Marina Girardin : Les eaux glacées de l’Isar – Essai sur la mort volontaire : Leméac : Collection L’Inconvénient : 2026 : 126 pages

On ne plaisante pas avec le suicide. Ce livre n’a rien de léger. Il ne divertit pas, au contraire, il nous plonge dans le sombre, dans la gravité, dans les abysses de la mort volontaire. Il raconte des histoires troublantes, au premier chef, celle de l’auteure ; il présente des trajectoires de vie brutalement interrompues, celles de ses amis Francis et Katerine. Il regorge également de renseignements précis et précieux en cela qu’il propose une synthèse de l’ensemble des connaissances que nous avons à ce jour sur la question du suicide. Sa lecture nous apprend entre autres comment le suicide a été perçu à différentes époques et dans différentes cultures. En tant qu’œuvre littéraire, pour notre plus grand bonheur, il répond aux exigences de celle qui l’a conçu. Question d’écriture, rien n’y est laissé au hasard : chaque mot, chaque phrase, chaque section de l’ouvrage fait l’objet d’un soin minutieux. L’écrivaine y parle de l’importance que revêt la littérature à ses yeux, montre le rôle qu’elle peut jouer dans les établissements scolaires et analyse les liens qu’elle entretient avec la vie, la mort et le suicide.

Il existerait quatre formes de suicide vésanique, entendons par-là de suicide lié à la folie. La jeune Katerine aurait agi sous le coup d’une volonté soudaine. On parle dans son cas de suicide impulsif ou automatique. Les autres formes seraient celles du suicide maniaque, du suicide mélancolique et du suicide obsessif. Selon Durkheim, le suicide automatique « résulte d’une impulsion brusque et immédiatement irrésistible. En un clin d’œil, elle surgit toute développée et suscite l’acte ou, tout au moins, un commencement d’exécution. » C’est au suicide résultant d’une charge mentale démesurée, d’une trop forte anxiété, d’une humeur extrêmement dépressive ou encore d’une misère existentielle insupportable que s’intéresse Marina Girardin. Si elle puise dans les ouvrages savants, si elle recourt aux analyses et aux savoirs des spécialistes, c’est afin d’étoffer ses propres réflexions, afin de mieux comprendre ce qu’elle a vécu et continue de vivre — le suicide n’étant pas qu’un passage à l’acte ; mais, toujours présent, il habite constamment quelque recoin de l’esprit des suicidants.  Dans ce livre fort instructif, très documenté, l’auteure ne néglige aucun aspect du sujet, elle l’aborde à partir des nombreux angles qui s’offrent à la recherche. Ainsi sont conviées la psychologie, la psychanalyse, la psychiatrie, lesquelles aident l’auteure à comprendre les sentiments qui l’habitent, sentiments de la faute, de la culpabilité et de la honte liés à ce qui au passage sera ici désigné en tant que « geste infamant » ? On le voit, si l’essayiste consulte maints ouvrages, elle scrute surtout sa propre psyché. D’où les récits qui émaillent son essai. Rien dans ces récits n’est de l’ordre de l’anecdote. On ne saurait en retirer aucun. Tous sont en lien direct avec l’analyse qu’entreprend madame Girardin. On pourrait dire qu’ils n’illustrent pas ses pensées, mais qu’ils les alimentent et qu’ils en découlent également. L’essayiste est solide, or la solidité intellectuelle de son ouvrage découle de sa grande fragilité, de sa trop humaine vulnérabilité, voire de son « empathie excessive ». On apprend beaucoup en la lisant, mais surtout, grâce au grand sentiment d’amour qui parcourt son essai, le lecteur est touché, atteint droit au cœur. C’est là ce qui fait la valeur de l’ouvrage, outre ses indéniables qualités littéraires : reposant sur un déchirant et profond sentiment d’empathie, il le procure à son tour. Il faut voir l’enseignante à l’œuvre, habitée par un grand sens de l’accueil, elle donne la parole à ses étudiants, ouvre la porte au dialogue, celle aussi de son bureau. Cela est saisissant. Un étudiant vient la saluer, lui dire adieu. Il a l’intention d’en finir avec la vie. Quel ange, quelle impulsion le pousse à venir rencontrer à son bureau celle qui lui a fait connaître le désespoir de la Mouchette de Bernanos ? Toujours est-il que la jeune enseignante lui ouvre les bras et parvient si bien à manœuvrer, le cœur dictant chacune de ses paroles, que le jeune étudiant finit par consentir à sceller avec elle un pacte de non-suicide.

Entre de telles scènes, dont les plus émouvantes sont celles où sont relatées les histoires de Francis et de Katerine, sans oublier celle de la « narratrice », celle-ci comme mentionné si haut poursuit ses lectures. Elle nous fait découvrir les liens que l’Église et l’État entretiennent avec le suicide. L’Église a longtemps interdit la sépulture ecclésiastique aux suicidés et excommunié ceux et celles qui ont attenté à leurs jours sans succès. J’ignore si c’est encore le cas aujourd’hui. Au Canada, jusqu’en 1972, le suicidant était condamné à la prison, aux travaux forcés, à l’amende ou à l’asile s’il était démontré qu’il souffrait d’aliénation mentale. L’inventivité de l’auteure vient illustrer les tragédies liées à ces positions légales. Elle imagine de brèves histoires où elle révèle l’ampleur des drames que suscite l’intransigeance de l’État en matière de suicide. Ces histoires font évidemment progresser la pensée de l’essayiste.

Camus nourrit ses réflexions. Il est d’avis que l’idée du suicide germe « dans le silence du cœur » et que la société « n’a pas grand-chose à voir avec ces débuts. » Notre essayiste ne partage pas ce point de vue. Elle soutient le contraire. Elle aborde l’anxiété générée par le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui et s’interroge sur l’impact que les divers chaos peuvent avoir sur la jeunesse. Elle rend compte des impacts qu’ont les modèles économiques centrés sur le profit et la surconsommation : « L’asservissement du travailleur en régime capitaliste est jugé dangereux dès la naissance de la société industrielle, où des penseurs accusent les gouvernements de générer les misères qui conduisent à l’autodestruction. » Tout ce qu’elle étudie la conduit à affirmer que la « psychologie du suicide rejoint donc désormais la psychologie du burn-out ».

Je dois insister sur ce point, contrairement à ce que pourrait être un essai strictement scientifique, de type universitaire ou savant, l’auteure pratique une écriture qui fait la part belle au littéraire, à l’écriture de l’intime. Ainsi au fil des pages sommes-nous mis en présence non pas de deux types d’écriture, mais d’un amalgame où registres savant et littéraire s’entremêlent sans qu’il soit toujours possible de les distinguer, sauf quand il s’agit de passages nettement littéraires, voire poétiques.

Marina Girardin est une littéraire, elle travaille la forme d’une manière subtile, avec une rigueur qui n’a rien de rigide. Les sections de son ouvrage s’enchaînent, pourrait-on dire, de manière à la fois logique et naturelle. Cela coule comme l’eau d’une rivière. Sa phrase est tout aussi fluide. Sa richesse impressionne, toute discrète soit-elle. Elle se manifeste avec brio tout particulièrement dans les passages où l’écrivaine laisse libre cours à son inventivité, à son intelligence littéraire, à sa sensibilité créatrice. Il n’y a pas de réelle rupture entre les pages plus littéraires et celles qui relèvent davantage de l’écriture essayistique, une différence certes est marquée — on quitte un registre pour un autre —, mais l’enchaînement est assuré par un principe que j’allais dire de nécessité, de nécessité intérieure si je puis dire, de nécessité littéraire. Au bout du compte, l’écriture seule, l’écriture littéraire s’entend, permet selon l’écrivaine d’accéder au dicible, de manifester au plus juste et au plus près l’expérience du suicide. Comble de réussite, l’alternance de l’essai et du littéraire est telle que ces deux formes s’agencent ici à la perfection, l’une nourrissant l’autre et vice versa. Il y a là un dialogue entre le général et le particulier, entre les passages où l’auteure réfère aux ouvrages qu’elle consulte et ceux où elle se livre à une écriture relatant ses propres expériences et celles de ses précieux disparus. L’analytique et l’empirique entretiennent dans son texte des rapports très étroits.

Pour écrire son livre, l’auteure dit qu’il lui a fallu sortir du tragique. Prendre ses distances d’avec sa propre expérience du suicide, qui est, confie-t-elle, et n’est pas qu’une faute. Pour atteindre un état de calme relatif, pour parvenir à « cette disposition à la fois intellectuelle et morale […] nécessaire à la mise en mots de ce que j’avais vécu, par un retour du balancier, seule l’écriture pouvait véritablement me permettre d’y accéder. » Elle s’interroge : « ce livre risque-t-il de me garder prisonnière du sentiment de la faute ? Il est des moments où l’envie me prend de faire avec lui ce que j’ai maintes fois voulu accomplir dans ma vie : j’accroche le document numérique avec ma souris et le jette dans la corbeille puis, l’instant d’après, je le récupère et le dépose à nouveau près des autres icônes. » On assiste ici en quelque sorte au suicide du livre. Dans une sorte de contagion, de truchement, à la manière d’un exutoire, l’écrivaine songe à imposer à son livre la mort volontaire qui la hante.

