
Y a-t-il encore des courants dans le vaste monde de la poésie ? Je ne dis pas « vaste » en esquissant un sourire moqueur, bien qu’on sache très bien qu’avec la poésie on a affaire à un bien petit monde. Mais c’est un petit monde vaste pour toutes sortes de raisons, la première étant l’universalité de la poésie. En effet, il y a des poètes partout dans le monde. La seconde est relative à la grande diversité des œuvres que ceux-ci produisent, ce qui me conduit à poser la question des courants, car les courants sont rassembleurs, ils regroupent différents auteurs adoptant néanmoins des principes communs qui, c’est arrivé par le passé, rendent semblables lorsqu’appliqués des œuvres obéissant justement à des canons esthétiques, à des poétiques.
On me posait récemment une question que je juge utile d’aborder. Elle permettra, je crois, de situer le travail de François Baril Pelletier. On me demandait si un thème aujourd’hui se dégage de l’ensemble des ouvrages de poésie publiés au Québec. Mon ami disait se souvenir « d’un temps un peu éloigné où la poésie, c’était le chant du Pays ». Il posait cette question : « Que chante-t-on maintenant ? »
Je lui répondis un peu rapidement ce qui suit :
« Voilà une question à laquelle il me faudrait réfléchir longuement. Vite comme ça, mais je ne peux que supputer, je dirais que les problèmes de l’heure font évidemment surface dans le monde de la poésie d’aujourd’hui. Par exemple, pour certain.e.s, il faut écrire en faisant en sorte que la langue manifeste dans sa concrétude (visuellement, dans ses sonorités et jusque dans sa grammaire) la présence fluide des identités, qu’on dit, je crois, de genre. Bref, plusieurs poètes (il faudrait presque écrire : « plusieur.e.s ») tiennent, indépendamment des thèmes qu’ils abordent, à ce que leurs écrits manifestent de manière ostensible, parfois ostentatoire, leur revendication quant à la visibilité et l’acceptabilité de la cause qu’iels défendent. Quand j’écris « iels », je ne manifeste aucune dissidence réelle. Cependant, je m’interroge sur la pratique dans laquelle s’inscrit ce nouveau pronom, pratique dont le bien-fondé est pourtant indiscutable, dont l’avenir qui lui sera réservé me paraît toutefois incertain. Attendons la suite. Cela me paraît être non seulement lié à des thèmes spécifiques, propres à des communautés souvent ostracisées, mais plutôt, je le répète, une pratique bien actuelle ; d’aucuns diraient une mode — je n’en sais rien. Chez Triptyque cette tendance est bien marquée. Je l’ai constaté dans un collectif mené par Marie-Ève Desmarais ainsi que dans le récent recueil du directeur, Nicholas Dawson, publié au Noroît.
Que chante-t-on maintenant ? Est-ce qu’il y a autre chose de notable dans notre paysage poétique ? Je ne sais trop. Je crois, comme disent les anglophones, que « it is business as usual ». En effet, on retrouve chez nous et dans l’ensemble de la francophonie canadienne les grands thèmes séculaires toujours en vogue (à quoi il convient d’ajouter le déjà passablement vieilli, hélas ! thème, mais est-ce un thème ? c’est plutôt une urgence que les sirènes d’alarme tonitruent de plus en plus fort dans nos oreilles de plus en plus sourdes : je parle de la crise climatique). Les thèmes séculaires : temps qui passe (des vieux comme moi et de plus âgés écrivent des poèmes émouvants sur leur fin prochaine : j’ai lu sur ce sujet de magnifiques et très sombres poèmes de Nepveu récemment parus dans la revue Exit.
Puis, les guerres et la nature, celle qu’on détruit, et aussi celle qui perdure, éblouissante, et nous inspirant toujours, comme on le remarquera chez Pelletier lui-même, le « sentiment océanique », celui d’une « présence » — Dieu y montre le bout du nez qu’on le veuille ou non, mais est-ce son nez ou le nôtre ? Il y a aussi les chagrins d’amour, la solitude, l’enfance revisitée (mais pour y retourner, il faut être vieux). Et quoi encore ? Vraiment, mon ami, si le thème du pays s’est éclipsé ( mais, ne parlons pas trop vite, Philippe-Daniel Clément publiait récemment aux Éditions du wampum un ouvrage de poésie intitulé Souviens-toi ), tout le reste demeure, je veux dire les grands thèmes de toujours, à quoi s’ajoutent les terrifiants enjeux de notre monde moderne, enjeux qui à vrai dire sont vieux comme le monde.
