Fernand Ouellette : L’Inoubliable – Chronique III : Poésie : Les Éditions de l’Hexagone : 2007 : 219 pages

Ce n’est pas sans trouble
Que je m’établis dans l’aura
D’une pareille présence, décryptant
L’inaccessible,
Avec une écriture avant tout conviée
Au dévoilement,
À l’innocence la plus nue.

                                      Fernand Ouellette

Les outils dont je me sers dans cette lecture de L’Inoubliable sont des plus rudimentaires, comparables à de simples scies, marteaux et tournevis. Les termes appropriés, exacts, pointus, les mots savants dont l’utilité m’apparaît pourtant indiscutable, si je les ai un jour utilisés, il y a belle lurette que j’ai cessé d’en faire usage. Depuis, des méthodes d’analyse nouvelles ont sans doute remplacé celles dont naguère je me serai plus ou moins servi. C’est donc à titre de poète et non de critique littéraire que je vais à la rencontre de l’œuvre de Fernand Ouellette. J’ajoute que la rigueur la plus élémentaire exigerait que j’accorde plus de temps et surtout plus d’une lecture à l’analyse d’un recueil aussi puissamment médité que celui-ci. Pour l’heure, je me contente de livrer quelques pistes de lecture, je propose des interprétations sur lesquelles je souhaite éventuellement m’arrêter plus longuement afin d’en vérifier le bien-fondé. Bien que j’aie lu attentivement le recueil, il m’est impossible dans un bref commentaire de rendre véritablement justice au travail de son auteur.

Ce qui me frappe tout d’abord a trait au sacré. Il est apparemment davantage présent dans cette troisième chronique que dans les précédentes. Il ne sous-tend pas que le propos, il me paraît moins être le socle discret sur lequel reposait le « message » du poète dans les premiers tomes. Ce socle s’expose au grand jour plus que jamais. Il se manifeste expressément, nommément, et le poète affiche alors à découvert sa totale adhésion au dogme du christianisme. Ai-je tort de croire qu’avec cette ultime chronique le sentiment religieux chrétien est, du moins dans les poèmes de l’auteur, plus marqué qu’auparavant ?

Dès les premiers poèmes de l’ouvrage, nous sommes en tout cas frappés par la récurrente utilisation du vocable chrétien. L’auteur y avait puisé de manière moins ostensible dans ses précédents ouvrages poétiques, mais avec la troisième chronique tout se passe comme s’il désirait le plus clairement possible préciser à quel camp il appartient. Il semble tenir à situer de façon très affirmée sa spiritualité dans le cadre de la foi chrétienne, celle de son enfance, majorée il est vrai par l’expérience et la conversion qui fit l’objet de son essai, Les dangers du divin, publié quelques années avant que ne paraisse l’impressionnante somme que constituent les trois tomes de L’Inoubliable. C’est donc en recourant au lexique chrétien que cette fois, plus que jamais, Ouellette met les points sur les i, de sorte que nul ne pourrait dès lors songer en le lisant à lui attribuer une vague spiritualité poétique ouverte aux caprices de l’inspiration et du sentiment, une spiritualité du genre Nouvel Âge. Non, désormais, sa foi est clairement exprimée.

Le poète parle des « auras aveuglantes du Thabor », il évoque la « résurrection prochaine », parle du sépulcre déserté, du verbe qui a « enluminé le Sinaï ». Il mentionne « les vœux de Zachée », un personnage converti par Jésus. Au cœur de cette chronique, le Christ est plus que jamais présent.

