Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015.
Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. »
L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ».
Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV.
À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.
Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. »
Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans.
De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. »
Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. »
Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses.
Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. »
La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »
La traduction du titre Gravitas est excellente, voire inventive. On pourra penser qu’il est tout de même curieux que le titre original anglais soit partiellement traduit en anglais. Or ce choix paradoxal convient tout à fait à un recueil qui n’en est pas à un paradoxe près. Il fallait dès le titre situer ce recueil au cœur d’une pratique de la poésie marquée par l’oralité, par le recours à la voix populaire souvent répercutée dans les lectures publiques. Poésie engagée, tout comme l’était le Speak white de Michèle Lalonde, Gravitas est en lutte cependant contre une tout autre forme d’aliénation.
Dans le cas du titre francisé, Poèmes deep, le recours au parler québécois anglicisé n’a pas pour but de dénoncer l’enlisement de l’identité québécoise, enlisement plus ou moins consenti, dans une culture autre menaçant la nôtre. Si les traductrices ont opté pour le deep du titre, c’est sans doute parce que « profondeur » et « gravité » leur ont paru d’un registre trop soigné, trop littéraire, malgré le fait que ces termes sont employés par le premier venu dans la vie courante. Or « gravité » ou « profondeur » ne dénotent pas de manière suffisante la réalité exprimée par des artistes appartenant à la contre-culture post #metoo, laquelle contre-culture dénonce depuis peu, avec grand bruit, les abus sexuels tels que perpétrés par certains hommes, évidemment pas tous. Ces termes ne conviennent pas à la marginalité réclamée par les exclues qui à leur tour rejettent, non sans panache, ceux qui les ont rejetées, c’est-à-dire des hommes appartenant à la fine fleur de l’élite intellectuelle et littéraire composée par les grands professeurs des grandes universités. Les méfaits dénoncés dans Poèmes deep sont précisément ceux qu’a commis un professeur renommé au sein de l’institution académique que fréquentait Amy. Ce recueil nous met en présence d’une jeune femme dont les écrits poétiques sont commentés négativement par ses professeurs. Ces derniers jugent que les poèmes de la jeune femme manquent de « gravitas ». La substance y brille par son absence. Ses poèmes ne sont nullement prégnants. Pour tout dire, ils seraient superficiels.
Manquer de gravité ou de profondeur, c’est se tenir à la surface des choses. Une poète qui se le fait reprocher serait forcément superficielle, c’est du moins ce que sous-tend le jugement des personnes en position d’autorité qui commentent les textes de la jeune Amy. Mais l’écrivain et l’écrivaine qui vont au fond des choses sont parfois difficilement suivis par les lecteurs, un texte profond ou qui a les apparences de la profondeur les laissant perplexes. Les dédales de la « gravitas » offrent de nombreux obstacles. Il y a ici un paradoxe dans la mesure où certains textes profonds condamnent à une lecture superficielle. La couche quasi imperméable de tels textes se laisse difficilement percer. On ne reprochera pas à une Denise Desaultels ou une Martine Audet de manquer de profondeur. Ces autrices assurément proposent des univers denses et complexes et les livrent dans un langage qui se distingue tout à fait du parler populaire. Mais Amy Berkowitz pratique un type de poésie qui leur est diamétralement opposé. La gravité de son propos est sans doute masquée par l’illusion de facilité que lui confère une parole quasi familière. La surface d’un discours proféré à fleur de peau est si poreuse qu’on aurait tendance à croire que le sens y est immédiatement absorbé, qu’il s’évapore à l’instar de toute chose insignifiante.
Où est la profondeur, demande-t-on à la jeune étudiante ?
J’ignorais que ma vie avait si peu d’importance avant de la déverser dans des poèmes que j’ai fait lire à mes profs avant de les voir lever les yeux du texte (le visage horriblement vide) et me demander : Amy où est la gravitas, la profondeur ?
Les professeurs d’Amy se font de la poésie une idée qui la confine dans les sphères les plus élevées de la culture. En langue française, une Rina Lasnier ici et en France un Saint-John Perse donnèrent tous deux une juste idée de cette conception toute noble que d’aucuns se font de la poésie. De la même manière que des esprits conservateurs conspuent le street art, certains sont prompts à balayer du revers de la main le slam, le rap et tout ce qui de près ou de loin leur peut être associé. On concédera que les poètes s’adonnant à ces formes maîtrisent un certain savoir-faire, on déplorera toutefois que les adeptes et créateurs du spoken word poetry ou de toute forme d’expression poétique analogue s’en tiennent à l’actualité, à des aspects et des enjeux de société se manifestant dans l’air du temps, comme l’écume apparaît à la surface des vagues, alors qu’il faudrait plonger en profondeur, descendre dans les abysses ou s’élever, si l’on préfère, dans les nuées, tenir des propos éthérés, poético-poétiques, tels ceux de cet étudiant (mâle bien entendu) montés en épingle par un professeur vantant les mérites de l’un de ses vers : « M’éveillant à l’aube, j’arpente le jardin de givre ». Amy se demande si l’« éloquence bidon » de ce poème « le rendait profond ». Elle n’en a pour sa part que pour une poésie « directe », la poésie selon ses vœux devant correspondre à « un genre où je pouvais être entendue ». Elle l’écrit noir sur blanc : « quand j’ai une vérité à dire / je veux la fucking dire ». Des lecteurs frileux pourront reprocher à Amy Berkowitz d’écrire des vers plutôt triviaux. Ils passeront alors à côté de l’essentiel, tout comme ses anciens professeurs d’université qui auront sans doute été choqués par son style, son franc-parler et ses jurons, mais surtout par les thèmes qu’elle cherchait à aborder.
Ces thèmes, on l’aura compris, ne sont pas tout à fait des thèmes, du genre de ceux que l’on traite avec distanciation, afin d’en faire de la belle littérature. Moins des thèmes que des réalités subies à même les chairs de la jeune femme. Alors qu’elle était inscrite à l’université, elle tentait d’écrire crûment, sans afféteries, sans détours, à partir de ce qu’elle avait vécu et vivait encore. Elle avait subi un viol. Elle constatait qu’au sein du corps professoral sévissait dans la plus grande impunité un enseignant abuseur.
Je parlais plus haut de paradoxes. Le plus manifeste consiste, on l’aura compris, en cela que cette poésie jugée superficielle (témoigne de faits graves et troublants, qu’elle est écrite dans le plus grand malaise suite à des traumas. L’autrice évoque le spectre de la dépression qu’elle a vécue à l’époque où elle poursuivait sa maîtrise en création littéraire, elle confie avoir usé de substances afin de contrer sa souffrance, elle parle de son viol et du fait qu’autour d’elle, ses condisciples, ses amies faisaient l’objet d’un sexisme les condamnant invariablement au silence, les détournant de leur vocation d’écrivaine et de poète.
Un autre paradoxe, mais en est-ce vraiment un ? serait que la poésie d’Amy Berkowitz se rapproche de la prose. Nous savons que la poésie n’interdit en rien le mode narratif, que le récit peut être versifié. Certes, le discours de la poète apparaît sur la page en toute conformité avec le vers libre, mais, on sera tenté d’évoquer l’aspect prosaïque pour ne pas dire trivial de cette poésie. Or justement, c’est cela qui fait sa force, c’est cela qui donne son impact à la poésie de Poèmes deep. Amy Berkowitz n’y va jamais par quatre chemins. On n’a pas à deviner son propos. Alors que l’on s’entend généralement pour dire que la poésie est l’art de l’évocation, un art allusif où le sens est diffracté, répercuté comme écho dans le second degré des mots, Amy Berkowitz redonne aux mots leur sens premier, les emploie pour ce qu’ils signifient de prime abord, ayant à cœur d’éviter tout malentendu, cherchant à se faire bien comprendre.
Les traductrices rendent compte de la poétique d’Amy Berkowitz à la fin de l’ouvrage. En effet, on a jugé bon de reproduire dans une annexe un entretien où les deux femmes font un retour sur leur collaboration et parlent de leur rapport intime à l’œuvre qu’elles ont traduite. Bien que les poèmes d’Amy Berkowitz soient tout à fait clairs, l’éclairage que donnent les traductrices permet de situer dans son contexte l’entreprise de l’autrice. Elles font des liens, parlent de traduction, de la rencontre avec l’autre qu’est une œuvre littéraire. Cela est très intéressant.
Le travail éditorial de cet ouvrage est digne de mention. On a eu l’idée de produire une édition bilingue de ce recueil. Cela n’est pas rare ; ce qui l’est réside dans la présentation. Les deux versions apparaissent tête-bêche. L’un prend fin précisément là où l’autre le rejoint. Lorsqu’à la page 44, on termine la lecture de la version française, on découvre immédiatement la dernière page de la version anglaise (soit une autre page 44). En retournant le livre sens dessus dessous, on découvre un nouveau livre, en tout point similaire à celui que l’on vient de lire, exception faite de la langue qui y est employée. Ainsi ce livre n’offre-t-il aucune quatrième de couverture. Il y a ici deux livres en un. Deux très bons livres pour le prix d’un.
Depuis que je tiens un blogue de littérature, il est arrivé à plusieurs reprises que des auteurs connus ou inconnus, à tout le moins inconnus de moi, me contactent afin de me faire parvenir leur tout dernier ouvrage. Je réponds invariablement à chacun que je suis passablement occupé, ce qui est vrai, et que, par conséquent, il est possible que je ne donne pas suite à leur envoi. Je fais savoir à l’auteur ou l’autrice que je n’écris au sujet d’un livre qu’à la condition d’être parvenu à « vraiment » le lire. On aura compris qu’il faut que le livre me parle ou qu’à cette fin je lui laisse la chance de me parler. Qu’un livre soit ou non excellent, il n’est pas dit que l’on est en mesure d’en faire la recension de manière éclairée.
Cela dit, j’aurais été fort mal venu d’éconduire François Baril Pelletier. Sa requête était toute simple et ses attentes, il me le confessa, n’étaient pas très élevées. Il me laissait entièrement libre de parler ou non de son recueil. Or, je viens tout juste de le recevoir et de le parcourir — parcourir n’est pas le bon mot. À dire vrai, je l’ai lu immédiatement, puis, je l’ai relu et encore relu. Vraiment, vu la qualité de cette œuvre, il eût été regrettable que ce livre échappât à ma connaissance.
Voilà une bien longue entrée en matière. Mais bien qu’elle soit longue, je juge opportun de la prolonger.
Je reviens donc un instant sur la distinction entre auteurs connus et auteurs inconnus. On a beau dire, si certains auteurs connus ne méritent pas vraiment de l’être, il est des auteurs inconnus dont l’existence devrait franchement être portée à l’attention de tout véritable amateur de littérature. On réserve le titre de méconnus aux écrivains dont l’œuvre, bien que méritoire, passe relativement inaperçue. François Baril Pelletier n’est ni un auteur inconnu ni un auteur méconnu. Si j’ignorais son existence, seule mon ignorance était en cause. Cela dit, c’est sans a priori que j’ai d’abord ouvert Dans la lumière de la traverse, ou plutôt presque sans. En fait, je croyais que j’y trouverais un recueil plutôt convenu, probablement moyen, puisque, je le rappelle, aucune rumeur médiatique n’avait à ce jour fait parvenir jusqu’à moi le nom de cet auteur. Ce silence me paraissait révélateur d’une certaine indigence. Mais ce silence était autrement éloquent. Il disait le contraire de ce que j’avais d’abord pensé. Les poètes les plus discrets, de toute la cuvée sont souvent les plus délicieux. Cela est vrai dans le cas de Baril Pelletier.
En effet, dès la première lecture, la pertinence de son ouvrage m’a paru franchement évidente. Si bien que c’est moins pour mieux comprendre ce que je lisais que je me suis mis à le relire, que pour m’imprégner davantage encore de cette substance dont je percevais la richesse, bien que seule sa beauté m’en effleurât d’abord. Il existe en poésie un indéniable plaisir de lecture ; de nombreux aspects d’un texte le suscitent, dont assurément la qualité de l’écriture. Celle-ci est un facteur déterminant du plaisir que l’on éprouve en lisant de la poésie, est un des éléments conducteurs qui du texte à la lecture engendrent dans notre perception un contentement qui, cela va de soi, est en grande partie de nature esthétique, mais dont le gain est, dans le meilleur des cas, principalement procuré par la prégnance du texte qui, outrepassant les limites de l’art, ajoute à la lecture une plus-value de sens, comme si justement le poème était alors porteur de cela qui chez le lecteur déclenchera un processus qui peut-être en sera un d’élévation spirituelle.
Je l’affirme sans ambages, ce livre est excellent. Sa simplicité opère à merveille. Avec un sens remarquable de la mesure, de la retenue, avec un doigté minutieux, un sens délicat de la musique, du phrasé, François Baril Pelletier produit un art sans prétention. Ses poèmes sont tous brefs. Les images apparaissent çà et là avec sobriété. Elles évoquent. Mais qui dit simplicité ne dit pas simplisme ou insipidité. Une certaine subtilité se rencontre même à travers une forme simple. Le poète joue de la disposition des vers, de leur enchaînement qui, en raison d’une absence de ponctuation à peu près généralisée, offre des parcours aléatoires, divers, que les lecteurs empruntent à leur gré, privilégiant tel raccordement des vers entre eux plutôt que tel autre. Cela ajoute à la polysémie d’un ouvrage dont la trajectoire est cependant univoque. En effet, le poète dans ce recueil suit une voie et celle-ci est celle d’une ascension. Il parle d’une « montée ». Il se situe dans l’ouverture et la Voie lactée l’inspire grandement. C’est à plus haut que soi qu’il aspire, tourné vers un certain avenir, mais habitant pleinement le temps présent.
Là-bas Loin dans les ciels D’un futur D’un passé
Du présent Éternellement À réinventer
« Une étoile [scintille] / Dans le sein » du poète, « comme une prière / Au chemin de la poitrine ». C’est dans la blancheur, j’imagine celle du cœur apparié à la lumière de l’étoile, que le poète chemine « Jusqu’à la grande lancée ». Il parle de « Ces routes montrées / Par les doigts tendus / Vers le haut des cimes ».Le préfacier du recueil a bien raison de souligner qu’il y a chez le poète une « saisie du réel ». Cette saisie a trait, écrit-il, à « l’immensité invisible « du réel (les vers que je viens de citer vont dans ce sens), mais elle s’applique également à « sa substance visible ». De ce monde visible, admirable, une section de l’ouvrage témoigne de splendide manière. Dans « Les jardins de la terre et du ciel », cette « substance visible » coule comme le vin qui vient de la vigne. Les plantes et les forêts, les sentiers et la Voie lactée la manifestent. Cette réalité toute physique du monde réel me paraît pousser le poète à poursuivre sa quête, à aller de l’avant.