Lorsqu’on écrit avec simplicité, rien de très clinquant ne dérange l’attention du lecteur, ne force son admiration ou son exaspération face à l’exhibitionnisme stylistique. Une écriture marquée par la sobriété n’en recèle pas moins de richesse. C’est le cas ici. L’auteure sans vantardise aucune reconnaît ses dettes à l’endroit des écrivains qui l’ont marquée : « Murakami […] m’a aidé à cultiver le calme nécessaire à la réflexion en me rappelant que l’important était de dire les choses simplement. Flaubert, lui, a maintenu ferme en moi l’exigence du mot juste. » Tout dans cet essai est clair et limpide. Les mots sont les mots qui conviennent. Le vocabulaire sans être recherché est propre à nommer les phénomènes qui préoccupent l’auteure. Ce sont là des qualités auxquelles s’ajoutent en plus-value un fin doigté littéraire, un souci du balancement de la phrase, un art subtil dans l’enchaînement des différentes phases du discours. Surtout, dans les passages les plus littéraires, remarque-t-on une inventivité narrative, elle aussi discrète, mais oh combien efficace. Il faut lire ces passages où l’écrivaine quitte l’écriture essayistique pour se livrer au récit personnel, pour raconter les drames qui ont marqué sa vie, la perte d’amis qui se sont donné la mort, les circonstances dans lesquelles ces suicides se sont produits. On se croirait dans un roman tant cela est vivant, vrai et intense.

Enseignante, elle met au programme des œuvres fréquemment en lien avec sa hantise du suicide. C’est qu’elle est persuadée qu’il faut ouvrir le dialogue, non seulement sur l’épineuse question de la mort volontaire, mais sur tous les sujets qui heurtent les sensibilités et fractionnent l’opinion publique. Elle considère que la littérature ne fait surtout pas que divertir : voici « l’idée que je me fais de la littérature, à qui je demande de me conduire au plus près du cœur sauvage, primitif, de l’exigence absolue de la Beauté — les œuvres les plus fortes étant celles qui nous mettent à l’épreuve et nous éblouissent, qui nous donnent tout à la fois le vertige des profondeurs et celui des hauteurs. » Et ceci : « Je n’ai pas appris à m’attacher aux livres qui nous gardent indemnes en ne bousculant rien de nos vérités. »

Elle ne souscrit pas à la culture du bannissement et de l’évitement. On doit pouvoir faire lire aux étudiants même des ouvrages traitant du suicide. C’est notamment avec une œuvre de Bernanos que son essai et son enseignement nouent le plus fructueux des dialogues. Nouvelle histoire de Mouchette est au centre de son essai. Je ne résumerai pas le résumé que l’écrivaine en fait. Je me bornerai à dire que Mouchette entretient avec Marina Girardin des liens bien réels, comme si l’héroïne du roman de Bernanos était en quelque sorte le double de l’essayiste.

À douze ans, la jeune Marina fait une tentative de suicide. Elle la raconte. Tout cela est saisissant, poignant. Elle vient d’absorber en grande quantité les médicaments de sa mère dépressive. Elle sort de chez elle et s’enfonce dans la forêt. Elle atteint une clairière. Mouchette pareillement dans des circonstances similaires aboutit dans une clairière. Et qui plus est, on parle dans son cas d’une mort par noyade, alors que lors de la dernière tentative de suicide de notre auteure, c’est dans sa baignoire qu’elle plongera avec une bouteille d’alcool, un flacon de comprimés et un couteau destiné à lui entailler les poignets. Est-ce là de la littérature ? Comme on le dit souvent, la réalité dépasse la fiction. Quant aux liens qui unissent Mouchette à Marina, ils sont encore plus nombreux que ce que je mentionne. On verra le livre de Bernanos devenir dans une salle de classe un sujet de discussion dont l’auteure est convaincue de la grande utilité.

On ne peut, on ne doit pas tout dire. Et malheureusement, ce qu’on dit au sujet d’un livre manque souvent de précision, de pertinence, ne l’éclaire pas tout à fait, ne rend pas tout à fait la lumière d’un texte. J’aurais pu me borner à recommander fortement la lecture de cet ouvrage. Il en a été question récemment dans Le Devoir et dans Le Journal de Montréal. À mon sens, on n’a pas suffisamment fait mention de son importance, de la grande humanité qui l’anime et du talent de l’écrivaine. Quelle écriture ! Du prologue à l’épilogue, tout se tient. Au tout début il est question d’une photographie où l’on voit la jeune femme dans les eaux glacées de l’Isar. Son sourire sur cette photo tient « d’une gageure des plus hasardeuses. » On retrouve cette rivière à la toute fin du livre. Et bien vivante, l’auteure nous sourit à nouveau. Non, vraiment, Camus a raison. « Il n’y a pas de honte à être heureux. » Et notre amie Marina d’ajouter ; « Il n’y en a pas non plus à être malheureux ou à l’avoir été. »

Merci, Marina.

Jean-Pierre Pelletier : Une poignée de vent : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : Collection Magma Poésie : 2025 : 83 pages

Ce poète regarde le monde et le contemple afin d’en souligner à la fois les désastres et la beauté. Au centre de son tableau, il inscrit celui qu’il appelle « l’humain » ; il montre ce dernier dans un univers dévasté, une sorte de désert, un blanc, un vide absolu. C’est là un symbole. Il brosse le portrait d’un homme en marche, d’un pèlerin. Devant lui, au bout de sa route sont des villes nouvelles à découvrir et la mer, surtout la mer, le vaste océan où joue le vent et dont les vagues se gonflent.

Lisant ce recueil, je ne puis m’empêcher de penser à l’œuvre de Saint-John Perse. Non parce que la prosodie de Pelletier s’en rapprocherait, ce qui n’est pas tout à fait le cas, mais en raison de la hauteur et de l’ampleur de son propos. Aussi parce que du début à la fin, le registre littéraire se déploie avec une certaine magnificence.  Le caractère épique de la poésie de ces deux poètes est ce qui dans mon esprit les unit. On trouve chez l’un et l’autre une entreprise, une quête, une aventure collective. Certes, Perse ressemble à un oiseau de grande envergure volant lourdement et persévérant longtemps au-dessus des vastes territoires que parcourt, explore et conquière sa parole. La force des éléments naturels semble se retrouver au cœur de sa poésie, laquelle rivalise quasiment par sa haute tenue avec les vents et la mer. Au sol, sur la grève, il crée d’immenses blocs de paroles d’où son poème s’élève jusqu’aux plus hauts sommets, aux étoiles quasiment de la pensée et du sentiment. Un souffle incommensurable alimente sa forge.

Pelletier, lui, ne donne pas dans le monumental, dans le symphonique, dans les stratosphères. Il semble cependant nous offrir des fragments dont la tonalité est souvent similaire à celle des poésies de Perse, à la différence que chez lui le verbe ne s’accomplit pas à travers de vastes déploiements. Comme mentionné ci-haut, la prosodie chez ces deux poètes diffère considérablement. Aux longs versets qu’affectionne Perse, notre poète privilégie une forme plus concise. Ses poèmes, que sur la page de titre il prend soin d’appeler des prosèmes, ne sont pas versifiés, même librement ; ils n’empruntent nullement aux divers procédés de la versification, ne sont en rien construits systématiquement dans le constant souci des accents de rythme, dans l’alternance des sonorités, comme en une danse rappelant celle des longues et des brèves, ou plutôt d’assonances et allitérations prononcées et divers procédés se trouvant chez les Anciens, que Perse, tout moderne qu’il fût, parvint admirablement à ressusciter, chez lesquels en tout cas il puisa, et dont nos contemporains et moi-même, du moins pour la plupart, ignorons à peu près tout. Il y a belle lurette que le vers à peu près partout a été chassé de la poésie.

Chez Pelletier, donc, nous ne trouvons rien qui s’apparentent à de fastueuses constructions, nul recours aux grandes figures d’une rhétorique parfois ronflante, avec ses périodes emphatiques, non, mais de manière plus retenue, notre poète produit des morceaux qu’on croirait prélevés à même de gros blocs de discours, tels ceux que pratiquait Saint-John Perse, et alors ce ne sont pas à de grandiloquentes épopées que nous avons affaire, mais, ici et là, à « un bout d’épopée », quelque chose non pas comme le puissant aquilon qui souffle dans les versets du poète de Vents, mais bien plutôt une poésie générant des paroles semées en « une poignée de vent ».

Ce rapprochement, sur lequel je ne m’éterniserai pas, faute de pouvoir le mener à bien, avec preuves à l’appui, permet néanmoins de cerner une des particularités de la poésie de Jean-Pierre Pelletier, à savoir son caractère universel. Ce n’est pas à sa propre subjectivité que le poète nous convie, c’est à une collectivité, à un projet collectif, à une marche commune. Il y eut autrefois l’impassibilité parnassienne, le poète étant de glace, son poème empruntant à la dureté du marbre. Ce n’est pas le cas ici. Le verbe de Pelletier est vraiment habité par une âme, un sujet y manifeste de la pensée. Et c’est avec chaleur qu’il entreprend d’ajuster ses mots à notre monde, de recourir au langage pour mieux situer l’humain au cœur du désert.

Mais par désert, qu’entendons-nous précisément ? Je ne saurais répondre à cette question, et du reste le poète lui-même ne s’engage pas dans ses prosèmes à préciser nettement sa pensée et encore moins ses états d’âme, quoiqu’on les puisse aisément deviner —on le sent profondément inquiet. Non, rien ici qui soit de l’ordre de l’intime. Nous n’apprendrons rien sur le sujet Pelletier en lisant sa Poignée de vent. L’intime, du moins dans ces pages, ne l’inspire pas. Il ne se confesse pas, ne nous offre pas un autoportrait. Non, je le répète, il s’intéresse au sort du plus grand nombre. Devant le présent dévasté, devant le futur incertain, le poète manifeste de graves préoccupations. Son « je » est absent dans la première partie de son recueil. Le poète écrit au « nous ».

Que dit-il de nous ?

Cela est du plus grand intérêt. L’auteur nous parle de notre aventure sur Terre, sur cette planète dont il ne répétera pas ad nauseam qu’elle est sur le point de voler en éclats, toutefois, c’est là une vérité qui se trouve en toile de fond dans son recueil et qu’il évoque sans jamais s’appesantir sur tous les malheurs qui nous accablent, malheurs qui ne sont pas uniquement d’ordre politique et social, qui sont aussi et peut-être surtout d’ordre métaphysique ; or tout cela est inextricablement relié. L’humain qu’il faut sauver est lui-même responsable de sa destinée. Nous voici lancés depuis l’aube de l’humanité dans une aventure qui aujourd’hui plus que jamais sans doute se heurte à des impasses. Du moins, tel est le constat du premier prosème :

Tout fuit, se délite, gagné par la fumée, le souffle et les choses sans forme autour desquelles nous gravitons, Les mots comme les gens courent au plus pressé puis s’effacent dans leur blancheur.

