Carole Renaud : L’hiver même la mort n’est pas sûre : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2024 : 97 pages

Dans un ouvrage de poésie, bien entendu, la cohérence du propos ainsi que la cohésion de l’ensemble ne se plient habituellement pas aux conventions régissant le discours axé sur la communication des idées. Il est bon de rappeler une telle évidence. C’est que le poème n’est pas uniquement affaire de communication. Sa clarté fraie, pour ainsi dire, avec de relatives obscurités. En fait, le lecteur n’est pas seul dans la mire du poète, lequel prend la parole pour la déposer non pas dans l’oreille d’un sourd (la plupart sont sourds à la parole poétique, et pas toujours responsables de leur surdité), mais pour faciliter l’envol de la parole et s’élever ainsi soi-même grâce aux ailes du langage avec ceux et celles qui veulent bien être du voyage.

Le recueil de Carole Renaud, outre ce qu’il offre en propre, et nous y reviendrons, permet de réfléchir à ce qu’est la parole poétique. Ainsi que dans de nombreux livres de poésie, on y retrouve un discours où les significations échappent à une certaine logique pour se plier, si l’on peut dire, à une cohérence tout autre, celle justement du poétique, laquelle cohérence admet et appelle une certaine part de mystère. La logique est affaire de liens. Dans les poèmes de Carole Renaud, comme ailleurs, faut-il le préciser, l’évidence des liens se dissimule derrière une certaine invisibilité. Ces liens n’étant que partiellement apparents.

Généralisons, puisqu’il faut remettre les points sur les i. Souvent, on reconnaît le poème moins à ses éléments constitutifs qu’à l’absence en lui de ce qui se trouve massivement à l’œuvre dans les autres formes du discours. Par exemple, si l’on n’identifie pas clairement le référent d’un texte littéraire, on pourrait avoir tendance à déclarer qu’on est en présence d’une œuvre poétique. De quoi ça parle ? Si on ne sait pas tout à fait, ce doit être de la poésie. Ainsi raisonnent ceux et celles qui au poème tendent une sourde oreille. S’il y a un récit, pensent-ils, mais évidemment cela se trouve aussi en poésie ; si ça raconte, se disent-ils, et qu’on se trouve alors en présence de personnages, mettons Emma Bovary et Charles, son mari, eh bien ! c’est un roman. Dans un roman, on sait habituellement qui fait quoi, avec qui et pourquoi. Il y a un genre d’intrigue ; on ne sait pas où l’on va, mais l’on y va. On perçoit des liens entre les scènes, elles se suivent ; il y a un fil et ce fil est continu, bien que les modernes se plaisent souvent à le rompre.

Dans les poèmes, on rencontre quelquefois des personnages. Par exemple, le ou la poète dit « je ». Il lui arrive de s’adresser à un « tu ». Tantôt, ce « tu » renvoie au poète lui-même. Ce dernier s’interpelle. Ce « tu » est parfois un autre. Qui au juste ? Dans bien des cas, cela reste à voir. À imaginer. À inventer. Des indices sont parfois donnés. L’attribut du sujet peut-être masculin ou féminin. Le contexte aussi offre des pistes. Il est question d’amour. On déplore une absence. On attend un retour.

Ainsi, dans certains livres de poésie des histoires sont-elles racontées. Elles peuvent cependant n’être qu’esquissées. Une courbe va du début à la fin. On peut suivre un parcours. C’est le cas ici avec ce beau recueil.

L’hiver même la mort n’est pas sûre commence par les deux vers suivants : « Depuis le début / tu t’es retiré ». Le mot « retiré » est au masculin. Il faudra attendre la suite du poème, voire la suite du recueil, pour plus de précision. De quel début s’agit-il ici ? Assurément du début d’une histoire, du début d’une relation, sans doute amoureuse. Amoureuse, peut-être pas, mais chose certaine, comme le confirme le dernier vers du poème, les liens unissant ce « tu » au « je » (le « je » se trouve inclus dans le « nous » du dernier vers) sont d’ordre affectif : « comme il fallait que tu nous aimes ». Point n’est besoin ici de point d’exclamation : on perçoit aisément l’intensité de ce vers.

Quelqu’un s’en est allé. Où ? Dans la mort lointaine ? On ne sait pas. Le premier poème d’un recueil est souvent énigmatique. C’est le cas ici. Or qui parle d’énigme ne parle pas forcément d’hermétisme. Les poèmes de Carole Renaud ont toutes sortes de qualités, la simplicité étant l’une d’elles. Poésie simple où cependant l’ellipse éloigne les uns des autres des groupes de paroles que la méditation du lecteur se doit d’investir — toute littérature et a fortiori la poésie implique la collaboration du lecteur, sa vigilance. À la limite, lecteurs et lectrices se voient conviés à créer leur propre parcours au sein de l’œuvre, à laisser libre cours à leur imagination, bref à créer parallèlement au poème un nouveau poème, en miroir, en jumeau identique ou non, rarement identique dans la mesure où en poésie, comme le mentionne Verlaine, « l’Indécis au Précis se joint ».