Il suffit d’espérer en celui
Qui déjà a fait le voyage. Déborde
De tendresse pour tout ce qu’il convie.
Qui est venu, qui est reparti,
Qui est revenu … 

Dissipant tout ambiguïté, le poète recourt à la majuscule. L’emploi qu’il en fait ne laisse planer aucun doute sur le surcroît de sens que gagnent alors les mots pareillement auréolés. Ainsi peut-on lire les énoncés suivants : « Certaines lueurs pâlies du Royaume », « la douleur […] / Est adoucie par Celui / Qui veille. » , « Musique des flammes / Scandée par l’Amour. » , « Je vais sereinement avec le Ressuscité » , « le cœur tend vers la gloire / De Celui qui se rend présent. » , « L’unique Esprit demeure, consolant » , « en quête de l’Unique ». Ce ne sont là que quelques exemples du type de discours que tient Ouellette, de la place qu’y occupe la majuscule.

La périphrase sert également à désigner la personne du Christ : « le Seul qui parle », « Celui qui me soutient ».

Le vrai pèlerinage alors peut se poursuivre
Parce qu’il a d’abord été tracé
Par le Seul qui parle … 
Sans mesurer prudemment les distances …
Mais il suffit d’une déchirure,
D’un instant séparé
De Celui qui me soutient,
Pour que mon esprit grince
Au bord de l’invisible,
Face à son propre abîme,
Face au miroir que lui renvoie
Le malheur de ne pas être.

Parfois, Ouellette omet la majuscule alors que de toute évidence il réfère au divin, ou alors, comme c’est le cas dans l’exemple suivant, au Christ lui-même. À « celui », il eût pu tout aussi bien mettre ici une majuscule.

Car celui qui est toujours parmi les hommes
 — En agonie, disait Pascal —
Se maintient, malgré eux, pour eux,
Présent, offert.
Et continûment, abondamment,
Ranime en eux la bienveillance du matin …

Si comme par le passé l’auteur fait référence à de nombreuses reprises aux mythes anciens : « Et je vais comme Diogène / Avec une lanterne chercheuse / Pour mieux trouver la lumière » ; si dans ses poèmes apparaissent, entre autres, Icare et Orphée, se trouvent à nouveau également conviées, tout comme dans les autres chroniques, certaines grandes figures de la Bible, mais cette fois en plus grand nombre, je crois, ce qui reste à vérifier : « Par l’esprit de Job qui m’allège, / Évide mes os, comme ceux d’un oisillon, / Et féconde le chant. » Et « Moïse a dû en être gravement secoué » , « Le cortège des écorchés, des espérants, / Depuis Adam, continue son ascension. » Élie, Jacob, Isaïe et d’autres personnages de la Bible apparaissent çà et là dans le recueil. Leur présence renforce le cadre, consolide le socle, qui cette fois-ci est objectivement manifeste, sur lequel repose la montagne, j’allais dire la montagne métaphorique que gravit le poète.

Son ascension vers les sommets ne se fait pas sans difficulté. Comme dans les premières chroniques, les obstacles obstruent sa voie. À commencer par le jugement que portent sur lui les témoins de son aventure spirituelle, dont certains sont des êtres de surface. Ouellette réfère souvent à ces derniers, Il parle de leur « indifférence totale ». Il fait part des sarcasmes qu’on lui adresse — « l’éveillé » est l’objet de leur réprobation. Eux vivent en cédant à la séduction des leurres, tandis que le poète tente désespérément de se libérer des plaisirs faciles et des joies factices.

Il y a là, par ailleurs, des forces moqueuses et dénigrantes qui manifestent leur hostilité : « Tout est manière grossière, rusée, / De ridiculiser ce qui tend à la vision première, / Ce qui appartient à l’or / Du halo divin. / Ce qui s’accomplit en chantant léger / Dans les hautes clairières de l’enfance. » Il y aurait beaucoup à dire sur l’enfance, l’origine et le commencement. J’y reviendrai.

Certaines formes d’hostilité sont plus pernicieuses, car elles se logent au fond de l’âme du poète et y font œuvre de destruction. C’est « la nasse des attraits, / Des formes qui miment la plénitude ». Ou encore les sirènes et les miroirs aux alouettes. Ouellette souligne la « rutilance du vide / Plus mensongère […] / Qu’un miroir aux alouettes ».

