
C’est à sa manière qu’il conviendrait de parler de ce livre, le plus simplement du monde, en se conformant à la parole si franche et si directe de la poète. La Bruyère propose de dire « il pleut » si l’on veut dire qu’il pleut. Il suggère ainsi d’éviter les circonlocutions qui risquent d’entraîner le brouillage du propos, il incite à éviter de métaphoriser le discours à outrance. On craindrait à trop suivre ses recommandations d’aplanir, d’araser toute forme de poéticité. C’est là un écueil que notre autrice fort heureusement ne rencontre pas. Un équilibre quasi naturel, qui peut-être tient justement à sa nature, empêche cette dernière de produire de plats énoncés. Du reste, il serait improbable, vu le sujet qu’elle aborde, que ses écrits soient exempts de relief et que de vives émotions ne les animent pas. Se tenir telle une funambule sur le haut fil d’une exigence poétique tout en maintenant l’équilibre entre une grande lisibilité et une fine et efficace expression poétique, voilà le pari que relève plus qu’habilement cette écrivaine. Mais ce n’est pas tant son indéniable habileté qui nous ravit que les accents de vérité qui partout affleurent dans ses poèmes, poèmes qui se sont imposés à elle, et pour cause, elle a fait face à une épreuve que seule l’écriture allait lui permettre de traverser, bien qu’une telle épreuve laisse à jamais des traces indélébiles.
Ce sont des traces tangibles. Contenues dans un dossier bleu ; ce sont les poèmes du présent recueil, ainsi qu’une ordonnance et une échographie. Ce sont surtout des traces, immatérielles, sensibles, logées dans le cœur ou si l’on préfère dans l’âme, dans la psyché de celle qui aurait pu devenir mère une fois de plus. Écarlates, ce titre est au pluriel, car le drame de l’avortement, pour individuel qu’il soit, interpelle toutes celles qui lui sont confrontées. « À l’hôpital le jour J / j’ai rencontré une femme désespérée / venue du Sénégal / sans papiers / quand elle a vu l’embryon glisser dans la cuvette / elle a hurlé // je n’ai rien vu / qu’une couleur écarlate ». Ce poème éclaire le titre de ce beau recueil qui du début à la fin fait entendre le doux hurlement, la triste plainte de celle qui a dû renoncer à une nouvelle maternité : « on ne peut pas tout avoir / pas tout / c’est tout ». Il faut choisir. « je ne voulais pas t’avoir / je ne pouvais pas de toute façon ». Les raisons, les détails, le fin fond de l’histoire, les conjonctures de cet avortement ne sont pas précisés. L’essentiel est ailleurs, dans le cœur justement de la poète où sévissent les traces du drame, où tendrement est bercée la pensée de ce petit être qui jamais n’aura été. La tendresse fait la richesse du recueil, à laquelle richesse s’ajoute un témoignage qui sans toutefois relever de la pensée essayistique donne à penser. Par ailleurs, c’est avec doigté que ces poèmes sont composés. Certains ont une valeur poétique seyant à la fragilité du sujet, le vers délicat y semble friable ; on retient de ces poèmes la douloureuse vérité qu’ils recèlent et expriment en toute transparence. Leur témoignage est d’autant plus saisissant. L’expérience, mais ce mot convient-il ? est transmise directement comme dans le cinéma-vérité. On assiste à des scènes, non pas traitées en long et en large, mais évoquées sans être développées. Autrement dit, le récit est fragmenté, son fil interrompu est repris de loin en loin, coupé en quelque sorte par des méditations, des réminiscences. Petite scène de la vie quotidienne ou prose de la vie ordinaire, un grutier à la fenêtre marche sur la grue « au péril de sa vie ». Que fait-il dans ce recueil ? Sa présence n’a rien d’inopiné. Il occupe une place parallèle à celle d’un funambule apparaissant dans le poème liminaire : « sans ombre sans voix / tu surgis / funambule de l’air // je te suis ». Pas un mot de trop dans ce poème. Sa chute même, si simple, dit beaucoup. Il y a ici un art voisin de la litote, du moins ces vers disent beaucoup. Le lecteur, au départ, l’ignore, mais ce funambule reviendra, et l’on comprendra alors pourquoi il est sans ombre et sans voix. Et l’on constatera évidemment que la « narratrice » le suit, lui emboîtant le pas, non qu’elle-même entreprend de cesser de vivre, mais la voici irrémédiablement à la remorque de l’absence du funambule, de son manque en creux remuant encore et pour longtemps, tel un souvenir, dans son ventre que, songeuse, il arrive à la femme de caresser tout doucement. Tout comme le grutier, la jeune femme se trouve « au-dessus d’un précipice ».
