
Premières impressions de lecture. Ce livre de poèmes fait entendre une voix familière. Lorsqu’on a lu déjà quelques recueils de l’auteur, si même on le fréquente à l’occasion des capsules qu’il offre sur les réseaux sociaux, alors que de sa voix chaleureuse il lit ses poèmes semaine après semaine, c’est avec un grand plaisir qu’on retrouve ici un tel ami encore plus présent que jamais, quasi matériellement présent grâce à l’objet livre, qui permet mentalement d’accompagner le poète dans ses randonnées, dans ses rêveries de promeneur solitaire, alors qu’il tend l’oreille pour mieux saisir le bruissement du vent, le chant des oiseaux dans les branches, posant un fin regard sur les choses du monde afin de mieux s’en pénétrer.
Claude Paradis refuserait sans doute qu’on associe sa poésie à celle d’un sage. Trop d’inquiétude peut-être l’éloigne de la véritable sagesse. Et pourtant. Il y a de la sagesse à ne pas outrepasser la puissance de sa voix, à la maintenir en modeste régime, comme un murmure, avoisinant le silence, mais toujours parfaitement audible, à la portée presque du premier interlocuteur venu. Sagesse dans le maintien aussi de la métaphore, jamais outrancière, jamais tirée par les cheveux, charriant des significations qu’on saisira aisément dans la mesure où l’auteur a justement quelque chose à dire à quelqu’un et tient à s’en faire entendre. Ainsi ne cède-t-il jamais à la tentation de laisser les mots en faire à leur guise. Il ne lâche pas la bride. Chez lui, les mots vont à petit trot. Nulle débandade dans ses vers qui tendent presque naturellement à frayer leur voie à même la prose la plus humble.
Il y aurait beaucoup à dire sur le style de Paradis. Sa limpidité fait presque oublier sa maîtrise (qui bien entendu n’a rien d’ostensible, je dirais surtout, rien d’ostentatoire), maîtrise dont la discrétion n’oblitère pas les bonheurs d’expression, la qualité intrinsèque de son style. Au-delà du mot à mot et de la phrase, un ton est donné, une manière d’être dans la langue qui est aussi une conduite adoptée dans le monde où vit le poète. On aura compris que cette manière d’être (dans la langue et la vie) est en parfaite adéquation avec la posture philosophique à laquelle implicitement je référais en parlant de la sagesse de Paradis. Ce qui caractérise la poésie de ce dernier est peut-être sa transparence. Une sorte d’invisibilité qui s’oppose à toute posture de « m’as-tu vu ». C’est une poésie qui donc n’en met jamais plein la vue. Pour cette raison, d’aucuns seraient tentés de déclarer qu’il y a chez Paradis une manière de degré zéro de la poésie. Vue l’absence de figures clinquantes, d’audaces verbales attentant à la nature « naturelle » de la langue, de recherches formelles inédites et quoi encore ? il n’y aurait tout simplement pas de poésie dans les poèmes de cet auteur, poèmes qui, du reste, se rapprochent à un tel point de la prose qu’ils finissent par y verser leur substance, et ce, malgré le recours au vers. Ce sont là bien entendu des propos à nuancer. Mais, circonstance des plus aggravantes, comment pourrait-on à leur endroit parler de poésie puisque tout ce qui y est exprimé, communiqué est clair comme de l’eau de roche ? La poésie, pourrait-on penser, se reconnaît au fait qu’on doit y chercher midi à quatorze heures, si l’on veut finir par se résoudre à admettre qu’on ne l’y trouvera pas, qu’on n’y comprend pas grand-chose, et que somme toute mieux vaut déclarer forfait.
Ainsi toutes les qualités de la poésie de Paradis peuvent-elles se voir tournées en défauts et, inversement, tous ses défauts en qualités. Pour ma part, on l’aura deviné, je considère que tous les supposés défauts qu’on pourrait être tenté de lui attribuer sont à vrai dire de fort précieuses qualités.
Qualité : Une voix poétique se laissant facilement entendre.
Qualité : Une présence à laquelle cette voix donne accès.
Qualité : Des propos relatifs à des expériences de vie commune.
Qualité : Des poèmes distincts les uns des autres.
Qualité : La variété de poèmes au service de l’homogénéité de l’ensemble.
Qualité : Le partage des sentiments et des idées.
Qualité : La probité morale et intellectuelle.
