Denise Brassard : Avec ou sans Kiki : Roman : Les Éditions du Boréal : Collection Liberté grande : 2023 : 270 pages

D’ordinaire dans un roman on raconte une histoire. Ici, on en raconte plus d’une. Même que dans ce roman, on ne fait pas que raconter des histoires ; on observe, on réfléchit, on analyse. Et pour cause, la narratrice est une intellectuelle, je dirais même plus, une intellectuelle de haut niveau. Elle est écrivaine et docteure en littérature. Sans doute, tout comme Denise Brassard, enseigne-t-elle au niveau universitaire. Si cela est mentionné, il s’agit d’un détail sur lequel la narratrice n’aura pas insisté. Du reste, elle n’a pas l’obligation de mettre ce genre de point sur les i. Au fond, elle écrit pour elle-même. L’art de la romancière qu’est Denise Brassard sera de tourner de tels silences en ellipses parlantes. C’est que de prime abord, ce texte est pour sa narratrice tout à fait secondaire ; il n’est pas écrit comme sont écrits les romans où tout est livré sur un plateau d’argent, il nous plonge plutôt tête première, in medias res, dans le feu de l’action tout intérieure des pensées de la narratrice, pensées qui, par ailleurs, sont livrées de manière tout à fait ordonnée.

Ce que celle-ci écrit correspond à un ensemble de notes, du moins partiellement, préfigurant un ouvrage dont elle désire entreprendre éventuellement la rédaction. Le texte qu’elle écrit, sorte de journal de voyage, l’accompagne tout au long de son parcours à l’étranger. Son livre à venir portera sur Alice Ernestine Prin, mieux connue sous le nom de Kiki de Montparnasse. En France où elle séjourne, l’écrivaine québécoise conduit précisément des recherches sur ce personnage haut en couleur, femme libre, égérie des Années folles, muse des peintres les plus célèbres, chanteuse gaillarde au grand cœur. Elle mène ses recherches sur le terrain, hantant les lieux où vivait Kiki, les cafés qu’elle fréquentait, les bars où elle chantait, les ateliers où elle posait pour les peintres ou son amant, le photographe Man Ray.

À dire vrai, pour les lecteurs que nous sommes, le texte qu’écrit cette brillante intellectuelle n’est pas du tout secondaire. Il est premier, il vient avant ce qui au terme de la quête de la narratrice n’adviendra peut-être pas. Aura-t-elle trouvé réellement le fantôme de Kiki sur sa route ? Les recherches qu’elle mène seront-elles fructueuses ? Elles la conduiront peut-être ailleurs que dans l’univers de Kiki. En réalité, rien n’est simple. Parvenir à raviver les cendres de Kiki, telle sera sa principale occupation. Elle en parle comme d’une « mission ». Mais ce travail n’ira pas de soi. Des obstacles se dresseront sur sa route.  C’est sans compter que la narratrice est très préoccupée. Autrement dit, des entraves liées à son histoire lui mettent aussi des bâtons dans les roues.

Son monde s’écroule. Ses amours vont à vau-l’eau. En quittant le Québec, elle a laissé derrière elle un amoureux ainsi qu’un vieil amant à moitié sorti de sa vie. Les liens fragiles qui unissent encore ces deux-là ne tiennent que par un fil. C’est en grande partie les tensions qu’elle connaît dans sa vie amoureuse qui l’ont poussée à trouver refuge à Paris. Kiki autrefois a été en proie à ses démons, la narratrice de son côté connaît son lot de difficultés.

Exercer le métier de chercheuse, être en congé sabbatique, quitter son pays en raison d’un projet académique, tout cela constitue une espèce de version officielle, celle que l’on donne à autrui ou soi-même afin de justifier un départ en réalité motivé principalement par tout autre chose. À tout le moins, aux objectifs professionnels s’ajoutent ici des visées plus secrètes.

