Paul Chamberland : Le dire vrai du poème : Essai : Éditions du Noroît : Collection Chemins de traverse : 2019

Ce fut une brève rencontre.  

On connaît Chamberland avant même de l’avoir rencontré : autant dire qu’on ne le connaît pas. Certes, je savais qui était ce poète. J’avais lu çà et là quelques-uns de ses poèmes, la plupart en revues ou dans des anthologies, et ceux surtout du célèbre L’Afficheur hurle. Au fil des ans, j’avais pris connaissance de ce que la critique racontait au sujet de ses ouvrages ; je l’avais vu « performer » lors de la seconde Nuit de la Poésie et, comme tout le monde, je l’avais revu ensuite au cinéma, grâce au documentaire de Labrecque. À quelques reprises, il m’était arrivé de le croiser dans des lancements. Bref, on m’aura compris, je ne l’avais jamais réellement rencontré. La rencontre dont je parle ici fut brève, le temps de solliciter une dédicace et de demander au poète l’autorisation de publier ici même une photo prise de lui à son insu, alors qu’il grillait une cigarette devant la librairie Le Port de tête ; c’était lors du lancement collectif du Noroît, le 30 mai dernier.

Or rien de ceci ne fait une rencontre. Celle dont je veux parler n’a eu lieu, comme il se doit, qu’à travers la lecture, celle du livre qu’il me dédicaça ce soir-là. Le titre de ce recueil d’essais est presque choquant : Le dire vrai du poème. Titre à tout le moins étonnant. En tout cas détonnant d’avec ce qui pour nous semble aller ordinairement de soi, je veux dire distant du lieu commun voulant que poésie et vérité ne puissent s’appareiller qu’au prix d’une opération plutôt laborieuse. Car il n’y a pas de vérité se dit-on parfois et, s’il en est, elle fait alors avec la poésie un curieux ménage, dans la mesure où le poème nous paraît être un objet quasi flottant, du moins dans la compréhension qu’on s’en fait la plupart du temps. Il bouge. Ses sens fluctuent. De la vérité, on pourrait dire de même : elle a la bougeotte. Réflexion faite, les unir ne relève pas vraiment d’un pari insensé.

Je m’autorise à révéler la dédicace de l’auteur. Elle résume l’essentiel de sa pensée : « La poésie est une arme capable de contredire toute fausseté. » J’y reviendrai. Pour l’heure, je m’arrêterai à un mot. Il se trouve dans les premières lignes de l’ouvrage. L’auteur écrit : « Je m’inquiète de savoir si tel poème est “bon”. » Ce « bon », on s’en rend compte assez rapidement, l’auteur étant explicite sur ce point, ne tient nullement à ses qualités esthétiques, n’entretient aucun rapport, ou si peu, avec sa valeur artistique. Le poème dont parle Chamberland, celui qui fait l’objet de sa quête, ne sera bon que dans la mesure où il sera vrai. Il ne sera véritablement vrai que s’il dit quelque chose de juste. Ce vrai, on le réalise au fil de la lecture, n’est pas sans rapport avec ce qui est de l’ordre de la bonté. Je parle d’une bonté inscrite dans un engagement réel et entier, sans concession. Cette bonté est celle qui se porte à l’écoute de ce que le poème dit à travers la parole. J’aurai à revenir sur cela.

Je me suis fréquemment demandé combien de chefs-d’œuvre avaient au cours de l’histoire œuvré à détruire les valeurs sur lesquelles est fondé ce que nous appelons l’humanité. Combien d’excellents ouvrages cherchent à ruiner la civilisation ? À ma connaissance, aucun. Mais l’œuvre bonne est celle qui va justement dans le bon sens, qui oriente dans la bonne direction ; elle participe des forces qui président à la construction et au maintien de notre humanité. Attention ! Le poème bon ne s’adonne à aucune forme de prêchi-prêcha. Je parle d’autre chose. Seulement, je suis sensible à ce qui suit. Dans son ouvrage, Chamberland fait fréquemment référence à l’événement fondateur de ce que fut l’entreprise de destruction nazie. Événement fondateur à condition de le prendre à rebours, fondateur en ce sens où après la Shoah, des poètes ont en quelque sorte établi un nouveau pacte avec le poème, lui faisant porter en son sein même une nouvelle charge de vérité et d’humanité.

Une rencontre, ai-je dit. Pas qu’une. La lecture de cet ouvrage conduit plutôt le lecteur à un carrefour où affluent divers poètes. La pensée de Chamberland se nourrit de leurs poèmes, de leurs réflexions sur la nature et la fonction de la poésie. Il s’agit donc ici de rencontres plurielles. Poètes d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui participent à ces rencontres. Saint-Denys Garneau, Jacques Brault, Robert Melançon, Michaël La Chance et d’autres, Paul Celan surtout, ainsi qu’Ossip Mandelstam. Or il faut le dire et insister sur ce point : ces diverses rencontres en mettent une dernière en valeur. En fait, il s’agit non de la dernière, mais de la première. Je ne voudrais pas produire un compte-rendu réducteur de ce qu’est cette rencontre. Mettons pour l’heure que je me contenterai de mentionner qu’elle a lieu dans le feu vivifiant de l’opération poétique, laquelle met en présence l’autre de celui qui écrit (c’est-à-dire, en lui, une voix en quelque sorte libérée) avec l’autre de celui qui le lit (c’est-à-dire, en lui, une nouvelle oreille en quelque sorte elle-même libérée). Cette libération (à travers le poème qui parle et l’oreille qui écrit) est l’arme qui permet de contredire la fausseté dont parle Chamberland dans son essai.

Conscient d’avoir été obscur là où Chamberland est parfaitement clair, j’annonce que je relirai ce livre. J’en reparlerai alors.

***

(Lecteur, lectrice, si vous avez lu jusqu’ici, sachez que l’auteur de ces lignes aura laissé quelques heures s’écouler entre ce qui précède et ce que vous allez lire maintenant. Il pourrait reprendre le tout et créer un pont artificiel entre ces deux moments, mais il entend, sans doute la paresse l’y «motivant », demeurer fidèle aux conditions dans lesquelles sa lecture s’est déroulée au printemps dernier, moment où il a rédigé la petite étude que vous avez présentement sous les yeux.)

Chamberland : poème : mystique athée : distique holorime : Pinocchio


Paul Chamberland est l’auteur de Le dire vrai du poème. J’ai récemment écrit quelques mots au sujet de ce recueil d’essais. Il a été publié au début de l’été dans la collection Chemins de traverse des Éditions du Noroît. Je m’étais promis de relire cet ouvrage. Quelque chose me disait que je n’en avais pas saisi toute la subtilité, que mon compte-rendu était par trop lacunaire, voire fautif. Je n’avais pas tout à fait tort, en tout cas je n’ai pas eu tort de le relire.
Il y a des livres qu’on admire, en partie parce qu’on ne saurait les avoir écrits soi-même. Le livre de Chamberland appartient à cette catégorie. Je le trouve instructif. Il m’initie à des poètes que je connais peu, que je commence à peine à lire et que grâce à lui je lirai beaucoup mieux : Celan et Marina Tsvetaeva pour n’en nommer que deux. Cet essai enrichit mes rapports avec la poésie et surtout, on l’aura deviné, il me fait découvrir la pensée de Chamberland. C’est une pensée riche, celle pourrait-on dire d’un mystique athée.


L’auteur de Le dire vrai du poème a tout intérêt à ne pas mentir. Il n’est pas une marionnette enfantine. En réalité, s’il entretient un rapport avec le mensonge, c’est dans le but manifeste de le contredire : il s’est engagé par la voie du poème à toujours débusquer le mensonge et à le faire taire. Si j’évoque ici la figure du pantin, c’est en raison d’un curieux hasard qui vient allonger le nez de l’auteur sur la photographie que j’ai prise de lui lors du lancement de son livre. Mais comme on le verra à la fin de cette recension, on peut rencontrer à l’occasion, même chez qui se propose de dire vrai, de légères faussetés à vrai dire tout à fait pardonnables.
Dans un bref avant-propos, l’auteur prévient le lecteur. Son recueil contient d’inévitables répétitions. Pour ma part, je ne les déplore pas. Je les ai grandement appréciées. Elles sont peu nombreuses, mais ces reprises sont nécessaires. Elles nous permettent de mieux saisir le propos de l’ouvrage. Variations sur un même thème, elles représentent autant de moments où la pensée et les mots dont elle procède s’éclairent mutuellement. Ainsi en s’étoffant, par le fin tissage des divers éléments qui le composent, le propos gagne-t-il en clarté.
Gagne en clarté, dis-je bien, mais encore faut-il le souligner, il s’agit là d’une clarté qui se gagne, qui se mérite. Chamberland est un poète qui ne fait pas dans la dentelle, c’est un intellectuel, qui plus est un universitaire. La bibliographie à la fin de l’ouvrage ouvre un large éventail de lectures. L’auteur réfère à des ouvrages philosophiques, fait des incursions du côté de la linguistique et de la poétique. Sa pensée n’évacue en rien le politique. C’est du sérieux. Bref, on ne le lit pas sans y mettre du sien. Bien évidemment, il ne cherche pas à se montrer savant, mais pour autant il ne traite pas son lecteur en ignorant. Il le sait capable d’ouvrir un dictionnaire ou une encyclopédie.
En quoi consiste la pensée de l’auteur ?
Sans respecter l’ordre dans lequel on lit ces essais, je tire un fil conducteur qui n’est pas forcément celui que l’auteur proposerait. À partir du novlangue d’Orwell, en l’étendant jusqu’à nous, l’essayiste forge un nouveau concept en féminisant celui de l’auteur de 1984. Chez Chamberland, on parlera donc moins « du » novlangue que de « la » novlangue. De quoi s’agit-il au juste ? La novlangue correspond au discours tel que se l’approprient en le déformant, en le reformant afin de servir leurs fins (faim, soif du pouvoir) les nouveaux maîtres du monde : « Les tyrans comme les oligarques néolibéraux qui sévissent impunément propagent, tirant parti de la clameur médiatique, leur version officielle d’un monde qu’ils prétendent inspirée par de nobles valeurs… ».
Cette novlangue, présentée ici de manière trop sommaire, est loin d’être une vue de l’esprit. Elle ne correspond sans doute pas à un complot finement ourdi, mais elle sert à n’en point douter un indéniable processus de double dénaturation : dénaturation du langage (en le faussant) et dénaturation, si l’on peut dire, de notre humanité (en l’appauvrissant dans tous les sens du terme). Par ailleurs, la novlangue se superpose à un premier phénomène de langage auquel Chamberland tout au long de son essai s’attarde longuement. Il nous apprend que nous, les parlants, règle générale, ne sommes pas conscients d’être des espèces de marionnettes manipulées par le langage. Il montre que celui qui parle est en quelque sorte toujours plus ou moins parlé par la langue, laquelle le précède et lui inspire son dire. Autrement dit, notre pensée est tributaire du langage. Notre discours n’est pas libre.
« Seul, le poème parle » c’est le titre du dernier chapitre de l’ouvrage. Selon Chamberland, pour parler librement, il faut s’en tenir au parler poétique, au poème. Encore faut-il savoir se taire afin de laisser véritablement parler le poème. Cette opération est celle d’un « mystique athée » (dixit Broda, à propos de Celan). Il s’agit d’un dégagement. Le poète se dégage de la mainmise, de l’emprise du langage, afin de s’engager plus avant dans la voix du poème. Du reste, cette opération du verbe serait, selon l’auteur, le seul type de véritable engagement politique qui soit réellement compatible avec la poésie.
J’ai mentionné précédemment l’importance que Chamberland accorde à l’humanité. La double menace qui pèse sur elle réside dans la combinaison des forces nocives de la novlangue et de la terreur. Les camps d’extermination de la Seconde Guerre mondiale ont valeur emblématique, en ce qu’ils condensent symboliquement, dans leur cruelle réalité, l’ensemble des processus de déshumanisation qui entachent notre humanité. Ainsi a-t-on vu avec la Solution finale apparaître un « homme nu et désarmé », un homme dont Primo Levi a décrit l’inhumaine condition. Écrire un poème après la Shoah semblait une aberration aux yeux d’Adorno. Chamberland, mais pas que lui, noue un nouveau pacte avec la poésie. Avec le poème, grâce à ce qu’on pourrait appeler la « grâce » du poème, le « mystique athée » qu’est le poète rencontre « l’homme ramené à la nudité de sa condition […]. Le dire vrai et le dire juste du poème […] concernent cet homme-là. »
Quand le poème parle ainsi, l’homme est en chemin et « … tel vient-il en provenance du poème, mais cette fois en un chemin où il consent à cette insurmontable vulnérabilité qui l’assigne à son ultime vérité. Il découvre que toute bonté ou toute saveur d’humanité ne viennent que de là. »


Voilà, j’en ai terminé avec les choses sérieuses. J’aurais souhaité ne rien éluder, citer des passages riches (ceux des pages 56, 61 et 91 : la liste est beaucoup plus longue), montrer à quel point tout dans cet essai est finement tissé, combien tout y participe d’une seule et même et profonde réflexion : le destinataire inconnu, la rencontre, l’oreille qui écrit, le dire vrai, la bonté, l’humanité, la novlangue et les tyrans : chaque élément ici est nécessaire. Mais, voilà ! On ne peut malheureusement pas tout dire.
On ne peut pas tout dire et il arrive qu’on dise, bien malgré soi, des faussetés. Je veux terminer mon petit laïus avec un amuse-gueule. J’ai parlé du nez sur la photographie, du petit Pinocchio qu’il donne à voir. Revenons-y.
Un de mes grands amis, Gérald Tougas, mon collègue durant de longues années à Granby, un romancier rare et précieux, est une manière de dictionnaire ambulant. Il connaît par cœur les plus belles pages du répertoire. À l’époque, je veux dire avant que nous fussions à la retraite, il me faisait souvent rire en citant un petit distique holorime de Victor Hugo :
« Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime,
Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîmes. »
Mon ami affirmait que ces vers étaient de Hugo. Pour ma part, je l’avais appris dans un ouvrage didactique : La poésie, un petit livre de Jean-Louis Joubert, maître assistant à l’Université de Paris. Or voici que Chamberland à la fin de son essai nous apprend qu’ils sont de Desnos. Bien entendu, je restais persuadé du contraire. J’ai donc vérifié. En effet, c’est écrit noir sur blanc, à la page 87 du livre de Joubert, ces vers sont bel et bien de V.H.
Mais l’erreur est humaine. Elle l’est à ce point que je dois m’empresser de remettre les pendules à l’heure. Décidément, on ne peut se fier à personne. Ni à Joubert, tout agrégé qu’il soit, ni au dictionnaire ambulant qu’est mon ami Tougas, ni à Desnos, ni à moi. Vérification faite, contrairement à ce que je croyais, le distique n’est pas attribuable à Hugo, mais bien plutôt à Marc Monnier, un obscur poète comme il y en a tant, une sorte de Pinocchio qui s’amusait avec les mots.

