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Martin Thibault : Une longue phrase jusqu’à ma disparition : Poésie : Éditions du Noroît : 2019 : 80 pages

Le 11 avril dernier, Alain Cuerrier nous apprenait le décès du poète. Il écrivait :

Mon ami Martin Thibault (1957-2025), poète et musicien, a fait de la page qui germait sous ses mots, un grand, dernier et long sommeil en ce vendredi 11 avril. Je sais que tu iras nourrir la terre de tes poèmes, de tes espiègleries.

De son dernier, et très beau, recueil :

j’aimerais mourir au milieu des grands arbres

dos au sol, voir le vent virer les feuilles à l’envers
ça sent la pluie, demain continuera de boire et de pousser
les animaux observent de loin, survivre est sauvage
les bruits se démêlent un à un jusqu’au silence

sans larmes ni peurs ni remords, sans armes
simplement devenir de la nourriture pour la terre

l’ombre se couche sur moi comme une dernière douceur

**

Quelle place l’anecdote occupe-t-elle dans la lecture que nous faisons d’un ouvrage ? Par anecdote, je ne renvoie pas ici aux détails insignifiants de l’existence, aux apparences que par ses actions l’être dégage au fil du temps, aux petits faits et gestes du « moi » social dont parle Proust : « Le moi social étant radicalement différent du moi profond c’est à dire du moi créateur, car c’est cette personnalité enfouie qui crée l’œuvre. » Je veux plutôt parler des conjonctures, de ce que vit un créateur, de sa situation au moment où il entreprend d’écrire une œuvre, de ce à quoi il est confronté. En quoi la connaissance que nous avons de ce qu’il a alors vécu influe-t-elle sur nos perceptions, sur la réception de ses écrits ? Il fut un temps où dans la foulée d’un Sainte Beuve la critique littéraire ne jurait que par la mise en rapport de la vie et de l’œuvre des auteurs, la première offrait les clés de la dernière, la vie de l’auteur éclairait ses ouvrages. On a par la suite balayé du revers de la main un tel type d’approche, jugeant que l’œuvre se suffisait, un peu comme si elle flottait au-dessus de l’air du temps ou était tout à fait détachée de son auteur. Et pourtant. Et surtout dans le cas qui nous intéresse, il paraît difficile de dissocier la vie et l’œuvre, tant ce dernier recueil, publié six années avant le décès du poète, semble précisément annoncer sa disparition.

Nous en saurions davantage à son sujet, cela serait-il vraiment utile ? Chose certaine, Une longue phrase jusqu’à ma disparition n’a probablement pas été lue lors de sa parution comme on peut la lire aujourd’hui, alors que l’on vient d’apprendre tout récemment le décès du poète. On a dû lire le recueil sans prendre tout à fait conscience du fond de gravité d’où émergeaient ses pages. Sans doute, ses proches, ses amis étaient-ils au courant de l’épreuve que celui-ci traversait, épreuve dont il fait cas de manière somme toute discrète dans ses poèmes. Les lecteurs étrangers, ceux qui ignoraient que le poète était véritablement en proie avec les terribles affres de la maladie, ont pu saisir à un second degré le sens de ses poèmes, les lire comme peut-être une manière d’allégorie de ce que sur le plan de la psyché ils attribuaient à ses poèmes, alors qu’ils pouvaient, étant ainsi écrits, être lus et entendus plus ou moins au pied de la lettre. Alors qu’on ne connaît pas le contexte l’entourant, on interprète plus librement un ouvrage.

On le voit, l’ « anecdote » (au sens fort du terme) est ici fort significative ; elle accroît en quelque sorte la portée du recueil, lui donne sa pleine résonance. Car, à lire ce recueil, qui, par moments, fait place à l’humour, voire l’ironie — Alain Cuerrier parle des « espiègleries » de son ami — on sent bien entendu la gravité qui le sous-tend, mais l’absence de toute forme de pathos la met quelque peu en sourdine. Le poète semble serein malgré tout, résolu à écrire une longue phrase jusqu’à sa disparition. Or, on le sait, toute disparition étant à venir, chacun en vient tôt ou tard à fixer ou ignorer le scintillement de cette épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Autrement dit, il n’est pas rare que le sentiment de la mort même précocement accapare l’attention, telle une idée fixe, d’un poète. Un lecteur ignorant de la situation vécue par le poète au moment où il entreprit d’écrire sa longue phrase ne pouvait lire ce recueil avec autant de pénétration que ceux et celles qui à l’époque ou aujourd’hui savent à quel fil ténu était rattachée la fatidique épée. Martin Thibault se savait condamné.

Un ouvrage enraciné au cœur de l’intime ne laisse aucune place au superflu, au plaisir superficiel que procure une écriture entreprise dans le but de décorer son petit monde intérieur, d’ajouter un livre de plus à son œuvre ou de s’épater soi-même en réalisant des acrobaties verbales dépourvues de sens. Martin Thibault a beau nous faire parfois sourire, jouer avec les mots, produire des calembours, on comprend vite, surtout lorsqu’on parvient à la dernière section de son recueil, que pour lui le rire est salutaire et qu’il lui faut au moins adresser quelques sourires à la Faucheuse qui s’approche, moins pour l’amadouer ou se persuader que les jeux sont faits et qu’on n’y peut rien, que pour laisser ses proches et ses amis sur une note gaie.

Bien que le livre soit découpé en trois sections et qu’il soit composé de poèmes et de fragments parfois distincts les uns des autres, le tout n’est pas sans cohésion et demeure fidèle en tout point à son intitulé. Vraiment, le recueil propose une très longue phrase dont l’interruption ou le point final marquera, annoncera la prochaine disparition de son auteur.

La première partie s’intitule « Courir sur du papier ». Peu importe le rythme d’écriture qu’aura adopté le poète, vraiment, c’est ce qu’il fera ici, sa main va courir sur le papier. Et la lecture fera de même. Oui, les poèmes sont brefs et tous se lisent sans freiner notre lecture, sans la parsemer de hauts sommets difficiles à gravir ou d’abîmes de sens s’enfouissant à mille lieues sous la Terre. Tout commence par l’évocation de la naissance du poète. Et l’on sait comment cela se terminera, ayant lu ci-dessus l’un des tout derniers poèmes du recueil.

Il est dans le sein de sa mère. Il perçoit « le bruit intérieur de celle qui s’appellera maman ». Il évoque les sons, « les syllabes, les mots [qui] colleront dans [sa] tête / une longue phrase jusqu’à [sa] disparition ». Ce premier poème annonce la fin, celle du recueil, mais également la fin du poète, sa disparition, alors qu’il deviendra « de la nourriture pour la terre ». Entre naissance et disparition, il vivra : « je vais m’asseoir, marcher, danser, courir sur du papier ». Voici en résumé une vie, une vie d’homme en tous points semblable à celle du premier venu, à une exception près : tous les hommes, toutes les femmes ne courent pas sur du papier ; seuls les hommes et les femmes de lettres connaissent un pareil destin.

Vivre ne se fait pas sans rencontrer bon nombre d’écueils. Le poète en évoque certains, dont quelques-uns émanent de sa propre personne. Le monde, bien entendu, est parsemé d’horreurs que des guerres sans fin multiplient. Il le déplore : « le passé rempli de cadavres culbutant dans l’avenir ». Or en lui, dès le plus jeune âge, d’autres conflits font rage : « le premier cri : c’est moi ? » Le poète s’interroge. Il pense. Ses poèmes sont parsemés de réflexions : « j’apprendrai que le soleil ne se repose dans aucune nuit / le doute non plus ». Tout cela est simplement dit. Notre ami Martin ne faisait pas dans la surenchère, pas dans la pléthore. Il n’était pas du genre à aligner des synonymes. Et si je dis « notre ami », bien que je ne l’aie pas connu, c’est, on l’aura deviné, parce qu’on ne peut pas rester insensible à ce tout dernier opus. Il nous touche. Comme l’écrivait Baudelaire dans le poème liminaire des Fleurs du Mal, abstraction faite cependant de toute forme d’hypocrisie : — Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! » Comment, en effet, ne pas se sentir concerné de près par ce qu’écrit notre frère Martin ? Tout jeune, il se pose les questions qui taraudent quiconque pense, vit et rêve : « la petite voix interne à ma petite oreille : pourquoi, comment on fait ? »

Je parlais de l’économie de moyens, du peu qui dit beaucoup. En voici un exemple : « sur la table, les nouvelles saignent dos au sol / le son sec du papier que l’on retourne au silence ou du doigt éteignant un appareil ». En quelques mots une scène est donnée. Le journal est posé sur la table. Il fourmille de morts et de blessés. On tourne la page. On finit toujours malgré tout par tourner la page. Le son sec du papier ne dit pas forcément la sécheresse du cœur. On éteint la radio. Le téléviseur.

Malgré le mal qui s’insinue dans son corps, malgré les méditations et réflexions que suscite sa propre maladie, le poète garde l’œil ouvert sur la maladie du siècle, celle qui menace la planète : « le plastique en suspension dans les océans ». C’est presque d’une voix toute douce qu’il s’écrie et s’indigne : « hier c’est encore demain / la misère, mondiale // tellement de trop et de pas assez // maintenant : une mer en furie // de pleins bateaux de réfugiés traversent les écrans / poussés dans le vide par la prochaine information // la respiration artificielle ». Aucun poème du recueil ne sera beaucoup plus long que celui-ci. Tous disent quelque chose de substantiel et si le poète, par endroits, se fait plus léger, c’est que dans la menace des sombres présages, rien ne vaut l’envol d’un cerf-volant : il faut savoir s’amuser quand on se sait condamné. Des trouvailles verbales sont des pirouettes, des sursauts de vie auxquels consent un grabataire : « la langue sur une boule de rêve glacé ». Mais un mot d’esprit n’est pas forcément gratuit : « les doigts sur le clavier / se sauver en rattrapant la beauté du monde // même Bach fait des fugues ». Qui ne voit pas ici la finesse de ces doubles sens ? Se sauver, c’est fuir une menace, c’est aussi se soigner, échapper plus ou moins au mal dévastateur en lui opposant la beauté qui toujours plus loin s’éloigne de nous. Quant aux fugues de Bach, belles représentantes de la beauté s’il en est, elles aussi ont partie liée avec l’écriture enjouée où le poète trouve refuge. Notre ami Martin tout en souriant nous donne à penser et le fait de manière créative : « et si le divin et le néant n’habitaient que l’imagination ? »

La deuxième partie a pour titre « Regarder sous les bateaux ». On y trouve les poèmes les plus courts du recueil. À l’exception de deux poèmes qui ne contiennent que deux vers, ses douze poèmes se présentent sous la forme suivante : un distique + un vers, ou encore, un vers suivi d’une strophe qui en compte deux. Encore une fois, le poète s’accorde le plaisir d’écrire des choses profondes en donnant à sa parole une tournure saisissante : « on voit jusqu’à l’insomnie la peur de ne pas se réveiller ».

La troisième et dernière partie s’intitule « Survivre ». Les derniers poèmes amorcent le dernier tour de piste, le poète fait ses adieux. Les premiers vers sont sans ambiguïté : « puis un jour on perd quelque chose : / la santé, le nom d’une maladie / incurable, dégénérative, le temps ne sait pas s’arrêter // une explication rapide sur le Net dépasse les mots / qui n’arrivaient qu’aux autres // le plus petit sourire introuvable // l’image de soi glissée du miroir / on pleure tout nu dans le lavabo, voir si ça se peut / remplir ce qui se vide à mesure ».

**

Je suis reconnaissant au poète Alain Cuerrier de m’avoir fait découvrir son ami. Je le dis en toute candeur : les poètes ont en commun l’ombre où la plupart de leurs œuvres finissent par disparaître ; si certaines parviennent à en ressortir, la plupart y retournent plutôt rapidement. Il a fallu que Martin disparaisse pour qu’il apparaisse enfin dans ma vie.

Je m’interrogeais au début de ce commentaire sur le poids que fait peser l’ « anecdote » sur une œuvre. Je cherchais à savoir quelle influence elle peut exercer sur notre manière d’appréhender une œuvre. Le mythe qu’on attache à la figure de certains écrivains finit par prendre une ampleur telle que derrière l’anecdote en vient à s’effacer l’œuvre elle-même, un peu comme si le coup de feu de Bruxelles et la prison de Verlaine dispensaient de lire Une saison en enfer. Certes, Martin Thibault a été gravement malade. Mais, au-delà de sa maladie et de sa mort, son œuvre demeure. Il importe aujourd’hui de la lire. J’ignore ce qu’il en est des autres ouvrages de notre ami Martin. Comme la plupart des poètes, il devait mêler à son encre une certaine quantité de son propre sang. J’ai été frappé par ses mots : « on va même jusqu’à chercher son chemin dans un mauvais rêve qui revient / il y a du trafic dans nos inconscients ».

