Nicole Gagné : Qu’as-tu fait des fruits amers ? : Poésie : Écrits des Forges : 2020

Sur la quatrième de couverture de ce très beau recueil, outre une présentation de l’auteure, figurent les vers suivants : « l’immense détresse cachée/dans le chuchotement des ruines/t’a arraché la langue/avant que les mots/se soient frayé un chemin/vers l’intime ».

Ces paroles sont adressées à la sœur de l’écrivaine. La détresse dont il est question est celle de l’agonie. Au sombre de la mort répond toutefois le bleu du ciel. Les poèmes de Nicole Gagné envisagent à la fois la part de l’ombre et celle du soleil. Leur beauté est telle qu’elle semble se suffire à elle-même. Y ajouter quoi que ce soit me paraît relever presque du sacrilège.

Pourtant, ne serait-ce que pour en proclamer la présence, le commentaire s’avère nécessaire. C’est que les mots de la poète savent magnifiquement se frayer un chemin jusqu’à nous. Je dis « magnifiquement », pour me rendre immédiatement compte de l’insuffisance de ce terme. Il a beau dire vrai, il risque de détourner notre attention de ce qui plus essentiellement est à l’œuvre dans la poésie de Nicole Gagné. Celle-ci ne nous offre pas que de merveilleux poèmes, tous plus beaux les uns que les autres, elle nous livre, j’allais presque dire des vérités, elle nous donne accès à la réalité sensible de l’« être », le sien, mais également le nôtre. Car ce que sa parole révèle n’est rien moins que la vie telle que perçue par une conscience aigüe de ce qui en fait la beauté, à travers la force du désir et les grandeurs de l’amour.

Un recueil de poèmes peut de diverses façons former un tout. Autour d’un centre, des figures parfois se déploient et entre elles tissent des liens. À une thématique principale, des motifs se rattachent. De proche en proche, un mot décline ses saveurs, une fleur s’ouvre et voit l’instant d’après ses pétales joncher le sol. C’est là une affaire de structure, qui assure cohérence au propos, ordonnant la divagation, canalisant les flots du discours jusqu’au fin mot de la mer : « on lève la tête pour entrer dans le jour/on se prend à vénérer les pas du ruisseau/en route vers les galets de la plage ».

Dans certains recueils, nous trouvons un périple. C’est le cas ici. Le lecteur assiste, depuis un moment initial fait de silence et de tourments, à une migration de l’être qui s’accomplira grâce aux ressources du langage, la faisant finalement advenir à lui-même. Une histoire est racontée, mais son récit est fragmenté : un miroir donne à voir un visage, mais ses éclats sont d’abord sur le sol ; des épreuves, celles d’une vie, l’ont fait voler en pièces diverses, en poèmes épars, un peu comme sont les cailloux laissés derrière lui par l’enfant qui s’est aventuré en forêt. Les poèmes assurent le tracé du chemin.

On cherchera en vain ici une linéarité simple. En fait, ce qui fait l’unité du recueil vient tout simplement du fait de vivre. C’est une expérience où l’oiseau (« interdit de séjour/dans la cage de ton cerveau ») accède enfin au bleu du ciel, et le ruisseau enfin se jette dans la mer. En poésie et dans la vie en général, tout ou presque est affaire de mots et de silence. Le livre s’ouvre sur les vers suivants : « un peu plus haut sur le fleuve/les mots louvoient autrement//ils ne savent plus leur chemin ».

Ce qui fait l’unité de ce recueil est une voix. Elle se pose en des lieux différents, en des moments différents. Stations non pas d’un chemin de croix, mais d’un chemin de vie. La poète semble s’arrêter à certaines étapes marquantes de son existence. Ce qui les relie, c’est donc sa présence continue à travers les moments importants de sa vie. Le recueil se compose de cinq suites. Chaque fois que l’une d’elles prend fin, la suivante prend le relais. Ce sont comme les pièces d’une maison. Parmi celles-ci, la chambre a une importance toute particulière, que ce soit la chambre de la solitude, celle des amours ou encore, à l’hôpital, celle où s’efface peu à peu la sœur de l’écrivaine. L’histoire d’une vie se compose d’histoires multiples. Les plus significatives trouvent place dans la mémoire et lorsque l’on est poète possiblement dans un ouvrage de poésie. Celui-ci est une œuvre vivante, où la parole incarnée se fait concrète. Même l’éthéré, le vaporeux du discours s’anime et semble prendre corps. Le corps de l’écrivaine s’inscrit à même ses mots. Jamais elle n’oblitère le caractère physique et matériel de son existence. Chez elle, le corps appelle à la fête. Mais la fête de l’amour, comme nous le verrons sous peu, implique un certain labeur.

Afin de se frayer un chemin jusqu’à l’intime dont regorge ce recueil, un certain labeur s’avère également nécessaire. Ne redoutons pas de fournir cet effort. Il est vite récompensé. Leur lecture est si agréable que c’est comme sans peine aucune qu’on s’attarde sur ces pages pour bientôt y revenir. J’ai mentionné que la voix de la poète se fait la garante de l’unité du recueil. Elle est la clé qui ouvre la serrure de chaque poème. C’est une voix de grande qualité, ne serait-ce que parce qu’elle est profondément humaine, aimante et grandement aimable : une voix de qualité en raison de l’âme qui l’anime, partout présente, toujours vivante, vibrante. On ne peut s’y montrer insensible. Nicole Gagné nous accueille dans sa maison. On y trouve de la chaleur même quand y soufflent les vents de la mort.

Mais à elle seule une âme ne suffit pas à faire un bon poème. Car il faut bien l’admettre, la beauté n’est pas étrangère à l’amour que l’on peut porter aux poèmes. Ils sont bons comme sont les fruits, et si certains fruits sont amers, ce ne sont pas, en tout cas, ceux que l’auteure nous présente dans son recueil. Ses poèmes sont savoureux. Il y a là me dira-t-on une affaire de goût, et je laisserai en discuter longuement ceux et celles qui pourraient rejeter du revers de la main les poèmes de Nicole Gagné. Bien entendu, j’éprouverais de la difficulté à faire valoir mon point de vue à l’aide d’un raisonnement à la deux et deux font quatre. Mais je peux avancer ceci.

D’abord, l’appartenance à une certaine famille. Le lait poétique bu tout au cours d’une vie nourrit son poète et sa poète. Ou encore, le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre. De Lucien Becker à Fernand Ouellette, les auteur(e)s que cite Gagné témoignent de l’intérêt qu’elle voue à ce que, faute de mieux, j’appellerai la grande poésie, celle où l’on trouve de la substance.

En exergue du recueil, on lit ceci de Becker : « Chaque homme est une pierre qui cherche la montagne d’où elle a été arrachée. » En paraphrasant le poète, je ferai observer que Nicole Gagné est une pierre qui provient d’une imposante montage, celle dont ont été extraits justement des poètes de grande envergure. Cela ne prouve rien, mais lire de près les poèmes de Qu’as-tu fait des fruits amers ? et se laisser entraîner jusqu’au fleuve par les mots de l’auteure, permet à coup sûr de réaliser qu’elle appartient véritablement à cette confrérie, à cette sororité que constituent entre autres les poètes qui l’accompagnent en cours de route : les Jaccottet, Lyne Richard, Joanne Morency, Michel Pleau ainsi, bien entendu, que Becker et Ouellette.

