Michel Leclerc : Tu disparaîtras en même temps que la mer : suivi de Ciels : Poésie : Noroît : 2025 : 96 pages

Cher Michel Leclerc,

Ce n’est pas là dans mes habitudes, mais une exigence aujourd’hui m’y pousse. J’écris publiquement une lettre personnelle à un auteur. Les circonstances m’y obligent. Nous vivons à l’échelle planétaire des heures bien sombres, j’en conviens, mais c’est plus petitement que la nuit jette sur nous un quasi-couvercle de cercueil. La littérature, la nôtre, la québécoise, se voit aujourd’hui mise en péril. Les médias se préoccupent peu de poésie. Les journaux lui réservent la part congrue ; revues et magazines vaillamment tentent de tenir le fort, quelques blogues font de même. Mais voilà, il me semble qu’on ne puisse pas se payer le luxe de perdre trop de plumes. Dans le magazine Nuit blanche, durant de nombreuses années, des livres d’ici et d’ailleurs ont été recensés ; de nombreux auteurs ont fait l’objet d’articles étoffés. Mais voilà, le présent est incertain, on ne sait trop si le magazine nous reviendra ou non. Cela est bien dommage.

Comme vous le savez sans doute, il m’est arrivé depuis deux ou trois ans de collaborer très régulièrement à ce magazine. Il permet aux ouvrages qui paraissent d’être commentés très peu de temps après leur arrivée en librairie. Parfois, la recension est contemporaine de la « vie active » du livre, encore en circulation. Eh bien, voilà, si tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, je parle candidement, le sort que je réserverais à votre livre verrait paraîtrait mon commentaire dans ce magazine dans les plus brefs délais, afin que lecteurs et lectrices soient avertis le plus tôt possible de l’importance de votre livre, de l’intérêt qu’il représente.

En matière de recensions, l’imprimé pèse davantage que le numérique. On peut sans doute lui accorder plus de crédibilité. Mais il faut battre le fer quand il encore chaud et c’est ce que je m’empresse de faire ici, quoique je suis convaincu que votre recueil est là pour durer, que sa vie ne saurait être passagère et qu’on prendra gravement plaisir à le lire pendant encore longtemps, car s’il est appelé un jour à disparaître, ce ne saurait être qu’en même temps que la mer, pas avant. Ah ! Je vous fais sourire. Tant mieux. Et tant qu’à sourire, je veux vous en donner une raison de plus. Sachez que la lettre que je vous écris aujourd’hui aura une suite. Si Nuit blanche, dont l’existence est aujourd’hui mise entre parenthèses, nous revient, j’entends bien soumettre à la rédaction une recension en bonne et due forme dans laquelle je ramasserai de manière plus compacte l’ensemble des propos que je veux ici même tenir. Sinon, je proposerai aux responsables de la revue Possibles un papier similaire. Pour l’heure, voici en gros mes premières impressions de lecture.

Je dis mes premières impressions, à vrai dire, ce sont davantage que des impressions et elles sont loin d’être premières. Je lis votre livre depuis quelque temps déjà. Je l’ai lu à maintes reprises et je le relirai. C’est là, n’est-ce pas, ce que l’on fait lorsqu’on est en présence d’une grande œuvre. Et puisque nous sommes ici entre nous, que nous avons tout notre temps et que les curieux et les curieuses qui liront cette lettre apprécient tout autant que vous et moi ce que l’on appelle une grande œuvre, plongeons-nous dans une des plus pages des Fleurs du mal. Une servante au grand cœur a fait écrire au poète des vers qui ne sont pas sans rapport avec ceux de votre très beau recueil.

LA SERVANTE AU GRAND CŒUR DONT VOUS ÉTIEZ JALOUSE

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil, je la voyais s’asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l’enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

La servante est ici l’âme pieuse dans le souvenir de qui se recueille le poète. Le poète nourrissait à son endroit une grande affection. Sa mère à qui il s’adresse ici était moins commode, moins facilement aimable, ce en quoi elle ressemble à la mère que vos poèmes font revivre sous nos yeux. Si je vous fais relire ce poème, bien entendu, c’est que sa thématique n’est pas étrangère à celle qu’on voit à l’œuvre dans les poèmes de Tu disparaîtras en même temps que la mer. C’est aussi, et peut-être surtout, parce que les qualités littéraires de ce recueil ne sont pas sans faire songer à la poésie d’un poète comme Baudelaire. Évidemment, cette parenté ne signifie pas une ressemblance à l’identique. Du temps a passé depuis la parution du recueil de Baudelaire. On ne saurait confondre vos poèmes avec les siens. Cependant, un trait commun demeure, il y a là plus d’un trait commun à vrai dire. Le principal a, je crois, affaire à une éthique du poème, à une conception et une pratique de la littérature où il s’agit d’établir la plus étroite correspondance qui soit entre le verbe et ce que l’on pourrait appeler la chair de sa substance. Je m’explique sans doute mal ; mes mots dans leur approximation laissent filtrer ma pensée, mais ne l’expriment pas de manière assez claire. Permettez-moi de prendre le temps de la développer.

Roger Caillois dans Approches de la poésie voyait à l’œuvre chez Saint-John Perse ce qu’il qualifiait d’image « juste », « irrécusable et qualitative ». Il déplorait qu’en poésie on pût rechercher, jusqu’à l’abus et en s’y complaisant, la production d’« images in-imaginables », en somme tirées par les cheveux, ininterprétables, polysémiques au point d’en perdre toutes véritables significations. Il y a lieu de parler avec Caillois d’un certain classicisme. Je pèse mes mots, mais tiens cependant à rappeler que par classicisme l’on entend toutes de sortes de choses, parfois contradictoires. Tenons-nous-en à Valéry, lequel avançait que le classicisme est un romantisme dompté. Pour ma part, je considère que sans ce puissant romantisme (on entend aussi avec ce terme toutes de sortes de choses, parfois contradictoires), sans ce puissant romantisme, à l’œuvre justement chez un Baudelaire qui a si bien su le dompter, le classicisme n’est qu’un enrobage resserré sur une absence de propos.

Pour en revenir à Caillois, je trouve chez vous des images parfaitement imaginables, tout à fait expressives et en tous points idoines au propos que vous tenez. Ce propos, je devrais ici l’évoquer au bénéfice des lecteurs et lectrices que je convie à notre conversation. Ils le découvriront par eux-mêmes, quoiqu’il me faille tout de même ici en donner un aperçu.

Le « tu » du titre renvoie à votre mère. Décédée quand ? Nous ne le saurons pas. Votre recueil n’est pas un récit, même si par endroits, dans quelques pièces de prose surtout, vous relatez des moments, des événements, par exemple l’enterrement de votre père, l’agonie de votre beau-frère. Eux ne sont pas les personnages principaux de votre recueil, ils s’effacent derrière la présence de votre mère et l’espèce de prière que vous lui adressez. Par espèce de prière, je veux dire bien entendu que par-delà la mort vous vous adressez à elle, secouant à l’occasion ses ossements, ses cendres non sans une certaine violence, qui est celle pourrait-on dire du dévoilement d’une vérité.

La vérité, c’est que votre mère n’était pas une femme facile, qu’il a fallu qu’elle meure pour commencer à être véritablement votre mère. Une mère en retard sur sa maternité. Une maternité qu’elle devra finalement à une ultime réconciliation : « J’étais ton fils dès ma naissance / tu fus ma mère le jour de ta mort. » C’est là le début du deuxième poème. À dire vrai, ce n’est qu’au terme du deuil, en tout cas seulement vers la toute fin du recueil (je ne parle pas ici de Ciels, la deuxième partie de l’ouvrage) que le fils sera parvenu à faire la paix en son âme. Sa parole intérieure, fêlée, sa pensée tout aussi troublée, ne connaîtront d’apaisement qu’en traversant l’épreuve des souvenirs ressassés et grâce aux discours adressés à l’absente.   

Dans l’article que je désire éventuellement consacrer à votre recueil, je devrai prendre le temps de m’arrêter à la souffrance de votre mère. Sa dureté comme une carapace se refermait sur une profonde sensibilité, sur des blessures intimes tenues secrètes. Je ne sais pas si vous avez déjà vu le chef-d’œuvre qu’a signé il y a longtemps de cela Michel Ocelot. Tiens ! Un autre Michel. Il s’agit d’un long métrage d’animation inspiré d’un conte africain. Il s’intitule Kirikou et la sorcière. Cette sorcière, très belle, est d’une incroyable méchanceté. Elle se montre impitoyable à l’endroit de son peuple. Sous le joug de cette reine, tous vivent des heures misérables. Pourquoi s’arrêter ici à cette sorcière ? C’est en raison de sa souffrance. Le petit Kirikou réalisera un exploit. Il parviendra à contourner tous les obstacles, gens armés défendant l’accès à cette reine maléfique, pour s’en approcher et lui retirer une épine qu’elle a dans le dos et qui, si mon souvenir est bon, la fait terriblement souffrir ou en tout cas est source de la haine viscérale qu’elle réserve à l’ensemble de ses sujets.

Une telle épine se trouvait à mon avis chez votre mère. Il aura fallu que vous parveniez à la lui retirer, en retirant celle qui en votre for intérieur sévissait et vous interdisait d’accéder enfin à l’amour maternel. Quoiqu’il en soit, l’amour, torturé dans les premières pages, apaisé dans les dernières, est partout présent dans la première suite de votre livre. On lui doit des pages touchantes, déchirantes, lyriques, fort émouvantes. L’amour n’y meurt jamais : « ta mort a tout emporté, hormis ce qui ne meurt jamais. Ne subsiste qu’un frémissement. Tu flottes dans ma mémoire comme un second tombeau où je te tiens compagnie, sans connaître l’insensé trépas. »

En terminant, après en avoir sommairement évoqué la substance, je veux revenir à ce qu’on pourrait appeler des questions de métier, ce fameux métier où l’on remet sans cesse son ouvrage. On parle ici de l’art de tisser les mots, de telle sorte qu’ils puissent résonner en parfaite concordance avec ce qui anime le poète, avec ce qu’il cherche à dire. La forme d’un ouvrage est « parfaite » quand elle est faite sur mesure, servant le propos et le rendant à l’exactitude de ses sens. Mon cher ami, vous n’êtes pas un puriste, un parnassien éblouissant revêtant de splendeurs superfétatoires une absence de propos. On vous voit ici habité par le sentiment et l’idée, œuvrant à même le langage afin de découvrir en l’inventant, de réaliser en l’extrayant de votre âme et de votre esprit, le poème qui au plus près exprime tout cela qui vous hante et vous agite.