En entreprenant la lecture de son recueil, mis à part son récent décès, je ne savais rien de l’auteur. Alain Cuerrier nous apprenait quelques jours après avoir annoncé son décès que son ami avait souffert du Parkinson. En 2019, au lancement de son recueil, se sentant trop faible pour lire ses poèmes, Martin lui avait confié le rôle de les présenter au public.

Que le souvenir de Martin repose en paix dans la mémoire de ceux et celles qui restent. Ils ont désormais son âme à charge. Aux lecteurs et lectrices que sa poésie a déjà conquis, je souhaite que d’autres ne tardent pas à s’ajouter. Si je me fie à Une longue phrase jusqu’à ma disparition, ces nouveaux venus seront ravis. 

Thomas Mainguy : Sablier, miroir et compas : Poésie : Les Éditions de la Pleine Lune : 2025 : 112 pages

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber

Ainsi débute le poème « Fantaisie » de Gérard de Nerval. Je cite ces vers en raison de l’enthousiasme qu’ils manifestent en faveur de ce que l’on pourrait appeler les formes simples — la suite du poème en témoigne qui vante les mérites d’un air ancien empli de charmes secrets.

Je songe à Salah Stétié. Il affirmait quelque part que le simple n’est pas simple. L’air auquel réfère Nerval n’avait évidemment rien de wagnérien. Il devait ressembler aux chansons populaires du type « À la claire fontaine ». Dissipons un possible malentendu. La poésie de Thomas Mainguy ne nous ramène pas aux époques révolues, au folklore d’antan, toutefois le poète ne se refuse pas à réanimer un vers trop souvent rejeté du revers de la main, comme s’il avait donné depuis longtemps tout ce qu’il avait à donner. Qu’on fasse un tour du côté de chez Jean-Claude Pirotte pour se convaincre que la chose n’est pas morte ou qu’on ouvre un recueil de Robert Melançon (les poèmes de Melançon et de Mainguy ont un petit air de famille) , on sera vite convaincu de la vivacité toujours actuelle du vers.

Je cite les vers de Nerval et m’amuse du titre qui les coiffe, car chez Mainguy, du reste comme chez Pirotte et Melançon, la fantaisie est tout à fait présente. Par moments, il y a même du Michaux chez Mainguy, de l’inventivité, de l’ironie aussi, quoique jamais mordante. Avec lui, l’absurde n’est pas cultivé dans le but d’étonner. Il résulte plutôt d’une fine observation de la réalité que teinte çà et là le rêve, voire le cauchemar. Saisir de la réalité en poésie, cela ne se fait pas sans l’apport d’un certain surréalisme, bien relatif chez Mainguy dont le verbe jamais ne se plie aux caprices de l’inspiration telle que pratiquée par les automatistes. Ce sera davantage du côté de l’enfance que nous remonterons pour apprécier certains passages du recueil.

Connaissez-vous Arnold Lobel ? Il produisit au siècle dernier des livres pour enfants. On les retrouve à l’école des loisirs. Ses poèmes brefs, des « limericks », étaient tout à fait savoureux. Il les agrémentait de dessins illustrant de petits récits mettant en scène des animaux.  Voici l’une de ses petites comptines.

Ce cochon flemmard était apathique.
Le mot « travail » lui donnait la panique.
Il se la coulait douce
En se tournant les pouces,
Songeant : » Je fais ma gymnastique. »

Traduit de l’anglais par Christian Poslaniec

Avec ce dernier poème, nous ne sommes pas très loin d’une des parties du livre de Mainguy, la deuxième, celle qui pour d’ingénieuses raisons s’intitule « Alphabestiaire ». Bien entendu, notre poète ne s’adresse pas à des enfants, quoique. Il entre dans ses poèmes une gravité que l’on pourrait dire métaphysique. Si l’enfance occupe une place importante dans son recueil, c’est dans la mesure où elle hante le poète, moins cependant par son évanescence passée que par la prospection la faisant paraître au bout d’un horizon qui présidera, pourrait-on dire, à son avènement. Enfance à conquérir avant d’atteindre le bout de son âge. Une quête est à l’œuvre chez Mainguy. J’y reviendrai.  

Depuis sa toute récente parution, j’ai lu ce petit grand livre au moins cinq ou six fois. On comprendra que c’est pour renouveler le plaisir que procure cet ouvrage remarquable de finesse, d’art et de sagacité. Le livre compte quatre parties. Sans manifester de grands écarts entre elles, toutes ont leur particularité. Leur singularité toutefois participe de l’unité du recueil. Chacune s’établit dans un contexte différent, lequel se prête à l’utilisation d’un nouvel outil. Si je comprends bien, le sablier permettra de prendre la mesure du temps, le miroir réfléchira le monde, le compas en tracera les limites illimitées. Si je comprends bien. Mais, bien que ces mots, « sablier », « miroir » et « compas » apparaissent ici et là dans le recueil, leur utilisation ne sert en rien une entreprise rigoureuse et méthodique de type scientifique. Le géomètre se soucie non seulement de l’espace où il évolue, mais également du mètre propre au poème et donc à la structure rythmique du vers.

Quatre parties, avons-nous dit. Dès la première, la pensée se précise, le mot se dépose sur la page en parfaite adéquation avec le propos, avec le projet : projet d’un livre —  on pourrait répéter le mot célèbre de Flaubert — d’ un livre qui se tienne « de lui-même par la force interne de son style. » Le poète est animé par un constant souci de précision. En cela, il se montre admirable. Peut-être le titre de l’œuvre souligne-t-il cette volonté de dire les choses du monde au plus près de ce qu’elles sont. Et par « choses du monde », j’entends également celle du monde intérieur. L’introspection est au cœur de cet ouvrage alors même que parallèlement il fait si grand cas de la géographie qu’enjambe le géomètre-poète : montagnes, lacs, nuages l’interrogent tout autant que les abysses de la conscience.

Si je ne m’attarde pas à tous les exergues du volume, tous parfaitement liés aux parties qu’ils inaugurent, les titres de ces dernières sont on ne plus cohérents, idoines encore une fois aux propos tenus et à la manière qu’a Mainguy de les tenir. Prenons le cas de la première partie. Elle s’intitule « Ouverture ». D’entrée, le poète cite ces mots de Margaret Atwood : « La porte s’ouvre, / vous regardez en dedans ; / pourquoi cela arrive-t-il maintenant ? » Cette section donne le ton ainsi que les thèmes principaux de l’ouvrage. Il y sera question d’ouvertures, de portes et, bien entendu, du dedans. L’en dedans correspondant aux zones obscures de l’être qu’entend éclairer l’introspection. Dans un rêve, notre poète se voit avalé par un poisson qu’il tentait de suivre (comme on tente de suivre le cours de ses pensées les plus fluides, les plus insaisissables). Le poisson avec sa « bouche toute grande / ouverte » (ouverte) le contraint à habiter cette « drôle de maison ». Il le recrache plus tard. Le « je » a pris alors la consistance d’une « forme incertaine ». Il est condamné à « frayer] / en des eaux remplies de tunnels / qui n’émergent plus. »  Le recueil regorge d’évocations similaires, de pensées anxiogènes où l’être se voit enfermé en des espaces clos, des manières de prisons ou de cercueils : « un escalier plonge encore plus bas / vers de longs étages qui s’abaissent, / rapetissent jusqu’à l’étranglement. Il n’y a pas d’autres chemins ». On cherche en vain une ouverture. Par exemple, le poème intitulé « Passage » illustre bien cette fermeture, cet enfermement, cet enfer. Il commence par ce vers : « Me voici entre deux portes. » La porte d’en arrière a été avalée par le mur. Le « je » du poème tient sa poignée dans sa main. Il lui faut l’installer sur la porte qui lui fait face. Une fois ouverte, elle le mettra en présence de l’horreur. De l’autre côté montent en effet « des jappements humains ». « Et la poignée flottera / dans le vide grand ouvert de ma paume. » C’est moi qui souligne. De même, je veux signaler un mot récurent, le mot « vide ».

J’évoquais plus haut la poésie de Michaux. Un poème comme « Passage » incite à faire ce rapprochement, non pas en raison d’une influence qu’aurait exercée le Belge sur le Québécois, mais parce que, je le répète, on y voit de l’inventivité, de la fantaisie, un certain humour, pas tout à fait noir, mais discret, tendre et moins loufoque. Le tout n’a rien de gratuit. L’absurde, je le répète, est ici le fruit d’un regard posé sur le monde réel, tel qu’on le perçoit une fois engagé sur un sentier parallèle à ceux du rêve, ce sentier étant celui de la création poétique.

Dans la même veine que « Passage », le poème qui lui fait suite a trait à l’ouverture. Il l’aborde également avec une pincée d’humour. On n’est pas loin de Kafka. Il y a l’attente d’une ouverture.  Un canal prochainement « [s’élargira] en nous. / On s’y engage en rampant / pour atteindre à l’autre bout / l’agent assis derrière son bureau / qui consigne les noms, détruit les visages. » Le saint Pierre des croyants est ici remplacé par un bureaucrate qu’on devine obtus, le fonctionnaire d’une mort qui débouche, me semble-t-il, sur le néant et non le paradis — l’enfer, comme on l’a mentionné se situant plutôt de ce côté-ci de la vie.

« Alphabestiaire » réserve les plus belles surprises. Voilà un titre fort bien choisi. Il résulte d’une création, d’un jeu de mots de l’auteur lui-même. Ce mot-valise a le mérite de signifier précisément ce à quoi il réfère et ce comment le poète procédera pour réaliser son projet de bestiaire : à chacune des lettres de l’alphabet sera jumelé un animal. On se souviendra de Guillaume Apollinaire.

Mon pauvre cœur est un hibou
Qu’on cloue, qu’on décloue, qu’on recloue.
De sang, d’ardeur, il est à bout.
Tous ceux qui m’aiment, je les loue.

Ici encore, Mainguy n’a rien à envier à son illustre prédécesseur. Ses petits poèmes ont la précision d’une montre suisse. Leur tic-tac régulier n’engendre nulle monotonie. Au contraire, de la régularité des vers naît une grande partie de leur beauté. On ne s’en rend peut-être pas immédiatement compte, mais le fait que le vers soit mesuré ajoute à l’intérêt que l’on prend à ces huitains composés d’octosyllabiques, Il faut une délicate ingéniosité pour couler de manière aussi naturelle le verbe dans un moule lui préexistant. La contrainte, qu’on se souvienne de l’Oulipo, génère sur le plan de la syntaxe des constructions qui sans être alambiquées s’offrent en miroir aux plus usuelles, aux plus naturelles. Il y a une pure merveille à tirer si bien son épingle du jeu, à produire des textes à la fois amusants et « nécessaires ». J’emploie ce dernier mot de manière à écarter de notre esprit tout soupçon de gratuité ou de facilité. On peut parfois penser que les jeux verbaux sont dépourvus de sens ou qu’ils tiennent éloignés des enjeux réels de l’existence, de la pensée que l’on peut et doit en avoir. Mainguy n’a rien du parnassien que seul stimule le désir d’atteindre la forme pure. Le poème qui ouvre « Alphabestiaire » témoigne de ses préoccupations.

L’animal, même minuscule,
est chargé de grandeur, de rêves.
Voilé dans son mystère, il vient
vers nous et nous voilà voisins
d’une solide différence.
Mais passons cette barrière —
qu’est-ce que moi, qu’est-ce que l’autre
au miroir où l’Être s’épelle ?

« [Au] miroir où l’Être s’épelle ». Il s’agit, on le voit, de saisir une essence, d’ouvrir à de plus larges compréhensions, d’exprimer aussi ce sentiment qui nous habite, celui d’être à la fois vivant et vide de vie, d’aspirer par-delà notre finitude à l’apparition d’une nouvelle finitude, alors que notre fin sera en quelque sorte dépassée par le recours à une nouvelle enfance. Cela est compliqué ? Pas vraiment. Mais, force est d’admettre que le paradoxe est bien souvent présent dans la poésie de Mainguy.

