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Sylveline Bourion : Jean-Jacques : Biographie : Éditions du Boréal : Collection « Liberté grande » : 2025 : 256 pages

De La voie romaine, le précédent ouvrage de l’écrivaine, je gardais le souvenir prégnant d’un éblouissement. J’ai tant aimé ce livre qu’à sa parution je me suis empressé de faire connaître mon enthousiasme partout à la ronde. Une écrivaine de si grand talent (le mot est faible) allait-elle s’en tenir à cette seule incursion dans le domaine littéraire ? Heureusement, non. Avec ce Jean-Jacques, nous voici à nouveau en présence d’un véritable coup de génie (le mot n’est pas trop fort).

Sylveline Bourion, qui déjà avait fait paraître des nouvelles en revue, a remporté en 2022 le Prix du Gouverneur général dans la catégorie des essais avec La voie romaine. Quel sort réservera-t-on à son Jean-Jacques ? Cette biographie hors normes propose le portrait d’un musicologue qui a fait sa marque à l’Université de Montréal. Elle retrace la vie de Jean-Jacques Nattiez, un chercheur qui a voué ses énergies à des travaux de musicologie. Ce type d’activité, cette profession peuvent paraître austères. Un livre portant sur la vie d’un universitaire doit être plutôt aride. On croira qu’un tel personnage, parce qu’inconnu du grand public, ne peut en rien mériter qu’on s’intéresse à son histoire. Eh bien ! non. Il intéressera. C’est que cette écrivaine ne rédige pas une biographie classique. Elle prévient tout de même son lecteur dès la première page : « il y a de fortes chances pour que son nom ne vous dise rien. Toute sa vie durant, il s’affaira à une profession discrète, fort éloignée des activités qui occupent les hommes dont, en général, on écrit la biographie ».

En demandant à son ex-étudiante, devenue sa collègue par la suite, Jean-Jacques Nattiez s’attendait très certainement à ce que celle-ci rédige une « biographie intellectuelle ». Elle fera beaucoup mieux, faisant fi du factuel, des petits et grands détails de la vie professionnelle du musicologue, elle plongera sous la masse des réalisations du chercheur, de l’intellectuel consciencieux et laborieux (Nattiez encore aujourd’hui est un travailleur quasi compulsif, un hyperrationnel, un musicologue dont le laboratoire est le cerveau ; il est doté d’une mémoire phénoménale et puise dans une impressionnante documentation, possédant un nombre incalculable de livres, lesquels envahissent son bureau et sa maison — certains papiers et documents allant même jusqu’à se répandre durant des jours et des jours sur le plancher de son salon).

Son amie Sylveline désire explorer l’inconscient du « maître absolu », désire se rendre sous le visible pour retrouver l’âme, plus que l’esprit de l’homme, cerner son essence, atteindre son cœur d’enfant, bref le montrer au grand jour tel qu’en lui-même l’éternité ne le changera jamais. La dédicace est claire ; ce livre s’adresse à l’enfant qui se dissimule sous l’homme qu’elle désigne en ces termes : le « maître absolu ». La dédicace toute simple se lit comme suit : « Pour Jean-Jacques, enfant ». Ainsi, l’autrice ne fera-t-elle pas la synthèse des accomplissements de Nattiez, « de toutes ses réalisations intellectuelles. » Se refusant à entreprendre un banal et conventionnel projet orthodoxe de biographie, elle rédigera ce qu’elle appelle une « antibiographie ».

On l’a dit, la vie d’un savant s’enfermant dans un laboratoire semble à première vue plate et uniforme. À ceux qui le penseraient, Bourion pose la question suivante : « quelles vies méritent d’être racontées ? », et fait remarquer que celle de l’héroïne du romancier de Croisset, en raison même du fait qu’elle n’avait rien d’extraordinaire, méritait bien qu’on lui consacrât un roman : « N’est-ce pas pour sa banalité que l’existence de Madame Bovary méritait d’être racontée ? » 

Dans ce qui tient lieu d’introduction à cette antibiographie, l’antibiographe tient toutefois à rassurer son lecteur. Elle affirme que malgré les « attributs de séduction plutôt microscopiques » que représente à première vue la vie méditative d’un penseur, celle de Jean-Jacques est une « vie humaine, profonde, riche, complexe, passionnante » qui mérite amplement d’être racontée. Elle en demeurera convaincue jusqu’à la fin du livre, écrivant : « À moi, il m’apparaissait plus important de donner, de cette drôle de guerre qu’est une existence, l’idée de quelque chose de plus erratique, de plus suspendu, peut-être de plus poétique que l’impression qui émane de la lecture d’un curriculum vitæ, celui-ci fût-il au demeurant très bien écrit, avec des phrases parfaitement grammaticales, et même quelques belles trouvailles de langue à l’occasion ; Il paraît que certaines appellent cela biographie.

Nous apprendrons bien des choses sur le travail de Nattiez dans cette antibiographie. Bourion ne fait pas l’impasse sur ses savants travaux, quoiqu’elle leur accorde la part congrue, préférant, comme nous l’avons mentionné, adopter une démarche fort peu académique.

Jean-Jacques Nattiez est un auteur prolifique. Il a rédigé entre autres un livre intitulé Proust musicien. Je n’ai pas lu ce livre, je ne sais donc pas sur quoi repose le lien que le musicologue établit entre le célèbre écrivain et la musique. Pour des raisons que j’ignore, je peux néanmoins à mon tour prétendre que, indépendamment du fait qu’il ait été écrit par une musicienne dans le sens propre du terme — ou non seulement, en partie, pour cette raison —, le texte de Bourion est lui-même celui d’une musicienne. Les raisons m’incitant à l’avancer, pour intuitives qu’elles soient, si je les connaissais vraiment, apparaîtraient sans doute indubitablement justes. En tout cas, il y a de la musique dans l’écriture de Sylveline, non pas uniquement en raison de la justesse de sa prose, de sa rythmique, mais parce que la composition y est très savamment conçue, magnifiquement orchestrée et parfaitement exécutée. Bien sûr, on ne saurait ici s’exprimer plus approximativement que je ne le fais, usant de termes inappropriés, fortement métaphoriques, je l’admets ; mais une chose est certaine, si Proust est musicien, Bourion l’est également, bien sûr au sens propre, mais peut-être également au sens figuré. Elle l’est, ne serait-ce que dans la mesure où l’auteur de La recherche a de toute évidence exercé sur elle une énorme influence, Proust étant à ses yeux un autre « maître absolu », que bien entendu elle n’imite pas, ne pastiche pas, mais avec lequel elle partage d’indéniables points communs. Par endroits, son écriture d’ailleurs s’en ressent, et ce, pour le plus grand plaisir du lecteur. De toute évidence, Bourion est proustienne. Elle n’en fait aucun mystère ; tout dans son Jean-Jacques ainsi que dans La voie romaine en témoigne. Marcel Proust est extrêmement présent dans sa vie et dans son œuvre. Proust étant musicien, Sylveline étant proustienne, il m’apparaît donc logique, ne serait-ce que par transitivité, de déclarer qu’elle est musicienne autant au figuré qu’au sens propre.

Le style de l’écrivain rédigeant une biographie traditionnelle est souvent celui que Barthes appelle « l’écrivant », c’est un style mat et plutôt sans relief derrière lequel s’efface celui qui écrit au profit de celui dont il parle, de l’objet qu’il objective. Style donc sans sujet, où l’inventivité est réduite à une part si peu existante qu’elle serait idéalement totalement absente. L’idéal de Sylveline Bourion se situe à l’opposé. Sa poétique est franchement originale. Des trouvailles langagières émaillent son écriture, des anecdotes sont racontées de manière si vivante qu’on les croirait sorties d’une cervelle de romancière ; les métaphores abondent, parmi lesquelles de nombreuses sont filées jusqu’à en devenir des allégories. En recourant à cette panoplie d’instruments rencontrés ordinairement et surtout dans les ouvrages de fiction ou de poésie, de littérature — je parle des figures et des procédés littéraires dont elle use ici —, l’écrivaine se met au service de son propos ; les figures ne sont pas des enjoliveurs, encore moins une manière de sirop d’érable destiné à camoufler la fadeur d’un propos qui serait médicamenteux. L’écrivaine en produisant un texte aussi séduisant ne cherche pas à atténuer la sévérité (absente) d’une étude portant sur un penseur penché sur la matière aride du discours musical, non, c’est là une manière de faire qui, je le répète, est tout à fait en lien avec son propos, propos qui ne consiste pas à présenter les travaux de Nattiez, ou si peu, mais à présenter l’homme, l’humain. Et quoi de mieux pour ce faire que d’écrire le plus naturellement du monde, comme on sait le faire quand on a des lettres, voire beaucoup, énormément de lettres ? Alors, on peut puiser dans la vie elle-même, celle que, à l’occasion d’un parcours d’étudiant et de collègue, on a eu l’occasion de partager avec le « maître absolu ». On le montre tel qu’en lui-même, dans une salle de séminaire, le séminaire d’sémio. Au risque d’être accusé d’exagération, on montre le maître en train d’étrangler un de ses élèves, on parle d’un drôle de type … honni de tous et de toutes, dont on fera une poule sans tête … Le lecteur se demandera pourquoi l’autrice raconte ce genre d’anecdotes, dont elle se détourne après une ou deux pages pour parler d’autre chose, mais à quoi elle finit par revenir, et alors, quel retour ! Combien on se rend compte que la chose est inextricablement liée à ce qu’il lui fallait rendre, c’est-à-dire le caractère du « maître absolu » et le genre d’enseignement qu’il pratiquait, sa posture. Aucune digression de Sylveline n’est gratuite.   