Le mot sur votre page ne se déploie pas, évanescent, avec la légèreté d’un pétale que le vent de l’inspiration y déposerait gratuitement de manière hasardeuse. Il y a plutôt chez vous une certaine vitalité, une gravité de sens qui le plombe, faisant peser le mot de tout son poids de sens sur la compréhension qu’en a presque immédiatement le lecteur. Chez vous, tout s’accorde, tout concorde avec la gravité du sujet. Si l’on admire la qualité intrinsèque de vos poèmes, il faudrait mettre qualité au pluriel, si nous éblouissent ces qualités formelles, c’est en grande partie parce qu’elles n’éclipsent en rien votre propos, propos qu’au contraire elles magnifient.

J’aurais encore bien d’autres choses à dire au sujet de votre recueil. Je les dirai en temps et lieu. Pour l’heure, mon intention était d’annoncer aux lecteurs et lectrices de mon blogue la parution de votre dernier livre. On le trouve actuellement en librairie ; je crois venu le temps de s’y précipiter. Votre livre fait partie de la petite poignée d’ouvrages que contiendra ma valise si un jour je décide d’aller voir ailleurs si j’y suis. Blague. Il faut bien rire. Il faut surtout impérativement lire votre dernier recueil.  

Note de lecture de Pierre Perrin sur « Vierge folle ».

Pierre Perrin, écrivain français et artisan-directeur de la revue Possibles (Arbois, France : http://possibles3.free.fr ) réserve un accueil chaleureux à mon plus récent roman. Il me fait aussi l’honneur de réserver quelques pages du numéro 35 de sa revue à un choix de poèmes puisés dans « Traité de l’Incertain », « Carmen quadratum », « Varia » et « La fatigue de la haine », recueil qui paraîtra sous peu à La Grenouillère.

Daniel Guénette, Vierge folle, roman, Éditions de la Grenouillère, 2021, 248 pages, $

« L’art est un cercueil où sont enfouies nos joies et nos souffrances. »

Deux parties décomposent ce roman. La première est écrite à la première personne. Elle mériterait d’être intitulée : la possession ou l’envoûtement. L’auteur a choisi La déposition. C’est que son narrateur raconte ce qu’il a vécu, une montée au sommet du sentiment amoureux. C’est fin, subtil, on y croit, tellement c’est conduit de main de maître. On ne peut lâcher ce volume. L’évidence a ses mystères ; le mystère devient évident, comme Dieu est évident pour certains. « Elle se tenait devant moi, au milieu de la clairière, avec ses mésanges, ses mains remplies de graines, sa chevelure, son sourire si franc, son innocence. » Le narrateur, qui approche la cinquantaine, Marcel, est un universitaire qui enseigne le latin. Il se déclare aussi « une espèce de puceau sentimental ». Les amantes, non religieuses, pourtant, ne lui ont pas manqué. Mais celle-ci, « si belle, si fraîche, si féminine et souhaiter se faire religieuse ! » C’est que son hymen « est pétrifié ». Cette foi et son handicap ne l’empêchent pas de se mettre nue, d’offrir sa splendeur au regard de l’ami. Il ne s’agit pas de prendre mais de comprendre. C’est une prière qu’elle lui offre. Dieu pour elle offre une réponse ; rival, pour le narrateur il n’est qu’une question. « Sa nudité la recouvrait d’un voile de lumière toute pure […] Elle pivotait, tournesol de chair et de chevelure. » Qu’on me permette de rien dire des péripéties de ce récit tout ensemble extraordinaire au sens premier du terme et si définitif dans son ascension des cœurs. L’ascension s’achève par une étreinte consentie, suivie d’une énigme. Marie disparaît, en effet, sans l’avoir voulu. Est-elle morte, par qui assassinée, par quoi, pour ?…

La seconde partie, La Dépossession, couvre les cent dernières pages. Écrites à la troisième personne, celles-ci narrent la recherche de la disparue dont l’identité n’est pas établie. « Marcel n’était mentalement pas là. Il n’était nulle part. » Des vies se précipitent, entre les mains des limiers de la police. Des rêves de Marcel éclairent aussi le désastre. Cependant l’énigme persiste. C’est au lecteur de se convaincre d’une vérité possible, ondoyante, plurielle. C’est l’œuvre d’un virtuose. C’est un grand plaisir de lecture.

Pierre Perrin, 7 novembre 2024

Daniel Guénette, Dédé blanc-bec, roman, Éditions de la Grenouillère, 2019, 208 pages, 24,95 $.

Le poète si sensible de La Châtaigneraie [Éditions de la Grenouillère, Québec, 2022] qui sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion, narre dans le présent roman son enfance. Il n’a pas choisi la mise sous tension propre au genre, de rigueur autrefois. Il a préféré rapporter ses souvenirs, les recréer en vérité par la puissance de son verbe, dans le désordre de la mémoire, sans jamais parler à la première personne. Il est Dédé blanc-bec. C’est le sobriquet dont son père l’avait gratifié. Le résultat forme une histoire épatante, très convaincante. On ne lâche pas le livre, tant les personnages s’imposent, La Pompadour, Casanova, en tête, ses père et mère – « mère spartiate, père épicurien », précise-t-il –, le grand-père dont la menuiserie était partie en fumée, puis les deux frères tenus à distance, les amis collégiens, les premières amours. L’auteur est né dans les années cinquante, de parents bourgeois qui ont réussi, mais le fils n’en est pas conscient. C’est un solitaire ou disons que ses amis sont rares et que les rapprochements ne durent jamais. Daniel Guénette définit ainsi le personnage qui l’incarne : « Il n’était pas un individu, mais plutôt un ensemble hétéroclite, un regroupement de personnalités multiples, traversées par des forces diverses et contradictoires. » Un ménage bientôt déchiré fracture le cœur de l’enfant. Le père, qui a su inventer l’outil qui a fait sa fortune, s’est révélé un coureur. Il s’en est fallu d’une proie qu’il n’en ait pas couché soixante sur son totem, dont ses quatre épouses. Il s’éclipsait les soirs de fête, après le dessert. L’enfant en souffrait et concevait de la honte de lui en vouloir, de lui faire savoir quelquefois son désarroi. Quand le père le rattrapait en voiture par exemple pour le déposer au collège, le fils refusait de concéder ce plaisir à son père et il souffrait de ce refus même. Quant à La Pompadour, qui l’élevait à la dure, incapable d’un baiser, fût-il de comédie ou de tragédie, elle faisait savoir sa souffrance de femme abandonnée. Pourtant, elle cachait elle aussi un amant. « Papa Corvette, maman starlette. » Que faire, se demande Dédé blanc-bec, sinon tenter « de semer derrière lui les morceaux de son cœur dépité » ?

L’adolescence est marquée par la rupture entre les générations. Ainsi le père passait pour réactionnaire dans ses goûts artistiques, surtout en musique, car il pratiquait en amateur. Il savait jouer de plusieurs instruments. Son fils cadet écrivait. Le père affichait « une conception du beau qui veut que l’artiste du langage s’exprime beaucoup mieux que bien, dans une langue toujours soignée ». Bien entendu, le fils penchait pour la rupture, la modernité, la Table rase, sans bien comprendre les conséquences politiques qu’entraînait un tel penchant. Que savait-il des ravages causés par les révolutions ? Il n’aurait pas imaginé que des goulags existaient, encore moins que Mao, Staline et quelques Castro, Pol Pot alignaient une centaine de millions de morts que nie encore la bien-pensance. C’était pour leur bien ! Daniel Guénette ne manque pas de rappeler combien l’ignorance de la jeunesse ouvre le champ à toutes les influences. « Moins l’enfant est savant, plus l’émerveillent les feux de la rampe et les paillettes. » Pour sa part, en fait de contre-culture, il concède qu’avec ceux de sa petite bande « il suivait les joueurs de flûte de sa génération » qu’il appelle aussi « les idiologues ». S’il tâte au reste, et plus que du bout des lèvres, des substances psychédéliques, il découvre que l’amour vaut mille fois mieux. Chaque page est une révélation, avec des bonheurs de langue. Si l’auteur déplore que « l’oubli attend l’ensemble des êtres et des objets », il peut se rassurer. Son roman durera le temps que des hommes lisent.

Pierre Perrin, 30 octobre 2024

François Rioux : L’empire familier : Poésie : Le Quartanier Éditeur : 2017 : 112 pages

Ils n’auront jamais assez de mensonges
de haine et de ciment
pour cacher le ciel tout le ciel
sa fugacité ses jaunes ses mauves
quand je serai mort il y aura le ciel
pour d’autres yeux
et quand il n’y aura plus personne
que tout sera tu que tout aura été tué
il restera le ciel beau

Me voici bien surpris et deux fois plutôt qu’une. D’abord, par la grande originalité de ce livre, par ses diverses qualités. Puis, surpris de découvrir que sa parution remonte à quelques années. C’est qu’il y a quelques jours je me suis procuré ce recueil en librairie croyant avoir affaire à une primeur. Il y a un instant, alors que j’examinais sa page de grand titre, quel ne fut mon étonnement de constater qu’il a été publié en 2017. Qu’à cela ne tienne, je crois qu’on a intérêt à le découvrir si ce n’est déjà fait.  

À ce jour, je n’avais lu de François Rioux que deux textes. Le premier dans La tombe ignorée, un collectif consacré à Eudore Évanturel publié chez Nota bene en 2019. Ce texte tranche sur les autres par son côté irrévérencieux, sa fantaisie et le recours à un registre populaire. Le second est un poème paru récemment ici même dans la revue Possibles. Si j’ai été attiré par L’empire familier, c’est surtout à cause du premier texte. J’en avais gardé un souvenir amusé.  

Ce livre n’est donc pas un ouvrage récent. Durant les sept années qui se sont écoulées depuis sa parution, il n’a évidemment pris aucune ride. Il était moderne, il le demeure. Nul ne devinait à l’époque l’imminence de la pandémie. À Montréal et ailleurs, des assoiffés fréquentaient les bars. Depuis que le Covid est sensiblement derrière nous, les bars ont rouvert leurs portes. Le personnage principal de L’empire familier ou, si l’on préfère le « je » de ce recueil, est un poète et, selon toute vraisemblance, un enseignant du niveau collégial. Voilà qui ressemble au profil de l’auteur. Ce personnage est probablement son alter ego. Chose certaine, il y a dans cette œuvre une « personne vivante » qui nous adresse des poèmes regorgeant de vie, bien que sa vie soit souvent vécue de peine et de misère, d’où l’aspect désabusé des propos que tient le poète tout en tenant un verre à la main.