La disparition hante le poète. Le poème « Araignée » en témoigne. On la rencontre au milieu de sa toile. Elle tente « de rentrer / aussi loin que possible » en elle-même. Il lui semble qu’elle pourra arriver « à [se] faire / plus invisible que [ses] fils. » Dans son immobilité, l’araignée illustre en quelque sorte le mouvement d’introspection du poète, lequel mouvement le fait disparaître. On peut songer à la disparition élocutoire du poète telle qu’invoquée par Mallarmé.  Le poète dans ses mots, comme l’araignée dans ses fils, se fait invisible. Ce recueil, quand bien même un « je » s’y manifeste par endroits, fait entendre la voix d’un poète qui brille par son absence. Il parle peu de lui, manière de tout dire en s’en tenant à l’essentiel. Toujours sans narcissisme aucun, il expose ses vérités au grand jour. J’échangeais récemment quelques réflexions avec Louis-Jean Thibault. Nous nous entretenions au sujet de ce que l’on pourrait, avec de nombreux guillemets, appeler une poésie « authentique ». Je crois que sa réflexion rejoint la pratique de Mainguy. Je le cire : « Je tente aussi, à la vite, une définition de ce que serait une poésie authentique : une impulsion créatrice qui part de l’expérience vécue, mais qui refuse la confession purement autobiographique, qui donne au verbe, à ses ressorts rythmiques et sonores, une forme de liberté contrôlée. En d’autres mots : du vrai transfiguré, sublimé. » Cela, me semble-t-il, correspond tout à fait à la démarche poétique de l’auteur de Sablier, miroir et compas. C’est une démarche dans laquelle entre autant la souffrance que la délivrance et la joie. Son livre est à la fois sombre et lumineux. Sombre, souvent par le propos et l’imagerie déployée. Lumineux en grande partie grâce au traitement, à la manière de dire les aspects sombres de l’existence. L’idée de l’anéantissement de soi se rencontre à maintes occasions dans le recueil. Un peu dans « Alphabestiaire » : « Et l’odeur de la mort attise / en lui le bûcher d’un jour pur » ; beaucoup dans les autres parties, qu’on songe aux lieux clos où confronté au vide le « je » s’absente de tout ainsi que de lui-même. Comme le rat piégé de « Souricière », c’est le titre de la troisième partie, saurait-il ronger la patte qui mentalement le retient prisonnier ?

Ce recueil est lumineux en grande partie en raison des jeux d’écriture auxquels s’adonne le poète. Je l’ai dit, il s’amuse dans les poèmes de son petit bestiaire à respecter scrupuleusement les contraintes du vers, la rime mise à part, ajoutant ainsi à son « travail » de poète celui du versificateur. Ce travail sur le vers ne vient pas s’ajouter à la poésie de Mainguy, n’est pas superfétatoire. Le vers chez lui n’a rien de décoratif. Mainguy ne coule pas son discours dans le moule convenu du vers traditionnel ; il fait du vers un élément consubstantiel au poème, indissociable du tout qu’est le poème. Ce faisant, en renouant avec une certaine tradition, longtemps éprouvée, récemment rejetée avec l’avènement du vers libre, Mainguy fait quasiment œuvre de pionnier puisqu’il redécouvre, ainsi que le font de rares poètes, les pouvoirs créateurs et générateurs de sens que l’observation des principes de la versification, ne serait-ce qu’à petite dose, permet d’associer aux pouvoirs que dispense l’inspiration. On retrouve ici l’idée de « liberté contrôlée » qu’évoquait plus haut un Louis-Jean Thibault.

Qu’est-ce que la magie du verbe, « ses ressorts rythmiques et sonores », pour citer Thibault encore une fois, permettent à l’auteur de Sablier, miroir et compas de réaliser ? De découvrir ?  Où ses poèmes le conduisent-ils et nous conduisent-ils ?

Une véritable quête s’amorce ici au moyen du poème. Pour le poète, il s’agit de faire le point, de prendre la mesure de sa situation dans le monde, puis, partant du vide, de mettre le cap sur la vie. Les vers de terre du bestiaire nous apprennent que « vie et vide en chœur s’enracinent. » Il est question dans un des poèmes d’« Alphabestiaire » d’un « art de l’errance / tout condensé dans la tension / pour revenir à l’œuf néant. » Cet œuf néant a quelque chose d’aussi paradoxal que l’amalgame du vide et de la vie. Il faut le mettre en relation avec l’idée d’une enfance qui serait non pas derrière soi, comme une porte que le mur du temps a avalée, mais comme une porte qui pourrait s’ouvrir sur un nouvel avènement de soi. Comme la montagne d’un des tout derniers poèmes du recueil, il semblerait que le poète « veut disparaître là où il commence. » Ailleurs, il écrit : « Je me suis laissé glisser / jusqu’au fond où l’enfance intacte / d’un ruisseau courait / sur de rudes graviers. »

Quelque chose aura eu lieu. Une métamorphose, me semble-t-il. On lit ce qui suit dans le dernier poème : « Mon corps dégèle dans quelque absence. / J’ignore à quelle tête / appartient maintenant mon regard. / Peut-être à celle de l’oiseau distancé / qui se précipite vers l’horizon / et décoche du bout de son aile / le rideau d’atomes habillant l’espace. »

Il est difficile de présenter un ouvrage aussi riche. On voudrait en citer de nombreux passages. Lesquels choisir ? On hésite. Pourquoi pas le suivant ? Il fait part de préoccupations alarmantes en notre époque où aucune sirène d’alarme ne semble pourtant assez puissante pour que nous entamions une véritable lutte contre la dégradation du climat.

KOALAS

Vous qui nous avez regardés,
moi et autant de camarades,
calciner sur place, accrochés
aux arbres comme à des bouées
s’échouant contre des falaises
de feu ; vous qui nous avez vus
pleurer, pleurez aussi, car sous
les yeux vous aviez l’avenir.

Thomas Mainguy est un auteur singulier. Sa plume est remarquable. Il n’a publié à ce jour que cinq ouvrages en comptant ce dernier recueil. J’avais lu et commenté à sa sortie l’un de ses essais, celui ayant pour titre Crépuscules admirables. Le plaisir y est au rendez-vous à chaque page. Comme chez les classiques, on s’y divertit tout en s’instruisant. L’œil dormant, un recueil de poèmes, m’avait lui aussi ébloui … et Dieu sait que je n’ai pas l’éblouissement facile.

Sablier, miroir et compas est un recueil important. À mes yeux, une réussite. Pour paraphraser Nerval, je dirai qu’il s’agit d’un recueil de poésie pour qui je donnerais tout (on complétera cet énoncé en mettant ici les noms les plus prestigieux de la poésie contemporaine, qu’elle soit de France ou de Navarre, d’ici ou d’ailleurs). Est-ce que j’exagère ? L’enthousiasme m’emporte peut-être un peu. Disons que dans mon firmament littéraire, les poèmes de Mainguy sont des étoiles qui brillent d’un grand éclat, avec une intensité peu commune. Ce sont de belles étoiles au sein de la plus belle des constellations.

Denise Desautels : Elle, Ulysse : Un retour : Poésie : Éditions du Noroît : 2025 : 128 pages

Chère Denise,

Un peu avant minuit, alors que je venais de passer un long moment à relire ton dernier recueil, j’éteignis la lampe de chevet. J’étais heureux, j’allais bien dormir. Mais, le sommeil ne vint pas. J’étais préoccupé par le sort que je réserverais à ton livre. Depuis quelque temps, je songeais à écrire à son sujet. L’idée m’était venue de proposer à la revue Possibles des recensions de recueils traitant de la question de la mère, de la mère morte et comment dire ? Toujours vivante. Je songeais à un numéro axé sur le thème de la mère. Anatoly Orlovsky et Jean-Pierre Pelletier, responsables de la section poésie/création de la revue, réfléchissent actuellement à cette proposition. Nous verrons sous peu ce qu’il en adviendra. Chose certaine, la parution de ma recension sur Elle, Ulysse n’est pas pour demain. D’autres numéros sont en préparation. En temps et lieu, ton recueil sera commenté parallèlement à ceux de Michel Leclerc et Claude Paradis, respectivement auteurs de Tu disparaîtras en même temps que la mer et d’Écrire son nom dans la poussière.

D’ici là, ton recueil aura eu le temps de séjourner en librairie et si, malgré la petite avalanche de parutions à la rentrée de l’automne prochain, il y occupe toujours une place, ces primeurs toutefois lui feront un peu d’ombre, dont l’extraira peut-être, je l’espère, ma recension dans la revue.

Tu as écrit un livre important. Je crois qu’il faut le faire savoir dès maintenant.

Mon but, tu l’auras compris, est de faire savoir aux lecteurs de mon blogue que tu viens de faire paraître au Noroît ce nouveau recueil. Elle, Ulysse est un très beau livre de poésie.

Au fil des ans, tu as toujours été fidèle à la maison qui a accueilli ton premier ouvrage. Je m’en souviens. René Bonenfant et Célyne Fortin avaient produit un livre dont la facture était on ne peut plus soignée. C’était leur marque de commerce. Le Noroît dès le départ produisit de beaux livres. Quand de nouveaux éditeurs prirent la relève, ils poursuivirent le travail avec un même souci d’excellence.

Mais, laisse-moi revenir à ton premier recueil. Je me souviens de sa couverture, elle était bleue. Une petite fenêtre était découpée sous le titre, lequel m’échappe. J’ai longtemps regretté de l’avoir offert à un collègue lorsque j’ai pris ma retraite de l’enseignement. J’avais été présent au lancement de ton premier opus. Je me rappelle que tes poèmes étaient manuscrits, calligraphiés de ta main et qu’ils étaient quelque peu éluardiens, c’est du moins le sentiment que j’en eus. Ton écriture, par après, allait connaître une saisissante métamorphose, devenir pour tout dire de plus en plus moderne. Avec Elle, Ulysse, ce n’est pas une impression que j’ai, c’est une certitude, elle atteint un très haut degré d’humanité. Outre ses qualités, disons artistiques, ton écriture captive par le récit qu’elle renferme, ouvrant à la dimension humaine de la relation mère-fille. Une pensée sensible partout s’y déploie.

Comme toujours, cela est construit, solidement ficelé. L’unité du livre est remarquable, bien qu’il contienne deux ouvrages distincts, le premier constitué de quelques pages de prose, alors que le second offre des poèmes en vers. Ces deux parties se complètent. Les liens entre elles sont nombreux.

Je dois réserver des surprises aux éventuels lecteurs et lectrices de ton recueil. Ne voulant pas empiéter sur l’analyse que j’en ferai, je m’arrête ici, après cette brève mise en lumière.

Daniel

P.S. Non sans attendrissement, j’ai noté à quelques reprises la présence du mot « vieillissante » dans ton recueil. J’entamerai sous peu ma quatrième année dans la décennie que tu viens de quitter. Cela me laisse songeur. Je peine à croire, alors que l’enfance est inscrite à demeure en nous, que le temps ait si vite passé. Pour ta part, et ton dernier recueil en témoigne brillamment, comme une étoile de plus dans le firmament des lettres québécoises, tu auras connu comme Ulysse, en écriture et en vrai, une formidable odyssée.

Et le voyage continue. Que les prochaines années te soient douces, chère amie !  

Joël Pourbaix : NOUS SOMMES OISEAUX : Poésie : Éditions du passage : 2023 : 110 pages

Montréal que tant de ponts relient au reste du monde est une île. On a tendance à l’oublier, tout comme on néglige les beautés que recèlent ses rives, et tout particulièrement au nord, celles que le poète nous fait découvrir. Son dernier ouvrage relate ses promenades à pied le long de la rivière des Prairies alors qu’il déambule sur le boulevard Gouin.

Le poète divise son recueil en six parties. Elles correspondent aux six jours qui lui sont nécessaires pour réaliser son trajet. Un Montréalais que les rêveries portent plus loin en aval sur le Saint-Laurent, qui ne voit de splendeurs que lorsque le fleuve s’évase dans l’estuaire, se montrera d’abord sceptique. Quels charmes, se demandera-t-il, l’auteur a-t-il bien pu trouver à des rives que la ville étouffe ?

Ces charmes seraient inexistants que la poésie de Pourbaix suffirait à en susciter. En effet, l’écriture manifeste ici de remarquables qualités de sobriété et de raffinement. Elle fait montre d’une grande maîtrise ; sa rythmique est soignée ; ses figures, justes et pertinentes, ajoutent à la clarté d’un propos riche et éclairant.