Mais tu me prends au dépourvu, mon ami, et je ne vois pas à l’heure actuelle, la question du genre mise à part, quelle autre question dans le monde de la poésie québécoise serait plus visible, je ne dis pas plus importante. »
Après ce long détour, voyons maintenant ce que nous offre l’auteur de Terre de soleils. Que chante-t-il ? Et d’abord, chante-t-il ? Cette dernière question peut être posée, puisque certains poètes ne chantent pas, qui tiennent autant que faire se peut à s’éloigner de toute forme de lyrisme. Eh bien, assurément, François Baril Pelletier est un poète qui chante. Il tient cependant la bride à ses élans et jamais ne se laisse emporter voire déporter par une trop vive inspiration. Ses poèmes sont plutôt courts, ils tiennent sur une page, bien aérée, où la blancheur du papier occupe presque autant de place qu’eux. Mais nuançons. Le recueil est composé de cinq suites. Ce sont des suites dont le propos s’écoule de poème en poème, si bien que, tant l’unité de chaque suite est grande, et puisque d’une page à l’autre le fil jamais ne se rompt, il serait plus juste de dire que Pelletier nous propose cinq grands poèmes qui, finalement, à bien y penser, n’en font qu’un.
Même si le poète fait montre d’une certaine sobriété, son verbe jamais ne rampe au niveau du sol. Sa parole est poétique en cela qu’elle recourt dans son élévation à ce que la rhétorique de la poésie met à sa disposition. Certains poètes dédaignent les hauteurs que peut atteindre le poème. Ils préfèrent le rapprocher le plus possible de la parole usuelle. Ils s’en tiennent à l’immédiat, à la proximité du monde, et à leur cœur qui bat. Pour tout dire, à l’intime et au quotidien. Or, je le mentionnais, les pratiques sont diverses, tellement diverses que mon ami cherchait ce qui dans le lot pouvait massivement ressortir. Pour ma part, je suis proche d’en venir au constat suivant : chez les poètes, n’existe qu’un seul point commun que j’identifie comme étant la singularité. Or, il y a peut-être des poètes plus singuliers que d’autres. François Baril Pelletier est l’un d’eux.
Sa poésie se distingue de celle des autres, ne serait-ce que sur un point. Alors qu’elle peut étonner le lecteur contemporain, elle pourrait être lue sans vraiment le décontenancer par un lecteur plus ancien, je veux dire d’un autre temps. C’est que s’il y a des modes en poésie, Pelletier est très certainement à contre-courant de celles-ci. Dans ses poèmes, l’époque actuelle est évoquée non pas directement, ce dont la prose se charge fort bien, mais à la manière, disons, des symbolistes, manière peu usitée de nos jours. Un contemporain de Claudel s’y reconnaîtrait sans peine.
Un autre point accuse la singularité de cet auteur. On trouve en ses poèmes un ton bien particulier. Celui propre à l’élévation du propos.
Fleuve
je n’ai qu’une pensée
pour tes entrailles
légères
et lourdes
à la fois
puisque tu portes
le sang des Italiques
et le squelette
des Étrusques
à tes lèvres moites
a bu la Louve
et Rome s’est levée
grâce à tes rives sinueuses
Ce beau poème donne une idée du ton et de la manière du poète. On aurait pu l’écrire il y a cent ans ; un poète au siècle prochain en écrira de similaires, ces poèmes alors seront tout aussi pertinents que ceux de Pelletier. Mais ce n’est là qu’un échantillon. Ce poème fait partie d’une suite qui réciproquement l’éclaire. Telle est la cohérence d’une œuvre dont chaque élément en tout et partout épouse en profondeur le propos. Mon ami désirait savoir ce qui se chante aujourd’hui en poésie. Chez Pelletier, ce qui se chante correspond à une intime quoique collective épopée. Épopée de la pensée. Il y a chez lui, en raccourci, en moins ambitieux, pour ne pas dire en plus modeste, une manière de chanson de geste comparable à celles qu’on rencontre chez Saint-John Perse : « espaces / écarlates / depuis le pollen des mondes ». Je ne parle pas ici d’influence, ni tout à fait d’une ressemblance entre ses poèmes et ceux de Perse, mais les deux poètes inscrivent leur poésie à même une quête. Bien entendu, leur quête est celle du sens : « j’ai fait mon premier poème / dans la loge du sens ». Des combats sont menés, mais surtout, un périple est entamé, et poursuivi jusqu’à terme, lequel ne saurait advenir que là-bas, « au creuset / de cette lente / lumineuse cérémonie ».