D’avec ce dernier, il convient, je crois, de mentionner une remarquable proximité. Elle se fait remarquer dans la tendance à substantiver certaines épithètes, lesquelles prennent alors valeur de symbole, se trouvant comme hissées sur la pointe de leur plus haute signification : « l’inavoué », « l’inachevé », « l’irrévélé », « l’ensoleillé », et cetera. Et aussi l’importance du bleu, qui joue ici sensiblement le même rôle que chez Ouellette, celui d’une ouverture. Ouellette assurément ne possède pas le monopole de la mer, mais l’auteur de Présence du large et Nicole Gagné partagent cette même thématique. Loin de moi l’idée d’insinuer qu’on trouve ici quelque forme de plagiat, alors que vraisemblablement Gagné n’aura accueilli dans sa manière que cette influence discrète, quoique manifeste. Or cette proximité, je la rencontre surtout dans le ton ainsi que dans le style. Je la rencontre, je dirais plutôt que je la savoure : « s’arpègent les mots accordés/aux vibrations verticales ». On connaît l’importance de l’inversion chez l’aîné (« s’arpègent les mots accordés » : en passant, remarquons la beauté et la subtilité de ce vers), on sait également à quel point le poète a inscrit l’ensemble de son œuvre dans l’axe de la verticalité. J’ajoute les vers qui suivent, mais il se pourrait que je sois le seul à voir ici une certaine parenté : « il faut parfois profiter du ressac/pour dénouer le langage/et lui redonner ses enluminures//si seulement pouvait germer/un quelconque envoûtement/une lune montante ». Ces vers et d’autres encore pourraient figurer dans un ouvrage de Ouellette sans le dépareiller le moindrement.

Ce rapprochement entre deux poètes, je le fais dans le seul but de montrer que si les poèmes de l’une valent ceux de l’autre, c’est là un signe suffisant de leur qualité. Or après avoir souligné ces quelques traits communs, je m’empresse d’ajouter qu’à eux seuls, et en vertu de leurs qualités intrinsèques, les poèmes de Gagné méritent amplement qu’on s’y arrête. On y trouve maintes beautés, des trouvailles discrètes, une force expressive jamais poussée à outrance, de belles images (« de grand matin/ouvrir les fenêtres puisées au vent du large »). On y admire une langue juste. Du verbe, la hauteur sans grandiloquence séduit et nous envoûte. Des accents de sincérité nous touchent. La simplicité, la limpidité sont de rares et précieuses qualités. Surtout, alors que la forme me paraît franchement exemplaire, j’admire que la poète soit à ce point parvenue à exprimer des questionnements et des sentiments si importants, qui constituent le fond même de notre existence. Cela n’est pas insignifiant. Les mots, lorsqu’ils ne sont pas de l’ordre de la patine, si leur pureté n’est pas du toc, quand les enjeux dont ils sont porteurs dépassent les facéties des simples jeux de mots, il y a tout lieu de s’incliner respectueusement et d’affirmer comme le faisait naguère un certain Fénelon que « la poésie est plus sérieuse et utile que le vulgaire ne le croit ».

Tout cela est bien sérieux, plutôt grave, mais nullement assommant. Si on ne rit pas en lisant du Gagné, on ne s’ennuie pas pour autant. On accompagne un être humain dans son périple.

Son histoire commence alors que le verbe se tait. L’oiseau est encagé. Ce sera l’histoire de sa libération. Dans « Excès de nuit », première partie du recueil, l’auteure s’adresse à un « tu » : « tu te laisses œuvrer par les vagues ». Qui est cette personne à qui s’adresse la poète ? Sans doute se parle-t-elle à elle-même. On voit dans ses mots des puissances qui la contrarient, qui font que « la parole naufrage ». C’est que l’amour est inachevé. Rien n’est précisé, mais l’on comprend que malgré « la déraison » et « les embruns », il arrive que « les mots que l’on rêve/depuis l’éloignement du monde/s’assemblent en une parole vivante ». Dans cette première section, de très beaux poèmes évoquent la victoire de ce qui plus loin prendra le nom de l’amour : « il arrive aussi/qu’un arbre plus majestueux nous console/qu’une envie de célébration nous empoigne//l’aube ouvre une clarté généreuse/et voici la transfiguration des ombres/voici la renaissance du feu ».

Mais les fruits conservent leur goût amer. Dans la seconde partie intitulée tout simplement « Douleur », règne la souffrance. C’est une souffrance qu’on ne sait pas tout à fait à quoi attribuer, si ce n’est à « l’inachevé même de l’amour ». J’ose le répéter, bien que ce qualificatif ne suffise pas, tous ces poèmes sont beaux. Mais quelle est au juste cette douleur ? Dans un premier temps, on croit pouvoir l’attribuer à un avortement : « je pressens/l’intolérable de la mise au rebut/de ce cordon attaché à la matrice chaude ». La poète encore une fois s’adresse à un « tu », duquel l’identité n’est pas spécifiée. S’agit-il d’elle-même ? S’adresse-t-elle à l’enfant qu’elle fut ou à celui qu’elle n’est pas parvenue à mettre au monde ? Le titre de cette suite douloureuse (certains poèmes disent une profonde souffrance) est « Douleur ». Il se pourrait que le « je » du poème s’entretienne avec sa propre douleur. D’une certaine façon, on pourrait dire qu’elle parle à sa vie, déplorant alors que son « être » ne parvienne pas vraiment à naître, tant justement l’entrave sa douleur : « je ne peux de cet horizon impossible/éternellement te chercher pour me terminer/petite vie recroquevillée/empoignée à tes entrailles ».

Enfin, les interprétations possibles sont nombreuses et toutes plus ou moins vraisemblables : douleur/qu’as-tu fait/des fruits amers qui déparaient la table. »

Dans la séquence suivante, À la mémoire de Jo, se trouvent les poèmes les plus touchants du recueil. Moi qui déjà en aurais cité plusieurs in extenso, j’ai encore ici l’embarras du choix. Tant de beauté me chavire. « Ô ma sœur douloureuse/ton regard s’accroche aux feux du vivant/leur lumière s’inscrira-t-elle en toi/au sortir de tant de souffrance//attends-moi je viens ce soir/sera-t-il trop tard/pour me dire le sombre/où ta vie se crevasse et s’achève//ton visage se ferme/la lune fuit/les premiers rayons/se pâment à la fenêtre//c’est un cadre qui tait tous les mots/clôt tous les pourquoi/et tout avenir ».

Superbe !

Et tout aussi beaux, empreints d’une jolie fantaisie, ces vers encore adressés à la sœur en allée : « il est des jours/où je me demande/si tu n’es pas agrippée à une étoile/attendant la chevelure des arbres/pour revenir habiter ta maison ».

Quatrième partie : « Un passage léger ». En exergue, des mots de Michel Pleau : « après l’orage/se peut-il que le temps/prépare un refuge/plus léger ». Après « l’immense détresse » partagée au chevet de la moribonde, après la douleur et les fruits amers, se présente enfin la possibilité d’une réconciliation, de soi à soi, de soi à l’amour, de soi à l’univers. Arrive une libération. La poète « donne la parole à l’amour/et voici l’ardence du jour/ceint de béatitude ». Elle « ne pense plus/au ciel saturé de larmes/la terre en joie arrive ». Le sombre laisse place aux lueurs de l’aube : « mais alors que la nuit perd pied/le jour reprend ses droits/et on peut tenir dans sa main ces dits/dont la mort avait défait les robes ».