Parcourir le boulevard Gouin offre au poète l’occasion de revenir sur l’histoire de l’île de Montréal, d’explorer sa géographie. Existe-t-il une grande différence entre le touriste et le poète ? Les deux s’arrêtent devant les mêmes monuments, lisent les mêmes plaques commémoratives, admirent d’une égale manière les reflets sur les eaux de la rivière et le mouvement des feuillages dans les grands arbres. Certes, une curiosité semblable les anime. Mais l’attention et les distractions du flâneur entraînent ce dernier sur des sentiers de traverse. Il s’introduit dans les interstices de l’espace et du temps. « Un trou dans la clôture côté ouest exerce une attraction irrésistible, je pénètre un terrain en friche en bordure du rivage, le site presque mythique de Fort-Lorette. »

Si, en lisant Nous sommes oiseaux, nous glanons des informations distillées également dans les livres d’histoire et la documentation offerte au grand public par l’Office du tourisme de Montréal, la lecture du recueil offre de considérables suppléments, l’auteur ayant le don d’insuffler de la vie dans ce que l’on pourrait appeler ses reportages poétiques. Il vibre en contemplant le monde qui l’entoure. Il fait des rencontres marquantes du type que « la lecture des affichettes du circuit patrimonial » ne saurait évoquer. Ce seront celles, par exemple, d’Orphée et de Hécate, personnages énigmatiques et hautement colorés qui ajoutent à la poésie de ses récits. Il croise la misère, celle d’un itinérant à qui il ne peut offrir qu’un sourire.

Un des traits principaux de ce recueil réside dans sa profonde humanité. Je détourne ici les mots du poète pour les appliquer à son propre ouvrage, lequel est animé par l’« intelligence du cœur ». Pourbaix est un homme attentif aux autres, à ses contemporains, également aux disparus. Chez lui, « l’absence enfante la présence ». Il « rêve Gouin avant Gouin, le chemin plutôt que le boulevard, l’odeur des trottoirs de bois ». Il évoque le pont des Saints-Anges, « démoli en 1874, ouvrage désormais imaginaire ». Il chérit les terrains vagues, « il avance dans l’impermanence / vers les rives d’un clair visage ». Tout au long du parcours, son œil n’oblitère pas pour autant les laideurs qui défigurent le paysage urbain. Mais il se plaît à redessiner des espaces disparus, à découvrir leurs traces et leurs vestiges, à reconstituer le visage ancien qu’offrait naguère la souriante campagne du chemin Gouin.

Il y a des livres que l’on souhaiterait avoir écrits. Celui-ci est l’un d’eux. Mais peu d’auteurs seraient en mesure d’en produire de semblables. Nous sommes oiseaux fait bande à part. Il s’agit d’une perle rare.

Mais, me direz-vous, les oiseaux dans tout ça ? En lisant le recueil, vous découvrirez vous-mêmes leurs battements d’ailes. Tendez bien l’oreille, vous entendrez leur délicieux ramage.

Recension publiée le 19 octobre, 2023 dans le numéro 172 du Magazine Nuit blanche

Louis-Jean Thibault : Entre vifs : Poésie : Éditions du Noroît : 2025 : 88 pages

La cohérence de la démarche, la cohésion de l’ensemble, la justesse du propos. S’agissant d’un ouvrage de poésie, quelles autres qualités peut-on y retrouver ? D’un poème, pour qu’on le juge remarquable, quelles seraient les caractéristiques essentielles ? En est-il qui le soient vraiment, j’allais dire dans l’absolu, des éléments objectivement essentiels et porteurs de qualités ? Car, certes, le poème est un objet, il est là, présent sur le papier, dans le livre, se déployant sous nos yeux, que nos oreilles entendent ; il vient se loger dans notre tête, jouant avec nos sens, notre cœur et notre intelligence.

Ces derniers mots amorcent une réponse. En effet, y sont mentionnées peut-être quelques-unes des conditions requises pour pouvoir se déclarer en présence d’un véritable poème, celui-ci étant, on l’aura compris, le poème qui réellement parvient à se loger dans notre tête, à remuer nos sens, à toucher notre sensibilité ainsi que notre intelligence. Or cela, je crois, n’est possible que si le poète, d’abord confronté à ses propres exigences, en proie à ses désirs et hantises, à ses urgences et aussi à ses propres bonheurs s’adresse ensuite à nous dans le souci de jouer franc-jeu, c’est-à-dire d’assumer dans toute sa nudité, en toute lucidité, une parole réellement parlante, faisant part d’une expérience qu’il vit pleinement, puis de partager.  

Que la personne du poète soit réellement présente au cœur de sa parole et que cette parole soit l’instrument d’un accomplissement, l’action par laquelle une quête est menée, cela me paraît primordial.

Mais cela encore ne suffit pas. Une intégrité non plus ne suffit pas, pas plus que la sincérité. Intégrité, sincérité, oui, sont essentielles, et que le poème en témoigne, oui, cela semble aller de soi. Mais quoi encore ? Si je pose ces questions mille fois rabâchées, on aura compris que c’est dans l’intention d’affirmer, preuve à l’appui (elles suivront), que le recueil de Louis-Jean Thibault satisfait au plus haut degré à mes attentes de lecteur de poésie. Pourrais-je me contenter de dire simplement que ce recueil est réussi, qu’il est très beau ? Oui. Mais ce serait un peu court. Un lecteur doit justifier son enthousiasme. Sur quoi se base-t-il pour affirmer qu’un livre de poèmes est excellent ? Une tradition fort ancienne identifiait jadis deux aspects auxquels se montrer attentifs. Ils vont de soi. Ce sont le fond et la forme.

Bien malin qui affirmera qu’une forme peut être vide de sens, qu’une forme parfaite peut surplomber une absence de propos. Parler très bien pour ne rien dire, cela s’est vu et se verra encore. Il arrive à certains poètes de s’embourber dans une vaine pureté d’apparat. À quoi pour ma part je préférerai toujours, quoique maladroitement exprimé, un propos pertinent, vibrant, éclairé, éclairant. Je songe aux belles lettres d’amour criblées de fautes que Breton aimait tant. Le fond prime. Oui et non. Un poème où quelque chose est dit, qui est saisissable, qui peut être entendu, à condition que le propos en soit évidemment digne d’intérêt, porteur d’un éclairage nouveau, sensé, sensible, si grande est sa clarté, voilà un rehaussement contribuant alors à sa qualité. Un tel poème éloigne du lieu commun, de la banalité.

Mais encore faut-il réhabiliter ici le souci formel, car la forme prime également. Tout poète fabrique avec art, fabrique l’objet poétique, et comme disait l’autre remet vingt fois son ouvrage sur le métier, le métier à tisser les mots, dont le poète fait en quelque sorte son métier, sa spécialité. Entre ici une évidente part esthétique, personnelle, il va sans dire à chacun et chacune ; c’est du cas par car. Cette part hautement subjective, le sujet lecteur y est sensible, la perçoit réellement, objectivement. Certaines ficelles peuvent lui échapper ; à tout lecteur pareille maîtrise de la forme ne saute pas aux yeux, mais si le poème enchante, c’est en raison d’un sortilège dont le poète a lui seul le secret, quoique ce secret puisse lui échapper, du moins en partie : il entre dans la dextérité à manier les mots une part de magie improvisée dont le poète est parfois le premier à être étonné. L’inspiration l’entraîne parfois, loin, très loin, aux limites du non-sens.

Voilà une longue entrée en matière. Je m’en détournerai une fois rappelés ses points principaux. Nous verrons qu’ils se rapportent directement à notre poète, ce dont son art témoigne au plus haut niveau.

J’ai omis, j’en suis conscient, de mentionner tout ce qui peut entrer dans un objet poétique pour que la dénomination de poème lui corresponde pleinement, comme la mesure, par exemple, et le sens du rythme, une juste cadence, tout cela qui lui fait produire une certaine musique, sans oublier les sonorités du vers. J’ai omis également toutes les images qu’invente le poète grâce à la richesse d’un imaginaire abouté à un symbolisme s’y arrimant, l’imaginaire créant alors le symbole. J’ai omis de mentionner le ton. Il n’en est pas qu’un qui soit recommandable ou en usage, mais encore faut-il que le poète trouve chaque fois le sien, qui pour un poème sera seul à faire l’affaire, car dans le poème suivant un autre pourra s’avérer nécessaire. Sans compter le style, l’art du phrasé, court ou long, serpentant ou non. Tout cela relève sans doute de certains dons, mais des dons sans acquis demeurent impuissants.

Et pour nous en tenir maintenant au recueil de Jean-Louis Thibault, en revenant au fond et à la forme, nous pourrons désormais parvenir, dans la mesure du possible, à décrire la nature de son travail.

Dès le premier poème du recueil s’impose à nous la gravité du sujet. Dans une langue dont il faut souligner la justesse, dès le premier vers, nous sommes conviés dans le vif du sujet, au cœur de l’action : « La fin d’un amour est une incandescence. » Le narrateur, nous pourrions dire le poète, voire l’être qu’est ce poète même indépendamment de ses poèmes, un homme ici témoigne et témoignera de ce qu’il a vécu, un enfer ; il dira les flammes desquelles il lui faudra s’extraire. Son entreprise consistera à se défaire d’une emprise, d’une mainmise, d’un enfermement qui l’a contraint à habiter une maison, pour tout dire une prison, celle où l’amour le tenait enfermé. Rien ne va plus lorsque l’amour quitte la maison et cesse d’y habiter.

Dans le rabat de la quatrième de couverture, on lit ceci : « Comment peut-on s’extraire affectivement de la maison qui a abrité l’amour puis le désamour ? » Voilà qui n’est pas tant une question posée qu’une question de vie ou de mort, de vie et de mort. Après un exergue fort bien choisi, provenant d’un ouvrage de Louise Glück, la première partie du recueil qui en contient quatre, « La maison du sourd », commence par un poème intitulé « Le livre ». J’ai cité son premier vers : « La fin d’un amour est une incandescence. » Ce poème liminaire donne en quelque sorte l’argument du livre. Il précise que ce « livre à venir n’est plus celui / Du cœur qui bat la mesure ». Que veut-il dire ici au juste ? Si le recueil fournissait une page dite « Du même auteur », un indice, une piste nous serait donnée. Nous apprendrions que le poète a publié il y a quelques années un recueil intitulé Le cœur prend lentement mesure du soleil. Ce premier poème, « Le livre », établit un rapport entre deux états d’esprit, deux états de vie : la vie vécue à l’époque du recueil précédent, auquel il est fait allusion, et sa vie de maintenant, laquelle fera l’objet d’Entre vifs. Ce livre, que nous lirons, est nourri de « ce charbon ardent » qu’est la fin d’un amour. Il est « le livre de la fission du soleil. / Séparation des fossiles et du sang neuf, / Du mûrissement des fruits / Et de leur pourriture. » Voilà, entre autres, ce que nous apprend le premier poème. Une coupure a eu lieu, quelque chose a pris fin. Nous constaterons au fil des pages que le poète a quitté la maison qui occupait, si mon souvenir est bon, une place centrale dans le recueil précédent.

À sa parution, j’avais lu ce recueil qui avait fait sur moi grande impression. Je lui avais consacré un petit article que l’on peut lire sur mon blogue. Par curiosité, je viens de le parcourir. J’en retiens le passage suivant.

« Un homme est au mitan de sa vie. Il est dans sa maison. Il écrit de la poésie. Il parle fréquemment du poème, mais sans insistance. Le poème est un des éléments de sa vie, parmi les plus importants. Il ne vit pas seul, mais avec sa compagne et leurs enfants. Dans les vingt-cinq premiers poèmes du recueil, l’homme parle de « Ce que retiennent les murs » (c’est le titre de la première section de l’ouvrage). On croira à me lire que tout cela est fort trivial, il n’en est rien. À l’intérieur des murs de cette maison, il y un homme qui vit avec les siens, or comme pour nous tous, cet homme abrite en son esprit une intériorité. C’est dire que, dans la matérialité de sa maison se trouve cet homme dont la spiritualité est affaire de sentiments, d’angoisse, de réflexions et d’écriture. Une vie n’est jamais strictement matérielle. La richesse du propos tient à ce phénomène. Notre poète est un être sensible et aimant, qui pense, et qui doit par moments se retirer dans une pièce de sa maison afin de faire silence, afin de laisser place à l’élaboration du poème de sa vie, car vie et poésie chez lui sont en effet indissociables : ‘‘Tu as voulu le plus parfait silence. / Aux proches qui partagent ta vie, / Tu as demandé : oubliez-moi pour quelques heures, / Ma tête se sépare de vous et se détourne, / Je n’appartiens qu’à cette lancinante mélancolie / Qui rive ses yeux sur la blancheur alternée / De la page et des étoiles.’’ »

Cette maison si importante autrefois est devenue aujourd’hui « La maison du sourd ». Elle est « devenue l’image compressée / De la sauvagerie du monde, / Un col fermé / À la circulation des oiseaux, / À tout ce qui féconde et se multiplie. » Ce cœur qui prenait lentement mesure du soleil, le poète a dû l’enfouir « sous la terre ». Il écrit qu’il le vide. Qu’est un cœur que l’on vide ? Qu’est notre cœur lorsqu’on le vide ? Ici, « Chaque poème / Est une tentative d’extraction. » On fait le grand ménage. On vide la maison et l’on se vide le cœur.