Je vais en aveugle
À la poursuite de ce qui m’éblouit,
Non sans maléfices des regards alentour

Ces derniers vers sont extraits du poème TRACÉ DES SPIRITUELS. On y peut lire ce qui suit : « Je ne parviendrai guère à rassembler / Mes proches en plein midi, / À ranimer la braise du cœur, / Ni à supprimer le vertige des hauteurs … / Proches qui trop souvent perdent pied, / Ne vont nulle part par tant de traverses / Qui les déroutent … »  Il ne s’agit pas ici à proprement parler de forces hostiles, mais cette impuissance du poète à rameuter ses proches accentue le sentiment de marginalité qu’il éprouve. Il est seul ou presque dans sa quête, incompris si l’on peut dire, ayant peu d’alliés, exception faite des mystiques et des exégètes qu’il cite, ou encore de la présence des anges. Dans ces circonstances, voici le poète confronté aux spectres des tiraillements intérieurs, en proie à ses propres démons. « Ce n’est pas sans péril que je me hasarde / Vers l’extrême, l’irréalisable, / Le bel, illuminant après-déluge, / Vers la courbure que choisit ce qui veut advenir … » Est-ce là ce que Ouellette appelle « les dangers du divin » ?

Dans un poème, il écrit : « Non sans qu’une pareille proximité, / Ou plutôt le danger d’un accroissement / Subit de la conscience / Ne me rudoie, ne me mette en péril. » Et encore : « Quand l’Infini me laisse vif, / Et disparaît à la limite sans limite / De lui-même, / Il y a moins d’obscurité en moi, certes, / Mais la joie se change / En solitude tangible, persistante, / Parfois dévastatrice. »

Les dangers du divin me semblent pouvoir être mis en relation avec le phénomène des alternances à l’œuvre dans la quête de Ouellette, alternances inhérentes à sa quête impliquant moult hauts et bas. Le poète, exalté, par l’âme et la pensée gravit les plus hauts sommets de l’espérance, mais il s’ensuit un abattement, une sorte d’épuisement, voire de découragement. Ce phénomène s’observe ici, mais il se retrouve également dans les autres chroniques, ainsi que dans les tout derniers recueils du poète. S’il ne s’accentue pas dans ces derniers, ce qui resterait à vérifier, il ne perd en tout cas rien de sa véhémence. À dire vrai, je crois que dans Vers l’embellie les abattements qui suivent les moments de gloire, les obscurités qui succèdent aux illuminations sont plus marqués. C’est que le poète a alors perdu un être cher. L’absence de ce qui fut visible, présent au cœur des heures vécues par le poète, l’absence de l’être de chair le heurte vivement à travers la disparation de ce qui fut concret, et non abstrait ou invisible, insaisissable comme Dieu ou les anges dont la présence a toujours été pour lui une adorable vue du cœur et de l’esprit, un frisson ressenti au creux de son âme. La douleur du deuil dans les recueils consacrés à la mémoire de l’épouse opère un déplacement. Le poète ne souffre pas uniquement dans son rapport à Dieu. À cette souffrance première s’ajoute dans l’étroitesse de sa vie d’homme la souffrance créée ultimement par le vide évident, et qui saute aux yeux de qui constate une absence dans chaque pièce de la maison, absence qu’a laissée derrière elle celle qui, de ce fait, est plus que jamais devenue l’Absente, voire l’Unique, ravissant ainsi à Dieu la majuscule qui jusqu’à présent était le seul et unique « Unique » doté de cette capitale.

Si la mort de l’épouse accuse l’écart ressenti par le poète alors qu’il quittera à nouveau les hautes sphères de l’espérance, pour bientôt s’effondrer dans les abîmes du désespoir, ce phénomène d’alternances, de bipolarité, se rencontre également à travers les trois chroniques.