Et l’on marche Le cœur Dans la poitrine Le ciel dans la serviette Et dans son baluchon Le miracle de marcher : Un pas devant l’autre Du chemin aux marées En passant par la rivière Transportée par l’être
On s’étonnera peut-être de voir ici une rivière transportée par l’être, mais s’étonner avec François Baril Pelletier est chose fort agréable. On aime déambuler au sein de ses poèmes « Dans l’éternelle / Errance / Volupté / de l’Être / Qui jusqu’au delta / Ruisselle ». On aime que dans son recueil il soit question de musique, de celle que fait entendre le criquet, des « voix / Éperdues / Sur le bord du ruisseau / Trop seules / Pour avoir pu / Chanter dans d’autres oratoires ».
Si le chant en vient à culminer « Jusqu’à la gloire / De la joie », les horreurs du monde n’en sont pas pour autant oblitérées. Le poète a beau rêver d’un monde meilleur et nous, encore une fois, nous avons beau lui emboîter le pas, malgré la musique, dans ces poèmes se font entendre les tumultes : « Des désastres plus grands / Que la terre en soi ».
Les deux derniers poèmes de son recueil sont magnifiques. Une cime, du moins mentalement, est atteinte, un trésor à force de vivre a été découvert. Le poète entend le léguer « À la nuée / Vivante, aux ors libres / Aux enfants de demain ».
C’est sur ces mots que se termine le recueil. Il s’était ouvert avec une préface dont il convient maintenant de mentionner la pertinence. Elle est signée Michel Muir. On se souviendra que cet écrivain avait au siècle dernier quelque peu « effrayé » la chronique. Son pamphlet intitulé Poètes ou imposteurs lui avait valu quelques inimitiés. Sans mentionner qui que ce soit, il administre ici quelques bastonnades. Mais celles-ci ont pour but de mettre en valeur le poète qu’il présente afin de mettre son travail à part « des pauvres modes insanes de notre époque ». Il a raison, François Baril Pelletier a écrit un livre dont la facture diffère grandement de ce qu’on lit habituellement. Pour ma part, j’y découvre ce que Fénelon appelait jadis « un sublime familier ».
Muir signe une préface qui a le mérite de dire l’essentiel. Elle encouragera le poète à poursuivre sur une voie que Muir dit nouvelle : « à la différence des précédents recueils, qui se singularisaient par l’abondance des métaphores et des épithètes, celui-ci se distingue par une évidente sobriété, une simplicité dans le dire qui atteste une meilleure saisie du réel, dans sa substance visible et dans son immensité invisible. Nous sentons que le poète cherche davantage à cerner le vif, à tailler son poème dans la matière subtile du vivant. »
Dans La vie est ailleurs Milan Kundera observe non sans ironie que les poètes font souvent grand cas de leur statut. Il considère que les menuisiers sont beaucoup plus humbles. Jamais un simple menuisier ne louange un compagnon en déclarant qu’il est un « vrai menuisier ». Kundera jette un regard critique sur les poètes, sur leur tendance à idéaliser la poésie, à distinguer poètes et « vrais poètes », ces derniers portant apparemment la vocation du poète à son faîte. On les croit capables de dépasser la ligne de Karman, de décrocher la lune. Ils se disent presque dotés de tels pouvoirs. J’exagère leur exagération. Quoi qu’il en soit, la mythification pour ne pas dire la mystification dont procède leur sacralisation fait sourire le romancier, ou plutôt le fait sourciller.
Nous le savons, Valéry considère que le poète danse et ne marche pas. Pour Michel Tournier, la poésie est comparable aux objets dénichés dans une boutique d’antiquités : ils n’ont plus vocation de servir. Ayant perdu leur fonction d’usage, leur beauté seule suffit. On le voit, le poème se situe à mille lieues de ce que Sartre appelle l’empire des signes. Les mots en poésie expriment des sentiments, évoquent, suggèrent. Elle est, disait Valéry, le « langage de l’âme ». Tout cela, nous le savons. Il n’est pas mauvais de le rappeler.
On trouve chez Kundera de nombreux échos à ces lieux communs. Je dis « lieux communs » sans dévaloriser ces idées. Le roman de Kundera critique cependant de manière cinglante ces stéréotypes, ou plutôt les dérives auxquelles ceux-ci conduisent. Jaromil, personnage principal de La vie est ailleurs, est un « élu ». Le poète est un être singulier, marginal. Paradoxalement, cet original se conforme à un modèle, celui du poète moderne dont la volonté est de ne suivre aucun modèle.
Le narrateur considère que chez ce jeune poète la poésie consiste en une « fuite ascendante ». Elle lui permet de transformer ses échecs personnels en réussites verbales sublimes. Ces réussites poétiques renvoient de lui une image positive à ceux qui lisent ses vers. Kundera compare la poésie à une maison de miroirs qui réfléchissent, en la déformant, en la magnifiant, l’image du jeune poète. La poésie corrige l’image que le poète a de lui-même : avec le poème, il modifie son image intime et publique. Ses lecteurs peuvent lui attribuer une riche personnalité, croire qu’il a du caractère, qu’il est un être d’exception.
Le titre du roman est plus ou moins emprunté à Rimbaud. Si, comme le prétend l’auteur d’Une saison en enfer, la vie est absente, ceux qui se bornent à vivre dans l’ici ne vivent pas vraiment.
En ce lieu où concrètement nous sommes, l’ici est leurre et mensonge. Songeons au troupeau qu’évoque Mallarmé, à cette « litière / Où le bétail heureux des hommes est couché ». Assurément, nous suivons aveuglément des conventions. En l’absence d’Idée, nous menons une existence à ras le sol. L’ « Azur » nargue le poète. Celui-ci est hanté par l’idéal. La vraie vie est ailleurs, pas ici.
Jaromil est un fruit précocement mûri sur la branche du symbolisme et du surréalisme. Conformément à ce que proposent ses maîtres, il veut porter son regard au-delà des contingences. À vrai dire, la théorie l’intéresse beaucoup moins que l’obtention de la gloire. Pour l’atteindre, il doit d’abord et avant tout joindre les rangs de ses idoles. Rimbaud propose une méthode. Elle fera l’affaire. Elle permettra à Jaromil de se distinguer. Grâce à elle, il sortira du lot.
On connaît la chanson. Il faut regarder ce que, règle générale, on ne parvient pas à voir. Le but ultime est l’illumination. On doit en finir avec les vieilles idéologies, il faut « changer la vie », « être résolument moderne ». L’alchimie du verbe est une panacée. Elle consiste en une sorte de magie. Le délire en est la clef de voûte. Les surréalistes évidemment puisent à la source rimbaldienne. L’automatisme qu’ils prônent emprunte à Freud, mais pour une large part, leur nouvelle méthode de création découle de Rimbaud et de Lautréamont. C’est là une page de l’histoire littéraire. Jaromil s’y abreuve. Sa démarche est sincère, mais ses motivations ne sont pas tout à fait pures. Il y a de l’arrivisme chez lui. N’entre au Temple de la Renommée que qui en gravit les marches abruptes. Le hasard y joue rarement un rôle actif, qui ferait une ombre soudainement passer sous les feux de la rampe. Il faut vouloir y trôner pour finalement y trôner. Une Emily Dickinson est l’exception confirmant la règle, tout comme Rimbaud le renégat vite désintéressé de la probable ou improbable postérité de ce qui n’était à ses yeux que de misérables poèmes. Comme l’envisageait Breton — mais l’appliquant à l’aventure « poétique » où l’entraînait l’écriture automatique, il convient pour certains de « noircir du papier, avec un louable mépris de ce qui [peut] s’ensuivre littérairement. » La quête du poète étant d’advenir à lui-même, à sa secrète vérité.
Ce que pense Rimbaud, (son éthique, son esthétique) nourrit le type de poésie que pratique Jaromil dans sa première manière. Au début, avant qu’il ne se convertisse au réalisme socialiste, l’émule du poète de sept ans, s’engageant sur les traces de l’homme aux semelles de vent, produit une poésie puisant à même la veine surréaliste.
Avec Rimbaud, l’écriture poétique conduirait à la découverte de nouveaux horizons. Le poète œuvre à l’avènement de la modernité. Or très tôt, alors qu’il a vingt ans à peine, Rimbaud se rétracte, renonce à la poésie, se moque des poètes. Ce revirement est étonnant. Nous l’avons évoqué plus haut, nous y reviendrons.
Lorsque Kundera choisit le titre de son roman, il utilise une formule attribuée à Rimbaud. « La vie est ailleurs » condense la pensée du jeune poète français. Elle a joué un rôle déterminant dans l’histoire de la poésie et de l’art moderne. Cette formule aura été pour les artistes du 20e siècle une formule de ralliement, tout comme le non moins fameux mot d’ordre, authentique celui-ci : « il faut changer la vie ». Le titre est tout indiqué pour un roman portraiturant, caricaturant diront d’aucuns, un jeune poète de la première moitié du siècle. Il convient dans la mesure où Jaromil est le clone parfait de Rimbaud.
Les points communs qui unissent ces poètes sont nombreux, à commencer par l’importance de la poésie dans leur vie. Tous deux sont très jeunes. L’adolescence est propice aux rêveries, aux idéaux. Chez l’un et l’autre, la mère est un personnage marquant, déterminant, contre qui il faut se révolter dans le cas de Rimbaud, qu’il faut séduire ou conforter dans ses désirs de gloire dans le cas de Jaromil. Le tempérament romantique de Jaromil est moins prononcé. Chez Rimbaud, la violence est plus forte, son caractère, plus affirmé. Ajoutons l’attrait pour les soulèvements sociaux et politiques ainsi que le désir de transformer le monde, d’en finir avec un ordre établi jugé répressif et bourgeois.
Pour Kundera, l’âge lyrique correspond à l’étape de l’adolescence. L’auteur avait d’abord songé à intituler ainsi son roman. Ce titre, « L’âge lyrique » aurait établi un lien entre adolescence et poésie, aurait suggéré que l’entreprise poétique est fondamentalement immature ; ce qui n’est pas loin de rejoindre l’idée d’un Sartre pour qui le poète est un enfant. La position de Kundera est très sévère : « avec Don Quichotte et Madame Bovary […], La vie est ailleurs est peut-être l’ouvrage le plus dur à avoir jamais été écrit sur la poésie. » C’est là ce qu’affirme François Ricard, l’auteur de la postface de La vie est ailleurs.
Qu’est-ce qu’un poète ? Qu’est-ce que la poésie ? Le romancier répond à ces questions. Ses réponses n’ont pas l’heur de plaire à tout le monde. Si son roman choque, c’est sans doute parce qu’il vise dans le mille ou lève le voile sur certaines vérités.
On pourrait rappeler que le romancier a écrit un roman et non un essai, que Jaromil n’est qu’un poète parmi tant d’autres et, de surcroît, un poète fictif. En fait, Kundera a produit un ouvrage qui puise de manière éclairée dans différents chapitres de l’histoire littéraire. De sorte que ce qu’il imagine fusionne le réel et l’imaginaire. Kundera aurait pu se contenter de raconter les aventures et mésaventures de Jaromil, se borner à parler de ceux qui jouent un rôle important dans sa vie : sa mère, un peintre, une cinéaste, un poète sexagénaire et d’autres personnages. Il a plutôt choisi de redoubler l’action de son roman en établissant une série de parallélismes entre elle et les faits historiques, culturels et politiques. Il assemble des éléments qui dans les faits sont distincts. Jaromil n’est pas Rimbaud, pas Larmontov, pas Wolker, ni Schelley, ni Lautréamont. Mais en rapprochant ces personnages historiques de son personnage fictif, Kundera persuade de l’objectivité de son propos.
Qu’est-ce qu’un poète ? Qu’est-ce que la poésie ? Le roman fournit des réponses à ces questions. Elles témoignent de la vision subjective de Kundera, mais font montre également d’une certaine objectivité. Nous avons dit que Jaromil n’est pas Rimbaud, Larmontov, Wolker, Schelley ou Lautréamont ; en fait, l’auteur l’a créé à leur image et si Jaromil n’est pas réel, il est à tout le moins vraisemblable. Sur ce plan, La vie est ailleurs est un roman réaliste, richement documenté, à un point tel qu’en maints passages, il relève de l’essai.
Qu’est-ce qu’un jeune poète ?
Le jeune poète est celui qui fait la découverte des vertus magiques du verbe. Par vertus magiques, nous entendons d’abord un pouvoir de séduction. Les adultes admirent la faconde de Jaromil, ses inventions verbales, attribuant à ces dernières une grande profondeur, une grande maturité ; alors que dans les faits, l’enfant est un perroquet : il répète les paroles de son grand-père. Lorsqu’il devient adolescent, son psittacisme évolue, Jaromil imite les poèmes dont un peintre lui vante les mérites. Par vertus magiques, nous entendons surtout le pouvoir de transformation que recèlent les mots du poème : ils permettent de métamorphoser l’échec véritable en réussite imaginaire. Le jeune poète ne parvient pas à entrer dans la salle de bain où Magda est totalement nue ; il en éprouve une honte qui l’accable. Cependant, de retour dans sa chambre, il écrit un poème qui le propulse dans la réalisation fantasmée de ses désirs. Ses désirs sont pour ainsi dire matérialisés en paroles dont il peut désormais apprécier la splendeur. Le poème lui offre un exutoire, il lui permet de dépasser la trivialité du monde banal, de faire fi de ses limites. Jaromil n’a pas réellement accédé à la nudité de Magda, mais il est parvenu grâce à la poésie à tourner son échec en réussite.
Le jeune poète dans son enfance dit « des incongruités pour attirer l’attention sur lui » Il « prononce des paroles remarquables », « se donne en spectacle ». Il est solitaire, ne réussit pas à se faire d’amis, étant trop original, tandis que les autres enfants sont des brutes manquant de raffinement. Lui aime la fiction, la lecture.
Parce qu’il se sent inférieur, il se veut supérieur. Est supérieur celui qui se distingue des autres. Si au moyen de l’action je ne puis faire montre de ma supériorité, je peux à tout le moins recourir aux mots pour donner le change. Les autres alors m’admirent, me croyant investi d’un certain pouvoir.
Le jeune poète est un être hanté par l’absolu. De manière romantique, il refuse d’admettre que la vie puisse s’arrêter à ce qui est. Dans « Existence du Symbolisme », un morceau de Variété, au sujet d’un jeune poète qu’il invente de toutes pièces, Valéry écrit : « Les réalistes lui représentent trop bien, avec une force et une obstination cruelles, ce monde même dont n’ayant fait que l’entrevoir, il ressent déjà la nausée » Le jeune poète, qu’écœure le monde réel, considère que la vraie vie se trouve ailleurs. Il est enfant de l’utopie. Comme l’écrivait La Fontaine dans « Le statuaire et la statue de Jupiter », nous pourrions dire que le jeune Jaromil « est de glace aux vérités », mais « de feu pour les mensonges. »
Qu’est-ce que la poésie ?