Elle écrit le « récit d’une vie subordonnée à l’écriture. » La vie de Nattiez, je reviens sur ce point, aura été une vie unie, en quelque sorte uniforme. Depuis tout petit, il a consciencieusement étudié, travaillé, s’est voué corps et âme à son travail. Mis à part ce que la narratrice appellera un curriculum vitæ, qu’y a-t-il à raconter à son sujet ? Ce musicologue n’est pas un personnage plus grand que nature, pas Wagner ou Picasso, pas une vedette populaire dont on voudrait tout savoir, jusqu’à la couleur de ses bobettes, ni un terrifiant dictateur, ni un conquérant, ni le découvreur de l’Atlantide, ni, ni, ni … Sa vie ne comporte aucun scandale, chez lui rien d’émoustillant à se mettre sous la dent, rien de caché qu’on souhaiterait comme une fouine ramener au grand jour … Non, l’homme a vécu une vie quasi abstraite, vouée en tout cas à l’abstraction, à la recherche. Dans de telles conditions, que raconter ? Eh bien, là est la merveille ; de cet homme, Sylveline s’évertuera à montrer la toute simple humanité. Elle remontera à l’enfance de son art et permettra de découvrir justement en lui cet enfant qui depuis ses tout premiers jours a conservé ses facultés d’émerveillement, son insatiable curiosité. J’ai déjà abordé ce point et je ne manquerai pas d’y revenir.

Mais je m’égare. Il y a tant de choses à dire. Par exemple, sur les incursions que fait l’autrice dans le domaine de la bande dessinée, sur le côté Petit Nicolas de certaines anecdotes qu’elle relate.  Le « biographé » en demandant à son amie de raconter sa vie imaginait sans doute tout autre chose, il a dû être charmé par le résultat final.

Sylveline Bourion fait les choses sérieusement, sans esprit de sérieux toutefois, en s’amusant et en amusant le lecteur. Elle joue. Par exemple, comme cela se trouve dans Le roman d’Isoline de David Turgeon, elle ouvre une parenthèse qu’elle ne referme qu’après en avoir ouvert deux autres : « (on se demande pourquoi : le charme de la statuaire, audacieuse et visionnaire, des aires de repos d’autoroutes privatisées est pourtant irrésistible))). » David Turgeon avait poussé la drôlerie encore plus loin : ayant ouvert depuis des dizaines de pages de multiples parenthèses, pour être quitte, il en avait bien plus tard refermé une infinité ou presque afin de s’assurer que le compte y fût vraiment.  

Sylveline est franchement comique. Alors qu’elle écrit tout de même sur un monsieur plutôt sérieux, dont l’œuvre n’a à proprement parler rien de fantaisiste, non seulement fait-elle à de nombreuses reprises allusion aux albums de Tintin — elle trouve plaisir à référer souvent au capitaine Haddock —, mais aussi adopte-t-elle l’esprit et l’inventivité qu’offrent les bandes dessinées. Alors qu’elle nous fait entrer dans la salle où se donne le séminaire d’sémio, elle nous montre le professeur Nattiez dans le feu de l’action. Ce personnage est tout un personnage, presque de bande dessinée. Comme Haddock évoquant les exploits de son illustre ancêtre dans Le Secret de la Licorne, il s’anime. Il est intense. Flamboyant. Un vent hyperbolique l’inspire et l’emporte. Alors même qu’il profère des choses fort sérieuses, on le croirait délirant. Il faut voir comment Sylveline Bourion le dépeint. Est-ce une caricature ? Y a-t-il exagération de sa part lorsqu’elle nous montre un Nattiez quasi démoniaque en train d’égorger un de ses pauvres étudiants ?  « Nattiez, c’était cela. Je n’exagère pas. Je prie mon lecteur de croire que je n’exagère pas. »

D’accord, je veux bien. Mais lisons ceci.

« et saisissant tout à coup l’un de nous au collet dans sa poigne, le pauvre bougre à moitié soulevé de sa chaise : Sais-tu, Machin, à quel point le soleil a pu dégrader certains feuillets […] le génie de Wagner ? (silence rhétorique permettant à chacun d’apprécier ce qu’aurait été le monde sans le génie de Wagner), le génie de Wagner, je vais te le dire, moi (regard plongé dans les yeux de Machin, celui-ci persuadé que sa dernière heure était venue), le génie de Wagner, ça n’arrive qu’une fois dans l’éternité. »

Je résiste ici à évoquer une autre scène, drôle à mort. Un pauvre type, laid comme un pou, il s’agit de la poule de tantôt, un jeune Français un peu niais, et qui était la risée des autres étudiants, fit un jour une remarque qui en tant que niaiserie n’avait pas sa pareille. Là, il faudra lire par soi-même. C’est de la pure BD. Et le grand professeur d’université de réagir à cette sottise : « sans prévenir il explosa et, je dois le dire, il alla même jusqu’à lui asséner un coup derrière la tête ». La scène est hilarante. Je ne voudrais pas divulgâcher la suite, mentionner les détails les plus croustillants. Il y a de quoi être étonné. « Nattiez, c’était cela. Je n’exagère pas. Je prie mon lecteur de croire que je n’exagère pas. » On la croit sur parole.

Je m’en voudrais d’occulter la gravité avec laquelle Sylveline Bourion traite son sujet. Cette femme de lettres n’entend pas qu’à rire. Ce qui est drolatique chez elle s’inscrit dans une démarche globale qui somme toute ne manque pas de sérieux. De nombreux passages témoignent de la gravité du regard qu’elle pose sur la condition humaine : « Nous sommes tous des détenus, au fond ; notre cellule, c’est le temps, c’est l’époque dans laquelle le hasard ou les dieux nous ont fait naître, époque à laquelle nous sommes beaucoup plus rigoureusement enchaînés que nous le serions, par des fers, à une geôle ou une galère. » Certaines pages de ce livre jettent sur la vie un regard de philosophe, c’est le moins qu’on peut dire. L’autrice a des lettres. Elle réfère à plusieurs écrivains, passe de Zweig, qui par ses propres biographies lui a pavé la voie, à Roger Martin du Gard, Julien Gracq et quantité d’autres qu’elle cite allègrement.

De la fréquentation de leurs grandes œuvres lues au fil du temps résulte chez elle une écriture « naturelle », personnelle, portée haut, où se mêlent avec brio tous les registres de la langue : « je conçois le style comme l’émergence d’une voix née au milieu du bouillon de culture dans lequel nous avons barboté tous collectivement d’abord et plus spécifiquement celui qui fait acte d’écriture ; le style comme la réorganisation, certes intrinsèquement neuve, de ces particules, de ces éléments irréductibles [dont parle Proust dans Pastiches et Mélanges]  qui, eux, ne le sont pas, neufs. » 

Pas une page de ce livre où abondent d’apparentes digressions n’est inutile, et toutes regorgent de beautés ou de drôleries, de réflexions profondes, d’érudition amusée, de finesses, de style ; même le parler populaire y apporte des perles langagières.

L’écrivaine a par ailleurs le sens de la chute. Sans qu’elles paraissent artificiellement soignées, ses chutes viennent clore à peu près tous les segments de son livre. On ne se sent pas alors mis en présence d’un procédé, mais plutôt d’une clausule surgie sans doute spontanément, à la manière de certains traits d’esprit. Ces chutes reprennent des éléments de sens, parfois des traits d’humour précédemment mis en place. Conclusion encapsulant le morceau, le refermant. Ce tour élégant chez cette écrivaine arrive tout naturellement, à point nommé.

