
Ce beau recueil n’est pas le fruit d’une collaboration, pas le résultat de trois plumes appliquées à produire de concert une œuvre unique, mais bien plutôt la réunion de projets distincts, d’œuvres singulières. Œuvres miniatures, vu le nombre restreint de poèmes assemblés par chacune des poètes, mais non pas œuvres mineures. Ces suites ont valu à leurs autrices d’être distinguées par l’attribution du Prix Piché, prix accordé conjointement par le Festival international de la poésie de Trois-Rivières et l’Université du Québec. Marie-Josée Ayotte a reçu ce prix en 2023 pour Il semble que tout cède au vent noir. Pour une autre suite elle a également obtenu le Prix Chatillon. Avec Osciller, Rose-Aimée Bédard fut la finaliste du prix en 2022, tandis que Dominique Brochu en était la lauréate pour une suite intitulée Marelle. Pour mémoire, je rappelle que le Prix Piché a pour mission de révéler des poètes dont le travail n’a pas encore fait l’objet d’une publication sous forme de livre.

Marie-Josée Ayotte ouvre le bal. Le titre de sa partition annonce une musique quelque peu agitée : Il semble que tout cède au vent noir. La violence dont une certaine douceur viendra peut-être à bout est présente dès le premier poème. Cette violence est en lien avec une douleur que l’on pourrait dire native. Tout se joue entre apparition et disparition, entre naissance et mort. Au premier vers (« je pourrais apparaître ») feront écho de nombreux passages dans lesquels la poète exprimera une troublante difficulté d’être, d’être au monde, d’y vivre véritablement. Ce premier vers dit la possibilité d’une venue au monde, mais cette naissance ne se fera qu’au prix d’un véritable combat. La poète parle d’une « artillerie lourde », d’« obus » et de « fureur aux poings ». Au cœur de cette guerre, la poète fait montre de révolte et de résistance. La voici engagée sur « le chemin des femmes », en solitaire qui voit sa solitude multipliée par celles des femmes dont elle est solidaire. Il s’agit pour elle d’« arracher aux mots un avenir ». Les saccages qui ont mis sa vie à mal, les empêchements qui dès son plus jeune âge ont entravé sa route sont des épreuves qu’elle traverse tant bien que mal : « chaque feu traversé avive ma colère / me garde urgence vivante ». Elle réfère à « un flot de secrets inavouables ». On devine que ces derniers sont relatifs aux heures sombres de son enfance, à ce qu’elle appelle un carnage. Il semble qu’il y ait eu dans son cas étouffement de l’enfance, de « l’autre vie / celle qui aurait pu advenir ». Alors qu’elle éprouve « un incroyable besoin de disparaître », un sentiment contraire la conduit à vouloir retrouver enfin « ce qui aurait pu advenir ». Elle cherche à « revenir au commencement des jeux et regards / qui ne font de mal à personne ». Cela s’appelle l’innocence.
Mais comment revenir à un tel état de pureté, alors qu’on se trouve « au milieu des visages de poussière » ? Alors que son « origine a tremblé dans un champ de ruines » ? Il sera question à quelques reprises dans cette suite d’une « maison bancale ». La poète a beau se tenir debout dans cette maison, comme l’écrit Rilke, que du reste elle cite, tout autour d’elle « les choses tombent / irréparables ». La chambre qu’elle occupe est associée « aux dédales de l’impasse », aux dédales où disparaît l’enfant « coupé du monde ». Dans de telles conditions, dans cette « solitude à perpétuité » mourir ne peut qu’aller de soi : « chaque jour j’épouse la mort / l’éternité me prend dans ses bras / et je ne dis pas non ». Fuse néanmoins « un cri de ruines ». La naissance est désirée, appelée. De très beaux vers expriment cette volonté : « pour une beauté moins grave dit-on / rien ne sert de creuser la différence / entre les vivants et les morts // je ne compte plus les décombres / je leur devrai peut-être de périr / au bout d’une existence plus forte ».