Ce ne sont pas pour autant des paroles de gars qui déparle. Dans les bars, l’alcool a beau couler à flots, lui ne coule pas. Parvenant à maintenir sa tête au-dessus de l’eau, il écrit des poèmes qui disent son mal de vivre sans jamais tomber toutefois dans le pathétique. Ce serait plutôt le contraire, ce poète a des sautes d’humour, il peut bondir de mot en mot pour leur faire subir, parfois juste pour rire, des contorsions plutôt hilarantes. On se souvient de la contrepèterie rabelaisienne, la femme folle à la messe devenant la femme molle à la fesse. On trouve quelque chose de semblable dans le premier poème du recueil. On y lit le vers suivant : « j’étais mouche folle dans la foule moche ». À y regarder de près, ce vers n’est pas uniquement loufoque. Il annonce ce que dira l’ensemble du recueil, lequel exprimera moins un jugement moral qu’un constat. Notre poète en a conscience, il aura été ce petit rien au vol agité ; affolé, il aura frayé au cœur d’un monde tout aussi insensé. En deçà du sourire qu’il suscite, ce vers manifeste un arrière-goût. C’est qu’on peut user de légèreté afin d’exprimer une certaine gravité. Ce que notre poète parvient très bien à le faire. Si la plupart de ses poèmes témoignent de son sens de l’humour, de son autodérision, aucun, même parmi les plus fantaisistes, ne saurait être pris à la légère. Le côté ludique de sa poésie sert le propos du poète, accentue son cynisme, son désarroi un brin nonchalant, mais c’est là pour lui une manière de dire des choses qui au fond sont loin d’être drôles. Son humour témoigne en effet d’une certaine souffrance, d’un mal être. Le poète fait ce troublant aveu : « Longtemps j’ai fait des farces plates / la vérité c’est que l’idée de l’amour me ronge ». Bref, on a beau sourire, le spectre de la mort rode tout autour de nous : « de quoi je parle dites-vous / je parle toujours de la même maudite affaire / je parle du trou des entrechats tout autour pour ne / pas tomber dedans ».  

Le premier poème offre un parfait exemple de l’écriture de Rioux. Il s’intitule « Après le gris ».

Et puis on dégrise
on s’agrippe au matin
c’est une vie plus facile que d’autres
une vie sans surprises ou presque
la seule sorte de cancer qu’on me trouvera

j’étais mouche folle dans la foule moche
j’ai deux bouches désormais et toi aussi
on va fondre comme du bon beurre
dans le cœur ranci de juillet et juste avant
on va se dire ce qu’on ne dit jamais.

Ces deux bouches étonnent, ainsi que la présence d’un « tu » non identifié qui pourrait renvoyer au lecteur ou à une amante de passage. Les deux bouches seraient alors celles du couple qui s’embrassent. À bien y penser, il s’agit peut-être là d’une expression. Une recherche rapide m’apprend, en effet, qu’avoir deux bouches c’est faire montre d’hypocrisie, être menteur. Quoi qu’il en soit, les choses sont plus sérieuses qu’il n’y paraît. Revenons à notre contrepèterie. Elle comprend une antithèse mettant en présence deux éléments négatifs, le premier étant marqué par la solitude, une solitude où l’on se trouve en proie à la folie, tandis que le second révèle la médiocrité uniforme de la foule.

Dès le premier vers du poème, il est question d’alcool. Le « je » est ici fondu dans un « on » de génération ou de clan, celle et celui des buveurs attardés : « Le monde est petit on l’a dit / et la soif est grande oui ». On ne boit pas de gaieté de cœur dans ce recueil, à tout le moins les réveils sont-ils désagréables. Il faut s’agripper solidement afin de tenir bon. Notre homme toutefois ne se plaint pas. Il est lucide et le reste du recueil montre que sa conscience sociale est aiguisée ; il sait qu’il mène somme toute une existence tranquille : « c’est une vie plus facile que d’autres ». Le programme qu’il se fixe, et qui peut-être vaut pour le recueil qu’il entreprend d’écrire, est fort ambitieux : « on va se dire ce qu’on ne dit jamais. » Cet indicible est un indisable (Flaubert employait ce mot). Or, ce qui fait ici l’objet du silence n’a rien en soi de métaphysique. Le poète ne réfère pas à l’invisible ou à l’inconnu. Il est pragmatique. Il s’intéresse aux choses d’ici, aux affaires humaines, à la vie de tous les jours, à ce qui est de l’ordre de l’ordinaire, c’est-à-dire à la misère familière. À l’instar de Verlaine, il n’hésite pas à prendre l’éloquence et à lui tordre le cou. Le registre de ses poèmes emprunte par moments au parler populaire. Loin de lui l’idée parnassienne d’une poésie pure. J’extrais ceci de sa contribution à La tombe ignorée : « Cette familiarité dans le langage, cette insertion de l’ordinaire, du prosaïque dans le poétique, c’est ce que Robert Melançon appelle une poésie impure. »

À mes yeux, Rioux est un bon, voire un très bon poète. Quelque chose chez lui me fait penser à Guillaume Apollinaire. Il est moins lyrique, moins mélancolique que l’inventeur du mot « surréalisme », plus cru aussi, mais il connaît lui aussi l’art de parler de notre monde moderne et surtout de chanter ses chansons de manière fantaisiste. Il y a, je l’ai dit, de l’humour chez lui, mais ce n’est pas ou très rarement de l’humour gratuit. Quelque chose grince dans ses vers. Alors que tout semble sombrer et disparaître, il écrit : « pour nous il reste le sarcasme cette colère du pauvre / pas trop pauvre ». J’ai mentionné Apollinaire, le poète fait peut-être surtout songer à Gérald Godin, poète qu’il salue au passage.

Le titre du recueil est éloquent. Il s’agit d’un oxymore combinant des termes entretenant peu de rapports entre eux. L’empire évoque la puissance, celle d’un État dont le territoire est vaste, alors que le familier est à portée de la main, est chose courante. La première section du recueil s’intitule « Le ciel de Rosemont ». Ce n’est pas celui de Constantinople, de Rome ou de la Grèce antique. Rosemont est « un ancien quartier populaire / à présent gentrifié ». L’empire, c’est aussi le contrôle que l’on exerce sur soi avec ou sans succès. Les poèmes ici démontrent que le poète parvient plus ou moins à marcher en ligne droite, sans vraiment tituber. Ce n’est pas qu’il boive trop, mais son moral est souvent au plus bas : « là c’est moi et c’est de pire en pire. » On notera ici la rime d’« en pire » avec « empire ». Les choses empirent.

Le poète voudrait que ça change. Il aspire à mener une autre existence. Or ce vœu semble voué à l’échec. L’empire familier entrave sa réalisation. L’eau ne remplacera pas la bière. La « vie bonne » relève de l’utopie. Les derniers vers du recueil expriment la désillusion.

je pourrais apprendre le portugais
partir m’installer à Lisbonne
peut-être y apprendre la vie bonne
y trouver une eau qui enfin désaltère
ça n’arrivera pas je me ferai des accroires
jusqu’à la disparition de mon carbone
dans les marées humaines l’air
les algues les oiseaux de mer. 

Carole Massé — Journal d’un dernier voyage — Poésie — Écrits des Forges — 2024 — 112 pages 

Pour saluer la parution d’un ouvrage aussi beau, point n’est besoin de chercher midi à quatorze heures, les mots les plus simples suffisent. Mais suffisent-ils vraiment ? Les épithètes laudatives paraissent parfois creuses et convenues. On se méfie du commentaire élogieux. Nous devons donc finalement nous résoudre à chercher midi à quatorze heures afin de remplacer une kyrielle de perles par des justifications claires dont le fondement sera explicité. Ce Journal d’un dernier voyage est une réussite. Voici pourquoi.

C’est à feu Jean-Yves Soucy qu’il est dédié. Durant trente-deux années, l’écrivain fut le compagnon de vie de la poète. Il est décédé à l’âge de 72 ans en 2017. Dans la dédicace qu’elle lui adresse, Carole Massé présente leur long compagnonnage en des termes qui éclairent le titre de son recueil, elle parle de trente-deux ans de voyage sur la Terre.

Le recueil comporte deux parties. Elles sont distinctes, séparées par une légère coupure temporelle qu’accompagne une autre coupure, cette fois-ci spatiale. La première partie s’intitule « Requiem pour deux ». Elle se déploie en cinq courts chapitres tous plus poignants les uns que les autres. Entendons-nous bien, nul pathos dans ces pages, mais une douleur exprimée avec un lyrisme contenu, bien qu’à fleur de peau. Tout justifie le titre de cette première partie. C’est qu’il y eut pour la poète un moment où les deux amoureux décédèrent. En rendant son âme, l’amoureux emporta avec lui celle de sa compagne. Elle resta seule, suspendue dans le temps, désormais immobile, sans vie réelle, dans « une maison sans portes ni fenêtres », évocation pourrait-on dire ici d’une certaine forme de cercueil. C’est au moment présent ou presque, dans la douleur vive et toute récente, suspendue au dernier souffle, à la dernière respiration agonique du mort, que s’écrivent les pages de la première partie du livre. Écriture au jour le jour, bien que non datée, journal donc de leur dernier voyage. De mars 2017 à octobre 2018, Carole Massé rédige ces premiers poèmes. Ils forment la partie la plus consistante du recueil, ses quelque quatre-vingts premières pages. Nous sommes alors avec elle, dans le quotidien de ses pensées, de sa tristesse. L’indicatif présent est le temps d’à peu près tous les verbes de cette première partie. Jean-Yves bien que trépassé n’a pas encore passé la barrière séparant le présent du passé. La poète lui parle : « Tu es vivant dans la pièce d’à côté. » Quatre fois, elle le répète : « Tu es vivant dans la pièce d’à côté. » Tout ou presque est écrit au présent, même la scène évoquée dans le poème où la docteure dévoile aux amoureux le diagnostic de la maladie dont souffre Jean-Yves. Dans ce poème intitulé « Nous attendons », il est question d’une « Porte ». La poète s’écrie : « Je ne veux pas rentrer de voyage ! » Mais c’est là une fatalité : son « homme [est] / aspiré de l’intérieur / avalé par le grand vide / qui le gruge petit à petit / au visible. » Inévitablement, cette Porte en viendra à s’ouvrir.

Nous nous délestons de nos années
au bord de l’éternité.
nous atteignons la fin
de notre histoire ici-bas
annoncée par un appel
de l’autre côté d’une Porte.