Robert Giroux : Le monde est fou : Récit : Triptyque : 2019

Longtemps, il a été professeur de lettres modernes à l’Université Sherbrooke. Il ne l’est plus. Avec le succès que l’on sait, il a dirigé les Éditions Triptyque pendant plus de quatre décennies. Il a récemment passé le flambeau à une nouvelle équipe. Un passé professionnel impressionnant est désormais derrière lui. Il a pris sa retraite de tout, sauf de l’écriture ; Giroux demeure un écrivain, il est encore très actif. Il a publié de nombreux recueils de poésie et vient tout juste d’ajouter une nouvelle corde à son arc. Le monde est fou est son premier récit, un tout petit livre publié dans la collection t minuscule, chez Triptyque. Tout petit livre qui n’est pas sans grandeur. Je l’ai lu. Je le relis. J’en tire beaucoup de profit, un plaisir aussi que je tiens à partager.
Giroux est un intellectuel qui ne regarde personne de haut, mais que justement, un peu pour cette raison, certains pourraient avoir tendance à dénigrer. On aura pu, par exemple, à l’université où il enseignait, lui reprocher d’étudier la chanson populaire, un art mineur sans intérêt aux yeux de plusieurs, alors que cette forme d’expression est profondément révélatrice de ce que sont nos cultures et nos sociétés. Les chansons rythment notre existence et, comme on dit, en constituent souvent la trame sonore. Ce n’est pas rien.
Populaire. Voilà le maître-mot de ce récit, celui qui définit le mieux le parcours de notre homme, son enracinement, ses engagements, sa profonde probité. Giroux n’a rien trahi de ses origines. Le monde ouvrier l’a façonné, a encadré sa première enfance, son adolescence. Fleur de pavé, Giroux s’est d’abord épanoui grâce à la chanson, la musique, l’école et l’église paroissiale. L’Église, cette mal-aimée, chez cet homme que je devine plutôt agnostique, voire incroyant, a tout de même servi d’écrin à l’une de ses plus constantes passions. Robert a toujours été membre de diverses chorales. Cette activité a sans doute eu sur lui un effet structurant, peut-être salutaire, tel un repoussoir agissant contre les fléaux d’une folie qui justement constitue le centre, le trou sombre de ce récit.
Donc, le monde est fou. C’est ce que dit la chanson. C’est ce que répète le poète dans ce récit autobiographique oscillant entre l’anecdote et la réflexion. Tantôt narrateur, tantôt essayiste, Giroux raconte et analyse, montre la folie tout en commentant ses ravages.
Cet ouvrage est à mon avis franchement réussi. On y trouve un propos qui est riche. Je dis un propos, mais il y en a plus d’un. Propos pluriels à la mesure du parcours de l’auteur. Au départ, alors que tout doucement j’entamais ma lecture, je me suis dit que nous allions passer d’une anecdote à une autre, d’un fait divers d’enfance à un autre petit fait plus ou moins innocent. Or l’innocence n’est jamais innocente. Du moins, pas si l’on entreprend d’en faire le récit. C’est que l’insignifiance ne supporte pas le poids du récit. Un lecteur ne peut pas longtemps s’aventurer sur la passerelle de l’insignifiance, lorsque celle-ci ne part de rien et ne conduit qu’à deux fois rien. L’anodin s’il ne fait pas sens est sans intérêt.
Or les petits riens de ce livre de fil en aiguille en grossissent le cours. En s’additionnant, ils font une somme. Le petit garçon du début grandit. On le trouve sympathique. On s’attache à lui ainsi qu’à son monde (parents, fratrie, condisciples, etc.). Plus il vieillit, plus sa singularité s’accroît du destin de sa collectivité. En revenant sur son passé, l’auteur ratisse large. Il le fait sur un mode discret, sans tambour ni trompette. Avec le fil mince de l’individualité, l’auteur parvient à tisser un ouvrage qui dépasse les limites de sa petite personne.
Le lecteur suit avec plaisir le fil du récit ; il se dit d’abord que tout y est simple. La phrase est simple, les mots sont simples. Et pourtant, il y a là un intellectuel, un universitaire qui n’hésite pas à référer à des auteurs pointus, qui pensent aigu, ont des idées sophistiquées, usent de concepts. Mais lui, avec beaucoup d’art et de maîtrise, écrit de manière tout à fait claire. Monsieur et madame tout le monde pourront facilement lire son récit. Ils y trouveront de la substance. Ils en comprendront l’essentiel. Cela n’empêche pas l’auteur d’être subtil, mais discrètement, sans chercher à le paraître, sans chercher à se faire valoir. Exemple de subtilité que tout d’abord on ne perçoit pas : les mots du tout début, mis en exergue, ceux d’une auteure qui n’est pas la première venue. « La loi de mon écriture m’ordonne de chercher ce que je ne peux supporter de révéler à moi-même et qui cependant est logé en moi. » On ne réalise pas en lisant ces mots d’Hélène Cixous à quel point ils éclairent et annoncent tout ce qui suivra. C’est que quelque chose ronge le cœur de l’auteur, nous l’apprendrons plus tard, lorsqu’il aura le courage d’affronter et de dévoiler cette chose qui fait songer à la corne de taureau qu’évoque Michel Leïris dans L’âge d’homme. La part d’ombre, la folie est cette corne de taureau : l’écriture (quand écriture il y a) procède de la corrida. Qui s’y implique vraiment risque gros.
De toutes les formes d’écriture, la poésie est peut-être celle qui s’avère la plus intime. Elle livre une part de l’être, mais un masque parfois demeure attaché au visage du poète. Il se délivre en des mots qui le masquent. « Tel qu’en lui-même l’éternité [du poème] le change. » Ses mots le disent tout en disant l’autre qu’il est, dans la mesure où, comme le laissait entendre Rimbaud, le « je » de l’écriture est toujours un autre. Or lorsque Giroux poète délaisse le poème pour se risquer sur le terrain du récit, « le miroir des mots » (c’est le titre d’un de ses recueils) agit tout autrement : l’auteur s’expose cette fois-ci à travers des mots qui n’ont plus rien du miroir déformant, ou si peu. Le discours se fait transparent et prête moins à la diversité des interprétations. L’homme qui le profère révèle alors la nudité de son âme. Cela est touchant d’humanité.
Parfois, on pose des gestes malheureux, quitte à faire un fou de soi. Nul n’est à l’abri de la passion amoureuse qui, la plupart du temps, entretient peu de rapports avec l’amour. Elle en rend plus d’un gaga et même fou, ou du moins bête comme ses pieds. Le titre, comme on l’a vu, emprunte à l’expression consacrée, à la chanson populaire. Il est bien choisi puisque la folie est au centre de ce récit. À vrai dire, il s’agit dans Le monde est fou de la folie de quelqu’un qui n’est pas vraiment fou, un homme comme vous et moi qui souffre d’un mal fort répandu, que le lecteur et la lectrice auront peu de peine à reconnaître. Et pourtant, malgré la souffrance, nous sourions. Il nous reste encore un peu d’été à savourer. Dans les jours qui restent, il nous arrivera parfois d’être heureux comme des poissons dans l’eau.

Pierre Nepveu : La dureté des matières et de l’eau : Poésie : Éditions du Noroît : 2015

Pierre Nepveu

La dureté des matières et de l’eau, poésie

Éditions du Noroît, 2015

Voici un ouvrage de poésie et non un recueil rassemblant des pièces hétéroclites, produites au gré d’une inspiration vagabonde. Si vagabondage il y a, c’est plutôt celui du poète. Il se promène au bord du fleuve, y ancre ses réflexions. Tout se passe comme si cette grande masse d’eau reflétait une part de notre histoire collective. Passé, présent et avenir s’y conjuguent. Mais n’allons pas si vite. Suivons tranquillement le poète. Il nous servira de guide. Nous verrons que ce simple mortel, en se pliant au langage des dieux, mêle au profane le sacré, à tout le moins un certain sacré.

Les lieux qu’il hante et qui le hantent sont habités par des personnages inspirés de notre histoire, ainsi que par des individus créés de toutes pièces, l’auteur puisant son inspiration dans les installations du Musée plein air de Lachine, qui nourrissent et élèvent sa pensée.

Le texte se divise en quatre parties. Toutes sont intitulées. Les titres marquent une progression. Après « Méditations au bord du fleuve » et quelques « Petits voyages d’hiver », s’ouvre une parenthèse quelque peu insolite : « Stations Lachine » ; puis, vient une envolée lyrique bien contrôlée, intitulée « Dénouements ». Les titres soulignent une certaine diachronie, un cheminement des corps sur le territoire, une évolution des esprits.

Avec le poète, nous sommes au départ sur les rives du fleuve, dont nous nous éloignerons rarement, puisque le livre, y puisant en quelque sorte son discours, procède tout entier de ce qu’il recèle d’histoire et de savoir dans ses flancs.

Le fleuve passe, immuable dans ses mutations profondes. Le poète plonge son regard dans ses eaux. Il médite. Sur les berges, cependant, et un peu plus loin avec la ville, le monde moderne, nullement occulté, fait également l’objet de sa quête. L’auteur ne fait pas l’économie des temps modernes. Il s’adresse à ses contemporains et leur tient un discours actuel. Sa voix, moderne, s’écarte toutefois des dictats esthétiques d’une certaine modernité. Elle s’apparente à une certaine tradition de sobriété, mettant l’accent sur la justesse de l’expression et de l’imagination. Fénelon, naguère, considérait qu’un auteur ne devait rien « hasarder » qui ne puisse être « entendu » par un lecteur, sans l’obliger à se contorsionner dans les dédales obscurs d’un discours indéchiffrable. Voilà qui n’est pas éloigné des soucis plus récents d’un Caillois : « Je n’ai pas augmenté à plaisir l’obscurité de mes vers. Mais, travaillant dans l’obscur, j’ai cherché la clarté. » Si d’aventure, il arrive au lecteur d’être déboussolé en parcourant les pages de La dureté des matières et de l’eau, cela tiendra à la nature intrinsèque de la poésie, ainsi qu’à la dévorante soif de nommer qui anime les poètes. C’est qu’ils travaillent dans l’obscur. À n’en point douter, Nepveu recherche la clarté.

Le titre de son ouvrage évoque un rapport établi entre les installations et le fleuve qui coule devant elles. Ces œuvres sont des sculptures offertes aux plaisanciers par le Musée plein air de Lachine. En leur présence, le poète assiste à une naissance. Puisant avec justesse dans les ressources de son imagination, Nepveu invente l’étrange dialogue que nouent le fleuve et ces étranges sculptures.

Dialogue spirituel présidant à une plongée dans l’espace et le temps. Par le biais de tableaux divers et de brèves fictions, l’auteur raconte des histoires d’ici et de maintenant, puis remonte le cours du temps, faisant revivre sous nos yeux des pionniers, redonnant naissance à de petits héros dont la grandeur émeut.

Dans un même lieu coexistent le passé « où broutaient encore les fantômes des chevaux anciens et où les signes des hommes s’affichaient en rangées ayant servi de fondements aux espaces habités » et le présent, où « cailloux et gravats » renvoient à leur disparition. Maintenant, en place de ces aventuriers d’antan, « deux ou trois êtres en guenilles [cherchent] pitance ou commerce dans des sacs verts … »

La désolation des lieux, malgré la présence des usagers du parc et les curieuses installations qui les habitent, se répercute dès les premières pages sur le « je » du poème. Ce personnage prend la route. Au propre, comme au figuré. Il semble dérouté, perdu, désabusé. Il contemple le ciel bas et lourd : « Je voyage là-haut, sans grande élévation de l’âme, sans vouloir un éblouissement. »

Plus loin, le personnage fait ses courses dans un supermarché : « La solitude est grande … » Il vient en aide à un aveugle qui désire acheter des cerises. Ce petit tableau banal présente une scène qui, pour prosaïque qu’elle soit, n’en souligne pas moins l’omniprésence d’un certain non-être, néant de sens annihilant nos existences terre-à-terre.