Le poète n’attend pas passivement « l’arrivée d’une promesse », il la fera advenir grâce au poème avec lequel, bâton de marche du pèlerin, il entreprend un long voyage. Il s’est mis en route depuis ses origines. Tout pour lui, comme pour nous, a commencé « À la source », c’est le titre de la première suite. Cette source est la sienne, c’est aussi celle de l’humanité. Dans ce recueil, on peut difficilement distinguer le « je » du poète du « nous » dont il raconte en quelque sorte l’histoire.
À l’aube de la voix
Le Tigre était muet
et l’Euphrate se débattait dans l’argile
toutes les rives
Nil et Amazone se laçaient
sur d’arides fabuleuses
vastitudes
dans des Soudans anciens
On le voit, ici et là, le poète reconstitue l’immense panorama où la création a donné lieu à la vie sur Terre, à l’humanité. Il plonge dans la préhistoire : « Tout commença avec une statuette de terre / prise de l’humus / et un outil pour couper / découper / les carcasses ». Il s’adresse à l’homme de ces époques lointaines : « Et toi, humain / où auras-tu celé ton courage, / dans ta fière chevelure ? » Il poursuit : « Tu façonnais / les symboles de la terre ». Dans les grottes, des chevaux furent peints et « Les gauches écritures / [sillonnèrent] les murs et bas-reliefs ». Cités, temples et lois furent édifiés.
Pérouse lumineuse
aux dix mille escaliers
des ruelles si proches
que s’embrassent les murs
surmontés par des arches
afin que ne tombe
la ville vivante
sur les restes
de la ville inhumée
Le parcours du poète, celui de l’humanité passe par le Moyen-Orient, l’Italie, comme on vient de le constater avec Pérouse, et aussi le Nouveau Monde : nous voici en Amérique alors que le poète évoque « des plaines sans fin / pays des grands horizons blonds ». C’est là « une contrée de blés / si plane qu’on croirait y voir / à l’ouest / le barrage blanc et gris / des grands rochers ». Or, dans le parcours du poète, dès que « Les horizons se lèvent » les frontières disparaissent : « il n’y en a jamais eu ». Je le répète, ici le poète pense le monde et la vie. Sa poésie fraie avec la métaphysique. Il aspire à un autre monde, réalisable ici, puisque tout dès maintenant est « promesse / de vie // goutte / de présence ». Dès lors, il est possible d’affirmer qu’il n’y a jamais eu de frontières.
Il était question au début de cette chronique de la singularité de cet auteur. La spiritualité est partout à l’œuvre dans ses poèmes. Si Dieu n’est pas directement nommé, à l’occasion du séjour du poète à Rome, des figures comme celles de Saint-Pierre et Saint-François le sont nommément. Ces évocations sont importantes, mais moins que la démarche du poète, laquelle témoigne de son engagement à l’ouverture, à ce que dans La soif de la soie, autre recueil publié récemment par Pelletier, il nommera l’éclaircie. Avec cette éclaircie, nous ne sommes pas loin de l’embellie si chère à Fernand Ouellette, autre poète singulier s’il en est, victime si cela se trouve de sa foi, dans la mesure où plusieurs lecteurs et lectrices de poésie, en raison de la spiritualité animant ses poèmes, se sont détournés de son œuvre.
J’ignore ce en quoi Pelletier croit. Une chose est certaine, sa quête est loin de ne prendre en compte que les aspects strictement matériels du monde. Chez lui, « l’indicible si près / de l’être se déploie ». Voici ce qu’il écrit.
la foi n’est pas le vent
ni le marbre du temple
mais
le fruit
dont la prunelle
est sang
Je m’en voudrais de ne pas souligner la beauté des poèmes de Terre de soleils. La première suite de la cinquième partie du recueil est franchement remarquable. Elle est orchestrée de manière magistrale. Vraiment, un tour de force. Je me refuse à n’en citer que des extraits. Elle est lyrique à souhait. On devra la lire en entier.