Quand l’amoureux sera passé de l’autre côté, l’amoureuse restera seule avec son chagrin. Dans sa maison sans portes ni fenêtres, elle tentera d’écrire, et d’abord n’y parviendra pas. Rien n’aura plus de sens et les mots pour dire l’absence de sens sembleront eux-mêmes vides de sens. La poète est paralysée dans ce qu’elle appelle le « magma du Silence ». Elle veut « faire vivre » à nouveau son compagnon : « J’écrirai pour redessiner des chemins / sous tes pieds / de nouveaux orients à ton regard. // Te garder au présent / dans tous les verbes / et chasser le passé. » Voilà qui exprime son besoin, son vœu le plus cher, écrire afin de maintenir au présent la présence de l’ami. Or, écrire s’avère au-dessus de ses forces : « Mais voilà. / Sous le poids du chagrin / même immobile / je perds haleine. // Mes cheveux se détachent / par touffes / que je réserve aux oiseaux / pour qu’ils tapissent leur nid. […] Alors mes phrases chancellent / entraînant avec elles / l’édifice du langage / qui s’écroule comme / château de cartes. »

Voilà une impuissance qui, paradoxalement, se métamorphose en source d’inspiration, car l’écriture alors subit un appauvrissement qui justement l’enrichit. Ce sera avec « les pauvres mots / de tous les jours / de tous les amoureux » que la poète poursuivra l’écriture de son poème. Et que de beautés alors se déploient sous nos yeux ! Le chant rarement du poème savant atteint avec autant d’émotion le sentiment en le partageant aussi bien. Des poèmes par leur beauté séduisent, mais seuls les mots de tous les jours semblent parvenir à vraiment émouvoir. « Reste ! Reste ! »  Ce vers que la poète répète une seconde fois, nous pourrions en déplorer la banalité. Ce serait ne rien comprendre à la force expressive qu’il déclenche. Les mots les plus simples, selon qu’ils surgissent ici, plutôt que là, donc à point nommé dans le texte, percutent et atteignent le mille de la cible, le cœur qui les reçoit vibrant alors en symbiose avec le cœur dont s’échappent ces cris, pleurs et douleurs.

Dans « Le magma du Silence », la poète déclare qu’une « écrivaine sans mots / est une écrivaine morte. » Voilà une mort qui s’ajoute à la première mort de Carole, je parle de la personne indissociable évidemment de l’écrivaine. Elle est morte au moment où l’autre s’en est allé. Et elle meurt à nouveau, étant incapable de lui redonner vie dans les mots de son poème.

De la première partie du recueil, nous retiendrons, j’allais dire : tout, absolument tout, c’est-à-dire des poèmes extrêmement touchants, bien que nulle sensiblerie pleurnicharde n’en soit la marque ; ce sont des poèmes fort variés, variations bien entendu sur un même thème, un même « je t’aime ». Oui, que de sensibilité ! La poète relate des scènes d’une tendresse infinie. Comme cet amour demeure grand au fil de ces poèmes ! Et serait-ce donc une si mince consolation que de se dire qu’au moins cela fut, alors qu’il eût pu en être autrement, de tels amours étant plutôt rares ? Donc, de cette première partie, nous retiendrons outre ses innombrables qualités, riches en émotions, le chapitre intitulé « État de choc ».

Dans ce chapitre, nous assistons au décès du romancier. La poète met l’émotion en valeur en recourant à des jeux typographiques, jamais gratuits, qui lui permettent de mieux l’exprimer, de mieux la communiquer. Ici, le caractère typographique fait l’objet d’une réduction ; là, il est au contraire accentué. Certains mots apparaissent en caractères gras. D’autres sont étirés, les lettres qui les composent étant séparées les unes des autres.

           j       e      ve    ux       mo     ur      ir     

De même, une absence de sens est mise en évidence. On voit les deux bras d’une parenthèse, distants l’un de l’autre, enclore du silence au centre de la page.

(                                                    )

La souffrance est ici source d’inspiration. La poète lui doit les très beaux poèmes d’amour et de mort qu’elle a composés. Je dis « composés » car ce sont presque des chansons, tant certains nous émeuvent. Ces poèmes, outre leur valeur poétique et malgré l’indigence des mots dont la poète a souligné la vanité, ont le mérite de garder l’être aimé en vie, ne serait-ce qu’en imagination. Elle a beau déplorer avoir « perdu la voix / la capacité de rendre sur papier / la beauté de [son] homme », en fin de compte, elle y parvient tout de même.

Avec la seconde partie du recueil, plus courte, on assiste au déploiement d’un voile de blancheur, comme un suaire apaisant enfin posé sur la souffrance. La femme a quitté la maison de leurs dernières années de vie commune. Elle habite désormais un logement sans âme. Ce logement est en parfaite adéquation avec son sentiment, c’est qu’il « ne cache rien de [sa] solitude ». L’auteure met en parallèle les deux logis, celui d’hier — où elle a vécu avec lui, puis sans lui — et celui d’aujourd’hui. Elle recourt aux temps de verbe du passé. Dans les lieux d’hier, elle se sentait « désincarnée ». Elle écrit : « je ne trouvais racine nulle part ailleurs. » Le temps fait son œuvre. C’est avec une relative distanciation, laquelle se perçoit dans sa voix, que la poète évoque son chagrin. Si tout était sentiment dans la première partie, du concret s’immisce désormais dans le poème. La poète décrit le lieu ancien, le poème par moments se fait prose. Elle évoque un quotidien prosaïque dans la mesure où elle parle des gestes qu’elle posait là-bas, des repas frugaux qu’elle grignotait, de ses nuits passées sur la causeuse non loin de « l’urne de [son] aimé. » En se remémorant la douleur conjuguée désormais à l’imparfait, la poète la revit sans doute à nouveau. Chose certaine, elle nous y plonge à sa suite, elle qui traçait sur le papier des signes comparables, écrit-elle, aux « ballons d’oxygène d’une noyée. »

Dans sa nouvelle demeure une nouvelle vie peut dès lors commencer. Le recueil se termine avec les mots suivants.

Ici, je naîtrai une troisième fois.
Ici, je trouverai les mots
pour surmonter ma propre mort
courir sous le ciel et
étreindre le soleil.

Carole Renaud : L’hiver même la mort n’est pas sûre : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2024 : 97 pages

Dans un ouvrage de poésie, bien entendu, la cohérence du propos ainsi que la cohésion de l’ensemble ne se plient habituellement pas aux conventions régissant le discours axé sur la communication des idées. Il est bon de rappeler une telle évidence. C’est que le poème n’est pas uniquement affaire de communication. Sa clarté fraie, pour ainsi dire, avec de relatives obscurités. En fait, le lecteur n’est pas seul dans la mire du poète, lequel prend la parole pour la déposer non pas dans l’oreille d’un sourd (la plupart sont sourds à la parole poétique, et pas toujours responsables de leur surdité), mais pour faciliter l’envol de la parole et s’élever ainsi soi-même grâce aux ailes du langage avec ceux et celles qui veulent bien être du voyage.

Le recueil de Carole Renaud, outre ce qu’il offre en propre, et nous y reviendrons, permet de réfléchir à ce qu’est la parole poétique. Ainsi que dans de nombreux livres de poésie, on y retrouve un discours où les significations échappent à une certaine logique pour se plier, si l’on peut dire, à une cohérence tout autre, celle justement du poétique, laquelle cohérence admet et appelle une certaine part de mystère. La logique est affaire de liens. Dans les poèmes de Carole Renaud, comme ailleurs, faut-il le préciser, l’évidence des liens se dissimule derrière une certaine invisibilité. Ces liens n’étant que partiellement apparents.

Généralisons, puisqu’il faut remettre les points sur les i. Souvent, on reconnaît le poème moins à ses éléments constitutifs qu’à l’absence en lui de ce qui se trouve massivement à l’œuvre dans les autres formes du discours. Par exemple, si l’on n’identifie pas clairement le référent d’un texte littéraire, on pourrait avoir tendance à déclarer qu’on est en présence d’une œuvre poétique. De quoi ça parle ? Si on ne sait pas tout à fait, ce doit être de la poésie. Ainsi raisonnent ceux et celles qui au poème tendent une sourde oreille. S’il y a un récit, pensent-ils, mais évidemment cela se trouve aussi en poésie ; si ça raconte, se disent-ils, et qu’on se trouve alors en présence de personnages, mettons Emma Bovary et Charles, son mari, eh bien ! c’est un roman. Dans un roman, on sait habituellement qui fait quoi, avec qui et pourquoi. Il y a un genre d’intrigue ; on ne sait pas où l’on va, mais l’on y va. On perçoit des liens entre les scènes, elles se suivent ; il y a un fil et ce fil est continu, bien que les modernes se plaisent souvent à le rompre.

Dans les poèmes, on rencontre quelquefois des personnages. Par exemple, le ou la poète dit « je ». Il lui arrive de s’adresser à un « tu ». Tantôt, ce « tu » renvoie au poète lui-même. Ce dernier s’interpelle. Ce « tu » est parfois un autre. Qui au juste ? Dans bien des cas, cela reste à voir. À imaginer. À inventer. Des indices sont parfois donnés. L’attribut du sujet peut-être masculin ou féminin. Le contexte aussi offre des pistes. Il est question d’amour. On déplore une absence. On attend un retour.

Ainsi, dans certains livres de poésie des histoires sont-elles racontées. Elles peuvent cependant n’être qu’esquissées. Une courbe va du début à la fin. On peut suivre un parcours. C’est le cas ici avec ce beau recueil.

L’hiver même la mort n’est pas sûre commence par les deux vers suivants : « Depuis le début / tu t’es retiré ». Le mot « retiré » est au masculin. Il faudra attendre la suite du poème, voire la suite du recueil, pour plus de précision. De quel début s’agit-il ici ? Assurément du début d’une histoire, du début d’une relation, sans doute amoureuse. Amoureuse, peut-être pas, mais chose certaine, comme le confirme le dernier vers du poème, les liens unissant ce « tu » au « je » (le « je » se trouve inclus dans le « nous » du dernier vers) sont d’ordre affectif : « comme il fallait que tu nous aimes ». Point n’est besoin ici de point d’exclamation : on perçoit aisément l’intensité de ce vers.

Quelqu’un s’en est allé. Où ? Dans la mort lointaine ? On ne sait pas. Le premier poème d’un recueil est souvent énigmatique. C’est le cas ici. Or qui parle d’énigme ne parle pas forcément d’hermétisme. Les poèmes de Carole Renaud ont toutes sortes de qualités, la simplicité étant l’une d’elles. Poésie simple où cependant l’ellipse éloigne les uns des autres des groupes de paroles que la méditation du lecteur se doit d’investir — toute littérature et a fortiori la poésie implique la collaboration du lecteur, sa vigilance. À la limite, lecteurs et lectrices se voient conviés à créer leur propre parcours au sein de l’œuvre, à laisser libre cours à leur imagination, bref à créer parallèlement au poème un nouveau poème, en miroir, en jumeau identique ou non, rarement identique dans la mesure où en poésie, comme le mentionne Verlaine, « l’Indécis au Précis se joint ».