Le livre que nous lisons évoque l’histoire d’une métamorphose, n’en raconte que des bribes, car le poète se fait très discret, demeure très secret, ayant moins pour but de se révéler aux autres que d’advenir à lui-même grâce aux poèmes qui marquent et concrétisent les étapes de sa métamorphose. À cette mort de lui-même et de ses amours succédera une renaissance. Louis-Jean Thibault sans entrer dans les détails s’en tient à l’essentiel. Cet homme qui demandait aux siens de l’oublier pour quelques heures et qui dans sa tête se séparait d’eux et s’en détournait, qu’est-ce qui au juste l’aura conduit à vivre désormais tout à fait séparé d’eux ? Nous ne le saurons pas, nous n’avons pas à le savoir. Et lorsqu’il parlera d’un « monde sans conscience / Sur lequel ne pèse plus aucune faute », il ne sera pas précisé de quelle nature seraient les fautes évoquées. Il parlera de ses « lâchetés ». On n’en saura guère davantage. Or il est clair que l’amour a pris fin ; sans équivoque le poète affirme que « Parfois l’amour n’est pas l’amour ». Le dernier vers de la première partie se lit comme suit : « Il n’y a plus de maison. »

Deuxième partie : « Échec de l’envoi ». Le poète écrit une lettre. S’agit-il de ce nouveau livre, celui qu’il écrit maintenant ailleurs que dans la maison familiale ? Destine-t-il plus ou moins ce livre à l’amoureuse d’hier ? Peut-être. Peut-être un peu : « Cette lettre ne te parviendra sans doute jamais. / Je l’ai postée d’une île dont j’ignore la latitude ». Le poème de John Donne « No Man is an Island » a eu pour premier titre « No Man is an Iland ». Il se pourrait que par moments certains hommes deviennent des îles désertes, qu’ils habitent des no man’s land. Une lettre sans destinataire, sans destinatrice, forcément, est tout de même adressée à quelqu’un (ne serait-ce qu’à soi-même ou aux lecteurs de poésie). Dans ce poème, pour la première fois apparaît un interlocuteur : « Cette lettre ne te parviendra sans doute jamais ». Et le poète ajoute, dans la seconde strophe : « Si elle arrive jusqu’à toi, ne l’ouvre pas. » Dans le poème qui suit, le poète s’adresse à nouveau à cette même interlocutrice. Le poème s’intitule « Cessation de vie commune ». La richesse de ce poème est relative au sentiment qu’il exprime, à la finesse du propos, autrement dit à sa poésie. Il faudrait le citer entièrement. Le résumé l’appauvrirait. Le poète y confesse s’être « confondu avec les débris » et que « Personne n’a signalé [sa] disparition. » À ce stade de sa métamorphose, son corps ancien est parti à la dérive, ce corps est encore plus mort que vif ; tel le cœur enfoui « sous la terre » dans un poème précédent, le poète gît encore dans la boue. Dans « Fin de la servitude », il écrit : « Sous les nappes phréatiques, / Au repos, / Immergé dans une eau / À fonds multiples : / C’est là que j’attends » … de renaître, pourrions-nous ajouter. Il fait allusion à l’époque ancienne, celle du recueil antérieur, plus souriant, celle où le cœur [prenait] lentement mesure du soleil : « Pendant tous ces étés / On m’a cru au jardin, / Homme paisible, familier, / En train d’offrir aux plantes et aux enfants / Leurs rations quotidiennes / D’eau, de sucs, de minéraux, / Alors que je dormais plus bas dans l’ombre, / Pierre desséchée. / Le mirage aussi est un étonnement, / Une déviation anormale de faisceaux lumineux. » On voit ici qu’un homme en cachait un autre. Chrysalide, de cet homme ancien, émergera un homme nouveau. Le mirage le dissimulait sans que pour autant il entrât dans cette déviation une intention manifeste de dissimulation.

Le poète a de la suite dans les idées. « La cohérence de la démarche, la cohésion de l’ensemble, la justesse du propos. »  En ces termes, je référais plus haut aux liens que tisse habilement le poète de page en page. Il a commencé cette deuxième section par une lettre. Il la termine avec un poème intitulé « L’envoi ».

Un nouveau « tu » apparaît dans le troisième mouvement du recueil. « Impératifs », tel en est le titre. Rarement intitulé a-t-il visé aussi juste. Dans cette section, le « tu » correspond au « je » du narrateur. Le « je » s’adresse la parole, s’apostrophe, soliloque, entreprend une manière de discours de motivation. Le poète s’encourage, s’aiguillonne. « Fais confiance ». « Trouve ce qui pour toi / Est invocable. / La fleur est en chemin. » « Va à la fenêtre. / Brise les murailles, / Comble les angles morts. » Il lui faut se reprendre en main, se réapproprier son existence, changer d’air, respirer en se dégageant de vieilles odeurs imprégnant sa nouvelle vie non encore tout à fait advenue. Un poème intitulé « Désinfection des lieux » témoigne de cette entreprise de libération. Pour sortir tout à fait de son cocon miteux, la chrysalide doit faire totalement peau neuve, émerger des miasmes la retenant prisonnière : « Toujours cette obsession : vivre / Dans la clarté du jour et sans souvenirs. / Pour ce faire, désinfecte les lieux / Où s’incruste la mémoire. » Encore une fois, il faudrait citer tout le poème. Comme tous les autres, il est relativement court. On verrait alors à l’œuvre cela dont tous les poèmes de ce recueil ne manquent pas de témoigner, c’est-à-dire une qualité d’écriture qu’on décrit d’ordinaire en disant d’un texte, poétique ou non, qu’on trouve là une écriture, que cela est écrit. C’est là un euphémisme, car bien entendu tout texte est nécessairement écrit. Or, on célèbre l’écrit qui s’élève au-dessus de la mêlée, voire très au-dessus des textes convenus, en déclarant à son sujet qu’on y trouve véritablement une écriture, entendons digne de ce mot. Je dois revenir ici à ce que je peinais à dire au début de ce commentaire lorsque je cherchais à préciser en quoi il est ou serait possible de « détailler » les « qualités » d’un poème sortant réellement du lot. Je hasardais comme réponse une adéquation entre l’imaginaire et le symbolique. Peut-être aussi ai-je mentionné le caractère de nécessité présidant à l’élaboration du poème, bien que cette nécessité, je le répète, ne soit pas forcément garante de qualité. Toutefois, d’une démarche poétique factice se démarque une entreprise poétique plus sincère, imposée justement par la nécessité d’en découdre avec la vie dans ce qu’elle a de plus aliénant ou, au contraire, et en disant un peu vite, d’en célébrer les beautés et les merveilles. Le maître-mot, je crois, demeure ici tout de même celui d’authenticité.

La quatrième partie du recueil, « Rien ne me divise », correspond à la réunification du sujet, à sa renaissance : « Je ne suis plus cet homme seul, / Confiné dans une chambre ». Dès lors, la chrysalide est libre.  « Enfin je me dévêts des mots / De la fatigue. »

Ai-je besoin en terminant d’insister sur la rareté de cet ouvrage ? Un grand poète nous a récemment quittés, je parle de Jacques Brault. Je crois que Louis-Jean Thibault fait partie des rares poètes dont les œuvres suscitent aujourd’hui une admiration comparable à celle que nous continuons de vouer aux écrits de l’absent.   

Notes de lecture de Pierre Perrin in la revue Possibles (FRANCE)

DANIEL GUÉNETTE, La Fatigue de la haine, poésie, Les Éditions de la Grenouillère, 232 p., 28,95 $.

Ce neuvième livre de poésie de l’auteur, qui a aussi publié six romans, un récit et un essai, suscite une cinquième de note de lecture de ma part. C’est dire l’amitié qui nous lie par-delà l’Océan, l’estime dans laquelle je tiens ses écritures. Trois parties structurent ce livre. La première « La Terre ne tourne pas rond » se subdivise en quatre sous-parties et occupe les 90 premières pages. Les formes y sont variées, du poème long en vers courts, jusqu’à deux phrases uniques (en prose) de trois pages chacune. La seconde en son cœur y chante l’amour : l’homme « ne savait pas ce qu’est l’amour, croyait le voir avec ses yeux, le voir dans les yeux de l’autre, avec ses mains le toucher, caresser une chevelure, que cette chevelure de feu était l’amour, la cuisse aussi, ainsi que le ventre si doux », etc. Le sujet, c’est la place de l’homme en général et celle de Daniel en particulier dans le monde. Mais cette poésie n’offre rien d’égocentrique. Pour le recueil entier, il me semble que Daniel part d’une observation faussement courante et qu’il l’épuise. Il part d’un rien dont il fait un tout. « Notre condition à la bien considérer / Est une souffrance faisant songer / À un corps supplicié sur la place publique. » Cette conclusion part, elle, d’un rapace dépeçant une colombe. On voit l’empan. Ailleurs, j’aime ce vers : « Il me sera arrivé d’avoir vécu. » La modestie caractérise l’auteur. La seconde partie est plus ramassée, en vers et en pages, surtout qu’elle se décompose en six sous-parties. Elle approfondit ce que la première annonçait. D’ailleurs le titre du recueil apparaît, qu’on retrouvera encore de façon plus explicite dans la troisième partie. « Voilà pourquoi nous voici réunis / Par manque de cohésion, par impossible communion. / Chacun étant pour soi insaisissable, méconnaissable, / Miroir de l’autre et profondément haïssable, / Chacun étant pour l’autre le monstre inadmissible […] l’objet, l’abject. » Le vers, on le voit, a pris de l’ampleur. On pense quelquefois au Réda d’Amen, le meilleur, recueilli et plénier à la fois. « Dans un coquillage longtemps l’enfance a cru / Entendre le vent lui adresser des confidences. » Il y a un poème extraordinaire sur le Mal (il n’est pas le seul), l’enfant qui se donne droit de vie et de mort sur une fourmi. « L’innocente cherche une issue, monte sur la main. » Le jeu s’achève en toute innocence, quand « un petit ami sort une loupe ». Il y en a d’autres qui montrent combien chacun est un bourreau. Guénette offre une connaissance de la vie digne de nos classiques. Il se demande aussi : « À quoi pensent les bêtes ? » L’amour aux robes si légères côtoie les tombes ; l’enfance rôde, qui interroge l’avenir. Il distingue le silence et le vacarme, qui est le cancer de notre époque. Il a le sens social, politique, tant est riche ce volume, qui ménage des vers d’une telle perfection qu’on voudrait les avoir écrits. « La brume semblait étendre son fin suaire. » À la fin, dans toute la troisième partie, la modestie s’étend ; chacun ne peut rien retenir de ce qui trouble et obère la vie. Certes, le poète se sait, comme chacun, le jouet d’opinions qui se jouent de lui ; il exagère toutefois sa prétendue inconséquence. Il fait même preuve d’humour. « Nous suivions les méandres de la rivière / Ses pierres luisantes sont glissantes / Bondir de l’une à l’autre est affaire de cabri / C’est un vieux bouc qui aujourd’hui l’affirme. » Si le titre me reste une énigme, j’ai aimé dans ce volume la révérence apportée aux morts, la pensée souterraine de la disparition. Nulle colère. Guénette est un doux. Il a donné un grand recueil. Qu’il en soit remercié.

PIERRE PERRIN, 8 avril 2025

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François Baril Pelletier : Terre de soleils : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2024 : 181 pages

Y a-t-il encore des courants dans le vaste monde de la poésie ? Je ne dis pas « vaste » en esquissant un sourire moqueur, bien qu’on sache très bien qu’avec la poésie on a affaire à un bien petit monde. Mais c’est un petit monde vaste pour toutes sortes de raisons, la première étant l’universalité de la poésie. En effet, il y a des poètes partout dans le monde. La seconde est relative à la grande diversité des œuvres que ceux-ci produisent, ce qui me conduit à poser la question des courants, car les courants sont rassembleurs, ils regroupent différents auteurs adoptant néanmoins des principes communs qui, c’est arrivé par le passé, rendent semblables lorsqu’appliqués des œuvres obéissant justement à des canons esthétiques, à des poétiques.

