Vicki Laforce : Murmurer le nom des choses : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2024 : 82 pages

Comme bien d’autres recueils, ce livre de poésie s’ouvre sur des exergues. Leur fonction évidemment étant d’éclairer la piste, d’annoncer une thématique, de sonner l’hallali en indiquant ce qui fera l’objet d’une quête. Ces citations sont ici au nombre de deux. La première est empruntée à Henri Michaux. Elle se lit comme suit : « Qui a rejeté son démon nous importune avec ses anges. » La seconde est signée Emily Dickinson : J’habite le Possible / maison plus belle que la Prose / aux croisées plus nombreuses / aux portes plus hautes ».

Retenons les anges et le démon de Michaux. Des vers de Dickinson retenons l’idée d’une maison associée au Possible. Avec une majuscule, le mot « Possible » se hisse au-dessus de l’impossible et semble apte à le réaliser, bref à faire advenir le désir, à réaliser l’utopie.

Avec ces citations, nous voici d’emblée projetés dans un univers transcendant la réalité brute et immédiate. Les anges et le démon n’appartiennent pas au monde visible, à la concrétude de l’existence telle que nous la menons entre les quatre murs étroits de nos maisons. La prose a beau être rehaussée également par une majuscule, c’est là peut-être un moyen destiné à souligner sa métaphorisation, de sorte que le mot prose ici en vient à exprimer non point une forme de langage, mais bien plutôt ce qui est de l’ordre du prosaïque, de la trivialité. Cette « maison plus belle que la Prose » ne saurait être faite de briques et de mortier, de poutres et de chevrons.

Dès l’ouverture du recueil, Vicki Laforce nous fait pénétrer dans la maison du poème, le poème chez elle, comme chez tant d’autres poètes, étant doté de facultés qui lui sont propres, liées à son autonomie, comme si en cédant l’initiative aux mots, un phénomène d’ordre métaphysique pouvait advenir grâce à son « action restreinte » (Mallarmé).  

Jean Yves Métellus signe la préface du recueil. Il y fait part d’un « procédé » de lecture. Il ne suggère pas de faire fi du titre du recueil, mais il propose d’y « pénétrer nu, dépouillé de toute certitude, afin d’entrer en symbiose avec le corps textuel. » Ce n’est qu’après avoir baigné dans les eaux du poème que « se révélera le titre dans sa plénitude. »

En regard des exergues, déjà le titre du recueil suggère une position d’où sont envisagées les « choses » du monde, lesquelles choses seront abordées dans le presque silence du murmure, peut-être le murmure du poème. Il est vrai que même si la poète à l’occasion fait référence à ses cris, ses poèmes n’ont rien de tonitruant ; ils sont plutôt brefs, déposés au sein de la blancheur, parfois composés de vers isolés les uns des autres, de telle sorte qu’entre ceux-ci les liens semblent absents, et devant alors être esquissés par le lecteur et la lectrice à qui cette tâche incombe, si tant est qu’ils désirent se plier à cette collaboration où les forces de l’imagination forcément sont requises.

Ces poèmes juxtaposent les uns à la suite des autres des vers, des distiques, rarement des tercets. Ces vers s’épanouissent de manière à proposer des significations variables, au gré de la lecture de qui remplit, si l’on peut dire, les blancs, comble les ellipses, en tâchant de lire entre les lignes. L’écriture ici se conforme à une esthétique favorisant une forme de poésie ouverte faite d’effluves de sens et de suggestions. C’est là un dispositif dont le lecteur use à sa guise. Valéry le rappelait :    « … il n’y a pas de vrai sens d’un texte. Pas d’autorité de l’auteur. Quoi qu’il ait voulu dire, il a écrit ce qu’il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise et selon ses moyens: il n’est pas sûr que le constructeur en use mieux qu’un autre. »

Je veux moins me « servir » des poèmes de Vicki Laforce que tenter de les décrire, de cerner leur propos et leur manière. Je viens d’indiquer, ce me semble, quelques-unes de leurs particularités. Leur brièveté et la présence d’ellipses contribuant à leur polysémie. Prenons le poème liminaire du recueil.