Les poèmes de ce recueil sont courts, aérés, ouverts à l’interprétation. On retrouve un « nous » dans le second poème : « Regarde l’hiver qui nous écrit ». Alors que le « nous » excluait précédemment le « tu » qui « nous » avait tant aimés, ce nouveau « nous » correspond maintenant au « je » du poème et à un regroupement indéterminé. Cet autre « nous », de qui est-il formé ? Du « je » et sans doute d’un amant, ou, ne serait-ce pas possiblement d’un père qui a aimé les siens avant de se retirer, avant de partir, avant de mourir ? Si l’autrice avait désiré transmettre ici quoi que ce soit qui fût univoque, elle eût pu le faire aisément. Mais elle a tenté plutôt d’accomplir tout autre chose qu’un récit linéaire dûment explicite.

Ses poèmes sont autant de morceaux déposés ici et là au gré d’une promenade littéraire entreprise au cœur de l’hiver. Fragments de son cœur, pourrait-on dire. Cette poète s’en tient à l’essentiel, n’en dit jamais plus qu’il ne faut, s’en tient à « sa voix / pas davantage ».

Chaque matin
j’ouvre la fenêtre

vacillante

vacillante
dans la lumière

vacillante
la parole des miroirs

le vent, sa voix
pas davantage

Le « tu » recouvre donc des identités changeantes. Dans les vers qui suivent, « tu » est un ou une poète : « Tu déposes dans le monde / poète un ru de lumière ». Carole Renaud fait de même ; on trouve dans ses vers beaucoup de lumière, des branches d’arbres dénudées, des oiseaux posés dessus, de l’herbe, des fleurs : « millepertuis de givre », « balsamines des bois », « la rose offerte », « des chrysanthèmes / des fleurs de mai », des « jonquilles », des « colchiques » et « un camélia ». 

Dans ses poèmes, il y a la mer, les tombes d’un cimetière et enfin de l’amour, beaucoup d’amour : on ne compte pas le nombre de fois où il est question de lèvres et de baisers dans ces poèmes. L’hiver surtout y est présent, dans l’attente d’un éventuel printemps, alors qu’on pressent le retour de l’amant. Avril arrive dans les dernières pages du recueil.

Tu as laissé les traces de tes pas
dans la neige

que de printemps à te perdre
que de poèmes pour retrouver tes mains

À la toute fin, ces mains sont retrouvées, en accord avec les mots du poème, en parfaite synchronicité, car comme par magie, la poète pour se rendre « au bout du poème » a trouvé les mots justes, « sa voix / pas davantage », à vrai dire, une très belle voix.

Pierre Chatillon : Sous l’onde du songe : Poésie : Écrits des Forges : 2024 : 102 pages

Un homme dans ce livre fait le plus simplement du monde ses adieux à la vie. Le voici devenu assez âgé pour songer à la fermeture de ses livres. « Vieillir » aurait pu servir de titre à son recueil. Mais, Louis-Philippe Hébert dans un autre beau livre de poésie a déjà utilisé ce titre. Du reste, Sous l’onde du songe est fort bien trouvé, qui évoque avec justesse la situation qui est celle aujourd’hui de Pierre Chatillon.

Une rivière est évoquée dans ses poèmes ; en hiver, elle se voit recouverte de glace et de neige. Sous ce lourd plafond, les poissons se déplacent lentement ; dans les profondeurs, leur sommeil est très profond lui aussi. Ainsi, parvenu aux rives glacées de son propre hiver, le poète reconnaît-il en eux sa propre image, sa condition actuelle d’homme ayant plus de passé derrière lui qu’il n’a d’avenir devant. Comme les poissons, le voici plongé sous l’onde, coupé en quelque sorte d’une vie naguère active, condamné à l’immobilité du vieil âge, n’entretenant désormais avec le réel que des liens plutôt imaginaires, liens semblables à ceux qui en songe, lorsque nous rêvons, nous relient à nous-mêmes et à notre vie.

L’assonance consiste en un glissement de sonorités, en l’étirement d’un son se déplaçant d’un mot à l’autre comme glisse l’archet sur un violon tout blanc de neige. Musique du langage, puissance évocatrice de l’image, voilà qui résume assez bien l’approche et la poétique de Pierre Chatillon. À quoi s’ajoutent de nombreux autres aspects dont tout particulièrement celui d’une remarquable simplicité.

L’abstraction et encore moins l’abscons ne se rencontrent dans ses poèmes. Pour évoquer le sentiment ou la sensation, ce poète passe par le concret. Jamais il n’évacue le monde réel. Pour exprimer l’intangible, voire l’invisible, les choses de l’esprit, il emprunte la voie la plus visible, celle de la figure la plus lisible qui soit. C’est jouer sur les mots, mais j’avance que chez lui la figure jamais ne défigure le monde réel. S’il dit « rivière », il veut dire « rivière ». Et l’on aura compris que les poissons qu’il y pêche viendront bientôt dormir leur sommeil hivernal dans le lit de ses poèmes. Ce sera de cette manière et pas d’une autre que seront traités tous les éléments, tous les mots qui entreront dans la composition de ses poèmes. Ce sont les mots de tous les jours, ceux qui disent la maison, le vent, les choses de l’amour et la hantise de la mort.

On aura compris que ce poète ne coupe pas les cheveux en quatre pour dire ce qu’il cherche à dire. L’accès aux significations de ses poèmes n’est obstrué d’aucune obscurité. Il est en quelque sorte direct. Comme y incitait un La Bruyère, notre poète dit : « il pleut » quand il veut dire qu’il pleut. On objectera qu’un tel traitement du verbe confine à la prose, à la plate univocité. Or, la simplicité en poésie, tout comme dans les autres « genres » littéraires, ne peut en rien être confondue avec la banalité de l’expression. Les poèmes de Chatillon témoignent de la puissance évocatrice de la clarté en matière de poésie. Les métaphores qui parsèment ses vers sont claires comme de l’eau de roche et il en va de même des nombreuses allégories dont ils regorgent. Prenons par exemple le poème liminaire.

La Terre est ronde
aux yeux ravis des jeunes gens
qui rêvent d’en faire le tour
mais la Terre est plate
aux yeux presque éteints des vieillards
qui avancent à petits pas 
dans la peur
d’atteindre le bord

S’agissant d’illustrer un recours explicite à la figure de l’allégorie, cet exemple est plutôt mal choisi, j’en conviens. Mais, tout de même, par sa proximité avec la parole, quasi celle de tous les jours, donc la plus commune qui soit, ce poème se laisse entendre facilement. L’art y est voisin de l’artisanat qui d’un matériau tout simple tire habilement de petites merveilles. Chatillon ne prend pas les grands moyens pour communiquer ce qu’il a à dire, pas de lourde rhétorique, pas de savante et complexe architecture verbale. Alors que d’autres poètes, soucieux d’éviter la moindre tournure familière, fuyant le lieu commun dont Paulhan a pourtant démontré, non sans nuancer son propos, les mérites dans Les fleurs de Tarbes, Pierre Chatillon ne s’embarrasse d’aucun scrupule pour poétiser à même les merveilles qui sont à portée de voix.

Ce premier poème trouve son écho dans le tout dernier, les deux poèmes formant ainsi le cadre de l’ensemble, celui du début trouvant son achèvement dans le dernier qui vient clore l’aventure, refermer la trajectoire accomplie par la parole du poète, par son témoignage.

Pour simple que soit ce premier poème, on y retrouve, traité quasi sous le motif de l’effacement, donc discrètement, le type de figures auquel ont recouru de tout temps la grande majorité des poètes. Le poème est construit sur une base solide. Il repose sur des parallélismes et oppose les différents termes du lexique qu’il utilise. Le monde des « vieillards » contraste avec celui des « jeunes gens ». Aux « yeux presque éteints des vieillards », le poète oppose « les yeux ravis » des plus jeunes. L’entrain chez ceux qui rêvent de faire le tour de la Terre (ronde à leurs yeux) contraste avec la fatigue des vieillards marchant à pas lents. Le désir juvénile fait place à la peur. L’évidence moderne de la rotondité du globe permet au poète de redonner un tout autre sens à l’ancienne vision d’une Terre qui serait plate. L’image de la chute prochaine attendant les vieillards se voit ainsi exprimée de manière on ne peut plus percutante.

Il y a quelque chose dans tous ces poèmes qui est de l’ordre du familier. On évoque fréquemment le phénomène de l’inquiétante étrangeté. Il a son corollaire dans ce que l’on pourrait appeler une troublante familiarité. Les choses de la vie ne sont pas si évidentes. Sous la banalité de nos existences, les eaux d’une rivière souterraine s’écoulent presque à notre insu. Nous vivons le quotidien qui de l’enfance à la vieillesse semble aller de soi. Le poète, « grâce au pouvoir / de la poésie » parvient parfois comme le disait Rimbaud à « fixer des frissons », à nommer des inquiétudes, à décrire non pas forcément les réalités insondables, mais ce qui de toute évidence, alors que nous l’avons tous les jours sous les yeux, échappe à notre compréhension. Nous ne comprenons pas ou plutôt nous ne parvenons pas à exprimer clairement ce que nous commençons à comprendre lorsque la lumière se met à vaciller, lorsque, tout comme les poissons que peu à peu les glaces de l’hiver recouvrent, le froid commence à engourdir notre corps et notre âme tous deux promis à l’étiolement.

Avec Sous l’onde du songe, nous pouvons parler d’un réel absolu véritablement familier, vécu et ressenti par quiconque songe sa vie tout en la vivant, songe sa mort tout en la mourant. Le langage de Chatillon nomme ce réel absolu sans le mettre à distance. Le registre de ses poèmes tout en étant littéraire (il l’est à proportion de l’inventivité des images et du rythme du vers ici maîtrisé sans acharnement, sans qu’il ne soit torturé en vue d’une illusoire perfection) se rapproche, je le répète, de la parole usuelle. Il en résulte une présence, comme si le poète, et c’est presque le cas, nous récitait ses poèmes en personne. Nous sentons que quelqu’un de vrai s’adresse à nous ainsi qu’à lui-même. Tout chez lui fait penser au travail du conteur, et ce même dans les poèmes où il ne raconte pas une histoire.

J’ai mentionné le côté artisanal de sa poésie, je l’ai fait avec le plus grand respect. Je tiens toutefois à préciser que ce qui m’incite à faire ce rapprochement ne tient pas à la qualité de ses vers, laquelle me paraît indiscutable, l’homme ayant du métier — son recueil le démontre amplement. Non, ce qui me fait songer à l’artisanat est relatif au folklore. Ce poète n’a pas coupé ses liens avec nos racines, avec notre culture. J’ignore si dans son œuvre comptant de nombreux ouvrages il a ou non ressuscité le répertoire de nos contes et légendes, ce que je sais en revanche, c’est que du conteur il possède la verve. Et peu importe qu’il travaille ou non longuement ses vers, qu’il remette ou non vingt fois son ouvrage sur le métier, tout se passe comme s’il improvisait de la manière la plus spontanée qui soit.

