
Depuis quelque temps, je me suis mis en tête de fréquenter sérieusement, voire de manière plus ou moins systématique, l’œuvre poétique de Fernand Ouellette. Cette volonté trouve ses raisons dans une relative familiarité avec cette œuvre, que j’aime depuis très longtemps, que j’ai surtout lue alors que j’étais étudiant, au moment où se précisait ce qui allait devenir chez moi un engagement poétique au long cours. De tous ceux et celles qui au début des années soixante-dix étaient si l’on peut dire les têtes d’affiche de la poésie québécoise, et donc parmi les Miron, Brault, Anne Hébert et compagnie, celui que j’affectionnais le plus était Fernand Ouellette, sans doute parce que Journal dénoué touchait chez moi une corde sensible ou en tout cas m’ouvrait à un vaste univers de poésie, de littérature et de philosophie. À sa sortie, cet essai avait fait grand bruit, son auteur avait obtenu grâce à lui le Prix du Gouverneur général. J’étais par ailleurs un friand lecteur des poèmes contenus dans le recueil Poésie, publié deux années plus tôt aux Éditions de l’Hexagone. Telle est la conjoncture. Mais j’oubliais de mentionner que Ouellette était l’un des principaux artisans de la revue « Liberté », l’un de ses membres fondateurs et qu’il m’arrivait très souvent de lire cette revue à laquelle très tôt je m’abonnai. Tout cela pour dire que si quelqu’un d’ici a eu sur mes écritures une certaine influence, c’est bien Fernand Ouellette.
Mais les années passèrent et sans que pour autant je reniasse mes premiers engouements, de nouvelles avenues m’éloignèrent du poète. Je ne serais sans doute pas revenu à son œuvre s’il n’avait fait paraître en 2017 son très émouvant Où tu n’es plus, je ne suis nulle part. Le hasard voulut que nous nous retrouvions au Salon du livre de Montréal cette année-là. L’homme était comme on dit d’un commerce agréable, ce qui m’incita à lui rendre visite et surtout à découvrir le pan de son œuvre que je m’étais trouvé jusque-là à négliger, celui s’étendant sur la période couvrant le moment de la parution des Heures (1988) jusqu’à la parution du recueil de 2017. Il se trouve que durant cette longue période, Ouellette a surtout produit des essais, et principalement des essais portant sur la spiritualité chrétienne, on songera par exemple à Je serai l’Amour, essai consacré à sainte Thérèse de Lisieux.
Après Les heures, il faudra attendre une dizaine d’années avant que ne paraisse un nouveau recueil. Il s’agit d’Au delà du passage, publié en 1997. Puis viendront, comme je viens de le mentionner, les essais relatifs à l’expérience de Dieu (incidemment, L’expérience de Dieu est le titre de l’un d’eux). L’écrivain ne reviendra à la poésie qu’à partir de L’inoubliable, soit en 2005. Il s’agira alors d’un retour en grand, pour ne pas dire en volumineux. Le prolifique auteur publiera coup sur coup un vaste ensemble de poèmes. L’inoubliable se déclinera en trois tomes, ce seront ce que l’auteur appellera des chroniques. Ces trois tomes sont tous impressionnants, ne serait-ce que par leur dimension : chaque volume compte plus de 200 poèmes ; le premier en contient plus de 300. La chose n’est pas banale, d’autant que les recueils qui suivront ont pour la plupart des dimensions tout aussi impressionnantes.
Après les trois chroniques de L’Inoubliable viendront Présence du large, les deux tomes de L’Abrupt, soit Face au massif et Gravir. Ce volume sera suivi par L’absent, Sillage de l’ailleurs, À l’extrême du temps et Avancées vers l’invisible. Ouellette, on le constate, a écrit beaucoup de poésie. Il en a écrit beaucoup plus dans la seconde partie de sa « carrière » que dans la première. Du reste, ses premiers recueils étaient souvent des plaquettes. Après la période où il rédige ses essais « religieux », l’auteur comme on l’a vu produit principalement des sommes. La question pour moi est de savoir à quel point « l’expérience de Dieu » a pu transformer le rapport de Ouellette à la poésie. Relatée dans Le danger du divin (2002), la nuit d’illumination qu’a connue Ouellette en1997 aura fait de lui un homme nouveau. Or chez Ouellette, aucune réelle distinction ne peut être faite entre l’homme et l’écrivain. Chez lui, ce que l’on appelle d’ordinaire le « je » de l’écriture ne s’éloigne pas « essentiellement » du « je » de l’homme qu’il est. Il y a plus de « vrai » dans l’écriture de Ouellette qu’il n’y a de « mentir-vrai ». Plus de « je » que de « jeu ». Le miroir de l’écriture ne déforme pas ou si peu la vie de cet auteur. Pour se dire et dire ses sentiments et pensées, Ouellette, bien entendu, recourt au poème et à ses figures inhérentes, à ses images. Mais avec lui, le processus de symbolisation ne tort jamais la réalité. Ouellette se livre tout entier. Ses livres correspondent à ce qu’il est, à ce qu’il vit.