On me posait récemment une question que je juge utile d’aborder. Elle permettra, je crois, de situer le travail de François Baril Pelletier. On me demandait si un thème aujourd’hui se dégage de l’ensemble des ouvrages de poésie publiés au Québec. Mon ami disait se souvenir « d’un temps un peu éloigné où la poésie, c’était le chant du Pays ». Il posait cette question : « Que chante-t-on maintenant ? »

Je lui répondis un peu rapidement ce qui suit :

« Voilà une question à laquelle il me faudrait réfléchir longuement. Vite comme ça, mais je ne peux que supputer, je dirais que les problèmes de l’heure font évidemment surface dans le monde de la poésie d’aujourd’hui. Par exemple, pour certain.e.s, il faut écrire en faisant en sorte que la langue manifeste dans sa concrétude (visuellement, dans ses sonorités et jusque dans sa grammaire) la présence fluide des identités, qu’on dit, je crois, de genre. Bref, plusieurs poètes (il faudrait presque écrire : « plusieur.e.s ») tiennent, indépendamment des thèmes qu’ils abordent, à ce que leurs écrits manifestent de manière ostensible, parfois ostentatoire, leur revendication quant à la visibilité et l’acceptabilité de la cause qu’iels défendent. Quand j’écris « iels », je ne manifeste aucune dissidence réelle. Cependant, je m’interroge sur la pratique dans laquelle s’inscrit ce nouveau pronom, pratique dont le bien-fondé est pourtant indiscutable, dont l’avenir qui lui sera réservé me paraît toutefois incertain. Attendons la suite. Cela me paraît être non seulement lié à des thèmes spécifiques, propres à des communautés souvent ostracisées, mais plutôt, je le répète, une pratique bien actuelle ; d’aucuns diraient une mode — je n’en sais rien. Chez Triptyque cette tendance est bien marquée. Je l’ai constaté dans un collectif mené par Marie-Ève Desmarais ainsi que dans le récent recueil du directeur, Nicholas Dawson, publié au Noroît.

Que chante-t-on maintenant ? Est-ce qu’il y a autre chose de notable dans notre paysage poétique ? Je ne sais trop. Je crois, comme disent les anglophones, que « it is business as usual ». En effet, on retrouve chez nous et dans l’ensemble de la francophonie canadienne les grands thèmes séculaires toujours en vogue (à quoi il convient d’ajouter le déjà passablement vieilli, hélas ! thème, mais est-ce un thème ? c’est plutôt une urgence que les sirènes d’alarme tonitruent de plus en plus fort dans nos oreilles de plus en plus sourdes : je parle de la crise climatique). Les thèmes séculaires : temps qui passe (des vieux comme moi et de plus âgés écrivent des poèmes émouvants sur leur fin prochaine : j’ai lu sur ce sujet de magnifiques et très sombres poèmes de Nepveu récemment parus dans la revue Exit.

Puis, les guerres et la nature, celle qu’on détruit, et aussi celle qui perdure, éblouissante, et nous inspirant toujours, comme on le remarquera chez Pelletier lui-même, le « sentiment océanique », celui d’une « présence » — Dieu y montre le bout du nez qu’on le veuille ou non, mais est-ce son nez ou le nôtre ? Il y a aussi les chagrins d’amour, la solitude, l’enfance revisitée (mais pour y retourner, il faut être vieux). Et quoi encore ? Vraiment, mon ami, si le thème du pays s’est éclipsé ( mais, ne parlons pas trop vite, Philippe-Daniel Clément publiait récemment aux Éditions du wampum un ouvrage de poésie intitulé Souviens-toi ), tout le reste demeure, je veux dire les grands thèmes de toujours, à quoi s’ajoutent les terrifiants enjeux de notre monde moderne, enjeux qui à vrai dire sont vieux comme le monde.

Mais tu me prends au dépourvu, mon ami, et je ne vois pas à l’heure actuelle, la question du genre mise à part, quelle autre question dans le monde de la poésie québécoise serait plus visible, je ne dis pas plus importante. »  

Après ce long détour, voyons maintenant ce que nous offre l’auteur de Terre de soleils. Que chante-t-il ? Et d’abord, chante-t-il ? Cette dernière question peut être posée, puisque certains poètes ne chantent pas, qui tiennent autant que faire se peut à s’éloigner de toute forme de lyrisme. Eh bien, assurément, François Baril Pelletier est un poète qui chante. Il tient cependant la bride à ses élans et jamais ne se laisse emporter voire déporter par une trop vive inspiration. Ses poèmes sont plutôt courts, ils tiennent sur une page, bien aérée, où la blancheur du papier occupe presque autant de place qu’eux. Mais nuançons. Le recueil est composé de cinq suites. Ce sont des suites dont le propos s’écoule de poème en poème, si bien que, tant l’unité de chaque suite est grande, et puisque d’une page à l’autre le fil jamais ne se rompt, il serait plus juste de dire que Pelletier nous propose cinq grands poèmes qui, finalement, à bien y penser, n’en font qu’un.

Même si le poète fait montre d’une certaine sobriété, son verbe jamais ne rampe au niveau du sol. Sa parole est poétique en cela qu’elle recourt dans son élévation à ce que la rhétorique de la poésie met à sa disposition. Certains poètes dédaignent les hauteurs que peut atteindre le poème. Ils préfèrent le rapprocher le plus possible de la parole usuelle. Ils s’en tiennent à l’immédiat, à la proximité du monde, et à leur cœur qui bat. Pour tout dire, à l’intime et au quotidien. Or, je le mentionnais, les pratiques sont diverses, tellement diverses que mon ami cherchait ce qui dans le lot pouvait massivement ressortir. Pour ma part, je suis proche d’en venir au constat suivant : chez les poètes, n’existe qu’un seul point commun que j’identifie comme étant la singularité. Or, il y a peut-être des poètes plus singuliers que d’autres. François Baril Pelletier est l’un d’eux.

Sa poésie se distingue de celle des autres, ne serait-ce que sur un point. Alors qu’elle peut étonner le lecteur contemporain, elle pourrait être lue sans vraiment le décontenancer par un lecteur plus ancien, je veux dire d’un autre temps. C’est que s’il y a des modes en poésie, Pelletier est très certainement à contre-courant de celles-ci. Dans ses poèmes, l’époque actuelle est évoquée non pas directement, ce dont la prose se charge fort bien, mais à la manière, disons, des symbolistes, manière peu usitée de nos jours. Un contemporain de Claudel s’y reconnaîtrait sans peine.

Un autre point accuse la singularité de cet auteur. On trouve en ses poèmes un ton bien particulier. Celui propre à l’élévation du propos.

Fleuve

je n’ai qu’une pensée  
pour tes entrailles

légères
et lourdes
à la fois

puisque tu portes
le sang des Italiques
et le squelette
des Étrusques

à tes lèvres moites

a bu la Louve
et Rome s’est levée
grâce à tes rives sinueuses 

Ce beau poème donne une idée du ton et de la manière du poète. On aurait pu l’écrire il y a cent ans ; un poète au siècle prochain en écrira de similaires, ces poèmes alors seront tout aussi pertinents que ceux de Pelletier. Mais ce n’est là qu’un échantillon. Ce poème fait partie d’une suite qui réciproquement l’éclaire. Telle est la cohérence d’une œuvre dont chaque élément en tout et partout épouse en profondeur le propos. Mon ami désirait savoir ce qui se chante aujourd’hui en poésie. Chez Pelletier, ce qui se chante correspond à une intime quoique collective épopée. Épopée de la pensée. Il y a chez lui, en raccourci, en moins ambitieux, pour ne pas dire en plus modeste, une manière de chanson de geste comparable à celles qu’on rencontre chez Saint-John Perse : « espaces / écarlates / depuis le pollen des mondes ». Je ne parle pas ici d’influence, ni tout à fait d’une ressemblance entre ses poèmes et ceux de Perse, mais les deux poètes inscrivent leur poésie à même une quête. Bien entendu, leur quête est celle du sens : « j’ai fait mon premier poème / dans la loge du sens ». Des combats sont menés, mais surtout, un périple est entamé, et poursuivi jusqu’à terme, lequel ne saurait advenir que là-bas, « au creuset / de cette lente / lumineuse cérémonie ».

Le poète n’attend pas passivement « l’arrivée d’une promesse », il la fera advenir grâce au poème avec lequel, bâton de marche du pèlerin, il entreprend un long voyage. Il s’est mis en route depuis ses origines. Tout pour lui, comme pour nous, a commencé « À la source », c’est le titre de la première suite. Cette source est la sienne, c’est aussi celle de l’humanité. Dans ce recueil, on peut difficilement distinguer le « je » du poète du « nous » dont il raconte en quelque sorte l’histoire.

À l’aube de la voix
Le Tigre était muet
et l’Euphrate se débattait dans l’argile
toutes les rives
Nil et Amazone se laçaient

sur d’arides fabuleuses
vastitudes
dans des Soudans anciens

On le voit, ici et là, le poète reconstitue l’immense panorama où la création a donné lieu à la vie sur Terre, à l’humanité. Il plonge dans la préhistoire : « Tout commença avec une statuette de terre / prise de l’humus / et un outil pour couper / découper / les carcasses ». Il s’adresse à l’homme de ces époques lointaines : « Et toi, humain / où auras-tu celé ton courage, / dans ta fière chevelure ? » Il poursuit : « Tu façonnais / les symboles de la terre ». Dans les grottes, des chevaux furent peints et « Les gauches écritures / [sillonnèrent] les murs et bas-reliefs ». Cités, temples et lois furent édifiés.

Pérouse lumineuse 
aux dix mille escaliers 

des ruelles si proches 
que s’embrassent les murs

surmontés par des arches

afin que ne tombe 
la ville vivante

sur les restes
de la ville inhumée

Le parcours du poète, celui de l’humanité passe par le Moyen-Orient, l’Italie, comme on vient de le constater avec Pérouse, et aussi le Nouveau Monde : nous voici en Amérique alors que le poète évoque « des plaines sans fin / pays des grands horizons blonds ». C’est là « une contrée de blés / si plane qu’on croirait y voir / à l’ouest / le barrage blanc et gris / des grands rochers ». Or, dans le parcours du poète, dès que « Les horizons se lèvent » les frontières disparaissent : « il n’y en a jamais eu ». Je le répète, ici le poète pense le monde et la vie. Sa poésie fraie avec la métaphysique. Il aspire à un autre monde, réalisable ici, puisque tout dès maintenant est « promesse / de vie // goutte / de présence ». Dès lors, il est possible d’affirmer qu’il n’y a jamais eu de frontières.

Il était question au début de cette chronique de la singularité de cet auteur. La spiritualité est partout à l’œuvre dans ses poèmes. Si Dieu n’est pas directement nommé, à l’occasion du séjour du poète à Rome, des figures comme celles de Saint-Pierre et Saint-François le sont nommément. Ces évocations sont importantes, mais moins que la démarche du poète, laquelle témoigne de son engagement à l’ouverture, à ce que dans La soif de la soie, autre recueil publié récemment par Pelletier, il nommera l’éclaircie. Avec cette éclaircie, nous ne sommes pas loin de l’embellie si chère à Fernand Ouellette, autre poète singulier s’il en est, victime si cela se trouve de sa foi, dans la mesure où plusieurs lecteurs et lectrices de poésie, en raison de la spiritualité animant ses poèmes, se sont détournés de son œuvre.

J’ignore ce en quoi Pelletier croit. Une chose est certaine, sa quête est loin de ne prendre en compte que les aspects strictement matériels du monde. Chez lui, « l’indicible si près / de l’être se déploie ». Voici ce qu’il écrit.

la foi n’est pas le vent

ni le marbre du temple

mais
le fruit
dont la prunelle

est sang

Je m’en voudrais de ne pas souligner la beauté des poèmes de Terre de soleils. La première suite de la cinquième partie du recueil est franchement remarquable. Elle est orchestrée de manière magistrale. Vraiment, un tour de force. Je me refuse à n’en citer que des extraits. Elle est lyrique à souhait. On devra la lire en entier.

Vers la fin du recueil, le poète parvient à l’élargissement, à l’éclaircie.