La poésie selon Kundera relèverait de la magie de l’inexpérience. Le jeune poète vit sous le ciel bas et lourd, à chaque pas s’enlisant plus profondément dans la fange. Il recourt à la magie poétique afin de s’élever. Le voici albatros comme chez Baudelaire. N’ayant pas la possibilité de réaliser ses désirs, étant incapable de les faire advenir dans le monde réel, étant inexpérimenté, il recourt à la sublimation. La poésie devient un exutoire. La partie du roman intitulée « Le poète se masturbe » réfère à une pratique masturbatoire au sens propre ; mais il faut également entendre ce titre au figuré : magie de l’inexpérience, la poésie est masturbation dans le sens où elle permet de libérer le poète des pulsions qu’il ne peut autrement assouvir. Ailleurs, mais ailleurs seulement, c’est-à-dire dans son écriture poétique, il réalise ses désirs, et non seulement ses désirs érotiques.
La poésie est aussi ce qui permet au poète de se donner à lui-même ainsi qu’aux autres un visage qu’il considère comme plus essentiellement le sien propre. Par la poésie, Jaromil dépasse la honte qu’il éprouve. Il fait passer l’échec à travers le filtre alchimique du langage poétique. Ainsi, la boue triviale de son existence peut-elle, du moins à ses yeux, devenir pure, précieuse comme l’or. Dans un projet d’épilogue destiné à la seconde édition des Fleurs du Mal, Baudelaire, écrivait : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. » Telle est l’alchimie du verbe poétique : transformation du trivial en sublime. Ce processus de transmutation relève cependant d’une certaine illusion. Oui, sur papier, par les vertus de la poésie, l’échec se trouve tourné en réussite, mais il n’en demeure pas moins que sous cette couche de mots divins l’échec demeure : la jeune domestique, Magda, un des symboles de l’idéal, reste hors de portée. Le processus de l’alchimie du verbe, Kundera le définit moins glorieusement : il parle de la poésie comme étant « le pays de l’enfance artificielle ». Ce processus correspond également à ce qu’il appelle la fuite ascendante.
Jaromil aura pratiqué d’abord une poésie débridée, libérée — c’est la poésie moderne, de type surréaliste. Puis, subissant de nouvelles influences, il épousera le credo révolutionnaire voulant que la poésie fasse la réclame des changements sociaux — il pratiquera la propagande prônée par le réalisme socialiste : poésie de slogans, de clichés révolutionnaires. Par ailleurs, la révolution étant d’avis que seule est valable et moderne une poésie versifiée, Jaromil en viendra à se plier à cette injonction, laquelle au fond est régressive puisque de moderne qu’elle aura d’abord été, sa poésie se fera conservatrice.
Aucune forme de poésie ne semble trouver grâce aux yeux de Kundera. Il condamne la poésie, « dernier repaire de Dieu » selon Ricard.
« Cela s’est passé dans la nuit de la Pentecôte, un 18 mai, en l’année du centenaire de la mort de Thérèse … » Dans Le danger du divin, le poète relate l’événement. Il sera déterminant. Nous sommes en 1997. Le moment est crucial. Pour Fernand Ouellette, il s’agit d’une radicale croisée des chemins. Il y a eu un avant, il y aura désormais un après.
Dans les mois qui suivirent cet événement, Fernand Ouellette publie Au-delà du passage. Il s’agit d’un recueil de poésie. Il faudra attendre huit années avant qu’il publie à nouveau un livre de poèmes. Ce sera L’Inoubliable. Pour autant, malgré la mise en veilleuse de ses écritures poétiques, durant ce long laps de temps l’auteur se montrera prolifique. Si l’on excepte la parution de Choix de poèmes (1955-1997), une anthologie présentée par Georges Leroux, les ouvrages que Ouellette fera alors paraître auront tous trait à la foi. Déjà, un an auparavant, il avait livré son essai sur Thérèse de Lisieux. Le livre avait amorcé une longue et fructueuse collaboration avec la maison Fides. Je serai l’amour (1996) offrait alors en quelque sorte les prémices du retournement à venir.
Pour sa part, paru un an plus tard, immédiatement après cette extraordinaire nuit de la Pentecôte, Figures intérieures ne pouvait relater l’événement. Néanmoins, cet essai écrit antérieurement fournissait lui aussi par avance des éclaircissements sur la nature de la mutation profonde relatée plus tard dans Le danger du divin. Cette mutation, le poète venait de la subir, de l’accueillir dans la joie. C’était une joie comparable à celle que Pascal avait éprouvée dans des circonstances analogues, soit celles de sa conversion. Dans son Mémorial, écrit durant cette Nuit de feu, l’auteur des Pensées s’était écrié : « Joie, joie, joie, pleurs de joie. »
L’Inoubliable fait immédiatement suite au Danger du divin. Trois années séparent les deux livres. Avec ce volumineux recueil, l’auteur renoue avec la poésie. La publication de L’Inoubliable s’échelonnera sur une période couvrant les années 2005-2007. En fait, il s’agit d’un ouvrage d’autant plus monumental qu’il est constitué de trois tomes tous aussi denses et imposants les uns que les autres. Ces tomes sont présentés comme étant des chroniques. La première chronique, celle dont il sera ici question, compte 335 pages, pour un total de 136 poèmes. Les deux autres chroniques dépassent chacune les 200 pages. C’est dire que nous avons affaire à une somme. L’aventure me paraît exceptionnelle. J’ignore si au Québec ou ailleurs d’autres poètes ont entrepris d’ériger des chantiers aussi ambitieux. À dire vrai, je parierais que non.
Huit années, donc, sans écrire ou à tout le moins sans publier de poésie, mais à consacrer ses énergies à la rédaction d’ouvrages traitant du sacré, du Royaume, de la Croix, pour tout dire, de l’expérience de Dieu. Il y a là de quoi méditer.
Ma question, en ouvrant le premier volume de l’Inoubliable portait sur le continu et le discontinu dans l’œuvre poétique de Ouellette. Y avait-il, suite à sa nuit de la Pentecôte, rupture, transformation radicale dans le propos et la manière du poète ? Je n’émettais aucune hypothèse, je ne pouvais que conjecturer. Il me semblait, du moins c’était mon intuition, que j’allais découvrir dans ce nouveau recueil un nouvel homme, un autre poète, le même, mais altéré ; que dans ses poèmes se manifesterait la récente métamorphose opérée en son être.
J’étais curieux de suivre son trajet, d’aller plus avant sur ses traces, afin de mieux saisir en quoi l’expérience de Dieu avait ou non modifié sa poétique, modifié la substance de sa poésie. En d’autres mots, la différence entre l’œuvre d’avant et celle d’après la nuit où il reçut le don de force, la différence entre le poète chrétien qu’il avait toujours été et le chrétien poète qu’il se disait être désormais était-elle véritablement marquée dans L’Inoubliable ? Et si oui, en quoi ?
À ce point-ci de mon étude, il serait prématuré de chercher à répondre à cette question. Je crois, du reste, qu’elle ne peut être posée. Du moins, à ce stade-ci de mon travail, je ne puis y répondre. Voici pourquoi. Cela nécessiterait que je puisse référer en connaissance de cause à Au-delà du passage. Ce recueil, publié en 1997, est paru sept ans après Les heures. En diffère-t-il peu ou prou ? Je ne saurais dire. Dans les extraits que fournit Choix de poèmes (1955-1997) — on compte 13 poèmes —, le poète me semble chrétien et le chrétien me semble poète. C’est dire que la continuité se manifeste à travers ce recueil autant qu’à travers les précédents et les ultérieurs.
Du reste, Les heures, sans doute le plus célébré des recueils de l’auteur, déjà tranchait sur ses œuvres antérieures, surtout celles regroupées en 1972 dans Poésie (1953-1971).Les heures étaient l’œuvre d’un homme mûr. En quoi cet ouvrage manifestait-il des différences notables avec Ici, ailleurs, la lumière (1977) et En la nuit, la mer (1981) ? Les extraits de ces œuvres figurant dans Choix de poèmes (1955-1997) manifestent-ils une évolution dans la manière du poète. Je crois que oui.
En posant ces questions, je me trouve à révéler la grande étendue de l’œuvre du poète. Or c’est une œuvre que pour ma part je pratique à rebours. J’ai beau avoir lu abondamment les poèmes de celui que j’appellerai le premier Ouellette, c’est à partir d’Où tu n’es plus, je ne suis nulle part et surtout de Vers l’embellie que j’en remonte le cours. La question, plus pertinente cette fois, serait de chercher à savoir si ces deux recueils, soit les deux derniers du poète, ont des traits communs avec L’Inoubliable et les ouvrages qui suivirent de 2005 à 2017. Pour ce qui est d’Avancées vers l’invisible, on peut affirmer que des liens solides unissent ce recueil aux œuvres dédiées à la mémoire de l’épouse du poète. Ces liens, je les ai mis en valeur dans une récente étude. Je me bornerai à y renvoyer. Il est temps maintenant d’ouvrir L’Inoubliable et d’en faire la présentation.
Sur le mode de la recension, lequel diffère passablement de celui de l’étude, il importe de mentionner les caractéristiques principales de l’ouvrage. J’en ai mentionné quelques-unes, dont ses imposantes dimensions. L’auteur de Journal dénoué rédige au début des années 2000 ses poèmes à un rythme régulier, à peu près quotidien, d’où sans doute cette appellation de chronique, laquelle renvoie à une certaine régularité dans le débit des parutions, ici dans la création des écrits. Songeons, par exemple, aux chroniques que tiennent les journalistes dans les médias. Cette assiduité favorise ce que l’on pourrait appeler la suite dans les idées, la poursuite ici d’un périple, de ce que plus tard le poète nommera « avancées » ou « trajets ». C’est moins une pensée qui se poursuit à travers ces poèmes qu’un exercice spirituel visant à témoigner des aléas du parcours. Ce parcours est fait de hauts et de bas. Dans L’Inoubliable, autant que dans les deux derniers recueils du poète alternent des moments de pierres et des moments de ciel bleu.
On l’aura compris, le poète tient ici une manière de journal. Il y consigne au jour le jour, ou peu s’en faut, ses déchirements intérieurs, les empêchements, les travers que mettent sur sa route les leurres, les illusions, les mauvais souvenirs, les désespoirs et les nombreux anéantissements qui l’abattent. Il y glorifie le faîte, la suprême embellie que célébrera son tout dernier recueil.
Le poème intitulé « Parages du désert » (page 93) commence par les vers suivants : « Je reprends des cheminements / Qui semblent obsessifs. / Je vais à nouveau vers la contrée / Possible des origines. »
Dans sa trajectoire, le poète entreprend un éternel retour à l’origine tel qu’elle se manifeste dans « la seule verticalité du bleu » (page 285). À la page 289, il écrit : « On ne réussit guère /Qu’à revenir sur soi-même / Au long de jours interminables, / En se lissant bien près de l’âtre, / Loin des peurs craquantes, / Des éclats divins qui peuvent tout mettre à nu. »
Ces retours se modulent sur le modèle de l’alternance du jour et de la nuit. Chaque matin, le poète reprend sa tâche de pèlerin. Il se présente au rendez-vous que lui fixe la mer intérieure ou symbolique, laquelle mer est également la mer elle-même, tel que dans l’esprit elle se présente à la mémoire. Toujours, il y retourne, afin d’honorer également les sommets les plus élevés, le soleil et les oiseaux inaugurant le processus de l’élévation. Plus que de simples « signifiants », les mots qu’emploie le poète, dont celui de « bleu », sont pour lui des réalités. Il les a entrevues dès l’enfance, dès l’origine, et à jamais fut ainsi déterminée l’espérance en lui de les atteindre enfin.
Dans ces chroniques poétiques, Ouellette ainsi que dans un journal intime noue et renoue avec « des cheminements / qui semblent obsessifs. » L’Azur mallarméen, mais ici vécu et ressenti de façon positive, le hante. On ne s’étonnera pas de le voir évoquer au jour le jour les scintillements de cet azur, tout en déplorant ce qui en l’œil (celui de sa conscience malmenée) et sous l’œil (le monde immédiat dans sa brutale matérialité) en perturbe la vision.
Ouellette tient un journal intime où le fait divers n’a aucune espèce d’importance. Il se montre très discret lorsqu’il évoque ce qu’il appelle ses heures. De sa poésie, l’anecdote est absente. « Tout était parti de quelque horreur, / D’un lointain fait divers ». On n’en saura guère davantage. Nul exhibitionnisme ici. Ouellette est un poète qui se livre entièrement, non comme je viens de le mentionner sur le mode de l’anecdote ou de la confidence, mais à travers un corps-à-corps avec le mal qui le ronge, avec la souffrance qu’il combat, car cette souffrance est un empêchement : elle lui barre la route, l’entrave, l’alourdit, tend à le paralyser, à le réduire à une forme d’empierrement.
Toujours, en lisant L’Inoubliable, nous sentons que le poète se met à nu. C’est qu’il s’abandonne entièrement à l’expression de ses tourments et de son espérance. Comprenons-nous bien, Ouellette qui entreprend d’accomplir une œuvre littéraire, s’adonne à l’écriture du poème non pour faire son portrait, non pour rédiger un poème, mais afin d’avancer spirituellement en poésie, grâce au pouvoir des mots, d’avancer vers l’invisible, dans la direction de l’embellie. Son but n’est jamais d’aménager un plaisant paysage poétique, pas d’offrir un bel objet esthétique rehaussé d’ornements subtils — la beauté du poème venant de surcroît. Le poème, chez lui, est un acte de création réfléchie offrant un miroir de mots où apparaît le poète, osons le dire, tel qu’en lui-même. Le miroir des chroniques nous donne à voir l’homme, mais cette entreprise n’a rien de narcissique. Ce n’est pas pour se montrer que Ouellette écrit de la poésie, pas pour se révéler ou dévoiler ses secrets. Si dans son écriture on le perçoit tout entier, si l’on sent sa présence, force est de constater que ses poèmes ont essentiellement pour but de lui permettre d’accomplir sa quête. Ils ne correspondent pas, je le rappelle, à des exercices de style, mais bel et bien à une entreprise spirituelle.
L’Inoubliable renvoie à l’origine et à la fin. Ce qui dès l’enfance a été entrevu ne peut-être oublié. Rendez-vous est fixé afin de le ressaisir là-haut dans le Très-Haut. La promesse d’avenir ressuscite la vision originelle. Voilà qui fait une bien pauvre synthèse de ce qu’évoque ce titre. Nous aurons éventuellement à revenir sur la portée d’un tel titre.