Il arrive que l’odyssée
Cesse brusquement.
Que le tumulte intérieur attise l’effroi,
Brouille les lointains …
Et je retombe face à la détresse,
Celle du monde qui a été proclamée,
Ou vacille, m’enfonce
— Comme Pierre s’avançant sur l’eau
S’était mis à couler.

Fort différent des poèmes typiques de l’œuvre de Ouellette, le poème intitulé PETIT GUIDE DE PARCOURS contient des recommandations adressées pourrait-on dire à un futur aventurier de l’expérience spirituelle. Le poète « conseille » celui qui voudrait s’acheminer sur la voie menant à l’embellie.

Tourne-toi vers l’incantation,
Vers le méditant qui jamais
Ne quitte du regard le maître.
Affronte avec lui le vertige
De l’innocence.
Ainsi tu suivras, ailleurs,
Un vrai parcours, t’approcheras
Du gouffre sans défaillance,
De la façon vive, imprévisible
Que tu gravis un poème
Ou t’engages sur un fil.
Il s’agit là, peut-être bien,
De l’unique démarche
Pour que la lumière enfin apaise le jour,
Et tes impuissances, tes peines,
Tes souvenirs déchiquetés,
Les monstres de la nuit.

Le poète parle ici d’un « vrai parcours ». Notons l’utilisation qu’il fait de l’épithète « vrai ». Ce mot est récurrent dans les poèmes des trois chroniques : « vrai réel », « réel véritable », « vrai commencement », « vrai silence », « vraie fissure », « vrai déploiement », « vrais carrefours », « vraie voie », etc. Si ce mot est à ce point fréquemment utilisé, c’est que Ouellette cherche justement à parler vrai. Ce n’est pas qu’il détienne la vérité. Encore moins cherche-t-il à imposer celle qu’il a faite sienne. Mais il tient ardemment à cette vérité. L’éveillé est celui qui a en quelque sorte été choisi, élu par la vérité divine. Dès lors, il s’agit pour lui de témoigner de sa vérité « Avec une écriture avant tout conviée / Au dévoilement, / À l’innocence la plus nue. »

Un des poèmes du recueil suscite un certain questionnement. Dans FEUX DU LANGAGE, le poète s’adresse explicitement à un interlocuteur qui pour nous est inconnu. Un proche peut-être, puisqu’il le tutoie. Il déplore que cet être soit en quelque sorte coupé de l’amour, mais de quel amour s’agit-il au juste ?

Si seulement une pareille plainte
Pouvait sonner comme un glas,
Ou bleuir, ou s’amuïr !
Ou se mettre à exulter
D’apaisement et d’espérance !
T’éveiller toi qui n’aimes plus …
Je resterais bien attentif,
Cueillant les regards, les intonations,
Et m’en irais là-bas contre l’horizon,
Contre le matin, en m’abandonnant
Aux grandes lumières qui me submergent.

On peut penser que le verbe « éveiller », substantivé dans la strophe précédente (« seuls les éveillés maîtrisent »), a trait à l’ouverture, à l’accueil fait au divin par ceux qui justement ont été touchés par la grâce. Avec « toi qui n’aimes plus », le poète, me semble-t-il, renvoie à une coupure, à un abandon de la foi. La personne aimait autrefois, maintenant elle n’aime plus. Le poète s’était préalablement exclamé en ces termes : « Bientôt, entre les quatre murs de la mort / Quels vocables vais-je encore préserver pour toi ? » Visiblement, le poète déplore une distance s’accroissant entre lui et l’autre à qui il s’adresse. Lui aime encore, alors que l’autre n’aime plus.

Mais, pensera-t-on, si existe ce que nous appelons le « je » de l’écriture, ne saurait-il y avoir également en son vis-à-vis un « tu » de la lecture, c’est-à-dire une instance plus ou moins composite, faite d’identités multiples et aléatoires, que se fabrique le sujet écrivant, un interlocuteur tout aussi fictif que le « je », de l’écriture, un autre miroir en face du miroir « je », un autre sujet présent dans le système de la représentation et de la pensée ?

