Carole David : Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles : Poésie : Éditions Les Herbes rouges : 2025 : Préface de Sayaka Araniva-Yanez : 90 pages

Comment produit-on de la poésie, des poèmes, et moyennant quel type d’interventions sur le langage, sur la nature du langage ? À cette question posée presque depuis toujours, les poétiques ont vocation de répondre. Y répondent-elles vraiment ? Sans doute pas, et ce, en raison de la mouvance des poèmes, lesquels n’ont rien de stable, de fixe. La poésie, en effet, bouge sans discontinuer.  Les poétiques s’empressent de la saisir au vol. Elles tentent de décrire l’univers de la poésie et les réalisations qui y sont produites. Mais elles cherchent aussi très souvent à influer sur sa trajectoire, sur la destinée de la poésie. En cela, elles ne sont pas que descriptives, elles s’avèrent également prescriptives. Ainsi offrent-elles des modes d’emploi, elles donnent à découvrir ce que devrait être un poème. Or, la poésie n’a rien d’immuable — son essence étant par définition évanescente — ; ses évolutions, pour ne pas dire les révolutions qui la redéfinissent constamment, obligent poéticiens et poéticiennes à de constantes mises à jour, à remettre sans cesse leur ouvrage sur le métier. À la fois tournés dans la direction du présent et de l’avenir, ils éclairent les lanternes de quiconque s’intéresse à la poésie. Leur métier s’exerce dans la classe de cours, dans les amphithéâtres des académies et des universités. Ils rédigent surtout des traités à l’intention des doctes, des connaisseurs et des poètes.

Un manuel enseigne une matière, des manières de faire. On y apprend des techniques. L’élève, celui et celle qui étudient consultent des manuels. Les autodidactes font de même. Le titre du livre de Carole David insiste, à la manière du pléonasme, de la redondance, sur ses supposées intentions. À vrai dire, une poétique ne se distingue pas toujours d’un art poétique. Un des plus célèbres, du moins en langue française, est celui de Boileau, grand donneur de leçons s’il en fut. La plupart des strophes du « Chant premier » de L’Art poétique se terminent par des vers qui, à la manière d’une formule, d’un dicton, condensent un précepte, — l’un des plus célèbres étant le fameux : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, / Et les mots pour le dire arrivent aisément. » Ou encore : « Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, / Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage / Polissez-le sans cesse et le repolissez ; / Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Dans son art poétique dominent les verbes à l’impératif. Ils incitent à faire ceci, à ne pas faire cela. Tout est ici prescriptif.  Ainsi se trouvent affirmé le dogme classique et tracée la voie menant à ses plus hauts sommets : « Tout doit tendre au bon sens : mais, pour y parvenir, / Le chemin est glissant et pénible à tenir ; / Pour peu qu’on s’en écarte, aussitôt on se noie. / La raison pour marcher n’a souvent qu’une voie. »

Si besoin était, il conviendrait de rappeler que Carole David, du moins à première vue, ne propose rien qui puisse de près ou de loin s’apparenter à l’esthétique classique. Et d’abord, ce terme, esthétique, il conviendrait de le remplacer par le mot éthique, lequel lui-même ne serait pas tout à fait juste, ce que propose la poète dans son ouvrage correspondant à une certaine posture politique, à un engagement tout entier de l’être au cœur des mots et du monde. Mais, ce n’est pas si simple.

La poésie chez elle se laisse difficilement enfermer à l’intérieur d’une seule et même poétique. Cette écrivaine joue très sérieusement à représenter de dures réalités. Dans ses jeux, elle se joue des codes régissant l’écriture et la lecture, s’échappe sans arrêt de la voie rectiligne que cherchait à tracer un très raisonnable Boileau. De même s’oppose-t-elle à toute velléité d’identifier des vérités poétiques, de prescrire des voies, même de traverses, son école étant la plus buissonnière qui soit. À la limite, si on l’enjoignait de prescrire quoi que ce soit, elle inciterait sans doute ses émules à ne pas se borner à suivre son exemple, à aller au-delà, à inventer elles-mêmes leur propre chemin. Et même en cela, peut-être se garderait-elle de ne pas même se dresser en contre-exemple. Comme le dit le proverbe, « là où on l’attend, la salamandre nous échappe ».

J’évoque la salamandre, animal légendaire qui avait la réputation de vivre dans le feu. Du feu, il s’en trouve à profusion chez Carole David. Il y en a beaucoup dans ses poèmes. Mais plutôt que de retenir ici ce curieux animal, je devrais parler du « dragon de soi ». J’ignore si ce « dragon de soi » se trouve dans le recueil de Carole David. En revanche, je sais qu’elle l’affronte. Je sais qu’elle mène un combat avec l’ange (ou le démon, allez savoir), qu’il y a dans ses poèmes un certain quelque chose qui fait songer à Nerval, aux « soupirs de la Sainte et [aux] cris de la Fée. » Est-ce ici l’illustration sur la couverture du livre qui me ramène au Moyen-Âge et à la fée de Nerval ? On y voit une dame d’antan, songeuse, plongée dans une rêverie poétique, tenant une plume à la main, alors que par la fenêtre quelqu’un entre chez elle par effraction. Ah ! Cela ne se voit pas dès le premier regard. Sa jambe seule apparaît dans la pièce. Y a-t-il ici un danger, une menace ? Ou serait-ce que l’intrus est le bienvenu, qu’il était attendu, et que la suite de l’histoire entraînera bientôt deux amants au fond d’une alcôve ? Des corbeaux ont envahi le toit de la maison. Un putois, une mouffette est l’animal domestique de cette fée ou cette femme ne serait-elle pas plutôt une aimable sorcière. Il y a quelque chose de cet ordre dans la poésie de Carole David. Mais n’allons pas trop vite. Un livre commence par un titre, et une page-titre, souvent illustrée. Je viens de décrire l’œuvre de Charlotte Parent. Elle ne pouvait mieux convenir à ce Manuel de poétique à l’intention des jeunes filles. Revenons à ce titre.

Comment l’entendre ? Que révèle-t-il ? Il paraît facile à comprendre. Il est autoréférentiel. Il dit ce qu’il est, à savoir un manuel, plus précisément de poétique, et qu’il est destiné à un public de jeunes filles. Pour peu, on pourrait dire que ce sont des demoiselles, presque des demoiselles du Moyen-Âge, et pourquoi pas de la bonne société ? Puisqu’il va sans dire qu’une poétique ne serait pas, du moins peut-on le supposer, utile à de jeunes personnes ne fréquentant pas les écoles ou les collèges où sont dispensés des savoirs que seule une certaine élite se plaît à considérer comme étant dignes d’intérêt.

Si nous n’avions pas compris dès le titre, et l’illustration aidant, que la poète allait user de l’ironie dans son drôle de manuel, la citation qu’elle y met par la suite en exergue, suffit maintenant à nous en convaincre. Jacques Chirac, ancien président de la France, a déclaré ce qui suit, j’imagine dans le Paris-Match : « J’adore la poésie parce que c’est facile à lire et c’est bien en avion. » À mon grand étonnement, à mon retour du Marché de la poésie qui se tient annuellement à la place Saint-Sulpice, n’ai-je pas eu dans l’avion me ramenant à Montréal l’agréable surprise de voir justement une jeune passagère plongée dans la lecture de la première édition du Manuel de Carole David. Cette première édition remonte à l’année 2010, la poète avait alors entre autres honneurs remporté le prix Alain-Grandbois. Il est temps maintenant de passer aux choses sérieuses.

Si l’on sait à peu de choses près ce qu’est une poétique, il est cependant quelque peu difficile de savoir, je ne ris pas, ce que sont de jeunes filles, et difficile surtout de comprendre pourquoi une poétique leur serait tout particulièrement, quasi à elle seule, destinée. Seraient visés plutôt de jeunes garçons en quoi cela serait-il différent ? On devine pourtant que la poésie ne se scinde pas en deux « essences », deux « réalités », l’une pour les garçons, l’autre pour les filles. En fait, s’adresser à de jeunes filles, voilà qui change tout, voilà qui indique des changements majeurs non pas sur le plan du poème en tant que tel, mais bien plutôt sur le plan de la vie en général et de celle des femmes en particulier. Le titre, pour amusant qu’il soit, est on ne peut plus grave. Il est d’autant plus judicieux qu’il désigne moins une poétique qu’un ensemble de poèmes dont toute intention didactique à première vue semble exclue. Il adresse, le plus sérieusement du monde, un pied de nez à ce qu’il est convenu d’attendre d’une poétique. Son anticonformisme marque la démarche de la poète et c’est là un paradoxe, car tout dans ce « faux-titre » s’apparente à une ancienne tradition, à commencer par son lexique suranné. Il mime les intitulés les plus conventionnels. Tout en lui est ancien, alors que l’objet qu’il désigne est d’une déconcertante modernité. Rien à voir ici avec une défense (qu’on songe au sens que ce terme prend chez Du Bellay : La Deffence, et illvstration de la langue francoyse). Il faut y voir plutôt une illustration, une pratique à partir desquelles les « jeunes filles » — voyons-les plutôt comme des militantes, et non d’innocentes créatures — entreprendront de prendre leur destin en main afin de réaliser en toute liberté, au moyen entre autres de la poésie, leurs propres projets de vie. La poésie chez David fait corps avec le politique et le social. Ainsi, offre-t-elle au cœur du recueil des poèmes où l’action se situe dans la salle de cours. La poète y livre un enseignement. Un curieux enseignement une fois encore, dont le didactisme est évacué au profit d’un imaginaire avec lequel jongle le lecteur, qu’il soit ou non une jeune fille. La suggestion que libèrent les poèmes, tel un parfum, enivre et recèle les puissances du rêve. Et encore une fois, cela est étonnant, car rarement voit-on des poèmes en apparence surréalistes décrire de manière aussi forte la réalité qui nous entoure et dont nous sommes partie intégrante.

Le recueil dans cette réédition est préfacé par Sayaka Araniva-Yanez. Sa préface porte un titre : « L’épine dans la chair ». L’écrivaine ne pouvait trouver mieux. L’épine ici fait sans doute référence à ce qui, chez un lecteur, une lectrice, traverse la peau et vient s’incruster, comme expérience, comme transformation, au moyen du venin, de l’antidote charrié par l’aiguille, l’aiguille qui aiguillonne, qui injecte l’hallucination permettant de voir, du moins sur le mode poétique et grâce aux vertus du « philtre » qu’est le poème, de voir, dis-je, le monde en face — le poème permettant à qui le lit vraiment de se découvrir dans un miroir et de se réinventer. La préface de ce recueil est tout à fait admirative. Sayaka Araniva-Yanez (de façon quasi mimétique — en écho à la poésie de David) témoigne de tout ce qu’elle doit à la poète. Bien que personnel, et non à la manière du pastiche (nulle ironie dans cet hommage), le texte fait part de la métamorphose que la lectrice a connue à travers sa fréquentation de l’œuvre de David.

Ce petit recueil, à vrai dire un grand recueil, est dense, intense, complexe, riche. D’une facture à la fois classique et diablement moderne. Classique au sens où l’entend Vanessa Bell. Dans un extrait du commentaire qu’elle consacra à sa sortie au recueil, elle parlait d’un « classicisme formel ». Il est vrai que l’écriture de David est rigoureuse, fort précise dans son phrasé, la construction des phrases étant toujours solide, assurée. La poète sait y faire. Une ponctuation idoine lui permet de découper avec art l’assemblage de ses propos, soulignant avec netteté les articulations de sa pensée. Tout est clair quant à la matérialité du discours; les significations quant à elles, immatérielles, demeurant affaire de suggestion, ce qui, on en conviendra, répond en poésie aux critères de la modernité. Le recueil fait montre également d’un relatif classicisme dans la mesure où un travail d’orfèvrerie savante porte ici sur le vers et son déroulement, avec enjambements et rejets, ainsi que fine composition de la succession des strophes.

Or l’essentiel ici n’a pas encore été abordé. Je parle de densité, d’intensité, de sourde révolte, de conscience sociale déchirée, de feu. Un recueil de poésie peut et doit (je crois) regorger des qualités formelles, mais si elles ne sont pas en lien direct avec un contenu prégnant ou en tout cas offrant en partage une expérience, des vues susceptibles de toucher, voire de transformer le lecteur, la lectrice, comme le fut selon son dire la préfacière de l’ouvrage, des visées strictement parnassiennes, de construction ou de déconstruction, ne sont que jeux gratuits, amusants peut-être, mais des expérimentations se limitant à explorer seulement et uniquement les limites du langage et non ce à quoi le langage donne accès : de la pensée, de l’émotion, de l’évolution dans les mœurs, voire de bien salutaires révolutions. Carole David a choisi son camp. Elle est depuis des décennies une poète qui ne négligera ni son art ni la portée de son art. Elle mènera au plus haut point la virtuosité du poème, mais ce qu’elle hissera par-dessus tout sera néanmoins l’équivalent d’un drapeau de ralliement, oh ! sans tapage, sans roulement de tambour ! Tout de même, chez elle et d’autres poètes femmes, entre petites filles, se déploie, depuis l’avènement d’une certaine modernité, une sororité qui, dans son recueil, est franchement mise en avant. Apparaissent dans ses poèmes, maintes sorcières, fées, saintes, femmes, souvent malheureuses, en proie aux tourments et aux incendies. Sont aussi présentes de nombreuses écrivaines, dont entre autres Mary Shelley, Joyce Mansour, Emily Dickinson et Laure « mystique et exaltée.