Je l’avoue, cet effacement dans la blancheur m’a longuement laissé songeur. Et admiratif. C’est là un blanc hautement significatif. L’auteur a trouvé le mot juste. Son blanc est celui de l’effacement, d’un certain retour à la page blanche de l’histoire de la Terre et de l’humanité. Nos discours — ils seront plus loin dévalorisés par le poète qui accusera leur inanité : « Se taire devient ce langage dont le vent porte très haut la connaissance et le respect. » — nos discours, dis-je, courent comme les poules sans tête que nous sommes. Les gens sont pressés. Nous sommes pressés. Puis, inéluctablement viendra notre effacement dans la blancheur. Notre disparition est en latence. Imminente.

Imminente, mais le poète tout de même ne se fait pas alarmiste, pas tout à fait ; il reste peut-être un certain espoir, qu’une page çà et là recèle, que l’ensemble du recueil assurément exprime. Le « passeur », un des « personnages » du recueil, cherche une issue afin d’échapper au délitement général. Aucune piste cependant ne lui apparaît dans le labyrinthe des cartes qu’il consulte. En l’absence des dieux, l’humain en est réduit à naviguer à l’aveugle, dans le blanc total d’une absence de sens, de direction indiquée, de directive. La nature cependant vient rappeler au poète que quelque chose en l’absence de l’homme, soit le monde tel qu’il sera ou aura été avant lui, amputé donc de sa présence, que ce monde au naturel recèle tout de même un caractère sacré, et à tout le moins connaît et manifeste une manière d’harmonie, voire d’absolu : « Nous disposons d’une patrie que nous avons peuplée par inadvertance. Les arbres, les montagnes, un étang nous incitent à l’indulgence. Nous existons peut-être par défaut. » Telle est aujourd’hui notre pauvre patrie, qu’il eût mieux valu habiter poétiquement. Ce vœu hölderlinien est fort pieu, trop sans doute pour ceux que plus loin dans son recueil le poète appellera les bourreaux et autres « prêcheurs sans envergure ». 

Le poète file dans son recueil la métaphore de la marche, de la pérégrination. Le passeur est celui qui favorise le passage d’un ici à un ailleurs. Il salue bellement « les voyageurs qui se libèrent de leurs pas. »

À la première partie du recueil, écrite au « nous », fait suite celle que le poète intitule « Des images dérobées ». Cette fois, il s’adresse à un « tu » qui est « le descendant des convoyeurs de rêves » bien que ce « tu ne rêves plus. » Devant lui se trouve « l’étendue incertaine ». D’autres départs sont à venir :

Si tu t’engages dans une terre d’exil, ou dans une voie plus délicate, continue de restituer au monde ses élans d’une jeunesse foisonnante. Il y aura toujours quelque messager aussi noir que le soleil pour t’escorter vers le terme du parcours : // tu le remercieras d’une poignée de vent. 

Ce recueil brillamment conçu contient trois parties. Après celle du « nous » vient la seconde où le poète parle au « tu » avant de donner dans la troisième la parole à un « je » qui affirme que « Tout n’est pas perdu ».

Ainsi, même par-delà « une cathédrale déserte » et même si « les pigeons ne nichent plus sur les gargouilles », le poète ne désespère pas. Il considère que tout n’est pas perdu.

« C’est cette parole qui vient d’appareiller aux quatre vents du lendemain. »

Paul Chanel MalenfantPaul Chanel Malenfant : Au passage du fleuve : Éditions du Noroît : Poésie : Montréal, 2024 : 130 p. Paul Chanel Malenfant

Le fleuve offre ses vérités à qui veut entendre les rumeurs de la marée. Un homme cherche à saisir ce que révèle tant de silence. Son regard retrouve la voyance propre à l’enfance, alors que posté devant le fleuve, il assiste au déploiement de ses eaux mêlées à l’immensité du ciel.

Il est maintenant âgé, suffisamment pour être jeune, non qu’il s’agisse ici de sénilité, mais bien plutôt d’une visite rendue, ultime peut-être, à ce qui fut au temps de son enfance et perdure jusqu’en son âge avancé. Le voici, engagé en poésie, avançant dans les territoires de la mémoire, faisant parfois face aussi à de sombres avenirs, tel un combattant de lumière. Ce qui s’est joué pour lui, devant cette presque mer qu’est le fleuve à Rimouski, se joue à nouveau. Les souvenirs lui offrent leurs plages de sable et de galets. Sous nos yeux s’ouvre le vaste album de sa vie. En se retrempant dans son passé, Paul Chanel Malenfant transforme en plénitude la mélancolie du gisant qui sous peu s’étendra auprès des siens dans le cimetière de Sainte-Luce-sur-Mer. Il reverse les couleurs d’hier dans le fleuve qui coulera encore demain. Il œuvre en vue de l’avenir. Il ne croit peut-être pas en Dieu, mais il se pourrait que Dieu croie en lui. En tout cas, bien que sa révolte le conduise à casser, en raison de son regard idiot, « une aile de l’ange de pierre agenouillé dans la neige », toute sa poésie s’ouvre à une grandeur qui transcende largement l’étroitesse de notre existence.

Dans l’épilogue, le poète rappelle qu’il y a une quarantaine d’années, il a publié un recueil intitulé Fleuves. Parlant de ses fleuves, il écrit : « Voici qu’ils poursuivent leurs cours ». On pourrait croire que le poète se répète. Encore faudrait-il rouvrir le livre ancien pour en avoir le cœur net. Une chose cependant est certaine, Chanel Malenfant est un écrivain qui se renouvelle sans cesse. En poursuivant, et même en revenant sur ses pas, il va de l’avant. Différents les uns des autres, ses derniers recueils témoignent de ses métamorphoses. Il a beau ressusciter çà et là ses vieux parents, évoquer les mêmes traumatismes (le suicide par pendaison d’un être cher), parler de ses sœurs, reboire dans les mêmes tasses un thé toujours ressemblant à celui d’antan, malgré ces retours en arrière, le poète ne fait jamais rien d’autre qu’avancer.

Son dernier opus est d’une remarquable richesse. Évidemment, les mérites formels de l’œuvre doivent être soulignés, mais il y a plus. Quelque chose ici est de l’ordre d’une quête essentielle. Pour le poète, plonger ses regards dans les abysses du fleuve, c’est remonter le cours de sa propre histoire, c’est lui donner un nouvel accomplissement. Il a des nœuds à dénouer, des détresses à affronter qu’il parviendra somme toute à convertir en enchantements. Pour ce faire, il recourra à la clef du poème, au solfège pour ne pas dire aux sortilèges de la poésie.

L’alchimie du verbe rendra possible la transformation de la détresse en enchantement. À tout le moins, verra-t-on le poète consentir à l’irrémédiable suite des choses. Un poème liminaire annonçait cette victoire. C’est une victoire qui cependant n’a rien d’épique. Elle se joue simplement à hauteur d’homme et en face du fleuve. Un revirement se produit : « j’étais […] un cadavre sur le champ d’une bataille perdue. » Cela s’est passé : « Aujourd’hui, je viens pour la pensée / qui traverse le fleuve. / Vivant, debout, // avec un cœur habité de mille voix. »

S’il est un verbe à retenir dans ce beau livre, c’est bien le verbe avancer, conjugué à la première personne de l’indicatif présent. Il se trouve dans le tout dernier poème : « J’avance désormais au pas, trébuchant parmi les missiles, les barbelés, l’artillerie des fureurs planétaires. » On le voit, le poète, ce rêveur définitif dont parlait Breton, n’occulte en rien le monde réel. Il « marche en guise d’accompagnements du monde. »

L’espace manque ici pour dire la beauté, la gravité des pages consacrées à la mère, au père surtout : « père et mère réconciliés dans la cendre ». Il faudrait citer des perles. En voici une : « Le chardonneret de l’été dans l’arbre s’est éteint. »

Le livre pose une question dont la portée métaphysique se révèle dans le passage du fleuve : « Mais qui étions-nous devant l’étendue du fleuve sans frontières ? » La question ne s’adresse pas tant à la nation (elle se referme sur ses frontières), pas uniquement au clan, à la famille du poète, ni au poète lui-même, mais bien à nous tous et toutes, dans l’absolu pourrait-on dire, dans le cœur même de notre être : qui sommes-nous au-delà de « notre existence aveugle » ?

La réponse du poète est infinie, elle part de l’enfance et y retourne : « La poésie renaîtra comme un art de l’enfance. » Ce que réalise le poète est de l’ordre d’un accomplissement. Il s’agit d’être au plus près de soi devant le fleuve, d’être vraiment vivant et de faire ainsi advenir le monde à sa pleine réalité, de sorte que l’univers retrouve « sa réelle présence, sa permanence et son poids.

EXTRAITS

Quel dieu ancien a dispersé les îles du Bic dans le cercle de l’anse ?

Blocs erratiques devant la montagne.
Mausolée.

Qui a construit, sur la rue principale du village, cette maison blanche sans fenêtres où mon amour est venu mourir une dernière fois, d’un seul souffle, dernière demeure parmi les épilobes ? 

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Lorsque les livres se seront effacés dans ta mémoire et noyées dans la mer les ombres et les voix de Segalen, sauras-tu jaillir, entre les algues et le chaos, entre la transhumance et l’agonie sauras-tu éveiller tes morts, père et mère réconciliés dans la cendre, sauras-tu endormir en ton âme somnolente telle une veilleuse, la mélancolie d’être au monde ?

Sans sursis. Sans avenir.