De la maison bancale, celle qui oscillait entre apparaître et disparaître en viendra à s’extraire. Elle émergera « de la cave au chaos lumineux ». C’est qu’« un désir de visage ». aura lentement cheminé en elle. Les « heures d’enfance » ne sont pas perdues à jamais. Après les « vieilles blessures », après les « feuillages d’hiver », l’enfance peut parvenir à refleurir.
On peut comprendre que la qualité du travail de Marie-Josée Ayotte ait été reconnue. Sa suite contient des poèmes conçus avec doigté, l’écriture soignée est à la fois expressive, musicale et suggestive. Les images qu’on y rencontre s’accordent avec un propos qu’elles servent avec pertinence. Ce premier opus est tout à fait réussi.

Osciller révèle une Rose-Aimée Bédard que le langage poétique de toute évidence fascine, et ce, autant que la perturbe le monde actuel. Elle dénonce ses horreurs tout en accordant une place relativement importante à la fonction ludique du langage. Certes, à travers ses jeux langagiers, la poète ne cherche en rien à faire de l’humour. L’heure est grave et elle en est consciente. Son inventivité, sa verve et son inspiration sont avant tout au service de la lutte qu’elle entreprend. L’ensemble poétique qu’elle propose commence par une série de poèmes regroupés sous le titre suivant : « Il neige nécessaire ». Le tout est solidement ficelé. C’est par l’anaphore « Il neige » que débutent sept des huit poèmes qui le composent. Cette régularité lui confère une forme de cohésion et de solidité.
Un souffle anime ces poèmes. Il est porté par un sentiment d’urgence, car « nous voilà bouche bée devant tant de ténèbres ». Au départ, la neige tombe tout doucement, paisiblement : « Un répit, sans doute », alors que « le futur inquiète ». On voit le « je » du poème engagé sur une chaussée glissante. Elle s’agrippe à tout ce qui lui permet de ne pas tomber, la verticalité étant « la position de la survie ». Si elle l’est pour l’individu, cette position l’est aussi pour l’ensemble de la société. Rose-Aimée Bédard pense et parle au nom de tous. Elle met en garde contre la bêtise, contre « la main étrangleuse des / dictatures ». Elle témoigne des « [f]aims affamées des mères qui tiennent dans leurs / bras des agonies ».
L’engendrement des mots par les mots, leur enchaînement est ce qui caractérise la manière de la poète, sa façon de procéder sur le plan poétique. Par exemple, elle recourt à l’agglutination : « Malgré faux pas, pas de côté, pas à pas » ou « La guerre s’est aguerrie à force de guerroyer » ; elle répète un même mot en l’insérant dans différentes locutions ; elle l’insère même au moyen de l’ellipse, le faisant apparaître au sein de sa disparition : « Mais quand on cherche salut, tout peut servir de planche ».
Le lecteur se rend assez rapidement compte que le jeu langagier chez la poète est en lien avec des enjeux plutôt sérieux, que le procédé stylistique met en évidence de graves soucis, un réel engagement en faveur de ce que l’on pourrait appeler une réparation du monde : « Certes, il y a dérives / Les faits sont là — sans compter les faits divers ». Ces faits, notamment ceux de la « destruction », des « débris épars », la poète les recense et dénonce, animée par un fol espoir, celui de la « toute dernière minute » : « [l’]innocence joyeuse tire à sa fin » : « Dans peu de temps / nous ne rock-and-rollerons plus, ni ne ferons tango / Ne valserons plus, à deux ou trois temps / Ne déambulerons plus dans les rues de Paris / N’irons plus jazzer au café du coin, Et n’irons plus / au bois / L’agrile s’y est installé. La cochenille a suivi ».
