
« La littérature est la chose humaine la plus légère et la plus sérieuse qui soit. » C’est du moins ce qu’affirmait le regretté Gilles Marcotte dans L’amateur de musique. Le travail de Geneviève Boudreau témoigne éloquemment de la justesse de cette pensée. Sans jamais s’appesantir, sans charger ses récits du poids si lourd empesant les propos de qui cherche à imposer sa vision, l’écrivaine propose un regard non dépourvu de gravité sur notre monde et, plus particulièrement, sur des paysages perdus au profit de la banlieue, ainsi que sur les habitants de cette dernière. De toute chose, principalement de l’âme humaine, cette écrivaine donne à voir l’invisible. C’est que son écriture exalte et exprime le non-dit avec brio.
Le réalisme montre comme son nom l’indique la réalité. Les auteurs réalistes ont pour ce faire recours à un ensemble de procédés littéraires. Geneviève Boudreau les connaît et les maîtrise, mais elle use de moyens qui lui sont propres, ou qui en tout cas sont moins fréquemment employés, me semble-t-il. Elle explore le réel en ne négligeant aucun de ses aspects. Assurément, son but n’est pas de s’en tenir à la matérialité brute de la matière. Si elle décrit une pièce, par exemple une chambre à coucher ; si un jardin ou un potager font chez elle l’objet d’une description, son travail d’observation dépasse rapidement la surface de ces choses ; les choses dans ses nouvelles tiennent un langage, elles parlent, révèlent une profonde réalité.
Ce ne sont pas les narratrices de ces nouvelles qui expriment directement le fin fond des choses. Ces narratrices sont paradoxalement muettes, en ce sens où leur discours est comme à double fond : c’est à l’intérieur de ce qu’elles disent qu’implicitement s’expriment les choses. Or l’étonnant dans tout cela, c’est que le lecteur n’a pas à se creuser la tête pour saisir de quoi il en retourne. La psyché, l’âme des personnages de ces nouvelles se dévoile également de manière sous-jacente. On n’entre pas sous la peau des personnages comme on le fait d’ordinaire dans la plupart des romans psychologiques. Quelques fois, mais rarement, nous assistons au déroulement de leurs pensées à la faveur de la narration qui nous les livre telles qu’elles s’énoncent en leur esprit, la narratrice prélevant et transcrivant les mots qu’intérieurement se disent les personnages. Mais plus souvent, l’autrice s’en tient à rendre compte de leurs faits et gestes, de leurs actions restreintes, voire apparemment insignifiantes, actions telles que le commun des mortels en vit au jour le jour : monter à bord d’un autobus, faire les cent pas dans sa maison, apprendre à lancer une balle de baseball, boire ou ne pas boire une tasse de café.
On me permettra une digression. Enfin ! Ce n’en est pas une, puisqu’elle a trait au réalisme. Dans son tout dernier récit, Une longue route pour m’unir au chant français, François Cheng rappelle les propos adressés à Rilke par Rodin alors que celui-là demandait conseil au maître : « Il faut rester fidèle au Réel. Il faut sortir de soi et observer avec précision les êtres et les choses, non tant leur aspect extérieur que leur part à première vue invisible, ces forces obscures qui les animent de l’intérieur. » Rilke tint compte de ces précieuses recommandations. Aussi me semble-t-il que la nouvelliste appartient à cette famille d’artistes. Tout comme Rilke, et je cite ici Cheng, dans une certaine mesure elle « a sanctifié les choses humbles, une pomme, une carafe, un rocher, une branche d’arbre, un visage humain tailladé par la vie, en les élevant à l’irréductible dignité de l’Être. »
Toute chose chez elle parle un langage muet ; sa prose est minutieuse, précise, nullement bavarde et pourtant toute pleine de sens. Rarement voit-on une telle économie de moyens. Récits-litotes, pourrait-on dire. En poésie, le haïku réalise de comparables merveilles. Ce type de poème cède l’initiative de l’interprétation au lecteur. Il en est ainsi dans la plupart des nouvelles de Geneviève Boudreau. Il y en a même qui laissent en leur creux un noyau absent ; ce sont des nouvelles mettant en scène des personnages aux prises avec des difficultés dont nous ignorerons jusqu’à la fin en quoi au juste elles consistent. Ces personnages seront montrés en pleine crise, saisis par exemple à l’occasion d’une chicane de couple. L’un des personnages reprochera quelque chose à son conjoint : « — Hein ? Pourquoi t’as fait ça ? » Ça ? Qu’est-ce au juste ? Nous ne le saurons pas. Du reste, cela n’a aucune importance. Seul compte ici le moment, l’instantané qu’offre la nouvelle. Ce qui est en amont est superflu. Ce qui se passera par la suite l’est tout autant. Je ne puis ici m’empêcher de penser à ce qui, entre autres, distingue le roman de la nouvelle. Les scènes d’un roman nécessitent l’éclairage de celles qui les précèdent ainsi que de celles qui suivront. La scène dans une nouvelle se tient par elle-même, comme au centre d’un cercle absent ou comme un point sur une ligne dont le tracé est superfétatoire.