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Cette recension d’Au passage du fleuve a été rédigée pour la revue Possibles. Elle a paru dans le numéro de l’automne 2026. Je rappelle que ce recueil a fait de l’auteur le lauréat du prix du Gouverneur général de l’année 2025.

Dominique Fortier : Notre-Dame de tous les peut-être : Poésie : Les Éditions du Passage : 2024 : 89 pages

L’amour est le feu vivant dans la maison du cœur. Pour pallier le manque, combler le vide laissé par l’absence, les lettres que s’échangent les amoureux font office de présence. Dans la distance, elles sont comme un fil fragile tendu au-dessus du vide. Les mots déambulent sur ce fil à la manière des acrobates. Dans ses œuvres, Dominique Fortier conjugue récit, essai, écriture de l’intime et fiction. On ne la savait pas poète. Avec cette nouvelle publication, les éditeurs parlent d’une première incursion dans le domaine de la poésie. Cela n’est pas tout à fait juste, car il y a beaucoup de poésie dans les ouvrages précédents de cette autrice. Mais à dire vrai, c’est probablement la première fois qu’elle publie des poèmes conformes aux conventions régissant aujourd’hui le genre, conventions dont force est d’admettre qu’elles sont assez floues. Parmi de nombreuses pages relevant du récit et de l’essai, on trouve dans Notre-Dame de tous les peut-être une bonne douzaine de poèmes, j’allais dire en bonne et due forme. Du moins, le recours au vers libre les signale-t-il comme tels. Entendons par poème un écrit plus ou moins lyrique, en vers ou en prose, où il est recouru aux images, aux métaphores par exemple, et où l’imaginaire prédomine sur le discours informatif et la communication d’idées plus ou moins abstraites. Les pages où Dominique Fortier s’arrête à l’étymologie des mots ou au travail de Gutenberg, raconte des anecdotes relatives à des performances d’acrobate, offrent-elles à proprement parler des poèmes? Poser la question engage, à mon avis, sur une fausse piste, un fil effiloché, rompu d’avance; c’est méconnaître la substance de ce livre et la nécessité qu’il y avait pour la poète de le concevoir tel quel. Certes, ce livre n’est pas un recueil de poèmes. Il est néanmoins un ouvrage poétique. Comme l’acrobate composant avec les vibrations du fil sur lequel il se meut, ce livre épouse un mouvement inhérent à la rêverie poétique. Son caractère hybride sert sa cohérence. Au fond, peu nous chaut la catégorie auquel il appartient. En raison de son inventivité, il se « tient » non seulement comme aurait dit Flaubert par « la force interne de son style », mais également par les propos que seule cette inventivité permet de véritablement traduire.

UN TITRE ET L’ESPOIR PRIS D’UNE SIMPLE PETITE FLEUR

Ce livre n’est donc pas un recueil rassemblant des pièces éparses provenant de sources ou d’inspirations diverses. Certes, on y verra une succession de discours variés sur le plan de la forme et quant à ses référents. Or si l’on croit passer du coq à l’âne, c’est faute de voir que le coq est un âne et que l’âne pour sa part est un coq. Autrement dit, si l’autrice semble divaguer, passer d’un sujet à l’autre, ce n’est là qu’une impression qu’efface bientôt la certitude qui nous gagne à l’effet que l’hétérogène est ici au service d’une plus grande homogénéité. Chaque élément de ce livre apparaît à sa juste place, étant requis par les propos que tient la poète alors qu’elle s’avance à petits pas sur le fil de ses pensées, là-haut entre les nuages, entre les tours du World Trade Center ou celles de la Notre-Dame, ou voguant au fil de l’eau, un peu à la dérive, mais gardant le cap, et croisant à l’occasion des navires, dont celui que pilote le grand Melville, cet écrivain américain qui conçut presque en rêve éveillé une grande passion pour un non moins grand auteur américain du nom de Nathaniel Hawthorne. Mais que vient faire dans cette galère la cathédrale de Notre-Dame ? On aimerait dire que l’écriture de Dominique Fortier jaillit à même les lieux qu’elle hante, traverse ou habite, que c’est de son sang que procède l’encre qu’elle couche sur la page. Or, on n’en sait rien. Toutefois, on pressent qu’à l’instar de la romancière-essayiste qu’elle est, la poète, telle qu’en elle-même, est présente au cœur de ses écrits. Autrement dit, elle accueille au sein de son écriture poétique ses propres expériences. De là à croire que nous lisons une manière d’autobiographie, il n’y a qu’un pas qu’on ne fera pas, car ce serait faire fi de ce qu’affirme la poète : « Nous sommes l’ombre de nos paroles. » Elle apporte une précision : « Ce que l’écrivain devrait annoncer, c’est : ‘‘Je te raconterai une histoire fausse en faisant semblant qu’elle est véridique. Et tu me croiras pour vrai.’’ » Nous ne sommes pas loin ici du mentir-vrai d’un Louis  Aragon. Il y a dans les poèmes de Dominique Fortier un « je » qui est un je de l’écriture.  N’empêche.  La poète est une grande liseuse qui relie ses lectures et ses propres expériences à tout ce qu’elle écrit.  C’est la raison pour laquelle Notre-Dame figure dans son recueil, et c’est parce que la cathédrale fut détruite par un incendie, comme le furent les tours du World Trade Center entre lesquelles Philippe Petit avait tendu naguère une corde de fildefériste. À quoi s’ajoute bien entendu le fait que les amoureux sont souvent dans leur vis-à-vis des tours distantes l’une de l’autre, que presque un océan sépare, des tours humaines qui elles aussi sont promises à la disparition, au feu que la passion dévorante anéantira ou qu’une tout autre histoire finira par réduire en cendres. Ainsi, le titre s’éclaire. On comprend son « Notre-Dame », mais l’étrangeté qui suit, « de tous les peut-être », nous échappe jusqu’au moment où la poète finalement nous fournit une explication, se lançant sur de nouvelles pistes d’interprétation qu’emprunteront lecteurs et lectrices : «   S’il faut en croire le Littré, on disait jadis, au lieu de peut-être : espoir pris. » En écho, quelques pages plus loin, ces deux vers : « Tu dis peut-être / J’entends espoir ». La part de l’océan de la même autrice est un roman d’amour.  Notre-Dame de tous les peut-être raconte lui aussi une histoire d’amour.  C’est une belle histoire, triste, et dont ne survit, insérée entre les pages 46 et 47, qu’une toute petite fleur jaune, non pas une illustration, mais une vraie fleur, empruntée sans doute au jardin imaginaire d’une non moins imaginaire quoique bien réelle Emily Dickinson.

AU FIL DE LA CORRESPONDANCE

Tout se tient. Rien dans ce livre n’est gratuit. Un élément, si petit soit-il, donne lieu bientôt à un développement, reçoit un écho, se prolonge. Ainsi, une anecdote est-elle une illustration. Par exemple, celle où des saltimbanques en équilibre précaire, montés les uns sur les autres, forment une pyramide sur un fil de fer.  Une panne d’électricité survient alors qu’ils sont à mi-chemin de leur parcours. Ils doivent patienter durant de longues minutes avant que la lumière ne revienne. Alors seulement peuvent-ils poursuivre leur traversée au-dessus du vide. La poète file la métaphore du fil reliant    une chose à une autre. On lit au début du livre : « Ciel, océan. / Réunis par un fil, l’écriture. » (page 14) Vers la toute fin, variation sur un même fil, on lit ceci : « Terre, ciel. / Réunis par un fil, le désir. » Ainsi le fil est-il le motif principal de l’œuvre, qu’il s’agisse du fil tendu entre les tours de la cathédrale Notre-Dame ou de celui reliant celles du World Trade Center — on se souviendra de l’exploit de Philippe Petit qui, épousant le mouvement du fil de fer, passa de l’une à l’autre de ces tours. Il y a aussi le fil de la conversation épistolaire reliant les deux amoureux de cette histoire, leur missive franchissant l’océan, passant d’un continent à l’autre. La « narratrice » fait un lien entre sa situation et celle des acrobates plongés dans l’obscurité : « Chaque fois que je t’envoie une lettre, j’attends de même dans le noir, sans bouger, que la lumière revienne — tes paroles — pour me remettre à exister. » L’écriture relie les deux amants. C’est le désir amoureux qui met l’écriture en branle et c’est l’écriture des lettres qui nourrit et entretient le feu de leur amour.  Tout comme dans La part de l’océan, roman dans lequel les protagonistes s’écrivent des lettres, la « narratrice » de Notre-Dame écrit à l’homme qu’elle aime.  L’attente des réponses de ce dernier « est chaque fois un nouveau précipice, c’est un écho qui précède ta voix et l’appelle. Son abyme. » Au-dessus de ce précipice est tendu le fil fragile de l’écriture. L’amour et l’amitié « sont deux façons de jeter / au-dessus du vide / jour après jour / une fragile passerelle de mots. » Il est beaucoup question de fragilité dans ces pages : « Tout ce qui nous entoure, cathédrales, océans, gratte-ciel et forêts anciennes, est fragile comme le cristal. »  Cette fragilité n’est pas sans faire songer à celle de la narratrice de La part de l’océan.