Je me suis dans cette recension beaucoup intéressé à l’écriture de Sylveline Bourion. Celle-ci mentionne quelque part qu’une « belle formulation » enivre Jean-Jacques. Il y en a plus d’une chez Sylveline. Nous pourrions citer des dizaines de passages regorgeant de poésie : « un arbre triste, sans feuilles en cette saison, dont les branches maîtresses font au ciel muet comme une imploration griffue et décharnée ». Ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres. Mais ces « belles formulations » n’ont chez elle rien de superfétatoire. Les figures chez elle n’enjolivent pas le discours. Je pense à Fénelon qui écrivait ce qui suit : « Pour la poésie, comme pour l’architecture, il faut que tous les morceaux nécessaires se tournent en ornements naturels. Mais tout ornement qui n’est qu’ornement est de trop ; retranchez-le, il ne manque rien … » On ne prend pas les choses à la légère dans ce Jean-Jacques. On n’écrit pas pour ne rien dire. La vanité n’y est pas le moteur de l’écriture : « … l’écriture, c’est-à-dire du seul truc qui m’évite, pour l’instant, de me disloquer et, tant que cela dure, de me tuer ».

Lorsqu’on arrive dans la dernière section du livre, et qu’il ne reste à lire qu’une cinquantaine de pages, on regrette que l’ouvrage ne contienne pas deux cents pages de plus. Au sujet de Proust, elle lâche cet aveu : « il se trouve des pages chez Proust qu’on aimerait survoler en hélicoptère ». Je n’en vois aucune chez Sylveline qui puisse susciter un tel sentiment. Ses propos, au fond et à la forme parfaitement adaptés l’une à l’autre, enchantent. Tout y pétille d’intelligence vive et de fine sensibilité. La narratrice est attachante à souhait, très humainement savante. 

Puis, il ne reste que dix pages. On continue à lire et on rit encore. On lit, et voici qu’on est bientôt proche de verser une larme.

« C’est quoi pour toi, la mort, Nattiez ? »

Nos deux amis parlent du peu de temps qui reste. Jean-Jacques voit bien que sa jeune amie est émue : « Je sais que tu t’inquiètes, et cependant, ça va aller, ça va aller. »

La fin est proche. Il veut néanmoins poursuivre ses travaux. C’est une course contre la montre. Il a encore des choses à écrire. Son Opus Magnum. Le grand œuvre de la fin. Il veut se rendre jusqu’au point final. Et après ?

Et après, que fera donc cet homme qui a toujours travaillé et dont les vacances idéales consistaient, selon son propre aveu, à lire des ouvrages de musicologie sur la plage ?

Que fera-t-il, lui qui jamais ne s’est tourné les pouces ?

Il lira des ouvrages de musicologie ?

Oui, voilà. C’est ce qu’il fera. Il le dit.

Et Sylveline alors de piquer une colère. Elle n’admet pas que son vieil ami puisse arrêter de travailler.  « Mais tu vas crever !, tu vas crever !, si tu arrêtes d’écrire !, ah !, Monsieur se reposera !, Débile, va !, Te reposer ? Toi ??? »

Furieuse, au comble de la tristesse, Sylveline claque la porte et s’en va.

Une semaine plus tard. Réconciliation. Jean-Jacques s’est ravisé. Il donne raison à son amie :

« Et puis, j’ai encore envie de faire des trucs, tu sais. En moi, je ne suis encore qu’un gamin. »

Voilà, ce gamin, c’est l’enfant à qui Sylveline dédie son livre. Ce livre qui raconte une très belle histoire d’amitié : « Il me plaisait d’emblée […] je lui plaisais d’emblée. »

Monique Juteau, Jean-Pierre Gaudreau : Comme dictées en oiseaux détachés : Portraits poétiques : Éditions Hamac, Montréal, 2024, 68 pages

Portraits poétiques. Le sous-titre de ce magnifique petit livre est fort bien trouvé. En effet, les onze portraits qu’il renferme empruntent à la poésie non seulement la musicalité du vers, mais également la rêverie et l’évocation propres à la pensée poétique. Le portrait est une image. Ici, l’image est double : l’illustration la donne à voir et les mots également, quoique mentalement. Il y a échange, complémentarité. Le dessin et le poème vont de pair.

Tout cela se lit et se regarde dans le temps de le dire, mais ce temps, qui résistera à en prolonger les délices ? La quatrième de couverture ne ment pas lorsqu’elle annonce qu’on laissera ce livre « sur le coin de la table pour le plaisir de revoir et de relire ». Ce faisant, que découvrira-t-on ?

Les illustrations de Jean-Pierre Gaudreau sont toutes simples. Je songe à son petit dessin d’un chien. Quelques lignes suffisent à cet artiste. On dirait un dessin d’enfant. Or, il faut du savoir-faire pour obtenir le résultat auquel parvient Gaudreau. En effet, des zones qu’on dirait pareilles à des ombres ajoutent quelque profondeur à la page. Celle-ci, par sa composition, par la répartition des éléments qui la composent, est non seulement agréable à regarder, mais elle a surtout le mérite de mettre en valeur la parole poétique de l’autrice. Ses poèmes voient leurs quelques strophes encadrées de manière variée au fil des pages. Les rectangles où elles figurent sont judicieusement travaillés, avec pondération, de manière à ce qu’images physiques et images mentales s’épousent dans une atmosphère de douce rêverie.

Ces portraits ont une dimension qui, en effet, n’est pas sans rappeler l’imaginaire dont les rêves sont porteurs. Les zones ombragées des dessins font écho au brouillage des mémoires qui s’effilochent. La plupart des portraits de ce livre nous entraînent dans le passé. « L’inconnue du traversier » ouvre le bal. Elle se trouve « [s]ur le pont avant / passés les remous noirs de l’âge ». Dans le même poème, « [l]’air salin enveloppe la femme seule / dans un vieux châle de questionnements / sur les aléas de la vieillesse ». Le deuxième portrait s’intitule « L’homme aux casquettes ». De toute évidence, il s’agit à nouveau d’un vieillard : « Vous entrez et sortez du passé / ramassez un bout d’enfance / revenez dans votre assiette / entre deux hésitations de la bouche ». Mine de rien, le portrait ici, sans jamais peser lourdement, ni dans les mots ni dans le dessin, fait voir la triste réalité de ce que d’aucuns appellent le naufrage de la vieillesse. Une autre victime du grand âge se voit dépeinte un peu plus loin dans le livre. Voici une femme égarée. Avec finesse et doigté, en très peu de mots, Monique Juteau nous montre une femme chez qui « les mots s’envolent / en pensées décousues ». Elle établit subtilement un lien entre ces pensées décousues et les vêtements que, sa vie durant, la femme égarée aimait repasser, plier et… raccommoder. Dans cette galerie de portraits, la poète nous propose même un autoportrait. C’est en voyageuse qu’elle se représente. Le Darjeeling Express et le Shatabdi Express sifflent dans sa mémoire. Elle écrit : « Quand je vais / à mi-cuisse du temps / les voyages s’effritent / en un éboulis de lumière ».

Les grands enfants que nous sommes, même dans un âge avancé, liront ce livre un peu comme s’ils se trouvaient confortablement perchés sur les genoux de leur mère. Ils se laisseront bercer par sa voix, tandis que les mots les transporteront dans cette espèce de brouillard lumineux où dansent nos plus aimables rêveries.

Publié le 9 juillet, 2024 dans Nuit blanche Numéro 175

Geneviève Boudreau : Une abeille suffit – Carnet d’observation d’un jardin urbain : Essai – Poésie : Le Noroît : 2024 : 147 pages

Une politique du jardin. En cultivant le sien, Candide, le personnage du conte de Voltaire, tourne le dos à la marche du monde. Le jardin est pour lui un refuge. Et si jardiner était plutôt un acte de résistance ?

La poètessayiste entomophile rappelle qu’à propos de ses fleurs, Jim Harrison se demandait si elles lui causaient du tort en « [le] tenant à l’écart des grands problèmes ». « Bien sûr, avait-il répondu, mais les grands problèmes n’ont pas besoin de moi. » En déduirons-nous que le jardin n’offre qu’un refuge ? Qu’il est synonyme de démission ? Geneviève Boudreau montre au contraire qu’il correspond à un acte de résistance. Ce en quoi, selon l’esprit dans lequel il est entrepris, le jardin constitue une forme bien particulière d’engagement politique.