Un poème au centre du recueil est tout particulièrement frappant (aucun n’est insignifiant). Il s’intitule « Jeanne D’Arc ». Il porte sur la condition féminine. Une conscience sociale aiguisée le traverse. Il offre un récit faisant pénétrer au cœur d’une vie de misère. Un personnage y est en proie au plus grand désarroi. Sans misérabilisme aucun, la poète nous présente une Jeanne d’Arc des temps modernes, mais sa Jeanne n’a rien d’héroïque. Elle périt toutefois dans le feu. Tout ce récit poétique est poignant, saisissant de réalisme et profond, en ce sens où il plonge le lecteur dans un univers qui n’est pas que celui d’un taudis en proie aux flammes, mais aussi et surtout un univers intérieur, la psyché malmenée d’une mère, monoparentale si mon souvenir est bon (un homme a été vu qui rôdait dans les parages avec un bidon d’essence : le mari, le père de l’enfant se dit-on, songeant alors à un féminicide).

Comme c’est souvent le cas lorsque je parle d’œuvres fortes et significatives, je mets fin à ce billet en ayant le sentiment de n’avoir rien dit. Les lecteurs et les lectrices, et pas uniquement les jeunes filles, découvriront tout ce que je laisse en suspens. Je sais grâce aux Herbes rouges d’avoir donné une vie nouvelle à ce puissant recueil. Je lève mon verre à la santé de la poète, et mon chapeau également. En vérité, ils sont rares les poètes dont on peut republier les œuvres quinze ans plus tard sans que les mites n’aient dévoré presque l’entièreté de leurs poèmes. Ceux de Carole David ont résisté aux outrages du temps. Ils n’ont pas pris une ride.  

DÉDÉ BLANC : La Grenouillère :2019 :Saint-Sauveur-des-Monts : 205 pages

Daniel Guénette est poète et romancier. Titulaire d’une maîtrise en création littéraire de l’Université de Montréal, il enseigne la littérature au cégep de Granby. Il est originaire de l’arrondissement Saint-Laurent, à Montréal. Et c’est là, d’ailleurs, qu’il a situé la trame de son nouveau roman, que l’on devine largement autobiographique.

Dédé blanc-bec est un gamin né dans les années 1950, dans la municipalité qui s’appelait alors Ville Saint-Laurent. Il est « l’enfant du milieu », entre l’aîné et le benjamin, dans une famille relativement riche, dont le père a fait fortune en affaires. Aux yeux du garçon, ce père est devenu, grâce à l’argent coulant à flots, un « comediante », une sorte de playboy, un « enchanteur » prodigue aux mille largesses. Il va jusqu’à offrir à ses fils des étés de vacances à la campagne, en compagnie d’une véritable ménagerie, dont un mouton et des chèvres, parmi lesquelles Finette est la préférée de Dédé.

La mère, quant à elle, est une « tragediante », une impératrice surnommée « la Pompadour » par le gamin. Elle souffre évidemment des écarts de conduite de son playboy de mari, ce qui entraîne l’effondrement du couple et fait régner à la maison une « zizanie silencieuse » et une « guerre sourde et froide ». Parallèlement, les résultats scolaires de Dédé chutent et ses incartades se multiplient. La présentation de la famille élargie et la mention de certains de leurs petits secrets – ainsi que de plus gros – ajoutent à l’intérêt du récit. Au fil des pages, les lectrices et lecteurs suivent l’enfant dans son parcours vers la vie adulte et sont témoins des déceptions et déchirements accompagnant cette transition souvent éprouvante. En filigrane, il est également intéressant d’assister aux transformations sociales du Québec au moment de la Révolution tranquille et des Trente Glorieuses.

Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace.

  • Recension de Gaétan Bélanger
  • Publié le 18 décembre, 2019

Parution dans le Magazine Nuit blanche : numéro 157

Nane Couzier : Le temps glisse le long des jours : Poésie : Éditions David : 2023 : 149 pages

Ce livre paraît dans la collection « Haïku » dirigée par Bertrand Nayet. Sa présentation soignée mérite d’être soulignée. Elle sert admirablement un travail non moins admirable. Après trois épigraphes, le recueil s’ouvre sur une présentation signée Nane Couzier. L’écrivaine y décrit de manière éclairante la matière de son ouvrage.

La présentation s’intitule « De l’instant vécu à l’instant-haïku ». On y découvre une réflexion portant sur les différentes temporalités qui s’inscrivent à l’intérieur du recueil. La poète parle d’une « exploration du temps ». Ces temps, au nombre de trois, correspondent à ceux qu’évoquent les trois citations inaugurales, lesquelles annoncent les sections du recueil. Le premier temps est relatif à « la longueur du jour » évoquée dans le haïku de Kobayashi Issa. Ce jour occupe une année dans le recueil : « ‘Au jour le jour’, nous dit l’écrivaine, réunit des instants saisis au cours d’une année ». Le deuxième temps se situe dans la section intitulée « Jours épars ». On y découvre « les jours lointains » auxquels fait référence un haïku de Shūōshi Mizuhara ; cette section « se présente comme un pèlerinage dans des présents antérieurs entremêlés ». On y lit de très beaux poèmes. « Dans la troisième partie s’ouvre un temps méditatif, extensible, sur fond de considérations métaphysiques. » L’épigraphe qui lui correspond est empruntée à Ozaki Hōsai. Elle se lit comme suit : « au fond de la brume / le bruit de l’eau – / je pars à sa rencontre ».

Première partie du recueil. Tout commence, comme le veut le calendrier, avec le premier jour de l’année. Premier vers : « jour de l’An ». Puis, au fil des pages, ce seront le « jour des Rois », la « Saint-Valentin », « la Saint-Jean », etc. Après un triste Noël viendra le 31 décembre : « brouillard épais / le dernier jour de l’année / sombre dans l’oubli ». N’allons pas croire qu’il y ait ici un procédé fastidieux engendrant une quelconque monotonie. À dire vrai, les quelque 120 haïkus contenus dans cette première partie témoignent déjà de ce qui, dans les suivantes, gagnera en beauté, en humanité, en gravité. Ici, comme ailleurs dans le recueil, les poèmes jamais ne sont insignifiants. Ils peuvent être légers, aériens, témoigner de ce que la vie a de plus charmant – fleurs, oiseaux, instants délicieux – ou se montrer un brin fantaisistes, ils collaborent tous à installer dans le recueil une prégnance qui jamais ne se dément.

Place est faite à la nature. La lune par intermittence revient nous saluer. La neige qui tombe alourdit le silence. La mouette s’égare au milieu de cette absence. Au retour du printemps, « les semis lèvent ». Marquant le temps, les oies reviennent. Celles-ci traversent le recueil. À l’automne, « escadrille / lancée vers le sud / les oies bavardent », puis « des cris au loin / les oies s’arrachent du froid / naissant ».

Les animaux domestiques, dont un chat, sont les compagnons de l’écrivaine. Tandis qu’elle avance « dans le blanc du journal / vers plus de blanc », elle observe « le vieux labrador / sur son tapis fatigué / leur dernier hiver ». Ce blanc du journal dans lequel écrit la poète annonce le tout dernier poème. S’y fera entendre « un crépitement / au sein de la Voie lactée ». Ce blanc symbolise l’inconnu, est l’équivalent du « bruit de l’eau » à la rencontre duquel se dirige Hōsai dans l’une des citations offertes en ouverture.

Ce livre que je lis et relis depuis quelques jours est loin d’être un petit livre. En si peu de mots, la poète a entrepris un long pèlerinage, dans le temps de sa mémoire, dans l’espace aussi auquel l’a ramenée un retour au pays natal. C’était pour y retrouver sa mère. Au comble de l’émotion retenue, mais alors d’autant plus puissante, les haïkus d’apparence anodine révèlent de poignants instants de vie et de mort : « l’accompagner / au courrier ou aux poubelles / ses petits pas », « panne d’ascenseur / marche après marche elle agrippe / la rampe ».

Dans la dernière partie, nous voyons la poète s’apprêter à entrer elle-même dans ce que Shiki appelle la nuit étoilée. On devine que son vieux labrador ne sera plus de ce monde. Les oies continueront leur incessant bavardage, mais la poète sera parvenue au plus blanc de son journal ; elle déposera la plume afin d’aller rejoindre le « noyau des morts [dont sa mère] parlait tant ».

Qu’on se le tienne pour dit, Nane Couzier signe ici un ouvrage remarquable.

Publié dans le numéro 173 du magazine Nuit blanche

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Christophe Condello : Théorème de l’inachèvement : Poésie : Pierre Turcotte éditeur : Collection Magma Poésie : 2025 : 141 pages

Depuis presque trente ans, Christophe Condello écrit et publie des ouvrages de poésie. Son récent Théorème de l’inachèvement est sa septième publication. Il se pourrait que ce nouveau recueil soit son meilleur. J’ai lu et apprécié par le passé quelques titres du poète, mais j’avoue que son dernier opus me séduit tout particulièrement. On y trouve les mêmes qualités que dans ses autres ouvrages ; mais, j’ignore à vrai dire s’il y a lieu d’avancer que le poète en soit venu ici à se surpasser — c’est là en tout cas mon impression. Il me semble que l’art de Condello s’est approfondi, ou peut-être tout simplement en suis-je venu au point où me voici enfin apte à cueillir des fruits que je juge aujourd’hui franchement parvenus à maturité.

Les poèmes sont ici plutôt brefs. Un des plus longs se trouve en ouverture du recueil : douze vers dans la première strophe, quatre dans la seconde. Certaines lignes de ce poème comptent uniquement deux petits mots. Dans le reste de l’ouvrage, seul le dernier poème est aussi long, il contient le même nombre de vers ; un plus grand nombre de strophes a cependant pour effet de l’allonger sur la page.  À cette relative brièveté s’ajoute l’économie du style. Là où certains poètes font peu de phrases, se contentant presque d’aligner des mots, évitant de les relier entre eux par des verbes et des épithètes, etc., Condello n’hésite pas, lui, à écrire des phrases complètes, du reste, syntaxiquement rigoureuses. Ses énoncés sont toutefois plutôt sobres, laconiques. Rien de lourd dans son discours, aucune grandiloquence, pas d’effets de manche. La retenue est la marque principale de ce dispositif formel. Tout y est simple, on pourrait dire naturel, mais d’un naturel tenant l’oralité à distance, le verbe faisant ici constamment l’objet d’une métamorphose poétique.

Condello ne parle ni de la pluie ni du beau temps. Souvent la simplicité du discours va de pair avec la simplicité des choses dont on parle. Le locuteur alors décrit en termes simples la campagne, parle des oiseaux, évoque les sentiments les plus communs. Mais un poète peut aussi traiter de métaphysique, d’éthique ou de spiritualité en décrivant le cours des nuages dans le ciel, en employant les mots de tous les jours et en les enfilant les uns à la suite des autres sans trop heurter les conventions les plus usuelles. C’est le cas ici. Condello aborde des sujets plutôt graves en n’appuyant jamais fortement sur les mots. La légèreté de son discours contraste avec le poids des choses de la vie suscitant ses méditations. Nous pourrions parler ici d’un certain classicisme de l’expression, à coup sûr de pondération. Mais attention ! Cela dit, nous ne retournons pas avec ses poèmes dans le sillage d’un Malherbe et ce n’est pas, je crois, la recherche de la pureté du langage poétique qu’entreprend de ressusciter le poète. Néanmoins, nous sommes avec ses poèmes à mille lieues de la surenchère, du désordre langagier ou de l’indigence en matière d’écriture.

À qualité du verbe, qualité du propos. Condello a des choses à dire. Pour bien l’entendre, encore faut-il prêter une oreille attentive. S’il n’y a rien de franchement hermétique dans ses écrits, ceux-ci pour autant ne livrent pas leurs messages au grand jour. Si je dis « messages », bien entendu, je ne réfère pas à quelque prosélytisme, du moins qui soit ostentatoire. Certes, l’humaniste ne peut réfréner son besoin de choisir son camp et de manifester ses couleurs, notamment au sujet des rapports hommes-femmes. Il ne le crie pas sur tous les toits, mais si quelques-uns prétendaient naguère que la femme était l’avenir de l’homme, il est clair qu’à ses yeux elle en soit devenue aujourd’hui le présent : son témoignage à cet effet est univoque. Si tout cela s’entend clairement, ce n’est pas d’emblée que le poète livre son propos. Il procède par touches. Çà et là, il sème des graines de sens. Lesquelles se développent au fur et à mesure où le texte se déploie. Prenons, par exemple, les poèmes de la première partie. Celle-ci s’intitule « Tout cet hier en nous ».

Une épigraphe de Leonard Cohen se lit comme suit : « Il y a une fissure en toute chose / c’est ainsi qu’entre la lumière ». Prendre connaissance d’un ouvrage de poésie n’interdit en rien d’y papillonner d’abord en grappillant, au hasard des pages tournées, des éléments qu’on prendra éventuellement soin de remettre à leur place, afin de respecter la cohérence et la cohésion de l’ensemble.