Le tableau suivant poursuit dans la même veine. Cette fois, l’harassement du sens gagne un vieux couple. L’usure a réduit au silence et à une manière de guerre froide, l’homme et la femme, depuis que leur progéniture a quitté le nid familial. Des gestes anodins recouvrent à peine le vide qui menace les vieux amants, maintenant confrontés à une « absence d’avenir ».

Le constat est loin d’être gai. Si l’individu est en proie au malheur, à la souffrance, « des populations entières » connaissent un sort comparable : « La présence du monde se raréfie. » Le poème dont j’extrais ce qui précède, représente sans pathos aucun, les sociétés d’aujourd’hui livrées à la déréliction. Le bulletin de nouvelles annonce un enlèvement d’enfant, sans doute attiré par « le chant de flûtiste d’un désaxé sexuel […], audible seulement par les plus jeunes et venu exciser le bonheur des familles. » Le téléjournal se termine avec un coup d’œil sur la clôture des marchés boursiers : « Un dieu unique préside l’assemblée de fermeture et annonce que le monde recommencera ailleurs, avec une main-d’œuvre plus diligente et à meilleur marché. »

Les autres tableaux de la première partie sont de la même eau. Chacune des pages qu’écrit l’auteur plonge profondément dans l’aventure humaine. Ces pages sont nourries de douleurs et de bonheurs. Une âme a éprouvé la souffrance et connu la joie. Elle médite et communique le fruit de son expérience. Il en résulte un douloureux plaisir de lecture qui n’a pas uniquement trait à la brillance du discours, à la performance d’un poète virtuose usant de toute la panoplie de son arsenal rhétorique et esthétique, mais un plaisir qui, pour comblé qu’il soit par un art de grande rigueur, résulte non seulement de la parfaite adéquation du discours et du propos, mais du propos lui-même, tout saisissant qu’il est de pertinence et de sombre sagacité.

Voici un livre de grande maturité. Un livre dont le propos enrichit le lecteur. Il est écrit dans une sorte d’après. Le narrateur a connu des déboires, a fait subir des souffrances et, en retour, en a éprouvé. Puis, lui est venue une certaine guérison. Quelque chose en lui est réparé : quoique pas tout à fait : « Ce n’est plus le mal qui empoigne le ventre et vide le crâne de ses raisons. Mais quelque brûlure persiste, froide par en dedans, comme la mémoire d’une lame tranchante que l’on voudrait ne pas avoir connue. »

Ainsi isolée, la citation ne rend compte que partiellement de la richesse du passage. En fait, l’ouvrage tout entier est caractérisé par la gravité de ses méditations. Si quelque beauté, évoquée çà et là, produit chez le lecteur un certain sentiment de bien-être, voire de légèreté, l’ensemble livre une vision du monde plutôt sombre. Cette vision agira à la manière d’un aiguillon, lorsque finalement le poète se ressaisira, pour adopter une attitude correspondant alors à une sorte d’héroïsme épicurien.

Cependant, il se sera auparavant conformé à une requête : « Au bord du fleuve, nous étions pris d’un silence plus ancien que nous-mêmes. Notre opacité exigeait un témoignage, sans quoi elle se serait perdue dans la nuit des temps. » Il répond à l’injonction que lui adresse en quelque sorte le paysage du fleuve. Il va témoigner. Il entreprend un voyage dans le temps, afin de retirer des eaux du fleuve la dépouille hypothétique, imaginaire d’un de nos ancêtres lointains. 

Voici donc les carnets d’un dénommé Jean Mongeau. Deux siècles après qu’il ait vécu, cet aventurier ressuscite. Voyageur au long cours, il a laissé derrière lui sa jeune épouse, pour aller gagner ou plutôt perdre sa vie dans les vastes espaces du territoire.

Les paroles qu’écrivent les jeunes amants sont douces et fortes, amoureuses et désespérantes. Elles ont des accents actuels, comme si proférées à l’aube de notre propre siècle. Le poète nous les transmet, leur faisant écho, grâce à une sorte d’alchimie née des eaux mêlées du fleuve et de sa méditation. L’imagination du poète opère une espèce de transmutation. Du rien apparent que lui présente le paysage fluvial, toujours égal à lui-même malgré ses variations saisonnières, le poète suscite des mondes nouveaux, ainsi que des mondes anciens. « Un autre langage naît entre la terre et l’eau, sur les pelouses où le mot « fleuve » s’enlise dans le vert … »

Nepveu produit un récit qui atteint par endroits les proportions du mythe : « Là-bas, les rapides furieux épient le mouvement du monde, un grand cheval d’écume tire le temps à longueur d’année. Il nous rend les mots, les récits, les complaintes, le chant. » Le fleuve inspire au poète une démarche qui fera entendre ces récits, de manière à ce que remonte à la surface une « mémoire habitée ». Tout ceci donne lieu à un voyage : « On entre dans le Vortex ». Ce voyage se fait en tout sens, allant du présent au passé avec la figure de Mongeau, puis atteignant le futur avec le Navigateur. L’un, explorateur du territoire d’antan ; l’autre, découvreur des espaces situés au-delà de la voûte céleste : « Maintenant, c’est un monde d’ellipses et de boucles, et tout voyage en aller-retour. »

Au personnage de Mongeau correspond une suite de poèmes versifiés, qui reprennent, comme dans une mise en abîme, les thèmes précédemment abordés en prose. Mongeau souffre, éloigné de sa femme. Mais il souffre également d’une brûlure intérieure qui le propulse au-devant, dans les lointains horizons d’une quête sans fin qui ultimement s’arrête lorsqu’il perd pied et glisse sur une pierre. Son corps tombe à l’eau ; son âme en allée adresse à sa chère Marie une requête : « Berce-moi, […] je voyage sous des poids immenses. » Enfin, tout comme le poète le fera à la fin de son récit, Mongeau demande pardon.

Mongeau, tombé dans l’eau noire de la mort, se situe maintenant de l’autre côté du miroir. Tout comme ce personnage, le poète vient à la rencontre de son propre miroir, qu’à son tour il cherche à traverser. Un miroir opaque se dresse en face de lui, tel un mur. Ce mur est précisément celui d’une installation (intitulée Mur de Chine), elle aussi reproduite dans l’ouvrage. Ce nouveau périple, variation des précédents et de ceux qui suivent, mène le poète à la découverte de soi et des autres. Si en plongeant dans le fleuve horizontal, il est entré tantôt en relation avec les disparus lointains du passé, cette fois-ci, grâce au mur dressé à la verticale, l’expérience est tout intérieure. Elle le conduit au fond de lui-même. Il « appuie [son] crâne » contre l’installation et « fonce dans la matière noire. » Il y « avance en aveugle », pénètre les arcanes de sa propre noirceur et entend alors pleurer son frère, « l’être jumeau, l’alter ego toujours déjà perdu. »

Pour l’astronaute, qu’on découvre plus loin, pour ce Navigateur faisant l’objet d’une nouvelle sculpture, et donc d’un nouveau récit, la limite se trouve dans une autre dimension, située au-dessus de nous. Cette fois, « le ciel est un mur. » Comme c’était le cas pour le « je » du poème, le Navigateur entend quelque chose en collant son oreille au vide des espaces sidéraux. Il entend « l’écho déchirant de voix très anciennes […] encore audibles dans le sifflement du vent » cosmique. Plus encore, le pilote s’écarte dans « le bleu noir absolu » de ces lointains univers. Le voici « sorti de la sphère des hommes et du cercle infernal du temps. » Pour lui, l’espace n’est pas infini, car « le ciel est un mur. » Il faudra, par conséquent, revenir sur la Terre, puisqu’il sait maintenant que la « seule expansion possible sera en dedans. »

Or, de retour parmi ses semblables, transformé par l’épreuve de la solitude qu’il a connue au milieu de la multitude des comètes, des constellations et des exoplanètes, se sentant « plus vieux que Mathusalem, » il déclare être « plus seul [qu’il ne l’était] dans les plaines rugueuses de Kepler. » Il se situe dès lors « au-delà de toutes les terreurs » terrestres. Ayant prospecté dans les territoires des « Grandes Ourses et des Cassiopée », il cherche maintenant à affronter l’espace du dedans.

À la fin, dans « Dénouements », le poète, dont on a rencontré les avatars : Jean Mongeau et le Navigateur, en vient à la conclusion qu’il « faudrait un grand lit de silence. » Si, çà et là au cœur de l’ouvrage, le discours fait l’objet de dénonciations (« Tout s’est perdu dans les phrases et les célébrations » : « une connaissance qui ne trouve pas ses mots et qui n’est peut-être que […] savante ignorance… »), le discours est maintenant réhabilité. Car il faut : « Recommencer. Réapprendre. » Tourner la page, en écrire de nouvelles. Une sorte d’hymne s’élève, qui célèbre la prose, qui la convoque. Anaphorique, ce mot : prose, ouvre la plupart des dernières pages du livre ou se dissémine en leur sein : « Prose pour briser le cadenas du destin… » « Prose pour dérouler les romans… » « Prose pour la petite fille devenue femme dans une tornade de dentelles… » etc.

Le miroir a été traversé. Une lutte nouvelle s’entame. L’anaphore encore se fait entendre, comme pour donner du cœur au ventre : « Prose pour recommencer. » « Prose pour ouvrir la porte et continuer. »

Après avoir fait souffrir et éprouvé lui-même la cruauté de l’existence, le « je » du poème demande pardon. Ainsi se termine l’ouvrage.

Ouvrage soutenu, s’il en est. Dont la langue et la pensée sont elles-mêmes soutenues. Ouvrage nourri par l’expérience et la méditation. Savant sans argutie. Discrétion de la voix de l’auteur, jamais tonitruante, jamais débridée, même lorsque le lyrisme final voit le poète se redresser dans la poursuite assumée de son aventure humaine.

Livre riche, avons-nous dit : œuvre profonde et véritablement admirable.

Louis-Jean Thibault : Le cœur prend lentement mesure du soleil : Poésie : Éditions du Noroît : 2017

