
Comme bien d’autres recueils, ce livre de poésie s’ouvre sur des exergues. Leur fonction évidemment étant d’éclairer la piste, d’annoncer une thématique, de sonner l’hallali en indiquant ce qui fera l’objet d’une quête. Ces citations sont ici au nombre de deux. La première est empruntée à Henri Michaux. Elle se lit comme suit : « Qui a rejeté son démon nous importune avec ses anges. » La seconde est signée Emily Dickinson : J’habite le Possible / maison plus belle que la Prose / aux croisées plus nombreuses / aux portes plus hautes ».
Retenons les anges et le démon de Michaux. Des vers de Dickinson retenons l’idée d’une maison associée au Possible. Avec une majuscule, le mot « Possible » se hisse au-dessus de l’impossible et semble apte à le réaliser, bref à faire advenir le désir, à réaliser l’utopie.
Avec ces citations, nous voici d’emblée projetés dans un univers transcendant la réalité brute et immédiate. Les anges et le démon n’appartiennent pas au monde visible, à la concrétude de l’existence telle que nous la menons entre les quatre murs étroits de nos maisons. La prose a beau être rehaussée également par une majuscule, c’est là peut-être un moyen destiné à souligner sa métaphorisation, de sorte que le mot prose ici en vient à exprimer non point une forme de langage, mais bien plutôt ce qui est de l’ordre du prosaïque, de la trivialité. Cette « maison plus belle que la Prose » ne saurait être faite de briques et de mortier, de poutres et de chevrons.
Dès l’ouverture du recueil, Vicki Laforce nous fait pénétrer dans la maison du poème, le poème chez elle, comme chez tant d’autres poètes, étant doté de facultés qui lui sont propres, liées à son autonomie, comme si en cédant l’initiative aux mots, un phénomène d’ordre métaphysique pouvait advenir grâce à son « action restreinte » (Mallarmé).
Jean Yves Métellus signe la préface du recueil. Il y fait part d’un « procédé » de lecture. Il ne suggère pas de faire fi du titre du recueil, mais il propose d’y « pénétrer nu, dépouillé de toute certitude, afin d’entrer en symbiose avec le corps textuel. » Ce n’est qu’après avoir baigné dans les eaux du poème que « se révélera le titre dans sa plénitude. »
En regard des exergues, déjà le titre du recueil suggère une position d’où sont envisagées les « choses » du monde, lesquelles choses seront abordées dans le presque silence du murmure, peut-être le murmure du poème. Il est vrai que même si la poète à l’occasion fait référence à ses cris, ses poèmes n’ont rien de tonitruant ; ils sont plutôt brefs, déposés au sein de la blancheur, parfois composés de vers isolés les uns des autres, de telle sorte qu’entre ceux-ci les liens semblent absents, et devant alors être esquissés par le lecteur et la lectrice à qui cette tâche incombe, si tant est qu’ils désirent se plier à cette collaboration où les forces de l’imagination forcément sont requises.
Ces poèmes juxtaposent les uns à la suite des autres des vers, des distiques, rarement des tercets. Ces vers s’épanouissent de manière à proposer des significations variables, au gré de la lecture de qui remplit, si l’on peut dire, les blancs, comble les ellipses, en tâchant de lire entre les lignes. L’écriture ici se conforme à une esthétique favorisant une forme de poésie ouverte faite d’effluves de sens et de suggestions. C’est là un dispositif dont le lecteur use à sa guise. Valéry le rappelait : « … il n’y a pas de vrai sens d’un texte. Pas d’autorité de l’auteur. Quoi qu’il ait voulu dire, il a écrit ce qu’il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise et selon ses moyens: il n’est pas sûr que le constructeur en use mieux qu’un autre. »
Je veux moins me « servir » des poèmes de Vicki Laforce que tenter de les décrire, de cerner leur propos et leur manière. Je viens d’indiquer, ce me semble, quelques-unes de leurs particularités. Leur brièveté et la présence d’ellipses contribuant à leur polysémie. Prenons le poème liminaire du recueil.
