
Il est rare qu’après une dédicace ou quelques épigraphes un ouvrage de poésie s’ouvre sur des propos tenus par un médecin. Ici, les propos ont trait au cœur, au « remarquable travail mené par cette pompe au ‘‘poum-ta’’ caractéristique, dont la discrétion et la régularité sont les gages de son engagement à long terme. » Le docteur Alain Vadeboncœur précise que le « cœur assure son activité fondamentale durant parfois tout un siècle ». D’où le titre du recueil. Un titre dont la douce ironie n’a rien d’enjoué. Nous l’apprendrons assez vite, la poète a de graves ennuis de santé. Son vieux cœur est fatigué.
Elle qui voit venir la fin commence son recueil en évoquant sa toute première rencontre avec la mort. Elle est âgée de deux ou trois ans, peut-être quatre. Elle est très jeune puisque sa mère la lave dans l’évier de la cuisine.
Ce poème liminaire est extrêmement fin ; comme tous les autres du recueil, il dit beaucoup, il en dit gros en très peu de mots, sans grandes phrases : « conversation / sur la mort / autour de la table // quelqu’un / de la famille / éloignée. »
L’enfant demande si elle aussi va mourir. On lui répond : « Oui, mais / pas avant / longtemps ».
Longtemps.
J’aurai cent ans. Le deuxième poème élargit la portée du titre : « me voici / sur le seuil / du vieillissement // j’aurai cent ans / morte ou vivante ». Dès la page suivante, nous entrons dans le vif du sujet : « le cœur s’affole // à croire / qu’il se décrochera // j’entends / son tambour / sa rébellion ». Le ‘‘poum-ta’’ du médecin Vadeboncœur ne bat plus la mesure avec régularité. Le mot infarctus est prononcé.
Le schéma narratif de ce recueil est simple. La chronique de cette mort annoncée s’amorce dès l’ouverture, alors que très tôt avec ce cœur malade apparaît l’élément déclencheur. Déclencheur de quoi ?
On connaît l’inéluctable fin, on sait en quoi consistera celle du récit de chacun et de chacune d’entre nous, mais ce qu’auront déclenché chez Hélène Harbec les « grands coups de sabots / dans la poitrine », ce sont des pensées, des gestes, pour tout dire des poèmes marqués par une extrême délicatesse, une grande ouverture d’esprit et de cœur. La maladie l’aura conduite à adopter une posture qu’on pourrait dire empreinte de sagesse. On songe à Montaigne, au chapitre de ses essais intitulé « Que philosopher, c’est apprendre à mourir ». Oui, tout comme Cicéron, Montaigne dit ici quelque chose de beau et de grave. Seulement, dans le cas du livre d’Hélène Harbec, il me semble qu’il vaudrait mieux dire que philosopher, voire poétiser, c’est plutôt apprendre à mieux vivre.
Des poèmes empreints d’amour, de reconnaissance, d’ouverture à la vie, célébrant le vivant, voilà ce qu’auront déclenché ces coups de sabots dans sa poitrine. Forcée à ralentir, la poète, souvent grabataire, observe le monde autour d’elle, voit les « gerbes de graminées / [qui] se balancent au vent / à la rambarde du balcon ». Ce sont des choses toutes simples, comme en donne à voir « le soleil / chatoyant / sur les armoires / muettes », qui lui font ultimement apprécier la vie. Et le soleil « se faufile / touche la main / chaque fois qu’elle porte / la tasse à ma bouche. » Tant de choses à voir, et qui apaisent dans la maison silencieuse que, par moments, la poète quitte afin d’aller contempler le monde dans ce qu’il a de plus beau.
Sans empressement
je pars retrouver
les arbres, les oiseaux
le fleuve et le ciel
qui n’ont rien
à redire
et font de moi
une vivante
Il n’y a rien de pathétique dans les poèmes de J’aurai cent ans. Rien de larmoyant. Les violons de l’automne ne geignent pas, ne font entendre aucune plainte. Bien sûr, la poète sait qu’il y a lieu de pleurer. Elle le confesse : « il y a matière / à pleurer / jusqu’à / la fin des jours », tandis que dans un autre poème elle réalise que « pleurer / c’est / originel ». Mais si pleurer fait partie de notre vie de la naissance à la mort, c’est aussi parce que c’est une forme d’expression. Il y a un langage des larmes : « Des choses / qu’on ne peut dire // non pas pour les cacher // le silence / leur va mieux // ou les larmes ».
