Hélène Harbec : J’aurai cent ans : Poésie : Éditions du Noroît : 2025 : 120 pages

Il est rare qu’après une dédicace ou quelques épigraphes un ouvrage de poésie s’ouvre sur des propos tenus par un médecin. Ici, les propos ont trait au cœur, au « remarquable travail mené par cette pompe au ‘‘poum-ta’’ caractéristique, dont la discrétion et la régularité sont les gages de son engagement à long terme. » Le docteur Alain Vadeboncœur précise que le « cœur assure son activité fondamentale durant parfois tout un siècle ». D’où le titre du recueil. Un titre dont la douce ironie n’a rien d’enjoué. Nous l’apprendrons assez vite, la poète a de graves ennuis de santé. Son vieux cœur est fatigué.

Elle qui voit venir la fin commence son recueil en évoquant sa toute première rencontre avec la mort. Elle est âgée de deux ou trois ans, peut-être quatre. Elle est très jeune puisque sa mère la lave dans l’évier de la cuisine.

Ce poème liminaire est extrêmement fin ; comme tous les autres du recueil, il dit beaucoup, il en dit gros en très peu de mots, sans grandes phrases : « conversation / sur la mort / autour de la table // quelqu’un / de la famille / éloignée. »

L’enfant demande si elle aussi va mourir. On lui répond : « Oui, mais / pas avant / longtemps ».

Longtemps.

J’aurai cent ans. Le deuxième poème élargit la portée du titre : « me voici / sur le seuil / du vieillissement // j’aurai cent ans / morte ou vivante ». Dès la page suivante, nous entrons dans le vif du sujet : « le cœur s’affole // à croire / qu’il se décrochera // j’entends / son tambour / sa rébellion ». Le ‘‘poum-ta’’ du médecin Vadeboncœur ne bat plus la mesure avec régularité. Le mot infarctus est prononcé.

Le schéma narratif de ce recueil est simple. La chronique de cette mort annoncée s’amorce dès l’ouverture, alors que très tôt avec ce cœur malade apparaît l’élément déclencheur. Déclencheur de quoi ?

On connaît l’inéluctable fin, on sait en quoi consistera celle du récit de chacun et de chacune d’entre nous, mais ce qu’auront déclenché chez Hélène Harbec les « grands coups de sabots / dans la poitrine », ce sont des pensées, des gestes, pour tout dire des poèmes marqués par une extrême délicatesse, une grande ouverture d’esprit et de cœur. La maladie l’aura conduite à adopter une posture qu’on pourrait dire empreinte de sagesse. On songe à Montaigne, au chapitre de ses essais intitulé « Que philosopher, c’est apprendre à mourir ». Oui, tout comme Cicéron, Montaigne dit ici quelque chose de beau et de grave. Seulement, dans le cas du livre d’Hélène Harbec, il me semble qu’il vaudrait mieux dire que philosopher, voire poétiser, c’est plutôt apprendre à mieux vivre.

Des poèmes empreints d’amour, de reconnaissance, d’ouverture à la vie, célébrant le vivant, voilà ce qu’auront déclenché ces coups de sabots dans sa poitrine. Forcée à ralentir, la poète, souvent grabataire, observe le monde autour d’elle, voit les « gerbes de graminées / [qui] se balancent au vent / à la rambarde du balcon ». Ce sont des choses toutes simples, comme en donne à voir « le soleil / chatoyant / sur les armoires / muettes », qui lui font ultimement apprécier la vie. Et le soleil « se faufile / touche la main / chaque fois qu’elle porte / la tasse à ma bouche. » Tant de choses à voir, et qui apaisent dans la maison silencieuse que, par moments, la poète quitte afin d’aller contempler le monde dans ce qu’il a de plus beau.

Sans empressement
je pars retrouver
les arbres, les oiseaux
le fleuve et le ciel
qui n’ont rien
à redire

et font de moi
une vivante

Il n’y a rien de pathétique dans les poèmes de J’aurai cent ans. Rien de larmoyant. Les violons de l’automne ne geignent pas, ne font entendre aucune plainte. Bien sûr, la poète sait qu’il y a lieu de pleurer. Elle le confesse : « il y a matière / à pleurer / jusqu’à / la fin des jours », tandis que dans un autre poème elle réalise que « pleurer / c’est / originel ». Mais si pleurer fait partie de notre vie de la naissance à la mort, c’est aussi parce que c’est une forme d’expression. Il y a un langage des larmes : « Des choses / qu’on ne peut dire // non pas pour les cacher // le silence / leur va mieux // ou les larmes ».  

