Fernand Ouellette : Vers l’embellie : Poésie : Éditions de la Grenouillère : 2023 : 175 pages (recension)
Publié au Québec dans la revue Possibles, V. 47, N.01 – Été 2023
Ce livre est intimement lié à la vie de son auteur. Il n’y a aucune indiscrétion à mentionner les circonstances ayant marqué sa gestation. Elles sont identiques à celles qui ont donné naissance au précédent recueil de l’auteur, Où tu n’es plus, je ne suis nulle part. On se souviendra qu’il était dédié à Lisette Corbeil, la femme du poète décédée le 17 septembre 2014. Dans une brève note, Fernand Ouellette écrivait : « Voilà la femme que la vie m’a arrachée, qui demeurera jusqu’à ma mort la manquante. »
Plus d’un trait relie les deux livres, leur principal point commun, au centre de chacun, étant celui de l’absence de « la manquante». Dans le plus récent recueil, le poète, toujours séparé de sa bien-aimée, peine toujours à supporter les longs jours qu’il doit endurer d’ici leurs retrouvailles. En attendant, il habite douloureusement un monde vacant, pour ne pas dire dévasté. Le temps qui s’écoule depuis le départ de sa compagne semble épaissir les murs derrière lesquels il est séquestré. Dans la maison, tout est silence. Le poète est condamné à l’immobilité ; sa vie ressemble à celle d’une pierre. Pour lui, tout est gris, hormis le bleu offert de temps à autre par des éclaircies venant vivifier l’espérance qui l’habite.
L’alternance de gris et de bleu résulte d’un mouvement en forme de spirale. Les poèmes reproduisent ce mouvement. Ils témoignent de cycles où un certain désespoir succède à un brin d’espoir. Le poète est souvent en proie à une lente tornade intérieure s’abattant sur son âme. Son parcours est fait de hauts et de bas. Il s’était élevé dans une méditative exaltation, le bleu lui revenant en mémoire ou parvenant à reluire dans les lointains. Éprouvant une sereine légèreté, il anticipait sa délivrance, sa libération. Puis, l’instant d’après, voici que le poète plongeait dans les abysses, dans les abattements.
Après que le ciel s’est révélé dans toute sa splendeur, la grisaille en vient à dominer, le chant des oiseaux ne se fait plus entendre. Le sommet de la montagne est hors d’atteinte, il disparaît dans le brouillard. La rumeur de la mer ne parvient plus aux oreilles du poète. En sa mémoire, la voix de l’aimée se fragilise, son visage lui manque. Mais laissons plutôt parler le poète.
Premier mot
J’ai désappris l’attention à la joie, Les surprises d’un pré, L’émerveillement devant le langage Du vent, des merles, d’un torrent. Tout ce qui me rappelait l’origine. Je me tiens le plus souvent Avec mes morts qui n’ont ni âge ni voix Auprès de la terre qui maintient Son antique tendresse, En attendant le premier mot du matin. Et je me recueille en appelant L’or qui s’élève des souvenirs du cœur.
Le poète écrit ses paroles ultimes, fait entendre sa voix intérieure. À l’extrême limite de son être, il exprime son désarroi en recourant au verbe le plus épuré. Plus que jamais sa parole est dénudée, débarrassée d’oripeaux dont désormais il n’aurait cure. Il n’est pas exagéré d’avancer qu’il s’agit là d’une parole qui dit vrai, qui dit le plus simplement du monde la vérité d’une âme défaite, quoiqu’emplie d’espérance. Fernand Ouellette fait montre d’une désarmante sincérité. Il se permet de chanter sans fard la tristesse qu’il ressent.
La vie
Mes mots vacillent, cèdent à l’orage. La douleur n’espère plus de levant. La solitude seule demeure prévisible, Se laisse façonner par des jours À mourir de vide grisâtre, et d’assauts, D’images enfouies encore incandescentes. Comment aurais-je cru Que le cœur pouvait se laisser habite Par des moments dépourvus de soleil, Ou par des éclairs de braise, Depuis si longtemps, tout au long D’une vie mesurée dont l’enfant, Saturé de désirs, N’aurait su imaginer le parcours ?
Dans plusieurs poèmes, le poète s’adresse à celle qui dans l’au-delà lui tend une oreille bienveillante. C’est le cas avec le poème ouvrant le recueil. Poème curieusement anticipant sur l’après. Il s’intitule « Rencontre ». Son premier mot est « tu ». « Tu as franchi le large ». Le nom de Lisette n’apparaît ni ici ni ailleurs dans le recueil, mais le poète ne fait pas de mystère, il ne dissimule pas dans ses poèmes la présence essentielle de « la manquante ». Son écriture est au plus près de son sentiment et son sentiment est entièrement tourné dans la direction de la future embellie. Or voici que s’est enfin réalisée, dès avant les premiers mots du recueil, la rencontre tant espérée. « Tu as franchi le large, / Là devant moi. / Sur-le-champ, un astre / M’a pris le cœur. » Ce poème d’ouverture s’apparente à un rêve prémonitoire ou du moins à un rêve qui serait parvenu à réaliser le désir dans l’immédiat de l’imaginaire : « C’était toi me rejoignant à jamais. / C’était notre amour. » L’ensemble du recueil est explicite sur ce point : le poète n’a de cesse de s’aventurer en pensée à travers les broussailles encombrant ses derniers moments. En poésie comme dans sa vie, Fernand Ouellette s’aventure désormais dans la direction de l’orient, c’est-à-dire en envisageant sa propre mort, laquelle correspondra à sa résurrection. C’est alors que la transfiguration accomplira la promesse du « C’était toi ». Le poète parlera enfin au temps présent, au temps de l’éternité. La rencontre aura lieu. Enfin, il dira : « C’est toi ».
Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015.
Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. »
L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ».
Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV.
À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.
Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. »
Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans.
De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. »
Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. »
Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses.
Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. »
La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »
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2 réflexions sur « Fernand Ouellette : Vers l’embellie : Poésie : Éditions de la Grenouillère : 2023 : 175 pages (recension) »
Merci pour cette belle découverte cher Daniel. Je me suis fait cadeau des écrits de Fernand Ouellette.
Merci pour cette belle découverte cher Daniel. Je me suis fait cadeau des écrits de Fernand Ouellette.
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C’est un bien beau cadeau. Joyeux Noël et Bonne Année 2024 !
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