Rose-Aimée Bédard est une poète inspirée, son verbe chante, son lyrisme oscille entre l’enchantement et le désenchantement. Elle écrit qu’elle a « mal à l’état du monde. Saccagé // […] mal à sa beauté défigurée / Aux jardins l’un après l’autre, abandonnés ». Mais que faire dans l’urgence alors que le monde court à sa perte ? « Il faudrait … je ne sais quoi, je ne sais plus. Je ne sais plus trop quoi // Si. — Peut-être, et pourquoi pas, un poème ! Pour faire vibrer gens et pays ».
On peut toujours rêver : « Mais, je me rappelle / me rappelle que sous la neige, le rosier dort / et rêve de s’habiter l’été venu ». On se souviendra que le recueil s’ouvre avec la forte présence de la neige. Son évocation à la toute fin du recueil permet de souligner que cette écrivaine ne fait pas n’importe quoi n’importe comment. À mon sens, on a bien fait de souligner les mérites de son travail.

La marelle est un jeu, un jeu auquel s’adonnent les enfants et tout particulièrement les fillettes, les écolières dans les cours d’école. Dominique Brochu, après l’obtention du Prix Piché en 2022 a récemment publié un recueil de poésie. Celui-ci, La forêt dans ton cou, a été publié aux Éditions de l’Écume.
Avec Marelle, la poète entreprend une incursion à travers les âges de l’enfance. Sa petite suite se déploie en trois parties intitulées respectivement « Roche », « Papier », « Ciseaux ». Leurs poèmes sont tous brefs, laconiques. Et ils sont troublants, intrigants, fort séduisants. On saute de l’un à l’autre, avec un sentiment de joie mâtinée d’angoisse et de malaise. C’est que l’enfance, comme nous avons pu le constater avec les poèmes de Marie-Josée Ayotte n’est pas toujours rose. Dominique Brochu ou, si l’on préfère, le « je » qui s’exprime dans ses poèmes retourne dans les parcs et la cour d’école de sa petite enfance. Elle ramone ses souvenirs, se les remémore : « les arbres se penchent / je ramone ce jour précis, ce tumulte d’espadrilles / les corps qui apprennent leur odeur ».
En peu de mots, donc, la poète fait revivre des réalités, des petits faits divers comme des mains d’enfant posé sur « la rouille des échelles » propres aux agrès, gréements, installations dans les parcs. À la récréation, la fillette a « peur / des élastiques tendus ». Elle se revoit à l’écart des autres : « j’ai un visage d’objet perdu / une manie des racoins ».
On lit ici des petits poèmes qui expriment de criantes vérités : « les continents dérivent sans moi / le feu me recrache ». Voici une autre enfant, elle aussi, comme chez Ayotte, coupée du monde : « j’ai perdu / l’amie qu’il me restait ». Solitude, exclusion : « dans les toilettes / je barricade l’asphyxie ». C’est qu’il lui faut échapper à « la mitraille des rires ». Si l’homme est un loup pour l’homme, les enfants ne sont pas en reste, qui souvent manifestent une extrême cruauté à l’endroit des plus agnelets d’entre eux.
Doit-on comprendre qu’au sein du mal-être, tel « un abri », la lecture viendra finalement ouvrir un nouvel horizon ? « les livres / me ligotent / me tirent loin de moi ». La littérature est l’instrument d’un mouvement vers l’ailleurs, elle crée l’autre chose, ce que Rimbaud appelait de toutes ses forces, c’est-à-dire la « vraie vie ». Dominique Brochu écrit : « j’invente un vol / de flamants roses / un garçon quelque part / le gisement de ses yeux ».
Au bout du compte, elle en vient à écrire qu’elle n’est plus « cette enfant-là ».
Ma foi ! Elle est devenue une écrivaine. Ce n’est pas rien.
On dirait que le rêve de notre génération d’élever nos enfants de façon parfaite a heureusement connu quelques ratés. Ce qui a donné la chance à ces poètes de vivre une enfance riche en manques, en soucis, en inconforts et … en inspiration.
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Il existe en effet des liens entre les malheurs de la vie et les bonheurs de l’écriture !!!
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