Si, ainsi que l’écrivait Breton, « la poésie se fait dans un lit comme l’amour », on peut sans doute se permettre d’en lire là où bon nous semble, en emportant avec soi, par exemple, un recueil même dans les gradins d’une piscine municipale.
Ce jour-là, je venais de recevoir par la poste, une enveloppe contenant quelques beaux livres, offerts par un ami que je salue ici. Parmi ces derniers, il y en avait un qui m’interpellait tout particulièrement. La magnifique photographie que l’on voit sur sa couverture était sans doute à elle seule responsable de la forte attirance que je ressentais à l’endroit de « Le cœur prend lentement mesure du soleil ». « Responsable à elle seule », peut-être pas tout à fait. Jouait également dans cet effet la composition de la couverture, parfaitement équilibrée, dans ses proportions et dans le choix de la couleur des larges bandes encadrant et mettant en valeur l’œuvre si puissante d’Yves Laroche, à qui l’on doit également six autres photographies illustrant le recueil avec autant de pertinence. Celle de la couverture, j’insiste sur ce point, se marie de manière remarquable avec le titre non moins remarquable du recueil. Rarement titre n’a été à ce point en phase avec une œuvre. On remarquera qu’il s’agit ici d’un parfait alexandrin, ce qui lui confère une indéniable solennité, dont la majesté est accrue par la lenteur qui s’y déploie et les mots, quasi intemporels et fort chargés de sens, qu’on y trouve : « cœur », « mesure », « soleil ». Mais soyons prudents, n’allons pas trop vite. Ne donnons pas d’entrée de fausses impressions. Solennité et majesté pourraient faire penser au Perse des ambassades et du Nobel. Il n’y a là aucune espèce de rapport. Reprenons.
Ayant à passer une heure dans les gradins de la piscine où j’accompagnais ma petite-fille, j’avais fourré dans mon sac ce livre de Jean-Louis Thibault. Il se trouve que j’ai le plaisir de ne pas connaître ce poète. J’arrive à lui, et lui vient à moi, en totale virginité, ce qui me permet de parler de son travail en toute liberté. Mais devant ce livre, je préférerais me taire, non pour passer sous silence ses cinquante poèmes, mais plutôt pour souligner l’état de recueillement dans lequel tant de beauté me plonge. Silence respectueux renforcé par la crainte d’une spoliation, comme si peu importe ce que j’en dirai maintenant, je raterai la cible, j’en suis certain, et ne parviendrai pas à rendre justice à cet ouvrage que je tiens, on commence à le réaliser, en très haute estime. Retournons donc à la piscine où ma petite-fille fait ses longueurs.
Je suis donc dans les gradins. Je sors de mon sac le recueil de Thibault. D’abord j’ai la curiosité de regarder les photographies de Laroche. C’est un photographe dont, grâce à Facebook où il est actif, je connais déjà le travail admirable. Une fois encore, je suis impressionné. Mais ce n’est qu’en lisant les poèmes que je réaliserai à quel point la collaboration est réussie. Le livre est sur mes genoux. J’en conviens, du fait qu’elle est dans un bâtiment où le moindre cri est répercuté, la piscine municipale est loin d’être l’endroit idéal pour une lecture qui est d’abord et avant tout affaire de silence. Maître mot ici, celui de silence. Rapidement, les vers l’imposeront. Ils produiront leur effet sans presque aucun délai. Si la poésie était une drogue, et dans une certaine mesure elle l’est, je dirais que la poésie de Thibault est bien particulière. Son effet est quasi immédiat. Cette drogue impose le silence, elle diffuse en son lecteur un très lent opium, j’entends par là qu’elle produit une profonde vague méditative. Ce n’est pas un effet lénifiant, il est plutôt englobant. Les vers de Thibault n’hypnotisent pas, ils éveillent, nous ouvrent à une sorte de large compréhension, celle d’un territoire intérieur. Maladroitement, je tente de dire ici que la parole de ce poète a un poids, qui n’est pas fait de lourdeur, mais de signifiance.
Dès le premier poème, lu et relu, qu’assurément je relirai, me voici émerveillé, touché, non par ce qui serait mièvrerie ou lyrisme facile, mais par une manière de justesse, de parfait équilibre entre ce que l’on pourrait appeler les éléments constitutifs du poème. Lesquels, me demandera-t-on ? Je répondrai vaguement : musique, image, sentiment, réflexion, qualité du lexique oscillant entre simple et moins familier, mais jamais cliquant ou ostentatoire, et finalement propos. Je dis propos afin de souligner que ce que dit Thibault vaut non seulement par la manière, mais également par la matière. Il y a là matière à réflexion. Nous sommes installés dans de la signifiance.
On se souviendra de Nerval, plus particulièrement du début de son poème intitulé « Fantaisie », je cite : « Il est un air, pour qui je donnerais / Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber ». On voit ici à l’œuvre le principe de l’élection, pour ne pas dire celui du palmarès. Le jeu des préférences est sans doute un peu bête, voire idiot. Il préside dans tous les prix ou distinctions honorifiques. Si y jouer pouvait avoir quelque sens, je proposerais le quiz qui consisterait à dresser une liste des vingt-cinq ouvrages de poésie les plus marquants publiés au Québec depuis le début des années cinquante. Le défi est de taille. De très grands poètes ont produit chez nous des ouvrages considérables. Vous avez déjà fait votre choix ? Ce n’était qu’un premier choix. Comme on le fait dans les émissions de variétés, il faut maintenant éliminer 5 candidat(e)s. Au prochain tour, 5 autres. Puis encore 5. Mais ce n’est pas terminé. Parmi les 10 restants, encore une fois on sélectionne 5 poètes. Pour ma part, j’ai joué le jeu. Thibault fait toujours partie de mes finalistes. Il a tenu le coup : « il est un air, pour qui je donnerais… »
De tels procédés sont limités. Il convient plutôt de s’en tenir au discours, de l’étoffer, de commenter, de critiquer, d’expliquer pourquoi ce recueil suscite à ce point mon adhésion, mon enthousiasme. Ce n’est guère facile. Je préférerais m’en tenir au silence, voyant en ce dernier un des plus forts effets produits sur le lecteur que je suis par ce recueil. C’est que sa parole est pleine et qu’elle remplit totalement l’esprit de qui l’accueille. En réalité, cette parole accueille son lecteur, est affaire de rencontre et d’échange. « Cadastre » est le titre du premier poème. Je lis : « Te voici maintenant au mitan de ta vie, / Reclus à l’intérieur d’une vaste maison. » Que le poète s’adresse ou non à lui-même, lui-même ici, c’est également nous, les lecteurs. Hugo : « Ah ! insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Donc, « Te voici maintenant au mitan de ta vie, ». Voilà qui est dit en toute simplicité. Or les deux alexandrins qui ouvrent le recueil l’inscrivent d’emblée dans une tradition. Cette tradition passe inaperçue ou presque, mais c’est dans la mesure où justement elle opère encore. Notre poète ici est moderne sans chercher à en faire la démonstration. La sobriété sert son propos et ce propos, je l’ai dit, est riche.
Un homme est au mitan de sa vie. Il est dans sa maison. Il écrit de la poésie. Il parle fréquemment du poème, mais sans insistance. Le poème est un des éléments de sa vie, parmi les plus importants. Il ne vit pas seul, mais avec sa compagne et leurs enfants. Dans les 25 premiers poèmes du recueil, l’homme parle de « Ce que retiennent les murs » (c’est le titre de la première section de l’ouvrage). On croira à me lire que tout cela est fort trivial, il n’en est rien. À l’intérieur des murs de cette maison, il y un homme qui vit avec les siens, or comme pour nous tous, cet homme abrite en son esprit une intériorité. C’est dire que, dans la matérialité de sa maison, se trouve cet homme dont la spiritualité est affaire de sentiments, d’angoisse, de réflexions et d’écriture. Une vie n’est jamais strictement matérielle. La richesse du propos tient à ce phénomène. Notre poète est un être sensible et aimant, qui pense, et qui doit par moments se retirer dans une pièce de sa maison afin de faire silence, afin de laisser place à l’élaboration du poème de sa vie, car vie et poésie chez lui sont en effet indissociables : « Tu as voulu le plus parfait silence. / Aux proches qui partagent ta vie, / Tu as demandé : oubliez-moi pour quelques heures, / Ma tête se sépare de vous et se détourne, / Je n’appartiens qu’à cette lancinante mélancolie / Qui rive ses yeux sur la blancheur alternée / De la page et des étoiles. »
Le poète est dans sa maison et sa maison est sur la Terre et la Terre, dans l’univers. Sa réflexion, son poème, embrasse tous ces aspects de l’être au monde. Il y a également la mer : « L’unique voyage maintenant est celui qu’il fait, à l’été, / Pour rejoindre la mer. De quel autre horizon / Aurait-il besoin ? » Ces vers, je les emprunte à un poème qui figure dans la dernière partie de l’ouvrage intitulé « Proches confins ». Nous sommes maintenant sortis de la maison et le regard embrasse le monde qui entoure la maison, ses arbres, la cour, le territoire, et ses proches confins, le fleuve et l’océan.
Malheureusement, puisqu’il faut me résoudre à clore maintenant ce commentaire, je dirai le regret que je ressens d’avoir si peu et si mal dit au sujet de ce recueil. Ce n’est pas fausse humilité, c’est plutôt conscience d’avoir été réducteur. Certes, on aura compris mon enthousiasme. On en prendra la mesure dans le silence admiratif que chaque page m’a imposé au fil de ma lecture. Que de beaux poèmes, ici ! Comme ils sont évocateurs, comme ils sont profonds dans leur propos et admirables dans leur phrasé ! Je dirais que ce sont de véritables bijoux, mais ce mot, parce que galvaudé, me paraît inapproprié, qui ne parvient pas à assembler en son sein les multiples qualités auxquelles je songe.
Hier, en fin de journée, je lisais des pages magnifiques dans « L’écharpe rouge » d’Yves Bonnefoy. Refermant le livre, j’ai repris celui de Thibault. Qu’on me comprenne bien, en passant du premier au deuxième, je n’ai ressenti aucune dénivellation. La qualité du second est tout à fait à la hauteur de celle qu’on rencontre chez Bonnefoy. Toutefois, force est d’admettre que notre Québécois est d’un abord plus facile. Ses obscurités sont rares et somme toute plutôt claires.
Enfin, je n’ai pas l’honneur de connaître Louis-Jean Thibault, cela viendra peut-être un jour. Pour l’heure, je m’en tiendrai à cette recommandation, elle n’a rien de mercantile (personne ne me paye) : courez à la librairie la plus proche. Cette poésie est faite pour vous.

***

Afin de souligner en quoi le recueil de Thibault me paraît digne d’intérêt, j’écrivais plus haut le mot « signifiance ». Aura-t-on compris combien je tiens à l’opposer à de l’insignifiance, à la gratuité d’un babil insouciant et facile ?

Je ne veux pas insister, mais comme je le mentionnais, je suis conscient d’avoir laissé dans l’ombre peut-être l’essentiel du propos de cet ouvrage. Bien sûr, j’ai fait allusion à la prosodie plutôt parfaite des vers de ce recueil, comme quoi un certain, je dis bien un certain classicisme de forme, une telle solidité langagière, contribue grandement au caractère de « signifiance » de cet ouvrage.

La qualité d’une œuvre tient entre autres à la parfaite adéquation de son propos et de sa forme expressive. Celle-ci étant, particulièrement ici, indissociable de celui-là, je peux difficilement dire, sinon en ne tranchant pas, ce qui de l’expression ou du propos a si rapidement emporté mon adhésion. C’était et c’est encore, on l’aura compris, les deux à la fois.

Je viens d’ouvrir au hasard le recueil du poète. Ce que j’ai lu ravive ce premier sentiment que j’ai ressenti, d’admiration il faut en convenir. Mais qui admire, ne soyons pas trop humble, est en position d’admirer, se présente en vis-à-vis de l’objet en position de gémellité. Sa réceptivité est telle que la clef de l’œuvre opère sur lui comme en une serrure, elle lui ouvre la porte du désir qu’il a précisément de cette œuvre. Ce qu’elle a à offrir, il est en mesure de le recevoir. C’est Baudelaire au concert s’émerveillant d’entendre la musique de Wagner et déclarant que le maître n’a produit rien de moins que l’œuvre musicale que lui, Baudelaire, renfermait dans son propre esprit. Je ne prétends pas que j’aurais pu écrire les poèmes de Thibault, je dis seulement que s’ils m’ont à ce point touché, c’est parce qu’ils expriment des sentiments qui m’habitent profondément. Ils me tendent un miroir où je me reconnais.

Un sens moral évident apparaît dans certains poèmes. L’homme qui cogite pèse le pour et le contre de ses faits et gestes. Son cœur, c’est le cas de le dire, prend tout à fait la mesure du soleil. Est-il pour nous, insectes sur la boule ronde (je ne sais à quels Voltaire ou Pascal j’emprunte cette « boule ronde » !), est-il pour nous ici-bas plus pertinent symbole du divin que le soleil ? Et j’entends par divin, non pas quelque Dieu créateur et juge ultime de ses créatures, mais cette chose en nous qu’on appelle conscience. La conscience ne prend pas l’existence à la légère. La poésie de Thibault avec la précision de sa diction et la profondeur de ses réflexions s’adresse à nous tous. Jugez par vous-même. C’est, page 42, le poème que j’ai lu ce matin.

SOLEIL DANS UNE PIÈCE VIDE

Efface. Raye en toi toutes les peurs.
Le jour qui vient n’est qu’un autre jour.
Un point mobile sur la courbe sans borne
De l’espace et du temps. Le cadre des fenêtres
Capte à ton insu l’énergie que lui verse le vert
Des érables bordant les frontières de la cour.
Dans ce vide voyage la lumière,
Qui s’arrête ici, sur les murs de la chambre.
Se décompose sous tes yeux. Tu peux
Toi aussi t’arrêter, desserrer les poings.
Tu ne dois pus rien à personne.
Au bout du compte, les dettes du cœur,
Tu les as rendues cent fois plutôt qu’une.
Repose-toi. Tes enfants bientôt surpasseront
Ton ombre. Les décrets, les sentences, espères-tu,
À tout jamais sur toi sont abolis.

Pierre Nepveu : L’espace caressé par ta voix : Poésie : Éditions du Noroît : 2019

Hugo écrit les vers suivants :

Jeanne parle ; elle dit des choses qu’elle ignore ;
Elle envoie à la mer qui gronde, au bois sonore,
À la nuée, aux fleurs, aux nids, au firmament,
À l’immense nature un doux gazouillement,
Tout un discours, profond peut-être, qu’elle achève
Par un sourire où flotte une âme, où tremble un rêve,
Murmure indistinct, vague, obscur, confus, brouillé.
Dieu, le bon vieux grand-père, écoute émerveillé.

Un siècle et demi après Hugo, c’est, comme on le verra plus loin, en recourant à une sorte de futur antérieur que Nepveu écrit ce qui dans son cas est loin de ressembler à un Art d’être grand-père. À vrai dire, le lien qu’on peut établir avec Hugo ne se situe pas où on pourrait l’attendre, pas dans une candeur faite des émerveillements que procure à qui vieillit une descendance à peine sortie de son berceau. Si le premier pose un regard attendri sur les petits qu’il chérit, le second va bien au-delà du bonheur et des joies que lui offre sa petite-fille. La pensée, le sentiment de Nepveu s’aventurent au-delà du présent où sa petite Lily entame son existence. Le présent du poète déborde, aborde le rivage lointain d’un temps à venir, alors que lui sera diminué, réduit en cendres dans une urne. Or, la petite vivra. Devant cet avenir qui sera le sien, le regard du poète se fait aujourd’hui prospectif, la couve d’affection, se fait précautionneux. Ce faisant, il jauge à l’aune de l’épanouissement où l’enfant s’ouvrira au monde ce qu’il en sera de sa propre finitude, sa fermeture à lui, sa disparition.

Comparer ce nouvel opus au recueil tardif du vieil Hugo, c’est surtout constater que chez le premier les verbes sont encore tout à fait majeurs, ce qui n’est pas le cas avec l’autre. L’un est impressionnant, l’autre négligeable, en tout cas négligé par la postérité, tapi dans l’ombre des Contemplations et autres Feuilles d’automne. C’est aussi constater une nette similitude, non pas de style, mais de qualités expressives et de ressources poétiques. Il y a dans L’espace caressé par ta voix des passages où les vers sont en effet comparables à ce que Hugo çà et là a écrit de plus beau, notamment sur le sentiment de sa fin, que même dans sa prime jeunesse le poète sut exprimer de manière remarquable.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi, sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

Victor Hugo publie ces vers alors qu’il n’a que 27 ans. Nepveu aujourd’hui n’est plus un jeune homme. Il écrit : « … à mesure que la fête s’agrandissait/je retrouvais ma face cachée, celle/qui ne se présentait jamais aux assemblées/et qui faisait le guet derrière mes yeux ». En maints passages de son recueil, une sagesse inquiète, doucement auréolée d’inquiétudes, dans un déclin de lumière, m’émeut et fait songer à ce que chez Hugo on retrouve parfois : une parole qui fait sublime une ombre s’allongeant sur le sol devant soi entrouvert.

