Patrick Coppens : Azimut : Poésie : Éditions du Prisme droit : 2023 : 92 pages (recension)

Publié au Québec dans la revue Possibles, V. 47, N.01 – Été 2023

Patrick Coppens est loin d’être le premier venu. Depuis plus de soixante ans, à titre d’auteur et de bibliothécaire, il est présent dans notre paysage littéraire. Auteur, mais surtout poète, il a publié au Noroît et ailleurs des ouvrages remarqués, surtout chez Triptyque où dès la parution de son Ludictionnaire, en 1982, il donne la mesure de sa fascination pour le jeu, notamment les jeux de mots, les mots d’esprit. À titre de bibliothécaire et de fonctionnaire, il a œuvré à la Direction générale de l’enseignement secondaire. Il s’est vu également confier la responsabilité des littératures et de la linguistique à la Centrale des bibliothèques du Québec. Ajoutons enfin qu’il est le cofondateur de la Société littéraire de Laval.

Pour nous, il est d’abord et avant tout un poète singulier, ce dont témoigne éloquemment son dernier opus. Cet Azimut est tout sauf déconcertant et il est étonnant de voir qu’à travers tant de fantaisie, un poète aussi inventif peut faire part d’autant de sérieux et de gravité. Cela tient sans doute à la nature du genre qu’il explore et pratique. La forme brève ne ment pas. Une banalité proférée en peu de mots saute aux yeux, apparaît crûment. Sa nudité toute chétive révèle une profonde incurie du sentiment ou de l’idée. Un aphorisme qui tourne à vide tombe à plat. Mais l’écrivain qui se risque à la rareté de l’expression cherche à viser juste ; il grave dans la pierre une parole dont la portée doit en quelque sorte être pérenne. Coppens est l’un de ceux et celles qui réalisent un tel tour de force.

En guise d’introduction à son recueil, le poète reproduit une note rédigée à l’intention du maestro Gilbert Patenaude, elle a pour but de l’éclairer dans la mise en musique d’Azimut. Coppens y déclare avoir « marié l’aphorisme au haïku », avoir « choisi l’ellipse et la litote, le mystère dans sa dure simplicité […] ».

Cette note est suivie d’un avant-propos signé Bernard Lévy. Je le lis et le relis, ne voyant pas ce qui pourrait lui être ajouté. Il ouvre on ne peut mieux le bal de la lecture. On y apprend que les 180 strophes du recueil sont de « sobres miniatures en forme de libres haïkus ». Lévy propose ce que dans son anthologie de haïkus publiée chez Points, Rogier Munier appelle une « règle de lecture ». Lévy écrit : « Ainsi, au fil des pages, surgissent des images fugaces. Parfois fulgurantes. Difficiles à retenir. Elles filent. À moins de les laisser filer, elles forcent le lecteur à s’arrêter. À relire. À revenir sur ses pas. À interrompre son élan. Une fois, deux fois. Encore. Toujours. »

Munier abonde dans le même sens : « Lire donc, oui, sans doute, d’une lecture à la fois attentive et ouverte. Laisser surgir l’image que le haïku dresse vivement dans l’esprit. Laisser s’annoncer tous les sens dans le pur hors-sens du poème. Mais surtout, laisser venir ce qui vient, opérer l’inattendu et son ravissement subit. C’est, il me semble, la règle de la lecture […] »