Cette énumération sommaire et quelque peu simpliste aplatit la présentation du recueil, en donne une piètre idée.
En fait, je cherche à dire ici un plaisir de lecture. Je l’attribue bien sûr en grande partie aux diverses qualités mentionnées ci-haut. Je dois afin d’identifier ce plaisir, qui n’est pas qu’un plaisir, mentionner le baume que procure ici la rencontre d’un homme qui dans sa parole et par sa parole témoigne des choses les plus graves ainsi que des plus belles. On me dira que ce phénomène est loin d’être rarissime, que tous les poètes, les vrais (s’il en est des faux) tendent à cette rencontre, qu’elle est essentielle et que tout poème digne de ce nom (si certains en sont indignes) procure ce genre d’expérience.
C’est chez moi un dada, je le reconnais. Depuis que je lis beaucoup de poésie contemporaine, et qui plus est québécoise, j’en suis venu à réfléchir dans les termes suivants lorsque pour moi vient le temps de rédiger un compte-rendu de lecture. J’ai observé que dans certains ouvrages de poésie le référent brille quasiment par son absence, qu’il faut partir à sa découverte si l’on veut finir par l’identifier. Un titre a beau livrer quelques indices, la plupart du temps même ces indices exigent qu’on les déchiffre. Par exemple, avec Écrire son nom dans la poussière, bien malin qui peut sans avoir entamé la lecture du livre savoir au juste quel en est le sujet. Or, dès qu’on ouvre l’ouvrage, une dédicace éclaire le lecteur : il est dédié à la mère de l’auteur : « À la mémoire de ma mère, Huguette Gobeil (1931-2012) ». Puis, un très beau poème liminaire justifie le titre de l’ouvrage, en identifie le référent, du moins l’un de ses référents. Puis, pour chaque poème, et ce sans exception, un référent est toujours clairement identifiable. C’est dire que Claude Paradis n’est pas un faiseur d’énigmes. J’emprunte de mémoire l’expression « faiseur d’énigmes » à Roger Caillois. Je crois qu’on aurait intérêt, qu’on soit lecteur, lectrice de poésie ou poète, à lire Les impostures de la poésie afin de savoir à quelle enseigne on désire se situer. Paradis en tout cas se refuse à jouer le jeu qui consiste à dissimuler du sens, voire une absence de sens, au sein de ses poèmes. C’est un reproche que lui adresseront certains, qu’évidemment je ne lui fais pas. Cela dit, il ne suffit pas d’avoir identifié ses référents pour pouvoir cheminer dans une œuvre poétique. On a beau savoir de quoi il est question, encore faut-il être apte à saisir ce que le poète veut nous dire (il est possible qu’il ne veuille rien nous dire, qu’il n’ait rien à dire, qu’il dise sans trop savoir ce qu’il dit ou même qu’il n’écrive pas afin de dire quelque chose à quelqu’un). On aura compris. Comme tout un chacun, lisant des ouvrages de poésie, je fais face à des ouvrages parfois hermétiques, parfois très hermétiques et parfois plus faciles d’accès. Le livre de Paradis appartient à cette dernière catégorie.
Un recueil de poésie dont on lit les poèmes avec plaisir, où l’on tourne les pages comme on tourne les pages d’une lettre qui nous est adressée, est-il nécessairement un bon recueil ? Ou, si l’on a choisi le camp de ceux et celles qui tiennent pour défectueux ou fautifs les poèmes lisibles (la lisibilité étant un critère d’indigence littéraire), des poèmes comme ceux de Paradis pèchent-ils par un excès d’absence d’excès ?
J’ai dit que j’entendais ici livrer des impressions de lecture. Je m’en tiendrai pour aujourd’hui à ce que je viens d’écrire, conscient du reste de n’avoir rien dit. Toutefois, autre dada, je veux une fois encore écrire dans la poussière le nom de Fénelon et pourquoi pas celui aussi de Léautaud.