J’ai dit plus haut que le poète se projette dans l’avenir. C’est au futur antérieur qu’il s’adresse à sa petite-fille : « tu auras tiré un voile sur le temps gris/pour entrer dans le domaine de l’amour ». Deux citations sont mises en exergue, qui ouvrent l’ouvrage. La première est de Rachel Korn : « Dans les marges de la page/s’enflamme la lumière pourpre/de toutes choses non encore advenues,/de toutes choses qui meurent. » La seconde est puisée chez François Charron. Lorsque je l’ai lue, je l’ai trouvée quelque peu farfelue. Après avoir parcouru une première fois le recueil, cette impression s’est estompée : « Des souvenirs qui épousent mon ombre débarquent du futur. » C’est effectivement ce qui se produit dans les poèmes de ce recueil.

La première section s’intitule « Avenirs ». C’est depuis ce temps du devant de soi que le poète s’adresse à sa petite Lily. Elle est née en 2016. Cela est loin dans mon esprit, mais je songe à André Breton. Est-ce dans L’amour fou ou ailleurs ? Il s’adresse à sa fille Aube. Il termine son texte en lui disant ceci que je n’ai jamais pu oublier : « Je vous souhaite d’être follement aimée. » Or si mon souvenir est bon, cette lettre s’écrivait, elle aussi, au futur antérieur, je veux dire depuis un point situé dans l’avenir. « Avenirs » téléporte donc l’enfant et son grand-père dans le futur : « tu me verras peut-être assis à ma table,/[…] acharné à t’écrire ma dernière lettre,/mon testament des possibles, mon hymne au futur/déjà passé ». La seconde section du recueil s’intitule « Intervalles ». Elle est constituée de 28 poèmes. Je dirai pourquoi je considère que L’espace caressé par ta voix regroupe deux ouvrages distincts et ne constitue pas, à proprement parler, un seul et même ensemble de textes poétiques.

La particularité des livres de poèmes de Nepveu, c’est du moins ce que j’ai constaté chez les plus récents, c’est qu’ils sont conçus de manière tout à fait originale. On me dira qu’on peut en dire tout autant de la grande majorité des livres de poésie. En effet, mais leur originalité repose souvent sur des écarts et des différences comparables. Leurs poèmes sont semblables en cela qu’ils s’éloignent des mêmes normes. Ils ont en commun ce que j’appellerais un même type d’originalité. La poésie de Nepveu procède autrement. Il recourt à une autre méthode. Qu’on songe par exemple à Lignes aériennes. Ce livre évoque l’histoire de l’aéroport de Mirabel. Les poèmes qu’on y trouve prennent appui sur un phénomène de société, un monde concret, pistes d’atterrissage, expropriations, etc. Plus récente, La dureté des matières et de l’eau s’articule autour d’installations, de sculptures exposées en plein air, face au fleuve, à Lachine. L’auteur produit des œuvres qui sont à la fois personnelles et impersonnelles, où de l’intime affleure parmi une réalité sociale commentée, en tout cas jamais occultée.

Avec le recueil qui paraît cet automne, Nepveu réussit un nouveau tour de force, procède encore une fois de manière inattendue, « originale ». Il réalise dans la première partie de son recueil un saut dans le temps qui est particulièrement efficace, qui lui permet d’enjamber dans la temporalité l’espace qui sépare le récent passé de Lily, ainsi que le moment présent où s’écrit le poème, du futur où, en perspective cavalière, la femme adulte sera en mesure de refaire à l’envers le parcours accompli avec son grand-père.

Est-ce là un procédé ? Un artifice ? Une simple trouvaille qui, pour compliquée qu’elle soit, n’a que l’avantage d’une facile séduction ? Évidemment, ce qui pourrait sembler être de l’ordre du jeu obéit ici à une nécessité intérieure, intrinsèque au mouvement de l’âme qui anime le poème tout entier, et au premier chef le poète lui-même. Cette espèce de dédoublement (où deux êtres, une fillette et son grand-père, se métamorphosent en ce qu’ils deviendront) permet au poète d’exprimer de manière pérenne le sentiment qu’il a de la précarité des choses humaines. Plus particulièrement, il sème sur le parcours prochain de la petite les témoins lumineux de ses poèmes, de ses pensées bienveillantes, comme des sentinelles de sa présence, forte même au milieu de son absence à venir.

Le poète voit ce qui sera, par endroits le commente au passé. Son regard traverse le temps dans tous les sens. Ainsi voit-il la petite maintenant presque une femme : « alors je te vois sortir de ta chambre,/fugueuse aux ongles de rubis, oubliant/tes jouets décolorés par l’usage/et tes poupées qui n’ont plus d’yeux, là/par la quatrième porte de ta maison et derrière toi/ton père et ta mère accoudés au vent/qui te voient fréquenter les violences du monde. »

Le poète (le « je » du poème est, n’est pas et est davantage que Nepveu : il est « l’insensé qui crois que je ne suis pas toi » de Hugo), le poète, donc, s’imagine en l’an deux mille trente-quatre : « Mon absence future est remplie de ta voix,/je me demande quelle langue tu parles/et si l’une d’elles te fait rêver quand tu racontes/ton grand-père et la maison aux quatre portes. »

Cette maison aux quatre portes étaye mon propos, à savoir qu’il y a chez Nepveu cette faculté qui le fait s’emparer d’un motif (ici une maison de poupées, celle de l’enfance de Lily) pour élaborer à partir de ce point sa pensée, son discours. Lignes aériennes ou installations dans un espace vert, Nepveu puise dans ces réalités concrètes de quoi nourrir son imaginaire, étoffer sa rêverie ainsi que son propos.

La première partie de ce recueil est fort impressionnante, tout à fait réussie. C’est du solide, de la grande poésie. La palette de l’auteur est large. L’inventivité est au rendez-vous ; la fantaisie par endroits survole des abîmes. J’aimerais formuler les choses autrement, moins platement. Pour dire tout le bien que je pense de cette œuvre, ne sachant faire mieux, qu’il me suffise finalement de laisser tomber cet aveu : en lisant et relisant ces pages, je me suis souvent surpris à entendre mes propres émerveillements, à souffler tout haut des ho ! admiratifs. Je pourrais recopier ici de nombreux poèmes, tous plus forts les uns que les autres, dont les qualités d’écriture sont du plus bel effet. Je me contenterai de donner à lire un des plus brefs.

Quand tu déposes tes mains douces sur la table
un après-midi de mai dans un effluve de soleil
encline à séduire l’humeur des hommes,
n’oublie pas que devant toi celui qui parle
et te dit son amour a connu ses propres angoisses,
qu’il a marché sur des sentiers pauvres et broussailleux
et qu’il doute encore de sa propre substance,
ne crois pas que son corps ne soit que force
quand ses genoux fléchissent et que tous ses creux
implorent, entends sa voix se casser dans les aveux,
elle qui vient d’un silence plus grand
que l’empire des grammaires et des contes
et ses phrases toujours au bord de se rompre
sont les filles d’une tendresse qu’il n’a pas connue,
songe que c’est ce défaut aussi qui le fait homme.

Le titre du recueil vient d’un vers emprunté à la deuxième partie. « Intervalles » s’écrit, s’inscrit dans le temps présent. Curieusement, le grand-père et la petite ont quitté le livre, non pas sur la pointe des pieds, mais subrepticement, en quelque sorte congédiés par l’auteur qui passe maintenant à tout autre chose. Cette fracture m’a étonné. Rupture de ton et de propos, changement d’univers, de réalité. La vie d’un homme n’est pas une. Elle peut être faite de cloisons plus ou moins étanches, d’aventures diverses : elle part parfois dans toutes sortes de directions. Le grand-père affectueux peut donc également être un homme d’âge mûr désirant célébrer l’amour et l’afflux de vie que lui procure la présence de la femme qu’il aime. Il n’en demeure pas moins qu’une unité est rompue, qu’une coupure aurait été en quelque sorte atténuée, si le poète avait proposé cette section en tant que supplément, texte autre, livré à part du premier. La chose est d’autant plus curieuse que le titre du livre provient, comme je l’ai mentionné plus haut, de cette deuxième section. L’espace caressé par la voix n’est pas l’espace de la petite et ce n’est pas non plus sa voix enfantine qui caresse ce nouvel espace. Suis-je pointilleux ? Sans doute le suis-je. Mais loin de moi l’idée de restreindre la portée et la pertinence de ces 28 poèmes. Ils font entendre un autre son de cloche. Ils désorientent d’abord par la dissonance qu’ils introduisent dans le recueil, mais ils entraînent le lecteur dans un nouvel espace, celui où l’amour semble apaiser, réconcilier celui qui a fait « des trous dans le paysage » et qui par moments semble repris par l’ancienne souffrance, tout balloté encore qu’il est dans les « allers-retours du rire/et du sanglot qui [lui] fissure le crâne ».

***

Suite :

Décidément, un livre nous travaille. Un livre travaille en nous, même après et dans certains cas, surtout après qu’on l’ait refermé. Voici que dans ma rêverie s’ouvre à nouveau depuis quelques jours L’espace caressé par ta voix.
Cette sorte de fracture qui m’apparaissait entre les deux parties du recueil, maintenant voilà qu’elle s’atténue et que même j’en viens à perdre la vision que j’avais d’elle. Je me dis, après mûre réflexion, que si la chose est en cet état, c’est que l’auteur en a décidé ainsi, et qu’il savait sans aucun doute ce qu’il faisait. Voici comment maintenant je m’explique la chose.
Le poète a écrit d’abord au futur antérieur, dans l’espace pourrait-on dire de l’après son séjour sur Terre. Il a écrit une lettre à Lily. Puis, se tournant vers la femme aimée, il a entrepris dans l’intervalle (justement Intervalles est le titre de la seconde section de son recueil), d’écrire en se situant dans le présent qui le sépare de l’après.
Autre chose, je tentais sans y parvenir de qualifier cette rigueur qui me paraît être une constante dans ce que je connais de la poésie de Nepveu. Cette rigueur, je l’identifiais comme étant une marque d’originalité, j’aurais pu dire une approche distincte. J’aurais pu parler d’une méthode consistant à joindre le « concret social » (le monde physique) à ce qu’il y a de plus intérieur en nous, nos sentiments, et notamment ceux du poète lui-même. Un autre terme aurait pu également me venir en aide, celui d’unité.
Si une fracture m’arrêtait dans ma lecture, m’imposait de constater que deux œuvres cohabitaient dans le recueil et que l’on aurait eu intérêt à mettre ce phénomène en évidence, c’est que le principe d’unité dans chaque section y est rigoureusement respecté. Or l’auteur en publiant le tout dans un même ouvrage a pris la peine de faire confiance à son lecteur, lui a même fourni dans le titre donné à sa seconde partie une manière d’indice, en tout cas, tout ce qu’il faut pour comprendre que l’ouvrage offre un tout, un ensemble en deux volets : le premier, comme je l’ai dit, écrit à partir du point de vue de l’avenir ; le second, écrit dans cet intervalle qui justement l’en sépare.*

Paul Chanel Malenfant :Il n’y a plus d’après : Poésie : Éditions Le Noroît : 2019


Il n’y a plus d’après de Paul Chanel Malenfant se présente comme un tombeau. C’est un tombeau qui se referme ou plutôt s’ouvre sur la vie de deux amants. La mort de l’un entraîne la mort de l’autre qui malgré tout lui survit. En hommage, en « devoir de mémoire », le poète rassemble les fragments épars de la vie que laisse derrière lui son amant. Ainsi se souvient-il des souvenirs de celui qu’il a tant aimé. Il évoque sa vie, celle de l’enfant « en costume marine/petit matelot posant/aux marches de l’escalier/de la maison de Pointe-au-Père/entre les géraniums et les dahlias. » Il nous le montre quelques années plus tard, en mai 68, lisant L’être et le néant, un mégot pendu à ses lèvres. Draguant aussi des « éphèbes éphémères » dans « les ruelles ombreuses/du Transtevere nuit tombée ». Et comment ne pas être ému par cette image de l’homme penché sur son piano, jouant « les Nocturnes/de Chopin les Valses de Brahms/mouvement lent de tes épaules/de ta nuque se balançant/au gré du vent effeuillant l’air… » ? Ému, car ce qui domine dans ce recueil est une immense et triste tendresse. Le poème, pourrait-on dire, est celui d’une vie. Paul Chanel Malenfant ne laisse pas celle de l’être aimé s’envoler sans lui offrir une dernière gerbe de poèmes. Cet homme qu’il a aimé, à notre tour il nous le fait aimer. Et pour ce faire, il convie d’autres voix qu’il ajoute à la sienne. Dans cette « cérémonie des adieux », son chant, qui à lui seul est tout entier et plein, s’augmente du chant d’autres poètes et écrivains. Au fil des poèmes, il tisse à même son discours amoureux les mots d’une trentaine d’écrivains, et ce, sans compter les divers emprunts dont son recueil est parsemé, je songe tout particulièrement aux trous de verdure d’un certain « Dormeur du val » évoqué çà et là. Tout cela pour dire que ce recueil est une œuvre belle et raffinée, qui vaut par la richesse de sa culture : maintes références y sont faites à l’art, celui des peintres et des sculpteurs, à la musique, aux textes sacrés…Mais là n’est pas l’essentiel. Il y a dans ce recueil quelque chose de profondément universel. Ce n’est pas uniquement un seul être qui meurt, mais à travers lui, ce sont tous les hommes, toutes les femmes. Le désastre personnel de la mort de l’être cher fait écho à la mort des autres. Est dressée en parallèle à la sienne la mort collective, historique, celle des victimes de la barbarie et des guerres. « Une croix gammée brille/à la veste vernie des naufrageurs. » Et que dire de l’intime ? Je suis tout particulièrement sensible aux passages suivants (les pages 80 et 81) ; ils disent la ressemblance et la dissemblance qui unissent les amants.

tu étais de la foi
de Thomas d’Aquin
j’étais du pari de Pascal
me croiras-tu si je te dis
moi l’impie
le mécréant
moi le petit juif
de ma grand-mère maternelle

que je m’ennuie de toi
quand tu priais pour moi

Je crains bien n’avoir rien dit qui témoigne suffisamment de la beauté de cet ouvrage. Elle est certes relative au contenu, au geste d’adieu qu’adresse celui qui reste à celui qui n’est désormais plus là. La beauté, la souffrance du deuil, nous tous pouvons l’éprouver. Mais les exprimer comme le fait ici le poète n’est pas donné à tous. La poésie de Malenfant est belle et accessible, elle s’ouvre à la vie, à la mort. On admire cette poésie pour sa force, son intensité, son lyrisme, sa retenue, sa fragilité, son honnêteté, sa tendresse et sa grande maîtrise.