Les poèmes de ce recueil sont courts, aérés, ouverts à l’interprétation. On retrouve un « nous » dans le second poème : « Regarde l’hiver qui nous écrit ». Alors que le « nous » excluait précédemment le « tu » qui « nous » avait tant aimés, ce nouveau « nous » correspond maintenant au « je » du poème et à un regroupement indéterminé. Cet autre « nous », de qui est-il formé ? Du « je » et sans doute d’un amant, ou, ne serait-ce pas possiblement d’un père qui a aimé les siens avant de se retirer, avant de partir, avant de mourir ? Si l’autrice avait désiré transmettre ici quoi que ce soit qui fût univoque, elle eût pu le faire aisément. Mais elle a tenté plutôt d’accomplir tout autre chose qu’un récit linéaire dûment explicite.

Ses poèmes sont autant de morceaux déposés ici et là au gré d’une promenade littéraire entreprise au cœur de l’hiver. Fragments de son cœur, pourrait-on dire. Cette poète s’en tient à l’essentiel, n’en dit jamais plus qu’il ne faut, s’en tient à « sa voix / pas davantage ».

Chaque matin
j’ouvre la fenêtre

vacillante

vacillante
dans la lumière

vacillante
la parole des miroirs

le vent, sa voix
pas davantage

Le « tu » recouvre donc des identités changeantes. Dans les vers qui suivent, « tu » est un ou une poète : « Tu déposes dans le monde / poète un ru de lumière ». Carole Renaud fait de même ; on trouve dans ses vers beaucoup de lumière, des branches d’arbres dénudées, des oiseaux posés dessus, de l’herbe, des fleurs : « millepertuis de givre », « balsamines des bois », « la rose offerte », « des chrysanthèmes / des fleurs de mai », des « jonquilles », des « colchiques » et « un camélia ». 

Dans ses poèmes, il y a la mer, les tombes d’un cimetière et enfin de l’amour, beaucoup d’amour : on ne compte pas le nombre de fois où il est question de lèvres et de baisers dans ces poèmes. L’hiver surtout y est présent, dans l’attente d’un éventuel printemps, alors qu’on pressent le retour de l’amant. Avril arrive dans les dernières pages du recueil.

Tu as laissé les traces de tes pas
dans la neige

que de printemps à te perdre
que de poèmes pour retrouver tes mains

À la toute fin, ces mains sont retrouvées, en accord avec les mots du poème, en parfaite synchronicité, car comme par magie, la poète pour se rendre « au bout du poème » a trouvé les mots justes, « sa voix / pas davantage », à vrai dire, une très belle voix.

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

12 réflexions sur « Carole Renaud : L’hiver même la mort n’est pas sûre : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : 2024 : 97 pages »

  1. « À la limite, lecteurs et lectrices se voient conviés à créer leur propre parcours au sein de l’œuvre, à laisser libre cours à leur imagination, bref à créer parallèlement au poème un nouveau poème, en miroir, en jumeau identique ou non, rarement identique dans la mesure où en poésie, comme le mentionne Verlaine, « l’Indécis au Précis se joint ». »
    Si bien dit et surtout si juste ici pour le recueil de ma consœur Carole Renaud.
    Son recueil est une petite cathédrale toute proche!

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  2. hs en réponse à votre commentaire:

    Je souhaiterais me procurer 1% de votre formidable talent. Mais, j’imagine que c’est sûrement hors de prix. Sérieusement, vous avez produit une très belle pièce de musique. Bravo !

    Merci de votre élogieux commentaire! On dit souvent que le talent en musique est bien moins important que la sueur qui le fait fleurir. Mes impros et mes compositions sont le fruit de pratiques innombrables depuis que ma mère m’a installé sur le banc de piano dès l’âge de 4 ans.

    Sûrement comme votre belle plume qui dût revenir tant et tant sur l’écritoire à plume ou cathodique.Je vous souhaite un très beau vendredi plein de lumières.💖🎶🪶💻

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    1. Bravo, Jacques. J’ai suivi des cours de piano dans mon jeune âge, mais, j’ai eu la stupidité de ne pas persévérer. Je le regrette beaucoup. Toutefois, je joue, plutôt mal, de la guitare depuis environ soixante ans. J’ai été le cinquième Beatles et Bob Dylan aurait sans doute apprécié quelques-unes de mes chansons. J’envie votre talent.

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  3. Quand, au début d’une de tes études, on a droit à une «leçon Poésie 301» bien tournée, on sait que tu nous prépares à une oeuvre aux qualités certaines mais poétiquement cachées aux «sourdes oreilles» de mon type.

    L’hiver même la mort n’est pas sûre. Que de mystères sous la neige.

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    1. Bien vu, bien dit. Il y en a pour tous les genres. Ça me fait penser à la nature, aux oiseaux par exemple. L’aigle et le colibri font tous deux partie de la gent ailée. En poésie, on retrouve de tels écarts, ça va du minimalisme aux grandes envolées …

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