Je n’ai pas souligné suffisamment l’originalité de ce recueil. Il aurait fallu à tout le moins dire à quel point il regorge de beautés, certains passages témoignent d’une étonnante inventivité poétique. Le lecteur pressé ne remarquera peut-être pas l’ampleur de sa richesse, la hauteur des idées, la splendeur de l’écriture. Il convient de lire au jour le jour ce qui a été écrit jour après jour. Il faut aussi garder en mémoire le début du poème intitulé « Les mots, la terre » (page 259).
Certains mots, à peine proférés, Prennent feu. Ou s’essorent, Choisissent le courant de ciel le plus immatériel, Ou se taisent profond en mer, Comme des perles attendent l’audacieux Qui va sonder les abysses.
On aura compris que si la « magie » opère ou, si l’on préfère, si la rencontre a lieu entre nous et les mots du poète, il est aussi possible que cette communication soit brouillée. Le poème coule au fond de l’eau. Seul le lecteur audacieux en plongeant peut en raviver les perles et pierreries. Car (page 312) : « Tout mot ne peut réfléchir son cristal, / Propager sa résonance, / Que si l’oreille, le cœur s’illuminent / À son contact. »
Les poèmes de France Boucher sont si fins qu’on pourrait croire que leur discrétion relève d’une relative faiblesse oratoire. Il n’en est rien. Le croire, ce serait se méprendre, et sur leur rareté, et sur leur singularité. À première vue, on en conviendra, le travail de la poète avoisine la sagesse. Sa pensée n’est en rien iconoclaste. Au contraire, elle célèbre les icônes, appelle à méditer gravement sur les leçons de l’histoire telles que transmises par les monuments commémoratifs, notamment et plus précisément ceux qui célèbrent la mémoire des femmes victimes de la violence des hommes. Quant à l’écriture de France Boucher, force est de constater qu’elle ne s’apparente en rien à la tentative expresse de renouveler le genre poétique, de s’afficher de manière ostentatoire comme moderne ou révolutionnaire. D’où sa rareté, d’où sa singularité.
En effet, il est rare que les poètes privilégient à ce point la litote, je veux dire une forme brève aussi sobre. Il est rare que les poètes acceptent de ne pas briller par une apparente rareté — souvent affectée, affichée, autoproclamée —, rare qu’ils ne mettent pas au-dessus de tout une singularité tout aussi illusoire. Mais, c’est là une tout autre histoire. Je ne désirais souligner ici qu’un usage relativement pondéré du dispositif poétique, une manière de faire dont le raffinement consiste à ne point s’encombrer de faux brillants, à s’exprimer en refusant de recourir à toute forme d’outrance langagière.
Prenons, par exemple, le premier poème du recueil. Il est si dépouillé qu’on risque de le lire un peu trop rapidement. Sa concision est exemplaire. Il commence par l’adverbe des contes (jadis), mettant ainsi à distance cela dont le recueil nous rapprochera progressivement, à travers une suite de poèmes coulant de la même eau, tranquillement, sans débordements jamais, et toujours aussi efficaces dans ce que jusqu’à la mer ils charriront de sens. Ce sens est si bien servi, qu’on le dirait porté par une prose transparente.
jadis la vie parlait au masculin
l’espace pour les femmes et les enfants glissait
dans l’ombre du maître
Voilà, pourrait-on croire, qu’on entreprend de nous donner à nouveau une leçon féministe. Et si l’on rayait ce méchant mot de « leçon », avec tout ce qu’il comprend de refus d’entendre, lorsqu’on s’en fait un bouclier afin de se prémunir contre toute forme de réflexions, de remises en question, adressées à nous à travers un discours politique, ici féministe ? Si, plutôt que de se boucher les oreilles, on les ouvrait bien grandes, alors nous pourrions entendre retentir les coups de feu et saisir à nouveau dans toute son ampleur l’horreur de la tragédie. Car c’est bien à la réactualisation propre à la réminiscence active que nous convie la poète. Elle remue « la cendre / sur cette histoire de feu de sang », sur le drame que fut en date du 6 décembre 1989 la tuerie de l’École polytechnique de Montréal.
Deux autres poèmes aussi brefs poursuivent le récit qu’entamait le « jadis » initial. En très peu de mots, voici embrassée l’histoire des femmes depuis « jadis » jusqu’à nos jours. Tant de délicatesse dans la formulation, dans l’ellipse, encore une fois opère à merveille. Il n’en faut pas davantage. Il y eut ce que la poète appelle « oubli profond / ou vide / volontaire », puis « des voix résistantes / ont surgi // avenir / chemins / cœurs // petit à petit / se sont ouverts ».
Dans un recueil qui avec tant de compassion donne une place prépondérante au rayonnement tragique de l’histoire des femmes, on ne sera pas surpris de bientôt découvrir la mansuétude bienveillante dont témoigne la poète à l’endroit de celui qu’elle désigne tout simplement en ces termes : « le suspect ». Elle ne craint pas de jeter un regard lumineux dans les tréfonds de la conscience toute en lambeaux de ce pauvre malheureux. Elle nous le fait voir en proie à « ses étranges démons // le cœur démoli / ombre de lui-même ». Dans un lyrisme retenu, mais oh ! combien efficace, elle invoque les Mers, le Ciel, le Feu et la Terre, (les majuscules ne sont pas de moi), les prie d’intervenir : « Terre / amène-le / à s’extirper de la boue ».
Ce suspect, il serait difficile de l’identifier clairement, en le réduisant à l’auteur des crimes de l’École polytechnique. En utilisant le temps présent, la poète l’englobe dans une actualité continue outrepassant le geste du « suspect » et ne traduisant pas que ses répercussions dans nos mémoires. À dire vrai, France Boucher souligne au passage la répétition de cette histoire, les suites sempiternelles dont ce drame était lui-même la perpétuation. Sur ce lourd héritage, la poète cependant ne s’appesantit pas. Son discours est tout en évocation, il est ouvert sur l’avenir, œuvre à un élargissement du vivant, propose, et ce sont les tout derniers vers du recueil : un « abandon joyeux / à ces éclats de vie ».
Éclats de vie tant que l’on voudra, il n’en demeure pas moins qu’avant d’atteindre la lumière de l’estuaire où les eaux du poème iront finalement se baigner, la poète aura pris le temps de s’arrêter pieusement afin de contempler et célébrer la vie de ces femmes, quatorze reines, fauchées comme on dit dans la fleur de l’âge. Elle leur offre de très beaux poèmes.
je ne sais plus sauf avoir chanté pour vous ce soir-là Fauré ou Fanny Mendelssohn
à sa manière chacun portait son émoi
un souffle unique poli concentré fondait colères et voyelles en hymne à la vie
France Boucher s’attarde aussi à révéler la spécificité des champs que ces jeunes femmes s’apprêtaient à explorer. Elle se montre soucieuse d’en dresser quasiment l’inventaire.
éprises de lumière vous explorez l’archipel du génie îles aérospatiales
biophotoniques et autres orbites où se cache votre art
Ou encore :
à l’entrée des ponts le long des artères vous calibrez les nuances
la texture des fluides les nœuds de l’onde nerveuse
Hommage aux disparues, hommage à ceux et celles qui ont salué leur triste destin en marquant à travers le pays, de Montréal à Vancouver, les paysages de nos villes par leurs œuvres artistiques, telle cette Nef pour les quatorze reines, réalisée par Rose-Marie Goulet, que l’on peut admirer à la Place du 6-décembre-1989, à Montréal, le recueil Nef de pierre célèbre aussi la mémoire de Gertrude LeMoyne. Une note à la fin de l’ouvrage indique que cette dernière « compte parmi les pionnières de notre paysage littéraire. » France Boucher a inséré dans quelques-uns de ses poèmes des vers qu’elle a extraits du recueil de Gertrude Lemoyne intitulé Factures acquittées.
Comme je l’ai indiqué au tout début de cette recension, le premier mot du premier poème de Nef de pierre est « jadis ». Dans la dernière section de ce recueil qui en compte cinq, le mot d’ouverture est « dorénavant ». Un chemin a été parcouru par la poète, ses lecteurs et lectrices, par le « suspect » et ses victimes. On peut se croire, avec lui et elles, avec les lecteurs et lectrices, libéré de « La cage du temps » (titre de la première section) et engagé désormais (dorénavant) sur « Le chemin qui marche » (titre de la section finale). Ce chemin, c’est le fleuve, le fleuve libérateur qu’est, mythe toujours fondateur, notre grand fleuve Saint-Laurent. Après un bref arrêt à Trois-Rivières, puis à l’Île-aux-Grues, où sous l’égide de Riopelle « les pensées voltigent / au-dessus des flots », on se trouvera enfin aux Îles-de-la-Madeleine. Tout au long de notre parcours, il aura été possible de
La littérature, la poésie surtout, se rencontre un peu partout, d’abord chez soi dans le confort du foyer, à la clarté des lampes, lisant dans un fauteuil, sous le regard approbateur des livres de notre bibliothèque, et aussi dans un lit — n’oublions pas le mot de Breton, « La poésie se fait dans un lit comme l’amour. Ses draps défaits sont l’aurore des choses. » La poésie se rencontre au sommet de la plus haute tour ainsi que dans les bas-fonds les plus reculés. Des poètes diffusent leurs poèmes sur les réseaux sociaux, les lisent et en discutent. On récite et lit des poèmes dans les salons, les lancements, les restaurants, chez les libraires, dans les salles de cours, en classe maternelle, à l’école primaire, au secondaire, dans les collèges, les universités,
mais aussi dans la rue et dans les bars bien entendu.
c’t une fille qui écrit des poèmes d’amour sur les miroirs dans les toilettes de la gare centrale
c’t une fille qui rentre dans un bar où il y a une lecture de poésie
La poésie se fait aussi entendre à la radio. L’autre jour, à la radio d’État, l’animatrice Émilie Perreault accueillait la poète Marjolaine Beauchamp. La chroniqueuse invitée proposa un billet sur l’itinérance. L’itinérance, ça se passe dans la rue. En soi, ce n’est pas très poétique. Lorsqu’une poète en parle en connaissance de cause, avec son cœur, avec amour, c’est peut-être moins à la poésie que l’on se montre alors sensible qu’aux valeurs dont il lui arrive d’être porteuse. Marjolaine Beauchamp parlait de l’itinérance en connaissance de cause, puisqu’elle évoquait le parcours de son frère, lui-même itinérant. Les mots de la poète étaient collés à la réalité qu’elle dépeignait, qu’elle déplorait. C’étaient des mots ordinaires, non pas les mots savants de la distanciation critique et analytique dont se servent les spécialistes de la question, non pas des mots froids et cliniques, mais des mots saignants, des mots pris in situ, dans la rue qui les fait naître et où dort, même en hiver, son petit frère. La chronique de la poète était touchante, troublante et dérangeante. Ce qu’elle racontait était émouvant, profondément humain. À dire vrai, c’était ce que très souvent la poésie n’est pas.
C’était sur le plan littéraire le « dire vrai » dont se réclament certains poètes. Dans une langue populaire, il s’agit pour eux de « parler vrai », de parler vraiment à du vrai monde. Ils tiennent à se situer sur le terrain de l’oralité. Le poème qu’ils ont pu faire dans un lit, comme l’amour, couché d’abord sur le papier, le poème se met alors debout, et devant un micro le poète ou la poète le font passer du silence à la parole. Il y a là un geste éminemment politique.
Patrice Desbiens n’est sans doute pas un slameur, mais assurément, comme dit la chanson, il a un cœur de rocker. Son dernier recueil nous apprend, si on ne le savait pas, que tout comme Jean Narrache, poète populaire d’une autre époque, il en a lui aussi pas mal arraché. En tout cas, autobiographique ou non, à prendre ou non au pied de la lettre, le premier poème du recueil nous met en présence d’un bébé naissant, déposé « sur les marches / de l’église ». On part de rien, de l’abandon, pour aboutir à quoi ? Saint-Denys Garneau dans l’exergue semble répondre à cette question. À la fin, on retourne au rien du départ. La grande nuit nous attend.
Quand on est réduit à ses os Assis sur ses os couché en ses os avec la nuit devant soi
La poésie de la rue est souvent marquée par l’indigence. Certains pour écrire leurs vers recourent au registre populaire, ils voudraient faire autrement qu’ils n’en auraient peut-être pas les moyens.
je ne sais pas épeler les mots grammaire ni orthographe
je mâche mes mots
je
les colle sous mon pupitre avec les gommes d’élèves morts
On entend ici un aveu de quasi-analphabétisme, d’incurie langagière. À travers un souvenir qui a la vie longue, le poète se représente sous les traits d’un cancre éternel. Tout est pauvre dans son univers comme en témoignent de nombreux poèmes, dont l’habile allégorie de la vieillesse que voici.
LES VIEUX BAZOUS
ses vieilles blessures l’empêchent de tomber en morceaux
de décembre à décembre de décombre en décombres ses vieilles sutures le tiennent ensemble comme ces vieux bazous qu’on voit sur des blocs sous une toile sous la pluie dans les cours d’en arrière quand on passe en train Même les amours sont pauvres.
LES AMOUREUX PAUVRES
tout nu dans rue
on se tient la main et
garde l’autre pour demain
La langue, j’y reviens, est une langue de pauvre. Jean Narrache, de son vrai nom, Émile Coderre, détenait une licence en pharmacie de l’Université de Montréal. Il était proche du milieu ouvrier, sensible à la cause des chômeurs. Pour témoigner de leur misère, il eut recours à leur parler populaire. Dans le civil, son statut était élevé, sa langue de tous les jours était sans doute châtiée ; au plan littéraire, il parlait cependant comme un charretier.
J’pral’ pour parler …, j’parl’ franc et cru, Parc’que moi, j’parl’ pas pour rien dire
On le voit, ce n’est pas d’hier qu’on revendique une parole authentique, telle qu’incarnée dans le langage populaire, une parole vouée à dire vrai. On laisse l’artifice et l’éloquence aux poètes des cénacles, aux poètes des élites, aux parnassiens que la forme seule préoccupe, à Paul Morin et à son Paon d’émail.
En revanche, les raffinés, du haut de leur pinacle, voient tomber très bas ceux qu’ils accusent de pratiquer une poésie de bas étage. Patrice Desbiens ne se gêne pas pour se moquer de ceux qu’il trouve sans doute pédants. Prenons le savoureux petit poème suivant.
VERLAINE
Verlaine c’est
facile
dit-elle sous un ciel bleu comme un beau cinq piasses neuf
et
tout le monde sait qu’elle n’ira pas visiter Verlaine à l’hôpital et
encore moins en prison
Cette accusation de facilité, le poète a dû l’entendre déjà. Et pour reprendre ses mots, mais sans y croire le moindrement, je le plagie : Desbiens / c’est // facile.