Le ton de la plupart des poèmes de la première section du recueil est simple, voire familier. La poète évoque des moments que l’on peut vivre dans la vie de tous les jours. Une vieille femme, une femme sage et non pas une sage-femme, énonce un lieu commun, criant de vérité comme le sont la plupart des lieux communs (« l’on comprend le littéral d’une expression usée »). Le message dont elle est porteuse a été cité plus haut : « on ne peut pas tout avoir / pas tout / c’est tout ». La vieille dit vrai. Sauf qu’une fois qu’on a avorté, des débris perdurent. Le « fugace oiseau chétif », le petit « funambule de l’air », bien que « rendu au bleu des étoiles » demeure ancré dans l’esprit de la femme qui écrit, qui écrit à celui ou celle qui n’aura « été ni fille ni garçon », qui écrit pour lui dire son amour. C’est une femme seule qui écrit, seule avec son chagrin, seule avec « cet enfant [qui] restera éphémère / comme les insectes qui portent ce nom ».
Exorcisme, exutoire, elle écrit pour « s’avouer à soi-même des choses dans le secret clair du livre ». Il s’agit pour elle de vivre à travers les mots ce fort sentiment qui l’habite, d’aller à la rencontre des émotions contradictoires qui la déchirent. Car ce n’est pas tout, l’on ne peut pas tout avoir, mais ce à quoi l’on a renoncé, s’agissant d’un petit être virtuel, comme le refoulé revient sans cesse nous hanter : « comment dire ce vide / ce dégoût de moi-même ? » La poète consent à ressasser cela qui la hante. Il lui faut revenir sur les moments marquants de cet événement. Lors d’une visite de contrôle, après, ne restent que « des débris ». Au propre, mais au figuré aussi, des débris. Autant dire des regrets, des remords. Dans plusieurs passages se trouve exprimé un fort sentiment de culpabilité. Il est question de pardon : « je t’ai demandé pardon de l’intérieur » et « je suis coupable / je suis innocente ».
On se souviendra du manifeste des 343, connu aussi sous le nom du manifeste des 343 salopes. Simone de Beauvoir le rédigea. Il débutait ainsi.
« Un million de femmes se font avorter chaque année en France.
Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples.
On fait le silence sur ces millions de femmes.
Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté.
De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. »
Les idées en faveur desquelles milite la grande intellectuelle, la poète de manière implicite les exprime également. Néanmoins, c’est sous une forme sensible qu’elle communique moins un message qu’une expérience personnelle. L’ensemble de ses poèmes tout à fait intimes regorge d’amour. La profonde bonté qu’on y rencontre manifeste une image de la femme avortant qui est à l’opposé de celle que l’on pourrait malheureusement se faire des femmes qui après avoir avorté sont souvent ravalées au rang des salopes.
Les poèmes de ce recueil émeuvent. On devine que la poète les a écrits pour la plupart en pleurant toutes les larmes de son corps.