Les premiers poèmes de cette suite ont vite fait d’établir qu’ils constituent un tombeau. Or ils n’identifient pas immédiatement la personne dont on porte le deuil. Ainsi, parce que j’avais parcouru le livre en tous sens avant d’entreprendre de le lire plus sérieusement, la curiosité m’avait conduit à découvrir le tout dernier poème du recueil. Comme les derniers mots de ce touchant poème consistent en une dédicace posthume adressée au père, j’avais cru en reprenant le recueil depuis le début que le « tu », le décédé, le mort honoré dans la première partie était le père de l’auteur. C’était plutôt, j’allais le découvrir sous peu, d’un père spirituel qu’il s’agissait. Je dus tourner plusieurs pages avant d’en avoir le cœur net. Bref, si le poète opte pour la limpidité, cela n’a pas pour conséquence que la simplicité de ses vers les rende immédiatement transparents. Le référent du « tu » à qui il s’adresse n’apparaît nulle part dans le premier poème, ni dans les suivants d’ailleurs. Il faut attendre, et ce n’est pas alors une attente vaine, dépourvue de sens ou d’intérêt … attendre, dis-je, un indice. Le voici. Deux prénoms. Ils apparaissent au début d’un poème.

Adam et Lorca
se regardent
mettre la clé sous la porte
du ciel

Alors, voilà. Il s’agit, pense-t-on, des fils du poète. Ils sont en deuil de leur grand-papa. Et l’on poursuit la lecture. Au prochain poème on découvre des vers posant une saisissante question : « La mort existe-t-elle / ou est-ce la fin / de la gravité ». Puis, d’autres beaux poèmes, parfois émouvants : « Là où tu es / les nuages déferlent / par vague / un soleil fragile / pleure / sur un banc anonyme ». Et enfin, ceci : « Tu as été enterré / il y a quatre jours ». Ce sont là, se dit-on encore une fois, de beaux adieux faits à un père en allé.

Cependant, beaucoup plus loin, on lit un poème qui commence ainsi : « Une peinture de toi / illumine la ville ». Voilà qui, peut-être tardivement — avions-nous été distraits ? —, voilà qui met la puce à l’oreille. Oui, on se souvient alors des vers mis en épigraphe. Et si ce n’était pas du père qu’il s’agissait ? Le dernier poème de la suite vient bientôt confirmer que l’hommage funèbre concerne Leonard Cohen : « Montréal / cimetière de la congrégation juive Shaar Hashomayin / nous avons des fleurs dans le regard / un poète n’est plus ».

La seconde partie du recueil s’intitule « Jérusalem ». Déjà, antérieurement, le champ lexical du sacré, voire du religieux, se rencontrait dans les poèmes de la première partie. C’est encore le cas ici, comme dans tout le reste du recueil. À des mots comme « ressuscitera », « ciel », « âme », « piété » et « paradis » (mais surtout au propos lui-même, marqué par une ouverture à du sens plus grand et non pas restreint au sens qui « physiquement » et ici-bas se peut étreindre), succèdent dans le reste du recueil d’autres mots en lien direct avec le religieux et le spirituel. Dans cette seconde partie, c’est l’incursion, la visitation au cœur de la ville sainte qui témoigne de cette ouverture d’âme et d’esprit à l’œuvre chez le poète. « L’aube s’agenouille ». Ne serait-ce que pour découvrir des poèmes comme le suivant, il faut ouvrir ce livre et bien accueillir sa parole :

Une parole seule
lancée dans le vent
frisonne
trois fois le silence
des arbres
l’honore
qui
de nous
ou de la pluie inconsolable
au rythme des naissances
s’élèvera

La troisième partie s’intitule « Vous ». Deux pronoms se la partagent. Ces deux pronoms sont mis en vis-à-vis, comme en un profond dialogue remontant à la nuit des temps et prenant aujourd’hui tout son sens. C’est une histoire qui est évoquée, celle des rapports qu’entretiennent les hommes et les femmes.  C’est surtout la suite des choses qui est envisagée.

Vous libérez nos nuages
là où la nuit se fissure
nous renaîtrons
une énième fois

Pourquoi le taire ? Les poèmes ici encore sont tout simplement beaux. Qu’est-ce que j’entends par « beau » ? Je veux dire que ces poèmes sont porteurs du ciel qui est là au-dessus de nos têtes, avec son bleu témoignant de l’éclaircie, qui pour les uns est le sacré ou Dieu lui-même, et pour les autres, une manière de surcroît de sens qui nous fait poursuivre nos vies sur la voie de la réconciliation, de la réparation, d’un incertain avènement de la paix advenant à force de persévérance. Alors, quelque chose peut prendre sens dont témoignent les vers suivants : « vous et nous devenons / autre et autrement ». Et ceci : « vos gestes initient / une guérison ».

Dans « Fleurs de givre », dernier grand chapitre du recueil, le poète pose, comme partout ailleurs du reste, de nombreuses questions. Elles ouvrent à plus grand, à un élargissement de la conscience, à cette éclaircie, sorte de vivante entéléchie, résolution en quelque sorte du théorème de l’inachèvement donnant son titre au recueil : « drapés dans le vertige / ramasserons-nous / le casse-tête de nos vies / avant qu’il ne soit trop tard ». Le lexique ayant trait aux questions morales semble ici encore plus important que dans le reste de l’ouvrage : « Il y tant de menhirs / qui jonchent nos fautes ». Ces diverses questions et préoccupations témoignent de l’acuité du regard posé par le poète sur notre condition humaine. L’essence, le sens de l’existence, la valeur de nos vies sont les objets de sa quête.

Il avait écrit ce qui suit dans un des derniers poèmes de la section précédente : « nous habiterons pour toujours / un pays d’été ». Voilà où pointe l’aiguille de la boussole morale du poète. Sans doute est-ce la raison pour laquelle il est à maintes reprises question du nord dans ses poèmes. Bien entendu, ne le forçons pas à dire ce qu’il ne dit pas ; toutefois, une chose est certaine, la flèche de son arc a pour destin d’atteindre ce point où se réalise une éclaircie, là, dans « un pays en été ». Or tout cela n’est possible qu’en retrouvant en soi un certain passé. Le chemin paradoxalement y conduit. C’est une manière d’état idéalisé de l’enfance retrouvée, d’une pureté initiale, claire comme l’eau lustrale du grand baptême de la naissance : « Une goutte d’enfance / sur la joue // c’est le chemin qui nous crée / parfois / à reculons ». Le passé interrogé, remémoré, revivifié, instruit l’être que nous devenons en remontant le fil du temps : « une enfance retricotée / change nos feuillages / nacre de douceur / la mémoire / de nos insuffisances ».

Le projet de Condello embrasse la métaphysique de l’être, le sacré de la vie, le politique et le social. Du changement s’impose, de la réparation : « nous prenons la mesure / des forces imperceptibles / des saisons passées / entre perturbations et catastrophes ». Ces catastrophes sont à la fois personnelles et collectives. Le poète fait allusion aux guerres, aux débordements tout en gardant le cap sur l’éclaircie : « nous avons à pousser encore / sur le limon de la lumière ».

À genou nos prières
pataugent
en toute direction
comme un théorème
inachevé

Nora Atalla : Soleil basalte : Poésie : Éditions Unicité : 2025 : 90 pages

On me permettra, on excusera ici un long préambule.

Paul Valéry parlait de « l’amateur de poèmes ». L’opposait-il à un quelconque professionnel de la poésie, à un spécialiste, voire au poète lui-même ? Cet amateur selon lui écrivait-il de la poésie ou ne faisait-il qu’en lire ? J’ignore ce que l’auteur du « Cimetière marin » entendait par là, mais je suppose que l’expression désignait toute personne susceptible de s’intéresser de près ou de loin à la poésie.

Lorsqu’un chroniqueur rend compte d’un ouvrage de poésie, à qui au juste s’adresse-t-il ? J’imagine à l’amateur de poèmes. Or qui est ce dernier, cette dernière ? Si nous tentions d’en faire le portrait, il va sans dire que ce seul portrait ne suffirait pas. L’amateur de poèmes se présente au sein d’un tout et, qui plus est, ce tout est composite, en quelque sorte pluriel.

Une typologie proposerait au moins trois catégories d’amateurs de poésie. La première correspondrait aux zélotes, aux thuriféraires qui la portent aux nues ; pour eux seuls, le mot de Baudelaire prend tout son sens : « Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours, de poésie, jamais. » La seconde catégorie regrouperait quelques lecteurs et lectrices modérés, occasionnels, que le genre cependant séduit moins que le roman, l’essai ou le théâtre. Ils ont habituellement fait des études, ce dont témoigne leur bibliothèque où figurent quelques titres, classiques d’ici ou d’ailleurs, de France principalement, fables de La Fontaine, recueils d’Hugo, assurément Les fleurs du mal de Baudelaire, sans oublier les poésies de Prévert et peut-être celles d’Éluard. La troisième catégorie serait représentée par un rare lecteur, curieux, intrigué, qui tente de s’initier aux arcanes de la poésie. Je dois en faire l’aveu, je cherche toujours à éclairer ce nouveau venu, ce rare visiteur de passage dans le petit monde de la poésie ; je désire que mes comptes-rendus lui donnent une juste idée de ce qui se publie en ce domaine, nourrissant l’espoir de le conduire en librairie ou à la bibliothèque, afin qu’il puisse enfin mettre la main sur un ouvrage à son goût. Il va sans dire que les chefs-d’œuvre ne s’adressent pas toujours à lui.

À cette typologie, très peu scientifique je l’admets, correspond une tout aussi fantaisiste typologie, ayant trait cette fois aux ouvrages de poésie eux-mêmes. Cette typologie est si fantaisiste, du moins dans mon esprit, que je n’ose ici tenter d’en préciser quoi que ce soit d’autre que ce qui suit, et qui est vague à l’excès, j’en conviens. Pour ma part, je crois donc qu’il existe différents degrés de poésie, je veux dire que dans ce type de discours une gradation conduit du plus simple au plus complexe.

Règle générale, les poèmes les plus simples expriment les idées et les sentiments les plus communs, les plus facilement identifiables par tout un chacun ; ils suscitent l’empathie ou évoquent dans l’esprit des lecteurs et lectrices des situations, des impressions que ceux-ci peuvent aisément reconnaître. En ce sens, ces poèmes sont réalistes. Ils décrivent des lieux communs en recourant parfois à des lieux communs. Ils disent la rivière, descendent dans la rue et entrent enfin dans un café. Ils se tiennent au plus près de la prose, de la parole de tous les jours. Le sens aisément s’y fait jour.

Règle générale, les poèmes les plus complexes le sont en raison d’un traitement plus sophistiqué de la langue, laquelle peut être bien ou mal menée, parfois sortie de ses gonds, en rupture avec les conventions langagières les plus usuelles. Les assemblages de mots et d’images exigent ici un décryptage plutôt ardu. La langue s’envole, elle atteint presque le zénith. Le lecteur le moins averti échoue parfois et même souvent à saisir le sens de ces comètes dont la lumière pour lui s’étiole au fil du texte. Le poème lui apparaît, à tort ou à raison, comme une manière de casse-tête. Devant tant d’obscurité, ce lecteur peu aguerri déclare rapidement forfait. Il conclut au délire. Or, il se pourrait qu’il ne sache tout simplement pas lire les poèmes, que ce qui lui semble illogique en cette matière relève d’une logique dont il n’a tout simplement pas la clef.

Aux lecteurs aguerris du premier groupe — la plupart du temps, ce sont des poètes —, les ouvrages les plus simples et les plus complexes conviennent. Ils sont des connaisseurs. La poésie est leur domaine.

Les lecteurs du second groupe, occasionnels ceux-ci, savent ce qu’ils aiment, bien que sur le sujet de la poésie ils aient la plupart du temps des idées plutôt arrêtées, ayant lu suffisamment pour savoir ce qu’ils veulent et ne veulent pas lire. Ils font les difficiles devant des ouvrages trop relevés ou différents de ce qu’ils ont pris l’habitude d’aimer, ce quelque chose étant souvent la poésie des auteurs ayant écrit avant Rimbaud et Mallarmé. Ils n’ont retenu ni l’une ni l’autre des poétiques si opposées de ces êtres d’exception, ils préfèrent s’en tenir à des ouvrages où les façons de faire sont plus traditionnelles.

Finalement, certains amateurs de poésie se tiennent à l’écart, dans un jardin secret dont ils osent parfois sortir, humblement, timidement, afin de proposer leurs propres ouvrages à des maisons qui la plupart du temps les refusent. Ils lisent occasionnellement un peu de poésie et de préférence la plus conventionnelle. Les poèmes ne doivent pas les dérouter. À leur intention, un avertissement pourrait se trouver en tête des publications, dans le style rencontré sur nos petits écrans : « Attention ! Ce recueil pourrait ne pas convenir à certains lecteurs. » Le poème dont le caractère poétique est un tant soit peu accentué est susceptible de leur offrir de considérables difficultés de lecture, surtout lorsque sa facture est résolument moderne.

Tout cela pour dire que lorsque je rédige une recension, je tente d’éclairer la lanterne de ces différents types de lecteurs. C’est ce que je propose de faire ici avec le Soleil basalte de Nora Atalla.