Jonathan Charette : Ravissement à perpétuité : Poésie : Éditions du Noroît : 2018


Le propre de la poésie résiderait entre autres dans sa faculté d’étonnement. Double étonnement, celui du poète posant un nouveau regard sur le monde, celui du lecteur découvrant le monde à travers la vision du poète et, bien entendu, le redécouvrant dans ce qu’il donne à entendre, c’est-à-dire sa parole même, étrangère et familière à la fois.Ravissement à perpétuité : en peu de mots, ce titre exprime l’étonnement dont il vient d’être question. Dans notre éblouissement, nous sommes pris en otage par les beautés du monde, par ses laideurs également. Ravis, comme dans l’enchantement. Ravis, comme dans la séquestration : « lorsque le présent kidnappe la pensée ».Le poète Jonathan Charette est de ceux qui relèvent les manches. Il se réveille dans son atelier, des outils sont à ses pieds, vite il se met à la tâche. Le chaos représente à ses yeux un immense chantier. Il est de la race des constructeurs. Après un titre si engageant, qui semble offrir une large et belle promesse d’avenir, le poète cite en exergue des vers d’Aimé Césaire : « J’ai marché sur le cœur grondant de l’excellent printemps ». Difficile de ne pas sentir ici se lever un vent d’enthousiasme. Cette excellence place le livre du jeune poète sous l’enseigne encore une fois de l’ouverture. Charette a remporté avec ce titre le prix Émile Nelligan. J’étais curieux de lire son ouvrage, d’y aller prendre un certain bain de jouvence. Quelle n’a pas été ma surprise dès la première page de me retremper, me semblait-il, dans les eaux tumultueuses, certainement généreuses d’une poésie que j’avais, avec le temps, un peu perdue de vue. Voilà qui me rappelait le choc d’une révélation, celle naguère produite par la découverte des Illuminations de Rimbaud.Je ne parle pas d’imitation, mais d’une force restée intacte à travers le temps, retransmise, et que certains poètes se sont réappropriée. « Quand l’aurore repeint mon visage, je chasse les étoiles endormies sur moi. Mes yeux d’ébriété cherchent une pitance depuis l’annulation des miracles. » Ainsi débute le premier poème du recueil. J’y vois de la substance, une riche palette, un propos riche de sens. D’emblée, nous voici inscrits à la suite du poète dans une quête, une recherche. Les ivresses artificielles n’étant d’aucun secours, il faut nourrir nos âmes d’exilés, sur lesquelles aucun miracle n’exerce plus ses fonctions de nourriture spirituelle.Il n’y a rien de juvénile chez le plus récent lauréat du Nelligan. Certes, il y a de la jeunesse, à vrai dire de la puissance, ainsi que des ressources langagières et imaginatives hors du commun. Un renouvellement même d’un certain surréalisme, non celui de l’écriture automatique, dont souvent nous aurons pu déplorer une certaine gratuité, voire une décevante facilité. Mais le surréalisme dans ce que Breton appelait, si mon souvenir est bon, ses « forces vives ».Le poète a écrit un poème narratif. Si je suis frappé par la générosité du verbe, je le suis également par l’abondance des verbes l’action qu’on y trouve. On se dirait emporté dans une entreprise d’ordre épique. Le « je » du récit est homme non seulement de paroles, mais également d’action. Il agit, il est engagé dans un combat. Pour ses travaux, des outils ne suffiront pas, il lui faut des flèches, des armes, j’allais dire « miraculeuses ». « Il devient impérieux de venger ces êtres. » Lesquels ?Que raconte ce poème narratif ? S’il y a des verbes, il leur faut des sujets, en l’occurrence des personnages, car une histoire sans personnages n’est pas une véritable histoire. D’abord, il y a le « je », celui qui raconte. L’aurore vient de repeindre son visage. Il se réveille et avec lui nous nous éveillons à son poème. Il est dans son atelier. Une histoire se déploie dans l’espace. Il est donc dans son atelier, il entreprendra sous peu des travaux. « Or, les travaux promettent une fatigue inouïe : il me faut le secours d’un être sans faille. » Cet être sera un enfant, son apprenti. Ce personnage est présent au début du recueil et le sera jusqu’à la fin, la dernière partie du recueil lui étant consacrée. Mais entre temps, nous aurons fait la rencontre du Prince muet, d’un bourreau qui « traîne un cumulus qu’il vient d’avaler », d’un « tu » qui est peut-être un avatar du « je », d’un pygargue bleu, compagnon du « je », mais également du « tu » (est-ce le même aigle ?), enfin, il y a une panoplie de personnages dont certains surprennent plus que les autres, je veux parler des plantes carnivores et des fleurs, dont la « plus fragile, celle qui gêne la nuit par sa candeur », prend la parole et tient un émouvant discours. Mais ce n’est pas tout, à cette myriade de personnages s’ajoute la constellation de personnes bien réelles, pour la plupart décédées, celles qui occupent le panthéon de la littérature. Sont évoquées çà et là les figures tutélaires ou en tout cas emblématiques de quelques grands poètes. Hölderlin, Saint-Denys Garneau, Byron, Keats, Whitman, etc. Présence aussi des contemporains, rappeurs ceux-ci : Tupac, Kendrick Lamar, Notorious B.I.G.Mais l’histoire ? me demandera-t-on, qu’est-ce que raconte ce poème narratif ? Eh bien, force est d’admettre que cela ne se résume pas. Du moins pas facilement. Mais en gros, je crois déceler une aventure collective. Des groupes d’individus sont harcelés par les forces policières. Ce sont des marginaux, des malheureux, laissés-pour-compte, drogués, prostituées, mais aussi des révoltés qui prennent la rue et manifestent. Ils partent d’un point a, leur malheur, et tendent de toutes leurs faibles forces dans la direction d’un avenir meilleur. L’apprenti a beau s’exiler — doit-on y voir un renoncement, un abandon ? — le recueil est encadré par des paroles d’ouverture, celles de l’excellent printemps de Césaire (le printemps de la jeunesse ?) et celles magnifiques du poète : « Apprenti, accepte ton héritage : l’émerveillement constant. » Pas ou peu de nihilisme dans ce livre.Un mot sur la qualité de l’écriture de Charette. Si l’on s’en tient uniquement à ce que sont et contiennent des phrases, c’est-à-dire des mots agencés d’une certaine manière, ce qui me paraît digne de mention en ce qui a trait à l’écriture de Charette, c’est la justesse de son lexique, son parfait équilibre entre mots familiers et mots appartenant au registre soutenu. Ces deniers sont peu nombreux, l’auteur n’en abuse pas et jamais ne s’en sert à d’autres fins que celles nécessitées par son propos. Autrement dit, il ne s’agit pas pour le poète d’orner son discours en plaquant çà et là de brillants apparats. Quant à la phrase de Charette, elle est loin de souffrir d’anémie. Nulle indigence ici, mais au contraire un subtil maniement du phrasé, fin et solide à la fois. En maints passages, le lecteur est emporté par l’ample phrasé du poète, capable d’ériger et de soutenir des structures complexes et fort variées. Ce ne sont pas là des qualités négligeables, d’autant que, forces expressives des plus convaincantes, elles soutiennent le propos avec efficacité.On pourra en dire autant des images. Elles sont éclatantes, rafraîchissantes, puissantes surtout, tel que cela convient à une épopée. Elles vont de pair avec les verbes, elles contribuent à l’entraînement, telle une force qui nous pousse vers l’avant dans la lecture du poème. Elles composent une histoire protéiforme, ou plutôt faite de symboles, de pièces diverses, puisant aux sources nombreuses et variées de l’imaginaire du poète : elles offrent, pour reprendre des mots qu’on peut lire à la première page, une « courtepointe sublime ». Ainsi y a-t-il dans cette poésie quelque chose qui est de l’ordre du kaléidoscope. On voit beaucoup de couleurs, ce qui est dit prend souvent une forme curieuse, c’est quelque chose qui est de l’ordre d’un rêve éveillé. Nous sommes à vrai dire dans le merveilleux, mais c’est un merveilleux qui, comme tout merveilleux digne de ce nom, ne fait jamais abstraction de la réalité. Rugueuse, comme le disait Rimbaud, il ne s’agit rien moins que de l’étreindre.La poésie s’apprivoise poème après poème. Il en va de la poésie comme de la musique, qu’on n’écoute pas distraitement et une fois seulement. Ce qu’on aime entendre, on y revient. De même faut-il revenir aux poèmes, et en faisant ainsi nos classes auprès d’eux en faire finalement des classiques. Je crois que la poésie de Charette abordera, comme disait l’autre, aux époques lointaines. Pour ma part, j’y reviendrai, tant m’ont séduit certains passages. L’auteur est doué. Même ses rares jeux de mots ne peuvent être taxés de facilités : « Avant la déclaration sans serment », « les belligérants n’observent que les dérèglements ». Des beautés pleuvent dans ces pages : « Une averse s’abat sur nous. » « La pluie bénit la dépouille de Walt Whitman qui vagabonde près d’ici. » Charette a le don de la formule heureuse. Dans le poème intitulé « La poursuite », il écrit : « Face au danger, les virages serrés nous transforment en anamorphoses. » Don de la formule, oui, mais c’est peu dire. Le poète propose un univers poétique cohérent, tour de force, maîtrise fine et soignée de ses constituants pour le moins baroques. Ses poèmes, expressifs à souhait, sont parfaitement dosés. Charette, un petit Char, pourrait-on dire. Mais notre nouveau Nelligan est un géant, sa poésie est celle d’un Viking capable de délicatesse. Délicatesse, celle par exemple où dans la dernière section de son recueil il nous offre, comme sortis de ses propres « Feuillets d’Hypnos », des fragments éblouissants. J’ai cité le dernier : « Apprenti, accepte ton héritage : l’émerveillement constant. » En voici pour terminer quelques autres : « Demande à l’éclair d’aiguiser tes sens malgré le risque de combustion. » « Prends ta boussole encore chaude et enterre-la vivante dans la marée. » « Ne confonds pas l’urne avec l’atoll où tu es né. »