Dans une nouvelle où le personnage principal est en proie à une manière de dépression, nous lisons : « Elle recevra le lendemain la visite d’une amie, et la maison semble se remettre de trois jours de festivités, alors qu’il ne s’est strictement rien passé. Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai, mais elle ne souhaite pas accorder d’importance à ces faits, qui passeraient pour insignifiants aux yeux de n’importe qui d’autre. » Encore une fois, ce qui s’est passé, nous l’ignorerons et il n’est pas question de chercher quelque indice que ce soit dans la nouvelle, nous n’en trouverions pas. Ce serait peine perdue, nous passerions à côté de l’essentiel.
On aura compris que la nouvelliste est une autrice qui ne dit pas tout, qui s’en tient uniquement à l’essentiel. Dans le cas de la nouvelle intitulée « Mademoiselle Immondice », elle accorde de l’importance aux conséquences de quelque chose qui s’est produit, elle s’intéresse aux ravages démoralisateurs qu’ont eu un événement dont il ne sera rien dit. La nouvelliste se borne à montrer l’atonie du personnage, apathique au milieu de son appartement, passant lentement sa journée à ne rien faire. Je dis « ne rien faire », or ce rien est plein, plein de la souffrance que vit une personne dont l’existence peu à peu se délite.
Un bon livre est bon dès sa couverture, avec son titre approprié, comme c’est le cas ici alors que plusieurs nouvelles se situent dans un autobus ou à l’arrêt ; est bon aussi dans le choix de l’illustration lorsqu’image il y a. Ici, celle d’une grande fenêtre orne la couverture. Cette fenêtre se trouve dans une salle vide occupée par une chaise tout aussi vide. Les fenêtres jouent un rôle important dans les nouvelles de ce recueil. Le vide, la solitude aussi. Puis, viennent ou non des exergues. Celles qu’a choisies l’autrice, il y en a deux, sont éclairantes. La première provient d’un ouvrage de Joyce Carol Oates, ouvrage intitulé Paysages perdus. Ce titre aurait pu coiffer maintes nouvelles du recueil. Ce sont des nouvelles où comme je l’ai précédemment laissé entendre des campagnes anciennes ont fait place à des bungalows de banlieue, ou encore ce sont, enclavés, immobilisés entre des autoroutes et des parcs industriels, des terrains plus ou moins vagues, vestiges d’un temps révolu. Qui prête l’oreille croirait entendre le meuglement des vaches qui naguère foulaient les prés. Quelque chose dans ces nouvelles est relatif à la perte, à la fuite du temps, à la disparition : sous nos yeux, après le décès des vieux qui y vivaient, une maison sera démolie.
La première citation mise en exergue se lit comme suit : « L’écrivain est celui qui comprend le mystère du ‘‘familier’’. L’étrange opacité de ce que nous avons vu des milliers de fois. Et la perte inconsolable, quand ce qui allait de soi nous est finalement ôté. » Je ne prendrai pas le temps de montrer la grande pertinence de cet exergue ni celle du second. Je me borne à réaffirmer que dans un très bon livre toutes les parties s’inscrivent nécessairement dans l’ensemble. Ce commentaire inclut la quatrième de couverture où l’on signale non sans pertinence l’attention que porte l’autrice à dévoiler « ce qu’un regard superficiel ne saurait appréhender. » On y attire l’attention sur ce qui « derrière les vitres des maisons » ne semble pas bouger, alors que des « drames souterrains » agitent ceux et celles qui vivent derrière elles. Les transformations radicales qu’a subies Sainte-Foy au fil du temps sont évoquées. On mentionne que la nouvelliste s’attarde à la fragilité des êtres humains, à leur vulnérabilité.
On rencontre dans les nouvelles de ce recueil des personnages souvent attendrissants. La nouvelliste évidemment adopte à leur endroit une attitude neutre, elle ne commente pas leur détresse. Avec une écriture que l’on pourrait dire quasi blanche, cette détresse, elle la montre, réfléchie par les mots racontant leurs faits et gestes, répercutée à travers la sorte d’écho que leur renvoient les lieux où ils évoluent, car tout le sens ici est proposé selon les lois d’une vivante harmonie ; un détail, une ombre sur le sol, des aigrettes de pissenlits participent du parfum de sens que diffuse chacune de ces nouvelles.