Un homme, un nouvel amour apparaît. Voici le retour de l’été. L’été « serait précieux/comme une étreinte d’homme/au couchant de ma vie ». On sera attentif ici au mode conditionnel. La femme manifeste-t-elle une attente ? Se montre-t-elle ouverte à l’avenue possible de la renaissance que lui présenterait enfin l’amour ?

Au tout début de la dernière section de l’ouvrage, la poète cite des vers de Fernand Ouellette. Ils témoignent également d’une avancée, d’une métamorphose. D’un coup de baguette, l’amour élargit le ruisseau, qui désormais se jette dans la mer. Ouellette écrit : « Et largement le ciel virevolte/Avec le vœu des amants ». Le titre de la suite affirme que « L’amour est un labeur ». Dans quelques-uns de ses brefs poèmes, on retrouve l’emploi du conditionnel présent. Si bien qu’on ne sait trop si l’amour apparaît ici comme un vœu, un souhait, une aspiration ou s’il prend réellement corps dans le véritable face-à-face d’un homme et d’une femme. Phantasme ou réalité ? La fin du recueil, ses derniers vers semblent inscrire l’amour dans la réalité : « tremblante dans l’odeur de ton feuillage/je risque cette fois/l’amour sans bouée ».

J’aime beaucoup ce recueil. On l’aura constaté. Si cela était possible, je le ferais savoir à son auteure. Mais j’apprends sur la quatrième de couverture que Nicole Gagné est décédée au printemps de l’année 2017. Elle ne saura donc rien de mon enthousiasme, rien de « notre » enthousiasme, car je ne saurais concevoir que de nombreux lecteurs et lectrices ne soient également gagnés par la vague d’amour qui nous atteint lorsque nous lisons ce recueil. La poète nous a quittés. Mais qu’à cela ne tienne ! Je lui écris et lance à la mer cette bouteille.

Chère Nicole,

Je dois vous le dire. Vous êtes une femme très généreuse. Je vous écris pour vous remercier. Pour vous dire à quel point vos poèmes sont beaux.

Bien que sans mièvrerie aucune, ils sont profondément touchants. Cela est dû en grande partie à votre voix, à votre parole de femme forte et douce à la fois, vivante et si attachante.

Vos poèmes sonnent avec tant de justesse que parler à leur sujet de perfection me paraît inconvenant. Dire qu’ils sont réussis ne suffit en rien à leur rendre justice, à témoigner de leur profonde beauté, car leur beauté outrepasse la beauté, en cela qu’elle réside en l’ouverture qu’elle dessine sous nos yeux, en cela qu’elle maintient grande ouverte cette présence du large qui vous est chère.

C’est un livre de vie que vous avez écrit, un livre d’amour et de mort, où le désir est ensoleillé, un livre qui ouvre « les fenêtres puisées au vent du large ».

Jean-Noël Pontbriand : Laissez passer l’ombre le cheval suivra : Poésie : Écrits des Forges : mai 2020

Les poèmes de Jean-Noël Pontbriand atteignent aujourd’hui l’âge de la parole. S’ils ne datent pas d’hier, ils sont d’une certaine époque, assurément actuelle, encore la nôtre, où pour certains il importe que les poèmes disent quelque chose, offrant à leur lecteur des mots qui puissent éventuellement faire entendre une parole.

L’auteur de ce recueil n’en est pas à ses premières armes. Sa voix est celle de la maturité, presque du grand âge. Elle appartient à un courant dont la puissance s’est révélée à la fin du dernier siècle. Les compagnons et les compagnes du poète ont pour la plupart donné le meilleur d’eux-mêmes à partir des années soixante-dix. On entend presque l’inflexion de leurs voix dans ce recueil. On reconnaît une manière, on pourrait dire une certaine tradition. Des thèmes communs sont traités dans un style qui n’a rien perdu de sa vigueur.

Pontbriand est un homme instruit. Il connaît les limites du savoir. Pour lui, existe un trésor antérieur, donné à la naissance, un bien précieux, celui de l’enfance, un émerveillement en quelque sorte premier, une manière d’ouverture à ce qui devant pourra se déployer. Or chez la plupart, assez rapidement, comme l’affirmait un André Breton, cette sorte de grâce est sacrifiée au moment du « dressage ».

Chez Pontbriand sont rejetés « les mots vidés de leur substance ». C’est l’usage courant, mais l’on peut également penser à la méfiance avouée d’un Bonnefoy à l’endroit de la conceptualisation. C’est qu’il faut que les « mots s’abandonnent ». Le poète est celui qui renonce aux « mots usuels », qui tente de renouer avec « le langage des étoiles / fidèles compagnes de [ses] rêves ». Mallarmé souhaitait donner un sens plus pur aux mots de la tribu. Pontbriand désire que les mots soient « pris en charge par l’immensité du cosmos », de manière à ce que la quête du poète puisse aller de l’avant et mener ce dernier, c’est-à-dire l’homme tout entier, au-delà de lui-même : « Quand s’exprime la fureur, les mots sortent de l’ombre, l’homme de sa torpeur. Prise en souricière entre deux plages d’un écran cathodique, s’augmente la tension nécessaire à l’éclosion des mots tenus en laisse par la peur de l’inédit. »

On le voit, ne serait-ce qu’avec ce dernier poème, l’homme tout comme les mots tenus en laisse est en quelque sorte lui-même prisonnier, prisonnier de sa misère. Il est victime de sa torpeur, autrement dit, condamné à l’immobilité : et il est en grande partie responsable de cette paralysie. Tout concourt à le freiner, à le retenir dans les rets de ses habitudes, de ses maigres certitudes, de sa frayeur.

La science est limitée, malmenée dans ce recueil. On ne saurait tout à fait recourir à ses lumières. Ces dernières ne suffisent pas. La science semble aller de pair avec les statistiques, la comptabilité où s’enferrent les morts en ne songeant qu’à accroître leur bien-être, qui est en réalité leur mal de vivre. En perdant le trésor de l’enfance, ils se sont perdus. Leurs yeux ont perdu de vue le ciel immense, ses étoiles. Le poète ne retrouve la lumière qu’après « une longue absence » : « Après une longue absence, te voici revenu sur le perron de l’enfance à regarder passer les mots sur la ligne lumineuse remplie d’anges en liesse et de lotus fleuris sur les étangs de l’être. »

Ces retrouvailles ont lieu à la fin du recueil. Elles sont annoncées dans la première partie où l’on peut lire le vers suivant : « la clé perdue d’un paradis à venir ». Elles sont rendues possibles grâce à la parole : « La parole un jour surgira sans prévenir des mots usés par la coutume et rongés par le vide qui remplit ta vie et gruge ton espérance d’être un jour celui que tu es sans le savoir encore. » Cette citation est dense et chargée de sens. On y aperçoit un paradoxe, figure du reste plutôt abondante dans le recueil, il s’agit de ce vide qui remplit l’existence tout en détruisant l’espérance. Autre paradoxe : devenir enfin ce que l’on était déjà. Je dis paradoxe, ce qui ne signifie pas, bien au contraire, incohérence ou délire. Comme dans tout bon recueil, où les choses se tiennent et entretiennent entre elles de subtils rapports, ce poème pourrait on dire est une partie du recueil qui le contient tout entier. Autrement dit, elle le résume, en révèle le propos et la substance.