Eh bien ! Non, pas vraiment. Et je laisse à d’autres, plus savants, le soin de démontrer que Desbiens est en réalité un poète fort savant ; qu’il ait appris la poésie dans les bars plutôt que sur les bancs d’école, cela je l’ignore et ne m’en soucie guère ; ce que je sais cependant, c’est que le bonhomme a du métier, son vers est parfaitement mesuré, sa rythmique est sûre ; son phrasé, pour simple qu’il soit, n’en demeure pas moins un phrasé adapté à la forme versifiée.
Facile ? Oui, peut-être, un peu. Par endroits, en effet, on perçoit aisément les rouages du poème, on voit fonctionner sa mécanique rudimentaire (elle l’est dans la mesure où forcément et tout naturellement elle épouse le parler populaire). On voit aussi venir certains jeux de mots, mais tout cela est bon enfant, faut-il le souligner ? La facilité est ici consentie, appelée, car le poète laisse les mots accomplir leur besogne ; il est leur complice, il veut les voir s’associer librement les uns aux autres. Comme disait le très cérébral Mallarmé : il leur cède l’initiative. De Desbiens, ce que je retiens, je dirais comme une leçon de poésie, c’est beaucoup moins l’apparente facilité qu’une incontestable et formidable liberté.
Du reste, la facilité, ce n’est pas toujours facile ; pour certains ce l’est peut-être beaucoup moins que la difficulté. Comme le dit Boileau, on rencontre chez les poètes des « esprits dont les sombres pensées / Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ». Ils voudraient en vain aérer leurs poèmes. Cela s’avère impossible ou presque. Le coupage des cheveux en quatre fait partie de leur nature. Ils ont tendance à tout compliquer. Faire simple pour eux n’a rien d’évident. Du reste, ils ont le souci du détail, de la ratiocination poétique. Il eut sans doute été impossible à Saint-John Perse d’écrire une chanson aussi simple qu’À la claire fontaine. Amers est un immense et majestueux poème. Le poète aurait difficilement pu renoncer à un si formidable chantier. Il élaborait des œuvres complexes. Dire : « Saint-John Perse / c’est // facile » ne viendrait à l’idée de personne. En vertu de leur immensité, on met au sommet de la hiérarchie des œuvres de grande envergure. On déconsidère par le fait même des œuvres dites mineures. Et pourtant !
J’ai appris récemment que depuis sa parution Fa que a fait l’objet de plusieurs réimpressions. Ce n’est pas banal. Le poète est populaire. Il n’a pas besoin de moi pour faire savoir partout à la ronde que son livre existe. Moi, par contre, j’ai ressenti le besoin de lire son livre. Le titre du recueil, je l’avoue, ne me disait rien. Réflexe de snob, très certainement, de puriste. Je l’assume, je le confesse. Je revendique toutefois ce mea culpa. C’est que j’avais oublié qu’on n’a pas lu un livre tant qu’on ne l’a pas lu. Desbiens m’a fait m’en ressouvenir. Le plaisir que j’ai eu à lire son recueil s’est vu, on l’aura compris, accompagné d’une leçon. Je le répète : on n’a pas lu un livre tant qu’on ne l’a pas lu. C’est une lapalissade ; elle dit une vérité semblable à celle du proverbe qui veut que l’habit ne fasse pas le moine. Nous sommes souvent trop prompts à juger ce que nous ne connaissons pas. Nos préjugés nous privent d’entreprendre des lectures qui pourtant pourraient nous ouvrir de nouveaux horizons.
Fa que offre ce que de nombreux chefs-d’œuvre n’offrent pas toujours. Dans son ironique fantaisie, dans sa tendre dérision, toute brutale et crue qu’elle soit, la poésie de Desbiens accomplit le miracle tout simple d’une parole qui va droit au but, et qui touche sa cible, le cœur. Le regard que porte le poète sur notre pauvre humanité est empreint de compassion. Ce n’est pas lui qui couvrirait de mépris un malheureux itinérant.
On se souvient de Paul Valéry, de son « Cimetière marin ». Ce long poème contient des vers qui sont parmi les plus beaux de la langue française. Leur énigmatique beauté parvient encore à séduire quantité de lecteurs, dont je suis. Le poète avait été l’émule de Stéphane Mallarmé, poète fréquemment accusé d’hermétisme. C’est avec délices qu’il en avait subi l’influence. À son tour, il était devenu le mentor des nouvelles générations. Durant quelques années, le jeune André Breton l’avait assidûment fréquenté, avait été profondément marqué par ses œuvres et sa pensée ; puis, Breton avait rompu avec le maître afin de prolonger jusque dans le surréalisme naissant les courants qu’en amont Rimbaud et Lautréamont avaient fortement alimentés. La poésie se libérait alors de plus en plus du joug que faisait porter sur elle l’obligation de rimer absolument à quelque chose.
Paul Valéry s’est maintes fois expliqué au sujet de la signification et de l’interprétation des œuvres littéraires et principalement poétiques. Selon lui, « il n’y a pas de vrai sens d’un texte. Pas d’autorité de l’auteur. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise et selon ses moyens : il n’est pas sûr que le constructeur en use mieux qu’un autre. » Cela se trouve dans Variété, dans le texte intitulé « Mémoires du poète ».
Toujours sur la question de la signification des poèmes, on se souviendra de la position de Breton qui affirmait de manière péremptoire qu’il n’y a pas lieu de s’interroger sur les intentions que peut avoir un poète lorsqu’il produit un poème : « Ce que Saint-Pol-Roux a voulu dire, soyez certain qu’il l’a dit. »
Tout cela est bien beau, pensera-t-on, mais en quoi cela concerne-t-il l’ouvrage de Tristan Malavoy ? C’est que, ma foi, il y a chez ce poète un fort beau mélange de la maîtrise du langage à la Valéry — c’est son côté fête de l’intellect — et du surréalisme dans ses eaux les plus vives — une certaine faillite de l’intellect se rencontre également chez Malavoy, l’intellect étant dans ses poèmes quelque peu relégué dans l’ombre, et ce, à la faveur de ce que la nuit en viendra à déposer dans ses mains. Ce cadeau empoisonné que lui fera la nuit, parfois il cherchera à le décrypter, parfois il préférera plonger son regard dans les « images d’un trou noir supermassif » et il attendra patiemment « devant l’écran, comme on guette l’aube, plutôt que de relire les décombres de [la] nuit. » Il y a chez Malavoy, me semble-t-il, une double posture : elle consiste en un effort visant à saisir le sens évanescent de l’aventure que vivre implique et en une ouverture de l’esprit, si l’on peut dire, qui consiste à accepter de contempler sans parvenir à le décrypter le déroulement de cette grande aventure qui nous entraîne au-delà de toute forme de contrôle que l’on puisse tenter d’exercer sur elle.
Dans un autre ordre d’idées, les poèmes de Malavoy font montre d’une réelle maîtrise du langage. Dès le premier poème, mesure et précision du discours sont manifestes. Nous avons affaire non pas à de la haute voltige, encore moins à de la poudre aux yeux langagière ou à de l’éloquence, mais à une évidente qualité d’écriture, laquelle se maintient tout au long du recueil. En cela, il y a fête de l’intellect dans le sens donné à cette expression par Valéry. Or cette intelligence a également trait au propos, lequel se précise moyennant la collaboration du lecteur, c’est-à-dire son consentement à travailler le discours à son tour, à se servir à sa guise, comme le dit Valéry, de l’appareil poétique mis à sa disposition par le poète.
Prenons à titre d’exemple le premier texte du recueil.
La membrane luit dans le matin, ses nervures nouées comme ton histoire. Elle s’est détachée sans que tu t’en aperçoives. La lumière joue dedans comme dans un instrument désaccordé.
À première vue, si l’on se contente de survoler ce poème, autant dire qu’on ne sait pas trop ce qu’il peut bien signifier. Mais dès que l’on passe au poème suivant, on est en mesure de faire des liens, que dis-je ? Non pas de faire des liens, mais bien plutôt de constater que le poète file quelque chose. Il aura beau écrire plus loin que la « pensée n’a plus rien d’un fil », il n’en pense pas moins. Dans son recueil, il développe des pensées, il fait des observations, commente l’aventure dans laquelle vivre l’a plongé, le plonge et le plongera. On sera d’autant plus réceptif à ce texte liminaire que, dès avant lui, avec le titre et surtout les exergues, l’auteur aura pris soin de nous fournir des clefs.
Le premier exergue emprunte à la poète Denise Desaultels. Malavoy cite un extrait du Saut de l’ange : « Un jour la scène devint noire. Aujourd’hui j’entre / dans mes rêves, sans aucune protection contre / les mots qui aboient dans le sommeil et / s’imposent avec une implacable clarté. » (Je respecte le découpage de l’exergue, j’ignore s’il est fidèle ou non à la disposition originale du texte chez Desaultels.) Les mots de la poète éclairent à coup sûr le travail de Malavoy, sinon, évidemment, il ne les aurait pas utilisés. Force est de constater qu’ils l’éclairent en effet, puisque le recueil nous conduira dans un univers souvent proche du rêve — c’est l’aspect surréaliste du texte de Malavoy, lequel texte cependant ne peut être aucunement confondu avec la logorrhée qui parfois caractérise la poésie surréaliste, celle notamment où il est recouru à l’écriture automatique. Par ailleurs, certains passages du recueil sont à rapprocher du type d’image préconisée naguère par les surréalistes.
« La scène devint noire », écrit Desaultels, aussi noire pouvons-nous dire que la nuit apparaissant dès le titre du recueil de Malavoy. Si les mots chez ce dernier ne semblent cependant pas aboyer, nous pouvons croire qu’ils se manifestent dans le sommeil de la nuit du poète, et que ce sommeil, métaphorique peut-être, a lieu durant une nuit sans doute tout aussi métaphorique. Il est dit chez Desaultels que ces mots « s’imposent avec une implacable clarté ». Dans ce qu’il a créé, celui que Valéry appelle le « constructeur » peut saisir cette clarté. Mais il y a fort à parier que le lecteur la percevra à sa manière. C’est dire qu’entrer dans un recueil comme celui de Malavoy, c’est un peu accepter que la scène devienne noire, ne serait-ce que momentanément, et en sachant que les mots ressembleront à ceux qui « aboient dans le sommeil ». Nous serons aveuglés pendant un certain temps, mais, comme l’indique le second exergue, emprunté cette fois au Roland Giguère des Armes blanches, à tout le moins discernerons-nous quelque chose : « vois comme je te vois moi qui / pourtant ferme les yeux ».
Nous fermons les yeux, la nuit alors est noire ; viennent le rêve, ses mots, puis à la fin arrive ce constat : « je te vois », je vois du sens, je fais des liens. J’avance. Le poète avance grâce à chacun de ses poèmes. Il est engagé dans une aventure et nous, lecteurs, le sommes à sa suite : « Tu avances en terre brûlée. Ton chant se ramifie, s’encrypte. »
Le premier poème est court. Je le reproduis à nouveau. « La membrane luit dans le matin, ses nervures nouées comme ton histoire. Elle s’est détachée sans que tu t’en aperçoives. La lumière joue dedans comme dans un instrument désaccordé. » Après la nuit, où l’on ne voit rien, sinon le noir, le sens progressivement se manifeste tandis que peu à peu l’aube se précise. Il est écrit que « la membrane luit ». De quelle membrane s’agit-il ? Puisqu’avec Giguère, il a été question des yeux, on pourrait croire que le poète parle ici de la membrane de l’œil, mais rien n’est moins sûr. Est-ce bien elle, cette membrane, ou plutôt est-ce « ton histoire » qui « s’est détachée sans que tu t’en aperçoives » ? Puis, énigmatique et fortement évocatrice, cette dernière phrase : « La lumière joue dedans comme dans un instrument désaccordé. » On croirait ici décrit le symptôme d’une affection de l’œil. Et si cette membrane était à la fois celle de l’œil et celle que l’on verra dans le poème suivant, je veux parler de la peau que laissera la couleuvre derrière elle ? Et si cette peau était celle de ce « tu » auquel s’adresse le poète ? Alors, il serait question tout au long de ce recueil de son parcours, de sa trajectoire de vie, de son histoire. Ainsi, dans les dernières pages du recueil, s’étonnerait-on pas de retrouver cette couleuvre : « Au réveil il n’y a plus de murs ni de plafond, qu’un ciel agrégat où s’attardent des pourquoi. Quelle couleuvre l’a avalée ? Est-ce que c’était l’été dernier ou bien un siècle avant ? La première neige tombe sur ton piano et c’est son rire que tu entends. » Le mot « avalée » s’accorde-t-il ici avec la neige ? Je crois plutôt qu’on trouvera son antécédent dans le poème précédent. On y voit une église de craie. La couleuvre l’aura avalée.
Le lecteur croira que les poèmes de Malavoy sont terriblement complexes, il aura tort et raison à la fois. Qu’il les lise en privilégiant la fête intellectuelle ou au contraire sa faillite, autrement dit qu’il cherche à dénouer « ses nervures nouées comme ton histoire » ou qu’il s’abandonne à la féerie savoureuse d’un langage on ne peut plus onirique, faillissant alors à en saisir les arcanes, lors même qu’il serait sans doute insensé de tenter de les percer à jour, le lecteur joue ici à qui perd gagne : il gagne le plaisir en perdant le sens, il perd la dimension ludique des poèmes en gagnant sur eux un surcroît de compréhension.
Je ne veux ici entreprendre plus avant un commentaire descriptif des poèmes de Malavoy. La tâche, quoique plaisante, nous retiendrait trop longuement. Je voudrais néanmoins faire valoir qu’à mon sens chacun trouvera son intérêt dans la lecture de ce recueil. On aimera lire des poèmes qui se suivent de manière rigoureuse tout en entretenant entre eux des liens parfois ne tenant que par un fil, ténu, ou que l’on ressent ainsi, et que l’on risque parfois de ne pas même saisir. Dans le domaine du rêve, certaines réalités échappent à nos sens, à notre compréhension. Il en va de même avec les poèmes de Malavoy. À condition de les lire lentement et d’y revenir pour se les approprier et en apprécier davantage la beauté, l’on entreprendra grâce à eux une aventure moins déroutante qu’il n’y paraît de prime abord.
On lit vers la fin du recueil une phrase qui pourrait sonner comme un désaveu : « C’est un poème que tu attendais mais ce ne sont que des mots qui arrivent. » Pour ma part, je n’adresserais pas un tel reproche à Malavoy. Avec ce dernier recueil, il ne nous impose pas « des mots orgiaques et désordonnés enfilés à des hasards au cou de fée. » Son recueil a beau être déconcertant par endroits, sa matière et sa manière sont riches à souhait.