Voici donc un soleil noir, qui n’est pas celui de la mélancolie, mais celui d’une proche extinction. Le soleil n’éclaire plus la condition humaine, il s’éteint au-dessus des cadavres jonchant les champs de bataille. Masse noire et sombre, lui, autrefois lumineux. L’oxymore révèle ici une bien sinistre réalité, ce basalte n’étant pas sans faire songer aux pierres d’un recueil précédent de la poète, dont le titre était La révolte des pierres. Cette écrivaine a de la suite dans les idées : elle recense des crimes, des injustices, dénonce des abus, ceux notamment de la guerre. Elle incite les hommes et les femmes à ne pas subir leur sort, à se mettre en marche, à poursuivre leurs combats. Ainsi peut être entendu l’injonction qui donnait il y a quelques années son titre à un autre de ses recueils : Morts, debout !

Ces ouvrages, auxquels il faut du reste ajouter un plus récent Varappe, sont d’une même eau, d’une même eau trouble, souvent celle où dérivent et sombrent les barques des migrants. On ne chante pas ici la joie de vivre, l’heure est plutôt à la résistance. Cela dit, lorsque la nuit tombe et même parfois en plein jour, selon qu’un vent plus doux favorise un moment de détente, l’amour vient relever les âmes en éveillant les épidermes ; les corps se rapprochent, s’étreignent et la vie durant un bref instant connaît une embellie.

Ce très beau livre de Nora Atalla est ponctué d’œuvres picturales saisissantes, d’une grande beauté. On les doit au peintre français Pierre Zanzucchi. Elles mettent en valeur les poèmes de Nora Atalla qui eux-mêmes leur rendent la pareille. On voit ici une remarquable complicité que favorise une qualité s’étendant du reste à l’ensemble du livre. Cet objet jusque dans sa matérialité, présentation, mise en page, etc., répond à des standards que je n’hésite pas à dire d’excellence. Mais un livre a beau se tenir très bien dans les mains, être agrémenté de somptueuses images, c’est à son texte qu’on demande d’abord d’être à la hauteur de nos exigences esthétiques et même éthiques. Le texte dit-il quelque chose de substantiel ? Ou son contenu est-il convenu ? Présente-t-il quelque intérêt quant à la forme ? Ou l’écriture y manque-t-elle de vigueur, d’inventivité ?  Ces questions, les auteurs eux-mêmes se les posent en écrivant et en publiant leurs ouvrages. Les doutes les taraudent. Mais nul doute ici, ce livre est loin d’être quelconque. Il est écrit par une écrivaine qui a mis plus de vingt fois ses ouvrages sur le métier. Nulle maladresse notable dans ses poèmes, mais un style qui se raffine et raffermit recueil après recueil. Voyons de plus près.

Soleil basalte est dédié « Aux disparus anonymes ». Ces derniers sont nombreux. Les poèmes permettent de leur donner un visage. À coup sûr, leurs traits sont effacés, à peine voit-on de loin la silhouette de ces hommes, femmes et enfants. Ils déambulent à la queue leu leu sur les chemins de l’errance, de l’exil : on voit qui « se déplacent des colonnes d’hommes / fantoches aveugles / occultant la route ». Les disparus anonymes meurent comme des mouches ; les mouches ont peu de prix, ces pauvres miséreux encore moins, si ce ne sont les fortunes qu’indirectement rapporte leur éviction à qui les chasse et pourchasse hors de leur territoire. Ce ne sont pas tant les dérèglements climatiques que les dérèglements politiques que Nora Atalla a dans sa mire. Dans les deux exergues qui ouvrent le recueil apparaît le mot « guerre ». Cela n’est pas innocent.

Si je reviens aux typologies esquissées dans mon préambule, je classerai ce recueil dans la catégorie des ouvrages de poésie pure et dure. André Jollès, un poéticien, publia il y a de cela un siècle environ un ouvrage intitulé Formes simples. Je crois me souvenir qu’il y associait certaines productions verbales à des constructions plutôt élémentaires, élaborées en deçà si l’on peut dire de celles qu’offrent les ouvrages littéraires. Pour situer la poésie de Nora Atalla, je parlerai donc de formes savantes, en cela qu’elle s’éloigne, se distingue grandement de la parole de tous les jours. On retrouve ici la notion d’écart. Certains poètes jouent d’un verbe qui au contraire se rapproche le plus possible de la parole la plus naturelle qui soit. À l’opposé, d’autres cherchent à moduler le discours poétique en l’éloignant des « formes simples » de la parole usuelle.

Lisons les deux premiers vers du recueil : « Le sable avale / des étoiles à rebours ». On en conviendra, cela n’a pas l’évidence d’un énoncé du type : « Passe-moi le sel. » Rien de trivial chez Atalla. De profondes pensées quant à elles peuvent être exprimées avec une relative transparence : « Tout homme est un criminel qui s’ignore. » Albert Camus. « Le sable avale / des étoiles à rebours » n’est en rien transparent.

Une forme savante en poésie requiert de la part du lecteur moins un savant décodage qu’une active collaboration, d’imaginaire à imaginaire. Rien n’interdit de se laisser pénétrer par les mots, de les laisser cheminer en soi, de se laisser entraîner par leur courant. Rien non plus n’interdit de glisser entre les mots du poème ceux qui nous viennent à l’esprit en le lisant, mais cela, n’est-ce pas ? correspond à une active collaboration d’imaginaire à imaginaire.

« Le sable avale / des étoiles à rebours ». Nous sommes, dit-on, poussières d’étoiles. Nous vivons, puis retournons à la terre. Le sable avale nos cadavres, et dans le cadre de ce recueil, le sable avale précisément les corps auxquels font allusion les épigraphes, dont la première provient du jeu de tir Black Hawk Down, un jeu vidéo. Elle se lit comme suit : « Seuls les morts ont vu la fin de la guerre. » Le sable avale les corps de ces morts. Dans le reste du poème, dans ceux qui suivront, le lexique correspond aux horreurs de la guerre. On y rencontre les mots « flamme », explosion », « armes » « tireurs », etc.

Le recueil contient un peu moins d’une soixantaine de poèmes, tous plutôt brefs. Ils occupent le haut de la page et contiennent quelques strophes, rarement plus de trois. Les vers de ces poèmes sont courts. Ces poèmes n’occupent que la moitié supérieure de la page ; tout le blanc qui en résulte favorise la rêverie méditative du lecteur. Je tiens à le préciser, le jeu poétique chez Atalla n’est pas gratuit, farfelu. Il ne se déploie pas non plus de manière cérébrale, bien qu’il soit intelligemment mené. La poète n’aspire pas à engendrer des formes poétiques inédites, pas de formalisme dans son cas. Elle produit, pourrait-on dire, de la poésie contemporaine. La poésie chez elle est un jeu plutôt sérieux, « jeu insensé d’écrire » disait Mallarmé — on entre dans la danse des mots, on leur confie presque le soin de nos âmes. Qui écrit se met à leur écoute. Qui lit en fait tout autant. D’imaginaire à imaginaire, poète et amateur de poèmes, ensemble, appréhendent le monde.

l’eau claire
au fond de l’œil
un soir d’hiver

crépitement du feu
les âmes s’enfièvrent

crêpe lourd      doigts gourds
après minuit
les corps se ratatinent
si éloignés de l’océan

Nora Atalla assiste au déploiement de sa pensée. N’en va-t-il pas ainsi chez tous les poètes ? Aux lecteurs alors de saisir la balle au bond, d’entrer eux-mêmes dans la danse des signes. Ici, par exemple, pouvons-nous croire, et si cela nous chante, pourquoi pas ? pouvons-nous croire, dis-je, que nous avons affaire à la veillée d’un groupe de combattants ou de résistants — le « crépitement du feu » m’incite à l’imaginer. Ces hommes, ces femmes en déroute (il y a des déplacements dans ce recueil, de gens forcés à fuir des oppressions) dorment peut-être dans des tranchées, dans des abris de fortune. Ou encore, ne pourrait-il pas s’agir de nous tous, éloignés souvent des splendeurs de l’océan, éloignés d’un horizon auquel nous aspirons désespérément ? Ayant à combattre pour l’atteindre.

Une chose est certaine, le sens dans les poèmes de Nora Atalla apparaît surtout grâce à la globalité de l’ensemble et non uniquement à travers chacun des mots inscrits sur la page. Il y a place à interprétation, la collaboration du lecteur est la bienvenue. Il découvre page après page la beauté de poèmes s’apparentant aux œuvres picturales qui les accompagnent. Ces illustrations sont abstraites ; le regard se plaît à y séjourner longuement. Il en va ici de même avec les poèmes.

Encore faut-il préciser que cette globalité du sens repose sur chacun des poèmes et que la part de lumière jaillissant de chacun l’emporte sur sa part d’ombre. Autrement dit, l’abstraction peu à peu en vient à rendre très concret, très saisissable, le propos de la poète.

« chaque rosier nous renvoie / aux rochers abrupts du néant // dans la prière / se perd l’écho de nos mots ». Outre le fait que ces vers soient très beaux, évocateurs à souhait, une lumière en émane qui est celle d’une joie transcendant le malheur. Ce rosier, je le vois serti au cœur d’un ensemble de poèmes qui disent l’anéantissement, sans cependant lui céder tout le terrain. Les « montagnes en muraille » dont il est question dans les premiers vers du poème que nous venons de lire ramènent à Varappe, le précédent recueil de l’auteure, reconduisent aux sommets que l’on gravit en luttant contre les horreurs de notre monde et depuis lesquels on contemple alors un versant de la vie plus souriant. Le rosier est ce sourire. Ses fleurs sont celles de l’amour. Ainsi voyons-nous alterner dans le recueil les moments d’abattement et d’élévation, de désespoir et d’espoir, de guerre et d’apaisement.

 « les jungles avalent l’espérance » comme le sable du premier poème avale « des étoiles à rebours », mais, en contrepartie, au-delà de la « prégnance de l’horreur » et bien que l’espoir soit « si éphémère »,   il devient au bout du compte possible de « gravir l’échelle de Dieu / et enfin / suivre le chemin de lumière ».  

Louise Boisclair : Ça pleurait sans le savoir : Suite poétique : Les Éditions de l’Harmattan : 2024 : 89 pages

Ce tout premier recueil réserve d’agréables surprises. C’est le premier recueil de poèmes de l’écrivaine, mais ce n’est pas son premier livre. Elle écrit depuis toujours. Des poèmes, des contes, des nouvelles et aussi des essais. Par ailleurs, elle possède une solide formation universitaire. Elle compte plusieurs publications à son actif, à L’Harmattan, aux Presses de l’Université du Québec, ainsi qu’en autoédition.

D’une docteure en sémiotique, on pourrait s’attendre à lire des poèmes savants, abstraits, voire hermétiques. Certes, si c’était le cas, on n’aurait là rien à redire. C’est un truisme, mais nul n’ignore qu’il y a place pour presque tout dans le vaste monde de la poésie. Or, dans ce tout fort diversifié, la poésie de Louise Boisclair fait plutôt bande à part. La poète se tenant à l’écart de tout courant ou presque. Son originalité vient sans doute de ce qu’elle ne cherche pas à produire de l’inouï, de l’inédit. Tout en se montrant inventive, elle n’hésite pas à puiser dans ce que la tradition met à la disposition de tous et de chacune. Bien que faisant part d’une certaine maîtrise, la forme chez elle ne révolutionne nullement le discours poétique : ses vers ne rompent pas avec la pratique usuelle ; ils sont libres, un point c’est tout. Sa poésie ne surprend pas davantage, elle dit de la manière la plus claire qui soit des choses plutôt essentielles, des choses graves. En un mot, rarement ou jamais ne se demande-t-on de quoi il est question dans ses poèmes. Leurs référents ne nous échappent pas. Leur propos est intelligible et j’ajoute fort pertinent. Cela fait de ce recueil une rareté.

Ça pleurait sans le savoir. Le titre est intrigant. Il faut lire l’ensemble du recueil pour en saisir la portée. Il ne signifie pas que l’ignorance confine au malheur. Il n’est donc pas question ici du savoir en tant que tel, des connaissances qu’un être emmagasine au fil de son existence afin de se construire et de reconstruire son rapport au monde. Il est plutôt question d’une souffrance in-sue, dont l’être ignore tout, d’une souffrance accomplissant ses ravages au cœur de l’être, tout au fond de son âme obscurcie, souffrance enfouie profondément dans son inconscient. La descente aux enfers seule rend possible une éventuelle reconstruction.

Louise Boisclair trace ici un parcours de libération. Mais avant de voler de ses propres ailes, l’oiseau devra se libérer des rets que lui a tendus sa propre existence. Ce qui est antérieur à l’atteinte de cet apex fait l’objet des poèmes que nous lisons ici. Sans jamais entrer dans les détails du drame, la poète esquisse un monde trouble, lequel est à la fois le sien et celui d’une plus vaste communauté.

C’est dans la première partie du recueil (« Durs durs les mondes violentés ») que la poète prend en compte la misère de l’humanité, notamment celle des opprimés. Cette partie offre de saisissants tableaux. La poète excelle à représenter les rudes conditions auxquelles sont confrontés entre autres les migrants, les populations déplacées, en mouvement quasi perpétuel, fuyant leur coin de pays afin d’aller vivre sous des cieux plus cléments. Les premiers poèmes évoquent les fléaux subis par ces laissés-pour-compte : « les absurdités de la guerre », la crise climatique, les ennuis de santé. Tout est ici saisissant de réalisme.