La femme qui se sait condamnée se surprend à supplier : « s’il vous plaît / pas tout de suite // laissez-moi / vivre / encore ». Ces paroles qui s’échappent d’elles la portent à s’interroger : « mais / à qui s’adresse / cette requête // qui l’exaucera ? » Elle en vient bientôt à adopter la posture du recueillement, un peu celle de la prière, « mains jointes / autour de la flamme » ; mais, bien qu’elle poursuive son chemin telle « une communiante », la spiritualité chez elle se développe « sans religion / sans Dieu ». Il s’agit en fait d’un « enchantement » qui « ne se décrit pas ».

Éblouie par la neige, elle médite : « quelle aurore / […] me soulèvera / de ferveur / pour les petits riens ». De toutes petites choses, des souvenirs comme celui qui lui revient ici en mémoire : un « faisceau de lumière / à la cave de l’enfance / […] rayon hypnotisant / d’où allait surgir / un tourbillon de poussière / remplie de présence ».

Elle aperçoit ici et là des splendeurs. Une « roche trouée / de l’île Miscou / devient un trésor ».  Lors d’une promenade, elle s’arrête devant une fleur sauvage se tenant à l’écart de ses sœurs regroupées en myriades ; devant l’unicité de cette égarée, elle s’interroge : « que lui vaut d’exister / d’être vivante ». Les plus humbles manifestations de la vie la réjouissent.

Soleil rouge
de fin de journée
sur les façades

une apparition
un ravissement

comment dire
plus loin
la beauté

j’honore
la joie
qui me vient

La femme qui aura cent ans oscille entre espoir et désespoir, elle chancelle ; mais c’est avec une certaine légèreté qu’elle se maintient dans le vivant, qu’elle ne sombre pas dans le désespoir. 

Qu’est-ce qui me garde
d’écrire des mots
de désespoir ?

Qu’est-ce qui m’engage
à tenir
un flambeau ?

Il est peut-être exagéré d’accorder trop d’importance à ce qu’un rêve révèle. Dans un très beau poème, d’aimables revenants accourent auprès d’elle. Leur présence la soutient, il s’agit de celle de ses parents bienveillants lui apportant le réconfort d’une parole d’encouragement. Ils surviennent alors qu’elle s’enfonce dans l’océan infini. Ils se portent à son secours, marchant « sur l’eau / à grandes enjambées ». « Va, disent-ils / en passant / dans le rêve // continue / ne t’inquiète pas ».

Bien que la mort soit pour elle devenue un « horizon [qu’elle] ne quitte pas des yeux », elle se résout à accepter avec grâce sa venue imminente. Elle consent, ne résiste pas.

Les pivoines ébouriffées
dans leur soie
embaument l’air

tranquillement
la fatigue devient douce
participe à l’abandon

La fatigue a beau confiner la malade dans un lit trop étroit, il lui arrive de se lever et de se laisser emporter par la danse.  

Corps souple

il me semble
n’avoir
jamais 
si bien dansé

si librement

pieds nus 
j’exulte
de danser 

le miroir
jubile

Dans ce très beau poème, le corps de l’écrivaine retrouve sa souplesse d’antan. Et son esprit est tout aussi dansant. Alors que dans un poème précédent elle exprimait le désir « d’être allongée / sans points de pressions // suspendue / au-dessus / du vent », elle s’abandonne ici à la joie et, comme partout ailleurs dans son recueil, elle se laisse poétiquement porter par la toute légère brise de l’inspiration. Plus que jamais peut-être ne laisse-t-elle ses mots danser avec autant de liberté sur la page. Les mots sont suspendus « sans points de pression », ils semblent flotter, dénudés dans le miroir de la page pour le plus grand bonheur des lecteurs et lectrices.

Abattement et regain de vie alternent. La femme sait que pour elle le glas inévitablement se fera entendre. « Ça viendra », écrit-elle dans un poème.  Et plus loin, elle reprend les mêmes mots : « viendra / ce qui / viendra ».

À la toute fin, évoquant ses tout derniers moments, elle songe à « l’enfant de jadis », cette fillette qu’on lavait dans l’évier de cuisine : « l’enfant de jadis / se rappelle / qu’elle ne sera / pas seule / dans la mort // son cœur s’apaise ».

Elle ne sera pas seule dans la mort.

Il me plaît de penser que du rêve à la vie dans l’au-delà telle qu’il nous arrive de l’imaginer, même « sans religion [et] sans Dieu », des parents capables de marcher sur l’eau peuvent être en mesure d’ouvrir les bras afin d’accueillir celle qui aura alors cent ans.

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

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