DES LIVRES ESPOIR PRIS GIGOGNES

En fait, les similitudes sont nombreuses entre ce roman (roman qui est aussi autre chose qu’un roman) et ce premier recueil (qui est également autre chose qu’un recueil de poésie).  Pour peu, on imagine facilement une Dominique Fortier se mettant à l’œuvre, écrivant au fil des jours des pages qu’elle finira par déposer autour d’elle, composant ses livres à la manière de l’Emily Dickinson qui, dans Les villes de papier, répand sur le plancher ses petits poèmes afin de voir à leur agencement. Faisant le tri, l’autrice aurait rejeté certaines pages de son manuscrit de roman, les conservant dans ses cartons, les réservant espoir pris à d’autres fins. Il se pourrait que Notre-Dame de tous les peut-être soit constitué de fragments ayant d’abord appartenus à son « Melville », roman dans lequel de nombreux miroirs échangent leurs lumières. Dans ces deux ouvrages, tout gravite autour de l’amour, du manque et de l’absence, de l’aimé que l’on rejoint grâce aux mots qu’on lui écrit. Ainsi le Simon avec lequel correspond la narratrice du «    Melville » trouve-t-il son clone dans le recueil, tandis que le « je » de Notre-Dame possède une voix similaire à celle de la narratrice du roman.  Les deux livres sont constitués de fragments où alternent l’essai et le récit.  On retrouve également de l’un à l’autre les mêmes thèmes. Ils sont tissés avec le même fil.  Melville apparaît ainsi dans l’un des plus beaux poèmes de Notre-Dame. Ce poème vibre de la même intensité que les dernières pages du roman. Pour des raisons d’équilibre et de calibrage, l’autrice pourrait avoir eu la présence d’esprit de répartir son matériau dans deux ouvrages distincts, mais jumeaux, de les mener de front. Le recueil me paraît en tout cas livrer en « harmonique » la substance du roman. Ses pièces forment une œuvre autonome solidement ficelée. Cette « première incursion en territoire poétique » est une fort belle réussite.

Reconsion parue dans la revue POSSIBLES, automne 2025                       

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Mireille Cliche : Lignée, suivi de Onze leçons pour mon miroir : Poésie :  Éditions AMV : 2024 : 89 pages

Un fil résistant permet de tisser des liens. Poème après poème, il ne s’effiloche pas, rattachant les unes aux autres des histoires de tricoteuses de vie par-delà même la mort. Une femme œuvre à rassembler des femmes en amont et en aval de sa propre histoire.

Mireille Cliche ne raconte pas la sienne, du moins pas de manière linéaire. Elle écrit pour soutenir sa fille dans son parcours. C’est à cette dernière que le recueil est dédié. La dédicace à Aude se lit comme suit : « Une femme quelque part / t’a confiée au monde / et tu m’as trouvée ». Au fil des quatre mouvements composant la première partie de ce très bel ouvrage, on comprendra que l’enfant vient de loin ; on verra aussi que sa mère tient à ce qu’elle aille en toute liberté là où elle choisira de s’épanouir : « Tu vas comme j’ai rêvé de te l’apprendre, moi qui ne savais pas ».

Ce livre fait montre d’une conscience particulièrement aiguë. La bonne volonté de l’autrice n’est cependant pas mise en avant, elle opère plutôt en filigrane. L’âme de la poète confère à ses textes une aura d’empathie et de bonté. Sa parole, quel que soit le sujet qu’elle aborde, dégage une remarquable probité ainsi qu’un non moins grand sens de la justice. Bien qu’elle ne fasse pas la morale, ses propos sont imprégnés d’une telle lucidité qu’il n’est pas exagéré d’avancer qu’incidemment elle prêche par l’exemple. En ce sens, même si la poète déclare ne transmettre « ni sagesse, ni savoir », il serait pertinent de parler à son sujet d’une poéthicienne.

Si les questions sociales, écologiques, voire politiques sont abordées ici et là, les sujets de prédilection de l’écrivaine sont de l’ordre de l’intime. Elle écrit d’abord et avant tout sur sa propre lignée. Or, chez la poète, nulle vue étroite de l’esprit ne restreint l’horizon. Le cœur est grand ouvert, de sorte que, dans son histoire personnelle, la poète élargit son propos de manière à englober l’histoire des femmes de tous temps et de tous lieux : « Car parler de nous, c’est parler d’elles – mères et grands-mères, filles et sœurs, femmes d’ici, d’ailleurs, de toutes parts ».

C’est donc sans égotisme aucun que Mireille Cliche parle de son moi ainsi que du nous qu’elle forme avec sa fille. Avec ses poèmes, nous entrons en quelque sorte dans leur espace de vie, dans leur relation. Un flou impressionniste est curieusement créé à l’aide d’une parole très précise, forte de la fermeté et de la maîtrise de la langue, s’exerçant dans le contrôle savant du rythme et de l’inventivité verbale. La poète ne nous convie pas à des acrobaties verbales, elle s’exprime avec naturel et simplicité. Son témoignage en est d’autant plus prégnant.

Lecteurs et lectrices ont rencontré dans le précédent recueil de Cliche ses grands-mères « Éva la sèche [et] Colette la solaire ». Ces dernières « recousent le siècle à l’envers ». La poète emporte dans les vers de son nouveau recueil « un chandail tissé de signes » sans doute reçu en héritage. Elle-même tricoteuse, elle crée et recrée des liens. Se disant « mère Métaphore », elle file justement une métaphore de poète-tisserande : « ta maladresse tes absences tes manques / borde-les tendrement / comme si tu tricotais pour garnir un lit vide ». Féministe au grand cœur, elle se montre accueillante à l’endroit des hommes. Néanmoins, ils en prennent un peu pour leur rhume. Elle leur réserve quelques rangs de son tricot : « Amis sans casser ni causer, fils de femmes semblables, poètes aux longs doigts de songes, leurs cheveux parfois tricotés aux nôtres ». En maints passages, elle s’adresse à sa fille. Elle lui donne de précieux conseils : « quand le héron se perche / admire l’immobilité et le silence / qui font sa force, plains la proie / qui ne l’a pas vu ». Elle lui rappelle sa naissance dans une rue, quelque part en Orient. Apparue là, sur la chaussée, alors qu’ici l’attendait « une cordée de femmes […] / les mains chargées de tricots et de signes ».

Enfin, je n’ai rien dit des magnifiques poèmes de la seconde partie. Je peine non à exprimer tout le bien que je pense de ce livre, mais à faire tenir en un si bref commentaire la juste idée de sa richesse. Aimer une œuvre peut suffire ; on souhaiterait cependant parvenir à dire en quoi elle force l’admiration. Celle de Mireille Cliche le fait. Non seulement est-elle solidement ficelée, mais la qualité de l’écriture et la densité du propos y sont remarquables. Voilà un excellent recueil.

Publié le 18 novembre, 2024 dans Nuit blanche Numéro 176

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Suzanne Cloutier : ERRANCES : Les éditions du passage : Montréal : 2023 : 172 pages

Errances est un livre-objet, un ouvrage collectif conçu par Suzanne Cloutier qui en réalise la présentation et à qui l’on doit les nombreux dessins qui l’illustrent. Ce sont des dessins qui parlent, puisqu’ils reproduisent essentiellement des symboles, plus exactement des pictogrammes, des Zinken. Ces signes élémentaires faits de quelques traits, l’artiste les rehausse de couleurs elles-mêmes significatives : le rouge pour le danger, le jaune pour la prudence, le vert et le bleu pour la sécurité. Onze écrivain.e.s participent à l’aventure.

Le texte de présentation regorge d’informations. On y découvre entre autres les travaux du designer Henry Dreyfuss destinés à créer un langage universel. Ses recherches graphiques l’ont conduit à inventer des icônes dont découlent aujourd’hui les pictogrammes que l’on retrouve sur la plupart des objets que nous utilisons quotidiennement. Dans un ouvrage qu’il publie en 1972, Symbol Sourcebook, une section est consacrée aux signes dont se servent les vagabonds. Ces derniers les dessinent ou les gravent sur les murs.  À l’aide de ces signes, les bohémiens, hobos, voyageurs ferroviaires clandestins de Suède, d’Angleterre et des États-Unis partagent entre eux diverses informations relatives aux contrées où ils séjournent, à l’accueil qu’on leur réserve. C’est à ces pictogrammes et à ceux qu’elle découvre dans le Dictionary of Symbols de Carl G. Liungman, un sémiologue suédois, que Suzanne Cloutier redonne vie dans ce très beau livre.

L’œuvre de Jean-Michel Basquiat et les écrits de Jack Kerouac éclairent également le parcours de l’artiste. Basquiat est un anticonformiste notoire. Son mode de vie bohémien n’est pas sans rappeler la quête de liberté commune à certains vagabonds. Le peintre intégra des pictogrammes dans ses travaux. Les communautés francophones de la Nouvelle-Angleterre, dont la famille de Kerouac, font face à la misère tout en s’entraidant. Près de la porte d’entrée de leur maison, un banc est réservé aux quêteux.

Suzanne Cloutier ratisse large. Elle évoque la figure de Martin Luther (1483-1546), auteur d’un ouvrage, le Liber vagatorum, dont la préface fustige les vagabonds et les Juifs. Adolf Hitler lui-même « déclare les vagabonds ‘‘ asociaux ’’ au même titre que les sans-abris, les mendiants, les petits délinquants, les alcooliques et les chômeurs. » (page 21) On aura compris que le travail de Suzanne Cloutier rend hommage à ces exclus et ces parias.

Les écrivains invités font de même. Ils joignent leur voix à celle des pictogrammes. Pictogrammes qui, éloquents pour les initiés, nécessitent la « traduction » offerte par l’artiste pour chacun de ses dessins, lesquels se voient donc accompagnés de mots laconiques éclairant leur signification. Ces signes, on l’aura deviné, sont relatifs à des informations vitales que se transmettent les itinérants. En enfilant leurs misérables perles sur le fil d’un poème imaginaire, on obtiendra ce qui suit. La première section du livre s’intitule Danger. Voici le poème qui résulterait de la suite des « traductions » inscrites sur les dessins : « Livre rouge / Cette eau est dangereuse / La maison est bien gardée / Un crime a été commis ici / Préparez-vous à vous défendre / Gens hostiles / Partez sans tarder / Gens désagréables et chiens méchants, etc. » La dernière section offre des pictogrammes plus sereins. J’en fais défiler les mots d’empathie et de solidarité : « Livre vert et bleu / Ici, on donne du manger / C’est l’endroit idéal / Si vous êtes malade, on vous secourra / Vous pouvez dormir dans la grange / Il y a des fruits dans le jardin / Femme au bon cœur : offrez-lui une histoire émouvante, etc. » 

Les textes et les poèmes de Joséphine Bacon, Marie-Andrée Gill, Catherine Mavrikakis, Laure Morali, Alex Noël, Rodney Saint-Éloi et Élise Turcotte prolongent de brillante façon les dessins de l’artiste. L’errance est au cœur de chacun. La souffrance également. Jean Barbe et David Gaudreault l’expriment de manière saisissante. Perrine Leblanc réalise un récit remarquable. Mauricio Segura propose une histoire toute pleine d’humanité.