Ne nous situons-nous pas ici dans le domaine de la littérature ? Oui, nous y sommes tout à fait. Mais avec Fernand Ouellette, comme je l’ai mentionné dans une étude précédente, il n’y a pas de « je » de l’écriture ou si peu. C’est que ce poète fait toujours corps avec la personne qu’il est. Chez lui, le jeu de l’écriture n’est jamais tout à fait un jeu. De la même manière que le « je » de ses poèmes correspond à sa propre personne, le « tu » chez lui renvoie, peut-on penser, à des personnes réelles, un ami, un proche, ou alors ce peut être le lecteur, un lecteur imaginaire, sorte de poupée gigogne renfermant une diversité d’interlocuteurs — je parle ici de ce « tu » de la lecture.

Il y a justement dans le recueil quelques rares poèmes adressés à un « tu ». Le titre de l’un d’eux est LE BIEN-AIMÉ . Ce titre, comme on le réalise à la toute fin du poème, désigne la personne du Christ. Le poème est dédié à Lisette. À l’époque de la publication de L’Inoubliable, Lisette, la femme du poète était encore de ce monde. Si, comme je le crois, le « je » correspond ici encore une fois à l’auteur lui-même, nous pouvons conjecturer que le « tu » pour sa part correspond ici à sa compagne, la dédicataire du texte. Ce poème apparaît donc à la fois comme appartenant au domaine privé ainsi qu’au domaine public. La dédicataire en aura possiblement fait une lecture différente de celle entreprise par le lecteur anonyme qui serait peu au fait des œuvres de Ouellette, dont certaines pour ne pas dire de nombreuses sont de l’ordre de l’autobiographie. Un tel lecteur serait forcément incapable de prendre vraiment la pleine mesure de la portée de ce poème. Encore une fois, les œuvres de Ouellette procèdent d’une « écriture avant tout conviée / Au dévoilement, /À l’innocence la plus nue. » Ce qu’on y trouve est fidèle à ses émotions, sentiments et pensées. Bien entendu, et on me pardonnera cette tautologie, un poème demeure toujours un poème, est comme le soulignait Valéry un dispositif dont chacun use à sa manière. Un poème de Ouellette ressemble à une montagne. L’imaginaire et le symbolique en constituent l’ubac et l’adret. Le poète s’aventure sur cette montagne sans fard ni déguisement. Tel qu’en lui-même. 

C’est au sommet du poème, dans les hautes sphères de la montagne que s’accomplira la rencontre ultime.

Un jour, nous serons fin prêts
Pour l’incandescence.
Accueillant l’ouverture
De même qu’on se tourne
Vers le matin levant …
Nomades soumis à l’implacable des heures,
Nous retrouverons une extase entière,
Une présence incorruptible
Comme à l’origine.
L’ange nous reconnaîtra, viendra vers nous.

Dans le poème intitulé DE L’ORIGINE, on peut lire que bientôt l’humain « Sera descellé et retournera / À la féerie du mémorable ». Le mémorable correspond à l’avènement originel, est ce que Fernand Ouellette appelle l’Inoubliable, est la source première. À la fin sera le commencement qui n’a de cesse, l’homme adviendra à l’être plénier qu’il souhaitait enfin devenir : « il deviendra un être / Finement formé, Un trille de cristal / Tel que voulu par la musique de l’origine. »

Bientôt le monde va se recomposer
Comme se déploie une symphonie.
Puissante, parlante de tous les timbres
Que le soleil façonne, raffine depuis l’origine.

On croira lire dans L’Inoubliable des textes de nature plus ou moins ésotérique, voire des œuvres de pur délire. Ouellette n’évoque-t-il pas un lac irréel, une « mer invisible » ? Ne se dit-il pas dans « la proximité des crêtes invisibles » ? Ceci paraît insensé. Ce sont, croira-t-on, lubies et inventions poétiques. Et en effet, c’en sont. Car ces crêtes invisibles à dire vrai ne sont que pressenties, sont figures de la vaste allégorie que propose le poète afin de traduire, en images, la progression de son parcours, les étapes de sa quête.