Ce qu’on était déjà : l’enfant à la rencontre de la Sybille, un enfant hélas ! vite perdu de vue, oublié, gommé par le dressage social, l’idéologie, la conceptualisation, l’économie, la matière telle qu’elle se vend dans les grands châteaux du commerce (le « centre d’achat [où l’on côtoie] le néant qui hurle dans les allées de la consommation »).

Ce qu’on était déjà : un enfant attentif aux refrains chantés par sa mère. La première poésie ainsi que la douce musique initiaient en lui le mouvement, nourrissaient son désir de lumière, favorisaient la rencontre future avec la parole.

La parole entretient des liens mystérieux et lumineux avec la quête, avec le vent et le mouvement de l’être en marche vers sa plus grande naissance. La Sybille correspond à la clé perdue d’un paradis à venir. La prophétesse, la devineresse tend cette clé au poète. La poésie se fera en quelque sorte résolution de l’énigme.

Dans le poème liminaire, important en ce qu’il trace par avance la route qu’empruntera le poète dans sa vie ainsi que dans ses écrits, Pontbriand dit en toute simplicité ce que développera de manière plus globale l’ensemble de son recueil : « J’ai rencontré la Sybille / au milieu des refrains que chantait ma mère / lorsque j’étais enfant. // Le vent soufflait dehors / la neige s’accumulait sur les toits. /Les anges volaient autour d’une voix inconnue qui résonnait / au fond de mon silence où s’écrivaient des mots / en attente d’une parole qui les éveillerait ». Curieusement, alors que le poète ponctue certaines phrases de ce poème, et alors qu’il termine tous les poèmes de son recueil par un point, le texte d’ouverture s’achève sur cette absence que je ne saurais trop à quoi attribuer. Négligence, oubli, ou bien tout au contraire manifestation volontaire d’un quelque chose qui serait de l’ordre d’une ouverture, d’une fin différée qui serait sans fin, d’un mouvement perpétuel ? Ce détail est sans doute peu important. En revanche, ce qui suit ne l’est pas. Dans ces tout premiers vers, le poète laisse entendre qu’un lien étroit existe entre le silence, la voix (inconnue), les mots et la parole.

Des mots, nous avons pris soin de dire la méfiance du poète à leur endroit. Ils figent les choses, arrêtent quasiment la pensée dans ce qui sinon favoriserait son déploiement. Je dis pensée, je devrais dire mouvement de l’âme en quête de lumière. Seul parviendra à donner sens aux mots ce que le poète nomme parole.

Je comprends par ce poème qu’il y aurait une manière de pacte remontant à l’origine. Ce pacte scelle dans l’innocence première une relation, une complicité de l’âme avec l’inédit. Il établit une connivence entre l’être et son aspiration à la parole, à la lumière dont elle est porteuse lorsque libérée de l’inertie des mots, échappée à leur seule conceptualisation : je renvoie ici encore à Bonnefoy et à son merveilleux ouvrage, L’écharpe rouge, dans lequel il cherche à dégager la poésie du langage qui tend à la maintenir dans les ornières de l’idéologie. 

Je remarque enfin au passage la présence des anges. Ils inscrivent le poème et, avec lui, le reste du recueil dans un héritage qui n’est pas sans rapport avec le christianisme. En effet, l’idée d’une naissance de soi au-delà de soi-même, autrement dit ce qui advient de soi une fois qu’on a laissé passer l’ombre, cette émergence qui voit enfin l’être s’arracher des ténèbres, des entrailles de la forge où s’est élaborée la parole, voilà qui n’est pas très éloignée de l’idée d’une résurrection, de l’avènement du royaume.

Je viens d’évoquer le titre : Laissez passer l’ombre le cheval suivra. J’ai également mentionné pour une première fois le thème de la forge. Je veux en parler maintenant tandis que le cheval du titre broute pour l’instant l’herbe des étoiles.

La forge est une image, une métaphore filée dans l’entièreté du recueil. Ce leitmotiv procède de l’allégorie. Tout comme le cheval auquel nous reviendrons. Je l’ai mentionné plus haut, je le répète ici : dans un texte qui se tient vraiment, les divers éléments dont il est constitué sont indissociables les uns des autres ; leur agencement crée du sens. Les « symboles » entretiennent entre eux de subtils rapports.

Après le poème liminaire, le lecteur découvre dans les tout premiers vers du recueil « devenus métal en fusion des mots [qui] s’écrivent emportés /par le texte. » Nous sommes au cœur déjà de la forge. Lieu de l’élaboration de la parole. Bien entendu, le lecteur ne saisit pas immédiatement la portée de ces mots. Ce sont des mots denses qui dans leur agglutination révèlent leurs significations au fur et à mesure du filage de la métaphore. D’abord météorite, à force d’être frappée par le marteau du forgeron, la métaphore finit par livrer tout son sens. Il faudra cependant pour accéder à ce sens accueillir les unes après les autres les images du poème. Pour la plupart, elles puisent dans le champ lexical du verbe, un verbe qui ultimement se fera chair — nous y reviendrons. Un des champs lexicaux, peut-être le plus important, est donc celui du discours : mot, texte, silence, parole, grammaire, syntaxe, page, hiéroglyphe, langue, voix, calembour, poème, poète, discours, inédit…  

Souvent un lecteur se comporte comme un éléphant dans un magasin de porcelaines. Il s’empresse de trouver ce qu’il désire : de la beauté, évidemment du sens, une certaine musique et quoi encore ? Il ne prend pas toujours suffisamment le temps de lire, de s’arrêter aux mots, aux vers du poète. C’est par une habitude que la prose impose, elle qui va droit au but, qui aplanit la démarche du locuteur, qui éventuellement indispose l’interlocuteur lorsque les mots comme par eux-mêmes finissent par s’emparer du texte, ce qui est le cas en poésie. Laisser l’initiative aux mots : on a vu Mallarmé réclamer une telle attitude. Depuis, à vrai dire bien avant lui, s’agissant de poésie les lecteurs adoptent souvent l’attitude de l’éléphant. Ils brisent tout, prenant soin ensuite d’accuser l’artisan de fabriquer et d’offrir des pièces défectueuses. On trouvera peu de défauts chez Pontbriand, en tout cas nul ne pourra lui reprocher de ne pas voir au grain de son texte. Bien entendu, « d’ombre sont les mots qui naissent aux abords du silence. »

Le cheval du titre, ce cheval qui suivra l’ombre que l’homme aura laissée derrière lui, vient de bien loin. Il trouve son origine dans la tradition. Nous apprendrons dans le dernier poème du recueil qu’il est directement « sorti de l’Apocalypse ». C’est un cheval qui ne s’est pas laissé « endormir par les mots vidés de leur substance ». Un cheval qui symbolise une lutte, une traversée. Ai-je dit plus haut qu’il broute le champ des étoiles ? Ai-je également écrit que l’enfant s’abreuve au lait des étoiles de la Voie lactée ? Il se pourrait que dans mon enthousiasme je me sois emporté. C’est que tout se tient, et le cheval et l’enfant, et la forge et la parole. Cette parole qui à la fin du recueil devient la Parole, et cette capitale s’augmente de figurer dans une expression qui en reformule une autre, consacrée celle-ci, sacrée, qui veut qu’à la fin des temps l’homme prenne place à la droite du Père.