Légendes à rabais, secrets de Polichinelle et chansons perdues. Tu t’agenouilles au milieu de ce pauvre inventaire, nu et incertain de ce que la nuit déposera dans tes mains.
Dans Baisers soufflés, un recueil paru chez le même éditeur, Patrick Devaux, dont la fantaisie est savoureuse, écrit :
le poème est cet escalier de secours où les mots souvent d’urgence tentent de s’agripper aux rampes quand s’esquivent les marches
C’est avec le sourire que Patrick Devaux témoigne ici d’une périlleuse réalité. Je crois que Parme Ceriset ne désavouerait pas ses propos. On retrouve en effet dans les poèmes de celle-ci une certaine gravité, Patrick Devaux parle « d’urgence ». Son poème en forme d’escalier me paraît représentatif non pas de la manière de la poète, mais bien des enjeux qui animent son écriture et sa pensée. Ce petit poème décrit de façon condensée, si ce n’est la démarche de tout poète, en tout cas assurément celle de Parme Ceriset.
Celle-ci recourt au poème alors que les marches semblent se dérober sous nos pieds. Je dis « nos pieds » et non « ses pieds », car cette écrivaine produit une poésie qui déborde largement le cadre limité de sa seule personne, ses préoccupations englobant notre collectivité. Pour filer la métaphore, et en admettant que la quête poétique soit ascendante, que l’escalier auquel réfère Devaux soit monté plutôt que descendu, nous pouvons dire que les mots en poésie, alors que s’évanouit le sens, servent à le réanimer, à le raffermir et à donner ainsi à nos existences une certaine stabilité. Quand tout dérape, au moment où nous risquons de perdre l’équilibre, nous parvenons à nous agripper à la rampe salutaire du poème pour ne pas sombrer tout à fait dans le désespoir.
Telle est l’aventure à laquelle nous convie Parme Ceriset. Le mot « résilience » est désormais à la mode, on l’emploie à toutes les sauces. Il exprime cependant très bien l’attitude, je dirais le stoïcisme dont font montre les poèmes de Flambeaux de vie. Ce sont des poèmes de résistance. Mais contrairement à la saine ou sainte colère à laquelle on associe habituellement la résistance, on ne trouve dans le discours de Ceriset qu’apaisement et réconciliation. Les fléaux qui sévissent, les guerres où l’humanité s’entredéchire ne semblent pas faire le poids sous le voile léger de l’espérance dont les recouvre la poète. Ses combats paraissent menés en toute sérénité. Comment le dire ? Sa parole manifeste une douce victoire sur les éléments déchaînés. Cette parole transcende la souffrance.
Les quarante poèmes de Flambeaux de vie ne révolutionnent sans doute pas l’univers du poème. Ils font mieux et davantage. Ils parlent à leur lecteur. Ils s’adressent à lui en toute simplicité, dans un langage qui jamais ne laisse le sens en suspens. Et c’est justement ce sens qui donne son prix aux poèmes de Ceriset, non que leur forme ne puisse être prise en considération et susciter l’approbation et le contentement du lecteur, au contraire. Certes, dans leur solide transparence, ces poèmes, tous parfaitement maîtrisés, dont la rythmique est sûre et les images toujours justes, ces poèmes dans leur relative pondération — aucun ne suscitant une radicale incompréhension — sont des poèmes dont la qualité formelle ne laisse nullement à désirer. Mais à cette qualité de forme s’ajoute son non moins juste appariement au propos de la poète. Ce sont des poèmes qui disent quelque chose de profondément significatif. Nous parlions plus haut d’urgence et de gravité. Il se trouve que le ton de ces poèmes est tout à fait adapté à cette gravité, il va de pair avec le message transmis par la poète.
On sourcillera peut-être à l’idée que la poésie puisse transmettre des messages. Eh bien ! j’ignorais pour ma part que les poètes parlaient pour ne rien dire. Parme Ceriset serait donc une exception de plus venant s’ajouter à la myriade des poètes qui depuis au moins Homère lestent leurs discours d’une charge de sens.
Comme pour Nora Atalla, dont la poésie, notamment dans La révolte des pierres, repose fortement sur des considérations d’ordre éthique, voire politique, on ne saurait reprocher à Parme Ceriset les nobles intentions qui l’animent. Sans en avoir la solide armature ni la solennité, ses écrits dans leur philosophie font songer à ceux de l’auteur de « La mort du loup ». Dans un cas comme dans l’autre, nous avons affaire à ce que l’on appelle de bons sentiments, lesquels n’ont pas toujours bonne presse chez les littéraires. Or, il n’est pas du tout certain, quoi qu’en aient pu penser Sartre ou Jeanson, que bonne littérature et bons sentiments ne puissent aller de pair. Louise Dupré, il y a quelque temps avec Exercices de joie, n’exprimait-elle pas de manière remarquable des positions analogues à celles exprimées dans Flambeaux de vie ? Dans son ouvrage, la poète québécoise œuvre elle aussi à l’avènement d’une aube ; sa parole est celle d’une résistante qui s’exprime sans hurlements. Cette retenue fait sa force.
Résister, faire valoir ses désaccords sans vraiment crier à tue-tête, aller même au-delà de la résistance si cela est possible, voilà ce qu’entreprend la poète de Flambeaux de vie. Son attitude à dire vrai est beaucoup plus positive que négative. Ses dénonciations en viennent presque à s’effacer derrière les louanges que la poète adresse à l’harmonie du Tout auquel elle aspire. La poète ose même l’utopie :
Construisons une arche suffisamment solide pour y mettre à l’abri nos rêves les plus fous, nos utopies, nos joies, nos rires et tous les êtres que nous voulons sauver des mâchoires de l’ombre, une arche où tout ce qui compte pour nous serait préservé de la destruction … Cette arche est à jamais inaccessible mais elle donne sens à nos ténèbres.
Voilà qui manifeste, nous en conviendrons, une certaine forme de lucidité. De toute évidence, nous ne parviendrons pas à tout préserver de la destruction. Cette arche demeure donc une utopie. Malgré tout, le recueil en son entièreté, du premier au dernier vers, exprime et réaffirme la primauté de l’espoir. On peut brandir des flambeaux de vie lorsque les ténèbres s’abattent sur nous. Ces flambeaux sont divers, mais c’est sous l’égide de l’Amour que chacun illumine. La poète use de la majuscule pour parler de l’Amour : « ce qui flambe dans les ténèbres » c’est « l’Amour ultime loi ».
Les flambeaux se déclinent de diverses manières, leur matière varie. Outre celui de l’Amour, il y a le « flambeau inextinguible de l’espoir », « le flambeau de l’altruisme vrai », ainsi que celui de « la liberté [qui] sera / ton plus beau flambeau. » Notons ici au passage la présence d’un interlocuteur : (ton), nous y reviendrons.
Finalement, tel celui de Dieu, nulle part nommé dans ce recueil, si ce n’est dans la majuscule du mot « Amour », il y a le flambeau qui rayonne dans le tout dernier poème, c’est le « flambeau du soleil [qui] brille au-dessus de nos têtes, / tu le connais bien … / C’est celui de la liberté. »
Évidemment, Dieu et la liberté ne sont pas une seule et même chose. Du reste, s’il est une forme de religion dans la poésie de Parme Ceriset, elle consiste en une alliance, en une volonté d’union, une espérance de communion à venir par laquelle se trouvera enfin préservée la vie sur Terre. Dans le dernier poème du recueil, la nature est personnifiée. « La Terre respire sous les caresses du vent », dans les vallons, « on hume la clarté des jours / et dans les brumes matinales la joie sereine des / rivières, / un doux breuvage d’éternité. » On rencontre dans ces vers et partout dans le recueil une indéniable spiritualité, une manière de panthéisme peut-être.
Flambeaux de vie nous met en présence d’une voix. Cette voix s’adresse à un interlocuteur anonyme. Il s’agit du « tu » rencontré plus haut. Le poème liminaire s’intitule « Va ! ». L’exclamation contenue dans le titre exprime un mouvement, comme si la poète exerçait une poussée dans le dos de cet interlocuteur. Elle recourt dans la majorité des poèmes à l’impératif. Elle enjoint son interlocuteur à l’action. « Va, lui dit-elle, / Marche au plus profond des ténèbres / entre les branchages et les ossements ». Puis, toujours dans ce poème liminaire, elle lui conseille d’aller « aux limites de l’être / danser avec les loups noirs ». Le dernier mot du poème est le mot « espoir » : « danse au nom de l’espoir. »
On identifiera d’emblée à la poète elle-même cette voix qui exhorte. On pourra croire au départ qu’elle se dédouble dans ce « tu » auquel elle s’adresse. Puis, l’on observera que ce « tu » est suivi d’accords au masculin. Ainsi, dans le très beau poème intitulé « La figue » : « En croquant dans une figue savoureuse / tu te souviendras parfois / que tu fus chassé d’Éden … »
La voix de ces poèmes, nous pouvons croire qu’elle s’adresse en fait au lecteur, que telle une mère à son jeune enfant, comme le père dans le célèbre poème de Kipling, celle-ci indique une voie à suivre : « Sois un fragment de constellation / une pépite d’Éden, / une étincelle / de passage /, mais infiniment brûlante. » Et ailleurs : « Sois chevalier veillant sur [la] pérennité [de la Terre] ».
Qu’est-ce qu’un poème, demandions-nous ?
La poète semble répondre à cette question dans le deuxième poème de son recueil. Un poème selon elle serait un acte prenant pour cible le hasard malveillant. Le poème est un emblème de l’espoir. Tout dans la quête poétique et spirituelle de Parme Ceriset est éminemment moral. Sa douce et juste parole pose un baume sur nos blessures et nous insuffle du courage.
Flambeaux de vie est un recueil qui projette sa lumière au milieu des ténèbres.
Ce hasard malveillant, prends-le pour cible, convoque les ouragans et toutes tes forces comme lorsque tu peins des poèmes pour les jeter à la face livide du néant, et crier à coups de pinceau l’espoir, ton emblème.
Mon séjour ici s’achève. L’archer noir a froidement visé.
Avancées vers l’invisible ne commence pas avec son premier poème. Antérieurement, le poète, toujours en marche, avançait déjà sur la voie menant à l’invisible. Il en était ainsi depuis l’enfance, depuis sa première naissance, dans l’attente de l’aube.
Mais ce n’est pas tant sur un chemin que s’aventure le poète. À dire vrai, il faudrait l’imaginer immobile, entreprenant une méditation reprise chaque jour, à l’aurore, afin de saluer la naissance du jour, pour lire surtout dans sa lumière les signes avant-coureurs d’un jour à venir, plus grand, celui où le natif en lui sera enfin ravivé. Chez Ouellette, la pureté de l’enfance est retrouvée dans l’au-delà.
Comme le peintre, tel un Cézanne peignant nature morte sur nature morte, déplaçant, replaçant les fruits, les ombres et la lumière, ordonnant chaque fois sur une toile nouvelle des assemblages qui bien que différents se ressemblent, et l’on pourrait également évoquer ses Sainte-Victoire tant de fois reprises, Ouellette entreprend au quotidien une même quête artistique et spirituelle. Il le confesse dans le dialogue intérieur qui se joue dans quelques-uns de ses poèmes, le « tu » étant alors dédoublement du « je » : « Tu demeures obsédé / Par le seul travail de l’escarpement, / Par la seule trajectoire / Qui atteint l’aurore de près, / Même si tout l’être, trop souvent, / Se replie dans son affliction, / Dans une solitude qui ne se confronte / Qu’au dérisoire. »
Comme le peintre, donc, Ouellette n’a de cesse de reprendre ce qui pour lui est plus qu’une série de thèmes, lesquels représentent d’ailleurs moins ses obsessions que les figures d’une très pure idée fixe, ou plutôt d’un sentiment d’élévation spirituelle dont le faîte pour lui n’est rien moins que le ciel. D’où dans ses poèmes tant de bleu et des oiseaux qui, contrairement à ceux de Mallarmé, ne font pas méchamment des trous dans la voûte céleste, mais revivifient bien au contraire la promesse que lui adresse l’Azur.
Notre poète puise dans ses images de prédilection, de poème en poème apparaissent ses symboles, ses couleurs, évidemment le bleu et son contraire, le gris de la cendre et de la pierre, la mer, le sommet de la montagne, les abîmes au fond de la vallée. Le poète use aussi de mots propres à son propos. Lui reprochera-t-on comme à Hugo naguère de recourir à des mots aussi connotés que celui de l’infini ? On déplora qu’Hugo en abusât. Je crois pour ma part qu’à la grandeur, il sied d’être identifiée comme telle dans le recours à des mots qui souvent reviennent chez Ouellette : inabordable, inaudible, innombrable, incandescent, intemporel, inexprimable, inexplicable, impénétrable et autres indicibles.
Le poème qui suivra le premier poème du recueil et ceux qui viendront à sa suite ajouteront leur chant à la manière d’une prière, perle d’un long chapelet de lumière que le poète égrène au fil des jours : reprise, mélopée, mêmes gestes de la main traçant les mots, paroles comme autant de variations sur des thèmes récurrents comme sont récurrents les jours de nos vies, celles-ci étant faites de lumières diurnes et d’obscurités nocturnes, toujours dans l’alternance des joies et des chagrins, de l’espérance et de l’abattement.
Mon être oscille entre la joie Et l’obsession de l’abîme.
Il y a des alternances tout au long de ce recueil ; à des moments de grâce succèdent des lourdeurs de rochers ; les ronces gagnent le sentier où s’avance le poète, puis à nouveau une musique de l’âme opère en lui une transfiguration passagère. Ce sont des modulations, des changements de tonalité, mais aussi des revirements plus radicaux. Le bleu entrevu vire au gris. L’âme est envahie par de noirs sentiments, par des abattements.
On retrouvera de pareilles alternances dans d’autres recueils du poète. Elles sont évidemment à l’œuvre dans la suite qui clôt ce gros recueil. Dans Avec l’unique, le poète déplore la perte de l’épouse, puis réaffirme sa foi en leurs retrouvailles. Il évoque les moments de grandes lueurs, puis déplore le trop lourd silence qui pèse sur lui après le décès de sa compagne : « Mais dorénavant, / Comme elle demeure inabordable, / En retrait dans son silence le plus inaudible. »
Ailleurs, l’espoir renaît. Le ciel gris se dégage. Ainsi de radieuses ébauches De notre avenir se proposent malgré tout, Laissant le présent, les pensées épuisées Et tout ce qui s’assombrit, Glisser derrière.