Le chaos du monde correspond à un amas confus de choses et de phénomènes apparemment hétéroclites dont l’ordre nous échappe. Le regard indistinct n’y voit goutte alors que nous échappe une essentielle taxinomie. Le poème y peut parfois suppléer ; pour voir véritablement, il faut recourir au langage. Une abeille ne diffère d’une autre qu’à condition de pouvoir l’identifier. Il faut connaître le nom de son espèce. Je croyais sans trop y avoir réfléchi qu’une abeille est une abeille, un point c’est tout. À ma décharge, mon esprit concevait qu’il y eût deux types d’abeilles, celles des ruches, dites domestiques, et les autres, les sauvages, celles des libertés champêtres et naturelles. J’ignorais que les espèces varient énormément. La poète pose la question : « Quelle existence a pour nous ce qui demeure sans nom ? » En cultivant son jardin, en se lançant dans la nomenclature, en rédigeant « ce carnet botanique et entomologique », l’écrivaine a en quelque sorte désaveuglé son langage : « Au regard, il fallait sans doute que le langage ménage une ouverture ». Armée d’un appareil photographique et d’un carnet pour y tracer ses croquis d’abeilles, consultant force sources documentaires, elle est parvenue à identifier les hôtesses de son jardin, à distinguer les unes des autres les multiples espèces d’abeilles qui le fréquentent : « Anthidium manicatum, Osmia lignaria, Andrena milwaukeensis, Megachile melanophaea, Halictus rubicundis, Peponapis pruinosa, Coelioxys rufitarsis… »

L’écrivaine signe de son prénom le bref avant-propos de son essai. S’en tenir ainsi à un simple « Geneviève », c’est manifester d’entrée une posture d’humilité, quasi d’enfant au milieu des splendeurs que lui révèle son jardin. Or, cette enfant s’y connaît. On apprendra beaucoup de choses en lisant son carnet, mais n’allons pas croire, comme pourrait nous y inciter le savant recours à la désignation latine, que la lecture de ce petit livre relèvera du pensum, car à vrai dire nous avons ici affaire à un ouvrage agrémenté poétiquement à la manière d’un jardin. Tout y est vivant. C’est à de passionnantes aventures que nous convie Geneviève. Elle fait voir combien les insectes et les plantes entretiennent des relations fascinantes. Elle nous initie à un univers dont n’est pas exempte une certaine forme de violence. Vivre est un combat. On s’entredévore.

Au milieu des abeilles, des fleurs, des arbres fruitiers et des légumes, notre jardinière n’est rien de moins qu’une bonne fée. Elle est métamorphosée par la quête qu’elle entreprend. Non seulement va-t-elle de découverte en découverte, mais la voici transformée à son tour par ses propres découvertes. De propriétaire d’un petit bungalow de banlieue qu’elle est, la voici décentrée, invitée dans un jardin qui dans les faits appartient, se dit-elle, davantage à sa flore et à sa faune qu’à elle-même. La petite Alice de Lewis Caroll, à qui elle s’identifie, s’émerveille. Le jardin atteint quand on le regarde bien les proportions de l’Univers. Le microcosme projette la poète dans le macrocosme. Une véritable rencontre se produit : « Dans toutes ces voix rampantes, ignorées ou humiliées, j’ai reconnu une présence amie ».

La poète est au cœur de ses écrits. L’inscription de ses affects, sa sensibilité ajoutent à l’objectivité de ses observations. La chair de l’observatrice y frémit, faisant ainsi des réalités appréhendées un monde d’autant plus réel qu’il n’est pas soustrait à sa subjectivité. Ainsi l’écrivaine n’hésite-t-elle pas à évoquer des souvenirs d’enfance, tous liés bien entendu à la flore et aux insectes qu’elle côtoie. Ce sont des souvenirs savoureux qui contribuent à rendre vivant ce récit se déployant de mai à octobre, du réveil printanier à l’endormissement progressif de l’automne. La dernière phrase du livre se lit comme suit : « Puis, janvier finira de tout recouvrir, dans un presque effacement ».

Il faut mentionner les qualités littéraires de ce carnet. Geneviève Boudreau est une écrivaine remarquable. On admire les tours diversifiés de sa syntaxe, son élégance, sa sobriété, ses métaphores pondérées, ses images « justes », ainsi que les souhaitait un Roger Caillois. Elle possède une impressionnante panoplie d’instruments. Elle a de l’aplomb, est apte à saisir dans le vaste champ du langage les mots propres à exprimer, à évoquer, à communiquer l’idée et le sentiment. Ses propos ne sont jamais insignifiants. Ils donnent à réfléchir. Pianiste, elle aurait la main heureuse, ferme et délicate, ne donnant jamais à entendre la moindre fausse note. Cette écrivaine est une virtuose du langage. Or, au-delà de toutes les prouesses techniques ou esthétiques, elle parvient surtout à saisir les choses et à manifester du sens. Cultiver son jardin est chez elle un acte de résistance.

Publié le 9 juillet, 2024 dans Nuit blanche Numéro 175

Nicholas Dawson : Peur pietà : Poésie : Le Noroît : 2024 : 110 pages

La feuille de route de l’auteur impressionne. Il est non seulement poète, mais également éditeur et chercheur. Deux de ses ouvrages ont été primés. Ce n’est pas rien. Il offre ici un recueil franchement original. Nicholas Dawson n’est pas un faiseur. L’objet qu’il a élaboré vaut autant par son style que par les prégnantes observations qui s’en dégagent. Avec cette œuvre, il revient sur ses pas pour mieux amorcer un nouveau parcours de vie.

Dans certaines circonstances, la peur et la foi naissent à même le terreau fertile de la souffrance. Qui connaît l’exil éprouve un certain sentiment de détresse. L’exil est un arrachement cruel quand il advient au cœur de l’enfance. Ce fut le cas pour le poète. Il écrit : « je retourne à l’espace qui reste / une entaille depuis l’exil ». Son Chili natal sera évoqué à travers la présentation de trois femmes. Deux appartiennent au passé, il s’agit de la grand-mère maternelle et de la mère. La première est une femme menaçante. La seconde fut toujours bienveillante. La troisième est la sœur aînée de Dawson. L’exil pour ce dernier a moins trait au pays quitté qu’à son enfance révolue. Sans jamais entrer dans les détails de sa vie de famille, le poète présente et commente la dynamique de son petit clan. Du père, nous ne saurons qu’une chose, sa colère. Du frère, il sera dit qu’il « fuit / parmi des hommes bavards / sceptiques ». À leur sujet, l’auteur pratique l’ellipse. Ne restent plus que la grand-mère, qui prend beaucoup de place ; puis, la mère, personnage plutôt effacé, dominé, pliant sous le joug de l’abuela ; enfin, la sœur, grande complice du poète.

Dans la première partie de son recueil, Nicholas Dawson consacre une section à chacune de ces femmes. Dans « Abuela », il trace un portrait saisissant de sa grand-mère. Sa propre peur a conduit l’aïeule à une extrême piété. Pour contrer la menace que font peser sur elle les démons de l’enfer, elle se réfugie dans une foi exacerbée. Son leitmotiv est « somos falibles ». Elle est l’abuela (grand-mère, en espagnol) ; elle n’a de cesse de rappeler la faiblesse de l’être humain : « Son refrain cynique rugit comme une damnation adressée à sa fille, à ses petit·es-enfants, à l’humanité entière : nous sommes faillibles et nous mourrons dans d’atroces souffrances ».

Vient ensuite « Madre », la seconde section. Avec le temps, la foi de la mère s’est altérée : « elle se moque des miracles et du sang de Jésus, elle ne croit qu’aux récits dérisoires, aux lentilles froides et granuleuses ». C’est soir de fête, on célèbre le passage d’une année à la suivante. Elle est mélancolique. Elle boit : « le mousseux lui monte à la tête ». Elle se demande « ce qui a bien pu provoquer un tel maléfice ». Elle souhaite « que la dette, quelle qu’elle soit, ne s’essaime jamais dans le corps de quiconque ». Il est question d’une « peur au ventre devenue corail / excroissance ». On le voit, le spectre de la maladie jette son ombre sur les siens. Enfin, le fils voudrait lui rappeler qu’elle n’est « coupable de rien / de plus que l’amour ».

Dernière section : « Hermana », la sœur. C’est à elle qu’il dédie le recueil, dont l’incipit se lit ainsi : « mon premier souvenir est une prière / habillée à tes côtés ». Évoquant la madre et l’abuela, le poète dit à sa sœur que celles-ci « chuchotent à nos oreilles / des airs d’espérance / que toi seule comprends ».

À mon corps défendant, je résume ici un ouvrage dont l’essentiel se manifeste au-delà de tout récit, l’histoire de ces personnages n’étant pas vraiment racontée, sinon de manière fragmentée, et servant surtout de tremplin à de lumineuses réflexions. Du reste, pour intelligente que soit la méditation du poète, celle-ci est moins intellectuelle que sensible. Elle trouve sa force et sa pertinence dans l’inventivité langagière dont fait montre l’auteur. Comprenons que pour dire la maladie, la peur et la foi, il trouve des mots simples et percutants. Son chant en évitant toute forme d’éloquence s’élève à un haut degré de pensée sensible. Il conviendrait de l’identifier à une forme de prière bien particulière : « comme jadis il arrive que je prie / même athée je demeure croyant ».

Les poèmes de ce recueil sont magnifiques. On sent, on sait qu’ils émanent d’une véritable authenticité. La trajectoire qu’ils dessinent va de la souffrance à l’espérance : « gracieux / faillible / je souris // en attendant que la lumière / nous arrache des larmes de joie ».