Le séjour en France ressemble assez à une fuite en avant. Vie personnelle et vie professionnelle en viennent à se confondre. Ce n’est pas froidement que la narratrice a fait de Kiki un objet d’étude. À l’objectivité que commande la biographie entrevue se superpose une dimension de pure subjectivité. Si Kiki est d’abord dans son collimateur, un nouveau point de fuite s’offre désormais à la narratrice, où découvrir Kiki n’ira pas sans se découvrir soi-même. L’écrivaine, tout comme son modèle, devra se mettre à nu. Ainsi son projet initial en vient-il progressivement à se transformer en un véritable travail d’introspection, à s’aventurer dans une histoire dont elle sera enfin le personnage principal, pour une fois central, celui autour duquel graviteront quelques hommes rencontrés çà et là, amants d’une nuit, qui seront pour elle autant d’occasions de mettre à l’épreuve sa soif de liberté. Dans le dédale de cette nouvelle vie qui commence, où il s’agit pour la narratrice de raviver son désir, Kiki joue le rôle d’une sorte de guide ou de révélateur. En suivant les traces laissées par la muse légendaire, la biographe en vient à pérégriner à travers les énigmes de sa propre existence.

La narratrice erre dans Paris. Dans les cafés, aux terrasses, elle observe les gens, les couples surtout, une mère et sa fille. « Depuis que je suis à Nice, je joue les Mata Hari. J’espionne, j’épie. Je pille. C’est une façon sournoise de prolonger ma mission. Je fais mine de rien. Ce qui m’intéresse surtout : les couples, amoureux ou non. Ni à Paris, ni à Montréal, je suis dans un no time’s land. J’habite ma transparence. »

La transparence est l’autre nom de l’invisibilité. Elle observe un homme et une femme attablés comme elle à une terrasse. Lorsque l’homme se lève pour partir, elle constate que sa jeune compagne « n’a pas l’air d’avoir envie de rentrer. Moi non plus. Je pourrais lui offrir un verre, nous ferions connaissance, bavarderions un peu. Entre filles. Je l’écouterais me parler de montagne, j’accueillerais sa solitude. La nuit est si belle, qui commence à peine. Mais non, bien sûr. C’est inutile. Je suis invisible. »

Ou encore : « C’est l’histoire de ma vie : les serveurs ne me voient pas ou bien m’oublient. Je suis soit trop petite, soit trop timide, soit invisible. » Et parlant de Claude, son ex-amant instable et flamboyant : « Au fond, je l’enviais. Il frayait avec des écrivains et des artistes, tous aussi beaux et libres que lui, parmi lesquels je me sentais invisible et insignifiante. »

C’est une femme en crise. De qui parlons-nous au juste ? Ce sera souvent de Kiki ; assurément, ce sera aussi de cette narratrice dont nous ignorons le nom, ce qui je crois contribue paradoxalement à son invisibilité. Dans ce roman, riche à l’extrême, outre cette invisibilité, se rencontrent tant d’éléments significatifs qu’on peine à les prendre tous en considération. La narratrice, que je nommerai parfois « Elle » afin de ne pas alourdir mon commentaire, ne se reconnaît pas entièrement dans le miroir que lui tend le personnage de Kiki. Un voile sur cette glace masque à sa vue la femme libre qu’Elle cherche à devenir. On aura compris qu’Elle entreprend ce qu’elle appelle une « quête de sens ». Tout comme Kiki, « artiste de la présence », et à l’instar de la Salomé de Gustave Moreau qui « n’est pas figée dans la représentation », Elle doit se mettre en mouvement, se libérer de son passé, s’élever suite à Kierkegaard à son propre instant présent, afin de coïncider avec elle-même, en se réappropriant son existence : « Moi dans le présent mouvant de ma vie. »

Vers la fin du roman, alors qu’Elle est fort avancée sur le chemin de sa libération, Elle voit « une robe étonnante » dans la vitrine d’une boutique : « Avec son alternance de bandes blanches et noires disposées en diagonale, on aurait dit un soleil de nuit. Je me suis dit : Splendide, mais quel chien ça prend pour porter ça ! » Elle ose l’essayer, se regarde dans la glace (« La femme devant moi avait un air étrange. Un air qui m’a plu. »). Finalement, en un geste libérateur, elle l’achète.