Yves Laroche : Fulgurites ou l’effet haïku : Poésie : Éditions du Noroît : 2014

Il avait fallu à Yves Laroche qui décidément ne laisse rien au hasard, mais qui sait merveilleusement en tirer profit, beaucoup de minutie pour agencer et recoller avec autant d’intelligence des petits bouts de papier, en un lent travail dont a résulté son tout premier recueil. L’alcool des jours et des feuilles relevait du tour de force, manifestait agréablement le souci formel de l’auteur, une certaine propension au jeu, ce qui chez lui ne relève en rien de ce qu’on pourrait identifier comme un manque de sérieux.Avec son deuxième recueil, Laroche accomplit à nouveau un tour de force. L’univers étant contenu, exprimé, commenté en un nombre fort restreint de vers. Cette posture poétique, à la suite de Jacques Brault, le poète l’appelle l’effet haïku. Pour citer Brault à nouveau, disons que Laroche maîtrise l’art de « rester court ». Ses poèmes sont brefs, le recueil l’est tout autant. Qui le lira en un éclair ne sera pas foudroyé par sa beauté. Il faut y mettre du temps et méditer longuement à travers tout le blanc qu’offre la page. Ce n’est pas du gaspillage de papier. C’est de la lenteur et du silence, de l’espace offert à la réflexion et au ravissement.Une vieille tradition est renouvelée. Pas de haïkus ici, mais de brefs poèmes où l’on retrouve justement l’effet haïku. La parole nomme les choses, décrit notre monde, souligne des détails, des aspects de notre quotidien. Le poète semble animé par une sorte de détachement philosophique. Il n’y a dans le verbe du presque haïku de Laroche aucune forme de débordement possible, pas de lyrisme, mais de la retenue, de la poésie au compte-gouttes, une dureté de stalagmite. Pierre sur quoi lapidaire se grave le poème. Une vieille tradition, mais que les modernes honorent encore. On n’a qu’à penser aux ouvrages de Robert Melançon, poète auquel Laroche a rendu hommage en dirigeant en 2007 un collectif sur son œuvre.Je le dis approximativement, n’ayant à la campagne où je suis que ma mémoire sur quoi me fier, il me semble que les poèmes de Melançon, de vrais haïkus ceux-ci, sont plus « naturalistes » que ceux de Laroche. Il y parle des animaux, des phénomènes naturels, pluies, vents, rayons de soleil, choses aussi du quotidien : un jardin, un mur, une cour-arrière. Tandis que chez Laroche, l’idée me paraît évoquée par l’idée elle-même, et non suscitée par la description de l’objet ou la scène croquée sur le vif. Par exemple, ce pastiche de Char (identifié comme tel) : « L’hésitation/la blessure la plus rapprochée/du silence ». Ou encore : « Les étoiles/incarnation/du futur antérieur ». Il y a de quoi réfléchir. Ces mots, ce n’est pas n’importe quoi. Et encore : « Vieillir : /intérioriser/l’horizon ». Et je pourrais citer aussi ceci, qui n’est pas sans me troubler profondément (par la pertinence et la profondeur du propos) : « Vient un temps où/le désir se confond/avec le souvenir ».Mais je m’en rends compte. Cette impression n’est qu’une impression ; elle est due, je crois, à la précision des mots et des pensées de Laroche. À vrai dire, il y a dans son recueil autant de nature souriante qu’il y en a chez Melançon (j’écris toujours de mémoire, tandis que sur les eaux froides du lac vient de se poser un petit groupe de canards : les livres du poète sont chez moi, à la ville). Oui, les deux poètes sont souriants et les deux sont intelligents, mais l’abstraction, je crois, prédomine chez le plus jeune. Poésie de l’intellect, oui, mais de l’intellect sensible, amusé et qui s’amuse à dire les choses comme il les dit. Il y a de l’humour dans ce recueil. J’en veux pour preuve les vers suivants : « Les pensées de la voisine/ont filé/à l’anglaise ». Et : « En état d’ébriété/il peint les rêves/de son grand-père ». Le recueil se termine même sur une note plutôt amusante ; j’y vois, je ne sais trop pourquoi, un trait d’esprit digne d’André Breton : « Une inconnue essaie de me convaincre/que je ne suis pas/Yves Laroche ».Ce recueil si bref, je n’ai pas souligné suffisamment ses mérites. Outre la composition remarquable (sur chaque page, un titre : il chapeaute deux poèmes brefs ; les liens qui les unissent sont fins), outre la maîtrise de la forme brève (nulle défaillance, nulle facilité, nulle afféterie), ce qui me séduit c’est la capacité qu’a le poète de varier à ce point le parcours qu’il propose. Dans son Art poétique, le trop poussiéreux Boileau, du moins aux yeux de certains, écrivait : « Heureux qui, dans ses vers, sait d’une voix légère/Passer du grave au doux, du plaisant au sévère ! » Cette leçon, accommodée aux exigences actuelles, n’a rien perdu de sa pertinence.J’ai déjà dit ce qui me plaisait, l’agrément que me procure cette poésie. Je terminerai en donnant quelques exemples de sa profondeur, afin d’illustrer non pas sa sévérité, mais sa gravité : « Le rêve s’évapore/avant de toucher/terre ». Je ne commente pas. « Je mesure mon éloignement/à l’ordinaire/de tes yeux ». Pour obtenir pareil résultat, un romancier noircirait toute une page, montrerait le retour de l’homme dans sa maison, décrirait le regard éteint de celle qui l’accueille si froidement. Des richesses de cet ordre, voilà ce que l’on trouve dans ce petit recueil. Il divertit, il enrichit ses lecteurs. Ce n’est pas rien. « Le Tibet/emblème de la poésie/ce lieu sans lieu ». Je me tais.

Robert Giroux : Doublures : Poésie : Éditions Triptyque : 2019

Bien entendu, on trouve dans un livre ce que l’auteur y a mis, en toute conscience ou non, ce à quoi il a songé, que le lecteur percevra peut-être au fil de la lecture. Ce dernier demeurant toutefois susceptible d’y voir autre chose et même d’en rajouter, d’y mettre du sien. Chose certaine, Doublures est le livre d’un poète qui réfléchit à son affaire. La quatrième de couverture en témoigne. Elle fournit des pistes et un avertissement : qui suivra ces pistes aboutira Dieu sait où. Car nous voici en effet prévenus. Le poète « rêve parfois, construit ses carapaces, donne la parole à qui veut se confier, prête aussi sa voix, de sorte qu’à l’usure le lecteur ne sait plus quel timbre est le sien ou tel autre. Ce brouillage profite à la confusion des haleines. »

Doublure. Ainsi dit-on d’une personne mise en place d’une autre, comme au cinéma, le substitut d’un acteur, lui-même double d’un autre dans la mesure où il incarne un personnage. Doublure, telle une image de soi transposée dans le miroir.

Aussi, quelque chose pourrait être caché dans la doublure du manteau poétique, une vérité dissimulée sous le drôle de songe qu’est parfois un poème. C’est alors une sorte de fausseté qui dit vrai. Un habile Cocteau disait, parlant d’art ou de poésie, et cela vaut également pour le poète : « Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. ».

Doublures. Les deux parties de ce recueil, les jeux de répétitions des titres qui ouvrent chacune d’elles, soit « Haleine amène » et « Haleine amère », tout cela, bien entendu, le lecteur s’en fait le complice. Il suit assez aisément le poète dans les dédales qu’il a finement aménagés ; mais le texte tout de même fuit, ou dans le texte quelque chose fuit, une chose ou plutôt une personne, celle de l’auteur, me semble-t-il, qui tout en se dévoilant semble résister à l’idée qu’on puisse le saisir tout à fait. C’est que, me semble-t-il, la poésie de Giroux est à la fois personnelle et impersonnelle. Tout comme Caillois, il pourrait dire qu’il « s’adresse à un interlocuteur invisible, mais de façon telle que chacun peut avoir l’illusion que [les] mots ne s’adressent qu’à lui seul […], confidences, mais impersonnelles, sans origine ni destinataire, messages d’une ombre cachée à des ombres anonymes. » Et sur la quatrième : « Mais là réside tout à la fois le secret à peine révélé du poème et l’accueil imprévisible de la lecture. »  

Le lecteur ne pourra pas se contenter de lire ce recueil de manière linéaire ; il lui faudra revenir sur ses pas, recommencer, relire. Un recueil n’est pas un pensum, celui-ci encore moins que tout autre, mais son auteur joue, parfois se joue quelque peu du lecteur, en tout cas s’amuse avec lui, pas au chat et à la souris, mais il lui adresse assurément des clins d’œil.

Il convient d’être un lecteur qui prend les choses au sérieux, surtout quand un poète semble s’amuser. J’ai lu, relu Doublures. Il ne peut en être autrement. Il s’agit d’un truisme, d’une évidence, mais telle est la règle d’or. Lire ne consiste pas en une action ponctuelle, résolue, accomplie une fois pour toutes ; lire implique forcément un processus de reprise, consiste en un redoublement, s’accomplit à travers diverses relectures.

Si les poèmes de Doublures étaient des moutons, je me ferais chien. Je décrirais un cercle autour d’eux, afin de resserrer le troupeau de nuages, afin de relier ses ombres et ses reflets, les sentiments et la pensée du poète.

Il faut de la finesse pour saisir la subtilité d’un « vieux renard », car je l’ai dit, notre poète se fait parfois un peu joueur. Je ne l’invente pas : sur la quatrième de couverture, on peut lire le mot « malin ». On dirait là une invitation à se dépêtrer dans tout ça, un genre de : « comprenne qui pourra » : pour que la balle soit dans le camp du lecteur, il la lui faut saisir au bond.

Donc, je tourne autour des poèmes ; j’y reviens, je suis un chien. Ce troupeau, de loin, puis de près je l’observe. Voici ce que je vois.

D’abord, la voix de Doublures. Une voix discrète, pondérée, plutôt égale, malgré de rares coups de gueule (qui détonnent, faisant parfois entendre un ou deux gros mots). La voix de la retenue, celle de qui se tient à distance. Pas de lyrisme, ou si peu. Pas de confession, plutôt des allusions, ou si les choses sont dites telles quelles, encore une fois ce sera sans appuyer. La gravité est suggérée, les catastrophes, évoquées. La glace est fine (celle d’un miroir qui ne sera pas traversé), la glace sous le pas du marcheur, dessous quoi se trouvent des abysses ; mais le « je » ne s’y enfoncera pas, n’entraînera pas son lecteur à sa suite, dans une noyade qui finalement n’aura pas lieu.

Le tragique existe, certes, mais les mots du poète me semblent l’esquiver, me font songer à un fragile esquif glissant à la surface d’une mer agitée. Là ou d’autres montent sur leurs grands chevaux, hennissent à tue-tête, Giroux semble parfois chuchoter ; là où d’autres peignent le radeau de la Méduse, lui procède avec une légèreté empruntée à l’aquarelliste. Il est le poète de la litote et non de l’hyperbole. J’en veux pour preuve un très beau poème, celui d’une traversée. Le poète fait tenir en quelques lignes ce qui aurait pu prendre les proportions d’une fresque. Ce traitement, j’allais dire cette ligne claire, il l’applique, me semble-t-il, à l’ensemble de son recueil ; par exemple, lorsqu’il est question de la mort de ses deux frères. Pas de pathos, pas de trémolos. Il oppose au tragique un discret sourire : « à quoi bon insister sur ce qui veut se taire ».

En terminant, si j’ai voulu jouer au chien, si j’ai tenté de faire tenir les poèmes de ce recueil en un propos cohérent, hélas ! je n’ai encore rien dit de précis à leur sujet. Un secret reste enfermé dans la doublure du manteau, je devrai relire tous ces poèmes pour les faire tenir vraiment en une gerbe unique. Il faudra rouvrir le livre. Je le ferai. Pour l’heure, je me contenterai de dire qu’il est fort diversifié. Il offre à la fois un parcours agréable et quelque peu inquiétant. Inquiétant parce que de la souffrance, des zones grises, pour ne pas dire noires et troubles sont évoquées. Son auteur apprécie le mot suave. Mais son recueil est beaucoup plus que suave.

Doublures est un ouvrage « savant » dans la mesure où il relève d’une science du poème qui est assurée. Toutefois, c’est un ouvrage simple dans sa facture. On voit ici le travail d’un artiste qui connaît son métier. Une sorte de maître du mètre, qui sait tourner les vers, en faire de la musique. J’aimerais citer plusieurs vers, dont un plus particulièrement.

Je pars immédiatement à sa recherche. J’aurais dû barbouiller davantage, gribouiller quelques notes dans les marges. Je le retrouverais plus facilement. Se trouve-t-il dans « Haïti punch », un poème tout à fait réussi, enivrant à souhait, qui fait tourner la tête ? Ou s’agit-il alors du passage suivant : « et cette nuit de craie au réveil crisse/sur l’autel encore sombre ». Peut-être plutôt : « une beauté qui s’ignore rend encore plus belle » ? Voilà, j’ai trouvé : « les steppes se déploient sous de slaves rêveries ».

En guise de supplément, j’offre un poème, celui mentionné plus haut. Mais plusieurs autres feraient l’affaire, il va sans dire tout aussi intéressants. Comme celui qui s’intitule « Esculape » ou le fort troublant « Un coup de dés », où il est question d’une femme : « il la cherche     il l’appelle ». Elle se refuse, joue l’indifférente, mais bientôt il la tient, dans un labyrinthe, — on se croit dans un rêve, s’agit-il d’un viol ? Et ces dés, qu’est-ce au juste ? Évoque-t-on ici les jeux de l’amour et du hasard (je ne parle pas de marivaudage, mais bien de tout ce qu’il peut y avoir d’aléatoire dans la rencontre amoureuse et l’acte amoureux) ? Puis Janus. Le dieu qui a deux faces, dans un recueil qui s’intitule justement Doublures.

La traversée (poème dédié à Chantal Dupuy Dunier)

les hommes se sont rassemblés sur le quai

trop étroit          pour contenir tous ces cris

l’embarcation précaire s’enfonce sous l’effort

des rameurs

fleurs au front

une bête amicale à leur côté

le lac est semé d’oiseaux blancs plaignards

d’algues grises et nonchalantes

le rivage est là                ou plutôt là     là

qu’importe

les fleurs se sont asséchées

les lèvres bouche cousue

ombres des grands arbres sur la proue

de la barque surpeuplée

nos regards se font inquiets

et péniblement nous cherchons à croiser nos mains

dans la nuit noire comme une tombe

il n’y a plus de fleurs

les oiseaux se sont tus

fébriles les chiens ont sauté les premiers

nous accostons

Claude Paradis : Où commence le monde : Poésie : Éditions du Noroît : 2018

La poésie de Claude Paradis « inaugure un monde/C’est un monde où l’on aime à parler simplement ». On aura peut-être reconnu ici les mots d’Aragon. Reculons dans le temps. Donnons la parole à un autre écrivain : « Je demande un poète aimable, proportionné au commun des hommes, qui fasse tout pour eux, et rien pour lui. Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun soit d’abord tenté de croire qu’il l’aurait trouvé sans peine, quoique peu d’hommes soient capables de le trouver. Je préfère l’aimable au surprenant et au merveilleux. Je veux un homme qui me fasse oublier qu’il est l’auteur, et qui se mette comme de plain-pied en conversation avec moi. » Ainsi s’exprime Fénelon dans sa fameuse Lettre à l’Académie, dont j’extrais également ceci, que la plupart des écrivains auraient grand intérêt à méditer : « Afin qu’un ouvrage soit véritablement beau, il faut que l’auteur s’y oublie, et me permette de l’oublier. Il faut qu’il me laisse seul en pleine liberté. »

Moyennant un nécessaire ajustement tenant compte des métamorphoses que la modernité a fait connaître à la poésie depuis au moins le romantisme, le poète aimable qu’attendait Fénelon, je crois bien le découvrir en la personne de Claude Paradis, car on trouve en effet dans ses poèmes un sublime qui n’a rien de laborieux, du moins à première vue. En réalité, on ignore le labeur auquel le poète a dû s’astreindre ou non pour atteindre un tel degré de fraîcheur et de limpidité. Pour peu, le premier venu serait tenté de croire qu’il y a là un jeu d’enfant. Il se pourrait que l’écriture de Paradis relève d’un agréable artisanat, nous n’en savons rien. En revanche, devant le fait accompli d’une parole à ce point riche de sens, force est d’admirer qu’elle existe et surtout, qu’elle nous parvienne et nous atteigne à ce point. Si nous sommes touchés par la parole de Paradis, c’est qu’un homme réel, pourrait-on dire, s’adresse réellement à nous, se « mettant comme de plain-pied en conversation avec nous ».