Voilà que j’entre par la porte
inconnue
je marche sur le vivant et j’appelle
devant

Claude Paradis : Écrire son nom dans la poussière : Poésie : Éditions Mains libres : 2025 : 90 pages

Premières impressions de lecture. Ce livre de poèmes fait entendre une voix familière. Lorsqu’on a lu déjà quelques recueils de l’auteur, si même on le fréquente à l’occasion des capsules qu’il offre sur les réseaux sociaux, alors que de sa voix chaleureuse il lit ses poèmes semaine après semaine, c’est avec un grand plaisir qu’on retrouve ici un tel ami encore plus présent que jamais, quasi matériellement présent grâce à l’objet livre, qui permet mentalement d’accompagner le poète dans ses randonnées, dans ses rêveries de promeneur solitaire, alors qu’il tend l’oreille pour mieux saisir le bruissement du vent, le chant des oiseaux dans les branches, posant un fin regard sur les choses du monde afin de mieux s’en pénétrer.

Claude Paradis refuserait sans doute qu’on associe sa poésie à celle d’un sage. Trop d’inquiétude peut-être l’éloigne de la véritable sagesse. Et pourtant. Il y a de la sagesse à ne pas outrepasser la puissance de sa voix, à la maintenir en modeste régime, comme un murmure, avoisinant le silence, mais toujours parfaitement audible, à la portée presque du premier interlocuteur venu. Sagesse dans le maintien aussi de la métaphore, jamais outrancière, jamais tirée par les cheveux, charriant des significations qu’on saisira aisément dans la mesure où l’auteur a justement quelque chose à dire à quelqu’un et tient à s’en faire entendre. Ainsi ne cède-t-il jamais à la tentation de laisser les mots en faire à leur guise. Il ne lâche pas la bride. Chez lui, les mots vont à petit trot. Nulle débandade dans ses vers qui tendent presque naturellement à frayer leur voie à même la prose la plus humble.

Il y aurait beaucoup à dire sur le style de Paradis. Sa limpidité fait presque oublier sa maîtrise (qui bien entendu n’a rien d’ostensible, je dirais surtout, rien d’ostentatoire), maîtrise dont la discrétion n’oblitère pas les bonheurs d’expression, la qualité intrinsèque de son style. Au-delà du mot à mot et de la phrase, un ton est donné, une manière d’être dans la langue qui est aussi une conduite adoptée dans le monde où vit le poète. On aura compris que cette manière d’être (dans la langue et la vie) est en parfaite adéquation avec la posture philosophique à laquelle implicitement je référais en parlant de la sagesse de Paradis. Ce qui caractérise la poésie de ce dernier est peut-être sa transparence. Une sorte d’invisibilité qui s’oppose à toute posture de « m’as-tu vu ». C’est une poésie qui donc n’en met jamais plein la vue. Pour cette raison, d’aucuns seraient tentés de déclarer qu’il y a chez Paradis une manière de degré zéro de la poésie. Vue l’absence de figures clinquantes, d’audaces verbales attentant à la nature « naturelle » de la langue, de recherches formelles inédites et quoi encore ? il n’y aurait tout simplement pas de poésie dans les poèmes de cet auteur, poèmes qui, du reste, se rapprochent à un tel point de la prose qu’ils finissent par y verser leur substance, et ce, malgré le recours au vers. Ce sont là bien entendu des propos à nuancer. Mais, circonstance des plus aggravantes, comment pourrait-on à leur endroit parler de poésie puisque tout ce qui y est exprimé, communiqué est clair comme de l’eau de roche ? La poésie, pourrait-on penser, se reconnaît au fait qu’on doit y chercher midi à quatorze heures, si l’on veut finir par se résoudre à admettre qu’on ne l’y trouvera pas, qu’on n’y comprend pas grand-chose, et que somme toute mieux vaut déclarer forfait.

Ainsi toutes les qualités de la poésie de Paradis peuvent-elles se voir tournées en défauts et, inversement, tous ses défauts en qualités. Pour ma part, on l’aura deviné, je considère que tous les supposés défauts qu’on pourrait être tenté de lui attribuer sont à vrai dire de fort précieuses qualités.

Qualité : Une voix poétique se laissant facilement entendre.
Qualité : Une présence à laquelle cette voix donne accès.
Qualité : Des propos relatifs à des expériences de vie commune.  
Qualité : Des poèmes distincts les uns des autres.
Qualité : La variété de poèmes au service de l’homogénéité de l’ensemble.
Qualité : Le partage des sentiments et des idées.
Qualité : La probité morale et intellectuelle.

Cette énumération sommaire et quelque peu simpliste aplatit la présentation du recueil, en donne une piètre idée.

En fait, je cherche à dire ici un plaisir de lecture. Je l’attribue bien sûr en grande partie aux diverses qualités mentionnées ci-haut. Je dois afin d’identifier ce plaisir, qui n’est pas qu’un plaisir, mentionner le baume que procure ici la rencontre d’un homme qui dans sa parole et par sa parole témoigne des choses les plus graves ainsi que des plus belles. On me dira que ce phénomène est loin d’être rarissime, que tous les poètes, les vrais (s’il en est des faux) tendent à cette rencontre, qu’elle est essentielle et que tout poème digne de ce nom (si certains en sont indignes) procure ce genre d’expérience.

C’est chez moi un dada, je le reconnais. Depuis que je lis beaucoup de poésie contemporaine, et qui plus est québécoise, j’en suis venu à réfléchir dans les termes suivants lorsque pour moi vient le temps de rédiger un compte-rendu de lecture. J’ai observé que dans certains ouvrages de poésie le référent brille quasiment par son absence, qu’il faut partir à sa découverte si l’on veut finir par l’identifier. Un titre a beau livrer quelques indices, la plupart du temps même ces indices exigent qu’on les déchiffre. Par exemple, avec Écrire son nom dans la poussière, bien malin qui peut sans avoir entamé la lecture du livre savoir au juste quel en est le sujet. Or, dès qu’on ouvre l’ouvrage, une dédicace éclaire le lecteur : il est dédié à la mère de l’auteur : « À la mémoire de ma mère, Huguette Gobeil (1931-2012) ». Puis, un très beau poème liminaire justifie le titre de l’ouvrage, en identifie le référent, du moins l’un de ses référents. Puis, pour chaque poème, et ce sans exception, un référent est toujours clairement identifiable. C’est dire que Claude Paradis n’est pas un faiseur d’énigmes. J’emprunte de mémoire l’expression « faiseur d’énigmes » à Roger Caillois. Je crois qu’on aurait intérêt, qu’on soit lecteur, lectrice de poésie ou poète, à lire Les impostures de la poésie afin de savoir à quelle enseigne on désire se situer. Paradis en tout cas se refuse à jouer le jeu qui consiste à dissimuler du sens, voire une absence de sens, au sein de ses poèmes. C’est un reproche que lui adresseront certains, qu’évidemment je ne lui fais pas. Cela dit, il ne suffit pas d’avoir identifié ses référents pour pouvoir cheminer dans une œuvre poétique. On a beau savoir de quoi il est question, encore faut-il être apte à saisir ce que le poète veut nous dire (il est possible qu’il ne veuille rien nous dire, qu’il n’ait rien à dire, qu’il dise sans trop savoir ce qu’il dit ou même qu’il n’écrive pas afin de dire quelque chose à quelqu’un). On aura compris. Comme tout un chacun, lisant des ouvrages de poésie, je fais face à des ouvrages parfois hermétiques, parfois très hermétiques et parfois plus faciles d’accès. Le livre de Paradis appartient à cette dernière catégorie.

Un recueil de poésie dont on lit les poèmes avec plaisir, où l’on tourne les pages comme on tourne les pages d’une lettre qui nous est adressée, est-il nécessairement un bon recueil ? Ou, si l’on a choisi le camp de ceux et celles qui tiennent pour défectueux ou fautifs les poèmes lisibles (la lisibilité étant un critère d’indigence littéraire), des poèmes comme ceux de Paradis pèchent-ils par un excès d’absence d’excès ?

J’ai dit que j’entendais ici livrer des impressions de lecture. Je m’en tiendrai pour aujourd’hui à ce que je viens d’écrire, conscient du reste de n’avoir rien dit. Toutefois, autre dada, je veux une fois encore écrire dans la poussière le nom de Fénelon et pourquoi pas celui aussi de Léautaud.

Fénelon d’abord : « Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. […] Je veux un homme qui me fasse oublier qu’il est l’auteur, et qui se mette comme de plain-pied en conversation avec moi. »

Il me semble que la poésie de Claude Paradis répond tout à fait au vœu de Fénelon. On peut croire, tant ses poèmes sont simples, que le premier venu pourrait en faire tout autant. Ce serait une erreur. Du reste, ce qui nous saisit tout d’abord dans les poèmes de cet auteur, ce n’est pas leur brio, pas leur virtuosité, mais bien comme le dit Fénelon le « sublime si familier » dont ils font montre. Du reste, le poète en priorité ne cherche pas à l’atteindre, ses objectifs sont tout autre : il veut, ce me semble, entreprendre une quête de sens ; il tente de se frayer dans la vie un chemin de liberté, et pour ce faire, il recourt à la poésie : il veut saisir malgré le temps qui file trop rapidement des instants d’éternité (ces derniers mots, « instants d’éternité » se trouvent peut-être textuellement dans le recueil). Impressions de lecture, ai-je dit, dont celle-ci, qui certes n’est pas une impression : Paradis est comme l’écrivait Fénelon un auteur qui « se met de plain-pied en conversation avec [nous]. »

Quant à Léautaud, on se souviendra qu’il n’appréciait guère la poésie de Valéry, la jugeant absconse, contournée, artificielle. Léautaud privilégiait les poèmes plus simples. En écriture, que celle-ci fût poétique, romanesque ou autre, Léautaud préconisait une écriture conforme au vœu de Fénelon, vœu dont il avait eu vent ou non (il se pourrait que Léautaud n’ait jamais lu Fénelon). Selon l’auteur du Petit ami, d’In Memoriam, plus connu pour son fameux Journal littéraire, l’idéal se rencontrait chez Stendhal : il fallait écrire le plus simplement du monde, comme lorsqu’on écrit une lettre. Claude Paradis écrit des poèmes qui ressemblent à des lettres écrites sans afféteries aucunes ; ce sont des lettres où il « se met de plain-pied en conversation avec [ses lecteurs et lectrices]. »

Et pour terminer, alors que je viens d’écrire tout le bien que je pense de ce recueil, j’ajoute que, témoignant de sa valeur, mon commentaire n’a pas même abordé sa substance. C’est dire que j’aurai beaucoup à dire lorsque je le ferai.

Dans l’article plus étoffé que je désire lui consacrer, je mettrai l’accent sur la pensée du « pensif » qu’est Paradis. Un « pensif » comme l’était Jacques Brault (un extrait d’Au fond du jardin est mis en exergue dans le recueil de Paradis). Dans Au bout du chemin, collectif de lettres posthumes adressées à feu Jacques Brault, Robert Melançon parle de « la rigueur sans effort ni raideur de ton cheminement comme poète et prosateur et, j’ose le dire, penseur, bien que tu aies récusé, je ne sais plus où, ce terme auquel tu préférais celui de pensif. » De nombreux liens unissent le travail de Paradis à celui de Brault.

J’aborderai dans ce futur article non seulement la pensée de l’auteur d’Écrire son nom dans la poussière, mais aussi la tendresse des sentiments qui parcoure ce recueil où le poète dit son amour pour les siens, sa mère bien entendu, son père également et ses enfants. Je tâcherai de montrer en quoi l’auteur n’a pas tort de déclarer que « La vie est un poème très simple », mais que cette simplicité n’est pas donnée, qu’il faut la mériter, cheminer longuement afin de l’accueillir, ne serait-ce que partiellement, à la faveur d’un bref moment d’éternité passagère.

Jonathan Lamy : PEAU MANIFESTE : Poésie : Éditions du Noroît : Montréal : 2024 : 91 p. 

Si l’amalgame présent dans le titre est d’emblée intrigant, le rapport entre peau et manifeste ne pouvant être immédiatement saisi, c’est bientôt sans équivoque aucune qu’on verra les corps se mettre à nu afin d’entreprendre un combat éminemment politique.