Elle fait bientôt la rencontre d’un homme. Si avec Claude, la vie au jour le jour s’avérait bien compliquée, si auprès de lui être totalement soi s’avérait impossible, lors des rencontres marquées par l’éphémère, là où il n’y a que présence au moment présent de la relation, tout pour la narratrice se joue en un instant. La vérité de soi semble immédiate. Un peu comme Kiki (« Absolue de liberté, entière, radicale, et en même temps pleine de simplicité ») la narratrice s’abandonne librement à ce qui est davantage alors que simple jeu de l’amour et du hasard. Avec ses amants d’un soir, une sorte de vérité est bel et bien atteinte. Les conversations et les gestes de l’amour sont francs et directs.

« Il m’a déshabillée lentement, s’arrêtant sur chaque membre, prenant le temps de le humer, de l’embrasser. Ses caresses étaient délicates, attentives. Il y avait une vie derrière ce regard, ces gestes, ce sourire, une pleine vie d’homme libre qui palpitait, et cette liberté me soulevait. Rarement m’étais-je sentie aussi belle, aussi entièrement désirable. Chaque caresse, chaque baiser défaisait un nœud. Ma poitrine s’ouvrait, l’air de nouveau y pénétrait, mes muscles un à un se déliaient. Dans les yeux de Milo, je voyais cette femme, l’inconnue ensoleillée qui dans la glace de la boutique me regardait, et il me semblait qu’en elle des lustres d’empêchement se délogeaient. »

Nous étions sans Kiki. Revenons à elle.

Kiki est un personnage hors du commun. Alors qu’elle se trouve à Villefranche où Cocteau l’a invitée, Kiki, la femme libre, suite à une altercation, se retrouve en prison. On l’a traitée de pute et chassée d’un bar où jamais elle n’a mis les pieds auparavant. Elle s’y était rendue pour retrouver des marins, pour faire la fête. Kiki adore les marins. Elle a lancé une pile d’assiettes à la tête du propriétaire qui a porté plainte. Dans sa prison, la spectaculaire et extravagante Kiki perd de son lustre. Elle devient transparente et absente au regard de son avocat. La narratrice connaît le sentiment de vide qu’éprouve alors Kiki. Bien que la narratrice vive en liberté et non pas, au sens propre, sous les verrous, Elle a toujours le sentiment d’être retenue, détenue, entravée dans sa vie de femme. Elle a, comme nous l’avons déjà mentionné, le sentiment d’être invisible aux yeux des autres. Ce sentiment fait l’objet de ses analyses.

Ses réflexions s’alimentent à diverses sources, dont certaines semblent aussi opposées que l’eau et le feu. Kierkegaard est un philosophe. Il n’est pas hégélien. S’il cherche à trouver un sens à la vie, ce n’est pas à la logique et la raison qu’il recourt. Il ne les met pas sur un piédestal, mais il n’en pense pas moins. Kiki à première vue n’a rien d’une philosophe. Là où l’un pense, l’autre dépense, au sens qu’un Bataille donne à ce terme. La narratrice, elle-même intellectuelle, plus proche de la pensée que de la défonce, en vient à relier les apparents contrastes du couple hétérogène que sur le plan de la liberté forment Kiki et Kierkegaard. Rien ne semble les unir, pourtant, la narratrice recourt à l’un pour penser l’une, ainsi qu’à ces deux-là pour advenir à elle-même en toute liberté.

