Dominique Gaucher : Le fil perdu : Poésie : Éditions du Wampum : 2024 : 78 pages

J’ai sous les yeux deux livres fort différents. Le premier est un petit ouvrage de poésie, non pas un recueil, mais, je dis bien, un ouvrage de poésie. Le second est un fort volumineux roman. Ce qui distingue les deux est moins le genre que la manière. Elliptique, laconique pour le premier : minimaliste. En peu de mots, la poésie fait tenir ici toute une vie. Quelques pages suffisent. Récit, pourrait-on dire. En ce qui a trait au second, tout y est dit. Il raconte une histoire avec force détails. En un sens, c’est un roman réaliste. On y dit clairement qui fait quoi, quand, comment et pourquoi. Ce roman que pour l’instant je n’ai fait que parcourir, ayant eu, je m’en excuse, beaucoup de pain sur la planche, je tiens à y revenir prochainement ; Le fil perdu me donne envie de replonger dans l’univers de Dominique Gaucher. C’est un univers que je connais tout de même assez bien, ayant lu et commenté il y a quelques années de cela L’inverse de la lumière et lu également, en tant que lecteur dans une maison d’édition, le manuscrit d’un de ses récits, très puissant et fort troublant, dont j’avais chaleureusement recommandé la publication. L’autrice désirait cependant le récrire. Elle reprendra peut-être un jour ce très beau projet. Du reste, il se pourrait qu’une partie de ce premier récit se soit retrouvée dans Par la peau du cou, le roman qu’elle vient tout juste de faire paraître chez Pierre Turcotte Éditeur.

Qui foulera la trace invisible
de celui             en coulisses
sacrifié dans l’œuf

Ainsi s’ouvre le recueil. Un recueil où beaucoup de blanc entre les lignes laisse au lecteur le loisir de lire entre elles, d’interpréter ses silences. Je dis « silences », mais aussitôt me rétracte. Ce ne sont pas tout à fait des silences. Plutôt des absences de développement. En fait, de toute évidence, ces absences sont le fruit d’un choix délibéré.

Tout se passe comme si la poète proposait avec ce recueil une manière de synopsis. C’est l’impression qu’il donne. Par exemple, avec le poème initial, on pourrait reformuler les choses comme suit. « Premier chapitre : Parler de celui qui a été sacrifié dans l’œuf ». Avec le second poème, pensant au prochain chapitre d’un éventuel récit, l’écrivaine coucherait cette note sur le papier : « Deuxième chapitre : Évoquer les nuits courtes. » Voici ce deuxième poème.

Les nuits courtes
convoquent la tristesse
à l’unisson
Il manque un pan du passé
inexorable
dans les interstices du réel

Le poids des mots est remarquable. Autour de chacun, aucune ribambelle de métaphores ne s’enchaîne. Rien ne se déchaîne. Pas de torrents de mots, pas de longues phrases, pas de lyrisme à l’emporte-pièce. Et le fait est que cette concision fonctionne à merveille. Malgré l’économie de moyens, on devrait dire « grâce » à cette économie de moyens, le blanc de la page est rempli par le lecteur qui vient non pas suppléer un manque d’informations, mais les trouver par lui-même, en résonance, comme en écho. Mais déjà, force est d’admettre que tout ce qui devait être dit a suffisamment été dit par la poète.

J’ai parlé d’un synopsis parce que, en effet, je le répète, ces sortes d’annotations pourraient donner lieu à des développements, puisque ce petit livre raconte une histoire, relate des événements. On aurait pu choisir d’étoffer. Mais il n’aurait pas fallu céder à cette tentation. Il était inutile de broder. Les choses sont claires. Si claires que, bien entendu, on saisit rapidement à quel fil réfère le titre de l’ouvrage et en quoi il est perdu.

Je remarque une constante dans l’œuvre de Dominique Gaucher. Il y est souvent question des relations mère-fille ou, comme ici, des liens unissant un fils à ses parents. Ajoutons un s au fil du titre et l’on forme le mot fils. Si le fil est perdu, le fils l’est tout autant. C’est l’histoire de cette perte que raconte le livre. Celle d’un fils auquel la narratrice (ce mot à défaut d’un autre) est d’autant plus attachée que, alors qu’elle était une toute jeune femme, elle a perdu la trace invisible de celui qui en coulisses a été sacrifié dans l’œuf. Ce premier enfant, elle le portait, mais ne le porta pas à terme. L’autre, celui qui fait l’objet du Fil perdu, disparaîtra lui aussi, mais elle aura d’abord eu le temps de créer avec lui des liens plus étroits, de les tisser fermement avec un fil plus solide.

Bien avant qu’elle ne rencontre cet enfant, ce fils venu avec un nouvel amoureux, « deux garçons d’emprunt / redonnés à l’impossible »., auront aussi été présents dans la vie de la narratrice.