guide-moi vers l’inexorable descente
la neige des anges

c’est elle qui brûle

Outre l’antithèse (froid de la neige : chaleur de la brûlure), on remarque la présence d’un interlocuteur (son identité pour l’instant nous est inconnue), des anges apparaissent également dans ce court poème. À première vue, lors d’une première lecture, tout paraît plutôt mystérieux. Le sens des paroles nous échappe. Il faudra s’aventurer plus avant dans la lecture pour devenir alors conscient des liens unissant ces vers entre eux et surtout au reste du recueil. Le verbe « guider » aura partie liée à une quête, à un cheminement. La « descente » elle aussi participera de ce mouvement. La neige tombe du ciel, ainsi que les anges. Sa chute fait éprouver de la douleur. Mais au départ, au moment de notre premier contact avec ce poème, les mots ne sont pas encore chargés de tout le poids que leur conférera rétrospectivement le reste de l’ouvrage. Car, oui, en effet, nous retrouverons le ciel, la chute des anges et la souffrance qu’engendre le feu. Un personnage aussi occupera la scène. Il est bon de mentionner que le recueil est dédié « Aux amoureux qui rêvent de regarder le soleil en face. » Nous découvrons à travers le récit fragmenté de cet ouvrage une histoire d’amour. On pourra croire que celui à qui s’adresse le poème initial est un compagnon de vie, un être humain. On pourra aussi penser, ne serait-ce que par moments, que ce compagnon est d’une nature moins humaine que surnaturelle. Cet autre, la poète en viendra à lui adresser la parole en ces termes : « toi, cet angelot // désaxé ». Il s’agirait alors d’un ange sorti de son axe (ange déchu de « l’inexorable descente) ou d’un amoureux en proie à quelque folie.  

les ailes se font plus étroites
à la merci des étoiles

mon pays est sans frontière
rois et siècles s’y confondent

la folie est un textile sans architecture

sans poutre, la maison
devient absolue

Ce poème donne un bon exemple de l’écriture elliptique à laquelle je faisais mention. Je le cite en raison des ailes devenues plus étroites, sans doute celles des anges qui à plusieurs reprises se manifestent dans le recueil. Surtout, on le voit, ce poème en est un d’ouverture, il manifeste une attitude d’affranchissement, d’élargissement de l’être (son pays est désormais sans frontière), la maison y « devient absolue ». Plus loin, au début d’un poème qui rappelle « la descente inexorable » (« mon corps tombe), nous lisons que « le ciel s’est ouvert pour nous ». Ce nous englobe-t-il l’angelot désaxé et le « je » du poème ou renvoie-t-il à une plus grande fratrie ? Seule certitude, une histoire d’amour aura été racontée.

je te ferai de mes mots
voiliers, drakkars

j’y serai libre et altière

pays des morts, alphabet
des romantiques chues

serai l’échappée des galères
ramant jusqu’à toi

Parallèlement à cette histoire d’amour, une autre se joue toute aussi essentielle. Elle est relative à une chasse spirituelle (Rimbaud), à une quête mystique ou post-mystique, quête au moyen de laquelle est entrepris un dégagement, un atterrissage, un retour à « la réalité rugueuse à étreindre » (Rimbaud). La poète aura souffert. Un poème le dit grâce à des images fortes.

le bâillement de la guillotine
sur ma nuque

je suis laissée seule
vérité sèche

dans un panier de têtes 

La poète aura entrepris de se ressaisir, de s’affranchir (« libre et altière »), de se défaire, peut-on croire, des chaînes du ciel. C’est là une interprétation sans doute contestable. Néanmoins, après une « croix tombée » et « des lieux qu’il vaut mieux fuir » ; après avoir « failli / ne plus parler au vent / murmurer le nom des choses », la poète qui « au pays de l’enfance / [aimait] croire », la poète maintenant « brûlée vive » évoque « une maison dans l’éternel ». Très clairement, elle manifeste l’intention d’habiter désormais « un nid / près du sol ». Pour humble que puisse être un tel nid, correspond-il à ce que la poète dans un poème suivant appellera « une cabane d’or / pour le royaume » ? Ce sera en tout cas sa « nouvelle demeure » et contrairement à celle des anges, cette demeure sera faite de « flammes et de sang ».

Le dernier poème témoigne d’une traversée, d’un accomplissement. La « descente inexorable » a bel et bien eu lieu. Les anges ont quitté le ciel. Les voici parvenus sur le sol. À tout le moins, c’est là que réside désormais la poète.

l’éternité s’allonge, se parfume de fruits
portant la saveur d’un exi

qui a pris fin, pris terre
presqu’île

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

5 réflexions sur « Vicki Laforce : Murmurer le nom des choses : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2024 : 82 pages »

  1. Cher Daniel,

    C’est grâce aux clés décrites entre autres dans les 3 premiers paragraphes de ton étude que je réussis à extraire un peu de la beauté contenue dans cette poésie niveau 3!
    Merci cher guide et traducteur.
    Laurent

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