Mais parfois ton absence furieuse me reprend
à quoi aurais-tu ressemblé ?
je caresse mon ventre
le seul monde que tu auras senti
Ces beaux poèmes tout plein de tendresse maternelle montrent que ce n’est pas que le non-enfant qui est avorté, c’est aussi la non-mère, qui en renonçant à la maternité se voit privée de celui ou celle dont elle couve douloureusement le manque. En perdant le non-enfant qui aurait pu être, une large part de l’être de la femme s’étiole à son tour et s’envole « au bleu des étoiles » pour y retrouver le « fugace oiseau chétif », le petit funambule éphémère. L’amour de la femme caresse alors une absence inscrite au plus creux de son ventre vide.
Ce n’est pas la fin du monde
juste un autre monde
dont tu ne seras pas
je parlerai de toi uniquement
quand j’aurai trop bu
le reste du temps
tu resteras à l’abri des mensonges
et du soleil
tu ne sauras rien
jamais
ni toi de moi ni moi de toi
tu ne pourras même pas m’en vouloir
Un peu avant la fin du recueil se manifeste une légère embellie. Après ce pressentiment d’une joie retrouvée, les poèmes entrent dans la lumière de l’été : « peine s’estompera / je dirai comme tant d’autres avant moi / j’ai fait mon deuil ».
Le petit funambule n’occupe plus l’avant-scène. Certains poèmes sont énigmatiques ; on les relie difficilement au propos. C’est que la poète s’avance au-delà de celle qui fut si malheureuse. Elle échappe peu à peu à ses hantises, à ses regrets. De nouvelles personnes apparaissent, dont le frère. Il a brûlé un pont. Nous entrons dans un nouvel univers. Nous assistons à des scènes de la vie privée. Comme si la poète ouvrait sous nos yeux un album familial. Sans les encadrer, sans élaborer à leur sujet, elle livre des fragments de son monde. Sur ces photos, on voit Roger, « sa cigarette accrochée au coin de la bouche ». Ces poèmes font découvrir une autre facette du talent de la poète. Surtout, comme mentionné ci-haut, ils annoncent une éclaircie, une embellie. Ils sont ensoleillés, vivants, tout pleins de couleurs estivales, de fleurs, de fruits et de beaux paysages : « Les portes cochères font voyager le futur ». Est-ce à dire que le « funambule de l’air » s’est entièrement évaporé ? Qu’il est désormais chose du passé ? Non. La poète conclut son recueil en le ramenant au premier plan, et non sans faire à son tour œuvre de militantisme.
Avorter
le dire l’écrire
affirmer haut et fort que les femmes l’ont gagné
ce droit de choisir
aussi douloureux
et ainsi soit-il
Terminer ce poème avec une formule « liturgique » n’a rien d’innocent, est porteur de gravité, d’un certain sens du sacré. Si la vie est sacrée, le choix d’avorter l’est tout autant.
Tu ne m’auras jamais connue
petit funambule du point du jour
fée d’air et d’eau
vigoureusement absent(e)
obstinément virtuel(le)
je parle à tes battements de cœur
aux heures partagées
à cet inavouable amour
amour
je n’ai pas d’autre mot
cupidon
clandestin
le vent me veut du bien
glissant son haleine fraîche
sur mes joues brûlées de larmes
mon cœur palmier
C’est là un des derniers poèmes de ce très beau recueil. Sobre, touchant, authentique. Que dire de plus ?

Ta lecture donne vraiment envie de lire ce livre, qui semble fort touchant et vrai! Merci Daniel!
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Merci, Claude. C’est un bon livre. Que dire de plus ? En fait, heureusement, mon article dit beaucoup, mais il ne dit pas tout.
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«Se tenir telle une funambule sur le haut fil d’une exigence poétique tout en maintenant l’équilibre entre une grande lisibilité et une fine et efficace expression poétique, voilà le pari que relève plus qu’habilement cette écrivaine.»
Quelle riche appréciation et aussi quelle sensibilité pour cette poète qui aborde une thématique si délicate!
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Tu as trouvé l’extrait qui fait la synthèse de mon commentaire. Oui, Jennifer Lavallé aborde un sujet sensible. Et elle le fait bien.
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