J’ai dit ailleurs que c’est depuis Vers l’embellie que je traverse la poésie de Ouellette. Je la parcours à rebours, soucieux de mettre à l’épreuve une intuition que j’ai et qui consiste en ceci : Vers l’embellie représenterait véritablement le sommet de cette œuvre, son accomplissement majeur. Cette œuvre brillerait davantage que les précédentes en raison de sa nudité. En effet, les oripeaux poétiques s’y réduisent à presque rien. Le poème est bref et marqué par une très grande sobriété. La pureté du verbe y est remarquable. Tant d’épuration pourrait en partie s’expliquer par l’âge du poète autant sinon plus que par un choix d’ordre esthétique, il n’en demeure pas moins que sur le plan de l’esthétique le résultat est franchement prodigieux. Or cette beauté, pour remarquable qu’elle soit, à elle seule ne fait pas tout le prix de cette œuvre. Du reste, elle n’est pas indissociable du propos que tient le poète dans Vers l’embellie. À la simplicité du verbe correspond la simplicité toute relative du poète, simplicité qui le réduit à son unité, pour ne pas dire sa nudité. Le voici parvenu au terme de son existence, jamais devant Dieu et le destin ne s’en sera-t-il tenu aussi sobrement à sa vérité. C’est la vérité d’un homme seul, d’un veuf. L’homme est âgé. Sa compagne n’est plus de ce monde. Elle est morte. Morte comme son père était mort dans Les heures. Mort comme son fils l’est dans L’absent. Où tu n’es plus, je ne suis nulle part nous avait pareillement révélé le poète dans une position d’extrême dénuement. Mais Vers l’embellie pousse la chose encore plus loin, car désormais, plus que jamais, le poète s’est avancé aux portes de l’invisible. Il me semble, c’est là encore une intuition, mais je suis près de risquer ici l’hypothèse que Ouellette au moment de la désincarnation serait véritablement présent, plus incarné que jamais, lorsque dans les abords de la mort. L’homme est nu. Le « je » de l’écriture fait place au « je » de l’homme, au « je » du poète. La mort est dès lors concrète et non une abstraction traitée plus ou moins de loin, sur le mode d’une poésie quelque peu abstraite. Plus la mort est circonscrite de près, plus le poème de Ouellette est concret, nous parlant de près, quoique reprenant un arsenal de symboles auxquels le poète aura fréquemment eu recours d’un recueil à l’autre, se comparant dans son parcours à celui de la corneille du premier poème d’Au delà du passage : « D’un mot à l’autre je vais, / telle la corneille d’un arbre à l’autre / crée son cri. » D’un mot à l’autre, d’un symbole à l’autre, Ouellette écrit ses poèmes. D’un recueil à l’autre, trouve-t-on des airs de ressemblance entre ces cris, ces silences, ces mots, ces symboles ? En d’autres mots, Ouellette a-t-il écrit une œuvre variée, disparate ou au contraire une œuvre de continuité à travers laquelle les recueils en se succédant font entendre et réentendre des échos et explorent de mêmes avenues ? Je devrais plutôt parler ici d’une même avenue, au singulier, d’une même voie, et répondre immédiatement à ces questions en disant que la trajectoire du poète, si elle a pu être marquée par des méandres, ressemble justement à celle du cours d’eau qui invariablement cherche à atteindre l’océan où finalement il se jette. Fait d’affluents divers, le parcours de Ouellette n’avait qu’une visée et cette visée a nom d’embellie. Il fallait sans doute le décès de sa compagne pour que cette embellie se découpe aujourd’hui si clairement dans le ciel.
Or cette compagne, dans une œuvre où le « je » est si peu diffracté, apparaît toujours comme une présence bien concrète. Son absence aura donné un chef-d’œuvre ultime. Sa présence dans un recueil comme Au delà du passage ajoute ici encore de la concrétude, de la présence active. Dans de beaux poèmes où le poète s’adresse à un « tu » féminin, on découvre cette compagne dans ses âges antérieurs. Le poète évoque la fulgurance de la « lueur du monde, / [qui] ce jour-là, / a nourri la nudité des femmes. » Ce pluriel (des femmes) peut se convertir en un singulier de la compagne : « Et pourtant / j’ai connu la beauté / qui monte en soi / du cœur au regard : c’était un soir d’été ». Quiconque est familier avec l’œuvre poétique de Ouellette connaît l’importance de juillet pour le couple qu’il formait avec sa compagne. Ce soir d’été fut un soir de noces. Le fleuve y présidait dans toute sa splendeur et devint pour les amoureux le lieu de leurs éternelles retrouvailles. En l’âme du poète, le fleuve et cette nuit de juillet représentaient l’amour des époux. Il est fait mention du juillet et du fleuve dans les deux derniers recueils que le poète consacre à l’épouse en allée. En amont de ces œuvres, juillet et le fleuve manifestent déjà la plénitude de l’amour.