La poète donne à voir des êtres qui ne sont pas des personnages de papier. Sans représenter dans le moindre détail les pauvres malheureux qui pullulent dans les tableaux qu’elle brosse, la poète parvient en peu de mots à étoffer ses descriptions, à densifier son propos : « Après les secousses / expectorant la guerre / des femmes hommes enfants / découvrent le carnage / foulent les ruines de leur vie ». Arrivent bientôt « des soignants et secouristes ». Ils « ligaturent désinfectent suturent / des civières de déchirures ».

La ligne poétique de Louise Boisclair est solide tout en étant tenue, je veux dire nullement chargée d’épithètes ou d’adverbes. Cette relative simplicité va de pair avec un expressionnisme verbal dont la sobriété n’est pas étrangère au fait que lecteurs et lectrices sont ainsi directement interpellés par le propos des poèmes. Rien ne vient brouiller leur entendement. Mais, objectera-t-on, en quoi peut-on parler de poésie quand une langue est si claire ? Quand le poème, malgré le vers, s’apparente à ce point à la prose ? Où est le poétique dans ce qui suit ? D’abord le contexte : nous sommes en présence d’une mère fortement éprouvée, elle « se lamente / les seins asséchés ». On parle dans le poème de maltraitance ou en tout cas d’incapacité à prendre correctement soin d’un enfant : « les services sociaux / emmènent le nouveau-né / en lieu sûr ».

Où est la poésie ? La question se pose, mais elle est sans intérêt puisque le texte remplit tout à fait son mandat : il expose à notre vue une réalité mieux que ne le ferait un langage contourné, alambiqué, avec lequel la poésie est trop souvent confondue. Le travail de Louise Boisclair est plus fin. D’un raffinement qui se situe dans la précision langagière et non la préciosité. Il met en place des dispositifs textuels efficaces. Si bien que ce qui se donne à lire comme simple description de la réalité, disons la scène suivante : une embarcation en haute mer, emplie de miséreux que la poète n’évoque pas, qu’elle ne montre pas. Elle se borne tout simplement à mentionner que « la noirceur a avalé la côte ». Elle évoque un prochain débarquement. L’attente comble « les heures de surplace ». Tout cela représente une réalité très concrète. Or ce poème peut être lu à un autre niveau, et s’avérer une allégorie de la situation commune à tout être humain qui se projette dans l’avenir, imaginant des jours meilleurs, des « ailleurs ».

La palette de l’artiste est riche. D’une section du livre à l’autre, le style se transforme et, bien qu’une grande unité soit la marque de ce recueil, le propos lui-même fait l’objet de maintes variations. Tout à fait différents des premiers poèmes, on peut lire des poèmes dialogués au milieu du recueil, précisément dans la troisième section, celle qui donne son titre au recueil. Ces poèmes ancrent encore plus profondément le discours poétique dans le monde réel. Leur caractère oral contribue à renforcer le lien que la poète tisse avec le monde réel. Tous les poèmes de cette partie ne se présentent pas sous la forme dialoguée ; il n’empêche, leur simplicité a aussi quelque chose qui tient de l’oralité, de la parole recueillie au plus près de l’être. Je ne peux m’empêcher de citer un poème in extenso. Ce n’est pas le plus important poème du recueil, mais il donne une idée assez juste de l’ensemble du recueil. J’en citerais volontiers plusieurs autres dont j’apprécie la prégnance, la nécessité.

Quand il n’était pas là
on se demandait où il était
ce qu’il faisait pourquoi il n’était pas
où nous l’attentions

quand enfin il arrivait
plus ou moins ivre
il titubait vers la chambre
cuver ses impensés
éructer son trop-plein
il n’était pas là

quand il était là
à jeun, sans alcool
aucun mot ne sortait
de sa bouche muselée

le regard fuyant
il mangeait à table
perdu en lui-même

devant nos questions
derrière son cœur
troué gêné troublé  

il était ailleurs
là ou pas
il n’était pas là.

Comme on le constate ici, la poète a l’excellente idée de terminer son poème avec un point. Tous ses poèmes se terminent ainsi, cela élimine de possibles ambiguïtés. Dans certains ouvrages de poésie, il arrive que nul procédé n’intervienne afin de rendre distincts les uns des autres les différents poèmes. Si un tel effet de continuité peut être recherché, il risque néanmoins d’embrouiller le discours.

J’évoquais au début de ce billet un parcours, une trajectoire. Toute une vie ici est résumée, à la manière d’un bilan à la fois personnel et impersonnel. L’auteure ne confie rien d’elle-même sinon au moyen du filigrane. Elle est à la fois présente et absente de son recueil, s’effaçant souvent derrière ses personnages, dont certains sont à coup sûr des personnes que très certainement elle a côtoyées de près, parfois de trop près —songeons à cet ivrogne trop bien dépeint pour ne pas être vrai, pour ne pas être directement sorti de la vie réelle de la poète.

Il me semble qu’un verbe décrit la plus profonde pensée de la poète, il s’agit du verbe « subsumer ». Le tout dernier poème du recueil en constitue presque une définition, il dit en tout cas le point d’arrivée, de libération atteint par la poète. Je le cite.

Les revers mondifient le monde
jusqu’au moment où
le Monde et ton monde ne font qu’un.

Grâce à cet ouvrage la poète aura partagé avec les autres son ascension, sa remontée du fond de l’abîme à « l’éveil de la clarté ». Sa propre expérience la rapproche de ceux et celles auxquels elle a consacré la plupart des poèmes de son recueil, sa personne s’inscrivant dans le plus vaste ensemble.

Cette expérience, non pas une expérimentation, non pas un exercice entrepris froidement, il conviendrait d’en parler en termes d’existence. La poète aura utilisé différents mots pour décrire son périple, dont le plus criant est celui de trauma. Des images en donnent la mesure. La poète utilise le champ lexical de la chute, du trou : « impossible de moisir au fond du trou. » Il lui a fallu trouver, quitte à l’inventer, une corde tendue, « la corde de rappel ». Ça pleurait sans le savoir. Il a fallu comprendre pourquoi et trouver le moyen d’accéder à la lumière.

Seul le scalpel
de l’analyse
a pu trancher
les nœuds.  

Pierre Perrin : Le goût de vivre : Essai : Éditions Possibles (Hors-série) : 2025 : 160 pages

D’un tel livre, impossible de tout dire. On y trouve de belles pages consacrées à l’amour. La poésie y tient une place de choix. L’auteur souligne ses liens avec l’âme, car la poésie l’élève, et réciproquement. « Comme un enfant cherche sa voie, le poète balbutie et lève un rythme qui le jette en avant de lui-même ». Un chien occupe dans son âme une niche dorée. C’est un chien qu’il n’oublie pas. Presque tous ses livres lui réservent une mention spéciale.

D’un tel livre, impossible de tout dire. En matière de langue et d’écriture, l’auteur y prêche par l’exemple tant sa plume est à la fois ferme et virtuose, capable d’imprimer dans la page un généreux sillon de sens, apte à susciter la réflexion et la rêverie. Cet écrivain parvient aussi à nous émouvoir. Çà et là se trouvent des enchantements, des bonheurs d’expression. Pierre Perrin invente des formules saisissantes. « On n’a jamais vu de parents manchots souhaiter que leurs enfants soient culs-de-jatte. » Chez lui, réfléchir se fait parfois en souriant. À l’occasion, sa rage de vivre le conduit à ruer dans les brancards. Il ne se gêne pas pour dire ce qu’il pense, au risque de froisser des frilosités.

Son livre serait donc un essai. C’est ainsi du moins qu’est présenté Le goût de vivre. Certains diront qu’il s’agit plutôt d’un recueil d’essais, puisqu’on y traite de différents sujets, abordés du reste de manière composite. L’auteur, bien entendu, a de la suite dans les idées, cela paraît indiscutable. De chapitre en chapitre, il ne les développe cependant pas en suivant un fil linéaire, en construisant bloc sur bloc l’édifice de sa pensée. Sa liberté est grande, il en dispose à sa guise.

Ce livre, je tiens à le préciser, est véritablement un essai. Certes, la matière dont discute l’auteur est diverse. Il s’interroge sur les aspects multiples du vivre en société : l’amour, la guerre, la religion, la politique, la Droite, la Gauche, l’éducation, la culture, le monde des livres, la poésie, la modernité, etc. sont les sujets qu’il scrute et analyse. Il pose des questions ; il prend position.

Il ne s’agit pas pour Pierre Perrin de toucher à tout. Il ne procède pas à la manière du dilettante qui en fantaisiste survole le monde au gré de ses caprices afin d’ajouter çà et là son grain de sel. L’heure pour Perrin est plutôt grave. Il a vécu. Le temps des bilans pour lui est venu, le temps de la transmission, du legs. Il écrit pour la suite du monde. Non pas en désespoir de cause, mais parce qu’il croit fermement que le goût de vivre doit également animer les générations futures. C’est à elles qu’il s’adresse. Il parle aux jeunes gens, tente de les aiguillonner, de susciter en eux le désir de l’action et du savoir, de la culture et de la curiosité, de la lucidité surtout et de l’amour.

Sur la quatrième de couverture, il apporte des précisions sur la nature de son ouvrage, sa genèse, sa fabrication. S’il est un lieu où d’ordinaire l’écrit s’élabore au plus près du sujet, c’est bien celui du journal intime, où jour après jour se trouvent consignées les émotions ou encore les opinions, les pensées. Une âme sensible y panse ses blessures. Ce n’est pas le cas ici, mis à part des incises où le chien adoré de l’enfant qu’était Pierre est dans sa mémoire une fois de plus victime d’un crime. J’y reviendrai peut-être. L’auteur lui-même y revient toujours, preuve que l’enfance jamais ne nous quitte vraiment.

Si l’âme sensible verse des pleurs dans un journal intime, un esprit rigoureux y recourt plutôt pour pousser plus avant l’ensemble de ses idées. L’actualité stimule ses réflexions, le monde tout autour les inspire. L’être ne se referme pas sur soi, ne contemple pas son nombril, ne numérote pas ses abattis. Bien au contraire, il s’ouvre aux autres, prend note des plaies du monde contemporain, réfléchit à des solutions, profère des mises en garde. C’est ici ce que fait l’essayiste. Du haut de ses trois quarts de siècle, au risque de passer pour un « père-rigueur », il adopte la posture du moraliste. « Une morale doit s’incarner. » Il tranche. Quelque chose comme le mal existe, il faut l’admettre. On doit identifier et combattre les maux qui accablent notre siècle. Pierre Perrin est un écrivain engagé. Il parle de ce qu’il adore et ne craint pas d’afficher ses détestations, de dénoncer des aberrations, des abus. Il en voit chez les politiques, les idéologues, les artistes et les écrivains. Dans les médias aussi. On peut être ou non d’accord avec lui sur certains points, partager ses coups de cœur, ses aversions. Quel que soit notre camp, force est d’admettre que l’auteur n’avance pas ses pions à l’emporte-pièce. Ses positions ne sont jamais prises à la légère. Voici un homme qui s’informe, qui tient compte des faits. Ses arguments sont étayés. Des chiffres, des statistiques les appuient. Le « père-rigueur » respecte les principes qu’il met en avant : il ne fait pas que promouvoir « la nécessité de la rigueur », il l’applique en tout et partout dans son travail. Sa pensée est rationnelle.

En matière de goût, les calculs sont cependant moins efficaces. Certains goûtent l’œuvre de Proust, d’autres pas. La fine gastronomie littéraire ne nourrit pas le plus grand nombre. Difficile de prouver que les écrits d’Yves Bonnefoy l’emportent sur ceux de Jacques Prévert. Tout dépend de qui lit qui. Bien sûr, les littéraires peuvent discuter savamment et faire valoir intelligemment leurs positions. Quand Pierre Perrin parle de poésie, il dénonce des impostures. Quoi qu’il en soit, il parle en connaissance de cause. Il aime, il déteste. On le suit ou pas.

On justifie sans trop de mal une position politique. On argumente. Du reste, quelque chose comme la science politique existe, mais la politique souvent la contredit. On aura beau concevoir des mesures concrètes et raisonnables pour lutter contre la pauvreté, les intérêts du commun sont souvent fauchés par ceux qui tirent les ficelles de la haute finance ou du pouvoir. On imagine facilement un Pierre Perrin lisant le journal de la première à la dernière page, très au fait des informations, éclairé, et ne prenant pas les vessies pour des lanternes. Il vit en France. Aujourd’hui. Le passé demeure pour lui un point de référence. De grands penseurs de l’Antiquité à aujourd’hui, en passant par la Renaissance et les siècles de la grande Histoire, nourrissent ses réflexions. Dans le chaos, Montaigne l’aide à réfléchir. Mais force est d’admettre que Montaigne n’a connu que l’intelligence des humains et non celle de l’IA, que les guerres de religion ne sont plus ce qu’elles étaient, que la France a changé de visage. Elle fait face à des enjeux que les Français doivent envisager au présent, avec les moyens actuellement à leur disposition. Ceux dont dispose Perrin sont de l’ordre du littéraire. Les problèmes du monde où il vit, où nous vivons, le submergent et nous submergent tout autant. Comment y voir clair ? Certainement pas en chaussant des lunettes roses.