Kiki libertine : Kierkegaard libertin dans le sens de libre penseur. Pour accéder à la liberté, même l’intervention d’une sainte peut s’avérer utile. Sainte-Thérèse rencontrée dans une église offrira à la narratrice un précieux conseil, elle l’incitera à « faire confiance à la vie qui renaît de ses cendres. » De même, une amie, à la veille de son départ de Montréal, montrant à la narratrice « des cartes de médecine » — j’ignore ce que c’est — sortira celles du tatou et de la loutre. « Le tatou recommande d’apprendre à établir ses frontières. La loutre invite à faire confiance à la force de vie qui nous habite. Érine a pigé le corbeau, symbole du vide. » Il se trouve que dans cette scène se trouve en quelque sorte condensée et annoncée toute la métamorphose qu’accomplira lors de son périple en France la jeune quadragénaire lancée sur les traces de Kiki. Le tatou en elle marquera enfin ses distances d’avec son ex, ce Claude qui dépendait d’elle et dont elle-même dépendait. La loutre revêtira la splendide robe solaire et accédera à la plénitude de sa nudité alors que Milo lui retirera ses vêtements. Quant au corbeau de son amie Érine, symbole du vide, il est relatif à ce vide immense dont Elle aura sa vie durant dû supporter péniblement le poids.

Dans ce livre, le moindre mot, la moindre phrase se relie à l’ensemble et témoigne de la mission et de la quête de libération de la chercheuse, libération qui, bien entendu, s’accomplit avec ou sans Kiki. « Consentir au vertige est la seule façon d’habiter la maison de l’être. » C’est ce qu’un rêve lui aura appris. Or un rêve ne vient jamais seul. Il naît de l’accouplement de Kiki et de Kierkegaard, de ce que l’on fuit, de ce que l’on trouve en fuyant, des hommes rencontrés en chemin, des musées où l’on se réfugie pour découvrir l’horreur et la beauté du monde, des cafés où des hommes nous abordent, où la conversation et le coït finissent comme la prière par nous élever au-dessus de nous-mêmes. Je dis la prière, car à l’église Saint-Jean où elle s’est recueillie devant Thérèse, la narratrice priera « pour enfin apprivoiser la douleur, entendre sa sagesse (celle du Christ ressuscité). Pour trouver un sens à l’amour. Ou savoir le réinventer. »

Tout, je le répète, se tient. Il n’y a pas un mot de trop dans ce roman. Les rêves signifient, et le hasard fait bien les choses, qui au bout du compte ajoute sa contribution. Dans les dernières pages du roman, lors d’une visite au cimetière, alors qu’elle s’y rend pour se recueillir sur la tombe de Kiki, la narratrice s’appuie sur une petite croix. Elle marque une pause, ferme les yeux. Lorsqu’elle les rouvre, elle lit enfin ces mots sur la croix : « Claude Bertin, Lieutenant, 2e R.E.I., mort pour la France le 8.10.1951 »

Faut-il le souligner ? Ce mort porte le nom de l’ex de la narratrice. Après des péripéties dont faute de place je n’ai ici nullement fait mention, après avoir rencontré des échecs dans les tentatives faites pour retrouver les lieux marquants de la vie de Kiki, la narratrice parvenue enfin dans le cimetière d’où sa sépulture s’est malheureusement évanouie, trouve sur la croix cette inscription et s’effondre : « Secouée par les spasmes, je ne parvenais plus à tenir debout. Mais alors que toutes les larmes que j’avais versées depuis mon arrivée à Paris me déchiraient les entrailles, celles-ci avaient quelque chose de terriblement libérateur. De presque enivrant. On aurait dit un fleuve, un torrent, un geyser, un volcan. Un accouchement. La mort elle-même accouchait de ses ombres. »

Avec ou sans Kiki. Le titre du livre s’entend sans doute de multiples manières, dont une première serait relative à la fuyante présence de Kiki dont la narratrice s’approche pour la voir toujours ou presque s’éloigner, s’effacer : insaisissable Kiki, pourtant si authentiquement et constamment fidèle à elle-même, c’est-à-dire à la liberté qui anime chacun de ses gestes. La seconde a trait au récit que fait la narratrice, récit où il lui arrive de plus ou moins abandonner Kiki, quitte à mieux la retrouver par la suite, au fond ne la perdant jamais de vue, délaissant Kiki pour s’attarder alors à d’autres créateurs satellites, gravissant autour de la reine de Montparnasse, des artistes-peintres comme Soutine et Modigliani, des auteurs et autrices, par exemple Hemingway, Anaïs Nin. Or ces abandons passagers, je l’ai dit, la ramènent toujours à Kiki.