Je me demandais en ouvrant Au delà du passage à quel point s’y ferait sentir l’expérience de Dieu. Allais-je lire des poèmes de converti ? Dieu et ses anges y abonderaient-ils ? Le poète s’y livrerait-il à quelque forme de prosélytisme ? Je fus surpris de constater que sur ce plan le poète se montrait fort discret, sans toutefois dissimuler ou atténuer les mouvements de sa foi.
L’un des plus beaux poèmes du recueil est le suivant. C’est le poème d’un croyant. Je le cite tout entier, mais non sans mentionner auparavant qu’en tous points de l’œuvre de Ouellette se trouvent des beautés comparables.
NUIT
Je suis perdu
parmi mes figures …
Laquelle se détourne de Toi,
laquelle se tourne vers le souffle
en moi de Toi
si aimant
si fortement vif
dans sa plénitude ?
Je n’entends plus
la poussée proche
de Ta lumière.
Mon silence
vers Ton silence
n’arrive plus à se tendre.
Rien en moi ne sait se taire.

Excellent commentaire, qui me convainc de relire ce recueil et d’autres de ce poète, dont «À l’extrême du temps» et «Avancées vers l’invisible» que je n’ai lus qu’une seule fois (ce n’est pas assez pour saisir une œuvre de poésie). On sent dans ton commentaire à quel point la poésie de Fernand Ouellette a joué un rôle primordial, celui de phare, de guide.
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Oui, Claude, en effet, Ouellette a joué un rôle déterminant dans mon parcours d’homme et de poète, mais mon imaginaire à l’époque s’était emparé de sa figure et en avait fait une figure de proue. Aujourd’hui, il est pour moi beaucoup plus important qu’il ne l’a été autrefois. Je lis son œuvre de manière plus appliquée et c’est avec ma sensibilité que je l’appréhende tout autant qu’avec mon « intelligence ». Ma sensibilité se laisse toucher, l’intelligence cherche à aller au-delà des impressions. Je veux comprendre sa quête et saisir dans quelle mesure sa poésie en est le moteur. Je ne sais pas si je dis bien ce que je cherche à dire. Enfin, si je me résume, oui, F. O. a été important pour moi, mais c’est aujourd’hui seulement que je tente de vraiment lire son œuvre.
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Merci. Quel esr à vos yeux le plus grand poète québécois. Connaissez-vous Suzanne Paradis? Que pensez-vous de ctte grande oubliée?
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Comme vous dites si bien, Suzanne Paradis est oubliée, et sans doute est-elle une grande oubliée. À dire vrai, je connais très, très peu son œuvre, mais je sais pour avoir lu le premier tome du journal de Jean-Pierre Guay que celui-ci l’estimait beaucoup (du moins si mon souvenir est bon, ma lecture remonte à presque 10 ans). En fait, l’oubli est un phénomène inhérent à toutes choses, dont la littérature entre autres ainsi que la vie. Il y a de grandes œuvres dont on ne parle plus et pire encore il y a en a de grandes dont on n’a jamais parlé. Vous me demandez qui est le plus grand poète québécois. Comment répondre à une telle question ? Quand le dernier recueil que j’ai lu est vraiment bon, il devient automatiquement mon préféré. Mais de Ouellette, mon préféré est son tout dernier : « Vers l’embellie ». J’ai lu avec grand intérêt il y a quelques jours un excellent ouvrage de poésie. Son titre : » Quand je vis ». Il est publié chez Mémoire d’encrier. Ouanessa Younsi est la poète qui le signe. J’aime aussi la poésie de Robert Melançon. Michel Leclerc est un excellent poète. Évidemment, Miron est admirable. C’est Brault qui l’affirmait et nous sommes nombreux à admirer Jacques Brault. Demandez-moi mon avis dans dix jours, j’aurai une réponse différente, mais elle sera un brin identique. Ah !
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Belle poésie qui, pour moi, évoque celle de certains Livres bibliques.
Est-ce possible?
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Est-ce possible ? Assurément. Et ce l’est davantage encore dans les trois tomes de « L’inoubliable ».
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