Suis-je entrain de dire ici que ce recueil pourrait occuper une place parmi les ouvrages religieux de notre bibliothèque, figurer quelque part entre les livres d’un Fernand Ouellette, ceux d’un Jean-Marc Fréchette ou d’une Rina Lasnier ? Pas tout à fait. Je souligne simplement moins une parenté qu’une démarche, humaine, celle qui pousse l’être à advenir à mieux que soi, à changer le monde en y faisant advenir ce que nous pourrions appeler un Nouveau Monde, situé on ne saurait trop dire où, mais qui comme l’indiquent les derniers mots du recueil « s’élèvera sur les ruines de l’homme au milieu de nulle part. »

À nouveau la forge, son métal. À nouveau l’homme, ainsi notre poète désigne-t-il le sujet, d’une manière quasi philosophique, voire intemporelle : « le métal résonne au creux du paysage / l’homme espère un jour siéger à la droite du soleil. » Je rappelle qu’à la fin du recueil, il est question « de séjourner à la droite de la Parole ». Dans un poème où est évoqué l’Aigle de Patmos —il s’agit de Jean le visionnaire—, l’auteur de l’Apocalypse « assume la parole faite chair / sauve l’homme de lui-même / et la divinité de sa solitude ». Pas de point après le mot solitude, le dernier mot du poème : ce qui m’incline à penser que l’absence de point final dans le poème liminaire est peut-être due à une distraction. Un détail de cet ordre ne peut avoir d’incidences sérieuses sur le sens global du recueil. Passons, mais non sans d’abord mentionner que l’auteur à nouveau déforme une expression consacrée : le Verbe s’est fait chair.

Un des principaux thèmes du recueil est le mouvement. Le cheval participe de ce mouvement. Il symbolise la traversée. Nous l’avons mentionné, il émerge de l’ombre, celle où se forge la parole. Le mouvement est également celui du vent. Il est celui du fleuve qui avance et finalement se déverse dans la mer. L’homme entreprend une quête. Les poètes la réalisent ou du moins en fournissent une représentation, ils sont en mouvement : « Les poètes accueillent la parole / entre les mots posés comme des bornes / tout au long du chemin conduisant vers la mer. » Quelques pages plus loin : « le poète descend le fleuve jusqu’à la mer. » Ce faisant, il retourne en quelque sorte à ses origines. Rappelons-nous : il s’agit d’advenir enfin à ce que nous sommes : cela demande à l’ «enfant qui marche dans la lumière » une certaine dose de courage.

L’audace est un autre thème du recueil. De la même manière que « mot » apparaît fréquemment, le verbe « oser » est souvent répété. C’est le premier verbe du premier poème. Il apparaît dans le premier vers : « Qui osera ouvrir les vannes dans les mains du poète ». À cette question, on ne s’étonnera pas que la réponse la plus pertinente soit la suivante : c’est le poète lui-même, et il osera la parole dans le but de renouer avec lui-même et de s’accorder alors à la « présence » qu’il réclame : « Épris de silence et d’abandon, le vertige éclôt dans le cœur de quiconque s’avance, aux portes d’une épopée de courage prise en charge par celui qui ose la parole au milieu des morts. » Plus loin : « Le sang coule dans les veines de qui ose se laisser prendre par la parole. » Et puis : « Les vents naissent au flanc des glaciers devenus fantôme qu’il faut affronter pour connaître l’originelle naissance de la terre liquéfiée dans une forge remplie de lumière incandescente ; le soleil s’y révèle à celui qui ose regarder par la fenêtre. » L’on tourne quelques pages : « Quelle langue ose s’avancer dans la mer pour en goûter la présence et puiser le sel nécessaire à la conservation des mots dans les barils de la mémoire. » Et : « Malgré les matins étranglés par la misère, le sang coule dans les veines de celui qui ose prendre la parole au milieu des morts. »

Dans C’est moi qui souligne, Nina Berberova écrit : « Comme les mots d’une poésie, ils se contentaient d’exister et de signifier, sans pour autant mener quelque part. » Chez Pontbriand, la poésie doit mener quelque part, sinon elle rouille. La rouille menace le fer immobilisé. Or le poème est forge, labeur. Avec lui, il s’agit d’émettre et faire entendre une parole qui remonte à l’enfance : « J’en reviens constamment à cette phrase qui me trotte dans la tête depuis l’enfance sans réussir à transcrire, sur les pages de mon journal, autre chose qu’un bégaiement tenant lieu d’apothéose et d’illumination. » On retrouve ici la Sybille de l’enfance. Quel avenir prédisait-elle ? Assurément elle enjoignait l’enfant à se souvenir, à renouer avec la phrase initiale, celle qui justement trottait comme un cheval, comme ce cheval sorti tout droit de l’Apocalypse, ce « drôle de cheval [qui] court sur les corniches de la langue prise en otage par les aèdes qui parcourent le pays en mal d’auditeurs ouverts à leurs jeux de mots. » Il y a des poètes qui sont des centaures. Pontbriand imagine un Centaure, c’est le poète idéal : celui qui de la poésie ne fait pas un jeu.

On appréciera ou non que le poète écrive le passage suivant, dont la fantaisie, à mes yeux du moins, contraste avec le sérieux manifesté presque partout ailleurs dans son recueil : « Au moment de disparaître, les ombres s’agitent dans le crépuscule d’une journée rendue à elle-même avant d’avoir réussi le tour du chapeau sur la patinoire des événements arrosés par les rayons cosmiques, sans être marqués pour autant. » L’italique est de l’auteur. Est-ce là un sourire. Mais ne soyons pas ici un éléphant balourd. Ce tour du chapeau renvoie à des scènes d’enfance. On en voit quelques-unes dans ce recueil. Elles sont franchement belles : « T’en souviens-tu ? // C’était l’enfance et nous jouions dans la lumière des peupliers posés comme des cierges autour de l’innocence. Les anges y séjournaient que nous voyions danser dans l’ombre engendrée par le soleil sur les arbres qui palpitaient au bout de nos regards. La journée s’est terminée trop vite, mais nous n’en savions rien, blottis que nous étions contre l’esprit qui nous révélait la présence d’une solitude créatrice qui nous habite encore. »

On sera souvent séduit par de tels passages, souvent sobres, qui sont nombreux, et franchement admirables. Parmi eux, il s’en trouve qui manifestent ce qu’il conviendrait d’appeler une poétique. Ils disent que le poème doit mener quelque part. On y voit des injonctions : « Ne laisse pas le troupeau des bavards éclabousser / tes paroles », « oublie les privilèges / romps tout ce qui te retient / laisse la lumière entrer dans ta maison ».

Parmi les poèmes que j’ai tout particulièrement aimés, il s’en trouve un, très beau, mais qui cependant n’est pas mon préféré. Je le cite toutefois, parce qu’il me paraît précieux, riche d’enseignement : il donne à méditer. Un poète parvenu à l’âge de la parole, qui a suivi le fleuve jusqu’à la mer nous livre de précieux conseils. L’Éthique est aussi affaire de poésie.

Ô poète, peux-tu rendre limpide ce qui est rouillé par la démesure de l’existence ? // Ne cherche ni la compréhension, ni la reconnaissance. // Ce qui t’habite est plus grand que ton discours. // Qu’importe les mots que tu alignes, si la parole n’en est pas l’origine et la fin. // Contente-toi d’écouter ce qui parle lorsque tu réussis à te taire, et transcris-le, même si personne n’est intéressé à l’entendre. 