Qui habitera l’espace poussiéreux
de courants d’air balayé jadis
arpenté par deux garçons d’emprunt
redonnés à l’impossible

Meurtrissures d’une mésalliance

Arrêtons-nous au vers qui termine ce court poème : « Meurtrissures d’une mésalliance ». Est-il nécessaire d’en dire davantage ? Je crois que non.  Lorsqu’ils sont réussis, et c’est le cas ici comme dans tout le reste de l’ouvrage, il ne manque strictement rien aux vers d’un poème bref.  

« Meurtrissures d’une mésalliance », pourrait être le titre d’un chapitre qui dans un roman s’avérerait plus ou moins long. Tout bon auteur saurait comment le remplir. Mais ici, tout bon lecteur saisit l’essentiel, parce que l’essentiel justement tient en peu de mots, au demeurant des mots tout simples. Les poèmes suivants de l’ouvrage évoqueront quelques moments de tendresse passés en compagnie de ces enfants d’emprunt.

Mais d’abord, auprès d’eux « comment être mère ». Il faut pour ce faire « [e]njamber des écueils ». Pas facile quand on tente de survivre au « désert maternel de [sa propre] enfance ». À la fin de la première partie du recueil, la poète évoque sa solitude suite au départ de « ces rejetons perdus ». Ce sera une seconde blessure après la perte de celui dont a été perdue « la trace invisible ». Elle parle d’une « douleur suspendue à un fil ».

Le livre est divisé en trois parties. Sans doute en raison des éléments dramatiques qui y sont convoqués, la poète les a intitulées Acte 1, Acte 11 et Acte 111. Même si ce que racontent ces poèmes est triste et malheureux, leur ton n’a rien de théâtral. Il est vrai cependant que des répliques plutôt dures seront échangées alors que le « Fils » a depuis un bon moment pris ses distances. Il a rencontré une femme qui éclipse le reste de l’univers. Il a coupé les ponts avec sa famille et sa belle-mère.

Réduits à l’état de satellites
à l’orée du mariage
À peine si nous pouvons en être

Tu as un cœur de pierre
Lui dis-je
Grimace
Il le sait déjà

Tu as le sens de l’exagération
me rétorque-t-Il

Écartement des plaques tectoniques

Le poème qu’on vient de lire se trouve dans les dernières pages de la deuxième partie. On comprend en lisant le livre pourquoi le « il » de « rétorque-t-Il » est en majuscule. Dans cette partie, l’Acte 11, il y eut de beaux moments passés en compagnie de cet enfant. Mais, cela est maintenant chose du passé.

Résumons-nous. Tout commence par une trace invisible laissée par celui qui fut « sacrifié dans l’œuf ». Puis, la « narratrice » devient plus ou moins la mère d’enfants qui ne sont pas vraiment les siens, mère de substitution si l’on veut. Les choses ne dureront pas, le couple se sépare. Ces enfants disparaissent alors de sa vie.

Au deuxième acte, arrive « enfin / le Fils manquant ». La poète écrit : « Rattraper le fil perdu ». Elle vit en famille des instants de bonheur.

Un soir
Il pose sa tête sur mon épaule

Pétrifiée de joie
j’oublie de cligner des yeux

On m’en voudrait de résumer la suite. Disons simplement que déjà dans cette seconde partie le ciel du petit paradis maternel commence à s’assombrir. L’enfant en grandissant se referme peu à peu sur lui-même, s’enferme dans le sous-sol pour dévorer des livres. Au troisième acte, les choses se corsent, s’enveniment. Je n’en dis pas plus. On me le reprocherait.

Ce livre m’a vraiment plu. Je l’ai lu à quelques reprises. Comme mentionné au début de ce billet, sa beauté m’incite à découvrir le roman de l’autrice. Il a été publié au printemps dernier.  Comme on dit, il trône désormais au sommet de ma pile.

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

11 réflexions sur « Dominique Gaucher : Le fil perdu : Poésie : Éditions du Wampum : 2024 : 78 pages »

  1. «Meurtrissures d’une mésalliance»

    Il y a de ces expressions, vers ou images dont la puissance et la beauté valent à eux seuls, excuse ma grossièreté, le prix du billet d’entrée…

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      1. Bonjour Daniel,

        Toi qui décryptes les textes les plus obscurs des poètes, tu ne comprends pas mon commentaire.
        Je devais être atteint de la fièvre du samedi soir.
        Au plaisir de revenir sur le sujet un de ces quatre au grand air!
        Laurent

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      2. C’était l’hypothèse que je privilégiais!
        J’aurais probablement dû utiliser trivialité…
        Envoyé de mon iPhone

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      3. Trivialité. Oui, j’aurais mieux saisi : « grossièreté » m’entraînait sur une pente « que rigoureusement, ma mère / M’a défendu d’nommer ici » (je cite Brassens, des paroles de son « Gorille ».

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