Publié le 9 juillet, 2024 dans Nuit blanche Numéro 175

Alexandre Yergeau : Exhumez-moi  Je vous appartiens : Poésie : L’Interligne, 2023, 72 pages

Un recueil comme celui-ci ne peut naître que d’un sentiment dévastateur. Du moins, le poème liminaire en donne-t-il l’impression. Déjà que le titre instaure une atmosphère quelque peu lugubre. Un mort s’adresse à quelqu’un qu’il vouvoie ou à un groupe de personnes.

Que faire des morts ? On pourrait croire que, dans l’esprit de ceux qui demeurent, l’absence des morts est un don. Ils nous font une offrande. Nous pouvons raviver leur présence, entretenir avec eux de nouvelles relations. Ils nous appartiennent. Les mots du titre réapparaîtront dans le recueil avec une variante : « Exhumez-moi / Exhumez-moi de moi / Je vous appartiens ». Le vers central n’est pas innocent.

Le poème d’ouverture révèle l’importance qu’avait la poésie chez celui à qui s’adresse le poète. Première phrase du recueil : « Vous êtes né par la poésie ». Rien ne précise l’identité du personnage ou de la personne que vise le narrateur. On lira bientôt dans les poèmes suivants de brefs extraits, vers ou fragments de vers, signés Robert Yergeau. Robert, le père de l’auteur, est mort. Il serait ce je qui demande à être exhumé.

Alexandre Yergeau n’est le porte-parole de personne. Il parle ici en son nom. Son père ne fut pas le père de tous, mais bel et bien le sien. Nous entrons avec ce recueil dans un univers particulier, tout à fait singulier. Un père poète laisse derrière lui un fils poète. La poésie aura été et continue d’être leur territoire, le lieu où ils se retrouvent. Elle est partout présente dans leur existence. Ce n’est pas uniquement la première phrase du poème initial ou tout ce poème qui en témoignent, mais bien l’ensemble du recueil.

On aurait tort de croire que les poèmes de Yergeau débordent de pieuse, innocente et naïve tendresse, qu’il érige ici un doucereux tombeau à la mémoire de son père. En réalité, son pèlerinage poétique s’accomplit loin des lieux communs spontanément associés à la piété filiale. Rien ici n’est banal. La mort du père est évoquée de manière allusive. De quoi est-il décédé ? Nous ne le saurons pas. En poésie, les choses sont dites de manière poétique, évidemment. L’intensité chez Yergeau fils est affaire de mots. Leur force intrinsèque peut être violente. Quant à la scène réelle à laquelle il fait référence, elle reste dans le non-dit. Ainsi, le « vous » du poème est-il « décédé par la poésie ». Du reste, sa vie entière s’est déroulée sous la bannière du poème. C’était une « [p]oésie que vous avez édifiée dans la dévastation des êtres ». On le voit, le ton est grave. Celui à qui s’adresse le poète n’est pas entré paisiblement dans la mort : « Vous avez noué votre dernier vers autour du cou de votre dernier poème. // Suspendu entre deux cieux, vous avez fermé les yeux et posé votre regard sur le temps qui vous quittait ». Et plus loin : « Votre corps suspendu / Votre corps au sol / Votre corps en terre ». Cela est troublant. Cependant, le poète ne sombre pas dans la noirceur. Il en émergera. Il évoque l’« évanouissement de l’ombre ».

Le texte liminaire annonçait la lumière. La douleur s’est transformée. La poésie aura sans doute facilité cette métamorphose. La lumière à la fin devient monument. « Et ce monument sera l’unique poésie qui nous subsistera. » Parmi de beaux poèmes, deux vers suffisent à l’auteur pour nommer le bonheur auquel son père et lui finalement accèdent : « Et si demain l’infini devait se terminer / Jusqu’à l’infini je t’aurai aimé ».

Publié le 9 avril, 2024 dans le magazine Nuit blanche Numéro 174

La vidéo de la soirée hommage à Fernand Ouellette

Des amis du poète se sont rencontrés le 13 novembre 2025 à la Librairie Le Port de Tête. Louis-Philippe Hébert, Marie-Andrée Lamontagne, Pierre Nepveux, Yvon Rivard, Denise Brassard, Claire Varin et moi-même avons présenté l’œuvre de l’écrivain maintenant de quatre-vingt quinze ans. L’auteur de Vers l’embellie était présent. Il a pris la parole à la fin de la soirée pour remercier le public et ses hôtes. Cliquer sur ce lien.

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Diane Régimbald : Elle voudrait l’ailleurs encore : Poésie : Le Noroît : 2024 : 130 pages

Nous pourrions mettre au pluriel le titre de ce très beau recueil : Elles voudraient l’ailleurs encore. Elles, ce sont les femmes qui, de mère en fille, partagent une même difficulté de vivre et surtout une insatiable soif de liberté.

Ce sont également les milliers de femmes saluées par la traduction en quelque 150 langues de ces mots tout simples : « une fille », « une mère ». Les premiers apparaissent sur la page de gauche et les seconds, sur celle de droite. Voilà un procédé qui laisse entendre que partout dans le monde une commune volonté d’épanouissement irrigue le désir des femmes.

Avant les deux pages où défile la kyrielle de ces mots traduits se trouve un exergue emprunté à Nicole Brossard. Il commence de la façon suivante : « Écris-moi. Sois ma mère encore un temps ». Comme en réponse à cette tendre injonction, Diane Régimbald écrit au nom de sa mère, afin de la nommer – elle s’appelait Denise Leduc –, afin aussi de prolonger dans le jour présent l’ombre de son existence. Ainsi procède le deuil, dans la contemplation ici de ce qui reste de la mère, de « l’image de son absence ».

À travers une série de poèmes, de fragments où le récit emprunte à la mosaïque, l’écrivaine dissémine de manière plutôt discrète des éléments de sa propre histoire. Sa posture a quelque chose d’effacé. Sa silhouette est à l’image des illustrations accompagnant les poèmes, elle est enfermée dans un brouillard qui en atténue les contours. Du vague entoure la précision de ses confidences. Entendons-nous bien, car cela s’apparente à un sortilège propre à la plus savante des écritures qui soit, à savoir qu’il existe des textes, assez rares, où tout de soi se trouve dit sans que pour autant y figurent des confessions en bonne et due forme, je veux dire des révélations qui soient de l’ordre d’un étalement noir sur blanc de sa plus intime vérité.

C’est que l’intime ici englobe les autres. Dans le miroir de la page sont conviées d’autres femmes. La fille de Denise, j’insiste sur ce point, en tant qu’unique est également plurielle. Elle évoque une histoire ancienne qui est toujours actuelle. Celle de sa mère. Rien n’est révolu. Il n’y a aucune résolution, mais une passation, de la poursuite, un lien de mère en fille. Elles désirent l’ailleurs encore. C’est d’abord chez la mère que ce désir se manifeste. La fille en hérite. Elle écrit : « comme elle / je me défais de ce qui m’enferme ». La vraie vie est ailleurs. C’est du moins ce que pense la mère. Le portrait qu’en fait la poète incline à lui donner raison. Elle a mené une existence de sacrifice, mère de cinq enfants : « Qui avance avec la progéniture / et supporte le fardeau / autrement que la mère ? » Mal mariée, « elle avait voulu que passent les maladies / de l’homme sa violence […] et pardonner encore cela ne se pouvait plus ». Il fallait autre chose, autrement.

La poète dépeint sa mère dans une série de portraits d’autant plus touchants que ne s’y manifeste aucune sensiblerie. Elle écrit : « j’enfante ma mère morte ». Enfant, elle avait esquissé des croquis de sa mère. Après son décès, c’est aux mots qu’elle confie le soin de la dépeindre. La mémoire alors ravive des scènes où prédominent la tendresse et l’affection. Mais cette mère partira « en douce folie / en toute solitude / choisissant sa mort ». La fille à son tour deviendra mère : « et je recommencerai / enfanterai à nouveau / les rêves prendront racine / dans les fondements du désir ». Ce qu’elle écrit au sujet de ses propres enfants élargit un propos principalement axé sur l’amour. Si toutes veulent l’ailleurs encore, outre leur commun désir d’échapper à l’enfermement, ce qui unit vraiment les mères et les filles n’est pas autre chose que l’amour.

Un certain militantisme apparaît en filigrane. Le chant murmuré de la poète, sans que jamais elle ne jette les hauts cris, livre une sublime pensée de libération. Denise Leduc incarne magnifiquement cette volonté. Elle qui « rêvait d’un autre voyage au-delà / du tracé des habitudes ». Remarquez ici la coupe des vers. Voyez cet au-delà suspendu à la fin du premier. C’est du grand art. Entendez surtout, comme elle savait si bien l’entendre elle-même, le doux chant des oiseaux.

Publié le 7 mai, 2024 dans le magazine Nuit blanche Numéro 174

Philippe Chagnon et Louise Gros : ELLIPSES : Poésie : Éditions du Noroît : 2023 : 120 pages

Ellipses fait entendre la voix d’un homme dont la vie semble mise entre parenthèses. Le quotidien, avec ses tâches répétitives, resserre sur lui son emprise.