Vers la fin du recueil, le poète parvient à l’élargissement, à l’éclaircie.
Voilà que j’entre par la porte
inconnue
je marche sur le vivant et j’appelle
devant

Merci cher Daniel, pour ta critique. En et hors ligne. Il y a des êtres qui, en poésie, embellissent les autres, et tu es en fait partie. Sincèrement, Christophe.
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Tu me dis des mots réconfortants. Merci, ami Condello.
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François Baril Pelletier, une plume singulière qui nous élève dans ce que nous avons de plus spirituel en nous. Merci Daniel pour ta lecture de ce recueil » de cette oeuvre ».
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Merci, Elena. Nos esprits se croisent dans les livres que nous lisons et écrivons.
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Merci Daniel de nous faire connaître cet excellent poète hors norme.
Il nous fais voyager dans d’autres espaces et temps…!
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Comment dire merci à quelqu’un qui remercie ? En disant merci à notre tour, merci de nous lire.
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Merci infiniment pour cette critique approfondie et franchement des plus élogieuses de mon travail. Je n’en demandais pas tant! En réalité, je viens à peine hier soir d’en prendre connaissance et elle a été très difficile à lire pour moi, étant donné que ce qui est dit est tout de même plutôt important. Je vous en remercie sincèrement, et à vous toustes (j’apprécie l’écriture inclusive) qui ont également fait de jolis ou gentils commentaires, je lève mon chapeau. Un clin d’oeil et note à Elena, qui a lu le manuscrit il y a quelques années et m’a mis sur une piste dans l’organisation de mon oeuvre, dont un gros détail qui m’a été utile pour la suite. Je dois répondre à une question par contre, même si elle ne m’a pas été posée : je crois dans le miracle de la matière, le miracle de la Vie ; que toutes les spiritualités et savoirs humains sont complémentaires. En réalité, si on comprenait le monde hollistiquement, déjà on ne comprendrait que le début de quelque chose d’infini. Et la poésie, je le crois, est une porte sur cette compréhension. Merci pour tout, et en réalité, je ne m’attendais pas à cela. Donc merci. Bien à vous, En toute amitié, François
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Merci, François. Je suis heureux de voir qu’un écrivain prend la peine de réagir au billet que je consacre à un de ses livres (j’aurais pu aussi commenter « La soif de la soie », recueil tout aussi digne d’intérêt) Vos précisions (réponse à une question qui n’a pas été posée) apportent un éclairage important.
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slick! 72 2025 Denise Desautels : Elle, Ulysse : Un retour : Poésie : Éditions du Noroît : 2025 : 128 pages great
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Ta réponse au «Que chante-t-on maintenant» ou quel est l’air du temps dans la poésie québécoise m’a, en un premier temps laissé sur mon appétit, m’apparaissant comme une habile esquive.
Puis, après réflexion, j’ai associé ta réponse à une des forces distinctives de ton approche dans tes «petites études», soit celle de ne pratiquement jamais étiqueter ou classer les œuvres et leurs auteurs.
La richesse de ton jugement s’exerce autrement, faisant plutôt ressortir les singularités, les beautés, les raffinements des poésies présentées.
Je sais que tu pourrais fort bien jouer au «catégoriseur» ou au «typologiseur» , mais je crois qu’en laissant à d’autres la pratique de cet art quand même utile, tu nous fais gagner davantage en t’appliquant à nous faire découvrir les secrets du chant de chaque poète et poème…
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Cher ami,
Sérieusement, que chante-t-on de nos jours en poésie ? Comment ne pas ne pas répondre à une telle question ? Il y a presque autant de voies poétiques qu’il y a de poètes. Les poètes fraient leur propre chemin, singulier la plupart du temps. Il y a bien des tendances, mais dans chaque ensemble réunissant des poètes et poétesses frères et soeurs, on trouve des particularités qui les distinguent. Ah ! Vraiment, même ce commentaire échappe aux faits : les faits m’échappent, me laissent perplexe. Je ne saurais dire quelles sont les modes et même s’il y en a vraiment. Je vois des filiations, des influences, des traits communs, des grandes catégories, mais, mais, mais.
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