Recension parue dans le magazine Nuit blanche, numéro 173

Lise Gauvin : Créer écouter – Portraits d’artistes et d’écrivain.es : Essai : Mémoire d’encrier, Montréal, 2024, 237 p. 

« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage. » Découvrir au-delà de son propre savoir, aller à la rencontre de l’autre, c’est là ce que les vrais voyages permettent de réaliser. Mais parcourir le monde, c’est aussi parfois demeurer dans sa chambre, ouvrir un livre et laisser la magie opérer.

De Xavier de Maistre, retenons ce beau titre : Voyage autour de ma chambre. Heureusement, Lise Gauvin ne s’est pas enfermée dans la sienne. Aux intenses pérégrinations que lui ont procurées les livres, elle a ajouté les voyages et les séjours à l’étranger. Au cœur même de notre Belle Province, elle a aussi accueilli des voyageurs venus des quatre coins du monde. Tout cela lui a permis de faire de belles rencontres. Souvent, à l’étranger, elle a côtoyé des écrivain(e)s de son propre pays. Ceux et celles que l’on retrouve dans son essai sont, pour la plupart, devenus ses amis. Compagnons et compagnes, mentors parfois, comme le fut Édouard Glissant. Dans la première partie, ils font l’objet de portraits ; la seconde réunit leurs entretiens avec l’auteure.

On prononce le mot essai et l’on voit le visage de certains exprimer quelque réticence. Ils préfèrent les mondes imaginaires. Les romans. Ils redoutent d’entreprendre la lecture d’un ouvrage qui serait savant. Eh bien ! Des livres exigeants, l’auteure de Créer, écouter en a plusieurs à son actif, et il est vrai qu’ils nécessitent la collaboration de la part de qui entreprend de les lire. Son essai Des littératures de l’intranquillité (2023) en constitue un bon exemple ; mais, pour sérieux qu’il soit, en plus d’être fort instructif, il demeure accessible. Son dernier opus l’est encore davantage dans la mesure où Lise Gauvin y fait part de ses rencontres avec des êtres vivants. Ils ont beau être des intellectuel(le)s, des écrivain(e)s qui pensent notre monde et y interviennent de manière active – pensons à Gaston Miron, à Joséphine Bacon, à une fascinante Assia Djebar –, l’auteure nous les présente dans ce qu’ils ont de plus humain. Nous les voyons vivre dans ces portraits. Nous les entendons parler dans les entretiens qu’elle réalise avec eux. Des anecdotes savoureuses nous permettent de les découvrir.

Jean-Paul Riopelle nous apparaît dans son merveilleux quotidien. Il évoque un souvenir délicieux. Rue Fontaine, André Breton le conduit dans sa chambre. « Il y avait un grand Picasso au pied du lit et il me dit : ‘J’adore ça.’ C’est Picasso qui lui avait donné un tableau. Il me dit : ‘Tu penses, ce n’est pas demain que je vais montrer ça aux autres surréalistes’, parce qu’il fallait être anti-Picasso chez les surréalistes : Picasso était communiste. En fait, Breton et moi, on adorait. »

On ne fait pas que s’amuser dans ce livre. Avec Édouard Glissant, Lise Gauvin fait un retour sur la poétique de la relation. Une forte volonté animait le poète martiniquais. Il désirait créer un « lieu et […] une culture ouverts sur la totalité-monde ». Les concepts dans cet essai sont amenés de manière claire et efficace, celui de créolisation, par exemple. Gaston Miron n’est pas en reste, chez qui un langagement demeure exemplaire.

L’ouvrage est dédié à Dany Laferrière, et pour cause, il avait suggéré à l’essayiste de l’entreprendre. Celle-ci présente son travail comme une série d’exercices d’admiration. L’admiration en est contagieuse. Et le plaisir est grand de redécouvrir Marie-Claire Blais, Anne Hébert ainsi qu’une parfaite inconnue du nom d’Anne Magnan ; je dis « inconnue », mais les lecteurs d’Et toi, comment vas-tu (2021), ce très beau roman de Lise Gauvin, ont déjà fait sa rencontre.

À tous ces superbes portraits, il manque celui de l’écrivaine elle-même. Gérald Gaudet serait bien placé pour l’exécuter tout en donnant la parole à l’auteure. À quand un entretien où Lise Gauvin présenterait ses propres travaux ? Ce serait l’intervieweuse à son tour interviewée. Celle qui sait si bien écouter a beaucoup de choses à raconter.

Recension publiée précédemment dans le numéro 176 du magazine Nuit blanche

Sylveline Bourion : Jean-Jacques : Biographie : Éditions du Boréal : Collection « Liberté grande » : 2025 : 256 pages

De La voie romaine, le précédent ouvrage de l’écrivaine, je gardais le souvenir prégnant d’un éblouissement. J’ai tant aimé ce livre qu’à sa parution je me suis empressé de faire connaître mon enthousiasme partout à la ronde. Une écrivaine de si grand talent (le mot est faible) allait-elle s’en tenir à cette seule incursion dans le domaine littéraire ? Heureusement, non. Avec ce Jean-Jacques, nous voici à nouveau en présence d’un véritable coup de génie (le mot n’est pas trop fort).

Sylveline Bourion, qui déjà avait fait paraître des nouvelles en revue, a remporté en 2022 le Prix du Gouverneur général dans la catégorie des essais avec La voie romaine. Quel sort réservera-t-on à son Jean-Jacques ? Cette biographie hors normes propose le portrait d’un musicologue qui a fait sa marque à l’Université de Montréal. Elle retrace la vie de Jean-Jacques Nattiez, un chercheur qui a voué ses énergies à des travaux de musicologie. Ce type d’activité, cette profession peuvent paraître austères. Un livre portant sur la vie d’un universitaire doit être plutôt aride. On croira qu’un tel personnage, parce qu’inconnu du grand public, ne peut en rien mériter qu’on s’intéresse à son histoire. Eh bien ! non. Il intéressera. C’est que cette écrivaine ne rédige pas une biographie classique. Elle prévient tout de même son lecteur dès la première page : « il y a de fortes chances pour que son nom ne vous dise rien. Toute sa vie durant, il s’affaira à une profession discrète, fort éloignée des activités qui occupent les hommes dont, en général, on écrit la biographie ».

En demandant à son ex-étudiante, devenue sa collègue par la suite, Jean-Jacques Nattiez s’attendait très certainement à ce que celle-ci rédige une « biographie intellectuelle ». Elle fera beaucoup mieux, faisant fi du factuel, des petits et grands détails de la vie professionnelle du musicologue, elle plongera sous la masse des réalisations du chercheur, de l’intellectuel consciencieux et laborieux (Nattiez encore aujourd’hui est un travailleur quasi compulsif, un hyperrationnel, un musicologue dont le laboratoire est le cerveau ; il est doté d’une mémoire phénoménale et puise dans une impressionnante documentation, possédant un nombre incalculable de livres, lesquels envahissent son bureau et sa maison — certains papiers et documents allant même jusqu’à se répandre durant des jours et des jours sur le plancher de son salon).

Son amie Sylveline désire explorer l’inconscient du « maître absolu », désire se rendre sous le visible pour retrouver l’âme, plus que l’esprit de l’homme, cerner son essence, atteindre son cœur d’enfant, bref le montrer au grand jour tel qu’en lui-même l’éternité ne le changera jamais. La dédicace est claire ; ce livre s’adresse à l’enfant qui se dissimule sous l’homme qu’elle désigne en ces termes : le « maître absolu ». La dédicace toute simple se lit comme suit : « Pour Jean-Jacques, enfant ». Ainsi, l’autrice ne fera-t-elle pas la synthèse des accomplissements de Nattiez, « de toutes ses réalisations intellectuelles. » Se refusant à entreprendre un banal et conventionnel projet orthodoxe de biographie, elle rédigera ce qu’elle appelle une « antibiographie ».

On l’a dit, la vie d’un savant s’enfermant dans un laboratoire semble à première vue plate et uniforme. À ceux qui le penseraient, Bourion pose la question suivante : « quelles vies méritent d’être racontées ? », et fait remarquer que celle de l’héroïne du romancier de Croisset, en raison même du fait qu’elle n’avait rien d’extraordinaire, méritait bien qu’on lui consacrât un roman : « N’est-ce pas pour sa banalité que l’existence de Madame Bovary méritait d’être racontée ? » 

Dans ce qui tient lieu d’introduction à cette antibiographie, l’antibiographe tient toutefois à rassurer son lecteur. Elle affirme que malgré les « attributs de séduction plutôt microscopiques » que représente à première vue la vie méditative d’un penseur, celle de Jean-Jacques est une « vie humaine, profonde, riche, complexe, passionnante » qui mérite amplement d’être racontée. Elle en demeurera convaincue jusqu’à la fin du livre, écrivant : « À moi, il m’apparaissait plus important de donner, de cette drôle de guerre qu’est une existence, l’idée de quelque chose de plus erratique, de plus suspendu, peut-être de plus poétique que l’impression qui émane de la lecture d’un curriculum vitæ, celui-ci fût-il au demeurant très bien écrit, avec des phrases parfaitement grammaticales, et même quelques belles trouvailles de langue à l’occasion ; Il paraît que certaines appellent cela biographie.