Où en la France aujourd’hui ? Perrin ne vit ni au fond d’une grotte ni dans un jardin fleuri à l’écart du monde. Depuis sa petite enfance, passée dans un monde rural qu’on peut facilement imaginer homogène quant à sa population, son pays s’est grandement transformé. De nouvelles tensions sociales ont surgi. Des Français se sont écriés : « La France aux Français ! ». On veut un peu partout dans le monde, par exemple dans le pays de Trump, fermer des frontières. Ailleurs, on ouvre les bras, on accueille. On se montre généreux. Dans son essai, l’auteur se penche sur la générosité. Jusqu’où peut-elle aller ? « La générosité à courte vue ferait offrir à un aveugle ses lunettes. » — « L’égalité peut se régler au cordeau, dans la façon taille-haie ; la générosité de principe cisaille tout ce qui dépasse. » — « Générosité de slogan, dureté du portefeuille ! » Une autre citation éclaire le sens de ces énoncés. La voici.  

« La crise est profonde ; l’issue improbable. L’élévation du plus grand nombre révèle une injustice. Les capacités de chacun ne sont plus reconnues à leur juste valeur. Est-ce que surcharger une barque décuple le risque de chavirer ? Est-ce qu’à recueillir toute la misère du monde en France, en Occident, la vie des natifs ? … Une telle interrogation reste un crime de lèse-égalité. »

J’ai mentionné le caractère hybride de cet essai. Il s’explique par le fait que l’auteur a prélevé la plupart de ce qui constitue ses chapitres dans le journal qu’il a tenu à partir de l’année 2015. Cela donne droit à de la variété. Celle-ci n’entache pas la cohérence de l’ensemble. J’en veux pour preuve, et de la variété et de la cohérence de l’ensemble, un petit morceau justement intitulé « Le généreux ». Il s’agit d’une fable. Une fable dans un essai ! C’est dire l’originalité de l’ouvrage.

Je résume. Malheureusement, on perdra la saveur du texte : Sur le seuil de sa porte, l’ouvrant largement à qui passe devant, se tient le Généreux. Et pauvres gens, miséreux, malades de se précipiter alors les uns à la suite des autres dans son humble demeure. Peu à peu, des objets disparaissent. Un invité s’intéresse de trop près à la fille. Il la force. Ce qui a si bien commencé se termine dans le sang. Les nouveaux venus murent « de l’intérieur la porte de la maison. »

Voilà ! Pierre Perrin a osé cette fable. Les méfaits de la générosité y sont-ils généralisés ? La générosité est-elle caricaturée ? Une chose est certaine, l’auteur n’a pas la plume dans sa poche. Il l’en sort pour écrire le plus librement du monde. Sa fable peut donner froid dans le dos. Crainte de ce à quoi peut conduire un excès de générosité ou indignation de ce que l’on puisse aller jusqu’à parler d’excès, dès lors qu’il est question de générosité. Soyons honnêtes. Ouvre-t-on vraiment sa porte aux indigents ?

De nos jours, de moins en moins, on semble faire à Rome comme les Romains. On en perd son latin. Un timoré ne le crierait pas avec autant de force que notre auteur. Il n’use pas d’une langue de bois. Chez lui, un chat est un chat. Quand on le laisse entrer chez soi, il arrive qu’il rugisse comme un chacal, disons plutôt un tigre. Mais, comparaison n’est pas raison. Soyons plus précis ; tenons-nous-en à ce qu’écrit Pierre Perrin, noir sur blanc, en regardant le monde droit dans les yeux.

Il écrit ceci : « Comment interdire [le viol], quand la pornographie le livre à tout gosse connecté, qui formate son cortex, et que l’Islam en fait un de ses points cardinaux […] ? » — « Quand elle veut recruter en France, une religion de sept siècles plus jeune que la catholique avance : ‘’ L’Islam est paix. Pourtant, la France nous rejette, qui refuse le port du voile, la non-mixité, le halal, la prière. ’’ La victimisation s’ensuit. » — « Si une civilisation fracture la paix, la charia prône l’éradication des civilisations qui la contestent. » — et : « Les livres qui appellent à « la guerre sainte » sont à détruire, et au premier chef ceux qui les propagent. Vivre en paix est à ce prix. »

On ne saurait avoir moins froid aux yeux. Au risque de jeter de l’huile sur le feu, notre essayiste écrit en libre penseur. Ce faisant, il donne à réfléchir. « [Il] cultive le doute, sans l’ériger en dogme. » Il n’hésite pas à faire valoir ses convictions. Celles-ci reposent, c’est là un principe auquel il ne déroge pas, sur l’étude et l’analyse : « De ce que l’école enseigne, il faut conserver la méthode, dégraissée des idéologies, et toujours exiger la cohérence du discours. Si une conviction s’érige après qu’un faisceau de preuves l’éclaire, adoptons-la. Taire ses convictions, c’est se mordre la langue. » Perrin ne se mord pas la langue. Quelles sont ses convictions ? Quelles sont ses objections ? En faveur de quoi milite-t-il ? Contre quoi monte-t-il aux barricades ?

Une utopie l’anime. Je dirai sous peu en quoi elle consiste. Dans la colonne des pour, voici les principaux. Le premier chapitre s’intitule « Qu’est-ce que vivre ? ». L’amour arrive en tête des réponses données par l’auteur : « Nous vivons pour respirer l’amour et l’inspirer plus profond, au large, apprendre et posséder, nous surpasser. » Chez lui, le goût de vivre ne va pas sans le goût de lire. « Lire, c’est vivre, écrit Proust, que sa chambre tendue de liège abritait. Mais vivre, c’est aussi lire … le monde tel qu’il se presse à notre rencontre. » On ne s’étonnera pas de voir l’auteur faire la promotion de la curiosité intellectuelle. L’école doit y pourvoir. Par après, chacun pour soi doit y voir, poursuivre sur la lancée de la curiosité que l’école a instillée en lui. La culture est un bien qui se conquiert et doit être développé. Lire, c’est ouvrir des livres et partir à l’aventure, mais attention ! Il est des aventures autrement nourrissantes que celles déployées par les manufacturiers du seul divertissement. L’auteur n’est pas rabat-joie, il rappelle cependant que le livre peut à la fois instruire et divertir. En cela, notre homme est classique. Or instruire, chez lui, s’avère un processus lié à la rencontre de l’autre. Lire, c’est partir à la découverte. C’est développer son être, ouvrir ses yeux sur le monde. Certains livres offrent un tel type d’aventure. Pas tous. Avec les mauvais livres pourrait commencer ici la liste des contres.

L’auteur se montre intraitable sur la question de la langue et de sa correction. Il n’en démord pas. En cette matière, il est contre toute forme de relâchement, surtout quand il s’agit de livres. Il souligne des fautes chez les plus grands ou les plus célèbres — ce ne sont pas toujours les mêmes. Mais il y a pire que les fautes, il y a les phrases sans queue ni tête, formulées maladroitement, boiteuses, pauvres phrases, maigres de sens. Elles pullulent dans certains romans. Et même en poésie. « À côté de ces misères, des métaphores en cascade ne concourent-elles pas au charabia ? Que peut bien refléter un ‘‘miroir / forgé par les entrailles / d’un cerf en brame ’’ ?

Perrin rappelle qu’à la fin de sa vie, Roland Barthes « déplorait le massacre de la langue française. Il déplorait la perte de la ‘’ Phrase absolue ’’, massacre auquel il avait contribué en imposant … la modernité. » On ne s’étonnera pas de découvrir bientôt un aveu très cinglant : « Je hais les modernes […] » On permettra cependant à l’auteur de justifier cette déclaration. On la lira en prenant en compte ses arguments. Par exemple, dans le domaine de la poésie, ne peut-on prendre en considération ses constats ? N’offrent-ils pas matière à réflexion ? N’y a-t-il pas lieu pour les poètes de se livrer à un sérieux examen de conscience. « La poésie vrombissait la langue des dieux. Les dieux récusés, la langue en charpie la tue. La pensée en capilotade confine cet art, sinon au silence, du moins au pilon. Le public ne boude pas la poésie ; ce qui en tient lieu le fait fuir. Abruti par ce qui remplace l’excellence, il l’ignore. » Je rappelle un titre, celui d’un ouvrage suscitant encore aujourd’hui la controverse. Il a été écrit par Roger Caillois. Les impostures de la poésie.

Il arrive à Perrin de déplumer des gloires souvent consensuelles. Il écorche au passage des écrivains, primés pour la plupart, que plusieurs révèrent ou qui depuis longtemps tiennent le haut du pavé. Il ne pardonne pas la platitude, les pensées à ras de sol ou qu’il tient pour telles. Là encore, on peut abonder dans son sens comme on peut s’interroger sur ce qui motive ses rejets. Il les justifie.

Si la science et la raison soutiennent ses idées sur le monde et la société en général, pour ce qui a trait aux lettres, c’est une autre affaire, une affaire de goût. Lui, il a envie de vivre et d’aimer. Il goûte les ouvrages qui célèbrent la vie, qui donnent le goût de vivre. Il voit d’un mauvais œil un nihilisme ambiant auquel il oppose une espérance. S’il a destiné son livre à la jeunesse, c’est qu’il croit fermement aux possibles qui s’offrent aux jeunes générations. Pour peu, qu’elles ne rejettent pas les héritages, en un mot la culture et les rigueurs de l’analyse, elles seront en mesure d’opérer dans le monde les changements qui s’imposent. Je crois ici important de citer un large extrait du chapitre qui a pour titre « Qu’opposer à des crécelles ». Dans ce passage, l’auteur résume en peu de mots la situation prévalant dans le monde actuel. Il fait par ailleurs une étonnante proposition.

« La géographie fait l’Histoire qui, souvent, remodèle la géographie. Sur les cinq continents, combien de territoires deviennent des pays ? Les gens qui les habitent forment des peuples ; ils ont des habitudes. Quand certains usages du voisin semblent insupportables, ou d’innombrables rivalités entre les citoyens, une guerre intervient. Le multiculturalisme assure une autonomie pour certains étrangers, mais la coexistence sur un territoire, voire un pays, au milieu d’un peuple originel, de façons de vivre lointaines, importées, heurtent certains : l’excision des jeunes filles chez telle population, l’appel des cloches en Occident, celui du muezzin au Levant, une lapidation de femmes adultères ou, plus moderne mais aussi délétère, une correction sans procès par un jet d’acide au visage. La paix peut-elle exister sans une cohésion de mœurs, voire de pensée ? Un regard soutenu figure ici et là une invitation sexuelle, ailleurs un affront. Où fixer la bonne interprétation ? Pour savoir, il faut apprendre, réfléchir, à défaut d’avoir voyagé, sans trop oublier le peu qui s’impose à notre cervelle. Des hommes s’en dispensent, qui croient aux bienfaits de la surprise, au vivre plus fort dans l’inconnu. Aussi, vanter une société vouée à l’incompréhension, aux déchirements, confiée parfois à des chefs qui s’entretuent par l’entremise de leurs fidèles, est-ce durable, est-ce viable ? Certes, il faudrait que les cinq continents ne constituent plus qu’une confédération, la guerre enfin reléguée au passé. On en est loin. »

Il est temps de mentionner ce qui importe le plus aux yeux de Perrin, temps de faire place à ce qu’il entrevoit pour l’avenir. Dans quelques passages, il formule un souhait, un espoir. Il esquisse un rapprochement avec le loin dont il vient d’être question, avec ce loin qui est le loin le plus lointain qui soit, non pas un rapprochement avec Dieu — il s’est clairement prononcé à son sujet —, mais plutôt avec le moment où sera inaugurée une paix viable à l’échelle de la terre. Le poète évoque des « frontières élargies », la fin des « pays-nations d’origine devenus des régions [souscrivant] à une langue commune ». À l’horizon, si son souhait se réalise, se dresseront « les États-Unis de la terre. » Il prononce le mot utopie et souligne que lui ne sera pas là pour assister à l’avènement de ce monde nouveau. Je ne puis m’empêcher de penser qu’une telle utopie a de quoi plaire autant aux tenants de la Droite (« parfois maladroite ») qu’à ceux de la Gauche … Somme toute, l’idée sourira peut-être davantage à ceux qui s’identifient à la Gauche, puisqu’elle participe des idéaux de fraternité, de liberté et d’égalité. 

Denise Desautels : Elle, Ulysse – Un retour : Poésie : avec des œuvres de Stéphanie Béliveau : Noroît : 2025 : 128 pages

Je n’avais d’abord pas prêté attention au sous-titre de cette œuvre. C’est là pourtant davantage qu’un simple détail. Du reste, rien dans ce livre n’est un simple détail. Le moindre mot importe. Pierre dans certains cas ou caillou que l’on doit retourner pour éviter de n’en lire que la surface : le menu ici est de taille, jamais négligeable, à la virgule près. Certes, Elle, Ulysse, comme titre a de quoi accaparer l’attention du lecteur. C’est là un titre étonnant, qui fait oxymore, bouscule une longue tradition, semble annoncer que sera régénérée ici la fiction homérique, que sera androgynisé en quelque sorte son héros légendaire, du moins en apparence, mais là ne se situe pas le propos de Denise Desautels. L’incursion qu’elle accomplit avec son livre n’a donc nullement trait à la question du genre, bien qu’Ulysse soit féminisé. Le personnage dont la narratrice retrace, évoque et poursuit le parcours (parcours qui va dans tous les sens jusqu’à celui du retour), le « elle » du titre, partage plutôt avec Ulysse, son pendant masculin, une inscription marquée fortement dans l’errance et le voyage. Ainsi, ce titre est-il de l’ordre de la comparaison, les deux personnages ayant en commun de traverser des mers. Ils ne se fixent nulle part, quoique vers la fin de leur existence, aimantés par l’origine, les voici s’aventurant sur le chemin du retour.