Dans le poème où figurent ces « crêtes invisibles » ( BIBLIQUE III), le poète rapporte les propos de l’homme de Nysse, dit le Père des Pères, un théologien et mystique. L’être « va / de commencement en commencement, Sans fin […] / Dans l’espace sans limites. » Il faudra s’arrêter à ces propos auxquels font écho les vers suivants d’un autre poème : « Ah ! le commencement / N’a peut-être jamais cessé ! Imprégnant sans cesse la terre / Pour sans cesse la ressourcer ? »  Notons pour l’instant que ce poème possède une chute impressionnante : « Dès lors il devient possible / […] d’escalader la sainte montagne, / Charbon ardent dans la bouche, / En mangeant le Livre / Pour mieux parler à L’Innommable. »

Dans ces inventions poétiques, la musique, les beaux-arts et la poésie jouent un rôle important. Hölderlin, Novalis, Marina Tsvetaïeva et d’autres créateurs apparaissent dans certains poèmes.  

À nouveau le vif du présent
Pouvait accorder, comme par miracle,
Le regard des peintres
Avec le ruissellement des montagnes,
Les mots du poème
Avec les nuances des faîtes,
Et le son des musiciens
Avec les membranes toujours vivantes,
Loin au fond de l’univers,
Qui transmutent l’ampleur du monde.

Les arts dans leur part de spiritualité participent de la vision du poète, en sont partie prenante, nourrissent son propre témoignage spirituel. Les arts d’hier et d’aujourd’hui constituent des apports à la pensée en mouvement du poète, viennent en quelque sorte étayer ses sentiments, et cela, ils le font conjointement avec la nature : « Le lierre monte avec ivresse, / En recherchant l’au-delà du mur. » La nature tout comme les arts s’agence avec le discours du poète, le colore, le corrobore. Elle s’en fait l’alliée en se pliant, en se liant à son discours, en l’illustrant.

Parlera-t-on ici de l’imaginaire ou plutôt du symbolique ? Ouellette est un poète qui sent et pense en images. Par des images, il traduit en paroles approximatives et suggestives des phénomènes qu’il appréhende à partir du point de vue qui est le sien, celui d’un homme terrestre condamné à ce qu’il appelle sa propre étroitesse. Lui qui évoque à plusieurs reprises le « vrai réel » ou encore, le « vrai commencement », est conscient des limites du verbe. Il a beau confier au poème la tâche d’exprimer les visions, il sait que ces visions ne sont que partielles, que vues de l’esprit. Son rôle, lorsqu’il s’engage sur la voie du poème, est de traduire la vision imparfaite qu’il se fait de ce qui l’attend, ce commencement au-delà, par-delà les sommets qui frôlent ce qu’Hölderlin identifie comme le bleu adorable. Il écrit :

Je me suis vu en marche, certes,
Mais dévalant un versant
Pour mieux apercevoir
Au tournant, un peu plus bas,
Tout ce qui bordait le lac
Irréel d’éblouissement et de cygnes.
En irradiation concentrés,
À peine sortie du matin.

Le lac irréel est rêvé, fantasmé, et ses cygnes ne sont justement que les signes du sublime. Tout irréel que soient ce lac et ces cygnes, de même que l’éblouissement produit par le simple fait de les halluciner, cet irréel traduit ce que l’on pourrait très justement appeler le réel absolu.

J’étais devant une fresque ineffable
À laquelle parfois
L’âme réussit à s’accorder
Lorsqu’elle est seule avec l’or,
En avancée
Dans le champ divin.