La femme qui se sait condamnée se surprend à supplier : « s’il vous plaît / pas tout de suite // laissez-moi / vivre / encore ». Ces paroles qui s’échappent d’elles la portent à s’interroger : « mais / à qui s’adresse / cette requête // qui l’exaucera ? » Elle en vient bientôt à adopter la posture du recueillement, un peu celle de la prière, « mains jointes / autour de la flamme » ; mais, bien qu’elle poursuive son chemin telle « une communiante », la spiritualité chez elle se développe « sans religion / sans Dieu ». Il s’agit en fait d’un « enchantement » qui « ne se décrit pas ».
Éblouie par la neige, elle médite : « quelle aurore / […] me soulèvera / de ferveur / pour les petits riens ». De toutes petites choses, des souvenirs comme celui qui lui revient ici en mémoire : un « faisceau de lumière / à la cave de l’enfance / […] rayon hypnotisant / d’où allait surgir / un tourbillon de poussière / remplie de présence ».
Elle aperçoit ici et là des splendeurs. Une « roche trouée / de l’île Miscou / devient un trésor ». Lors d’une promenade, elle s’arrête devant une fleur sauvage se tenant à l’écart de ses sœurs regroupées en myriades ; devant l’unicité de cette égarée, elle s’interroge : « que lui vaut d’exister / d’être vivante ». Les plus humbles manifestations de la vie la réjouissent.
Soleil rouge
de fin de journée
sur les façades
une apparition
un ravissement
comment dire
plus loin
la beauté
j’honore
la joie
qui me vient
La femme qui aura cent ans oscille entre espoir et désespoir, elle chancelle ; mais c’est avec une certaine légèreté qu’elle se maintient dans le vivant, qu’elle ne sombre pas dans le désespoir.
Qu’est-ce qui me garde
d’écrire des mots
de désespoir ?
Qu’est-ce qui m’engage
à tenir
un flambeau ?
Il est peut-être exagéré d’accorder trop d’importance à ce qu’un rêve révèle. Dans un très beau poème, d’aimables revenants accourent auprès d’elle. Leur présence la soutient, il s’agit de celle de ses parents bienveillants lui apportant le réconfort d’une parole d’encouragement. Ils surviennent alors qu’elle s’enfonce dans l’océan infini. Ils se portent à son secours, marchant « sur l’eau / à grandes enjambées ». « Va, disent-ils / en passant / dans le rêve // continue / ne t’inquiète pas ».
Bien que la mort soit pour elle devenue un « horizon [qu’elle] ne quitte pas des yeux », elle se résout à accepter avec grâce sa venue imminente. Elle consent, ne résiste pas.
Les pivoines ébouriffées
dans leur soie
embaument l’air
tranquillement
la fatigue devient douce
participe à l’abandon
La fatigue a beau confiner la malade dans un lit trop étroit, il lui arrive de se lever et de se laisser emporter par la danse.
Corps souple
il me semble
n’avoir
jamais
si bien dansé
si librement
pieds nus
j’exulte
de danser
le miroir
jubile
Dans ce très beau poème, le corps de l’écrivaine retrouve sa souplesse d’antan. Et son esprit est tout aussi dansant. Alors que dans un poème précédent elle exprimait le désir « d’être allongée / sans points de pressions // suspendue / au-dessus / du vent », elle s’abandonne ici à la joie et, comme partout ailleurs dans son recueil, elle se laisse poétiquement porter par la toute légère brise de l’inspiration. Plus que jamais peut-être ne laisse-t-elle ses mots danser avec autant de liberté sur la page. Les mots sont suspendus « sans points de pression », ils semblent flotter, dénudés dans le miroir de la page pour le plus grand bonheur des lecteurs et lectrices.
Abattement et regain de vie alternent. La femme sait que pour elle le glas inévitablement se fera entendre. « Ça viendra », écrit-elle dans un poème. Et plus loin, elle reprend les mêmes mots : « viendra / ce qui / viendra ».
À la toute fin, évoquant ses tout derniers moments, elle songe à « l’enfant de jadis », cette fillette qu’on lavait dans l’évier de cuisine : « l’enfant de jadis / se rappelle / qu’elle ne sera / pas seule / dans la mort // son cœur s’apaise ».
Elle ne sera pas seule dans la mort.
Il me plaît de penser que du rêve à la vie dans l’au-delà telle qu’il nous arrive de l’imaginer, même « sans religion [et] sans Dieu », des parents capables de marcher sur l’eau peuvent être en mesure d’ouvrir les bras afin d’accueillir celle qui aura alors cent ans.

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