Une sorte d’entrain à le lire nous entraîne à vouloir le suivre jusqu’au bout de la rivière. Quand bien même il traite de sujets graves et préoccupants, tout se passe comme si soulevé par un « violon blanc » l’air s’imprégnait d’une joie communicative. Sont-ce les chansons et les créations musicales du poète qui proposent une telle analogie ? Je l’ignore. Il est bon tout de même de rappeler une anecdote savoureuse qui éclaire la manière du poète. Chatillon n’est pas un musicien comme un autre, en tout cas pas un musicien savant issu de l’école ou du conservatoire. C’est dans sa tête que se joue d’abord sa musique. Il la crée, la recrée en sifflotant. Comme un randonneur chatonne en parcourant le sentier. Quand il a donné mentalement sa pleine mesure au chant qui le hante, il en fait la dictée à un compère musicien de formation. Ce dernier la couche sur une partition, puis en fait les arrangements en respectant les recommandations du poète-musicien. J’imagine que ses poèmes lui viennent de manière analogue, qu’un souffle intérieur les lui inspire. Nul besoin alors de recourir à un tiers pour les coucher sur le papier. Ses poèmes sont ce que l’on pourrait appeler des poèmes immédiats, surgi d’un instant de grâce et séduisant immédiatement qui s’abandonne au songe qui en émane. 

Cet effet d’immédiateté, le poème de Chatillon le partage donc avec le conte lorsque celui-ci est transmis directement par la parole du conteur. Le conteur est l’artiste qui sait de science infuse l’importance de la place que doit prendre son acte de parole dans la transmission du conte. Cet acte est acte d’acteur. Une âme doit animer la parole ; la présence agissante du conteur est nécessaire pour que naisse dans les esprits qui l’écoutent une histoire incarnée plus réelle que le réel. En d’autres mots, ce que partage Chatillon avec le conteur se résume en sa présence au cœur du poème et en l’intérêt que représente son propos à nos yeux. Nul n’est suspendu aux lèvres d’un conteur qui ne sait pas raconter, qui ne vit pas son récit et où toute forme de théâtralité brille par son absence ; nul ne serait suspendu aux lèvres d’un conteur qui sachant s’y prendre se risquerait à raconter des banalités.  

Les questions les plus graves, de métaphysique s’entend, tout comme dans les contes sont abordées chez Chatillon de manière fantaisiste et non conceptuelle. Par ailleurs, le merveilleux chez lui n’emprunte pas au merveilleux traditionnel du conte, transmis de génération en génération, mais est plutôt généré de manière originale en cela qu’il provient de l’imagination même du poète. Du reste, ce merveilleux n’est pas à proprement parler du merveilleux, ce qui y est à l’œuvre dans ses poèmes s’apparentant plutôt au phénomène psychique du rêve éveillé. Bien entendu, le fond universel du mythe et de l’archétype alimente l’imaginaire de Chatillon, mais, jamais au détriment de son propre processus de création.

La présence vivante rencontrée dans ses poèmes est parfois celle d’un farfadet, d’un esprit jeune s’amusant encore au milieu des ruines et affichant un triste sourire alors qu’il se trouve à quelques pieds du bord de la Terre où ses pas bientôt le mèneront. Ce vieillard fantaisiste à souhait joue avec les mots, se plaît à en inventer de nouveaux.

il gèle à mots fendre
les mots se cassent   éclatent
sous la pression du froid
puis au moindre dégel se ressoudent
au hasard
et composent un poème boréal
septentrigivre   vergon   gibouleige   congebise
friver   blizzure   flotinoire   verquise 
grelottir  débâclerie  sibériure  glasnord
rafalanche  poudrizzard  uglou  ventdumort
il gèle à Pierre fendre

Mine de rien, ce « ventdumort » est celui qui précipitera dans l’abîme un corps parvenu au bord de la Terre. Le dernier vers pourrait faire sourire ou indifférer, être considéré comme un plaisir facile que le poète s’accorde en passant, mais voilà, tout cela en réalité est plutôt grave, car le poète sait ici que son passage s’achève et qu’après tous ses mots fendus, il subira un sort analogue au leur. On l’aura compris, l’aspect ludique des poèmes de ce recueil n’a rien de gratuit.

Notre poète est un drôle d’oiseau, il amuse et fait sourire. En 2022 paraissait son recueil intitulé Orphée domestique. Je ne puis m’empêcher de songer qu’il y a chez lui un petit chant comparable justement à celui du moineau domestique. Lorsqu’on regarde attentivement un moineau, on voit une merveille, on découvre ce qui était invisible à nos yeux. On avait cru voir très souvent des moineaux ; on ne daignait pas même les regarder. De même, on pourrait croire avoir lu déjà du Chatillon chez des poètes de jadis et d’ailleurs. À dire vrai, on a sans doute agi avec ce poète comme on le fait avec les moineaux, sans se rendre compte qu’il pose sur les choses de la vie un regard attentif et aimant, toujours neuf, toujours émerveillé. À le lire vraiment, on découvre les beautés de la vie et de la nature : « on ne voit pas la joie / d’un jour d’été / et pourtant mon poème / et tous les oiseaux de mon cœur / célèbrent sa beauté ».

Je n’ai pas évoqué ici le doux surréalisme affleurant dans certains poèmes ni leur puissance expressive (de l’ordre justement de l’expressionnisme) : « sur mon lit courent des rats / dont la tête est un cadran de montre ». Dans un poème, la maison du poète est en feu. Ses mots crépitent sur la page ; la description de l’incendie est saisissante, hallucinante. Tout cela est de l’ordre de l’allégorie. De la maison en ruine ne reste finalement qu’un amas de cendres et de « poutres carbonisées ». Bientôt les pelles mécaniques et les bulldozers « nivelleront le terrain / le laissant vierge de tout souvenir / et ce sera exactement / comme si je n’avais jamais existé ».

J’ai mentionné la « présence vivante » du poète au cœur de son ouvrage, je ne puis passer sous silence l’incarnation de son verbe dans le territoire du Québec. Chatillon est vraiment un poète québécois. Certains poètes produisent des œuvres sans lieu d’ancrage précis, sans que leur culture indigène paraisse au cœur de leur parole. Chatillon nous donne à voir notre territoire. Ses hivers et ses étés sont les nôtres. Ses rivières aussi et la faune qu’on y rencontre, chevreuil et renard roux.

Enfin, vieillir avec lui, c’est vieillir pour vrai, mais avec le sourire, car tout est plaisant dans sa poésie. On sent, en raison de la fantaisie qui se manifeste en maints passages, qu’il dû être un homme quelque peu espiègle. Aujourd’hui, il attend de s’éveiller « là-bas / sur [s]on lit de lumière ».

Ce poète a vieilli, mais rien perdu de sa faculté d’émerveillement. Il faut lire les passages où il évoque les jeunes amants ainsi que la belle nudité des amoureuses au cœur de l’été.

Dans le tout dernier poème, un « grand héron prend son essor ». Il est « parvenu au bord de la Terre ». Cher poète, prenez votre temps avant d’ouvrir tout comme lui vos « vastes ailes ».

Nancy R. Lange : Trajectoires – Traduire les lieux Tome 2 : Voyagements et poèmes Nancy R. Lange : Photographies Robert Etcheverry et Gabor Szilazi : Éditions de la Grenouillère : 2024 : 72 pages  

Voici un beau livre, une nouvelle publication de La Grenouillère. Il s’agit d’un album contenant des textes et des photographies. Il paraît en même temps que L’Album des plages de Louis-Philippe Hébert et partage avec ce dernier un même format, un même esprit, mariage de mots et d’images. Il est composé de poèmes en vers et de récits en prose qui se succèdent en alternance. Il raconte une histoire. On y voit des trains et une valise. Toute une vie se déploie sous nos yeux.

DansTraduire les lieux/Origines, le premier tome auquel se rattache celui-ci, la poète proposait une galerie de portraits, ceux de gens modestes, agriculteurs lavallois pour la plupart. Elle-même figurait au cœur de l’ouvrage. Sa présence toutefois se faisait discrète, l’autobiographie y étant réduite à sa part congrue. Le projet du deuxième tome est tout autre ; différemment ambitieux, il concerne moins l’aventure collective que celle de l’écrivaine, celle de son clan intime, du trio formé avec son amoureux et leur fille.

Si à nouveau la poète raconte des anecdotes à propos des familles Thérien et Laliberté, sa parenté, son père, sa mère, le cercle maintenant se resserre. Il ne se referme pas, tant s’en faut, mais c’est de l’intérieur qu’il s’ouvre pour mieux se concentrer tout particulièrement sur des trajectoires plus intimes. Entreprendre de retracer des trajectoires, c’est mettre en mots un espace et un temps que l’on a traversés, d’où ce complément qui sous-titrait Traduire les lieux : « Origines ».

Le parcours des ancêtres, c’était hier. Succède aujourd’hui à leur trajectoire passée le propre parcours de l’écrivaine. Pour parler de ce qu’elle a vécu, elle suit encore le fil de l’histoire des autres, mais cette fois, elle s’attarde davantage à la sienne. Or, et c’est là une des caractéristiques de l’approche de Nancy R. Lange, avec elle, une histoire individuelle n’oblitère pas celle d’une collectivité. Ainsi, en se racontant, ouvre-t-elle ses poèmes et ses récits à ce qu’il nous reste de chemin à accomplir ; elle tend le témoin, comme dans une course à relais, à la génération future et tout particulièrement à la chair de sa chair. Parvenue presque au terme de son propre parcours, l’autrice souhaite à sa fille la meilleure des chances dans la trajectoire qui l’attend, une trajectoire qu’elle créera d’elle-même à partir de ses héritages. Sur cette question, celle des héritages, la poète ne manque pas de remettre à César ce qui revient à César. Toute déterminée qu’elle est à affronter le destin, à relever les défis (« Il faut croire au printemps, l’inventer si nécessaire »), l’écrivaine reconnaît que son caractère d’« acier » lui a été transmis par ceux et celles qui lui ont donné la vie. De même s’est-elle évertuée à rendre la pareille à sa fille, à l’armer de sorte qu’elle puisse elle-même forger son propre destin.

