poésie, non pas une poésie « textuelle » ou « formaliste », mais bien plutôt une poésie grâce à laquelle, au moyen de laquelle, on cherche à habiter poétiquement le monde, à y prendre demeure.

Or ce n’est pas dans les nuages que cela se passe, cela se passe ici même, certes depuis la galerie qui permet de contempler le monde, de méditer en caressant du regard les montagnes qui s’animent au fond du paysage, tandis que remontent à la mémoire les vieux souvenirs, très concrets, de la vie ordinaire, celle menée avec une mère admirable à qui l’on consacre ici de très beaux vers. C’est la prose du quotidien. C’est l’amour.

je voyais les amoureux
batture à batture
traverser les naufrages
et s’embrasser
en plein milieu

Si l’on veut mieux saisir de quoi retourne l’entreprise poétique de Michel Pleau, il convient de relire son très bel avant-propos. Il y est question d’une « longue conversation invisible avec le monde. » Et le poète de préciser que cette conversation entreprise dès l’enfance, sur la galerie justement, « n’a jamais cessé depuis. » Ce texte liminaire en prose témoigne de la démarche de l’auteur. L’écriture pour lui est le lieu où il a pris demeure : « je demeurais à l’intérieur de ma nouvelle maison : l’écriture. »

C’est donc dans sa maison que le poète nous invite à prendre place, et sur sa galerie bien entendu. Pour nous, il a ramassé « le temps / pour en faire un feu éclaté / éparpillé dans les yeux / de tout le monde »

Bien que la difficulté de vivre n’y soit pas éludée, comme en témoignent les réflexions suscitées par la découverte du cadavre d’une corneille ( « on a beau fouiller / derrière le cassé des ailes / le vent / on ne le voit plus »), bien qu’on puisse à l’occasion « trébucher sur les ronces », ce que la poésie de Pleau procure est d’abord et avant tout une agréable forme d’apaisement, une harmonie, une réconciliation avec le dur fait d’exister, avec la difficulté d’être. Tout cela produit un bien « étrange éblouissement », qui peut-être provient du grain de la voix que font entendre ces poèmes.

trouverons-nous jamais
et comme en suspension
le début et la fin de la parole

si nous veillons assez longtemps
peut-être se mettra-t-elle à choisir
l’ombre rompue des mots

on franchirait alors
la petite maison
que fait le soleil entre les branches

de la lumière on ouvrirait la porte
et l’on nommerait mémoire
cet étrange ébouissement

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

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