Encore un peu, attardons-nous à Fénelon. Il nous livre une autre clef. Elle nous aidera à ouvrir la porte des poèmes de Paradis, à bien comprendre que la singularité de ce poète réside moins dans son indéniable originalité que dans sa faculté à ne pas mettre cette dernière en évidence. Une beauté discrète, comme nous le constatons avec Fénelon, n’en demeure pas moins poignante et saisissante : « Si les fleurs qu’on foule aux pieds dans une prairie sont aussi belles que celles des plus somptueux jardins, je les en aime mieux. […] Le beau ne perdrait rien de son prix, quand il serait commun à tout le genre humain ; il en serait plus estimable. » Le beau, comme on le voit ici, constitue un bien commun, on le foule dans un lieu commun, une prairie et non le jardin somptueux d’une riche propriété. Pour qu’une pensée soit riche et puissante, il n’est pas nécessaire qu’elle soit le fait d’un seul individu, qu’elle ne provienne que de lui seul et qu’il la garde précieusement pour lui seul. Une telle rareté est plutôt un défaut. C’est un défaut qui n’entache pas le travail de Paradis. Son poème est fleur de prairie, qu’il cueille en marchant ou plutôt qu’il contemple et donne à contempler. Ses pensées naissent d’un lieu commun et il les partage, j’allais dire gratuitement, car pour les recueillir, ses lecteurs ne doivent pas forcer l’opacité d’un hermétisme sévère qui en garderait l’entrée. Sa porte est ouverte. D’ailleurs, il conviendrait plutôt de parler d’une fenêtre.

Tel est notre poète, un homme veillant à sa fenêtre. Davantage un homme qu’un auteur, mais il va sans dire : quel auteur ! Un auteur qui permet à l’homme, dont il est au fond indissociable, d’exprimer et de communiquer des sentiments et des idées qui constituent, à mon avis, un bien commun sur lequel justement nous devons veiller, un bien qu’il s’agit de préserver, tel un présent, le plus riche qui soit, afin de l’offrir aux enfants à qui nous le laisserons en héritage.

« Dans cette vitre où j’accuse mon âge,/quand l’obscurité de l’aube force le regard,/je croirais apercevoir mon père, penché/sur son travail. » La fenêtre est un leitmotiv riche de sens. Elle traverse le livre. Elle donne lieu à une longue métaphore filée, en quelque sorte « allégorisée ». C’est la fenêtre du veilleur : « Je m’attache un moment à la qualité/d’un détail sur le tableau obscur/de l’aube à la fenêtre. » Devant la fenêtre, le poète observe les transformations du paysage, les variations de la lumière, il scrute l’invisible, il médite, écrit. Dans la fenêtre, il se voit, portrait de lui-même alors qu’il tente de saisir l’aube du monde dans son incessant balbutiement. Lequel est aussi le balbutiement du poème. Il se regarde. Le double devant lui a vieilli autant que lui-même, mais la jeunesse bien qu’évanouie n’en demeure pas moins présente : elle fut et demeure la source du mouvement. La fenêtre offre un espace de liberté. Elle éclaire la page du livre qu’on lit ainsi que celle du livre qu’on écrit. Du reste, un livre est une fenêtre : « la brièveté des textes ouvre des fenêtres/en mon cœur. » Et ne cherchons pas plus loin si l’on veut définir la poésie : « Se résoudre/à n’être qu’un veilleur à la fenêtre, qu’une silhouette/discrète à la naissance du crépuscule, c’est cela “être poète” ». Quant à la fonction du poète, la voici : « Le rôle du poète est de chercher à reconnaître/ce qui se cache derrière le voile de l’invisible. »

On pourrait objecter que c’est là une vue de l’esprit. Auquel cas, ce serait tout de même une vue excellente, tout à fait louable. Les tirant de son Approches de la poésie, un Caillois émettrait cependant quelques réserves. Il parle de poésie, je le cite : « on la regarde couramment comme une propriété ineffable de la pensée ou du monde… » Et : « On dirait qu’elle n’est plus dans les mots… » Caillois, qui cependant déplore cette conception, constate que selon certains la poésie aurait pour tâche « de saisir l’essence des choses ». Ceux et celles qui se donnent en poésie de tels objectifs concevraient, toujours selon lui, « des ambitions qui [dépassent] de beaucoup celles que la nature même de l’art permet qu’on conçoive pour lui. »

Je l’ai dit ailleurs et le répète ici. À mon avis, ce projet, tel que l’énonce Paradis, correspond à celui que toute personne désireuse de vivre pleinement peut échafauder en son âme et conscience. Il n’est pas le propre des poètes ou des artistes. La poésie qui en favorise tout de même l’émergence et la réalisation n’est pas seule à permettre d’y souscrire. Il est d’autres moyens. Tous sont cependant affaire de pensée et de sentiment, disposition de l’âme et de l’esprit. Affaire également d’éthique. Quoiqu’il en soit, le silence où l’invisible apparaît à travers les fenêtres du poème n’est pas étranger à cette quête. C’est une quête que tous les poètes ne partagent pas, mais ceux qui s’y engagent figurent assurément parmi les plus stimulants qui soient.

Dans cette « conversation silencieuse », devant ce feu qu’entretient l’écriture, le poète « interroge inlassablement l’histoire/qui recommence aux premières lueurs/de chaque jour. » Cette fenêtre devant laquelle il se poste, un Cocteau quelque part s’est amusé à dire qu’elle « fait naître ». Si mon souvenir est bon, il a poussé la chose plus loin, parlant alors de « feu naître », de la naissance donc et de la propagation du feu. À la question qu’on lui posait, à savoir quel livre il emporterait si un incendie se déclarait dans sa bibliothèque, il avait répondu qu’il emporterait le feu. Ce feu n’est pas étranger au souci de Paradis, mais lui ne joue pas avec les mots. S’il les laisse accomplir leur travail, s’il ne se formalise pas devant le « dessin étrange qu’une parole dépose sur le papier », il n’écrit toutefois jamais pour les pirouettes qui souvent résultent d’une désinvolte acrobatie. Les mots pour lui, telle est son éthique, telle est son esthétique, doivent transmettre l’héritage du feu naissant à la fenêtre de qui patiemment veille, là où sous ses yeux commence le monde.

Pour indiquer des voies, transmettre son expérience — car l’homme a vieilli et maintenant entreprend de léguer ses biens les plus précieux —, il ne craint pas de parler simplement. Sa pensée, il ne l’enferme pas dans un coffre dont lui seul garderait la clef. Au contraire, il exprime ses « idées » en évitant de leur donner le lustre de l’insaisissable, sans chercher à les envelopper dans les voiles de l’abstraction, sans donner le change à leur sujet au moyen d’une aura qui leur conférerait une insondable et plutôt illusoire profondeur. Ce n’est pas là un défaut si, par endroits, la poésie se rapproche de la prose. C’est que le poète assume pleinement une idée qu’il fait sienne et communique alors le plus simplement du monde. Paradis est un poète qui fait le pari de la limpidité, je dirais même de l’intégrité, de la probité. Il inscrit tout poème dans le projet de rencontre et de fraternité. Son interlocuteur est le bienvenu chez lui. La porte lui est ouverte. Paradis l’accueille chaleureusement et partage son bien avec lui. Aussi singulière soit-elle (aussi peu d’extravagance s’avérant une denrée somme toute assez rare), sa poésie est affaire de bien commun : car s’il est un lieu qui soit réellement commun, c’est bien celui qui s’ouvre à nous à travers la fenêtre du poème. Il ne s’agit pas d’un domaine réservé à l’investigation du seul poète.

Ce n’est pas une propriété privée. Sur le chemin où s’est engagé le poète, nous pouvons suivre ses traces. Il a semé des pierres, a légué des poèmes inscrits dessus. Cet homme ordinaire a fait des découvertes extraordinaires, ayant vu ce qui sous nos yeux nous échappe trop souvent, ayant su percevoir dans la vie de tous les jours une lumière invisible que par aveuglement nous semblons incapables de voir. Il a appris, appris à récolter le savoir qu’offre le présent : « Je ne cesse/de vouloir m’instruire, d’apprendre à construire/la durée de mon être à travers la lecture. » « Le présent est riche d’enseignement… ».

La vie de tous les jours nous enrichit également. Paradis évoque les trésors dont elle regorge. Çà et là il esquisse des scènes qu’il puise dans son quotidien. Elles lui offrent matière à réflexion, telles de petites leçons de vie. Un de ses enfants quitte la maison. Un souvenir alors lui revient en mémoire, celui de son père « offrant/un grille-pain à sa fille et la quittant/bouleversé… ». On se dira, cela n’est rien, mais parvenu à ce point dans la lecture de l’ouvrage, on ne peut que ressentir soi-même cette émotion. Comme on est touché, dans un autre poème, lorsque l’auteur évoque sa relation avec sa mère. On y voit tendresse et compassion. Le poète a vieilli et se souvient. Il apprend « comment tenir une ombre au milieu/de [ses] doigts sans briser le fil de son éclat. » Cette ombre de sa mère vit en lui et nourrit son sentiment, sa vision du monde. C’est une ancienne douleur, un chagrin qui s’est ajouté à son bagage de vie. Maintenant qu’il a appris, dans les livres, les cafés, les prés, dans la neige où ses pas se sont perdus, il se tourne vers ses propres enfants et il salue leur jeunesse : « Comment démêleront-ils l’écheveau/des passions et des devoirs ?/Je n’ai pas changé : je comprends/trop bien le vertige d’être jeune. » Le recueil leur est dédié. Il se referme sur eux.

Avant de refermer nous-mêmes le recueil, dans la crainte d’avoir peut-être involontairement éludé l’essentiel de son propos, revenons à la toute première page de l’ouvrage. Le poème liminaire se termine par une confession bien positive qu’il convient d’examiner de près.

Paradis écrit : « Vieillir fait prendre/davantage conscience des petits riens/qui composent les jours. Je fais un constat/sans doute mièvre : je suis un homme heureux. » On l’aura remarqué, nous avons affaire dans ce recueil à une écriture du « je », mais l’ai-je suffisamment laissé entendre, ce « je » n’est nullement nombriliste ? Et pour revenir à Fénelon et à la figure du poète qu’il appelait de tous ses vœux, c’est-à-dire un homme « qui me fasse oublier qu’il est l’auteur », n’est-il pas paradoxal que j’aie fait de Paradis le parangon de cet idéal, cette poésie étant de celles où le « je » se manifeste à toutes les pages ? Eh bien ! Justement non. Non, dans la mesure où cette poésie en est une d’offrande et de partage. Le poète vieillit. Il disparaît au profit de ce qu’il offre et de ceux qui se présentent là où commence le monde : « Si je m’inquiète/parfois un peu de ce que deviennent mes enfants,/je me rassure en pensant à leurs visages francs : /je sais que le monde a un bel avenir ! »

Paradis a écrit un livre d’espérance. Je n’y vois pour ma part aucune mièvrerie. Quant à ce bonheur de l’homme qui se déclare heureux, j’y ajoute toutefois le bémol qu’il y met lui-même. Paradis n’est pas un poète candide. On le constate un peu partout dans son recueil. Il sait les glaces du Nord en péril, que l’été est peut-être désormais improbable ; le doute l’assaillit ; il déplore la pléthore des téléphones envahissant le domaine public au détriment du livre. Et justement, s’il fait un peu partout dans son recueil l’apologie du livre, il ne le célèbre pas naïvement. Le livre est pour lui une force agissante, nourricière, qui favorise la découverte et le déploiement de la vie. D’ailleurs, dans sa bibliothèque, « sur leurs rayons,/[le poète] retrouve plus que des livres,/une impression qui rappelle l’amitié,/ou même la définition de l’être. » Pour lui, « la possibilité/de vivre […] émane d’un livre ».

Avec Où commence le monde, Paradis a écrit un recueil qui est loin d’être mièvre. C’est plutôt le livre d’un homme de bonne volonté qui a fait le libre choix du bonheur et de l’amour. Car tel est effectivement son projet conscient, affirmé, résolu. Dans sa quête, il donne à la poésie un rôle déterminant. La poésie ne sera pas à elle-même son propre objet, pas que fin en soi, mais également moyen. Située dans les mots, une fin lui est cependant assignée. Elle ne sera pleinement poésie qu’à titre de chemin, un chemin où il n’est point besoin de marcher, la poésie se déployant dans le silence où les mots naissent lorsque le poète posté à sa fenêtre assiste au déploiement du jour, au commencement du monde.

C’est pour recueillir « la part précieuse de poésie dont [est fait] le temps » que le poète s’entête à se « tenir/dans la lumière matinale ».