Lorsque nous sommes sans Kiki, Kierkegaard alors se présente à nous. La chercheuse ne perd pas de vue Kiki pour autant, mais c’est par la bande qu’elle l’entrevoit et nous la donne à voir, à comprendre aussi sa nature profonde, que certains diraient superficielle, car cette femme semble ne songer qu’à s’amuser, mais il faut y voir de plus près et Kierkegaard aide la narratrice à mieux comprendre les enjeux du jeu perpétuel auquel s’adonne Kiki (« Kiki, dont la vie est un jeu, ne peut incarner un autre personnage qu’elle-même. »).

En passant de Kiki à ses analyses de tableaux, à ses lectures, à ses repas pris sur les terrasses, on pensera que la narratrice digresse et que la romancière aurait finalement dû écouter le conseil que l’un des personnages du roman donne à la narratrice : « Et suis mon schéma narratif. Tu dois suivre un modèle mathématique. […] Tu dois absolument suivre un modèle narratif pour raconter ton histoire. Que Kiki soit réelle ou inventée n’a aucune importance. Il faut savoir raconter une histoire. Savoir ou mettre les choses et les événements, sinon tu risques de ne pas aller au-delà de cinquante pages. »

On approuvera ces recommandations, si, avide de retrouver Kiki, on lit trop rapidement ou distraitement ce qu’écrit dans de nombreux passages la narratrice lorsqu’elle se livre à de profondes analyses du sens de la vie et de l’amour. En effet, elle n’a de cesse de s’interroger, prenant appui entre autres sur Kierkegaard. D’ailleurs, que vient-il faire dans cette galère celui-là ?

Kiki-erkegaard. Voici un puéril jeu de mots. Il n’est pas de l’autrice, mais il m’a sauté au visage. À la page 216, précisément alors que je lisais ceci : « Peut-être est-ce son acharnement au combat qui a emporté Kiki. // Kierkegaard a raison de ne donner aucune réponse définitive … »

La proximité ici de ces deux noms est purement fortuite. On aura compris que si, dans ce roman où tout est subtilement maîtrisé, la romancière introduit dans le parcours de son intellectuelle le personnage de Kierkegaard, ce n’est ni pour s’amuser ni certainement pas pour éblouir ses lecteurs et lectrices en leur jetant savamment de la poudre aux yeux. Fait cocasse, toutefois, dans le roman, le personnage de Kierkegaard apparaît de manière plutôt fantaisiste. La narratrice écrit : « Pour me sortir de la voie de garage, il me faudrait un philosophe amoureux, quelqu’un qui saurait parler à Kiki, comprendre la sagesse populaire. » Et elle poursuit : « Or voici que, depuis son Danemark du XIXe siècle, un jeune homme vient vers nous. Blond, de taille moyenne, il a de la prestance et est vêtu élégamment. […] ‘‘ Nous devons trouver à l’amour un sens, répète-t-il en boucle, lui donner du sens.’’ Ces mots, il les prononce à voix basse, comme une prière, une promesse faite à soi-même, et y prête foi. Kiki lui tend la main et me dit : ‘‘ Voilà notre homme.’’  »