Ce très beau livre est le fruit d’une étroite collaboration. Le poète fait parvenir ses photographies à une artiste française. Elle les retravaille en empruntant la technique de la lithographie. Le résultat est saisissant. Les images rivalisent avec le sombre imaginaire des encres et lavis de Victor Hugo. Louise Gros les renvoie à Phillipe Chagnon. S’inspirant de chacune, le poète produit de brefs morceaux de prose.

Le recueil propose une trajectoire procédant de l’ellipse. Sa réalisation s’échelonne sur une période d’une année, à raison d’un couple poème-image par semaine. Ellipse donc à entendre au sens de parcours de la Terre autour du Soleil. Ellipse aussi en ce sens où le poète ne dit pas tout. Il laisse percevoir les choses sans entrer dans les détails. L’histoire qu’il raconte, sans être linéaire, a toutefois un début et une fin. Entre les deux, le quotidien y reproduit sa kyrielle de répétitions. On pourrait croire que rien ne se passe. Il n’en est rien. Chagnon nous fait pénétrer dans l’antre de sa vie intérieure. C’est une vie où il est fait du sur-place dans une manière de prison.

Il y a ici de la souffrance. Premier poème. Une fenêtre. Le poète terminera son recueil avec cette même fenêtre. Il écrit : « J’ai contracté le quotidien au thorax ». Le terme contracté est relatif à la maladie. Je dirais celle d’un post-partum au masculin. Un nouveau-né « s’endort enroulé dans notre absence ». La dépression est ici dépossession de soi. Le corps du parent cesse de lui appartenir. Ses gestes sont au service du nouveau-né, de ce que le poète appellera sa descendance : « Même si je n’en ai pas envie, je dois conduire ma descendance à la garderie. Parfois, je verse une larme ou deux ». Le poète réalise qu’il a « oublié comment chanter ». Il vit entre quatre murs, voit à se procurer le pain quotidien, lave de la vaisselle. Il devient peu à peu ce que nous appelions au siècle dernier un homme rose. Son lieu : « le flou désertique entre la cuisine et la chambre ».

Ne nous méprenons pas. Ellipses ne propose pas une litanie de platitudes, une suite de jérémiades. L’auteur ne gémit pas. Il décrit le monde de ses pensées et de ses sentiments. La bride du lyrisme est ici fermement tenue. L’ironie se substitue au chant. La conscience critique est ici manifeste. Elle ne donne cependant pas dans quelque forme d’intellectualisme que ce soit. Voyez ce poème.

« Manger. Devenir grand et fort, puis avoir mal au dos. Éviter de s’emporter. Courir, marcher, dire parfois oui, souvent non. Sourire, cueillir des fruits, gravir l’escalier menant au sommet de moi-même. S’arrêter et songer à l’absurdité de la dernière phrase. Et de la précédente. Ainsi de suite. Plonger au centre du regard implorant qu’on se mette à cuisiner. Se ramener sans cesse à l’essentiel : la faim sans répit. »

En quoi la dernière phrase peut-elle sembler absurde au poète ? N’énonce-t-elle pas un projet louable ? Un dessein en quelque sorte métaphysique ? La volonté d’un accomplissement de soi ? Ce qui est absurde dans cette quête, il semble que le poète le reporte sur une forme d’essentiel plus triviale. Il serait vain, croit-il sans doute, d’aspirer à l’essence alors que l’existence est affaire de cuisine, de subsistance. Dans de telles conditions, tout projet d’avènement à soi est voué à l’échec.

Lors d’un déménagement, il y a des disputes entre lui et son amoureuse. Puis « [u]ne main tendue. Je t’appelle : pas de réponse. J’ouvre du rouge ». Il entretient son terrain, le parterre de sa maison, arrache de la mauvaise herbe : « [À] chacun sa prison irréprochable ».

J’insiste, ce recueil ne décrit pas la banalité de la vie quotidienne, il la crie. Malgré sa colère, le poète rit, bien qu’il en vienne à broyer du noir. Il songe à s’allonger sur les rails. Il se ravise, mais n’en pense pas moins. Il réfléchit. « Une remise en question se cache souvent derrière un plan d’évasion. Voici le mien : prendre leçon sur le travail de la fenêtre ; laisser passer. »

Philippe Chagnon a le don de la formule. On trouve çà et là quantité de perles. La plupart sont percutantes, lapidaires, expressives à souhait. « Je veux enclore la paix sans déshonorer les fleurs. » « J’essaie de capturer le feu sans toucher les flammes. » « La solidité d’un nœud dépend de l’entêtement des extrémités. »

Ce nœud, ce lien affectif unissant un homme et une femme, nous le retrouvons dans le « nous » réuni du dernier poème. Le poète qui avait « oublié à quoi ressemble un oiseau », qui ne savait plus chanter, semble en paix avec lui-même et les siens. « C’est un nid, une famille, une chaleur nouvelle. »

Publié le 25 mars, 2024 dans le magazine Nuit blanche Numéro 173

Louis-Philippe Hébert : Chambre 613 : Roman : Éditions de la Grenouillère : 2025 : 176 pages

« En fait, personne ne connaît réellement John Kilmore, rigolait le patron. » John Kilmore est le narrateur de Chambre 613, il en est également le protagoniste. J’emboîte volontiers le pas au patron. Je détourne ses mots pour les appliquer au romancier. À mon avis, personne non plus ne connaît réellement Louis-Philippe Hébert.

Cet homme porte plusieurs chapeaux. Durant les dernières décennies, à vrai dire depuis qu’il est au monde, et surtout depuis qu’il écrit et publie, il a fait mille et une choses. Entre autres de la radio, du journalisme et de l’enseignement. Mais surtout, on lui doit de nombreux romans, des recueils de poésie et de nouvelles. J’ajoute que parallèlement à la réalisation de ses œuvres littéraires, il a fondé, comme l’indique la quatrième de couverture de Chambre 613, « la première maison d’édition de logiciels en français, puis une maison de livres informatiques et grand public. » Il est, rappelons-le, le grand magicien qui contre vents et marées tient la barre des Éditions de La Grenouillère. Cet homme, on le connaît. Mais, l’autre, celui qu’il est au plus profond de lui-même, seuls ses livres réellement permettent de l’appréhender. Bien entendu, on se méfiera de l’opération consistant à traquer un homme dans ses livres. Proust a bien démontré les limites des lectures à la Sainte-Beuve. Oui, mais. Tout de même. Il n’en demeure pas moins que si LPH n’est pas Kilmore, que si un romancier est à la fois chacun de ses personnages, on ne saurait s’arrêter à ces êtres de papier lorsque l’on tente de cerner la personnalité d’un auteur donné.

Dans les romans de LPH, les objets comptent pour beaucoup. À tel point que je serais tenté de dire que ce dernier se retrouve non seulement chez ses personnages, mais également au cœur de chacun des objets qui habitent ses œuvres. Chez lui, un ascenseur n’est pas innocent. Une fenêtre autant qu’un miroir permet d’entrevoir un aspect de son être ; un fantôme dont l’ombre furtive apparaît au fond d’une pièce, un appareil radio contre lequel se débat son héros, tout cela le révèle. Mais surtout, chacune de ses phrases. Et même ses descriptions. LPH dit autant en décrivant une fenêtre ou des installations portuaires qu’en s’attardant à décrire un faciès, comme celui de Hogues, une espèce d’alter ego de Kilmore, un poète venu réciter ses vers lors d’un festival de poésie se déroulant dans la ville de Mille-Rives. Ça vous sonne une cloche ? Une cloche qui résonne pas mal fort lorsqu’il est question des noms de rues de la ville et des bars et restaurants où se déroulent les lectures de poésie.