L’ouvrage principal est précédé de Mes solitudes, une suite qui, comme le mentionne la poète dans un bref avant-propos, semble ici « avoir trouvé sa place », en tête donc d’Elle, Ulysse. Les deux textes se font en effet écho. L’un annonce, l’autre développe. Dès la première page de Mes solitudes, comme déjà inscrite dans le retour d’Elle, Ulysse, la poète écrit : « Quoi qu’il arrive l’enfant se tient toujours là debout douloureuse. » Cet enfant est celle qu’on retrouvera dans la seconde partie du livre. Elle est « [d]es décennies plus tard inconsolable celle que (la poète) traîne de livre en livre. » De fait, on tourne la page et l’enfant dans le second poème en prose est toujours là. Or la fillette n’est pas seule. Sa mère est aussi présente. Pénélope sera son nom dans la seconde partie (Elle, Ulysse). Sa mère, « s’infiltrant par tous les pores s’emparant goulûment de chaque parcelle du corps de son orpheline fille […]. Puis l’avalant. »

La difficile relation mère-fille fait l’objet des deux « récits ». Je parle de récits. Ai-je raison d’utiliser ce terme ? Oui et non. Oui, parce que la poète raconte une histoire. Non, parce qu’elle fait plus que simplement raconter ou en tout cas, elle le fait sur un mode qui bouscule les catégories des genres littéraires. Nous avons affaire ici à du texte, du texte poétique certes, où la fiction occupe une certaine part (selon ce que lecteurs et lectrices viendront suppléer en imagination ou par le prolongement de leur interprétation), fiction ne serait-ce qu’en vertu du traitement poétique, de ses processus de métaphorisation. Mais davantage que de fiction, il faudrait parler de la lecture analytique qu’entreprend ici la poète en revenant sur ses traces, en remontant le fil de ses voyageries. Voici Denise Desautels métamorphosée en Ulysse, voire en Thésée. La poète parcourt le long dédale de son existence. La poésie sera son fil d’Ariane. Sa mère sera le Minotaure. Mais en traversant ainsi sa propre histoire, il ne s’agira pas pour la poète de tuer, sinon symboliquement, le monstre qui depuis l’enfance a noué son cœur d’ « orpheline » (une autre Orphée) et dont la poésie sera l’instrument non pas de guerre, mais de pacification — le retour préludant sans doute à une ultime réconciliation.

Des images du premier texte sont reprises dans le grand Elle, Ulysse. Par exemple, dans les deux cas, la fille est comparée à une marionnette (une « minuscule marionnette manœuvrée au gré d’une adroite obstination maternelle. » peut-on lire dans Mes solitudes. Ici, comme là, la mère se méfie de la bougeotte de sa fille. De ses agitations hors de son giron. Le constant remue-ménage de sa fille, elle le redoute, la conduira au grand déménagement, au départ. La mère condamne l’emprise qu’exerce sur sa fille la fascination de l’ailleurs : « L’ailleurs est dangereux. » (Mes solitudes) Cette suite brève aborde, comme le fera Elle, Ulysse, aux rivages de la toute dernière solitude, celle où le corps fatigué entrevoit sa fin prochaine. Le texte se termine de fort belle manière : « Or déjà l’insomniaque vieillissante réclame une main aimée dans la sienne au dernier moment. »

Elle, Ulysse est à mon sens un texte majeur. Or, je le confesse, j’ai parfois eu de la difficulté à lire la poésie de Denise Desautels. Il me fallait persévérer pour y trouver ma voie. Les pierres à retourner me paraissaient lourdes. Les cailloux freinaient ma lecture. Il me semblait que pierres et cailloux, dressés en quelque sorte à l’horizontale, formaient un mur hermétique m’interdisant l’accès au sens du texte, aux propos de la poète. À dire vrai, j’avais peu fréquenté ses ouvrages.

Il est des poètes qu’on doit approcher en y mettant du temps. Il faut les lire lentement. S’habituer à leur univers. Il n’y a rien de très simple dans la poésie de Denise Desautels. Sa sensibilité est telle qu’il semble falloir à la poète emprunter les voies de l’intelligence pour dénouer les nœuds qui lui enserrent le cœur. Chose certaine, dans Elle, Ulysse, ainsi que dans Mes solitudes, lecteurs et lectrices parviennent non sans aisance à suivre son parcours, ses déambulations dans les dédales de sa mémoire, dans le labyrinthe d’une histoire dont elle remonte le cours. Oui, tout cela demeure fort intelligent, mais non point hermétique, pas de mur ici dressé, si jamais il en fut, faisant obstacle à la collaboration du lecteur.

Denise Desautels est une perfectionniste. J’ai évoqué l’importance du moindre détail dans ses poèmes. Il faut lire aussi soigneusement qu’elle écrit. Lire vraiment afin d’apprécier la justesse des citations données en exergue : « Une mère morte est un fantôme, et c’est pire. » Diana Colonna. Je ne commente pas. Et je ne commente pas non plus, ces quelques mots inscrits sous le titre : « Elle. / C’est elle. / C’est moi. // Peut-être nous. » Je ne commente pas, sauf à dire que j’avais tort de dire qu’il n’y a rien de simple dans la poésie de Denise Desautels. Ces paroles sont limpides. Souvent ce sont les lecteurs, moi en tout cas, qui manquent de simplicité, qui lisent sans lire, comme ici, ces mots qu’on risque de ne pas suffisamment méditer. La poète n’a-t-elle pas évoqué dans Mes solitudes ce qu’elle a appelé « la solitude universelle » et cité en exergue les mots de Nicole Brossard : « Solitude encombrée d’humanité » ? Elle, Ulysse, bien que fortement autobiographique, ne raconte pas que les démêlés (nœud encore) de la fille et de la mère, mais réfère, à travers le tissu de sentiments et de réflexions de la poète, à des expériences résonnant aussi chez autrui. Oui, elle, c’est aussi « Peut-être nous. »

À ce stade-ci de mon compte-rendu, force est d’admettre que je n’ai encore rien dit. Certes, j’ai laissé entendre que cet ouvrage est riche et magnifique, qu’il traite de la relation problématique d’une fille avec sa mère, j’ai opiné du bonnet à l’idée voulant qu’au creuset de la vieillesse soit encore présente la jeunesse, que l’enfant ne meurt pas et qu’au retour les méandres de la mémoire font encore entendre ses cris, sa tristesse et ses souffrances. Enfin ! J’ai dit tout cela, mais je n’ai rien dit. Rien de la beauté de ces poèmes. Rien de la savante composition de cette œuvre. Enfin, je n’ai ni souligné la trajectoire que connaît ici la poète, ni mentionné les étapes de sa démarche aboutissant à une certaine réconciliation. Après tant de rage, d’accusations et de reproches, de condamnations, voici que vieillissante, la poète pose un regard neuf sur son passé. Il n’y aura pas ici de réparation simpliste, de lunettes roses déformant la réalité, de facile révisionnisme, pas de happy ending à la Disneyland. Mais, quelque chose comme un rêve, une vie rêvée apparaîtra, un espoir, disons, des vœux, l’évocation d’une certaine utopie, une prise en charge de la destinée de l’humanité, alors que la guerre ne cesse jamais de faire ses ravages. La solitude de la poète s’ouvrira encore plus largement à la « Solitude encombrée d’humanité » dont parle Nicole Brossard. Aux affrontements mère-fille succédera la conscience élargie de conflits sévissant à l’échelle de la planète.

Je le répète. Dans ces poèmes, aucun mot n’est de trop. On croira à tort que la poète coupe parfois les cheveux en quatre. C’est qu’on sautille en la lisant. Le premier mot du texte : « Ulysse. » Puis, les vers suivants : « De quel voyage est-elle revenue. / Ou plutôt duquel reviendra-t-elle. / Ou plutôt encore duquel est-elle en train de revenir. / Ne pas revenir. » Tout cela est de l’ordre du performatif. Ce sont des couches de réflexions superposées. Si l’on y tient, oui, tout cela est intellectuel. Mais, je le répète, une grande émotion est une mer intérieure sur laquelle avance le frêle esquif de la poète. Elle tente de saisir le sens de ses naufrages, de ses sauvetages. Rien n’est désincarné dans le souci de vivre et de comprendre qu’elle manifeste tout au long de son odyssée. Son souci de la condition féminine est bien présent, bien vivant. Dans la sororité, les voyageuses font nombre. La poète examine leur condition, parle de la honte, de la réprobation qu’essuient les voyageuses, qui elles-mêmes se perçoivent souvent comme étant des « fuyardes ».

Évidemment, il y a plus. Beaucoup plus. Mais, je m’arrêterai toutefois au trop peu que j’ai mentionné. Lecteurs et lectrices découvriront par eux-mêmes les merveilles que renferme cet ouvrage.


Oui. Je t’ai abandonnée. Entourée  
et cependant me suis coupée de toi.
Toi t’en allant bouche cousue  
— ton bagage de secrets en cendres  
seule  
anonyme  
dans ce quelconque lieu.
Ton néant.
Ta fin.

Maintenant qu’en moi tout va s’achevant  
déjà apparaît et pleure la mourante à venir  
et murmure
accompagne-moi  
illumine-moi ma mère.

Mathieu Simoneau : Des longueurs dans le crépuscule : Le Noroît : 2023, 85 pages

La démarche de l’auteur me paraît remarquable, tant par sa rigueur que par sa cohérence. La mesure impeccable de son phrasé libère une pensée qu’on prend plaisir à saisir, quand bien même sa gravité préoccupe.

La fantaisie dont Mathieu Simoneau fait preuve çà et là n’a rien de gratuit ; l’idée de jouer avec les mots ne la suscite pas. Ici, tout est sérieux. Bien que le vers soit quasi transparent, des mots y font énigme. Lorsque le poète fait vibrer les cordes de sa lyre, il faut laisser à la lecture un certain temps de silence afin que puisse se faire entendre pleinement leur résonance.

À la fin de son recueil, le poète fera une confession, une certaine profession de foi. Elle aura trait à sa poétique. Il avouera ne pas chercher à émouvoir. Il écrit : « je chasse toute intention / de placer la flèche au cœur de la cible // l’œil à atteindre est invisible / et le sens du vent / trop subtil / pour être pris par la bride ». Ainsi en va-t‑il du sens des poèmes, trop subtil pour qu’on s’acharne à l’enfermer dans les limites étroites de l’interprétation.

Et si, plutôt que de gloser à leur sujet, on se bornait à mettre en évidence la beauté de ces poèmes ? Assurément, cela semblerait court. Or, s’ils sont beaux, pourquoi mettre leur luminosité sous le boisseau ? J’en citerais volontiers des dizaines. Du reste, leur beauté formelle est indissociable de leur sens, dont celui qui préside à l’élaboration et à la poursuite de tout ce travail d’écriture. La démarche du poète est au cœur de son œuvre. Elle en assure les battements.

Mais que fait donc Simoneau à travers ce recueil ? Bien malin qui répondra qu’il s’adonne à faire « des longueurs dans le crépuscule ». Contrairement à Baudelaire qui, dans « Le soleil », se disant en quête de rimes, s’exerce seul à sa « fantasque escrime », Simoneau entreprend avec ses poèmes de traverser l’espace, non pour s’exercer, mais bien parce que justement il a pour but d’atteindre le soleil au bout de l’horizon.

Le soleil. Voilà le maître-mot ici. Dans « Le coucher du soleil romantique », Baudelaire écrit qu’il « poursui[t] en vain le Dieu qui se retire ». Qu’en est-il chez Simoneau ? Son recueil fraie-t-il avec une quelconque métaphysique ? Il pose en tout cas la question du sens de la vie. L’auteur sait que ce sens n’est pas « cet enchaînement de livres / qui mangeront la poussière en leur temps » ; il se situe plutôt dans « cet élan de paix / qui me prend / quand je rêve / et reconnais / le nid que le soleil s’est fait en moi ».

Dans cet excellent recueil, le poète « noie en pensée le monde / sous une verdure inextricable ». Il est étonnant de voir à quel point l’homme s’y trouve ramené à des proportions pour ainsi dire naturelles. Les erreurs consécutives à son règne sont évoquées : « pourquoi le monde / n’est-il qu’une tôle froissée / qui perdure à mon oreille ». Au rang des espèces, l’homme se retrouve dans une position de quasi-vassalité. Il n’est qu’une herbe parmi tant d’autres. De même qu’ici les arbres sont personnifiés, éprouvent des sentiments et profèrent des paroles, le poète se végétalise : « j’aimerais parler arbre ». Il entend « dans [s]es gènes / des brassages de fougères ». C’est là une manière de correspondance suprême, de parfaite adéquation entre les différents univers où se meuvent « une femme verdoyante » et un homme né « d’un arbre qui avait tout vu ».