Ce sera donc en compagnie de Kierkegaard que la narratrice accomplira son périple. Le philosophe permettra à la narratrice de poser en ses propres termes la question de l’amour pour y répondre enfin grâce également à d’autres compagnons et compagnes de route, dont certains n’entretiendront avec elle que le dialogue muet que favoriseront leurs tableaux. Kiki posait nue pour Soutine et Foujita, pour d’autres peintres aussi. La narratrice se rend souvent dans les musées, je dirais même très souvent. Elle est frappée par le travail de Lucian Freud, ce qui donne lieu chez elle à une analyse très poussée de la question du nu en peinture et en art. Encore une fois, si on se demande la raison d’être des pages qu’elle consacre à de telles considérations esthétiques et éthiques, on passe alors à côté de l’essentiel ou du moins à côté de l’essence du personnage qu’est la narratrice. Je le rappelle, elle est en exil, elle erre, elle a laissé derrière elle non seulement ce Claude dont la mort symbolique lui apparaîtra au cimetière à la faveur d’un hasard objectif, mais également un substitut plus récent, un dénommé Gabriel qui lui manque terriblement. Elle est à Paris pour travailler, pour réactiver les cendres de Kiki. Lorsqu’elle est en panne, elle lit et visite des musées. Il est dans sa nature de femme cultivée et raffinée de s’intéresser à aux choses de l’esprit, d’être attentive aux arts et d’y chercher un surcroît de sens apte peut-être à combler le vide existentiel qu’elle ressent. Cette béance, qui chez Claude est « un vide immense », elle le connaît, c’est un « gouffre intérieur ». Elle évoque le « manque qui ouvre en [elle] une brèche immense. » Elle écrit : « Et le trou qui n’a de cesse de se former devant moi et que j’ai cru laisser derrière, je le retrouve encore, toujours, ici comme ailleurs. Il est partout. »

On a vu que de ce trou, comme s’il s’agissait d’une fosse où s’enlisait peu à peu la narratrice, la vie à nouveau émergera. Ultimement, c’est en grande partie à Kiki qu’Elle devra son salut.

Ce roman dont l’écriture est remarquable est un roman d’amour. Il raconte les amours de Kiki, amours souvent malheureuses. Il relate l’ascension de cette artiste populaire jusqu’à sa chute fatidique. La reine de Montparnasse a connu la gloire. Man Ray a immortalisé sa beauté. Elle a chanté, fait la fête, beaucoup bu, abusé des drogues, notamment de la cocaïne qui irrémédiablement aura ruiné sa santé. À la fin de sa vie, Kiki fait les poubelles, elle est devenue une clocharde.

Dans Avec ou sans Kiki, on rencontre une kyrielle de personnages ; ce sont souvent des originaux, des détraqués. Les personnages de Desnos et de Cocteau, grands amis de Kiki, sont particulièrement émouvants. La narratrice leur consacre de très belles pages. Dans les dernières, Cocteau le magicien est on ne plus généreux, magnifique de fantaisie amicale et créative. Il offre un magnifique présent à Kiki. À l’occasion de cette dernière scène, les mots que trouve Denise Brassard magnifient brillamment le génie de l’amour et de la liberté.

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

4 réflexions sur « Denise Brassard : Avec ou sans Kiki : Roman : Les Éditions du Boréal : Collection Liberté grande : 2023 : 270 pages »

  1. Je trouve très évocateur ce truc littéraire qui, si j’ai bien compris, fait en sorte que le projet de livre devient le livre lui-même.
    Notre vie est souvent un tissu de projets qui attendent notre engagement, notre mise en oeuvre mais qui, fort subtilement, portent nos rêves, nos aspirations qui nous servent, comme le dit la pensée complexe, d’attracteurs étranges, de vecteurs de vie et d’espoir…

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    1. Oui, cette façon de faire s’appelle une mise en abîme. André Gide dans « Paludes » faisant dire à son personnage : »J’écris Paludes ». Mais, c’est plus qu’un procédé. Chez la romancière, il s’agit moins d’un jeu que d’une quête. Enfin ! C’est un roman qu’on lit avec plaisir et dont le propos est évidemment plutôt sérieux.

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