Par moments, la poète se fait à nouveau historienne. Dans le texte de prose intitulé « L’art et la prison », elle s’intéresse notamment aux maîtres artisans de l’Atelier des Écores. « Équipés de maillets, de ciseaux, de gouges et de pinceaux, ils fignolaient leurs chefs-d’œuvre, de l’ébauche à la finition, incluant les techniques de la marbrure, de l’argenture et de la dorure. » Voilà pour l’art, mais le titre fait aussi référence à la prison. Une autre trajectoire à laquelle l’écrivaine se montre sensible concerne le passage de la créativité artisanale animant un atelier d’artisans à la déréliction s’abattant par après sur ces mêmes lieux. Le quartier, en effet, où œuvraient les artisans « fut rasé pour faire place à un pénitencier. »

C’est moins un regret du temps passé qu’exprime l’autrice qu’une indignation devant une perte de sens. La plaque honorant la mémoire des artisans d’autrefois, la plaque saluant « l’existence révolue de l’Atelier des Écores » a été volée, mais jamais remplacée. Sur le mur, « N’en demeure qu’une trace de vert-de-gris que le temps délave. » L’écrivaine déplore, me semble-t-il, moins la disparition d’un mode de vie à l’ancienne que le réflexe consistant à oblitérer le souvenir qu’on devrait en conserver. C’est une autre trajectoire qu’elle souligne ici, celle d’une érosion, d’un effacement mémoriel venu s’ajouter à la disparition d’une pratique artisanale élaborée, bientôt remplacée par celle, plus expéditive et moins onéreuse, « du statuaire de plâtre et des pièces de plâtre moulées ». La nouvelle technique ayant sonné le glas de la sculpture du bois, l’atelier dut fermer ses portes. À la substitution des procédés de production, à cette perte de créativité, fit suite la transformation des lieux. Dans un territoire où florissait jadis un art de grande minutie fut érigée une prison ; y dépérissaient désormais des êtres humains.

L’engagement politique de l’autrice apparaît un peu partout dans l’album. Elle consacre un poème au mouvement étudiant des carrés rouges. Le passé ne l’intéresse qu’à un certain point, c’est qu’il permet un tant soit peu d’éclairer la route qu’on déroule devant soi. Ainsi, la poète propose-t-elle un dernier poème. Il est intitulé « Boulevard de l’Avenir ». Tournée résolument vers l’avant, elle écrit : « le présent a peur / de ce qui l’attend ».

Comme dans le premier tome, puisqu’il s’agit de porter en perspective cavalière un regard sur ce que l’on fut et surtout sur cela que nous devenons et deviendrons, il s’avère essentiel de remettre la religion à sa place. Individuellement, pour peu que l’on soit né avant ou un peu après les années 1950 ou 1960, on a assisté à l’effacement graduel de la queue de comète de notre bon vieux catholicisme. Nous venons d’une époque et d’un territoire où nos aïeux ont baigné dans l’eau bénite, nous en avons été nous-mêmes parfois aspergés. Un passage du livre raconte comment la mère de l’autrice s’est rebellée contre les intrusions du curé dans sa vie privée. On n’allait pas lui dire quoi faire. Les temps d’hier et d’aujourd’hui se mirent l’un dans l’autre. La fille comme la mère est une battante.

L’époque moderne trempe ses pieds dans les eaux du passé. Deux photographies en témoignent. Elles montrent un carillon. L’une accompagne le poème intitulé « Boulevard de l’Avenir ». On y lit que ce carillon représente un « écho des anciennes églises ». L’autre illustre le poème ayant pour titre « Le rouet du temps ». Voilà qui est bien trouvé. Le rouet appartient au monde ancien, il évoque le passage du temps. Diverses trajectoires ont traversé le territoire de l’Île Jésus en y laissant des vestiges, d’où ce carillon s’élevant dans le ciel à la manière des clochers de nos vieilles églises.

Hormis ces deux photographies, seules cinq ou six témoignent de notre passé religieux. Les autres photographies font place entre autres aux paysages, à l’eau de la rivière, aux arbres, aussi à des maisons anciennes, à un bâtiment de ferme devant lequel l’autrice prend la pose. On devine que la poète revisite alors son passé, qu’elle se retrouve à la ferme ancestrale de ses grands-parents. On voit des photos d’une voie ferrée. Toutes ces photographies sont évidemment en lien direct avec le parcours de l’autrice. Par exemple, on peut voir une certaine valise de cuir brun. Elle est à la fois bien réelle, puisqu’elle aurait été du voyage entrepris par le père venu d’Autriche après la Deuxième Guerre mondiale, bien réelle, mais également symbolique. Peu importe que la valise transportée par la poète soit ou non celle qui accompagnait le père durant sa traversée de l’Atlantique, cet objet qu’on découvre sur quelques photographies illustre la grande soif des départs qui dans sa jeunesse agitait la future écrivaine. Voilà qui manifeste à quel point la poète est la digne héritière de son père. Tout comme lui, elle a cherché à rompre les amarres, à s’envoler, à monter à bord du premier train venu.

On aura compris que l’album que propose l’écrivaine est en quelque sorte un album de famille ; il est extrêmement personnel. C’est la raison pour laquelle quelques photographies montrent l’écrivaine, le couple, la petite famille. Dès les premières pages, on constate que ce livre naît d’un désir viscéral de préservation, ce qui importe le plus étant menacé de disparition. L’amour d’une vie semblait être sur le point de s’écrouler.

Le texte d’ouverture s’intitule « L’hymne au printemps ». L’hiver ayant menacé d’emporter avec lui un être cher, c’est de sa plus belle plume que la poète chante son amour à l’homme de sa vie. Les mots qui suivent sont les tout premiers de l’album : « Quand mai vire à novembre, les teintes sombres du mois des morts voilent l’horizon. Un mardi, le jour a plaqué ses mains froides sur un ciel glauque et l’a incliné vers nous comme un couvercle qui se referme. Un verdict a été émis. Myélome. Quinze pour cent de chances de survie. »

La fin de ce texte liminaire ne laisse aucun doute sur les intentions de l’écrivaine : « J’écris ce livre pour toi, pour nous. Novembre ne saurait perdurer en mai. Il faut croire au printemps, l’inventer si nécessaire. » Cet album encore une fois est très personnel. Il s’agit avant tout de célébrer la vie en la racontant en mots et en images. C’est pour son amoureux que la poète écrit. Elle retrace leur parcours commun. Ce parcours est loin d’être achevé : inventer un printemps, en avançant sur le boulevard de l’Avenir, c’est se battre pour qu’il advienne.

Louis-Philippe Hébert — Un album de plages — Photographies : Diane Paquin — Éditions de la Grenouillère — Collection Art et vie / Poèmes — 2024 — 72 pages  

Un album, voilà ce que c’est, un recueillement de mots et d’images, un espace où le souvenir revient comme la marée, comme ses chants lancinants dans les oreilles, le corps tout entier bercé encore par le mouvement de la vague au moment où il plonge enfin dans le sommeil. Après tant de rivages, tant de plages, surtout celles de l’enfance, au soir de sa vie, au moment où sous ses paupières closes s’anime à nouveau le mouvement des vagues, le poète hanté par l’océan nous offre les pages de son album.

Tout personnel que soit cet album, intime, voire familial, son caractère est tel que pour peu nous pourrions croire y retrouver notre propre enfance, notre adolescence, ainsi que certains moments de notre vie amoureuse. Car malgré toutes les différences qui peuvent exister entre ce que raconte le poète et ce que ses lecteurs et lectrices ont vécu de leur côté, quelque chose de commun y est inscrit ; le miroir de la mer composé par le poète réfléchit leurs propres histoires personnelles.

Cet album est pour une large part un véritable hors-d’œuvre. Moins parce qu’on le dégusterait avant un mets plus substantiel, disons au moment d’un apéritif intellectuel, que parce que justement il est extrait d’une œuvre antérieure, cet Album de plages étant fait de pièces en saillie, détachées d’un ouvrage publié il y a une quinzaine d’années intitulé Le livre des plages. Hors-d’œuvre aussi, je le répète, parce que bien entendu les choix de l’auteur s’avèrent tout à fait savoureux. Pour cet album, il a prélevé seize titres du livre antérieur. On compte dans le nouvel opus six textes de prose et dix poèmes. Je reviendrai à ces écrits, mais, d’abord, un mot pour souligner le travail de la photographe.

Diane Paquin rend à merveille le décor, que dis-je, les paysages maritimes à travers lesquels se déploie l’imaginaire du poète. Notre plaisir de lecture est grandement tributaire de ses photographies. Elles font rêver. Accompagnatrices, à l’égal des mots du poète, elles ressuscitent le passé des plages d’hier. Grâce à la contribution de la photographe, l’album est ici un livre d’art. Faisant l’objet d’un soin attentif en ce qui a trait à la mise en page, les textes dont la qualité intrinsèque est remarquable reçoivent pour leur part un traitement de faveur. Dans cet album où les photographies sont mises en valeur, ils le sont tout autant. Quel bonheur de les voir se déployer sur la page, ils respirent. Pour peu, les goélands de l’imaginaire pourraient voler entre les lignes et dans les marges du texte. Enfin !  Le blanc joue pleinement son rôle d’écrin ; nulle opacité compacte, mais une légère transparence ; la brise marine emporte les mots. Seize textes, libres et se laissant saisir en toute liberté. La page complaisante à leur égard est ainsi propice à la rêverie.

Je disais « hors-d’œuvre » en référence à la pièce maîtresse d’où ces textes sont extraits. Il faut rappeler que Le livre des plages est sans conteste l’une des œuvres poétiques majeures de Louis-Philippe Hébert. Ce volumineux recueil a été primé tout comme l’ont étéVieillir et Marie Réparatrice. À sa sortie, la critique en a dit le plus grand bien. Et ce qu’elle en a dit dans une certaine mesure vaut également pour l’album, quoique ce dernier ne donne qu’un aperçu fragmentaire du livre, lequel contient quatre-vingt-dix textes, dont certains, souvent amples, abordent des thématiques que l’album ne fait qu’effleurer, je songe entre autres aux émois sexuels que connaissent l’enfant, l’adolescent et même l’homme d’âge mûr — sans doute, des alter ego du poète.

À la parution du recueil, Claudia Larochelle écrivait : « Le livre des plages sent l’enfance, le sel de la mer, les châteaux de sable, le coconut de la crème Hawaïen Tropic, le petit bikini mouillé ». Elle mentionnait que le recueil avait valu à son auteur l’attribution du Grand Prix Québecor du Festival international de la poésie de Trois-Rivières. Pour sa part, Claudiane Laroche soulignait « la simplicité des images, laissées par les souvenirs persistants du poète. » Elle évoquait « les rires de l’enfance, les désirs nostalgiques de l’adulte ». Elle mentionnait la « joie gamine » du poète, le caractère ludique de sa poésie, sa « simplicité étonnante ». Surtout, elle observait que le recueil ne restituait pas que les souvenirs de son auteur, mais également les nôtres. Comme si « cet espace universel » qu’est la plage laissait chez tout un chacun des traces similaires, des marques comparables. C’est dire qu’il y a quelque chose d’universel dans les remémorations du poète. Jean-François Crépeau le constate également. Dans un poème qui ne figure pas dans l’album, il voit un tableau émouvant (Hébert excelle dans l’art de la poésie narrative). Le critique revoit une page d’histoire grâce à un poème où il est question de la guerre. Ce poème le conduit dans une boîte pleine de clichés d’époque représentant ses parents. Crépeau écrit : « Maintenant, je sais où puiser les mots et les images pour illustrer tous ces pans d’enfance. »  

On ne peut passer sous silence de telles remarques. Elles mettent en évidence le caractère « parlant », « parlant à tous », universel, disions-nous, des écrits du poète. Autre phénomène lui-même significatif, il existe une étroite relation entre les discours que de part et d’autre nous tiennent la poésie et la photographie, lesquelles, dans le cas de l’Album de plage, se rejoignent et s’adonnent à un jeu de mutuelle translation.