Nous apprendrons bien des choses sur le travail de Nattiez dans cette antibiographie. Bourion ne fait pas l’impasse sur ses savants travaux, quoiqu’elle leur accorde la part congrue, préférant, comme nous l’avons mentionné, adopter une démarche fort peu académique.

Jean-Jacques Nattiez est un auteur prolifique. Il a rédigé entre autres un livre intitulé Proust musicien. Je n’ai pas lu ce livre, je ne sais donc pas sur quoi repose le lien que le musicologue établit entre le célèbre écrivain et la musique. Pour des raisons que j’ignore, je peux néanmoins à mon tour prétendre que, indépendamment du fait qu’il ait été écrit par une musicienne dans le sens propre du terme — ou non seulement, en partie, pour cette raison —, le texte de Bourion est lui-même celui d’une musicienne. Les raisons m’incitant à l’avancer, pour intuitives qu’elles soient, si je les connaissais vraiment, apparaîtraient sans doute indubitablement justes. En tout cas, il y a de la musique dans l’écriture de Sylveline, non pas uniquement en raison de la justesse de sa prose, de sa rythmique, mais parce que la composition y est très savamment conçue, magnifiquement orchestrée et parfaitement exécutée. Bien sûr, on ne saurait ici s’exprimer plus approximativement que je ne le fais, usant de termes inappropriés, fortement métaphoriques, je l’admets ; mais une chose est certaine, si Proust est musicien, Bourion l’est également, bien sûr au sens propre, mais peut-être également au sens figuré. Elle l’est, ne serait-ce que dans la mesure où l’auteur de La recherche a de toute évidence exercé sur elle une énorme influence, Proust étant à ses yeux un autre « maître absolu », que bien entendu elle n’imite pas, ne pastiche pas, mais avec lequel elle partage d’indéniables points communs. Par endroits, son écriture d’ailleurs s’en ressent, et ce, pour le plus grand plaisir du lecteur. De toute évidence, Bourion est proustienne. Elle n’en fait aucun mystère ; tout dans son Jean-Jacques ainsi que dans La voie romaine en témoigne. Marcel Proust est extrêmement présent dans sa vie et dans son œuvre. Proust étant musicien, Sylveline étant proustienne, il m’apparaît donc logique, ne serait-ce que par transitivité, de déclarer qu’elle est musicienne autant au figuré qu’au sens propre.

Le style de l’écrivain rédigeant une biographie traditionnelle est souvent celui que Barthes appelle « l’écrivant », c’est un style mat et plutôt sans relief derrière lequel s’efface celui qui écrit au profit de celui dont il parle, de l’objet qu’il objective. Style donc sans sujet, où l’inventivité est réduite à une part si peu existante qu’elle serait idéalement totalement absente. L’idéal de Sylveline Bourion se situe à l’opposé. Sa poétique est franchement originale. Des trouvailles langagières émaillent son écriture, des anecdotes sont racontées de manière si vivante qu’on les croirait sorties d’une cervelle de romancière ; les métaphores abondent, parmi lesquelles de nombreuses sont filées jusqu’à en devenir des allégories. En recourant à cette panoplie d’instruments rencontrés ordinairement et surtout dans les ouvrages de fiction ou de poésie, de littérature — je parle des figures et des procédés littéraires dont elle use ici —, l’écrivaine se met au service de son propos ; les figures ne sont pas des enjoliveurs, encore moins une manière de sirop d’érable destiné à camoufler la fadeur d’un propos qui serait médicamenteux. L’écrivaine en produisant un texte aussi séduisant ne cherche pas à atténuer la sévérité (absente) d’une étude portant sur un penseur penché sur la matière aride du discours musical, non, c’est là une manière de faire qui, je le répète, est tout à fait en lien avec son propos, propos qui ne consiste pas à présenter les travaux de Nattiez, ou si peu, mais à présenter l’homme, l’humain. Et quoi de mieux pour ce faire que d’écrire le plus naturellement du monde, comme on sait le faire quand on a des lettres, voire beaucoup, énormément de lettres ? Alors, on peut puiser dans la vie elle-même, celle que, à l’occasion d’un parcours d’étudiant et de collègue, on a eu l’occasion de partager avec le « maître absolu ». On le montre tel qu’en lui-même, dans une salle de séminaire, le séminaire d’sémio. Au risque d’être accusé d’exagération, on montre le maître en train d’étrangler un de ses élèves, on parle d’un drôle de type … honni de tous et de toutes, dont on fera une poule sans tête … Le lecteur se demandera pourquoi l’autrice raconte ce genre d’anecdotes, dont elle se détourne après une ou deux pages pour parler d’autre chose, mais à quoi elle finit par revenir, et alors, quel retour ! Combien on se rend compte que la chose est inextricablement liée à ce qu’il lui fallait rendre, c’est-à-dire le caractère du « maître absolu » et le genre d’enseignement qu’il pratiquait, sa posture. Aucune digression de Sylveline n’est gratuite.   

Elle écrit le « récit d’une vie subordonnée à l’écriture. » La vie de Nattiez, je reviens sur ce point, aura été une vie unie, en quelque sorte uniforme. Depuis tout petit, il a consciencieusement étudié, travaillé, s’est voué corps et âme à son travail. Mis à part ce que la narratrice appellera un curriculum vitæ, qu’y a-t-il à raconter à son sujet ? Ce musicologue n’est pas un personnage plus grand que nature, pas Wagner ou Picasso, pas une vedette populaire dont on voudrait tout savoir, jusqu’à la couleur de ses bobettes, ni un terrifiant dictateur, ni un conquérant, ni le découvreur de l’Atlantide, ni, ni, ni … Sa vie ne comporte aucun scandale, chez lui rien d’émoustillant à se mettre sous la dent, rien de caché qu’on souhaiterait comme une fouine ramener au grand jour … Non, l’homme a vécu une vie quasi abstraite, vouée en tout cas à l’abstraction, à la recherche. Dans de telles conditions, que raconter ? Eh bien, là est la merveille ; de cet homme, Sylveline s’évertuera à montrer la toute simple humanité. Elle remontera à l’enfance de son art et permettra de découvrir justement en lui cet enfant qui depuis ses tout premiers jours a conservé ses facultés d’émerveillement, son insatiable curiosité. J’ai déjà abordé ce point et je ne manquerai pas d’y revenir.

Mais je m’égare. Il y a tant de choses à dire. Par exemple, sur les incursions que fait l’autrice dans le domaine de la bande dessinée, sur le côté Petit Nicolas de certaines anecdotes qu’elle relate.  Le « biographé » en demandant à son amie de raconter sa vie imaginait sans doute tout autre chose, il a dû être charmé par le résultat final.

Sylveline Bourion fait les choses sérieusement, sans esprit de sérieux toutefois, en s’amusant et en amusant le lecteur. Elle joue. Par exemple, comme cela se trouve dans Le roman d’Isoline de David Turgeon, elle ouvre une parenthèse qu’elle ne referme qu’après en avoir ouvert deux autres : « (on se demande pourquoi : le charme de la statuaire, audacieuse et visionnaire, des aires de repos d’autoroutes privatisées est pourtant irrésistible))). » David Turgeon avait poussé la drôlerie encore plus loin : ayant ouvert depuis des dizaines de pages de multiples parenthèses, pour être quitte, il en avait bien plus tard refermé une infinité ou presque afin de s’assurer que le compte y fût vraiment.  

Sylveline est franchement comique. Alors qu’elle écrit tout de même sur un monsieur plutôt sérieux, dont l’œuvre n’a à proprement parler rien de fantaisiste, non seulement fait-elle à de nombreuses reprises allusion aux albums de Tintin — elle trouve plaisir à référer souvent au capitaine Haddock —, mais aussi adopte-t-elle l’esprit et l’inventivité qu’offrent les bandes dessinées. Alors qu’elle nous fait entrer dans la salle où se donne le séminaire d’sémio, elle nous montre le professeur Nattiez dans le feu de l’action. Ce personnage est tout un personnage, presque de bande dessinée. Comme Haddock évoquant les exploits de son illustre ancêtre dans Le Secret de la Licorne, il s’anime. Il est intense. Flamboyant. Un vent hyperbolique l’inspire et l’emporte. Alors même qu’il profère des choses fort sérieuses, on le croirait délirant. Il faut voir comment Sylveline Bourion le dépeint. Est-ce une caricature ? Y a-t-il exagération de sa part lorsqu’elle nous montre un Nattiez quasi démoniaque en train d’égorger un de ses pauvres étudiants ?  « Nattiez, c’était cela. Je n’exagère pas. Je prie mon lecteur de croire que je n’exagère pas. »

D’accord, je veux bien. Mais lisons ceci.

« et saisissant tout à coup l’un de nous au collet dans sa poigne, le pauvre bougre à moitié soulevé de sa chaise : Sais-tu, Machin, à quel point le soleil a pu dégrader certains feuillets […] le génie de Wagner ? (silence rhétorique permettant à chacun d’apprécier ce qu’aurait été le monde sans le génie de Wagner), le génie de Wagner, je vais te le dire, moi (regard plongé dans les yeux de Machin, celui-ci persuadé que sa dernière heure était venue), le génie de Wagner, ça n’arrive qu’une fois dans l’éternité. »

Je résiste ici à évoquer une autre scène, drôle à mort. Un pauvre type, laid comme un pou, il s’agit de la poule de tantôt, un jeune Français un peu niais, et qui était la risée des autres étudiants, fit un jour une remarque qui en tant que niaiserie n’avait pas sa pareille. Là, il faudra lire par soi-même. C’est de la pure BD. Et le grand professeur d’université de réagir à cette sottise : « sans prévenir il explosa et, je dois le dire, il alla même jusqu’à lui asséner un coup derrière la tête ». La scène est hilarante. Je ne voudrais pas divulgâcher la suite, mentionner les détails les plus croustillants. Il y a de quoi être étonné. « Nattiez, c’était cela. Je n’exagère pas. Je prie mon lecteur de croire que je n’exagère pas. » On la croit sur parole.