Le poète se situe désormais à la lisière de sa vie, son aventure terrestre s’accomplit dans une relative immobilité, celle du penseur au moment de son recueillement. Aventure inscrite dans l’écoulement d’un sablier de vie, voilà ce que relate ce recueil. Il va sans dire que ses poèmes ne suivent pas un arc narratif. Nulle part, ils ne commencent ni ne s’achèvent réellement. Le parcours est sans fin, qui commença dès les premiers vagissements du poète, avant même qu’il ne soit poète, dès l’enfance. En ce sens, rien n’apparaît ici qui soit de l’ordre d’une introduction. Pas de développement non plus et rien surtout qui sera proposé à titre de conclusion, sur le mode artificiel de la résolution d’une démonstration esthétique et littéraire, le poète ne se souciant guère de la composition de l’ensemble, de la création d’effets spéciaux, de rebondissements dans l’ordre de l’idée, de mise en scène du sentiment.
Il préfère le naturel d’un discours tenu au plus près de ses états d’âme, de sorte que nous avons affaire ici à un journal poétique fort personnel, quoique l’anecdote y soit rare, voire plutôt absente, le poète ne consignant pas son ordinaire, son train-train de vie quotidienne. C’est, je le rappelle, une poésie d’introspection par laquelle le poète contemple les signes annonciateurs de la présence à laquelle son âme aspire. Les avancées se produisent au quotidien, chaque jour nouveau donnant lieu au renouvellement du pacte qui le lie à l’invisible, reprenant la postulation de la veille et veillant à ce que le feu qui brûle en lui ne s’éteigne pas avant que le poète n’atteigne le terme de son existence.
Les recueils de Fernand Ouellette, pour la plupart, ont une composition organique en harmonie avec les mouvements mêmes de l’esprit du poète. Bien que les poèmes ne soient pas datés, on peut facilement inférer que leur suite emprunte à la succession des jours tels que vécus par le poète. L’auteur de Journal dénoué a muri journalièrement à travers ses lectures et ses écritures. Bien évidemment, il a vécu, il a entretenu avec les autres des rapports, affectifs avec les siens, ses proches et ses amis. Nombreux sont-ils ceux et celles à qui il dédie ses poèmes, ce qui très certainement atteste d’une vie où importent les relations avec autrui. Bref, il a vécu et pas toujours en solitaire. Or sa vie intérieure, elle, c’est par le poème et bien entendu la prière qu’elle a pu se manifester. Mais nous, lecteurs, avons accès pour retracer le parcours de la vie intérieure du poète qu’à ses écrits, ses prières demeurant personnelles, étant de l’ordre du privé.
Le matériau poétique est abondant. Fernand Ouellette n’est pas un écrivain parcimonieux. Jamais l’inspiration ne semble lui avoir fait défaut. On peut l’imaginer, alors qu’il rédigeait Avancées vers l’invisible, s’installant à sa table de travail et produisant ses poèmes comme à main levée, laissant parler et monter en lui une parole poétique venue plutôt aisément, tout naturellement, au fil de la plume, non point prose de diariste, mais poésie de l’intime exprimant le plus simplement du monde ses aspirations et ses dépossessions.
Avancées vers l’invisible, composé donc en suivant de près le parcours du poète, paroles détachées de son être au fur et à mesure qu’il avance plus à fond dans sa quête, est suivi de L’Absent, brève suite de poèmes consacrée à Jean, son fils décédé en mars 2004. Ces derniers poèmes ont fait l’objet d’une première publication en 2010 aux Éditions du Passage. Le fort volume de poèmes constitué par Avancées vers l’invisible et L’Absent s’achève avec le premier des trois tombeaux que Fernand Ouellette aura consacré à la mémoire de son épouse, Lisette Corbeil. Avec l’unique contient des poèmes probablement écrits après la rédaction de la grande majorité des poèmes contenus dans Avancées vers l’invisible. Suivront deux autres ouvrages dédiés à l’épouse en allée. D’abord le magnifique Où tu n’es plus, je ne suis nulle part, paru au Noroît en 2017, puis, le non moins magnifique Vers l’embellie publié aux Éditions de la Grenouillère à l’hiver 2023. J’aimerais montrer les liens unissant ces trois derniers ouvrages, montrer qu’ils entretiennent des liens fort étroits avec L’Absent et les poèmes de Avancées vers l’invisible. Dans le cadre de cette présentation sommaire, je devrai cependant m’en tenir aux grandes lignes, remettant à plus tard une étude plus étoffée.
Je dis « étude », c’est que l’œuvre de Fernand Ouellette, si elle peut faire l’objet de commentaires et de recensions diverses, appelle néanmoins au-delà de la simple lecture une étude plus approfondie. Ce n’est pas qu’il faille nécessairement y débroussailler un parcours encombré de poèmes obscurs. Au contraire, les poèmes de l’auteur sont pour la plupart limpides et accessibles ; cependant, leur richesse est telle qu’on gagne à les lire très attentivement, lentement, studieusement et je dirais humblement, c’est-à-dire en s’arrêtant longuement à chacun de manière à laisser monter en nous sa source vive. Ainsi, et de cette manière uniquement, les poèmes parviennent à l’emporter sur les résistances que certains lecteurs pourraient leur opposer en raison d’orientations ou d’absence d’orientations spirituelles opposées aux formes de spiritualité chères à l’auteur.
Un autre phénomène peut nuire à la lecture de ce recueil. C’est qu’il a été entrepris davantage pour être écrit que pour être lu, le poète n’ayant eu que moyennement le souci de fabriquer un objet destiné à la consommation. Il n’a de toute évidence pas suivi, s’il en existe un, le parfait petit manuel de la création poétique montrant comment aménager dans un recueil un itinéraire poétique convivial, indiquant comment créer, à la manière du prêt-à-porter vestimentaire, du prêt-à-lire très facilement par le premier lecteur venu. Non, j’insiste, bien que les poèmes actuels de Ouellette soient généralement plutôt accessibles, et en raison de la compréhension quasi immédiate qui en résulte, étant donné leur très grand nombre, je crains que les lecteurs les lisent trop rapidement, qu’ils ne prennent pas le temps de les méditer profondément, alors que ces poèmes sont justement le fruit d’une ample et profonde méditation. Ainsi, il se pourrait qu’on lise sans vraiment lire et qu’on ne soit pas attentif à ce que chaque poème apporte, ne percevant superficiellement en chacun que ce qui le rapproche des autres poèmes du recueil, et croyant alors que l’auteur se répète.
Oui, forcément, le même homme, depuis la position de qui se tient désormais face aux portes de la mort, pour ne pas dire de la vie éternelle, forcément, comme avec les pommes de Cézanne, comme avec les nymphéas de Monet, les choses ne semblent pas bouger, le lecteur ne passe pas rapidement d’un univers à un autre, d’autant que le style du poète possède une réelle unité. Mon avis est qu’il convient de lire la poésie de Ouellette comme elle a été écrite, c’est-à-dire en lisant un poème par jour, ou trois ou quatre, guère davantage.
Je dois revenir sur la question de la foi. Je crois qu’il y a deux grandes périodes dans l’œuvre poétique de Ouellette. La première prend fin avec la parution de Je serai l’Amour, ouvrage dans lequel le poète entreprend de cheminer dans le sillage de Thérèse de Lisieux. Après l’illumination relatée dans Le danger du divin le poète semble s’engager sur une voie nouvelle. Il se voue entièrement à l’écriture d’essais portant sur la question religieuse. Lorsqu’il effectue un retour à la poésie avec L’inoubliable en 2005, j’ai l’impression que ses nouvelles œuvres poétiques diffèrent alors sensiblement de celles qu’il écrivait avant le tournant du siècle. Le style a subi des transformations et la foi désormais sous-tend l’entièreté de la démarche du poète. Cela reste à voir.
Une chose est certaine, et sur ce point je me permets d’insister, pour ostensible qu’elle soit désormais dans ses poèmes, notamment dans ceux d’Avancées vers l’invisible, jamais la foi n’apparaît-elle de façon ostentatoire dans la poésie de Ouellette. Je l’ai dit, je le répète, nul prosélytisme ne se rencontre dans ses vers, sinon tamisé, indirectement infusé dans le discours, dans la mesure où c’est de la foi que procèdent chez lui la vie et le poème, le poème étant l’instrument grâce auquel le poète ressent et exprime la présence du divin et parfois son relatif effacement.
Le parcours du poète est sans fin, du moins sans autre fin que celle que lui assignera éventuellement la mort. Chez lui, la mort se présente sous deux aspects nettement distincts. Elle est à la fois crainte et désirée. Crainte, elle nous a arraché des êtres chers et le fera derechef ; crainte, puisque pour chaque individu, elle se manifeste avant que ne s’abatte la faux, avant que ne tombe le couperet. Ce premier visage de la mort plaque sur le vivant son masque mortuaire bien avant qu’il ne s’éteigne. Mais par-delà la vie de fantôme que la mort impose au poète de son vivant, la seconde mort donne à ce que plusieurs redoutaient n’être que dur néant un nouveau visage, une nouvelle vie. Tel est le sens du parcours ; le poète est en marche, il s’avance dans la direction de l’invisible, dont l’embellie est en quelque sorte le porche, la porte d’entrée que préfigure dans le réel ce qui a nom justement d’embellie, l’embellie étant hissée au niveau du symbole dans le recueil Avancées vers l’invisible ainsi que dans les recueils qui suivront, sans doute également dans les précédents.
J’imaginais plus haut le poète jour après jour attablé à sa table. Écrivant ce volumineux recueil fait de poèmes qui, tous, à l’exception d’un seul tiennent sur une page.
Une page. Autrement dit, un moment de méditation.
L’écriture chez Fernand Ouellette tient du rituel. À sa table, le poète célèbre par la parole une manière d’eucharistie poétique, il communie avec ses morts, avec l’idée de sa propre mort également. Il formule et reformule dans le bréviaire qu’il improvise une profession de foi à l’endroit de l’invisible. Ses poèmes pour autant ne sont pas des prières, et du reste, dans sa démarche éminemment poétique et spirituelle, il n’occulte jamais la part maudite qui en lui freine ses élans spirituels en interposant au cœur de ses méditations les troublantes résurgences de ce qui hante sa conscience. Ainsi lisons-nous dans L’Absent les vers suivants.
En moi, tant d’ascensions vaines, De défaillances Sur les flancs des heures. Tout ce qui ne m’a pas permis De rester dépouillé, exultant À la lisière de l’aurore. Ou ce qui m’a distrait, éloigné De L’apothéose prochaine.
Lorsque j’ai entrepris la lecture de Avancées vers l’invisible j’étais curieux de découvrir ce que le poète avait écrit en amont de ses deux derniers recueils. Il me semblait que Vers l’embellie ne pouvait être que le sommet de son œuvre, ce qu’est peut-être effectivement ce recueil, mais je désirais mettre à l’épreuve ce jugement sans doute précipité. J’avais lu et relu à quelques reprises Où tu n’es plus, je ne suis nulle part, et relu Journal dénoué et d’autres ouvrages essayistiques de l’auteur, mais saisi par ce qui unit très fortement les deux derniers recueils (ils sont tous deux des tombeaux célébrant la mémoire de Lisette Corbeil), je désirais voir jusqu’où, en reculant dans l’œuvre du poète, je trouverais des constantes. J’avais également dessein de découvrir si existait réellement dans cette production poétique un pivot, si les différences étaient marquées entre les poèmes d’avant et ceux d’après la nuit de la Pentecôte lors de laquelle le poète a été, ce ne sont peut-être pas les mots qu’il emploie, foudroyé par la grâce. Dans Le danger du divin, il relate les circonstances dans lesquelles s’est produite cette nuit d’illumination. Avant elle, Ouellette était un poète chrétien ; après, il est devenu, c’est lui qui le dit dans cet ouvrage, « un chrétien poète ». Or, me demandais-je, des différences substantielles apparaîtront-elles réellement entre les productions d’avant et celles d’après ? Je ne saurais pour l’instant me prononcer sur ce point. Par contre, des différences peuvent être facilement observées entre les derniers ouvrages du poète. Elles tiennent, je crois, à la situation du poète.
Quand il entame la rédaction de Avancées vers l’invisible, son fils Jean est mort depuis déjà une bonne dizaine d’années. Même si Jean est évoqué à quelques reprises dans le recueil, le deuil est accompli. Ç’aura été dans L’Absent, publié en 2010, soit cinq ans avant la parution de Avancées vers l’invisible que les poèmes les plus poignants auront été publiés, et sans doute auront-ils été rédigés dans le vif du chagrin, soit dans les jours et les semaines qui suivirent le décès de Jean. Je rappelle que L’Absent figure à la fin de Avancées vers l’invisible et qu’il est immédiatement suivi de Avec l’unique.
Dans cette dernière suite, le poète écrit également in situ, au cœur même de la souffrance qu’il ressent. Les poèmes qu’il écrit constituent une sorte de biographie. Sans toutefois en faire un récit exhaustif, le poète aborde les grands moments intérieurs de la vie de son épouse, dresse un portrait de son univers psychique et moral. Lisette qui vient de mourir est encore présente. Tout comme dans Avancées vers l’invisible, où le poète se postait en position d’attente, fixant dans le ciel l’ouverture espérée, il réaffirme sa croyance, son espérance à l’endroit de l’ouverture qui fera ultérieurement l’objet de Vers l’embellie, ouverture qui est, il va sans dire, à l’œuvre également dans les recueils précédents.
Dans Avec l’unique, Lisette est donc encore proche, et le poète tente de reconstituer sa présence en rassemblant moins des souvenirs qu’en dévoilant certains traits de sa personnalité, n’oblitérant pas les nœuds présents dans son histoire, notamment ceux d’une enfance difficile : elle « cultivait en secret ses larmes, / Tellement on l’avait lacérée … / Son passé échappait à tes mots … » Les beaux moments sont aussi évoqués, le poète parle des « sourires qu’alentour d’elle / Elle avait l’art de diffuser. »
Dans cette suite, le poète brosse davantage le portrait de celle qu’il appelle l’unique ou son absente que dans les deux recueils qu’il lui consacrera par après. Il évoque les luttes qu’elle menait « à forces inégales » contre ses tourments, ses blessures : « Elle n’avait jamais trouvé de riposte / À ce qui se ruait à travers elle / En la consumant. »
Les recueils suivants nous montreront un poète de plus en plus livré à l’abandon. Lisette sera encore présente, mais la solitude plus radicale dans laquelle sera plongé le poète feront subir au visage de l’unique un certain effacement, le poète parlera des photographies d’elle gagnées par un certain brouillard.
Par ailleurs, dans Vers l’embellie, la plume du poète ne pèsera pas lourd sur le papier, elle l’effleurera. Il en résultera des poèmes très épurés, avec comme en arrière-fond la présence rarifiée de Lisette. Toutefois, et cela est remarquable, jamais la pensée des retrouvailles ne sera totalement éclipsée par le désespoir du poète. Il reformulera à nouveau un sentiment exprimé dans Avec l’unique. Je juge important de le mentionner. Dans l’invisible, ce sera désormais non pas Dieu lui-même que le poète voudra rencontrer, mais bien plutôt son épouse. Il souhaitera la retrouver.