Le poème dont ces vers sont tirés s’intitule « Songe ». Après avoir rêvé, divagué, une fois revenu à la réalité, le poète confesse que dans les jours qui suivirent « La cime amplifiait son attirance / Avec des cuivres en joie …  /Et la grande image n’en continuait que mieux /De me consumer. »

Dans LA BARQUE, le poète parle du « grand commencement », du jour sans heures qui viendra après sa mort. Il dit recourir à « des images jubilantes » afin de témoigner de ce « qui rend possible l’advenir / En [lui] d’un autre jour. »

Cet autre jour, depuis la position terrestre d’un être de chair, est invisible, comme parfois le sont la mer et la montagne. Le seul recours possible afin de pallier cette impuissance de l’esprit est le recours aux puissances de l’imaginaire. Le poète poursuit, cet « autre jour », il s’agit de « L’imaginer depuis / Le songe, l’enfance. » Et un peu plus loin dans le poème, il écrit : « C’est en refaçonnant le passé, / Soupesant son ampleur prophétique, / Que j’essaie de sonder le futur. » Le poète qui cherche à dire la vérité nue n’a d’autre moyen pour voir la vérité invisible que de l’imaginer, non uniquement par ses propres moyens, mais en puisant aussi dans la longue tradition transmise par les Saintes Écritures et les témoignages des exégètes et autres mystiques, remontant à l’occasion à une imagerie d’emprunt telle « une nuée de colombes ».

Chez Ouellette, le travail de la foi et de l’espérance s’exprime en poésie. Il s’effectue à même un imaginaire propre au rêve en se ressourçant dans les forces vives et les facultés d’ouverture et d’enchantement propres à l’enfance. Imaginer, c’est entreprendre une œuvre de recréation, de traduction, d’approches approximatives et inventives. En un mot, la voie que tente de se frayer le poète est indissociable de son imaginaire. Tout voyant en cela est un aveugle apte à recréer des lueurs pressenties dans l’obscurité. Ce sont des lueurs adventices, elles viennent d’une illumination première dont la mémoire a été oblitérée par cela que Ouellette appelle les heures, celles qui après l’enfance imposent les limites rencontrées dans la quotidienneté. Lueurs adventices en cela qu’elles précèdent en imagination la Lumière du commencement futur et éternel auquel aspire le croyant.