Je m’en voudrais d’occulter la gravité avec laquelle Sylveline Bourion traite son sujet. Cette femme de lettres n’entend pas qu’à rire. Ce qui est drolatique chez elle s’inscrit dans une démarche globale qui somme toute ne manque pas de sérieux. De nombreux passages témoignent de la gravité du regard qu’elle pose sur la condition humaine : « Nous sommes tous des détenus, au fond ; notre cellule, c’est le temps, c’est l’époque dans laquelle le hasard ou les dieux nous ont fait naître, époque à laquelle nous sommes beaucoup plus rigoureusement enchaînés que nous le serions, par des fers, à une geôle ou une galère. » Certaines pages de ce livre jettent sur la vie un regard de philosophe, c’est le moins qu’on peut dire. L’autrice a des lettres. Elle réfère à plusieurs écrivains, passe de Zweig, qui par ses propres biographies lui a pavé la voie, à Roger Martin du Gard, Julien Gracq et quantité d’autres qu’elle cite allègrement.

De la fréquentation de leurs grandes œuvres lues au fil du temps résulte chez elle une écriture « naturelle », personnelle, portée haut, où se mêlent avec brio tous les registres de la langue : « je conçois le style comme l’émergence d’une voix née au milieu du bouillon de culture dans lequel nous avons barboté tous collectivement d’abord et plus spécifiquement celui qui fait acte d’écriture ; le style comme la réorganisation, certes intrinsèquement neuve, de ces particules, de ces éléments irréductibles [dont parle Proust dans Pastiches et Mélanges]  qui, eux, ne le sont pas, neufs. » 

Pas une page de ce livre où abondent d’apparentes digressions n’est inutile, et toutes regorgent de beautés ou de drôleries, de réflexions profondes, d’érudition amusée, de finesses, de style ; même le parler populaire y apporte des perles langagières.

L’écrivaine a par ailleurs le sens de la chute. Sans qu’elles paraissent artificiellement soignées, ses chutes viennent clore à peu près tous les segments de son livre. On ne se sent pas alors mis en présence d’un procédé, mais plutôt d’une clausule surgie sans doute spontanément, à la manière de certains traits d’esprit. Ces chutes reprennent des éléments de sens, parfois des traits d’humour précédemment mis en place. Conclusion encapsulant le morceau, le refermant. Ce tour élégant chez cette écrivaine arrive tout naturellement, à point nommé.

Je me suis dans cette recension beaucoup intéressé à l’écriture de Sylveline Bourion. Celle-ci mentionne quelque part qu’une « belle formulation » enivre Jean-Jacques. Il y en a plus d’une chez Sylveline. Nous pourrions citer des dizaines de passages regorgeant de poésie : « un arbre triste, sans feuilles en cette saison, dont les branches maîtresses font au ciel muet comme une imploration griffue et décharnée ». Ce n’est là qu’un exemple parmi tant d’autres. Mais ces « belles formulations » n’ont chez elle rien de superfétatoire. Les figures chez elle n’enjolivent pas le discours. Je pense à Fénelon qui écrivait ce qui suit : « Pour la poésie, comme pour l’architecture, il faut que tous les morceaux nécessaires se tournent en ornements naturels. Mais tout ornement qui n’est qu’ornement est de trop ; retranchez-le, il ne manque rien … » On ne prend pas les choses à la légère dans ce Jean-Jacques. On n’écrit pas pour ne rien dire. La vanité n’y est pas le moteur de l’écriture : « … l’écriture, c’est-à-dire du seul truc qui m’évite, pour l’instant, de me disloquer et, tant que cela dure, de me tuer ».

Lorsqu’on arrive dans la dernière section du livre, et qu’il ne reste à lire qu’une cinquantaine de pages, on regrette que l’ouvrage ne contienne pas deux cents pages de plus. Au sujet de Proust, elle lâche cet aveu : « il se trouve des pages chez Proust qu’on aimerait survoler en hélicoptère ». Je n’en vois aucune chez Sylveline qui puisse susciter un tel sentiment. Ses propos, au fond et à la forme parfaitement adaptés l’une à l’autre, enchantent. Tout y pétille d’intelligence vive et de fine sensibilité. La narratrice est attachante à souhait, très humainement savante. 

Puis, il ne reste que dix pages. On continue à lire et on rit encore. On lit, et voici qu’on est bientôt proche de verser une larme.

« C’est quoi pour toi, la mort, Nattiez ? »

Nos deux amis parlent du peu de temps qui reste. Jean-Jacques voit bien que sa jeune amie est émue : « Je sais que tu t’inquiètes, et cependant, ça va aller, ça va aller. »

La fin est proche. Il veut néanmoins poursuivre ses travaux. C’est une course contre la montre. Il a encore des choses à écrire. Son Opus Magnum. Le grand œuvre de la fin. Il veut se rendre jusqu’au point final. Et après ?

Et après, que fera donc cet homme qui a toujours travaillé et dont les vacances idéales consistaient, selon son propre aveu, à lire des ouvrages de musicologie sur la plage ?

Que fera-t-il, lui qui jamais ne s’est tourné les pouces ?

Il lira des ouvrages de musicologie ?

Oui, voilà. C’est ce qu’il fera. Il le dit.

Et Sylveline alors de piquer une colère. Elle n’admet pas que son vieil ami puisse arrêter de travailler.  « Mais tu vas crever !, tu vas crever !, si tu arrêtes d’écrire !, ah !, Monsieur se reposera !, Débile, va !, Te reposer ? Toi ??? »

Furieuse, au comble de la tristesse, Sylveline claque la porte et s’en va.

Une semaine plus tard. Réconciliation. Jean-Jacques s’est ravisé. Il donne raison à son amie :

« Et puis, j’ai encore envie de faire des trucs, tu sais. En moi, je ne suis encore qu’un gamin. »

Voilà, ce gamin, c’est l’enfant à qui Sylveline dédie son livre. Ce livre qui raconte une très belle histoire d’amitié : « Il me plaisait d’emblée […] je lui plaisais d’emblée. »

Monique Juteau, Jean-Pierre Gaudreau : Comme dictées en oiseaux détachés : Portraits poétiques : Éditions Hamac, Montréal, 2024, 68 pages

Portraits poétiques. Le sous-titre de ce magnifique petit livre est fort bien trouvé. En effet, les onze portraits qu’il renferme empruntent à la poésie non seulement la musicalité du vers, mais également la rêverie et l’évocation propres à la pensée poétique. Le portrait est une image. Ici, l’image est double : l’illustration la donne à voir et les mots également, quoique mentalement. Il y a échange, complémentarité. Le dessin et le poème vont de pair.

Tout cela se lit et se regarde dans le temps de le dire, mais ce temps, qui résistera à en prolonger les délices ? La quatrième de couverture ne ment pas lorsqu’elle annonce qu’on laissera ce livre « sur le coin de la table pour le plaisir de revoir et de relire ». Ce faisant, que découvrira-t-on ?

Les illustrations de Jean-Pierre Gaudreau sont toutes simples. Je songe à son petit dessin d’un chien. Quelques lignes suffisent à cet artiste. On dirait un dessin d’enfant. Or, il faut du savoir-faire pour obtenir le résultat auquel parvient Gaudreau. En effet, des zones qu’on dirait pareilles à des ombres ajoutent quelque profondeur à la page. Celle-ci, par sa composition, par la répartition des éléments qui la composent, est non seulement agréable à regarder, mais elle a surtout le mérite de mettre en valeur la parole poétique de l’autrice. Ses poèmes voient leurs quelques strophes encadrées de manière variée au fil des pages. Les rectangles où elles figurent sont judicieusement travaillés, avec pondération, de manière à ce qu’images physiques et images mentales s’épousent dans une atmosphère de douce rêverie.

Ces portraits ont une dimension qui, en effet, n’est pas sans rappeler l’imaginaire dont les rêves sont porteurs. Les zones ombragées des dessins font écho au brouillage des mémoires qui s’effilochent. La plupart des portraits de ce livre nous entraînent dans le passé. « L’inconnue du traversier » ouvre le bal. Elle se trouve « [s]ur le pont avant / passés les remous noirs de l’âge ». Dans le même poème, « [l]’air salin enveloppe la femme seule / dans un vieux châle de questionnements / sur les aléas de la vieillesse ». Le deuxième portrait s’intitule « L’homme aux casquettes ». De toute évidence, il s’agit à nouveau d’un vieillard : « Vous entrez et sortez du passé / ramassez un bout d’enfance / revenez dans votre assiette / entre deux hésitations de la bouche ». Mine de rien, le portrait ici, sans jamais peser lourdement, ni dans les mots ni dans le dessin, fait voir la triste réalité de ce que d’aucuns appellent le naufrage de la vieillesse. Une autre victime du grand âge se voit dépeinte un peu plus loin dans le livre. Voici une femme égarée. Avec finesse et doigté, en très peu de mots, Monique Juteau nous montre une femme chez qui « les mots s’envolent / en pensées décousues ». Elle établit subtilement un lien entre ces pensées décousues et les vêtements que, sa vie durant, la femme égarée aimait repasser, plier et… raccommoder. Dans cette galerie de portraits, la poète nous propose même un autoportrait. C’est en voyageuse qu’elle se représente. Le Darjeeling Express et le Shatabdi Express sifflent dans sa mémoire. Elle écrit : « Quand je vais / à mi-cuisse du temps / les voyages s’effritent / en un éboulis de lumière ».

Les grands enfants que nous sommes, même dans un âge avancé, liront ce livre un peu comme s’ils se trouvaient confortablement perchés sur les genoux de leur mère. Ils se laisseront bercer par sa voix, tandis que les mots les transporteront dans cette espèce de brouillard lumineux où dansent nos plus aimables rêveries.

Publié le 9 juillet, 2024 dans Nuit blanche Numéro 175