Le livre commence quasiment à la manière d’un conte : « un jour un corps / est venu au monde / pour que le monde / prenne corps ». Il faudra s’y faire, et c’est là plutôt une trouvaille, le mot « corps » sera abondamment répété tout au long du recueil, ainsi que le mot « peau ». Ces répétitions ne marquent en rien une faiblesse dans l’art du poète, mais bien au contraire une toute discrète et sobre puissance. Chaque page nous frappe par son éloquente concision. Rares sont les poètes qui à ce point évitent le piège des rhétoriques les plus faciles. Nulle logorrhée, aucune enflure verbale ; les métaphores et autres grandes figures sont en berne ; la parole est à fleur de peau, aussi dénudée d’artifices que les corps de Lamy le sont de vêtements.

Poèmes tous plus concis les uns que les autres. Les plus longs comptent moins d’une vingtaine de vers. Ceux-ci pour la plupart sont minimalistes. Parfois un seul mot occupe l’entièreté du vers. Rien qui appartienne à l’ordre des majestueux alexandrins. Le moins ici exprime toujours le plus. En optant pour l’atténuation, Lamy donne la parole au corps.

Cela pourrait paraître curieux, mais il semble que le corps se soit désormais substitué à l’âme ou à l’esprit. L’aura qui à la manière d’une sainte auréole entourait ces mots s’est envolée. Désormais le mot « corps » suffit. L’immanence en prenant le relais de la transcendance offre au corps la primauté de l’instant présent. C’est dans la matérialité de la Terre que dès maintenant s’entreprend une lutte visant à instaurer non pas un paradis éthéré, mais bien, ici même, une société plus juste et équitable. La fin du recueil explicite clairement ce programme.

Les poèmes l’auront amplement illustré : le corps nu est une arme des plus puissantes. Grâce à la nudité qui leur colle à la peau, les infortunés de notre bas monde peuvent dans leur extrême vulnérabilité écrire de nouvelles pages et ce faisant, changer le monde et le cours de l’histoire : « certains écrivent des slogans / sur leur peau ».  La peau nue est une arme, non pas ici une arme de séduction massive, mais bien plutôt un moyen efficace pour dénoncer, pour revendiquer. Chez qui n’a rien d’autre pour se défendre, « le corps nu / risque sa peau ».

Les poèmes de Lamy sont percutants. Bien que la quête esthétique semble secondaire chez lui, ils sont exemplaires dans leur brièveté ; finement ciselés, ils manifestent une grande maîtrise, un remarquable savoir-faire. Par ailleurs, la simplicité des vers restreint l’intellectualisation du propos, le concrétise loin de toute forme d’abstraction et de conceptualisation. De nombreux poèmes séduisent par leur inventivité, leur légère fantaisie. Je songe, par exemple, à une courte série de poèmes où sont évoquées les célèbres académies de certains grands peintres. Les femmes nues présentes dans les toiles de « courbet », de « goya », de « modigliani » et enfin de « manet » ont l’insigne honneur de se voir identifiées, nommées, alors que l’histoire a tendance à les laisser pour compte. De plus, et cela est significatif, leurs noms sont les seuls du recueil à être écrits avec des majuscules : « adam » et « ève » en sont privés, de même que « dieu » et « jésus ».  Est-ce là caprice d’auteur ? Évidemment, non. Cela sert le propos. On n’a pour s’en convaincre qu’à lire ce petit livre. Sa cohérence est grande et rien n’y est gratuit. On y découvre des merveilles, des poèmes intelligents et sensibles.

tout corps sent bon
est bien tel qu’il est
rescapé

avec ses pluies
ses duvets

ce qui rameute
et réconcilie

le corps
avec sa peau
manifeste

Si la peau « manifeste », les poèmes de Lamy en font tout autant. Ils revendiquent sans emphase, mais sans se refuser à un certain lyrisme, lequel, quoique fermement tenu en laisse, atteint son paroxysme dans les poèmes de la fin. Quelques vers y font alors montre d’un certain prosélytisme.

plongeons tête première
dans la colère donnons-nous
toutes les permissions 

lançons chaque morceau 
de linge dans le mur
toutes les peaux 
faites du même vent

nos corps à offrir
le monde à dire 
à redire nu

**

nos corps sont
inébranlables 

nos corps seront
toujours avec nous

nos corps
ne nous oublient pas

nous n’aurons jamais fini
d’être de meilleurs
corps humains

Vicki Laforce : Murmurer le nom des choses : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2024 : 82 pages

Comme bien d’autres recueils, ce livre de poésie s’ouvre sur des exergues. Leur fonction évidemment étant d’éclairer la piste, d’annoncer une thématique, de sonner l’hallali en indiquant ce qui fera l’objet d’une quête. Ces citations sont ici au nombre de deux. La première est empruntée à Henri Michaux. Elle se lit comme suit : « Qui a rejeté son démon nous importune avec ses anges. » La seconde est signée Emily Dickinson : J’habite le Possible / maison plus belle que la Prose / aux croisées plus nombreuses / aux portes plus hautes ».

Retenons les anges et le démon de Michaux. Des vers de Dickinson retenons l’idée d’une maison associée au Possible. Avec une majuscule, le mot « Possible » se hisse au-dessus de l’impossible et semble apte à le réaliser, bref à faire advenir le désir, à réaliser l’utopie.

Avec ces citations, nous voici d’emblée projetés dans un univers transcendant la réalité brute et immédiate. Les anges et le démon n’appartiennent pas au monde visible, à la concrétude de l’existence telle que nous la menons entre les quatre murs étroits de nos maisons. La prose a beau être rehaussée également par une majuscule, c’est là peut-être un moyen destiné à souligner sa métaphorisation, de sorte que le mot prose ici en vient à exprimer non point une forme de langage, mais bien plutôt ce qui est de l’ordre du prosaïque, de la trivialité. Cette « maison plus belle que la Prose » ne saurait être faite de briques et de mortier, de poutres et de chevrons.

Dès l’ouverture du recueil, Vicki Laforce nous fait pénétrer dans la maison du poème, le poème chez elle, comme chez tant d’autres poètes, étant doté de facultés qui lui sont propres, liées à son autonomie, comme si en cédant l’initiative aux mots, un phénomène d’ordre métaphysique pouvait advenir grâce à son « action restreinte » (Mallarmé).  

Jean Yves Métellus signe la préface du recueil. Il y fait part d’un « procédé » de lecture. Il ne suggère pas de faire fi du titre du recueil, mais il propose d’y « pénétrer nu, dépouillé de toute certitude, afin d’entrer en symbiose avec le corps textuel. » Ce n’est qu’après avoir baigné dans les eaux du poème que « se révélera le titre dans sa plénitude. »

En regard des exergues, déjà le titre du recueil suggère une position d’où sont envisagées les « choses » du monde, lesquelles choses seront abordées dans le presque silence du murmure, peut-être le murmure du poème. Il est vrai que même si la poète à l’occasion fait référence à ses cris, ses poèmes n’ont rien de tonitruant ; ils sont plutôt brefs, déposés au sein de la blancheur, parfois composés de vers isolés les uns des autres, de telle sorte qu’entre ceux-ci les liens semblent absents, et devant alors être esquissés par le lecteur et la lectrice à qui cette tâche incombe, si tant est qu’ils désirent se plier à cette collaboration où les forces de l’imagination forcément sont requises.

Ces poèmes juxtaposent les uns à la suite des autres des vers, des distiques, rarement des tercets. Ces vers s’épanouissent de manière à proposer des significations variables, au gré de la lecture de qui remplit, si l’on peut dire, les blancs, comble les ellipses, en tâchant de lire entre les lignes. L’écriture ici se conforme à une esthétique favorisant une forme de poésie ouverte faite d’effluves de sens et de suggestions. C’est là un dispositif dont le lecteur use à sa guise. Valéry le rappelait :    « … il n’y a pas de vrai sens d’un texte. Pas d’autorité de l’auteur. Quoi qu’il ait voulu dire, il a écrit ce qu’il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise et selon ses moyens: il n’est pas sûr que le constructeur en use mieux qu’un autre. »

Je veux moins me « servir » des poèmes de Vicki Laforce que tenter de les décrire, de cerner leur propos et leur manière. Je viens d’indiquer, ce me semble, quelques-unes de leurs particularités. Leur brièveté et la présence d’ellipses contribuant à leur polysémie. Prenons le poème liminaire du recueil.

guide-moi vers l’inexorable descente
la neige des anges

c’est elle qui brûle

Outre l’antithèse (froid de la neige : chaleur de la brûlure), on remarque la présence d’un interlocuteur (son identité pour l’instant nous est inconnue), des anges apparaissent également dans ce court poème. À première vue, lors d’une première lecture, tout paraît plutôt mystérieux. Le sens des paroles nous échappe. Il faudra s’aventurer plus avant dans la lecture pour devenir alors conscient des liens unissant ces vers entre eux et surtout au reste du recueil. Le verbe « guider » aura partie liée à une quête, à un cheminement. La « descente » elle aussi participera de ce mouvement. La neige tombe du ciel, ainsi que les anges. Sa chute fait éprouver de la douleur. Mais au départ, au moment de notre premier contact avec ce poème, les mots ne sont pas encore chargés de tout le poids que leur conférera rétrospectivement le reste de l’ouvrage. Car, oui, en effet, nous retrouverons le ciel, la chute des anges et la souffrance qu’engendre le feu. Un personnage aussi occupera la scène. Il est bon de mentionner que le recueil est dédié « Aux amoureux qui rêvent de regarder le soleil en face. » Nous découvrons à travers le récit fragmenté de cet ouvrage une histoire d’amour. On pourra croire que celui à qui s’adresse le poème initial est un compagnon de vie, un être humain. On pourra aussi penser, ne serait-ce que par moments, que ce compagnon est d’une nature moins humaine que surnaturelle. Cet autre, la poète en viendra à lui adresser la parole en ces termes : « toi, cet angelot // désaxé ». Il s’agirait alors d’un ange sorti de son axe (ange déchu de « l’inexorable descente) ou d’un amoureux en proie à quelque folie.  

les ailes se font plus étroites
à la merci des étoiles

mon pays est sans frontière
rois et siècles s’y confondent

la folie est un textile sans architecture

sans poutre, la maison
devient absolue

Ce poème donne un bon exemple de l’écriture elliptique à laquelle je faisais mention. Je le cite en raison des ailes devenues plus étroites, sans doute celles des anges qui à plusieurs reprises se manifestent dans le recueil. Surtout, on le voit, ce poème en est un d’ouverture, il manifeste une attitude d’affranchissement, d’élargissement de l’être (son pays est désormais sans frontière), la maison y « devient absolue ». Plus loin, au début d’un poème qui rappelle « la descente inexorable » (« mon corps tombe), nous lisons que « le ciel s’est ouvert pour nous ». Ce nous englobe-t-il l’angelot désaxé et le « je » du poème ou renvoie-t-il à une plus grande fratrie ? Seule certitude, une histoire d’amour aura été racontée.

je te ferai de mes mots
voiliers, drakkars

j’y serai libre et altière

pays des morts, alphabet
des romantiques chues

serai l’échappée des galères
ramant jusqu’à toi

Parallèlement à cette histoire d’amour, une autre se joue toute aussi essentielle. Elle est relative à une chasse spirituelle (Rimbaud), à une quête mystique ou post-mystique, quête au moyen de laquelle est entrepris un dégagement, un atterrissage, un retour à « la réalité rugueuse à étreindre » (Rimbaud). La poète aura souffert. Un poème le dit grâce à des images fortes.

le bâillement de la guillotine
sur ma nuque

je suis laissée seule
vérité sèche

dans un panier de têtes 

La poète aura entrepris de se ressaisir, de s’affranchir (« libre et altière »), de se défaire, peut-on croire, des chaînes du ciel. C’est là une interprétation sans doute contestable. Néanmoins, après une « croix tombée » et « des lieux qu’il vaut mieux fuir » ; après avoir « failli / ne plus parler au vent / murmurer le nom des choses », la poète qui « au pays de l’enfance / [aimait] croire », la poète maintenant « brûlée vive » évoque « une maison dans l’éternel ». Très clairement, elle manifeste l’intention d’habiter désormais « un nid / près du sol ». Pour humble que puisse être un tel nid, correspond-il à ce que la poète dans un poème suivant appellera « une cabane d’or / pour le royaume » ? Ce sera en tout cas sa « nouvelle demeure » et contrairement à celle des anges, cette demeure sera faite de « flammes et de sang ».

Le dernier poème témoigne d’une traversée, d’un accomplissement. La « descente inexorable » a bel et bien eu lieu. Les anges ont quitté le ciel. Les voici parvenus sur le sol. À tout le moins, c’est là que réside désormais la poète.

l’éternité s’allonge, se parfume de fruits
portant la saveur d’un exi

qui a pris fin, pris terre
presqu’île