L’auteur sait jouer avec les mots. Mais il s’en sert aussi à bon escient. La richesse du lexique chez lui impressionne, non en raison de sa rareté — un cruciverbiste n’y fera pas son miel — mais plutôt parce que ce lexique est toujours approprié, idoine à ce à qu’il désigne en raison de sa justesse (l’auteur connaît le mot juste). Je donne un exemple de cette précision qui jamais ne fait défaut, surtout dans les domaines techniques. Prenons le mylar : ce mot renvoie à une matière issue du polyester — matière utilisée dans la confection de feuilles de plastique familières pour tout le monde, mais que la plupart ne font que voir, côtoyer, manipuler sans connaître le terme qui leur correspond.  Partout dans le roman, et je dirais partout dans l’œuvre de Louis-Philippe Hébert, les choses, les objets du monde réel sont présentés avec réalisme, décrits avec une rigueur exemplaire. Chez lui, pas d’à peu près, rien de vague. Ses descriptions accentuent le caractère réaliste de ses ouvrages : « Je tirai de chaque côté la boucle mécanique d’un fermoir à ressort et le châssis vint vers moi sans que j’aie beaucoup à insister. Bien qu’il y ait eu des saletés qui empêchaient le mécanisme de se déployer convenablement. La fenêtre pivotait sur un axe horizontal au bas du cadre. Elle était guidée par une penture métallique qui évoqua un compas et apparut dangereuse pour les doigts. »

L’auteur excelle aussi à mener de front les progressions parallèles que connaissent les éléments les plus importants de son roman. La poudre noire ou l’ascenseur, par exemple. Ascenseur. Ce mot apparaît d’abord sans qu’on lui prête attention. Il est question d’un lieu où se réfugier (dans le sous-sol, près de la fournaise : « Là où atterrissent les ascenseurs. À fuir le liquidateur. » Attention ici au mot « liquidateur ». Deux pages plus loin, le mot « ascenseur » revient. Le téléphone du commis « glissa le long de son bras comme une cabine d’ascenseur dans un corridor vertical invisible et lui tomba dans la paume de la main. » C’est là tout l’art d’un romancier consciencieux. Il met en place non seulement le décor où se situera l’action, mais il dépose également dans l’inconscient du lecteur des éléments, souvent des objets, qui scène après scène connaîtront une croissante amplification jusqu’au dénouement final, la chute si l’on veut, le finale, le grand coup de cymbale de la fin de l’histoire.

Progressions parallèles. J’ai parlé de poudre noire. Elle en vient peu à peu à s’animer. À être envahissante. Elle est importante, mais l’on ne peut pas tout dire. Je la laisse de côté. De même, j’omets de traiter de l’évolution de ce qui a trait au motif du porc dans cette histoire. Je me borne à dire qu’à la toute fin, lorsque « l’Ange exterminateur » sur le chemin du retour traverse les campagnes, les éleveurs de porc font à sa victime de petites funérailles — l’odeur du lisier se faisant envahissante. Quant à l’ascenseur, nous apprendrons bientôt qu’il est défectueux. Et avec lui, devant et dedans les deux cabines de l’ascenseur, il se passera des choses plutôt troublantes. La première étant le refus de Kilmore de séjourner dans la chambre qu’on lui a allouée, car elle se situe justement en face de l’ascenseur, et il craint que le bruit et l’animation ne le dérangent. Il a besoin de silence pour accomplir son travail de liquidation. Kilmore, comme son nom l’indique, est, pourrait-on croire, un tueur en série. Je n’en dis pas plus. 

Il y aurait tant à dire. Au sujet de l’humour par exemple. Lequel nous incite à penser que nous avons affaire ici, non pas à une inquiétante étrangeté, mais bien plutôt à une souriante étrangeté. Une étrangeté qu’accentuent même les origines du héros. Il vient d’une autre planète. Il le dit. Il n’a ni père ni mère. Il parle beaucoup d’univers parallèles.

Le narrateur parsème son récit d’anecdotes. Dont certaines font rire. D’autres, frémir. « Car, de la plus petite anecdote jusqu’à l’épanchement de sang, tout dans mon histoire tient du rêve. » Les anecdotes entretiennent entre elles des rapports qui passent d’abord inaperçus. Comme passe plus ou moins inaperçu dans la phrase que l’on vient de citer cet « épanchement de sang ». Le lecteur lit, puis passe à la phrase suivante, attentif surtout au déroulement de cette histoire qui se passe, semble-t-il, surtout dans la tête de Kilmore.

Voici une anecdote. Au moment de signer au registre de l’hôtel, le héros gribouille un nom illisible : « Hogues ». Le commis lui demande comment il l’épelle, Kilmore répond : « Like a pig ». C’est plutôt amusant. En effet, pour les Britanniques, « hog » désigne généralement un gros porc castré, mais le mot désigne également tout type de porc en anglais américain. Vers la fin du roman, alors qu’on sera en présence du type qui s’appelle Hogues, il sera question de sa physionomie, de son faciès, dont le narrateur dira qu’il tient du porc. Aussi, ce qui est intéressant, c’est que Kilmore en signant le registre de l’hôtel s’approprie l’identité de celui qui s’avérera un peu plus tard être l’objet de sa quête, le mot « objet » devant être entendu dans plus d’un sens. Je laisse les lecteurs se débrouiller avec ses diverses significations.  

Il a signé Hogues : « le client avait écrit le premier nom qui lui passait par la tête. » Le client étant Kilmore, qui parle ici de lui-même à la troisième personne. Le commis s’était étonné : « Nous attendons un autre visiteur du même nom. Un lapsus. Ce n’est pas vous. Non. Un double. Hogues confronté à Hogues. » Tout se complique. N’a-t-on pas lu au début du récit cette phrase étonnante ? « Mais quand l’assaillant, c’est soi. » 

Dans ce roman, nous irons donc d’étonnement en étonnement. Tout cela aura de quoi donner le tournis. Or, bien que l’on puisse être déboussolé, jamais n’a-t-on l’impression que, pour invraisemblable qu’elle paraisse, cette histoire n’a ni queue ni tête, pas de sens. Du sens, au contraire, elle en regorge, ne serait-ce que dans ces sortes d’adages que l’auteur y parsème ici et là. Du genre : « Quand il s’agit d’une délation, il n’y a pas plus délateur que soi-même envers soi-même. » : « Même les gagnants finiront par être des perdants. » : « L’âge est une caricature. Il exagère les traits. » : « C’est dans la mort de l’autre que la vie acquiert tout son sens » : « Certains écrivent pour faire plaisir. Certains écrivent pour se faire plaisir. » : « Le rêve est un univers qui se répand dans le nôtre. Quand il a perdu son étanchéité. »

Comment LPH parvient-il à écrire des histoires qu’on interprète malgré soi au pied de la lettre tout en sachant fort bien qu’elles relèvent de l’absurde ? C’est là un phénomène intrigant. On est plongé dans un univers qui à première vue entretient fort peu de rapports avec le monde réel, du moins dans la mesure où il s’y passe des choses qui d’ordinaire n’ont pas cours dans la vie de tous les jours. Des choses qui ne se passent, pourrait-on croire, que dans un cerveau malade, celui par exemple d’un être en proie à des hallucinations, et qui délire. Mais si Kilmore délire, jamais délire n’a été aussi raisonnable. En effet, le narrateur de cette histoire, son héros, est un homme d’une rare intelligence, un esprit cartésien fort méthodique. Ses raisonnements tiennent la route, sa parole est on ne peut plus rigoureuse, contrôlée, pour tout dire logique et rationnelle. L’histoire qu’il raconte a beau être invraisemblable, le lecteur y adhère totalement, et ce, malgré son étrangeté.

Je reviens au célèbre concept de « l’inquiétante étrangeté ». Cette étrangeté donne habituellement des frissons au lecteur, joue sur sa sensibilité, lui faisant craindre le pire. Chez LPH, bien que son héros aborde à plusieurs reprises la question de la peur, l’étrangeté est en quelque sorte familière. Cela est dû au contrôle que j’évoquais il y a un instant, à la parole maîtrisée du narrateur, à une manière de raconter qui s’en tient aux faits en présentant les plus extravagants comme s’ils allaient de soi. Le lecteur se rend bien compte que Kilmore est un être « spécial », qui sort de l’ordinaire, qui en sort tout en ayant les apparences d’un être tout à fait normal. Il ressemble au premier venu. Mais le premier venu n’a pas son cerveau. Le cerveau de Kilmore engendre des extravagances qui, pour toutes vessies qu’elles soient, font croire à de véritables lanternes. Avec lui, on prend l’imaginaire pour le réel. En fait, le réel devient imaginaire, qui sans doute n’a jamais cessé de l’être. C’est en tout cas ce que prétend Kilmore : « Les histoires vraies sont celles qui manquent le plus de véracité. » Par conséquent, celles qui ont le plus de véracité seraient celles qui sont les plus invraisemblables.

Nous parlons ici de vérité. Il y aurait des histoires qui en recèlent. Elles disent, et c’est là une opinion répandue, des vérités. Pensons au mentir-vrai de Louis Aragon, au fameux mot de Cocteau : « Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. » C’est là une idée admise sans doute depuis la nuit des temps, à savoir que les contes et les fictions donnent à voir symboliquement le monde dans lequel nous évoluons, livrent en quelque sorte des manières d’enseignement. Si bien qu’on en vient à parler de messages, à croire que tout récit propose une allégorie et que lire, par conséquent, ne consiste pas uniquement en une entreprise de divertissement, mais qu’il entre dans cette activité surtout peut-être une part de questionnement. Un auteur aurait donc quelque chose à nous dire. Écrire serait pour qui écrit une manière détournée d’exprimer des idées. Mais si tout cela n’était pas entièrement vrai ? Si, dans le cas qui nous intéresse, avec cette Chambre 613, il en allait autrement ? Et si à la question : « Qu’est-ce que LPH veut nous dire, nous faire comprendre ? Ou à la suivante : « Qu’est-ce que tout cela peut bien signifier ? », on répondait tout simplement : RIEN.