Fénelon d’abord : « Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. […] Je veux un homme qui me fasse oublier qu’il est l’auteur, et qui se mette comme de plain-pied en conversation avec moi. »
Il me semble que la poésie de Claude Paradis répond tout à fait au vœu de Fénelon. On peut croire, tant ses poèmes sont simples, que le premier venu pourrait en faire tout autant. Ce serait une erreur. Du reste, ce qui nous saisit tout d’abord dans les poèmes de cet auteur, ce n’est pas leur brio, pas leur virtuosité, mais bien comme le dit Fénelon le « sublime si familier » dont ils font montre. Du reste, le poète en priorité ne cherche pas à l’atteindre, ses objectifs sont tout autre : il veut, ce me semble, entreprendre une quête de sens ; il tente de se frayer dans la vie un chemin de liberté, et pour ce faire, il recourt à la poésie : il veut saisir malgré le temps qui file trop rapidement des instants d’éternité (ces derniers mots, « instants d’éternité » se trouvent peut-être textuellement dans le recueil). Impressions de lecture, ai-je dit, dont celle-ci, qui certes n’est pas une impression : Paradis est comme l’écrivait Fénelon un auteur qui « se met de plain-pied en conversation avec [nous]. »
Quant à Léautaud, on se souviendra qu’il n’appréciait guère la poésie de Valéry, la jugeant absconse, contournée, artificielle. Léautaud privilégiait les poèmes plus simples. En écriture, que celle-ci fût poétique, romanesque ou autre, Léautaud préconisait une écriture conforme au vœu de Fénelon, vœu dont il avait eu vent ou non (il se pourrait que Léautaud n’ait jamais lu Fénelon). Selon l’auteur du Petit ami, d’In Memoriam, plus connu pour son fameux Journal littéraire, l’idéal se rencontrait chez Stendhal : il fallait écrire le plus simplement du monde, comme lorsqu’on écrit une lettre. Claude Paradis écrit des poèmes qui ressemblent à des lettres écrites sans afféteries aucunes ; ce sont des lettres où il « se met de plain-pied en conversation avec [ses lecteurs et lectrices]. »
Et pour terminer, alors que je viens d’écrire tout le bien que je pense de ce recueil, j’ajoute que, témoignant de sa valeur, mon commentaire n’a pas même abordé sa substance. C’est dire que j’aurai beaucoup à dire lorsque je le ferai.
Dans l’article plus étoffé que je désire lui consacrer, je mettrai l’accent sur la pensée du « pensif » qu’est Paradis. Un « pensif » comme l’était Jacques Brault (un extrait d’Au fond du jardin est mis en exergue dans le recueil de Paradis). Dans Au bout du chemin, collectif de lettres posthumes adressées à feu Jacques Brault, Robert Melançon parle de « la rigueur sans effort ni raideur de ton cheminement comme poète et prosateur et, j’ose le dire, penseur, bien que tu aies récusé, je ne sais plus où, ce terme auquel tu préférais celui de pensif. » De nombreux liens unissent le travail de Paradis à celui de Brault.
J’aborderai dans ce futur article non seulement la pensée de l’auteur d’Écrire son nom dans la poussière, mais aussi la tendresse des sentiments qui parcoure ce recueil où le poète dit son amour pour les siens, sa mère bien entendu, son père également et ses enfants. Je tâcherai de montrer en quoi l’auteur n’a pas tort de déclarer que « La vie est un poème très simple », mais que cette simplicité n’est pas donnée, qu’il faut la mériter, cheminer longuement afin de l’accueillir, ne serait-ce que partiellement, à la faveur d’un bref moment d’éternité passagère.

Wahou!
Répondre au vœu de Fénelon…
Bravo à Claude Paradis!
Et c’est vrai que son travail est lié à celui de Brault.
En (re)lisant Au bout du chemin ces jours-ci, j’ai pensé à lui et me suis dit id’aime.
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Par « id’aime » veux-tu dire « idem » : manière amusante de souligner la ressemblance entre ces deux univers ? Merci de lire et commenter.
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Décidé, mézoui, de remplacer idem par « id’aime » pour un peu de douceurs dans ce monde de brute!
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brutes et non brute
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Hydre M. Monde brutal et cruel !
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« Je tâcherai de montrer en quoi l’auteur n’a pas tort de déclarer que « La vie est un poème très simple », mais que cette simplicité n’est pas donnée, qu’il faut la mériter, cheminer longuement afin de l’accueillir, ne serait-ce que partiellement, à la faveur d’un bref moment d’éternité passagère.»
La chute annonce une promesse «out of this world»!
Comment nomme-t-on cette figure de style paradoxale et contre-paradoxale?!
À suivre…
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Je crois, mon ami, que tu m’as tout simplement pris en flagrant délit de pléonasme. Il faudrait enlever le mot « bref ». Que veux-tu, il m’arrive de tomber dans la surenchère.
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