Sans elle, là-haut, Dans l’attente de ma venue, Montant, je me serais trompé de paradis, De présent espéré, de félicité.
Je m’en voudrais de ne pas souligner que du vivant de son épouse, Fernand Ouellette lui avait dédié un poème qui se trouve dans Avancées vers l’invisible. Ce poème, l’un des très nombreux plus beaux poèmes de Ouellette, s’intitule « Retrouvailles ». Il se termine ainsi.
Mais, après les pleurs, après le silence, Un étincellement innommable va nous diriger, Graver la voie au milieu de l’étoile Pour nos retrouvailles ardentes, À jamais.
Au moment où paraissait Choix de poèmes (1955-1997), Fernand Ouellette était depuis très longtemps considéré comme l’un de nos écrivains majeurs. Il avait publié plus d’une quarantaine d’ouvrages. Il était âgé de soixante-dix ans. Son œuvre eût pu être complète. Elle comptait de nombreux recueils de poèmes, des essais marquants et trois romans dont un lui avait valu d’être le lauréat du Prix du Gouverneur général. Cette distinction, ce prix prestigieux, avait également couronné Les heures, sans doute à ce jour le plus célèbre de ses recueils. On se souviendra, par ailleurs, qu’en 1970, l’auteur avait, pour des raisons politiques, refusé ce prix décerné alors pour ses essais rassemblés dans Les actes retrouvés. Bref, l’œuvre maintes fois primée était considérable. L’anthologie qui en 2,000 paraissait chez Fides était cependant loin de constituer le chant du cygne du poète. Si son œuvre pouvait paraître achevée, une quinzaine d’autres ouvrages allait par la suite lui conférer le caractère monumental qu’on lui connaît aujourd’hui, alors que paraît Vers l’embellie, un recueil où une fois de plus le poète offre le meilleur de lui-même.
Il est tentant de rouvrir aujourd’hui cette première anthologie afin de renouer bien entendu avec l’univers poétique plus ancien de l’auteur, mais aussi pour tenter de découvrir les relations, que l’on devine plus ou moins étroites et nombreuses, qu’elle entretient avec ses poèmes plus récents, notamment avec ceux de Vers l’embellie, non qu’on y chercherait ou trouverait des clefs de lecture, Vers l’embellie n’en nécessitant aucune tant son propos est clair. Or, dans une œuvre si riche et si diverse, où se rencontrent poèmes, essais et même biographies, surprenamment rien ne s’emmêle. Tout concourt plutôt, non pas à ériger une colossale architecture, admirable en vertu du seul sens esthétique qui aurait présidé à son élaboration, mais, concourt, dis-je, à manifester et rendre possible une démarche existentielle, voire spirituelle.
Le mot démarche est ici important. Les premiers mots de la présentation de l’anthologie soulignent le caractère continu de l’œuvre poétique de Fernand Ouellette. Ils sont de Georges Leroux : « Toute œuvre est un itinéraire. » De manière fort éclairée, le préfacier souligne le parcours du poète. Une anthologie peut-elle restituer ce parcours ? Une, parmi tant d’autres possibles, elle repose sur des choix, des sélections, des éliminations de textes. Quand bien même l’auteur assumerait pleinement la sorte d’élagage que nécessite une anthologie, la décision qui lui est inhérente de privilégier tel ensemble plutôt que tel autre, ne modifie-t-elle pas, ne fausse-t-elle pas la perception du véritable parcours accompli par le poète, à supposer que sa vérité soit accessible même à ses yeux ? Ces questions, Leroux ne se les pose peut-être pas, du moins pas en ces termes. Mais il fait valoir qu’il faut « travailler à dépasser l’anthologie pour retrouver l’œuvre, et cette lecture ne peut se faire que sur l’itinéraire long d’une écriture complètement déployée, entièrement dénouée. » Il ajoute : « Parce que ce livre n’est pas un recueil, son unité est instable et pourrait se recomposer d’un trait. Et pourtant l’œuvre entière s’y offre dans son absolue présence et toutes les questions se répercutent à chaque page. »
Georges Leroux ne savait sans doute pas si bien dire. En effet, mon intuition est que cette anthologie entretient également des liens avec l’œuvre qui était à venir et qu’elle résonne, entre autres recueils, avec Vers l’embellie, comme si dans les premières étapes du parcours s’annonçait le reste de la trajectoire qu’allait connaître le poète. Si le poète ne l’avait pas consciemment exprimé, si cette embellie à l’époque de l’anthologie n’était pas encore à ce point définie, avec en creux, rayonnante, la présence de celle qui allait devenir, par sa mort, l’absente et l’unique, déjà dans les différents recueils où sont prélevés les poèmes de cette anthologie se dessinait le reste du périple qu’allait par la suite accomplir en tant qu’homme, poète et croyant le Fernand Ouellette que nous connaissons aujourd’hui.
Dans un récent entretien (voir le « Questionnaire PI » sur le site de l’écrivain Christophe Condello), Michel Pleau déclare être « de ceux qui croient qu’on écrit un seul livre dans une vie. Les différentes publications sont les chapitres plus ou moins aboutis de ce livre espéré et toujours à venir, comme si on retrouvait, chaque fois, l’élan initial qui fait du poème le centre de sa vie. »
Cet élan initial, il me semble que Ouellette n’a eu de cesse de renouer avec lui dans sa poésie. Dans le premier poème de son tout premier recueil, repris en position initiale dans la présente anthologie, le poète écrivait : « et pleure le silence / au creux du matin / endormi dans l’enfant. » Un autre poème de l’anthologie, extrait d’Ici, ailleurs, la lumière, se termine par les vers suivants.
L’air, à peine respirable, mais saturé de mer, ailleurs, là-bas, en d’autres temps, peut-être n’atteint pas encore le bercement de l’origine.
Un poème de Les heures incite à voir semblable alliance entre le terme de la vie —son aboutissement — et son commencement.
L’âme encore avide, liée au corps, se défie de l’âme qui convie son espace natal.
Dans « Opéra », un poème d’Au delà du passage, poème où le poète met curieusement en scène sa propre mort, on constate qu’en effet l’origine est en quelque sorte à venir, qu’on la retrouve à la toute fin de sa vie.
Puis, tout vivement, une cime blanche va me nourrir comme un sein, avec des chants clairs de la Bible. Je tiendrai mon âme égale et silencieuse ; mon âme en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère. Alors je poserai ma mort sur l’épaule, avec des mains délicates, comme on approche de soi un enfant qui dort. Et je disparaîtrai dans le silence, sourd aux murmures du monde, aux éclats d’oiseaux, aux paroles des proches, qui parfois s’élancent, ici et là le long du passage.
Finalement, cette anthologie qui n’est pas un recueil, mais que, pour des raisons sur lesquelles je reviendrai, j’incite à lire comme si justement elle était une œuvre en soi, le tout dernier poème, jetant en quelque sorte sur l’anthologie sa toute dernière lumière, offrant peut-être alors ce que Leroux appelle une didascalie, le poète dédie à ses petits-enfants un poème intitulé L’escalade. Ce titre est tout en fait en lien avec la démarche du poète, laquelle consiste à escalader l’abîme afin d’accéder au sommet le plus élevé, celui du mont que d’un bond l’âme quitte, une fois révolues les heures du corps. Nulle surprise de retrouver ici l’origine, en toute conformité avec la pensée de ce que dans Les heures le poète identifie comme étant « une œuvre spirituelle », celle de la mort.
L’originel ne cesse de chavirer. Les lumineux, flammes de l’âme, s’éloignent des affres, escaladent l’abîme, la gloire du parfait Amour.
Un tel poème préfigure la posture de foi qu’adopte encore et toujours le poète dans Vers l’embellie. De même, dans le recueil Les heures où le poète accompagne son père jusqu’à l’ultime limite de son passage dans l’au-delà, on retrouve la métaphore de l’ascension, laquelle chez Ouellette est bien davantage qu’une simple figure de style.
Il avait commencé à pérégriner dans la spirale sans fin qu’empruntent les anges. Il tentait l’escalade au-devant des appels. Il s’orientait, âme entière, vers l’adoration.
Peut-être Michel Pleau a-t-il raison. Il se pourrait que Fernand Ouellette n’ait écrit au fond qu’un seul grand livre, et ce, non parce que dans chacune de ses publications il voulut corriger ses écrits pour les mener à un accomplissement dont la réalisation eût alors été conforme à ses plus exigeantes ambitions. On pourrait considérer qu’il a écrit un seul grand livre en raison de la diverse unité du périple qu’en poésie et en écriture il a accompli à travers chacun de ses ouvrages. Le même homme dans chacun d’eux poursuit son chemin que l’on pourrait dire de croix. Ce fut un dédale, comme en offre, semble-t-il, à chacun de nous le simple fait de vivre. Et notons ici que l’ambition du poète, malgré l’indéniable qualité littéraire de ses écrits, notamment de ses poèmes, surpasse et de loin les seuls accomplissements stylistiques ou artistiques dont ils font montre. Cette ambition était et est encore, dans Vers l’embellie et ses précédents recueils, de poursuivre sa quête, son œuvre spirituelle, sous l’égide d’un Orphée cette fois chrétien.
Georges Leroux faisait remarquer qu’une anthologie n’est pas un recueil, d’où un manque souvent flagrant d’unité contribuant plus ou moins à bousculer toute tentative d’interprétation. Il n’empêche, et ce sera la conclusion de la présentation de Leroux, qu’un choix de poèmes « est une nouvelle œuvre, il l’est en s’appuyant encore sur l’œuvre entière qu’il permet de déplier et son but sera atteint s’il conduit à ce travail où un chemin frayé devient pour un autre un chemin à parcourir. »
Je crois que parcourir un tel chemin est possible et que Fernand Ouellette nous facilite ici la tâche. C’est que, contrairement à Jouve qui, comme le remarque Leroux, s’abolit dans son poème, Ouellette écrit une poésie incarnée. Toujours, il est présent dans ses poèmes, même lorsqu’il disparaît sous le « nous » que constituent les proches du moribond dans Les heures. Il y est présent dans sa sensible appréhension des choses de la mort, dans son amour pour le père en allé. Dans l’anthologie, un même homme se questionne, exprime ses doutes, manifeste son angoisse et exulte dans la passion amoureuse, dont témoigne l’enflammé recueil qu’est Dans le sombre. Ainsi, en raison de sa présence, pouvons-nous suivre l’itinéraire du poète et voir son verbe progressivement s’épurer au fur et à mesure que se précise le but qu’il poursuit.
En condensé, nous retrouvons dans cette anthologie le tout premier Ouellette, tel qu’en lui-même le transformeront ses éventuelles métamorphoses, car, oui, en effet, bien que le poète soit toujours en constante évolution un même noyau d’être chez lui se perpétue. Sa voix mue tandis que se précisent peu à peu le sens et la direction que prend son périple. Leroux témoigne de ces transformations. On voit un Ouellette aux prises avec l’urgente question d’un corps qui dans Ces anges de sang, le tout premier recueil, datant de 1955, est « muet dans sa bure de vase emmuré », en attente d’un ange qui lui « rendra / le haut sentier d’un geste plein / l’ardent pays d’un corps en marche ».
Ce pays n’est pas celui que saluera plus tard le poète dans Le soleil sous la mort. Et ce corps, ce ne sont pas les anges, mais bien plutôt la femme aimée qui le rendra à son avènement. Une dialectique de chair et d’esprit s’ensuivra, qui, observe Leroux, ne correspond en rien à un « mauvais dualisme », mais à « un combat pour garder haute et sans sublimation éloignante la conviction de l’accès possible dans le corps, la certitude de l’ouverture pour l’adorateur. »
Adorateur de qui ? Certes du Christ, dont la figure malgré ce qu’on avance parfois est évoquée plutôt discrètement dans la poésie de Ouellette. Nul prosélytisme chez lui, mais nul recours non plus au boisseau pour y dissimuler sa foi.
Adorateur à coup sûr de la compagne. Fervent et ardent compagnon dans les folles étreintes. Puis, après s’être d’abord choisi « sauvage, obscur et jouisseur », avec la maturité venue et jusqu’à ce jour, l’amour prend une nouvelle teinte, se mêle au bleu auquel aspire le poète. Un poème d’Ici, ailleurs, la lumière est dédié à Lisette. Il s’intitule « Ma femme ». J’en extrais ce qui suit.
Ma femme me tient en elle, comme elle tient la terre, avec le bercement ferme de la marée tenace. Et lorsque le dernier rayon a franchi l’autre monde, près de l’horizon elle s’élève en me tirant de la ténèbre.
Bien que ce poème appartienne non sans douceur à la veine érotique du poète, celle qui, plus tumultueuse, se rencontrait dans le recueil Dans le sombre, on y retrouve l’élévation ainsi que l’extraction des ténèbres.
Dans « Les fiançailles », extrait cette fois d’En la nuit, la mer, le poète écrit : « Comment ne pas mourir ensemble si ensemble / nous avons bien nourri la mer ? ». La mort, l’amour et la mer sont inextricablement liés dans l’œuvre de Ouellette. L’Unique les tient ensemble : « La soif de l’Unique / parfois se confond / avec la soif de l’océan. » Et toujours dans le même recueil : « Mais qui sait le lien / de la mer et de la mort ? »
Cette anthologie regorge de splendeurs, la pensée qui l’anime est vaste et profonde. Des quelque quatre-vingts poèmes contenus dans Les heures, elle n’en retient que la moitié. Cela suffit amplement à susciter le désir de retrouver cette œuvre. Surtout, elle confirme à qui tient en très haute estime Vers l’embellie, le dernier opus de Fernand Ouellette, que tout se tient dans cet univers poétique. Et s’il faut ajouter à cette affirmation de cohérence, afin de démontrer à quel point notre poète a de la suite dans les sentiments, comme on dit de la suite dans les idées, la lecture d’Avancées vers l’invisible en témoignera éloquemment, qui reprend pour les pousser encore plus loin les thèmes chers, mais oh ! combien nécessaires à la démarche spirituelle du poète, ceux du bleu, de l’hirondelle, de la mer, des cimes et de la pierre. L’un de ses poèmes, celui intitulé « Retrouvailles », adressé à sa femme alors toujours vivante, contient des vers qui de manière étonnante ouvrent la voie aux poèmes de Vers l’embellie.
C’est dans les pages d’Avancées vers l’invisible que je vous donne prochainement rendez-vous. Vous constaterez alors la constance avec laquelle le poète y poursuit à l’âge de quatre-vingt-cinq ans un itinéraire entamé dans sa toute petite enfance, il y a de cela fort longtemps, cet itinéraire menant, on l’aura compris, à l’ultime embellie, à rien moins que l’origine.