En une parfaite horlogerie de mots, sans raideur mécanique aucune, en quelques pages, le nouvelliste fait tenir des univers tout entiers. Ce sont des presque riens, des scènes brèves se déroulant en l’espace de quelques heures, parfois de quelques jours ; ce sont ce qu’un Brault aurait pu appeler des « moments fragiles », des instants du quotidien, de fines tranches de vie. L’action y brille ou presque par son absence, se limite à des gestes banals, mais c’est vivre et mourir, et entre temps souffrir, le bonheur étant passager : « Caroline aussi a été cette femme caressant d’une main désinvolte la joue d’un homme, alignant des confidences insouciantes aussitôt oubliées. Elle devrait sortir de l’autobus, s’épargner le bonheur de ce couple qui ne vieillira pas mieux qu’un autre, qui finira par casser des verres sur le carrelage de sa cuisine. »
On ne peut réduire la qualité d’un ouvrage à la seule beauté dont fait preuve son écriture. Mais passer cette beauté sous silence serait lui faire injure. Il n’y a rien de clinquant dans l’écriture de ces nouvelles, rien de défaillant non plus. De l’écriture de Geneviève Boudreau, il serait juste de parler de sa parfaite mesure, d’une maîtrise lui conférant la sobriété d’une discrète beauté, invisible de prime abord, car cette écriture, faut-il le rappeler ? est au service de ce projet dont parlait Rodin, qui consiste à montrer fidèlement le Réel.
Il convient également de souligner la qualité de la composition de chacune de ces nouvelles, la composition ayant pour effet lorsqu’elle est à ce point réussie d’augmenter la qualité d’un récit. Racontées autrement, les histoires de Geneviève Boudreau n’auraient pas la même force, ne charmeraient pas autant. L’art de poser ici un élément, un geste, un objet, pour le reprendre plus loin participe du sens de l’œuvre. Dans la nouvelle intitulée « La vérité est écrite », un simple détail atmosphérique est chargé de sens. Ce n’est pas insignifiant : la pluie à venir est annoncée au tout début de la nouvelle ; un peu plus loin dans le texte, elle ne tombe pas encore ; puis il est fait mention qu’elle tombera plus tard : et voici qu’à la fin de la nouvelle elle se met à tomber. Ces considérations relatives à la température n’agissent pas comme une simple ponctuation. Elles accompagnent pour ainsi dire le sens de l’œuvre en mouvement, en travail de signifiance.
On croira que j’attache une extrême importance à des phénomènes d’ordre technique. Loin de moi l’idée de présenter le travail de la nouvelliste sous un angle aussi réducteur. Son savoir-faire ne serait rien s’il était uniquement le fait d’une simple recherche de type formaliste. À dire vrai, ce qui impressionne dans les nouvelles de Geneviève Boudreau, c’est la sagacité de ses observations, la sensibilité dont elles font preuve, leur capacité à mettre en avant les sentiments que vivent ses personnages. C’est dire que les nouvelles que renferme cet excellent recueil valent également par leur contenu, par les histoires variées qu’elles racontent, histoires dont j’ai peu parlé, mais qui à coup sûr charmeront ceux et celles qui les découvriront. Ces histoires les troubleront parfois (la nouvelle « Ligues majeures » relève quasi du suspens, la tension y monte graduellement).
Ces nouvelles si réussies, il convient de les lire lentement, à petite dose. Je recommande la lecture d’une seule nouvelle par jour, nouvelle qu’on laissera macérer et qu’on relira avec plaisir l’instant d’après.
Comme cela m’arrive parfois, j’éprouve en terminant la rédaction de ce billet le sentiment de n’être pas parvenu à rendre compte de tout ce qui fait l’intérêt de Votre arrêt n’est pas desservi. Il aurait fallu accorder davantage de place à la grande « humanité » dont fait montre cet ouvrage.
Je ne suis pas connaisseur en la matière, j’ignore s’il existe ou non une chose qui pourrait s’appeler le Prix québécois de la nouvelle. Si cela existe, je sais qui devrait cette année en être l’heureuse lauréate.

Je sais à vous lire que vos éloges sont non seulement sincères mais également méritées. Bravo pour votre éloquence et sutout pour votre ouverture à ces nouvelles voix, dans le domaine littéraire qui cherchent à exprimer des réalités qui les touchent et qui doivent être entendues. Toujours un plaisir!
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Oui, en effet, mon amie, je tente de dire ce que je pense. Quand je suis ébloui, je le dis. Je cherche aussi à expliquer ce qui cause mon éblouissement.
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Quelle belle lecture nous proposes-tu ici!!! Vraiment, j’aime la manière dont tu présentes l’écriture des nouvelles de Geneviève Boudreau. Son livre est là, sur ma pile. Je viens tout juste de me le procurer. Je vais suivre ton conseil «posologique», je n’en lirai pas davantage qu’une nouvelle à la fois, lentement. Et je penserai à tes commentaires, j’y reviendrai aussi après avoir lu à mon tour ce recueil de nouvelles. Je dois confesser avoir une confiance aveugle en Geneviève Boudreau…
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Je crois ou plutôt je sais que tu vas adorer cette lecture. Merci.
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«Toute chose chez elle parle un langage muet…»
«…tout le sens ici est proposé selon les lois d’une vivante harmonie; un détail, une ombre sur le sol, des aigrettes de pissenlits participent du parfum de sens que diffuse chacune de ces nouvelles.»
Enivrant de voir le talent de l’appréciateur faire osmose avec celui de l’autrice!
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Dans ta lecture du travail de l’appréciateur que je suis, tu deviens toi-même appréciateur. Je suis toujours content de savoir que tu apprécies mon travail. Merci Laurent.
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