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Auteur : Daniel Guénette

Né le 21 mai 1952, Daniel Guénette est originaire de Montréal. Il a vécu la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il publie chez Triptyque deux recueils de poésie, Traité de l’Incertain en 2013 et Carmen quadratum en 2016, ainsi qu’un récit, L’École des Chiens, en 2015. Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2015 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. ». Dominic Tardif, dans Le Devoir, 4 juillet 2015 a rendu compte chaleureusement de L’école des chiens. Il a souligné qu’avec ce récit, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, L’école des chiens a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On a pu lire ses recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique. Plus récemment, l’auteur a publié deux nouveaux titres en poésie, Varia au Noroît en 2018 et, à l’hiver 2023, La châtaigneraie aux Éditions de la Grenouillère. Pour ce recueil, le poète a été finaliste au Prix d’excellence du webmagazine La Métropole. Dans la recension que réserve à cet ouvrage la revue LQ, le critique Antoine Boisclair écrit: « Ce recueil émouvant, très maîtrisé du point de vue formel, témoigne d’un savoir-faire indéniable. » Le critique et poète français Pierre Perrin écrit dans sa revue trimestrielle de littérature, la revue française « Possibles », ne pas confondre avec la revue québécoise du même nom : « Daniel Guénette a le vers sûr, souvent proche de l’alexandrin, parfois très bref. Il sait restituer une vie, avec sa foudre, ses éclairs, et les moments de calme, voire de communion. La Châtaigneraie constitue un beau recueil presque filial. » Pour sa part, dans Le Ou'tam’si magazine, Nathasha Pemba déclare que « La châtaigneraie est un recueil de poésie qui a l’allure d’un hommage, d’un renouvellement du contrat amical. C’est une poésie ontologique qui va au fond des choses pour faire émerger l’être. Daniel Guénette une fois plus confirme qu’il est poète, le poète de l’amitié, le poète de l’altérité, le poète de l’éternité. » Outre ces recueils de poésie, l’auteur fait paraître quelques nouveaux romans. De Miron, Breton et le mythomane, paru en 2017 à La Grenouillère, Dominic Tardif écrit dans Le Devoir : « Chronique des glorioles imaginaires d’un grand taquin aimant (se) conter des histoires et fabuler une légendaire vie d’aventures, Miron, Breton et le mythomane est le carton d’invitation d’une fête organisée en l’honneur du mensonge auquel s’abreuve n’importe quelle forme de littérature digne de ce nom. » Pour sa part, Dédé blanc-bec reçoit dans Nuit Blanche un commentaire signé Gaétan Bélanger : « Le ton poétique empreint d’humour et de nostalgie adopté par l’auteur rend extrêmement agréable la lecture de ce roman émouvant. Il faut préciser que, tout d’abord, il est un peu déroutant de suivre les bonds fréquents de la narration dans le temps. Plus que de simples digressions, elles donnent parfois l’impression que l’auteur saute du coq à l’âne pour revenir aux mêmes événements, observés sous un angle différent. Mais on s’habitue vite à cette manière ou à ce style et on l’apprécie pour son originalité. Voilà donc un roman au texte minutieusement poli et se démarquant par sa qualité et son audace. » Vierge folle est le dernier roman de l’auteur. La recension parue dans Culture Hebdo se termine avec ces mots : « Nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion. Excellent, est un euphémisme. On a adoré. » Ce roman, sans doute le meilleur de l’auteur, s’il a suscité l’enthousiasme de ses lecteurs n’a guère fait l’objet de recensions sérieuses. Pour des recensions sérieuses, il aura fallu attendre l’hiver 2023. Au billet d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie, se sera ajoutée dans Le Devoir une chronique de Louis Cornellier consacrée non pas à un roman ou un recueil, mais à un essai. Le journaliste y salue d’abord le travail entrepris par l’écrivain sur son blogue : « Fin lecteur de poésie, l’écrivain s’y impose comme un critique raffiné, érudit et amical dont le style, limpide et élégant, s’apparente à celui de la conversation relevée. Ces qualités en font une rareté dans le paysage littéraire québécois. » Puis, il rend compte de l’essai : « Dans Le complexe d’Orphée (Nota bene, 2023, 186 pages), l’écrivain se fait plus essayiste que critique en proposant « une manière de promenade » dans laquelle il tente « de saisir la nature de la poésie ». Fidèle à son approche modeste et exploratoire, il déambule en compagnie des poètes et penseurs qu’il aime afin de délimiter son objet, tout en cultivant le souci de ne pas l’enfermer. » Il conclut sa chronique en ces termes : « Partisan des « poèmes limpides » qui disent de « simples vérités », Guénette trouve dans la poésie un antidote « à l’endormissement de [ses] facultés » ou, comme l’écrit Valéry, un discours « chargé de plus de sens, et mêlé de plus de musique, que le langage ordinaire n’en porte et n’en peut porter ». Fénelon aurait aimé ce livre admirable. » La conclusion de l’article d’Antoine Boisclair portant sur La châtaigneraie était elle aussi plutôt réjouissante : « Romancier accompli (son dernier récit, Vierge folle, est paru en 2021 aux éditions de La Grenouillère), critique littéraire important (son blogue, intitulé Dédé blanc-bec, offre des comptes rendus très étoffés sur des publications québécoises), Daniel Guénette est aussi un poète qui mérite toute notre attention. »

4 réflexions sur « Fernand Ouellette : L’Inoubliable – Chronique III : Poésie : Les Éditions de l’Hexagone : 2007 : 219 pages »

  1. A auteur monumental «petite» étude monumentale!
    Que de lecture approfondie, que de nuances, que de respect! Ton appréciation de M. Ouellette est touchante.

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