Christophe Condello : Pieds nus dans l’âme : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : Collection Magma Poésie : 2023 : 90 pages 

On s’interrogera sur la pertinence d’un tel titre. Dans une brève préface, Chantal Bergeron le relie au célèbre roman du non moins célèbre Félix Leclerc. Ce dernier s’intitulait Pieds nus dans l’aube. La préfacière voit dans le titre de Condello un hommage au poète-chansonnier. Certains y verront peut-être un simple jeu de mots, mais attention ! Bien que la poésie de Condello entretienne fort peu de rapports avec l’univers du grand Félix, du moins dans sa facture, un tel titre n’a rien de gratuit. En toute conformité avec le recueil, il suggère le mouvement de la marche, l’idée de la quête. Les pieds ici sont nus, comme à la naissance. Ils sont débarrassés de l’entrave de la chaussure, c’est-à-dire, métonymiquement, des artifices que l’industrieuse intelligence de l’homme a conçus, l’éloignant ainsi de sa condition première, alternant celle-ci profondément.

Au-delà de la simple référence au titre de Leclerc, cette nudité des pieds évoque une pureté originelle, celle où l’enfant n’a pas encore été contaminé, ou si peu, par les appareils idéologiques qui, en quelque sorte, l’auront dénaturé une fois qu’il sera parvenu à l’âge adulte. Encore faut-il ici relier l’aube de Leclerc à l’âme de Condello.

L’aube inaugure chez Leclerc une ère nouvelle, celle où l’enfant s’ouvre au monde qui enfin s’offre à lui. L’âme, chez Condello, embrasse toutes les ères, d’hier à aujourd’hui, brasse les différentes époques pour mieux les ouvrir à l’avenir. Avec lui, ce ne sont plus des pieds nus qui s’aventurent sur des chemins de terre, sur la Terre des hommes, ce ne sont plus de simples pieds foulant le sol concret du monde physique et matériel, mais plutôt des pieds qui s’avancent dans l’univers de la conscience. Tout est affaire d’âme chez Condello. Or l’âme est libre voyageuse, apte à se mouvoir autant dans le passé de la préhistoire que dans l’avenir qui là-bas attend que l’homme atteigne ou non ce que l’on pourrait appeler son renouveau, sa renaissance.

L’âme du poète voyage librement. Mais je dis le poète, alors que ce dernier n’apparaît nulle part dans son ouvrage. Ses poèmes font plutôt place à une vaste collectivité. Le « nous » dans ce recueil, il est vrai, englobe le « je ». Mais mentionner un tel détail, celui de l’emploi du « nous », c’est souligner un phénomène important. Loin d’être insignifiant, ce détail révèle un souci d’ouverture, une volonté d’élargissement du propos à une objectivité plus grande que celle du seul individu qu’est un poète s’isolant au sein de sa seule histoire. Il conviendrait de s’attarder longuement à cette digression, je me bornerai à proposer qu’il soit tenu compte de cet aspect du travail de Condello, c’est que l’emploi du « nous » dans un recueil où la pensée est à ce point présente va de pair avec une indéniable rigueur intellectuelle.

Revenons à la liberté voyageuse de l’âme. Celle-ci circule dans toutes les directions du temps. Cela est clair d’entrée de jeu. Cette caractéristique, je veux dire cet aspect malléable de l’âme, apte à se mouvoir d’hier à demain, se manifeste dès les premiers vers du tout premier poème : « Nos ancêtres vagabondent / à nos côtés ». Par ailleurs, la musique que font entendre ces « troubadours » est « enceinte d’autrefois ». Le présent rencontre le passé et l’avenir : « Les chevaux de Lascaux / emportent le présent ». Il y a fusion dans la temporalité des événements qui jalonnent le parcours de l’humanité. S’il est déploré chez Condello que des traditions soient perdues, reste qu’il y a encore « un peu de nous / à naître ». Le poète écrit dans l’un des premiers poèmes que « nous aspirons […] / à nous changer / en mère en père / adoptés par leurs enfants ». Vers la fin du recueil, il réitère cette idée, à savoir « que nos fils autrefois / pouvaient devenir nos pères ». Sur ce point, il demeure constant. La conclusion du recueil reprend d’ailleurs cette idée. Avenir et passé se rejoignent dans un présent dominé par une certaine urgence : « Il est l’heure de la lumière / nous prenons la route / vers le nord / malgré les tempêtes / celles passées et celles à venir ».

La quête de Condello est toute spirituelle. Le poète parle d’un pays dans la direction duquel, pieds nus dans l’âme, nous nous sommes mis en chemin. Or, il prend bien soin d’indiquer qu’il s’agit-là d’ « un pays qui n’est pas un pays », nous rappelant ici à l’injonction implicite que nous adressent quasiment tous poèmes, à l’effet qu’il convient d’éviter de prendre leurs mots au pied de la lettre.

