Louise Dupré : Exercices de joie : Poésie : Éditions du Noroît : 2022 : 142 pages

Note : ce billet a fait l’objet d’une publication dans la revue Possibles : V.46, N.02 – Automne 2022

Louise Dupré offre de livre en livre ce que nous attendons de la poésie, soit une parole prégnante, porteuse d’une vivante et patiente interrogation, témoignant posément de l’urgence qu’il y a d’intervenir dans le cours des choses, au cœur de la cité, au sein même de l’intime, alors que des malheurs terrassent inlassablement notre pauvre humanité.

Cette poète, pour notre plus grand bonheur, fait et remporte le pari de la limpidité. Ce n’est pas rien. D’ordinaire, afin d’embrouiller le regard, le nôtre et celui des autres, nous risquons de couvrir d’obscurité le peu de lumière que véhiculent nos propos. On craint dans le dénuement du poème de marquer la nudité de sa propre pensée, l’indigence de ses sentiments. La parole nue, que nul brouillage ne recouvre, petit oiseau commun dont le vol ne s’élève jamais très haut, semble incapable de remplir le mandat assigné au verbe poétique, incapable de nommer le nœud inextricable de l’existence. La simplicité serait impuissante à dire, à circonscrire la complexité des choses humaines. Et pourtant ! « Tu as délaissé l’éloquence pour les phrases simples ». Écrire le plus simplement du monde ainsi que le fait Louise Dupré, « écrire maigre/écrire pauvre », faire place aux choses qui tiennent à cœur, aller au plus près de nos vérités essentielles, puis, les ayant ressenties, analysées, les exprimer clairement, n’est-ce pas le meilleur moyen de voir la main de l’autre accueillir celle que nous lui tendons en recourant à la poésie ? Guillaume Asselin exprime dans Frondes ce très important souci de l’entreprise poétique, celui de la « main tendue » : « je fais de petits paquets de présence que je dépose le long des jours où j’erre en attendant qu’une main, un œil, une âme, une blessure s’en empare et les porte plus loin. »

Dans le livre que nous tend Louise Dupré, il y a don d’une telle présence. La parole est ici testamentaire. Elle s’offre à nous comme un présent. La poète a reçu de l’amour, elle rend de l’amour. Elle a reçu des coups, elle n’en rend aucun. Tournant sa détresse en enchantement, elle fait plutôt le don de ce qu’elle possède de plus cher, elle offre sa pauvreté. C’est en cela que sa poésie est si riche.

Je me souviens d’un titre de roman, Quelqu’un pour m’écouter. Son auteur se nommait Réal Benoît. Je le mentionne, car je crois que Louise Dupré est parvenue avec ce recueil et ses précédents à réaliser un tour de force — avec entre autres Plus haut que les flammes. Au plus près d’elle-même, la poète a inventé une voix qui chaque fois trouve réellement quelqu’un pour l’écouter. Aussi nombreux que nous soyons à l’entendre, c’est au creux de l’oreille de chacun et chacune d’entre nous que se dépose cette voix que rien jamais n’obstrue au passage depuis que la poète a « renoncé à écrire je. » Il faudrait consacrer une étude au « tu » dans les poèmes de Louise Dupré. Ce pronom chez elle favorise une très efficace forme de dialogue. C’est sans doute un dialogue que le « je » entreprend avec elle-même, mais c’est aussi un dialogue dans lequel s’immisce quelqu’un pour l’écouter.

Il nous arrive parfois de lire des ouvrages de poésie en nous demandant de quoi « ça parle ». Le référent nous échappe, le titre ne nous est d’aucun secours et le sens des vers que nous cherchons à lire tarde à se manifester, si jamais il finit par le faire. Ces livres procurent une expérience de lecture qui peut s’avérer enrichissante, si elle n’est pas divertissante. Exercices de joie n’appartient pas à cette catégorie. L’eau de ses poèmes est si claire que nous nous y baignons immédiatement. Or cette poésie n’a rien de simpliste. Elle témoigne d’une expérience de la vie qui n’est pas sans gravité. On ne s’exerce pas à la joie, si la joie déjà nous habite, s’il ne s’agit pas de l’apprivoiser afin de la faire sienne. Traiter d’une valeur (la joie), c’est aussi traiter de ce qui lui est opposé (la douleur, la détressse), c’est rendre compte aussi des zones grises rencontrées entre le noir déjà et la blanche clarté de l’aube : « tu lèves le regard/vers l’espérance de l’aube ».

Le monde déchiré dans lequel nous vivons « depuis le fond des cavernes » se montre implacable. La poète de ces Exercices de joie a depuis longtemps « renoncé au paradis », mais elle n’a pas baissé les bras. Elle continue de témoigner, de s’indigner ; elle s’inscrit encore et encore « dans l’humanité qui résiste sans hurler. » Louise Dupré ne hurle pas, mais elle se fait entendre et je le répète, il y a toujours quelqu’un de très nombreux pour l’écouter.

Parole d’apaisement, de réconciliation, théâtre crépusculaire, la voix murmure ici dans un quasi-silence, avant les aubes que d’autres connaîtront lorsque cette « petite vieille dont l’âme se réconcilie avec l’horizon couché » aura fini d’« habiter [sa] vie ».

Ce recueil est magnifique, émouvant. Une histoire de femme(s) s’y donne à lire en filigrane. On retrouve la présence d’une mère qui ressemble à celle du personnage central du plus récent roman de l’autrice. La mort est proche. Mais avant de partir, l’heure est à la joie, et « c’est maintenant ou jamais ».

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

3 réflexions sur « Louise Dupré : Exercices de joie : Poésie : Éditions du Noroît : 2022 : 142 pages »

  1. Je me rapproche de lire ton petit dernier Le complexe d’Orphée.
    Il me semble que ces Exercices de joie t’ont permis de nous donner un échantillon savoureux des réflexions et propositions que tu fais pour une poésie vibrante de limpidité et de beauté.

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    1. Tu n’as pas tort, ami Laurent. D’ailleurs, je fais référence à l’écriture de Louise Dupré dans Le complexe d’Orphée. Bien entendu, il y a d’autres types d’univers poétiques, faits de pierres dures, entre lesquelles l’air ne passe que très peu, qui forment des murs presque sans fenêtres, mais dont l’hermétisme toutefois n’est pas toujours impénétrable. Une fois qu’on parvient à y entrer, pour peu que ces univers en soient porteurs, on y voit luire des richesses de sens inouïes. Et donc, si la limpidité est facilement aimable, surtout lorsque ses scintillements sont riches de sens, comme c’est le cas chez Dupré, n’allons pas croire cependant qu’il faille se détourner d’œuvres plus obscures. Leur abord est sans doute rébarbatif, mais la récompense est grande si l’on y met l’effort, à condition bien entendu que la difficulté qu’elles imposent soit inhérente et nécessaire aux fruits qu’elles recèlent et finissent par céder.

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