En passant, je prélève du livre le passage suivant, en le tirant bien entendu de son contexte. Il signifie tout de même quelque chose. C’est le narrateur qui parle : « qu’est-ce que cela signifie. Rien, il n’y a pas d’autre réponse. » Voilà qui apporte de l’eau au moulin de nos interprétations.

Ainsi, serait-on en mesure d’affirmer que LPH écrit pour rien, que ses histoires ne riment à rien, et tout particulièrement celle racontée dans Chambre 613, qu’elles sont insignifiantes. On en conviendra, un tel raisonnement n’a rien de raisonnable. Mais, pourtant. Des auteurs fort raisonnables ont tenu des propos qui semblent réduire à presque rien la nature « intelligible » du discours littéraire, des productions littéraires. Je songe à Valéry. Roger Caillois affirme que le célèbre poète « aspirait à aiguiser les vertus de l’intellect. » Il rappelle que le poète détestait « l’ineffable et l’obscur, les mystérieux et l’insolite, le fortuit et l’arbitraire, l’incohérent, l’informe, l’absurde, que sais-je encore ? » Cela se trouve dans Rencontres, où je lis également que Valéry aurait déclaré ceci : « Mes vers ont le sens qu’on veut bien leur donner. » Alors ? Que dire du sens, de la signification de Chambre 613 ? Le narrateur nous met la puce à l’oreille : « Car, de la plus petite anecdote jusqu’à l’épanchement de sang, tout dans mon histoire tient du rêve. » On le sait bien, les rêves ne signifient pas rien. Ils ont, cependant « le sens qu’on veut bien leur donner. »

Doit-on prendre cette histoire au pied de la lettre ou chercher à l’interpréter ? Je crois que la question est mal posée, qu’elle présente en opposition deux voies qui au fond n’en font qu’une. Il se trouve que LPH a écrit un roman qu’il est impossible de lire en le tenant à distance, comme s’il s’agissait d’une froide abstraction, de l’illustration d’une thèse, d’une parabole.

Comme dans la plupart des récits, le personnage de son histoire entreprend une quête. Elle le conduit dans une petite ville appelée Mille-Rives. Il y passera une grande partie de son temps dans une chambre d’hôtel. Son but étant de rencontrer un homme afin de lui faire signer un contrat. Il s’agit de préarrangements funéraires. L’histoire est simple. John Kilmore finira par rencontrer le dénommé Hogues et lui fera alors signer ledit contrat. Puis, ayant accompli sa mission, le modeste employé de l’entreprise de pompes funèbres Sanschagrin retournera d’où il est venu.

Bien entendu, ce résumé ne dit pas tout. Ne dit pas l’essentiel. Ne mentionne pas ce qui se passera ultimement dans la cage d’ascenseur. Ne rend pas suffisamment compte de la nature complexe de John Kilmore, ne révèle pas la raison pour laquelle son patron lui a offert une arme à feu, un Glück, dont le héros au début de l’histoire entend bien se servir en le retournant contre lui-même. Première phrase du roman : « Je suis venu ici pour mourir. » Meurt-il à la fin ? Par chance, un Glück n’est pas un Glock. En allemand, si je ne m’abuse, « glück » signifie « chance ». Quant au Glock, il s’agit bel et bien d’un pistolet. C’est dire que notre auteur, qui joue si bien avec les mots, est par chance un bien drôle de pistolet ! Tellement subtil que dans son roman il est aussi question de Louise Glück, la célèbre poétesse américaine, lauréate du prix Nobel de littérature en 2020.

Ce résumé heureusement ne résume rien. Quant à ce billet, il ne rend malheureusement pas compte de la richesse du roman, du fait qu’il se lit si facilement malgré sa très grande complexité. C’est un roman qui séduit et divertit. Sa composition est subtile. L’auteur est un véritable ingénieur du récit. Il fabrique une pièce de mécanique où chaque élément s’agence parfaitement à l’ensemble. Mécanique bien huilée. Je m’en voudrais de ne pas signaler la qualité de l’écriture. Il s’agit d’une écriture sobre, classique, raffinée. Inventive également. Et moderne. À dire vrai, ce roman, dont la forme et le contenu sont audacieux, manifeste ce que l’on pourrait appeler une tradition d’avant-garde.

Le personnage principal a lâché l’aveu suivant : « Certains écrivent pour faire plaisir. Certains écrivent pour se faire plaisir. J’abhorre les deux phrases. » Je me demande s’il en va de même chez l’auteur. Une chose me semble certaine, son roman procure une puissante dose de plaisir et il a certainement dû en éprouver en le produisant.

Maxime Catellier : Jean dit – 111 poèmes pour Ti Jean Kérouac, suivis d’une lettre de Dany Laferrière : Poésie : L’Oie de Cravan, 2023, 72 pages

Ce n’est pas d’hier que dans l’écrit se font entendre des inflexions venues de l’oralité. Les fleurs de la grande littérature ne dégagent parfois aucun parfum. Tout innocentes, celles de champs, n’ayant rien d’artificiel, semblent fournir un certain modèle à la littérature. Fénelon les préférait à « celles des plus somptueux jardins ».

Parler, écrire évoque à nos yeux un miroir dans lequel le monde se réfléchit. Songeons au mot de Stendhal : « Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route ». Ce qui est vu devant soi ou perçu au-dedans de soi constitue un référent, un monde auquel renvoient les actes de parole et d’écriture. L’écrit nécessite un apprentissage préalable des plus complexes permettant parfois d’atteindre ce que nous appelons le naturel de l’expression. Ainsi, formuler quelque chose ne nécessite pas qu’à chaque étape de l’élaboration d’un dire soit entreprise parallèlement une étude approfondie de tout ce qu’implique la sorte d’horlogerie qu’est le langage. Chez qui écrit, la conscience de ce que présuppose techniquement le fait d’écrire finit en quelque sorte par être reléguée à l’arrière-plan. L’acquis devient l’équivalent de l’inné. Une analogie illustre cela : un marcheur peut tout ignorer de l’anatomie du corps humain. De même, la motricité du discours n’implique en rien de la part des locuteurs qu’ils possèdent un bagage de connaissances d’ordre linguistique.

Il en va autrement lorsque vient le temps d’écrire Jean dit, car ici intervient un acte de mimétisme et de quasi-traduction. À tout le moins de translation, le parler étant transposé dans l’écrit. Le poète pour écrire Jean dit doit passer par une forme de méconnaissance. Il s’agit pour lui de faire fi d’un savoir, alors que pour Jack Kerouac, à qui rend hommage et est dédié ce recueil de 111 courts poèmes, c’était plutôt un certain savoir qui manquait à l’appel. Pour cet écrivain « moitié Canuck et moitié Yankee », écrire en français s’accomplissait en sens inverse : non à partir d’un non-respect volontaire des règles admises en matière de grammaire (afin ici de rendre un semblant d’oralité), mais en s’élaborant depuis l’acquis rudimentaire transmis par « mémère », l’un des personnages du recueil – sans doute une femme illettrée. Kerouac n’avait pas appris le français sur les bancs d’école. Qu’on en juge par soi-même. « Je commençait à voire des morceaus de la mort dans des scenes comme ça. J’voula allez chez nous dans mon beau lit. Ou est cette lit aujourd’hui ? » (Propos cités en épigraphe.)

Le recueil de Maxime Catellier vaut amplement le détour. Il s’ouvre sur un avant-propos où l’écrivain présente son projet tout en abordant la question de la langue : « Parle, parle, jase, jase. Ce qui fait qu’une langue chante, c’est le rythme avec lequel elle rebondit entre les mots. Son rapport à l’oralité n’est pas accessoire : il s’agit de la pierre d’assise de sa poétique ». Les poèmes de Jean dit ressemblent à « l’idiome du jazz » ; ils empruntent, nous dit l’auteur, aux conversations tenues « dans la langue de notre joual » comme entendu dans nos tavernes ou autres lieux populaires. Ce sont pour la plupart des poèmes qui font part d’une remarquable inventivité. La fantaisie est ici au rendez-vous. S’ils ne sont pas tous facétieux, au milieu de leur jonglerie où s’immisce par moments un brin d’absurdité, nombre d’entre eux sont empreints de gravité. « Sur le chemin / entre la maison / pis l’école / une montagne / de mensonges / se dresse / pis on ne sait pas / de quel bord / elle a commencé. »

Les poèmes de Catellier sont suivis d’une lettre de Dany Laferrière. Certes, elle n’est pas étanche la frontière séparant la parole de l’écrit mais, non sans habileté, tel un ingénieux passe-muraille, le célèbre académicien parvient à se glisser dans le livre de Catellier en s’accordant au ton de l’ensemble. C’est là un autre tour de ce brillant prestidigitateur.

Publié le 7 mars, 2024 dans le numéro 173 du magazine Nuit blanche