Publié dans le numéro 172 du magazine Nuit blanche, 2023|

Claire Varin : Par la mère : Récit : Éditions de La Grenouillère : 2025 : 192 pages

Cofondateur des Compagnons de Saint-Laurent, secrétaire général de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, journaliste, fondateur de l’Ordre du Bon-Temps et, entre autres, recherchiste à Radio-Canada, Roger Varin aura exercé en son temps un rôle des plus importants. Sa fille, Claire Varin, aura contribué dans un livre paru aux Éditions Fides en 2012 à le faire sortir de l’ombre relative où le relègue encore aujourd’hui une oublieuse postérité. Ceux qui n’ont pas lu Un prince incognito, Roger Varin le découvriront par moments dans le récit que, cette fois-ci, Claire Varin consacre tout particulièrement à sa mère, l’épouse de Roger. Après la célébration du père vient celle de Jacqueline Rathé.

Si son père était un prince, sa mère ne fut pas que reine du foyer. Le cliché veut que derrière tout grand homme se cache une grande femme. Jacqueline était assez grande pour ne pas se cacher derrière quiconque. Elle se tenait en pleine lumière aux côtés de son mari. Du reste, elle n’avait pas attendu de faire sa rencontre pour entreprendre elle-même des travaux d’envergure. Sa feuille de route impressionne. Dès son plus jeune âge, la jeune fille manifeste des dons, une insatiable curiosité, une grande soif de justice. En classe, elle est une brillante élève.

Bientôt, la jeune femme s’implique activement dans le Québec d’avant la Révolution tranquille, œuvrant notamment au sein de la Jeunesse étudiante catholique, y assumant la présidence de journées d’étude à seulement vingt ans, puis travaillant enfin comme journaliste et conférencière, se vouant corps et âme à la promotion d’une spiritualité laïque et d’un catholicisme social.

Par la mère est un ouvrage singulier, instructif à plus d’un titre, fort divertissant, et passionnant même, ne serait-ce qu’en raison des êtres de passion que Claire Varin y fait revivre. C’est en passant par la mère, en examinant soigneusement l’arbre généalogique des Rathé, aux branches ornées de personnages illustres, que l’écrivaine remonte dans le temps afin de brosser le portrait de sa mère, dans l’espoir que dans les traits effacés des ancêtres puissent se préciser quelque peu le visage de sa mère et incidemment le sien propre. Ouvrage singulier parce que fourmillant de facettes diverses, reliées cependant par un centre que toutes rejoignent afin de réaliser ce portrait.

Claire Varin poursuit un objectif que jamais elle ne perd de vue, quand bien même au fil de ses pérégrinations dans l’espace et le temps elle semble s’en éloigner, quittant alors les parages de la mère pour éclairer par le passé lointain de ses ancêtres le passé tout récent de Jacqueline. Ce travail d’enquête où elle découvre les racines de sa mère réaffirme en quelque sorte le présent toujours vivant de sa présence. L’Histoire ajoute ici à la mémoire.

Dans le prologue, elle affirme vouloir sortir sa mère de la nuit. Tel est le but qu’elle poursuit. Pour l’atteindre, sa manière est on ne peut plus efficace. La plupart du temps, les ouvrages biographiques posent sous les yeux des lecteurs quelque chose comme un papillon mort, exsangue, dont les ailes ne battent pas. La biographie présente un être fixé dans le temps. On emploie la troisième personne du singulier afin de raconter une existence souvent révolue. Or Claire Varin ne parle pas tout à fait d’une morte, mais plutôt à une morte. Ce faisant, elle ne tient pas sa mère à distance, mais la maintient, la garde présente auprès d’elle. Entretient avec elle une conversation « monologuée ». « Tu » est le premier mot du prologue. La fille s’adresse directement à la mère : « Tu aurais eu bientôt cent ans. Dans la solitude des bois, je suis venue me poser pour être seule avec toi. Tu m’as donné le jour, je veux te sortir de la nuit. » Dans l’épilogue, elle rappellera ce beau projet de vie et d’écriture : « Ce livre sera ton ancienne demeure dans les temps futurs, à toi qui vis maintenant dans l’immensité du hors-temps. »

Par ailleurs, une biographie standard invisibilise la personne du locuteur. Un « je » omniprésent n’y est présent nulle part. Le « je » disparaît derrière le « il » impersonnel. Dans le cas contraire, celui justement à l’œuvre dans Par la mère, un « je » s’adresse directement à son interlocuteur, mort ou vif, quoique toujours vif grâce à la magie du verbe. Le « je » se manifeste pleinement. Ainsi, les deux femmes se trouvent-elles à nouveau réunies : « Tu regrettais de ne pas avoir sondé tes parents de l’Ouest canadien, terre promise à la fin du XIXe siècle. Alors, j’ai pensé t’offrir en chemin faits et gestes de tes ascendants pour te désennuyer dans l’éternité, te bercer avec l’histoire de tes proches avant toi disparue, marcher dans le champ des ancêtres. Tu m’as orienté vers ton oncle et, moi, je veux te conduire auprès de ton quadrisaïeul Seth Warner, mais je retarde le moment. Tu ignorais tout de ce capitaine des Green Mountain Boys et « héros » méconnu de l’Indépendance américaine, hormis son rôle de défenseur des droits des habitants du futur État du Vermont. »

Ce récit, comme on le constate avec cette citation, correspond à une série de déambulations dans l’espace et le temps. Les deux femmes entreprennent un grand voyage, un retour dans le passé plus récent de l’oncle Aimé, personnage haut en couleur de l’Ouest canadien, et dans le plus lointain passé d’un héros américain. Les deux femmes vont ainsi main dans la main.

Elles ne se rendent pas toujours dans les terres lointaines de l’Ouest canadien ou du Nord-Est des États-Unis, au Vermont notamment. Très souvent, au fil du récit, la narratrice rappelle à sa mère des anecdotes de sa vie familiale et professionnelle. Nous sommes alors au Québec. Dans l’intimité d’un foyer, dont Jacqueline est la reine ; mais reine, elle l’est à sa manière, la jeune femme engagée au temps de sa jeunesse n’ayant pas abandonné ses activités de journaliste. On lira avec profit les pages consacrées à son premier militantisme au sein de la Jeunesse étudiante catholique. Comme le mentionne, la narratrice, on évitera alors de proférer des jugements anachroniques. En fait, on réalisera plutôt que les idéaux promus par la jeune Jacqueline, et auxquels sa vie durant elle sera demeurée fidèle, étaient « révolutionnaires ». Ces pages nous font rencontrer d’éminents personnages de notre histoire, les Simone Monet, Michel Chartrand, Gérard Pelletier, Jeanne Sauvé, etc.

Si je saute ici du coq à l’âne, ce n’est nullement par mimétisme. À dire vrai, Claire Varin conduit son récit de main de maître. Aucun de ses sauts dans le temps et l’espace n’est sans conséquence ; toujours elle retombe sur ses pieds, à point nommé, précisément là où l’apparente digression trouve sa résolution. Ses pages résultent d’une composition rigoureuse, quoique souterraine ; le primesautier et le naturel de l’expression ne manifestent pas cette précise orchestration. L’auteure est fort habile à reprendre des fils qu’elle avait abandonnés en cours de route, à les reprendre et nouer dans le tissage de son récit. Elle possède l’art de l’enchaînement, posant ici un élément, le reprenant plus loin, amenant en douce un sujet qu’elle développe par la suite en une succession de cercles concentriques, dont le centre bien entendu est toujours occupé par sa mère Jacqueline.

Son récit englobe à la fois le général et le particulier, le collectif et l’intime. Pour l’intime, pour peindre son portrait, elle rassemble çà et là des éléments de la vie de Jacqueline. Qui était cette femme ? Une première de classe dans son enfance, une petite « tannante », une femme fière tout au long de sa vie, généreuse assurément et fort empathique : « Ton regard sur l’autre était beau. » Ses dons fleurissent tout au long de sa vie adulte : « Maman Smet et toi, en syntonie avec plusieurs de tes collègues, cultivées, intelligentes, avanciez dans l’ombre de votre pendant masculin pourtant souvent admiratif de vos aptitudes intellectuelles. »

Le portrait est ici condensé, je l’esquisse à peine tout comme j’oblitère des scènes de la vie familiale pourtant essentielles à une meilleure compréhension des caractères de Jacqueline et de sa fille. Je sauve cependant de mes négligences ce qui a trait aux animaux avec lesquels la famille Rathé-Varin partageait son quotidien dans les années 1950 et 1960. Je songe au sort que de cruels voisins réservèrent à ses chatons et au chien Bravo, les premiers, jetés dans des sacs de jute dans les eaux de la rivière des Prairies, le second criblé de plombs sous prétexte qu’il furetait sur leur terrain. Nul doute que ces événements auront largement nourri l’esprit de la défenderesse de la cause animale que deviendra plus tard Claire Varin.

Le portrait de Jacqueline pour complet qu’il est se voit complété par l’incursion que fait sa fille dans la vie de ses ancêtres. Tout se tient ici et rien n’est gratuit. Les anecdotes s’avèrent nécessaires et révélatrices. On lit l’avenir dans les boules de cristal. Il est plus pertinent de lire le présent dans les arcanes du passé. Il s’avère que les liens entre la personne de Jacqueline et les personnages peuplant son arbre généalogique sont nombreux et éloquents. Claire voyage. Avec sa sœur Lucie, elle sillonne une grande partie des territoires canadien et américain. Elle entreprend un travail qui la conduit dans des musées, des bibliothèques ; elle consulte des archives, découvre de vieilles photographies, voit des monuments érigés en l’honneur du valeureux colonel des Green Mountain Boys. Son but étant de mieux connaître sa mère, de faire à connaître à celle-ci des pans méconnus de sa lointaine histoire. Ses intuitions sont bonnes, puisque la vie de Jacqueline se trouvera en effet éclairée par le miroir que lui tend alors l’écrivaine. Il s’agit d’un miroir déniché dans les greniers de l’Histoire. Elle le dépoussière. Ou ce sont, si l’on préfère, de vieux portraits qu’elle rajeunit en les ramenant au jour sous les yeux de sa mère. Aimé — député et sénateur, l’oncle qui fut un ardent défenseur des droits des francophones du Manitoba — et Steh Warner ont des traits de personnalité qu’on retrouve chez Jacqueline. Cette dernière n’aura pas démérité de l’héritage qu’ils lui auront légué.

Les liens entre Aimé, Steh et Jacqueline sont nombreux. Dans un témoignage découvert dans un vieux journal, un collègue sénateur d’Aimé affirme qu’il « avait un grand cœur et un robuste bon sens » (du bon sang coulait dans ses veines). Donc, un grand cœur. À ces mots, la narratrice ouvre une parenthèse et s’exclame : « comme toi, Jacqueline ! » C’est là de l’atavisme.

Les faits d’armes reluisants de Seth sont tout à fait impressionnants. On ignore à quoi ressemblait ce héros. La narratrice devra se contenter de dépeindre l’âme et le caractère du quadrisaïeul de Jacqueline. Les pages où l’on voit évoluer le combattant présentent avec brio son courage et la proportion épique des guerres auxquelles il se sera livré. L’homme, admiré par nul autre que George Washington, était d’une grande probité. Le fruit ne tombe pas loin de l’arbre. Son fils, le trisaïeul (Seth Junior) fut franc-maçon : « Le Chevalier Rose-Croix se devait d’assister les personnes en difficulté, de se consacrer à la solidarité, voire à la charité, mot aujourd’hui quasi tombé en disgrâce. Ça me plaît que ton trisaïeul ait été du côté clair des choses, qu’il ait œuvré à ‘‘polir sa pierre’’, c’est-à-dire à s’améliorer et à développer l’écoute et la tolérance face à la diversité — religieuse, professionnelle, politique ou raciale — représentée au sein de la loge même. »

Ce côté clair des choses doit retenir notre attention. Ce qui vaut pour la mère vaut également pour la fille. Le bon sang suit son cours, il irrigue aussi bien l’âme de la mère que celle de la fille. On le voit, la clarté des miroirs se répercute de génération en génération. Cela se confirme dans un autre passage. Claire Varin écrit : « Je suis Seth dans les deux sens du verbe. Je le suis, le pistant, et je suis un peu lui. Il se tient debout en moi. » Ailleurs, on lit : « Je me plais à imaginer avoir hérité, comme toi, de la couleur de ses iris et de son abondante chevelure. »

On apprend beaucoup en voyageant avec Claire Varin. Il y aurait beaucoup à dire au sujet de son récit. Il est souvent émouvant. Un de ses aspects les plus réussis correspond au ton qu’adopte l’écrivaine. Afin de rendre sa mère plus présente, plus vivante, elle choisit de lui parler par écrit : « Je veux juste te parler par écrit. ». Elle précise : « je n’écris pas comme je parle ». Cela n’est pas contradictoire. Tout comme il n’est pas contradictoire que ce récit mené par une « élève appliquée » avec le plus grand sérieux, soit çà et là parsemé de traits d’humour. Claire Varin entend à rire. Elle pratique l’ironie, tout particulièrement lorsqu’elle dénonce des injustices. Sa personne est au cœur du récit et, tout comme Seth qui s’avérait fort habile sur sa monture, et à l’instar de sa mère qui luttait au sein des mouvements laïques, elle mène avec vaillance de nombreux combats. Un peu partout dans le récit, sans pour s’alourdir sur ces sujets, elle réitère ses engagements en faveur des animaux, de l‘écologie et de la cause des femmes.