Jean Royer quant à lui note le caractère collectif de ce recueil pourtant si intime : « Avec des mots qui coulent aussi d’une mémoire commune. Nous avons tous été enfants. Nous habitons tous Le livre des plages. » Puis, ceci : « Et ce poète sans la métaphore est un faux rieur avec sa mémoire de fausses banalités qui éclatent de sensualité autant que du sentiment tragique de la vie. » On ne saurait mieux dire.

On aura compris que la cohérence du livre trouve son écho dans celle de l’album. Les deux poèmes d’ouverture ainsi que les deux terminant le premier ouvrage sont dans le second. Dans les deux cas, on commence avec le court poème intitulé « Château de sable » suivi de « Chanson d’hiver ». Chaque ouvrage se termine avec « Hôpital de la Merci » et « Jéricho ». Les deux ouvrages, comme on peut le constater, sont encadrés de façon similaire. Pour sa part, le milieu du recueil, une fois transposé dans l’album, subit une cure d’amaigrissement. Évidemment, les photographies ne se substituent pas à tant de mots perdus, mais, comme je l’ai souligné, elles jouent un rôle important — tremplin de rêveries, écho de paroles poétiques.

La beauté de l’opération consistant à passer de l’œuvre au hors-d’œuvre, c’est que davantage de temps et d’espace se voient ainsi allouer au lecteur, ce qui favorise une saisie plus approfondie de chaque texte. On prend plaisir à la relecture. Du reste, autre facteur non négligeable, pour peu que l’on soit curieux, on remet la main sur Le livre des plages pour y découvrir d’autres pièces tout aussi divertissantes, parfois plus graves, puisque l’auteur, ainsi que le remarque Jean Royer, s’arrête non seulement aux joies, mais également au « sentiment tragique de la vie. »

Le critique mentionne qu’Hébert use très peu de la métaphore. Chose certaine, il évite l’échevelée. Pourtant, lui qui a plusieurs cordes à son arc ne donne pas sa place quand il s’agit de tirer la réalité par les cheveux, de la traiter à l’aune de son imagination débordante et fantaisiste. Souvenons-nous tout de même de la mise en garde de Royer, à savoir que notre poète est un « faux rieur ». N’empêche, il nous fait bien rire. On ne le rencontre pas dans l’album, mais dans Le livre des plages auquel je suis retourné, on sourit quand un certain Maurice, fier de sa prise — une épouse plus charmante que pudique — dévoile publiquement ses charmes.  

« Je vais vous montrer de la belle peau blanche, les garçons ! »
Maurice se penchait doucement vers elle
étirait le bras
lentement
pour qu’elle puisse bien comprendre son intention
elle ne bougea pas
d’une seule main, il fit jaillir un sein
qui avait la couleur et la forme du lait
un sein rond coiffé d’un mamelon rouge
et ardent
mon frère et moi ne bougions plus
ne sachant s’il nous offrait ce sein gorgé
comme un fruit blanc
ou s’il en prenait possession
devant nous
symboliquement
Françoise nous adressa un sourire
comme on en voit dans les églises
consacrées à la Vierge Marie
et elle rajusta le haut
de son bikini
sans nous quitter des yeux

Revenons à l’album.

Bien que le poème dont est extrait le passage précédent ne figure pas dans l’album, on retrouve dans celui-ci tout ce qui fait de Louis-Philippe Hébert l’écrivain qu’il est. On y lit des poèmes d’une simplicité parfois désarmante, l’auteur n’hésitant pas à utiliser la bonne chanson héritée de Verlaine et de la Claire fontaine. Le poème d’ouverture en fait foi, ainsi que certains autres. Douce fantaisie non dépourvue de gravité. Le « faux rieur », pas si faux d’ailleurs, car il rit souvent de bon cœur et cherche parfois de toute évidence à nous amuser tout en s’amusant lui-même, le « faux rieur », dis-je, termine son premier poème avec ces mots : « et sois heureux / d’avoir existé ». Il s’adresse ici au château Saint-Amour que l’enfant a érigé sur le sable. Mais, à bien y songer, ne sommes-nous pas tous plus ou moins demeurés des enfants, même lorsque parvenus à l’âge adulte ? D’autant qu’il est ici question d’amour, et que l’amour souvent va et vient au gré des vagues, amour tantôt à marée haute, tantôt à marée basse, château éphémère, sujet à la destruction, comme nous du reste, qui aimons ou avons aimé et qui tôt ou tard ne serons plus de ce monde. « Jéricho », le dernier poème reviendra sur cet effacement, cette disparition inéluctable : « tes murs tombent / château de sable / tes murs / ma vie ».

Dans l’album, on retrouve aussi le Louis-Philippe Hébert cérébral, à l’intelligence vive, qui dès sa plus tendre enfance (je l’ai découvert dans un autre de ses livres) démontait les objets, genre horloge, afin de comprendre leur mode de fonctionnement. Dans « Carte postale », un des textes de prose, le narrateur évoque son esprit « si rigoureux, si perfectionniste ». Cet esprit, on le voit à l’œuvre dans certains textes de l’album. Notamment dans « Jeu de plage » dont le premier paragraphe fait songer à Francis Ponge ou au Claudel de Connaissance de l’Est. Le portrait que le poète fait ici des mouettes est saisissant de réalisme, parfaitement descriptif. Puis, curieusement, le second paragraphe fait place à des propos qui s’apparentent à ceux d’un Henri Michaux. Mais, voyez plutôt, rien n’est plus opposé que les univers de Ponge et de Michaux. Le poète du Parti pris des choses n’appréciait guère la manière de l’auteur de Plume et du Barbare en Asie. Les écrits de l’un et de l’autre étaient incompatibles. Pourtant, chez Hébert, de tels univers coexistent.

Il faudrait mentionner aussi l’intérêt que porte le poète à l’inusité, au fantastique.  Souvent, et c’est le cas ici dans quelques textes, l’auteur sonde les arcanes d’inquiétantes étrangetés.

On sera touché par les poèmes où Hébert s’aventure sur la pente douce ou escarpée de la disparition, celle où la lointaine enfance se voit absorber par des trous de mémoire, celle des êtres chers qui s’éteignent à petit feu, celle des amoureuses moins aimées que l’on s’apprête à quitter, parents à l’agonie qui s’éloignent sur la pointe des pieds, délitement de soi-même, notre château Saint-Amour étant bientôt emporté par les vagues.

Comme en témoigne la fin de « La jetée », les choses de la vie s’en vont à vau-l’eau : « Je marche parfois vers la jetée. Je ressens l’éloignement qui m’affecte. Si fort. Si dur. Mais je ne pleure pas. Car si cette frayeur est encore profondément ancrée dans le sable et semble ne jamais vouloir quitter cette plage, aujourd’hui, je suis celui qui s’éloigne et cette solitude au bout de laquelle rien ne m’attend, en quelque sorte, je la désire. »

Certains des poèmes de l’album sont touchants. Je pense tout particulièrement à ceux qui ont pour titre « Le père de celui qui n’a jamais existé » et « Je pense toujours à toi ». Ce sont des textes troublants qui donnent lieu à de multiples interprétations. Avec le premier, on imagine un homme qui, pour cause de fausse-couche, de décès en bas âge ou d’avortement, n’aura pas vu naître celui qui aurait été son enfant. Dans le second, un homme pense à sa jumelle, disparue peut-être à la naissance ou morte il y a longtemps.

En terminant, c’est au poème suivant qu’à mon avis revient la palme.

ORAGE

T’ai-je déjà dit tout ce qu’il faut te faire pardonner ?
profite du bruit, profite du tonnerre
profite de la lumière et de l’obscurité
profite du fil incandescent qui descend du ciel
que tu appelles, et qui s’appelle l’éclair
viens, confie-toi pendant que roulent les tambours
confesse-toi pendant qu’on allume les bûchers
la pluie tombe à l’italienne, comme des nouilles
qu’on fait égoutter, la pluie tombe sur les pavés
dans le ciel noir, les grands inquisiteurs
visitent ton passé. Ils te prennent par le bras
ils tirent tes cheveux et te forcent à regarder
les nuages, les épouvantables nuages qui te brouillent
la vue, tête penchée vers l’arrière, les yeux mouillés
par les gouttes de pluie qui frappent, qui frappent
tes yeux rougis par le regret, tes yeux rougis par le péché
profite du tonnerre, profite du bruit
un fil incandescent descend du ciel aujourd’hui
et tes confesseurs ont beaucoup à te pardonner

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Jean-Baptiste Leduck : Le chant de la cabane : Poésie : AMV édition : 2024 : 56 pages


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Carole Forget : Langue d’arrivée – Carnets des lieux, de la langue, de leurs liens : essai poétique : éditions du passage : 2023 : 112 pages

Jacques Brault : À jamais : Poésie : Éditions du Noroît : Une lecture de Claude Paradis : 98 pages : 2023

PENSER LA POÉSIE : Contribution au numéro 29 de la revue Possibles dirigée depuis l’arbois (France) par le poète Pierre Perrin : texte de Daniel Guénette

Pierre Ouellet : Monde ! : Poésie : Éditions Mains libres : 2023, 166 pages : Recension parue dans la revue Possibles, automne 2023

Christine Palmiéri : L’éternité n’est jamais loin : Poésie : Éditions Mains libres : 2023 : 162 pages : Recension parue dans la revue POSSIBLES automne 2023


Catherine Lane : Dépose-moi vivante : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2023 : 72 pages

Jacques Brault : À JAMAIS : Poésie : Noroît : Montréal : 2023 : 98 p. 

Marie-Josée Ayotte + Rose-Aimée Bédard + Dominique Brochu : Et si le bonheur ne tenait qu’à un fil … : Poésie : Éditions de la Grenouillère : Collection L’Atelier des Inédits : 2023 : 104 pages : 22,95 $

Licia Soares de Souza : Les grands espaces germinent sous mes pieds : Poésie : Éditions Carte blanche : 2023 : 107 pages

Patrick Coppens : MENU FRETIN pour ainsi dire ou LE JOURNAL DU MÉNÉ : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : Collection Magma Poésie : 101 pages