Jonathan Charette : Biographie de l’amoralité : Poésie : Éditions du Noroît : automne 2020

Voici un recueil diablement intrigant. C’est le moins qu’on puisse dire. L’auteur y accomplit un véritable tour de force. Il parvient à produire une œuvre dense, riche, d’une remarquable unité. Dans sa construction, nous ne rencontrons aucune faille ; aucun poème ne déroge à la qualité de l’ensemble. Pas de faiblesse. Tout cela est fort solidement élaboré.

Cela dit, cet ouvrage est plutôt curieux, particulier, singulier : il risque de déconcerter quiconque en entreprend la lecture. Encore faut-il identifier ce « quiconque », ce lecteur, j’allais presque dire ce brave. Qui est-il ? Qui est-elle ? Et lorsque l’on est en possession de ce livre, quel est au juste cet objet que l’on tient dans ses mains et dont on tourne les pages ? Autrement dit, à qui donc Jonathan Charette propose-t-il cette Biographie de l’amoralité ? Et son recueil, au juste, en quoi consiste-t-il ?

On peut répondre de diverses façons à ces questions. Pour la première, il serait simple de dire que ce recueil s’adresse à ceux et celles qu’on appelle parfois des amateurs de poèmes, bref des lecteurs de poésie. Or les gens qui lisent de la poésie n’élisent pas toujours un seul et même type de poème. Comme on le sait, la poésie est extrêmement variable. Elle adopte des formes si diverses que ce qui est poésie pour les uns ne l’est pas tout à fait pour les autres.

Ces généralités, je ne les rappelle ici que par souci de clarté. Sorte de mise au point, de mise en garde. Précautions, avertissement donné à ceux et celles qui, se faisant de la poésie une idée plutôt conservatrice, seraient perplexes devant l’aval que j’entreprends de donner ici au travail de Charette. Comment ! pourrait-on objecter ! l’on veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes ! La poésie n’est pas une anguille insaisissable ! Elle ne doit pas nous glisser entre les mains. Elle chante et enchante, jamais ne consiste en un casse-tête. Elle est musique, affaire de sens, de sensualité, de sensibilité. Enfin, elle émeut !

Oui, si l’on veut, mais la poésie, je le répète, est variable ; elle prend diverses formes, se présente sous des aspects multiples. Il n’est pas dit que depuis ses origines elle doive se répéter à l’infini, sans cesse identique à elle-même. Il n’est pas dit qu’il lui soit interdit de nous surprendre et déstabiliser. D’ailleurs, depuis au moins le symbolisme, il semblerait qu’elle n’ait jamais fait que cela, nous étonner, au point où la répétition du même devient l’exception confirmant la règle, par exemple, lorsqu’un Apollinaire « verlainise » à nouveau, voire quand Aragon ou plus tard Réda ou Houellebecq ressuscitent le vers ancien, ce qui n’est pas sans susciter des interrogations, parfois quelque mécontentement. Car ce qui plaît déplaît souvent. On doit l’avouer, certains auteurs prennent grand plaisir à déplaire. La frustration des lecteurs leur semble un gage de qualité. Charette à mon avis ne fait pas ce pari. Il risque gros, mais qui l’aime le suivra et trouvera, chemin faisant, plaisir à le suivre. Ne serait-ce que parce que sa poésie est stimulante. Elle engage le lecteur sur une voie où rien n’est évident.

Ce qui d’abord en lisant ses poèmes paraît s’imposer m’apparaît être la solidité de leur facture. Charette ne fait pas n’importe quoi n’importe comment. Je parle ici du comment, c’est-à-dire du métier du poète. Un poète aura beau traiter d’un sujet ou d’un autre, l’on s’attend à ce qu’il connaisse et maîtrise le langage poétique au-delà des rudiments de cet art. Il doit aussi savoir écrire, connaître sa langue, ne l’autoriser à fourcher que là où il le désire, ne lui faire subir des entorses que si cela lui paraît pertinent. Il doit habilement contrôler ses dérapages. Cette espèce de fermeté, de poigne et de rigueur en matière de langage, force est de constater qu’elle est à l’œuvre de la première à la dernière page de ce recueil. Ce qui me séduit ici consiste en la netteté de la frappe du poète, sur le plan du rythme et de la sonorité. On dira musicalité, or cette musicalité n’est pas celle encore en vogue chez plusieurs poètes ; disons qu’elle est plus moderne. Sans doute y a-t-il ici quelque chose qui soit de l’ordre du rap. La rime mise à part, on trouvera dans le travail de Charette un même type de précision. Du reste, de nombreuses références à l’univers du rap ponctuent sa poésie. Signe des temps. Modernes.

Autre qualité, mentionnée au tout début de ce commentaire : l’unité du recueil. Elle saute aux yeux, à telle enseigne qu’on pourrait croire que de poème en poème, il s’agit toujours un peu du même poème. Une analyse des procédés utilisés par le poète indiquerait en quoi consistent les constances de son style, et combien la reprise des divers ingrédients auxquels il recourt contribue à créer cet effet d’unité. Nous pourrions parler de perfection, mais à condition d’établir que celle-ci n’entretient aucun rapport avec l’excessive préoccupation de pureté rencontrée naguère chez les esthètes parnassiens.

Charette est un poète intelligent. Pas intellectuel ou cérébral pour deux sous, mais vif et alerte. Son entreprise relève d’un certain ludisme. Sa subtilité est telle que les jeux auxquels il se livre peuvent parfois passer inaperçus. C’est que l’auteur fort savant ne se prive pas pour puiser dans le vaste ensemble de ses connaissances. En le lisant, il ne nous apprend rien, là n’est pas son intention. Il n’explique pas, mais il réfère, il réfère beaucoup et souvent, pour ne pas dire presque tout le temps.

Non sans humour, il nous adresse des clins d’œil, il pointe dans de multiples directions, nous renvoie à ce qui provient le plus souvent du monde des arts ; parfois il réfère aux sciences, à la politique, mais ce qui surtout prédomine ce sont les références à la culture ; musique et sculpture, peinture et poésie, mode vestimentaire, design également ainsi que le vaste univers des parfums sont passés en revue. Il n’est sans doute pas une seule page de ce recueil où l’auteur ne cite pas un nom de poète, d’écrivain, de philosophe, de musicien, de rappeur, de chanteur populaire, de jazzman, de sculpteur, de peintre, de cinéaste, etc. J’exagère à peine. Tous y sont : Première page : Heidegger, Artaud, Percy Shelley, Jean Eustache. Deuxième page (c’est le poème liminaire, le plus long du recueil : il donne le la à l’ensemble) : Jean-Pierre Léaud, Rodin, Rilke, Joy Division. Troisième page du même poème : La Rochefoucauld, La Bruyère, Pharrell Williams, Denis Roche, Brummell, Roland Barthes. Quatrième page (fin du poème) : River Phoenix, Denise Desaultels, Paul-Marie Lapointe, Heredia, Diogène, Miro, etc.