Si ce n’est un pays, qu’est-ce alors ? Ne serait-ce pas de cette belle et large utopie qu’il s’agit et que traduisent les mots suivants : « allant dans la patience / rejoindre le soleil » ? Ce soleil assurément étant celui tout immatériel qui éclaire notre âme, dans la direction duquel « à pas de velours » pieds nus dans l’âme nous nous sommes mis en route.

une nuit qui avance

chaque fois éblouie
par son évidence

vers la lumière

Dans un billet portant sur le précédent recueil de Christophe Condello, j’avais rapproché sa poésie de celle de Fernand Ouellette. Ici encore, bien que les écritures de ces derniers diffèrent, il y a dans leurs propos d’évidentes similitudes, à commencer par la dimension spirituelle, chrétienne chez l’aîné, mais, chez le plus jeune, indéterminée au niveau de ses allégeances. Lorsque Condello écrit que « Chacune de nos avancées / cherche le lieu / de notre enfance », il exprime un sentiment, une idée que Ouellette ne désavouerait pas.

À la dimension spirituelle s’ajoutent chez Condello des préoccupations qui ne l’éloignent en rien de notre monde actuel et immédiat. Bien entendu, son projet spirituel n’en est pas le moindrement déconnecté, car s’il appelle l’heure bienheureuse de la lumière, s’il désire « rejoindre le soleil », son projet concerne alors « notre entière (r)évolution ». C’est un projet qui s’incarne concrètement, une marche vers le progrès, à tout le moins une progression de notre marche sur la voie de cette (r)évolution. Il cite Michel Foucauld : « C’est le lien du désir à la réalité qui possède une force révolutionnaire. »

Aussi Condello parle-t-il des dangers réels qui menacent notre monde. Il réfère à la menace climatique, aux enjeux environnementaux, au poids qu’ils font peser sur l’humanité, mais également sur la psyché de chacun d’entre nous, ce à quoi s’ajoutent les maux idéologiques. Dans un poème, on peut lire que « l’apocalypse actuelle […] dévore notre intérieur ».

Condello excelle à suggérer.

À la mer
un tesson de bouteille
tout ce qu’il en reste
le message est puissant
sans message

Toujours sur le sujet de l’environnement, il écrit :

Généalogie déforestée
Nous avançons
Par un pas de recul

Tout est discret chez ce poète. Dans sa grande sobriété, son écriture se montre efficace à exprimer et communiquer ses messages. Ses poèmes ne sont pas des tessons de poèmes. Chacun recèle une pensée claire que tout lecteur attentif saura méditer. Si une seule image de ce beau recueil peut paraître incongrue, et je cite « Étendus comme des rivières / les bras familiers / de nos aînés / bombent le torse », combien d’autres, et j’entends ici qu’elles sont nombreuses et pertinentes, relèvent d’une sensible et savante connaissance de l’art du poème ! Une telle maîtrise est plutôt rarissime.

Pour ma part, j’applaudis aux passages suivants :

« l’ombre qui court derrière une ombre »

« le bord du silence / où la falaise colossale / de nos faiblesses / neige »

« couteau qui rarement sera tenu / responsable / de l’arille qu’il tranche »

« sur le rivage / aujourd’hui en guerre / échouée / peut-être perlera / une apothéose »

Avatar de Inconnu

Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

5 réflexions sur « Christophe Condello : Pieds nus dans l’âme : Poésie : Pierre Turcotte Éditeur : Collection Magma Poésie : 2023 : 90 pages  »

  1. Cher Daniel, ceux qui me lisent régulièrement savent toute l’admiration que j’ai pour le poète et le chroniqueur.

    Tu es à mon sens un des grands acteurs de la promotion et de la visibilité de la poésie au Québec depuis de nombreuses années.

    Que tu en sois remercié chaleureusement.
    J’apprécie aussi énormément l’auteur à travers tes recueils que je prends plaisir à relire.

    Tu manies l’art de lire et d’écrire, en ton nom et pour les autres, avec un immense talent et une grande générosité.

    Aujourd’hui tu me fais le somptueux honneur d’une critique de mon dernier recueil, Pieds nus dans l’âme, sur ton blogue littéraire, et cela me touche.

    Je t’en remercie tout naturellement du coeur, Christophe

    J’aime

  2. Je crois que nous avons besoin de ces poètes qui, en présence de« l’apocalypse actuelle […] (qui) dévore notre intérieur », croient en notre âme, la lumière et la beauté.

    J’aime

Laisser un commentaire