guide-moi vers l’inexorable descente
la neige des anges
c’est elle qui brûle
Outre l’antithèse (froid de la neige : chaleur de la brûlure), on remarque la présence d’un interlocuteur (son identité pour l’instant nous est inconnue), des anges apparaissent également dans ce court poème. À première vue, lors d’une première lecture, tout paraît plutôt mystérieux. Le sens des paroles nous échappe. Il faudra s’aventurer plus avant dans la lecture pour devenir alors conscient des liens unissant ces vers entre eux et surtout au reste du recueil. Le verbe « guider » aura partie liée à une quête, à un cheminement. La « descente » elle aussi participera de ce mouvement. La neige tombe du ciel, ainsi que les anges. Sa chute fait éprouver de la douleur. Mais au départ, au moment de notre premier contact avec ce poème, les mots ne sont pas encore chargés de tout le poids que leur conférera rétrospectivement le reste de l’ouvrage. Car, oui, en effet, nous retrouverons le ciel, la chute des anges et la souffrance qu’engendre le feu. Un personnage aussi occupera la scène. Il est bon de mentionner que le recueil est dédié « Aux amoureux qui rêvent de regarder le soleil en face. » Nous découvrons à travers le récit fragmenté de cet ouvrage une histoire d’amour. On pourra croire que celui à qui s’adresse le poème initial est un compagnon de vie, un être humain. On pourra aussi penser, ne serait-ce que par moments, que ce compagnon est d’une nature moins humaine que surnaturelle. Cet autre, la poète en viendra à lui adresser la parole en ces termes : « toi, cet angelot // désaxé ». Il s’agirait alors d’un ange sorti de son axe (ange déchu de « l’inexorable descente) ou d’un amoureux en proie à quelque folie.
les ailes se font plus étroites
à la merci des étoiles
mon pays est sans frontière
rois et siècles s’y confondent
la folie est un textile sans architecture
sans poutre, la maison
devient absolue
Ce poème donne un bon exemple de l’écriture elliptique à laquelle je faisais mention. Je le cite en raison des ailes devenues plus étroites, sans doute celles des anges qui à plusieurs reprises se manifestent dans le recueil. Surtout, on le voit, ce poème en est un d’ouverture, il manifeste une attitude d’affranchissement, d’élargissement de l’être (son pays est désormais sans frontière), la maison y « devient absolue ». Plus loin, au début d’un poème qui rappelle « la descente inexorable » (« mon corps tombe), nous lisons que « le ciel s’est ouvert pour nous ». Ce nous englobe-t-il l’angelot désaxé et le « je » du poème ou renvoie-t-il à une plus grande fratrie ? Seule certitude, une histoire d’amour aura été racontée.
je te ferai de mes mots
voiliers, drakkars
j’y serai libre et altière
pays des morts, alphabet
des romantiques chues
serai l’échappée des galères
ramant jusqu’à toi
Parallèlement à cette histoire d’amour, une autre se joue toute aussi essentielle. Elle est relative à une chasse spirituelle (Rimbaud), à une quête mystique ou post-mystique, quête au moyen de laquelle est entrepris un dégagement, un atterrissage, un retour à « la réalité rugueuse à étreindre » (Rimbaud). La poète aura souffert. Un poème le dit grâce à des images fortes.
le bâillement de la guillotine
sur ma nuque
je suis laissée seule
vérité sèche
dans un panier de têtes
La poète aura entrepris de se ressaisir, de s’affranchir (« libre et altière »), de se défaire, peut-on croire, des chaînes du ciel. C’est là une interprétation sans doute contestable. Néanmoins, après une « croix tombée » et « des lieux qu’il vaut mieux fuir » ; après avoir « failli / ne plus parler au vent / murmurer le nom des choses », la poète qui « au pays de l’enfance / [aimait] croire », la poète maintenant « brûlée vive » évoque « une maison dans l’éternel ». Très clairement, elle manifeste l’intention d’habiter désormais « un nid / près du sol ». Pour humble que puisse être un tel nid, correspond-il à ce que la poète dans un poème suivant appellera « une cabane d’or / pour le royaume » ? Ce sera en tout cas sa « nouvelle demeure » et contrairement à celle des anges, cette demeure sera faite de « flammes et de sang ».
Le dernier poème témoigne d’une traversée, d’un accomplissement. La « descente inexorable » a bel et bien eu lieu. Les anges ont quitté le ciel. Les voici parvenus sur le sol. À tout le moins, c’est là que réside désormais la poète.
l’éternité s’allonge, se parfume de fruits
portant la saveur d’un exi
qui a pris fin, pris terre
presqu’île

Merci Daniel, j’ai une affection particulière pour le recueil de Vicki, j’y ai vu une grande profondeur.
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Cher Daniel,
C’est grâce aux clés décrites entre autres dans les 3 premiers paragraphes de ton étude que je réussis à extraire un peu de la beauté contenue dans cette poésie niveau 3!
Merci cher guide et traducteur.
Laurent
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Être un guide, voilà qui me convient. Merci, ami Laurent.
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