Ces propos nous renvoient aux textes eux-mêmes, aux poèmes en général, et en particulier aux haïkus des grands maîtres que furent Bashö, Buson, Issa, Shiki, ainsi que d’autres auxquels Coppens ouvre les pages de son recueil, accueillant à tour de rôle, outre les Issa, Shiki et Buson, un Kyoshi, un Kikaku, un Chasei, ainsi qu’un mystérieux personnage féminin nommé Enjo, lequel apparaît dans les poèmes de Kikaku et de Coppens également. En intégrant les vers de ces poètes dans son recueil, Coppens se trouve en quelque sorte à donner le la à partir duquel il aura accordé sa lyre, une lyre toutefois fort peu lyrique, dixit Lévy dans son avant-propos. Une lyre tout de même empruntée à la culture asiatique comme le laisse si bien entendre le titre (AZI.mut). Ainsi ne serons-nous pas étonnés en cours de lecture d’apercevoir à quelques reprises la figure de Bouddha, de même qu’une nature et des paysages orientaux. Dans l’avant-propos de son anthologie, Munier rappelle que le haïku « est tout imprégné de bouddhisme Zen. » Il mentionne du reste que la pratique du haïku, « écriture et lecture, est en elle-même un exercice spirituel. » L’illumination qui en résulte, est-elle observable dans les poèmes de Coppens ? À coup sûr, ceux-ci produisent le suspens de l’esprit, telles des fleurs sur leur tige offrant présence et immédiateté.

Qui observera la règle de lecture de Lévy découvrira un univers à proprement parler merveilleux. Ce n’est pas la magie qui y opère, et pas uniquement celle des mots, c’est plutôt la finesse de l’observation et la faculté qu’a le poète de se mouvoir au sein d’un monde imaginaire si parfaitement joint au monde réel, celui de l’esprit s’entend et du cœur, autant que celui de la matérialité des choses, observable dans les moindres plis et replis de cette nature, proche ici, de celle d’Orient, évoquée à travers les échos du verbe si particulier qu’est le haïku.

Coppens, dont je n’ai pas cité ici le moindre poème, s’avère être un maître en la matière. Il a semé dans son ouvrage maints poèmes qui sont de pures merveilles — comment le dire autrement ? Son savoir-faire est exemplaire. Il veille au grain, suit la mesure de sa savante et toute simple partition, pose ses mots sur le papier en soignant leur calligraphie intérieure. Des dessins séduisants illustrent son ouvrage et l’on y cherchera ou non des liens avec ses aphorismes et autres textes brefs.

Son recueil commence ainsi :
ouverte la barrière
le sentier qui s’échappe

N’est-ce pas là évoquée ce qu’est justement une lecture, voire une existence ?

Puis, le dernier poème de cette première section, d’un ouvrage qui en compte trois, reprend cette idée de la déambulation :

partout où je vais
le chemin me précède
d’un horizon moqueur

On connaît l’importance de la danse des saisons dans le haïku traditionnel. Coppens à son tour l’honore. En ouverture, il écrit :

l’été au jardin
si j’écrivais quelque haïku
ce serait pour en profiter

Puis, cent poèmes plus loin, se pointe l’automne :

l’automne au jardin
si j’écrivais quelque haïku
ce serait pour te consoler

Une préface d’Yves Bonnefoy figure dans l’anthologie consacrée par Munier au haïku. Fidèle à sa poétique, Bonnefoy aborde une fois de plus la question du concept. On se rappellera la légendaire méfiance du poète à l’endroit de la conceptualisation en poésie. Bonnefoy observe que Buson énonce « une certitude de la conscience immédiate, sans arrière-pensée spéculative ». Trouve-t-on dans les poèmes de Coppens une telle posture ? S’exempte-t-il de penser et d’exprimer sa pensée ? Quelques poèmes çà et là et, si elle provient de sa plume, la quatrième de couverture donnent à voir un poète qui ne se contente pas de décrire dans son surgissement l’apparition du petit événement que serait, par exemple, un peu de brise venue rider la surface de l’étang.

Après avoir présenté l’ouvrage comme une manière d’hommage à « une Asie éternelle, tant réelle que fantasmée », l’auteur de cette quatrième, comme pour ne pas être en reste sur notre monde, ses duretés politiques notamment, ajoute que cet ouvrage « ne fera oublier à aucun de ses lecteurs qu’un régime qui massacre sa jeunesse, brime ses minorités et menace ses voisins, ne s’appelle pas un régime autoritaire mais une dictature. »

Avatar de Inconnu

Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

Laisser un commentaire