L’auteur veut-il en déployant une telle queue de paon qu’on prenne la mesure du vaste éventail de ses connaissances ? Cherche-t-il à se faire valoir ? On ferait erreur en l’affirmant. Je crois plutôt que ce jeu est destiné à consteller son poème d’étoiles de significations. Chaque référence apporte sa lumière, sinon son obscurité. En reliant à l’aide d’un trait, comme dans les crayonnages d’enfance, les unes aux suivantes, chacune de ces étoiles participe d’un dessin qui ne fait sens qu’à la fin, à la condition bien entendu que les étoiles noires n’aient pas assombri le tableau. En effet, chaque fois qu’un nom est mentionné, pour que du sens soit alors engendré, le lecteur doit pouvoir rattacher le nom à quelque chose, sinon le texte s’en trouve troué par les lacunes mêmes du lecteur. C’est le propre des noms propres de ne renvoyer à personne quand on ignore de qui exactement il est question. Or si le lecteur sait précisément qui est Roland Barthes ou Denise Desautels, si même le chevet de la mère du premier et les lauriers noirs de la deuxième riment pour lui à quelque chose, ce quelque chose, il se pourrait bien que le lecteur ne puisse pas le rattacher au sens global du poème et de l’œuvre.  

Ce sens global, ce propos de l’œuvre, il faudra tôt ou tard y venir. Mais auparavant, une anecdote.

À l’université, un vieux prof, pas si vieux à l’époque, mais c’était au siècle dernier, dans les années soixante-dix. Il s’appelait Georges-André Vachon. J’avais pour lui une très grande estime. C’était un lecteur de poésie plutôt original. Il tournait et retournait un vers dans tous les sens, s’étonnant chaque fois de la bizarrerie même des vers les plus transparents, dont il démontrait finalement à ma grande surprise qu’ils étaient, malgré leur apparence de clarté, beaucoup moins transparents que je ne l’avais d’abord cru. Lisant un vers de Racine, il se posait autant de questions que s’il se fût agi d’un vers d’Éluard. Du premier : « Le dessein en est pris : je pars, cher Théramène,/Et quitte le séjour de l’aimable Trézène. » Du second : « Tu te lèves l’eau se déplie/Tu te couches l’eau s’épanouit ». Vachon lisait et relisait en tous sens les mots des poètes.

Il rédigea un ouvrage, un petit essai intitulé Esthétique pour Patricia, dans lequel je renouai quelques années plus tard avec l’essentiel de sa démarche. Malheureusement, j’ai égaré ce livre. Trente ans plus tard, je n’en aurai grossièrement retenu que très peu de choses, dont ceci : le sens est fuyant, le poème propose un univers dont la richesse se renouvelle de lecture en lecture, mais nous n’en retenons qu’une eau fuyante et jamais ne parvenons à en fixer le cours une fois pour toutes.

Faut-il, doit-on commenter les œuvres littéraires ? Que pouvons-nous dire à leur sujet qui ne produise à coup sûr quelque déception, comme en procurent les rendez-vous manqués ? J’ai lu une seule fois Biographie de l’amoralité et ne puis en dire pour l’instant que ce qui suit.

Pauvre compte-rendu. Une artiste tente de sculpter, de réaliser un projet. Elle réalise des œuvres d’art. Elle est en présence de deux autres personnes. Cet univers dans lequel nous plongeons avec ces derniers est quasi onirique, en tout cas surréaliste en ce qu’il diffère de la réalité telle qu’elle nous apparaît ordinairement dans ses formes les plus banales. Le lecteur doit se montrer attentif s’il veut comprendre quoi que ce soit. Heureusement, un texte d’accompagnement, il se trouve dans le rabat de la quatrième de couverture, nous met sur la piste : la sculptrice s’est cloîtrée dans un atelier avec ses deux modèles. Elle entreprend de « façonner des statues qui parlent une langue d’éboulement. » Une « langue d’éboulement » ! On a beau bénéficier de cet éclaircissement, il ne simplifie pas la tâche du lecteur. Ce dernier, s’il est trop pressé de comprendre, lira rapidement et ne s’arrêtera pas aux vers qui dans le liminaire disent pourtant, à la manière d’un argument, comme dans un ballet, de quoi le projet retourne. Je dis « le » projet ; je devrais dire « les projets » : celui de l’artiste et incidemment celui du poète lui-même.

Ce recueil de poésie est aussi un roman. À tout le moins, on y trouve un récit, avec un début, un milieu plus ou moins flottant, et il va sans dire une fin, non pas en queue de poisson, mais en forme de pirouette : reste à déterminer le degré de sérieux de cette clôture. Nous en reparlerons peut-être. Je dis donc un roman. Avec des protagonistes, cela va de soi, et quasiment de l’action, mais si peu.

Tout commence dans un café. Le café Olimpico. Cela se passe à Montréal. Dominique, la sculptrice parle avec Laurence des films de Jean Eustache. Laurence et Louis sont ses modèles. Tout à coup, une idée de génie s’empare de l’artiste. Elle en fait part à ses acolytes. Elle leur propose « une claustration volontaire/performance dans un atelier ». Sans l’explication fournie par la note contenue dans la jaquette, je crois bien que je n’aurais pas du tout perçu l’information relative à cette idée d’enfermement dans l’atelier, information qui passe à la vitesse de l’éclair, enfin ! que ne véhiculent que deux petits vers, à peine plus.

Pourtant, malgré les déceptions de sens embrouillant çà et là ma lecture, et parfois en raison même de la grâce de mes relatives et passagères incompréhensions, je me suis surpris à lire ces poèmes avec un réel plaisir. Je les ai aimés pour la netteté de la frappe rythmique dont j’ai parlé plus haut, ainsi qu’en raison de l’heureux dosage de leurs métaphores, surréalistes, me semblait-il, et toujours évocatrices. Roger Caillois comparait les images des poèmes à des étoiles. Il faisait remarquer que pour qu’elles scintillent, les étoiles doivent être isolées dans le ciel, distantes les unes des autres, sans quoi leur brillance se perd dans un amas confus de lumière. Les métaphores chez Charette ont beau être fréquentes, aucune ne se noie dans la masse. Elles sont pour la plupart opérantes, ou presque, cela dépend en grande partie du lecteur, de son attention ou au contraire de son consentement à se laisser tout simplement éblouir.

Si un roman raconte une histoire, Biographie de l’amoralité ne s’embarrasse pas de ce détail ; le livre ne peut pas vraiment être résumé, du moins après une seule lecture. Du reste, il ne s’agit pas ici d’un roman, mais comme la note l’indique nous avons affaire à un genre quelque peu hybride, un genre qui « joue avec les genres et se présente à la fois comme un traité de sculpture, une ode au hip-hop, un magazine de mode et un essai sur la morale. »

Bien entendu, ce type de présentation fournit des informations qui sont souvent à prendre ou à laisser. N’empêche qu’on y prendra davantage qu’on y laissera. Oui, en effet, il y a dans cet ouvrage de poésie une espèce de flottement, de passage d’un « sujet » à un autre, quoique tous ces sujets soient reliés, solidement liés les uns aux autres. Nos personnages et le « narrateur » poète s’intéressent de près à ces univers qui finissent par n’en former qu’un seul, qui est leur monde, leur mode d’activité, de rêverie et de pensée, dans cet atelier où traînent des magazines de mode et où retentit de la musique hip-hop. Quant à l’aspect moral, pour bien le saisir encore faudra-t-il que je relise soigneusement le recueil. Je m’empresserai de le faire et tenterai ensuite d’apporter un supplément de réflexions à ce qui précède.

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« qui opterait pour la relecture/sinon un pacifiste désespéré ». Relisant, je tombe sur cette question et souris. Je suis sans doute un pacifiste désespéré. Quand je lis, je tente pacifiquement d’aller à la rencontre de l’autre. À vrai dire, je ne désespère pas de le trouver. Quelque part, il est là, dans les pages de son livre. Plus je me demande en quoi consiste ce qu’il cherche à me dire, plus je persévère. C’est rarement peine perdue. Une présence immanquablement fait signe.

Lire suffit rarement. Il m’a donc fallu relire.

L’histoire que j’évoquais dans ses grandes lignes s’est précisée. Il s’agit en effet de l’histoire d’un enfermement volontaire. Au début de ce curieux récit, l’artiste en fait la proposition à ses collaborateurs, ses modèles. Puis, le reste qui me paraissait vague m’est apparu dans le détail de sa progression. Le poète a méticuleusement rendu compte du cheminement périlleux de l’artiste, d’une « construction » qui n’est pas sans nécessiter une part de destruction, de gouffre où s’abîment avec elle ses deux comparses. La note explicative ne mentait pas : « Au fil des poèmes, la performance devient une obsession. Pire, une condamnation à créer, coûte que coûte. À travers une incursion dans le monde de l’art, l’auteur propose une réflexion sur les conséquences d’une dévotion complète à la création. »

Le lecteur assistera donc au travail monstrueux, dévorant auquel se livre l’artiste. Le « coûte le coûte » pour elle s’avérera onéreux. Elle paiera le fort prix, y laissera sa santé. Ses amis quant à eux auront vécu l’enfer, de l’enfermement, du désœuvrement, drogues et alcools peinant à les soutenir. En apparence, mis à part ce travail intensif, il ne se passe presque rien. Les modèles vont et viennent, traînent dans l’atelier, écoutent de la musique, font l’amour, boivent et rêvassent. Mais nous assistons cependant à un fort grouillement de petits événements, parfois tout à fait saugrenus. Tandis que « Dominique fabrique un cœur de porcelaine/ultime réplique à la mortalité » et quoi d’autre encore ? « les rubis regrettent leur départ de Princeton/malgré des notes excellentes//les émeraudes pleurnichent/comme des oisillons sans chlorophylle//les saphirs se terrent dans l’azur/jusqu’à la prochaine averse ». Curieux univers, Laurence souhaiterait « étudier/le système sanguin des nuages », « Louis entre en pourparlers avec les narcissses/et diminue leur apport en sérotonine/lente dérive vers l’empire de la monotonie ».

Le travail de l’artiste est lui aussi passablement hallucinant : elle sculpte la déchéance du Louvre. Elle « sculpte des personnages/dans un bloc de fumée ». Tout cela peut sembler incohérent, tiré par les cheveux, mais dans l’imaginaire de Charette, qui est sans doute le poète le plus imaginatif qui soit, ces « motifs » expriment avec une grande justesse la nature du travail de l’artiste. Il soumet d’ailleurs à l’attention du lecteur une réflexion imagée qui donne, je crois, la mesure du travail de sa sculptrice et des sculpteurs en général : « un sculpteur n’est pas un être de chair/occupé à travailler la matière/avec des outils contondants/mais une montagne/qui détache de son propre corps/des œuvres foudroyantes//au fil de l’extraction/l’amoncellement de rochers devient une plaine/alors la carrière s’arrête/par épuisement des ressources ».  

L’« épuisement des ressources », voilà qui exprime une vision tragique de la création. L’artiste n’y apparaît pas comme un être voué au divertissement. Il s’inscrit plutôt dans un travail de confrontation au réel, j’allais dire au réal absolu. Il n’entreprend rien moins qu’une quête où il en va du sens de sa vie.

Si Dominique a sculpté au péril même de sa vie, de sa santé mentale à tout le moins, ses lascars ne l’ont pas eu vraiment plus facile. La séquestration les aura passablement anéantis : « la réclusion ne prendra jamais fin/à quand une fugue vers une clairière/où manger les paysages/et boire les rivières ».

À la fin, Louis n’en mène pas large : « Amer face à l’insupportable huis clos/Louis assassine une statue de lui-même/comme si un tel acte ne brimait pas la raison ». Si, durant un certain moment, « la fabulation adoucit l’enfermement », encore faut-il finir par en sortir. Cette destruction de sa statue par Louis annonce la fin de la performance : « soudain Dominique s’effondre/épuisement total/dix installations quinze statuettes/soixante sculptures//il faut alerter galeriste et médecin/ouverture de la serrure à retardement/une civière transporte la sculptrice/Laurence embarque dans l’ambulance ».

En conclusion, comme disent les élèves, je rappellerai que notre poète a véritablement réalisé un travail titanesque. Je répéterai qu’il est plein d’astuces, capables de finesses remarquables, de jeux parfois si subtils que leur subtilité risque de nous échapper. Je donne ici deux petits exemples. Tantôt l’auteur fait allusion à un poème de Rimbaud (« alors Dominique cherche à immortaliser/un lièvre dans les sainfoins/qui dit sa prière à l’arc-en-ciel/mais il sursaute/et bondit à la fin du livre ») ; tantôt, le revolver à cheveux blancs de Breton se métamorphose en revolver à cheveux noirs »).

Charette possède une tête bien faite, bien pleine, il est brillant et jongle magnifiquement avec son matériau. Ses poèmes à mon sens sont plus réussis que beaux, ils éblouissent. Ils ne touchent pas. Là n’est pas l’intention de Charette. Sa poésie n’est pas lyrique. Elle ne chante pas les émotions. Flaubert écrivait avec un scalpel. Tout comme l’ermite de Croisset, notre poète est lui aussi une sorte d’observateur. Il décrit un univers. Son but n’est pas de faire rêver ses lecteurs. Curieusement, malgré le foisonnement de son imaginaire, il écrit avec une manière de lucidité froide dont la « mathématique », tout en s’affolant, dit au moyen de l’hyperbole des vérités qui sans doute ne pourraient pas être dites autrement.

J’ai souvenir d’une pièce de théâtre, son titre m’échappe. Elle était présentée à L’Espace libre. Je ne sais plus même si cette salle de spectacle existe encore. Nous étions de jeunes étudiants. C’était il y a très longtemps. Nous envisagions encore de très loin la fin du vingtième siècle. Il s’agissait de théâtre expérimental.

Avais-je apprécié cette pièce ? À vrai dire, du début à la fin, j’avais personnellement en y assistant éprouvé quelques malaises. Une sorte de claustrophobie s’était emparée de moi, provoquée par le rétrécissement chaque fois s’accentuant d’une série de chambres closes où le spectacle nous invitait à pénétrer. Soyons clairs, la chose procédait de la poupée russe, si bien qu’à la fin de la pièce, ce n’était qu’en groupe de plus en plus restreint que nous assistions à des scènes de plus en plus miniatures. Spectacle éprouvant s’il en fut.

Biographie de l’amoralité ne m’a en rien agressé. Lisant, je respirais sans peine. L’expérience n’avait rien de comparable ; je ne ressentais aucune forme de traumatisme en m’abandonnant à la très lucide fantasmagorie que propose le poète. Toutefois, il y a un point commun avec l’événement théâtral que je viens d’évoquer. Le voici. Dans les deux cas, c’est dans l’« après » que les effets de ces œuvres se font le mieux ressentir. Plus je réfléchissais à cette pièce, plus je l’admirais, plus je comprenais à quoi elle « rimait ». Je pourrais dire qu’il en va de même avec le recueil de Charette. Une fois le livre lu, il a continué à « travailler » en moi. Mes réflexions m’ont amené à sa relecture. C’est un truisme : lire ne suffit pas, il faut relire. Même les ouvrages faciles. À plus forte raison, ceux qui sont franchement plus robustes.